L`éducation entre charybde et ScyLLa
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L`éducation entre charybde et ScyLLa
L’éducation entre Charybde et Scylla Laura Sokolowsky La xxxive conférence d’introduction à la psychanalyse, dans laquelle Freud présente différentes applications de la psychanalyse, comprend notamment une mise au point sur le thème de l’éducation. Si Freud ne s’était jusqu’alors jamais occupé lui-même de l’application de la psychanalyse à la pédagogie, considérant qu’il s’agit d’un domaine distinct des grands problèmes le préoccupant, sa fille, après qu’il l’eut désignée comme la continuatrice de sa pensée, s’emploiera à réparer cette omission. Aussi, lorsqu’il mentionne la nécessité de mêler l’influence éducative au traitement psychanalytique des enfants, il prend en vérité parti pour Anna Freud.1 Alessandro Allori (1535-1607) Charybde et Scylla Fresque du cycle d’Ulysse, vers 1575. Florence, Banca toscana. Une authentique analyse d’enfant peut-elle s’affranchir de toute dimension éducative ? Telle est la question qui fut au cœur de la controverse qui opposa Mélanie Klein et A. Freud après la mort de Freud. Pour la première, l’accès direct à l’inconscient de l’enfant est non seulement possible, mais souhaitable. Institutrice de formation, la seconde considère quant à elle qu’il faut en passer par l’influence éducative des parents dans la mesure où le moi de l’enfant est trop faible pour résister aux assauts pulsionnels. Ayant défendu l’option promue par A. Freud dès le milieu des années vingt, l’inventeur de la psychanalyse estimait cependant que seule l’expérience est en mesure de trancher. La xxxive conférence débute en rappelant la nécessité de s’intéresser non seulement à la sexualité infantile pour comprendre celle de l’adulte, mais également aux effets du traumatisme sur le moi infantile inachevé. L’enfant y est défini comme celui qui doit réaliser en lui-même l’exigence de civilisation. Il lui est demandé d’accomplir en peu d’années des renoncements pulsionnels ayant mis des millénaires à s’effectuer. Son développement devant aboutir à la morale civilisée, la maîtrise pulsionnelle est la condition de son insertion dans la société. La fonction première de l’éducation est d’imposer le renoncement à la jouissance que l’enfant ne peut obtenir par ses propres moyens. Mais cette maîtrise est une tâche herculéenne à laquelle peu d’enfants parviennent. Leurs symptômes sont de ce fait liés aux nécessités ainsi qu’aux ratés de ce renoncement. La psychanalyse ne nuit pas aux enfants, bien au contraire ! Les résultats thérapeutiques sont même rapides et durables. À la différence de l’adulte, le surmoi n’y est pas encore constitué, la règle fondamentale de l’association libre s’avère ne pas être la 1 Freud S., « xxxive conférence. Éclaircissements, applications, orientations » (1933), Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Folio-essais, 2000, p. 196. méthode la plus adaptée et, surtout, l’analyste doit tenir compte de la présence des parents, car ceux-ci influent sur les modalités du transfert. En effet, chez l’enfant, les résistances ne proviennent souvent pas du sujet, mais de l’extérieur, des parents. Aussi, comme le préconisait A. Freud, l’analyste doit exercer son influence sur ces derniers pour que la cure puisse être menée à bien. Trois modalités L’existence des névroses infantiles étant largement attestée, il y aurait trois façons d’appliquer la psychanalyse à l’éducation. La première s’inscrit dans la veine hygiéniste : ne faudrait-il pas analyser les enfants de manière préventive, comme on les vaccine ? La société n’est nullement prête à considérer les avantages d’une utilisation prophylactique de la psychanalyse. Point n’est besoin d’en discuter plus longtemps : c’est une utopie ! Un autre usage consisterait à prendre les choses par un autre bout que celui de l’enfant, celui de la formation et de la mission dévolue aux éducateurs : comment aider les enfants à maîtriser leurs pulsions sans les rendre malades ? Faut-il les éduquer pour que le travail de civilisation s’accomplisse sans créer de dommages irréversibles ? Freud n’indiquait-il pas que « l’éducation [devait] chercher son chemin entre le Scylla du laisser-faire et le Charybde de la frustration »2 ? Jusqu’où interdire et par quels moyens ? L’éducateur ne saurait y répondre que d’une façon singulière et non universelle. Il n’existe aucune méthode éducative qui puisse s’appliquer à tous les enfants. Certains acceptent facilement les interdits, d’autres non. De plus, les éducateurs ont eux aussi leur propre histoire, leurs névroses, leurs symptômes, ce qui porte à considérer qu’en définitive « l’analyse des maîtres et des éducateurs semble une mesure prophylactique plus efficace que celles des enfants eux-mêmes »3. Le troisième domaine est celui de la Verwahrlosung, la jeunesse en souffrance, abandonnée. Freud se réfère ici aux travaux d’August Aichhorn sur la délinquance juvénile dont il a préfacé l’ouvrage, Jeunesse à l’abandon, publié en 1925. Pour Freud, le surmoi de l’enfant ne s’édifie pas sur le modèle des parents, mais d’après le surmoi parental. Le surmoi transmet des valeurs de génération en génération. Le passé continue donc à vivre4 à travers « les idéologies du surmoi », qui sont les dépositaires des traditions d’un peuple et, de ce fait, relativement indépendantes des influences du présent. La prise en compte de la dimension conservatrice du surmoi s’avère nécessaire pour comprendre ce qu’est le comportement social et les causes de la délinquance. 2 Ibid., p. 200. Dans la mythologie grecque, Charybde et Scylla étaient des monstres marins. Ils ont donné leur nom au tourbillon du détroit de Messine et au récif situé dans ce détroit. Quand on détournait son chemin de Charybde, on tombait sur Scylla et son écueil. L’expression « tomber de Charybde en Scylla » signifie qu’on évite un danger pour en affronter un pire. 3 Ibid., p. 201. 4 Freud S., (1933), « xxxie conférence. La décomposition de la personnalité psychique » (1933), Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Folio-Essais, 2000, p. 94. Répression Dans son célèbre article « La morale sexuelle civilisée et la maladie nerveuse des temps modernes », publié en 1908, Freud soulignait déjà que l’éducation civilisée tendait à la répression temporaire des pulsions jusqu’au mariage. Malgré la libération que constitue le mariage, la répression de la sexualité exercée par l’éducation civilisée endommage durablement la capacité de satisfaction sexuelle des individus, surtout celle des femmes. Les épouses sont, selon lui, bien souvent des femmes anesthésiées5. Un an auparavant, il vantait les mérites du modèle français, où l’État avait remplacé le catéchisme par des ouvrages d’éducation civique. Il regrettait pourtant que l’éducation libérale des enfants ait laissé de côté le domaine de la vie sexuelle : « C’est là une lacune que les éducateurs et les réformateurs devraient s’efforcer de combler »6. Une réforme de l’éducation ne suarait s’accomplir, selon Freud, sans une transformation profonde des fondements de la société. 5 Freud S., « La morale sexuelle civilisée et la maladie nerveuse des temps modernes » (1908), La vie sexuelle, Paris, puf, 2002, p. 41. 6 Freud S., « Les explications sexuelles données aux enfants », La vie sexuelle, op.cit., p.13. Retour au site
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