24heures, 17.02.2014, Mark Kelly
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24heures, 17.02.2014, Mark Kelly
32 24 heures | Lundi 17 février 2014 La der Mark Kelly, musicien Le clochard céleste a payé l’addition Sophie Grecuccio Texte Patrick Martin Photo O n l’a vu rugir sur scène au Paléo devant une foule hypnotisée, mais aussi jouer par terre sur les quais du Montreux Jazz Festival. «On peut parler en anglais? Le français me fatigue, le matin.» «The unknown star» (la star inconnue, comme il est parfois surnommé) a les pantalons enroulés dans des chaussettes multicolores, un nuage de dentifrice sur le menton. Il s’en fiche, Mark Kelly. Ex-chanteur des groupes Inna Crisis et The Passengers, fantôme du paysage musical suisse, il apparaît, disparaît, menace d’enregistrer un disque puis se volatilise à nouveau. Et si ses fans jubilent à l’idée de le voir finalement sortir un album, lui grince toujours un peu des dents (celles qui lui restent) et soupire, résigné. «Si je ne le fais pas cette fois-ci, mon batteur me tue. En fait, je ne peux plus revenir en arrière, un album est déjà prêt et un autre est en route…» Du premier, on ne saura rien, mais le deuxième projet, I Am Who I Am, est toujours à la recherche de contributions sur la plate-forme suisse de crowdfunding Wemakeit*. «Il s’agit d’un album de vieilles chansons oubliées, des textes qui m’ont aidé à grandir.» Sa voix est magnétique, intense. Capable d’éclairs de violence chutant dans le reggae, la soul, parfois dans le jazz. Il fait penser à Amy Winehouse dans sa période Back To Black, sans eye-liner ni ginger-ale. La comparaison le flatte: «Paix à son âme, elle était superbe.» «C’est ce Jamaïcain qui fait de la folk, non?» s’interroge le serveur du café. En réalité, de Jamaïcain Mark Kelly n’a que les traits, peut-être du sang, il n’en est pas sûr. Il marmonne une histoire qui parle de grands-mères libertines et de paternités confuses. «Ce n’est pas très important. Je suis né à Manchester, ça, je sais.» C’est avec une franchise glaçante qu’il raconte son histoire, le tout doublé d’une liste – bien détaillée – de ses dépendances culturelles, comportementales, chimiques. Un lourd passif leste l’artiste, mais il insiste pour parler de son changement, de son évolution. «Je suis revenu de loin. Je me suis débarrassé de mes démons.» Guéri, rideau? On y croit qu’à moitié. Le revenant dit avoir arrêté la clope, l’alcool, la dope, la viande aussi. Décidément, la demi-mesure, ça n’est pas vraiment son genre. Gosse dyslexique et obèse, il est plus souvent dans le bureau du directeur que sur les bancs de l’école. Indiscipliné, intenable et désespérant. On le met dans une classe musicale, tant qu’à faire… et ça marche. Il apprend à jouer de la basse et, à l’âge de 17 ans, quand son premier «Jesuiscapablede perdremesmoyens quandj’aidesmoyens» groupe décroche un contrat pour une tournée en Thaïlande, il arrête l’école. Les concerts se multiplient et, en été 1997, le jeune Kelly débarque pour la première fois en Suisse, pour jouer au Montreux Jazz. Il tombe amoureux du pays (et d’une nana), décide de s’installer sur la Riviera, et enchaîne concerts dans les clubs et petits jobs (facteur, racleur, jardinier…). Puis, en proie à ses démons, il s’enfonce dans «la période la plus sombre de sa vie», se fâche avec ses musiciens, repart pour l’Angleterre et finit par se perdre. Un voyage au Canada en 2011 lui permet de revenir vers la lumière, recommencer à zéro, apprendre à vivre dans la nature. «L’idée était celle de traverser un bout de pays à vélo, mais je n’ai pas réussi Carte d’identité Né le 15 octobre 1978 à Manchester. Trois dates importantes 1997 Arrive en Suisse pour la première fois, pour jouer au Montreux Jazz Festival. 2008 Sa copine de l’époque le quitte: «C’était très dur, j’ai dû apprendre à vivre seul avec moi-même…» 2011 Départ pour le Canada, et premier Noël en famille sans tensions. «J’ai pu dire à mon père que je l’aimais. Une première!» à le faire seul. La nature canadienne peut être si sauvage… j’en ai eu peur.» Il découvre la méditation, apprend à supporter la solitude et revient en Suisse transformé, paraît-il, heureux. «Aujourd’hui, je suis prêt à vivre mon propre Into The Wild ici, en Suisse. Dans le pire des cas, je me fais attaquer par un renard!» Défenseur de valeurs non matérialistes, il rêve maintenant de trouver la personne qui voudrait bien le supporter et vivre dans la nature, composer, construire une maison écolo, comme son confrère Charlie Winston, tourné (hélas) plus bobo que hobo. Quand on insiste pour reparler de maisons de disques et d’argent, il se crispe: «Le business musical me donnait la nausée. Pendant un long moment, j’ai voulu me débrouiller seul, en n’enregistrant qu’avec les moyens du bord, un peu à l’arrache.» Etre cadré, circonscrit, le révulse. Néanmoins, il participe en 2009 au New Talent Tour du Caprices Festival, et il gagne. Succès, argent, bonheur? Non, il finit par avoir des ennuis. «J’ai un très mauvais rapport avec l’argent. Je suis capable de perdre mes moyens quand j’ai des moyens. Je deviens égoïste, je veux tout garder pour moi. Aujourd’hui, j’essaie d’identifier et de dépasser mes faiblesses… Tu ne me crois pas? Je vais payer les cafés!» Il ne cherche jamais d’excuses, Mark Kelly. Il s’assume, définitivement, crânement. «Je suis un extrémiste, à prendre où à laisser.» * www.wemakeit.ch Voir aussi: www.themarkkelly.com Histoire Ce jour-là Tiré de la Feuille d’Avis de Lausanne du 17 février 1928 Suisse Plus d’émigrants Pendant le mois de janvier écoulé, 354 personnes ont quitté notre pays à destination des pays d’outre-mer, soit 34 de plus que pendant le mois correspondant de l’année précédente. Brésil Plus d’immigrants Le nombre des immigrants débarqués dans les ports du Brésil a passé de 84 883 en 1925 à 121 569 en 1926, chiffre qui représente le plus fort total annuel enregistré depuis 1913. (…) Le total de l’immigration transocéanique enregistrée au Brésil, de 1820 à 1926 incluse, est évalué à 4 167 439 individus, dont 1 605 907 sont arrivés dans le pays depuis 1908. 14212 Le nombre de personnes en quête d’emploi en Suisse, d’après les chiffres relevés fin janvier 1928 par les Offices du travail, en augmentation de 511 par rapport à fin décembre 1927. Un chiffre en baisse: les personnes en quête d’emploi étaient VC1 Contrôle qualité Il fait l’actualité le 17 février… 1928 5158 de plus l’année précédente et 6313 de plus deux ans plus tôt, à la même date. IrakManifestantsfouettésAla suitedemanifestations(…),la semainedernière,legouvernementdel’Irakarenduune ordonnancespécialeprévoyant quelesétudiantsâgésdemoins de19 ansquiprendrontpartà desréunionsillégalesou tenterontdetroublerl’ordre publicserontpassiblesd’une peinedeflagellation,lemaximumdecoupsdefouetpouvant êtredonnésétantde25. Russie La grande-duchesse Anastasie fusillée On mande de Moscou aux journaux anglais qu’on déclare au commissariat des affaires étrangères que la grande-duchesse Anastasie de Russie, la plus jeune des filles de l’ex-tsar (ndlr: 17 ans), a bien été fusillée avec le reste de la famille impériale, à Ekaterinbourg. (…) Les rapports et déclarations faits par les fonctionnaires communistes du district de l’Oural n’ont laissé aucun doute sur son sort: elle a été fusillée avec ses parents. Le roi afghan se documente à Lausanne et à Vevey L’émir Amanoullah en 1921. Devenu roi en 1926, il engage son pays dans la voie de la modernisation. Il abdiquera trois ans plus tard devant la révolte populaire. Amanoullah Khan cherche des idées pour moderniser son pays En 1919, la Grande-Bretagne a reconnu l’indépendance de l’Afghanistan et permis à Amanoullah Khan de devenir émir, puis roi du pays. Un souverain aux idées progressistes qui, en 1927-1928, voyage partout en Europe afin d’y dénicher les idées et les innovations qui permettront à son pays d’entrer dans l’ère moderne. En février 1928, le souverain de 35 ans découvre le canton de Vaud, comme le raconte la Feuille d’Avis de Lausanne: «Le souverain d’Afghanistan profite de son séjour à Caux sur Montreux pour se documenter sur la vie économique de notre pays et spécialement celle de la Suisse romande. (…) Le roi Amanoullah, accompagné de la reine et d’une suite de quelques personnes, s’est rendu à Lausanne (…). Le cortège des automobiles, précédé de la «Martini» mise à la disposition du roi par l’usine de Saint-Blaise, a parcouru la ville, s’arrêtant un certain temps à l’Université, puis est HAJI MIRZA HUSSEIN/ NATIONAL GEOGRAPHIC SOCIETY/CORBIS monté au Signal de Sauvabelin, où le roi admira et la vue et… le funiculaire. »Redescendu à Saint-François, S. M. Amanoullah fit halte chez un de nos grands bijoutiers, où il examina longtemps et avec attention les merveilles de l’horlogerie suisse. Ce fut ensuite le retour par la route du bord du lac, sous un ciel radieux. Après une courte halte à Rivaz, pour examiner la Minoterie coopérative romande, le roi et sa suite rentrèrent à Vevey.» Là, ils découvrent la Maison du Paysan: «Le roi s’est fort intéressé à l’organisation de la Fédération laitière du Léman et à la fabrication du beurre et du fromage. Accompagné d’un interprète, il demanda nombre de renseignements (…) au sujet du fonctionnement des machines et des diverses fabrications.» Le siège de Lausanne de l’Office suisse d’expansion commerciale, chargé par le Département politique fédéral de renseigner le roi, organise ces visites. Car, comme l’a écrit la Feuille, la tournée du «parfait gentleman» qu’est le roi pourrait peut-être procurer «d'intéressants et fructueux débouchés». Ce ne sera pas le cas. Amanoullah, le réformiste vêtu à l’occidentale, qui tente d’abolir le port du voile, l’esclavage, le mariage des fillettes et la polygamie, est contraint à l’exil en 1929. C’est ainsi qu’il vivra quelque temps à Rome avant de s’installer à Vevey. Il décédera en 1960 à Zurich. G.SD Article paru le 17 février 1928 dans la Feuille d’Avis de Lausanne. Archives consultables sur http://scriptorium.bcu-lausanne.ch