cinq ans après
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cinq ans après
827 UNE OK 5/09/06 18:15 Page 1 Kaboul Un ministère du Vice et de la Vertu DARFOUR A nouveau la guerre ROYAUME-UNI Blair poussé dehors NUCLÉAIRE Eliminer les déchets www.courrierinternational.com N° 827 du 7 au 13 septembre 2006 - 3 € Cinq ans après Bush, l’Occident et le terrorisme AFRIQUE CFA : 2 200 FCFA - ALLEMAGNE : 3,20 € AUTRICHE : 3,20 € - BELGIQUE : 3,20 € - CANADA : 5,50 $CAN DOM : 3,80 € - ESPAGNE : 3,20 € - E-U : 4,75 $US - G-B : 2,50 £ GRÈCE : 3,20 € - IRLANDE : 3,20 € - ITALIE : 3,20 € - JAPON : 700 ¥ LUXEMBOURG : 3,20 € - MAROC : 25 DH - PORTUGAL CONT. : 3,20 € SUISSE : 5,80 FS - TOM : 700 CFP - TUNISIE : 2,600 DTU M 03183 - 827 - F: 3,00 E 3:HIKNLI=XUXUU[:?k@i@m@h@a; 709 6JUIN 44 1/06/04 19:49 Page 13 709 6JUIN 44 1/06/04 19:49 Page 13 709 6JUIN 44 1/06/04 19:49 Page 13 827_p05 5/09/06 19:48 Page 5 s o m m a i re ● Quand l’extrême droite terrorise les politiques ■ le mot de la semaine kyôhaku, la menace JAPON e n c o u ve r t u re ● Image extraite de l’ouvrage Lendemains de Joel Meyerowitz, Phaidon, 2006 CINQ ANS APRÈS Le 11 septembre 2001, quatre avions de ligne détournés par 19 terroristes islamistes s’écrasaient à New York, sur le Pentagone et en Pennsylvanie, tuant environ 3 000 personnes. Cinq ans après, l’événement – qui a longtemps été considéré comme un tournant historique – est désormais relativisé par la presse américaine. Certains ne vont-ils pas jusqu’à proposer de déclarer achevée la “guerre contre le terrorisme” ? pp. 44 à 51 Les décombres des Tours jumelles quelques semaines après les attentats. S O U D A N Reprise imminente de la guerre au Darfour BURKINA FASO Ouagadougou, une capitale au luxe obscène ALGÉRIE Les absences de Bouteflika E N Q U Ê T E E T R E P O R TA G E S 44 ■ en couverture Cinq ans après 52 ■ débat Le romancier et le terroriste De 56 ■ portrait Il en fait tout un fromage Le 6 ■ les sources de cette semaine 8 ■ l’éditorial Les Américains, ingénus Catalan Enric Canut est considéré par la presse gastronomique américaine comme le meilleur des “cheese gurus”. A la tête d’une fromagerie réputée dans la province de Lerida, il sillonne sans cesse la planète pour rédiger des rapports et faire des conférences. et cyniques, par Philippe Thureau-Dangin ■ ■ ■ ■ ■ ■ 42 ■ afrique Don DeLillo à Philip Roth, de Paul Auster à Bret Easton Ellis, beaucoup de grands auteurs américains se sont servis du terroriste pour dire leur colère. Mais cette figure est aujourd’hui difficile à manier. La réflexion du jeune écrivain Benjamin Kunkel. RUBRIQUES 8 8 11 11 69 69 38 ■ moyen-orient ISRAËL Nasrallah veut sauver sa tête I R A N Le mérite de l’autocritique I R A N Inquiétude LIBAN On entend maintenant d’autres voix chiites VERBATIM Les chiites s’opposent à l’extrémisme T U R Q U I E Antisémitisme et haine de l’Occident F I N U L Le Liban, non merci ! VIOLENCE “Nous ne céderons pas à la terreur” l’invité Abbas Beydoun, As-Safir, Beyrouth le dessin de la semaine à l’affiche ils et elles ont dit le livre Jeux sacrés, de Vikram Chandra épices et saveurs 59 ■ reportage Katrina Song Un an après le passage de l’ouragan, seule la moitié de la population de La Nouvelle-Orléans est revenue. Dans cette ambiance désolée, des musiciens de jazz essaient de faire revivre les meilleures traditions du lieu. Italie : Focaccia à toute heure 74 ■ insolites Histoires d’eau Le jazz revient à La Nouvelle-Orléans p. 59 INTELLIGENCES 62 ■ économie F I N A N C E S Redistribution des car tes au sein du FMI ■ la vie en boîte Gérer sa messagerie comme on sort la poubelle AÉRONAUTIQUE EADS, un placement sûr pour Poutine D’UN CONTINENT À L’AUTRE 13 ■ dossier Rouen et la Haute-Normandie Rouen n’a pas aimé Flauber t, hélas ! • Le Havre, un paradis en béton • Le calva parle aux anges • La chasse aux pavillons et aux vieilles pierres • Adieu veaux, vaches, cochons… 65 ■ sciences CLONAGE Embryons : les promesses trompeuses de Robert Lanza PHYSIQUE Se débarrasser des déchets nucléaires, enfin ■ la santé vue d’ailleurs Des enzymes contre Alzheimer 17 ■ france INTERNET Enfants de Montaigne et fans de blogs D I P L O M AT I E “Les populations arabes placent un espoir démesuré dans la France” 68 ■ multimédia T É L É V I S I O N Ces séries qui font le bonheur de la télé 19 ■ europe R OYA U M E - U N I La dernière et triste rentrée de Tony Blair PORTUGAL La mort d’O Independente, journal d’une droite sans idées E S PA G N E Après la traversée, les clandestins s’organisent PAYS - BAS La guerre de l’or thographe est déclarée N O R V È G E Le Cri, notre trésor universel ■ vivre à 25 UNION EUROPÉENNE Les Vingt-Cinq, petite leçon d’introduction SLOVAQUIE - HONGRIE Prenons exemple sur la réconciliation franco-allemande ! RUSSIE Non, monsieur Gorbatchev, vous ne pouviez pas sauver l’URSS RESTAURATION C’est la révolution bourgeoise qui a triomphé POLOGNE Avonsnous besoin du bouclier antimissiles de Washington ? ÉCLAIRAGE “D’énormes répercussions politiques” 27 ■ amériques É TAT S - U N I S Salaire en baisse, grogne en hausse ÉTATS - UNIS Des candidats noirs aux plus hautes charges M E X I Q U E Un petit goût de révolution à Oaxaca C H I L I Le président Frei a-t-il été empoisonné ? COLOMBIE Les narcotrafiquants ont l’esprit de famille AMÉRIQUE LATINE Haro sur l’“école des assassins” 32 ■ asie AFGHANISTAN Un nouveau “ministère du Vice et de la Ver tu” PA K I S TA N Le Baloutchistan a maintenant son martyr TURKMÉNISTAN Ah, ces junkies ! CHINE Un mémorial pour les morts anonymes RESPONSABILITÉS Un secret vieux de trente ans CAMBODGE Les médias font enfin leur travail PORTFOLIO Portfolio : images de sécheresse p. 70 70 ■ Une semaine à Petros Le Malawi de Guy Tillim LA SEMAINE PROCHAINE dossier Quand la gauche se réveillera ET AUSSI “Courrier in English” COURRIER INTERNATIONAL N° 827 4 pages d’articles en V. O. 5 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 5/09/06 20:00 Page 6 l e s s o u rc e s ● CETTE SEMAINE DANS COURRIER INTERNATIONAL AFTENPOSTEN 276 000 ex., Norvège, quotidien. C’est le titre le plus lu de Norvège. Indépendant de droite, “Le Courrier du soir” est une référence incontournable de la presse norvégienne. ASAHI SHIMBUN 8 230 000 ex. (éditions du matin) et 4 400 000 ex. (éditions du soir), Japon, quotidien. Fondé en 1879, chantre du pacifisme nippon depuis la Seconde Guerre mondiale, le “Journal du Soleil-Levant” est une véritable institution. ASHARQ AL-AWSAT 200 000 ex., Arabie Saoudite, quotidien. “Le Moyen-Orient” se présente lui-même comme le “quotidien international des Arabes”. THE ATLANTIC MONTHLY 500 000 ex., Etats-Unis, mensuel. Grandes enquêtes, analyses au long cours, nouvelles signées des meilleurs écrivains et critiques de livres… BBC PERSIAN <http://www.bbc.co.uk/persian>, Royaume-Uni. Le site offre de nombreuses analyses propres qui ne sont ni traduites de l’anglais ni consultables sur le site de la BBC britannique. L’équipe comprend des journalistes iraniens interdits de plume dans leur pays. CAMBODGE SOIR 3 000 ex., Cambodge, quotidien. Créé en 1995, Cambodge Soir est lu par les expatriés, les fonctionnaires et les étudiants francophones. THE CHRISTIAN SCIENCE MONITOR 125 000 ex., Etats-Unis, quotidien. Publié à Boston mais lu “from coast to coast”, cet élégant tabloïd est réputé pour sa couverture des affaires internationales et le sérieux de ses informations nationales. THE ECONOMIST 1 009 760 ex., Royaume-Uni, hebdomadaire. Véritable institution de la presse britannique. Ouvertement libéral, il se situe à l’“extrême centre”. FINANCIAL TIMES 439 000 ex., Royaume-Uni, quotidien. Le journal de référence, couleur saumon, de la City et du reste du monde. GÜNDOGAR < www.gundogar.org>, Turkménistan. Créé en décembre 2001 par Boris Chikhmouradov – fondateur du Mouvement populaire démocratique du Turkménistan (en exil), fervent opposant à la dictature du président Niazov et emprisonné à vie –, ce webzine d’information continue d’exister grâce à ses amis et collaborateurs. AL-HAYAT 110 000 ex., Arabie Saoudite (siège à Londres), quotidien. “La Vie” est sans doute le journal de référence de la diaspora arabe et la tribune préférée des intellectuels de gauche ou des libéraux arabes. HELSINGIN SANOMAT 436 000 ex., Finlande, quotidien. Fondée en 1889, la “Gazette d’Helsinki” est le premier quotidien finlandais et nordique en termes de diffusion. La première page du journal est consacrée à la publicité. THE HINDU 700 000 ex., Inde, quotidien. Hebdomadaire fondé en 1878, puis quotidien à partir de 1889. Publié à Madras et diffusé essentiellement dans le sud du pays, ce journal indépendant est connu pour sa tendance politique de centre gauche. THE INDEPENDENT 252 000 ex., Royaume-Uni, quotidien. Créé en 1986, ce journal farouchement indépendant se démarque par son engagement proeuropéen. AL-ITTIHAD Emirats arabes unis, quotidien. Créé en 1969, Al-Ittihad est un des plus vieux médias des Emirats arabes unis. JERUSALEM POST 55 000 ex., Israël, quotidien. Créé en 1932 sous le nom de Palestine Post par Gershon Agron, “Le Courrier de Jérusalem” bénéficia, jusqu’en 1989, d’une réputation d’indépendance et de sérieux. Depuis lors, il défend une ligne éditoriale proche du Likoud. KOMMERSANT 114 000 ex., Russie, quotidien. Des informations sur tous les sujets, avec une dominante économique, des articles souvent plus percutants que ceux de ses confrères. MILLIYET 360 000 ex., Turquie, quotidien. “Nationalité”, fondé en 1950, se veut un journal sérieux, mais publie parfois des photos alléchantes, comme son petit frère Radikal. MOSKOVSKIÉ NOVOSTI 118 000 ex., Russie, hebdomadaire. Les “Nouvelles de Moscou” sont un excellent hebdomadaire, clair et exhaustif, qui publie des billets de “grandes signatures” russes et des articles de journalistes considérés comme les meilleurs de leur domaine. THE GUARDIAN 380 000 ex., Royaume-Uni, quotidien. L’indépendance, la qualité et la gauche caractérisent depuis 1821 ce titre, qui abrite certains des chroniqueurs les plus respectés du pays. EL MUNDO 310 000 ex., Espagne, quotidien. “Le Monde” a été lancé en 1989 par Pedro J. Ramírez et d’autres anciens de Diario 16. Pedro Jota, comme on appelle familièrement le directeur d’El Mundo, a toujours revendiqué le modèle du Offre spéciale d’abonnement Bulletin à retourner sans affranchir à : journalisme d’investigation à l’américaine. LA VANGUARDIA 205 000 ex., Espagne, quotidien. “L’Avant-Garde” a été fondée en 1881 à Barcelone par la famille Godó, qui en est toujours propriétaire. Ce quotidien au format berlinois est le quatrième du pays en terme de diffusion, mais il est numéro un en Catalogne, juste devant El Periódico de Catalunya. LA NACIÓN 30 000 ex., Chili, quotidien. Fondé en 1917, ce journal est financé à 69 % par l’Etat et son directeur est nommé par le président. Représentant la ligne du gouvernement (coalition de centre gauche), sous Pinochet il avait été rebaptisé El Cronista et était ouvertement d’extrême droite. THE NATION 25 000 ex., Pakistan, quotidien. C’est le principal quotidien de langue anglaise de Lahore, capitale culturelle du Pakistan. NÉPSZABADSÁG 180 000 ex., Hongrie, quotidien. “La Liberté du peuple” était, de 1956 à 1990, l’organe du Parti communiste. Repris par le groupe Bertelsmann, le titre s’est transformé en un journal de qualité et de référence, mais reste proche du Parti socialiste (ex-communiste). POLITYKA 250 000 ex., Pologne, hebdomadaire. Ancien organe des réformateurs du Parti ouvrier unifié polonais (POUP), lancé en 1957, “La Politique”, qui appartient aujourd’hui à ses journalistes, est devenu le plus grand hebdo socio-politique du pays. NEW SCIENTIST 140 000 ex., Royaume-Uni, hebdomadaire. Stimulant, soucieux d’écologie, bon vulgarisateur, le New Scientist est l’un des meilleurs magazines d’information scientifique. PROCESO Mexique, hebdomadaire. Crée en 1976 par Julio Scherer García, vieux routier du journalisme mexicain, le titre reste fidèle à son engagement à gauche. Ses reportages et son analyse de l’actualité en font un magazine de qualité. NEW STATESMAN 26 000 ex., Royaume-Uni, hebdomadaire. Depuis sa création, en 1913, cette revue politique, aussi réputée pour le sérieux de ses analyses que pour la férocité de ses commentaires, est le forum de la gauche indépendante. PÚBLICO 60 000 ex., Portugal, quotidien. Lancé en 1990, “Public” s’est très vite imposé, dans la grisaille de la presse portugaise, par son originalité et sa modernité. Il propose une information de qualité sur le monde. THE NEW YORK TIMES 1 160 000 ex. (1 700 000 le dimanche), Etats-Unis, quotidien. Avec 1 000 journalistes, 29 bureaux à l’étranger et plus de 80 prix Pulitzer, le New York Times est de loin le premier quotidien du pays, dans lequel on peut lire “all the news that’s fit to print” (toute l’information digne d’être publiée). LA REPUBBLICA 650 000 ex., Italie, quotidien. Née en 1976, La Repubblica se veut le quotidien de l’élite intellectuelle et financière du pays. Orienté à gauche. NEZAVISSIMAÏA GAZETA 42 000 ex., Russie, quotidien. “Le Journal indépendant” a vu le jour fin 1990. Démocrate sans être libéral, dirigé par Vitali Tretiakov, une personnalité du journalisme russe, il fut une tribune critique de centre gauche. NRC HANDELSBLAD 254 000 ex., Pays-Bas, quotidien. Né en 1970, le titre est sans conteste le quotidien de référence de l’intelligentsia néerlandaise. Libéral de tradition, rigoureux par choix, informé sans frontières. THE OBSERVER 434 000 ex., Royaume-Uni, hebdomadaire. Le plus ancien des journaux du dimanche (1791) est aussi l’un des fleurons de la “qualité britannique”. LE PAYS 20 000 ex., Burkina Faso, quotidien. Fondé en octobre 1991, cejournal indépendant est rapidement devenu le titre le plus populaire du Burkina Faso. Proche de l’opposition, il multiplie les éditoriaux au vitriol. Courrier international SALON <http://www.salon.com>, Etats-Unis. Créé en novembre 1995, ce webzine s’intéresse particulièrement à l’actualité culturelle et littéraire et à la vie des idées. THE SEATTLE TIMES 234 000 ex., EtatsUnis, quotidien. Le plus grand journal du nord-ouest des EtatsUnis. Il a soutenu George W. Bush en 2000 mais a appelé à voter pour John Kerry en 2004. SEMANA 187 000 ex., Colombie, hebdomadaire. Propriété d’une riche famille libérale, “La Semaine” apparaît comme un des meilleurs hebdomadaires d’Amérique latine, par son indépendance, sa modernité et son excellente information. SHAFAF <http://www.metransparent.com > Royaume-Uni “Transparence” est un site d’information arabe créé en 2006. Il publie des articles reflétant un point de vue libéral et propose également des rubriques en anglais et en français. DER STANDARD 63 000 ex., Autriche, quotidien. Jeune journal libéral, à dominante économique, et qui pratique une politique de suppléments vivants et variés. RÉDACTION 64-68, rue du Dessous-des-Berges, 75647 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational.com Courriel [email protected] VATAN 250 000 ex., Turquie, quotidien. Créé en 2003, ce journal orienté vers la gauche libérale et qui se distingue par sa grande indépendance a néanmoins réussi à figurer parmi les quatre plus grands titres de la presse turque. Directeur de la rédaction Philippe Thureau-Dangin Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédacteur en chef Bernard Kapp (16 98) Rédacteurs en chef adjoints Odile Conseil (16 27), Isabelle Lauze (16 54), Claude Leblanc (16 43) Rédacteur en chef Internet Marco Schütz (16 30) Chef des informations Anthony Bellanger (16 59) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Directrice artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) DE VOLKSKRANT 310 000 ex. Pays-Bas, quotidien. Né en 1919, catholique militant pendant cinquante ans, “Le Journal du peuple” s’est laïcisé en 1965 et est aujourd’hui la lecture favorite des progressistes d’Amsterdam, bien qu’ils se plaignent beaucoup de sa dérive populiste. Europe de l’Ouest Eric Maurice (chef de service, Royaume-Uni, 16 03), GianPaolo Accardo (Italie, 16 08), Anthony Bellanger (Espagne, France, 16 59), Danièle Renon (chef de rubrique Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22), Suzi Vieira (Portugal), Wineke de Boer (Pays-Bas), Léa de Chalvron (Finlande), Rasmus Egelund (Danemark, Norvège), Philippe Jacqué (Irlande), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Laurent Sierro (Suisse) Europe de l’Est Alexandre Lévy (chef de service, 16 57), Laurence Habay (chef de rubrique, Russie, ex-URSS, 16 79), Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Sophie Chergui (Etats baltes), Andrea Culcea (Roumanie, Moldavie), Kamélia Konaktchiéva (Bulgarie), Larissa Kotelevets (Ukraine), Marko Kravos (Slovénie), Ilda Mara (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Zbynek Sebor (Tchéquie), Gabriela Kukurugyova (Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine), Amériques Jacques Froment (chef de service, Amérique du Nord, 16 32), Bérangère Cagnat (EtatsUnis, 16 14), Marianne Niosi (Canada), Christine Lévêque (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Hidenobu Suzuki (chef de service, Japon, 16 38), Agnès Gaudu (chef de rubrique, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Marion Girault-Rime (Australie, Pacifique), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées), Hemal Store-Shringla (Asie du Sud), Kazuhiko Yatabe (Japon) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Nur Dolay (Turquie), Alda Engoian (Asie centrale, Caucase), Pascal Fenaux (Israël), Guissou Jahangiri (Iran), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Moyen-Orient) Afrique Pierre Cherruau (chef de service, 16 29), Chawki Amari (Algérie), Gina Milonga Valot (Angola, Mozambique), Fabienne Pompey (Afrique du Sud) Débat, livre Isabelle Lauze (16 54) Economie Pascale Boyen (chef de rubrique, 16 47) Multimédia Claude Leblanc (16 43) Ecologie, sciences, technologie Olivier Blond (chef de rubrique, 16 80) Insolites, tendance Claire Maupas (chef de rubrique, 16 60) Epices & saveurs, Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) THE WALL STREET JOURNAL 2 000 000 ex., Etats-Unis, quotidien. C’est la bible des milieux d’affaires. Mais à manier avec précaution : d’un côté, des enquêtes et reportages de grande qualité ; de l’autre, des pages éditoriales tellement partisanes qu’elles tombent souvent dans la mauvaise foi. EL-WATAN 50 000 ex., Algérie, quotidien. Fondé en 1990 par une équipe de journalistes venant d’El Moudjahid, quotidien officiel du régime, “Le Pays” est très rapidement devenu le journal de référence. Son directeur, Omar Belhouchet, est une figure de la presse algérienne. Condamné à plusieurs fois à la prison et victime d’un attentat, il a reçu de nombreux prix à l’étranger. Site Internet Marco Schütz (rédacteur en chef, 16 30), Eric Glover (chef de service, 16 40), Anne Collet (documentaliste, 16 58), Jean-Christophe Pascal (1661) Philippe Randrianarimanana (16 68), Hoda Saliby (16 35),Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Julien Didelet (chef de projet) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service,16 97),Caroline Marcelin (16 62) Traduction Raymond Clarinard (chef de service, anglais, allemand, roumain, 16 77), Nathalie Amargier (russe), Catherine Baron (anglais, espagnol), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Ngoc-Dung Phan (anglais, vietnamien), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), MarieChristine Perraut-Poli (anglais, espagnol), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol) WISSENSCHAFT AKTUELL <http://62.27.84.81/>, Allemagne. Dirigée par une petite équipe, cette agence de presse spécialisée dans les sciences met en ligne chaque jour plusieurs articles portant sur l’actualité de cette discipline dans le monde. Révision Elisabeth Berthou (chef de service, 16 42), Pierre Bancel, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Philippe Planche Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Cathy Rémy (16 21), assistés d’Agnès Mangin (16 91) Maquette Marie Varéon (chef de ser vice, 16 67), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Denis Scudeller Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66), Emmanuelle Anquetil (colorisation) Calligraphie Yukari Fujiwara Informatique Denis Scudeller (1684) YEDIOT AHARONOT 400 000 ex., Israël, quotidien. Créé en 1939, “Les Dernières Informations” appartient aux familles Moses et Fishman. Ce quotidien marie un sensationnalisme volontiers populiste à un journalisme d’investigation et de débats passionnés. Documentation Iwona Ostapkowicz 33 (0)1 46 46 16 74, du lundi au vendredi de 15 heures à 18 heures Fabrication Jean-Marc Moreau (chef de fabrication, 16 49). Impression, brochage : Maury, 45191 Malesherbes. Routage : France-Routage, 77183 Croissy-Beaubourg Ont participé à ce numéro Torunn Amiel, Chloé Baker, Gilles Berton, JeanBaptiste Bor, Olivier Bras, Valérie Brunissen, Régine Cavallaro, Gaëlle Charrier, Valérie Defert, Valéria Dias de Abreu, Marc Fernandez, Lola Gruber, Natacha Haut, Magali Lagrange, Rivière Lelaurin, Françoise LemoineMinaudier, Julie Marcot, Hamdam Mostafavi, Anne Proenza, Jonnathan Renaud-Badet, Hélène Rousselot, Emmanuel Tronquart, Zaplangues ZHONGGUO XINWEN ZHOUKAN 100 000 ex., Chine, hebdomadaire. Magazine d’information créé à Pékin le 1er janvier 2000. Papier glacé, photos en couleurs, style direct, sujets variés. Son éditeur, l’agence Nouvelles de Chine, fait des efforts évidents pour fournir un magazine “ouvert sur le monde, dans un esprit créatif et original”. ADMINISTRATION - COMMERCIAL Directrice administrative et financière Chantal Fangier (16 04). Assistantes : Sophie Jan (16 99), Agnès Mangin. Contrôle de gestion : Stéphanie Davoust (16 05). Comptabilité : 01 57 28 27 30, fax : 01 57 28 21 88 Relations extérieures Anne Thomass (responsable, 16 44), assistée de Kristine Bergström (16 73) Diffusion Le Monde SA ,80,bd Auguste-Blanqui,75013 Paris,tél.: 01 57 28 20 00.Directeur commercial : Jean-Claude Harmignies. Responsable publications : Brigitte Billiard. Marketing : Pascale Latour (01 46 46 16 90). Direction des ventes au numéro : Hervé Bonnaud. Chef de produit : Jérôme Pons (01 57 28 33 78), fax : 01 57 28 21 40 Publicité Publicat, 17, boulevard Poissonnière, 75002 Paris, tél. : 01 40 39 13 13, courriel : <[email protected]>. Directeur général adjoint : Henri-Jacques Noton. Directeur de la publicité : Alexis Pezerat (14 01). Directrice adjointe : Lydie Spaccarotella (14 05). Directrices de clientèle : Karine Epelde (13 46) ; Stéphanie Jordan (13 47) ; Hedwige Thaler (14 07). Exécution : Géraldine Doyotte (01 41 34 83 97). Publicité site Internet : i-Régie, 16-18, quai de Loire, 75019 Paris, tél. : 01 53 38 46 63. Directeur de la publicité : Arthur Millet, <[email protected]> ❏ Je désire profiter de l’offre spéciale d’abonnement (52 numéros + 4 hors-séries), au prix de 114 euros au lieu de 178 euros (prix de vente au numéro), soit près de 35 % d’économie. Je recevrai mes hors-séries au fur et à mesure de leur parution. Je désire profiter uniquement de l’abonnement (52 numéros), au prix de 94 euros au lieu de 150 euros (prix de vente au numéro), soit près de 37 % d’économie. Tarif étudiant (sur justificatif) : 79,50 euros. (Pour l’Union européenne : 138 euros frais de port inclus /Autres pays : nous consulter.) ❏ ABONNEMENTS ET RÉASSORTS Abonnements Tél. depuis la France : 0 825 000 778 ; de l’étranger : 33 (0)3 44 31 80 48.Fax : 03 44 57 56 93.Courriel : <[email protected]> Adresse abonnements Courrier international, Service abonnements, 60646 Chantilly Cedex Commande d’anciens numéros Boutique du Monde, 80, bd Auguste-Blanqui, 75013 Paris. Tél. : 01 57 28 27 78 Modifications de services ventes au numéro, réassorts Paris 0 805 05 01 47, province, banlieue 0 805 05 0146 Courrier international Libre réponse 41094 Voici mes coordonnées : Nom et prénom : . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 60731 SAINTE-GENEVIÈVE CEDEX Adresse : . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 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Je choisis mon moyen de paiement : mois année Cryptogramme COURRIER INTERNATIONAL N° 827 6 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 n° 827 Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 € Actionnaire : Le Monde Publications internationales SA. Directoire : Philippe Thureau-Dangin, président et directeur de la publication ; Chantal Fangier Conseil de surveillance : Jean-Marie Colombani, président, Fabrice Nora, vice-président Dépôt légal : septembre 2006 - Commission paritaire n° 0707C82101 ISSN n° 1 154-516 X – Imprimé en France / Printed in France 60VZ1102 827p06 Courrier international (USPS 013-465) is published weekly by Courrier international SA at 1320 route 9, Champlain N. Y. 12919. Subscription price is 199 $ US per year. Periodicals postage paid at Champlain N. Y. and at additional mailing offices. POSTMASTER: send address changes to Courrier international, c/o Express Mag., P. O. BOX 2769, Plattsburgh, N. Y., U. S. A. 12901 - 0239. For further information, call at 1 800 363-13-10. Ce numéro comporte un encart VW Touareg broché sur une partie du tirage, des encarts “Télérama”, Dell, ING jetés pour les abonnés et un encart FNAC Rouen jeté pour le 76. 709 6JUIN 44 1/06/04 19:49 Page 13 5/09/06 18:27 Page 8 l’invité ÉDITORIAL Les Américains, ingénus et cyniques Philippe Thureau-Dangin L E D E S S I N D E L A ● Abbas Beydoun, As-Safir, Beyrouth i une vie se mesure à l’aune de la pro- croyance quasi religieuse en l’Histoire. Le fait est ductivité, celle de Naguib Mahfouz [dis- que les romans de Mahfouz, qui traitent d’indiparu le 30 août dernier] aura été vraiment vidus en conflit avec leur environnement histotrès longue, car il a écrit de quoi rem- rique, montrent que l’Histoire est dépourvue de plir une bibliothèque entière. Il a écrit jus- toute eschatologie, de toute fin. Au contraire, elle qu’au moment où, aveugle, il s’est mis n’est qu’ironie, cette ironie qu’il manie si bien, à dicter ses textes. Et ce qu’il a dicté – son comme ce fatalisme qui confine à l’absurde ou autobiographie, ses rêves – est l’une des au désespoir. plus belles choses qu’il ait produites. Si Naguib Mahfouz aura été l’un des fondateurs du roman Mahfouz est à chercher quelque part, c’est bien arabe moderne. Il a donné la priorité au texte de dans ses livres. Il a voulu vivre dans leurs marges fiction et en a fait une fin en soi, le débarrassant et devenir un être d’encre et de papier. Sa vie n’a de la fausse poésie, des enluminures rhétoriques, rien d’un labyrinthe ou d’un mystère profondé- de la nostalgie rurale, du sentimentalisme, des ment enfoui : il a toujours idées préconçues et des affirmé qu’il menait une modèles didactiques. Il existence de fonctionnaifut le seul, parmi nos aure, que son quotidien teurs, à suivre un modèn’était que routine et renle d’écriture qui lui était contres avec sa famille ou propre. Il est comparable avec des amis, d’enfance à Balzac, un Balzac araou de plume. Sa vie aura be qui aurait négligé peut-être été plus riche Joyce et Proust, sans douque cela, mais notre homte en retard au regard du ■ Ecrivain libanais né à Tyr en 1945, me aura tenu à la vivre à roman occidental. Abbas Beydoun est considéré comme l’abri des regards, à ne Certaines de ses positions l’une des figures les plus importantes de créer aucun relais entre le sur le conflit israélo-arala nouvelle poésie arabe. Il dirige le suplivre et son lecteur. be [il a soutenu l’accord plément culturel du quotidien As-Safir. Un Naguib Mahfouz n’est de paix israélo-égyptien] de ses recueils, Le Poème de Tyr, a été traque son écriture. Beauont plu ou déplu, mais duit en français (éd. Actes Sud, 2002). coup parlent du joueur de elles émanaient sincèrefootball qu’il a été, de l’humoriste, du fils des quar- ment d’une position de laïc moderniste, et lui autiers populaires du Caire, de sa vie secrète, du ront valu un couteau planté dans la gorge [il fut wafdiste [par référence au parti nationaliste libé- victime d’un attentat intégriste en 1994]. Il n’alral Wafd, qui domina la vie politique égyptienne la pas à Stockholm recevoir son prix Nobel [en entre 1919 et 1952], de l’aspirant philosophe… 1988] et préféra y envoyer sa fille. Il ne sortit Mais rien de tout cela n’est aussi précis que l’ima- d’Egypte qu’une seule fois, contraint par Nasser ge qui se dessine dans ses romans, celle d’une vie de se rendre au Yémen. Ce n’est donc que par son infiniment plus riche et plus heurtée. Ses œuvres écriture qu’il s’est hissé au sommet des écrivains décrivent la difficile et presque tragique formation arabes, sans aide du pouvoir, sans relations pude l’individu arabe, une quête épuisante de l’uto- bliques, montrant que respecter la littérature, c’est pie historique, ontologique et politique du mon- aussi se respecter soi-même et défendre la liberde arabe contemporain. té. C’est par sa littérature qu’il aura été un Il ne s’est jamais présenté comme un combattant opposant et une conscience critique, et c’est par d’aucune sorte. Et il ne s’est jamais mis au service sa littérature qu’il aura été assez fort pour déjouer d’un quelconque régime. Ses romans sont beau- la censure. Il avait fait de son écriture un poucoup moins prudents que lui, et il les aura proté- voir et, aujourd’hui, avec sa mort, c’est comme un gés par sa discrétion personnelle. Les études sur empire qui s’effondre, laissant un vide comme peu son œuvre insistent sur son historicisme, sa en laissent. ■ S Naguib Mahfouz, un être d’encre DR Ces derniers temps, un léger vent d’optimisme souffle sur la côte Est des Etats-Unis. Cinq ans après le fameux 11 septembre, chroniqueurs et experts en terrorisme s’estiment à l’abri. Avec ingénuité, ils affirment que les Américains ne doivent pas craindre une “nouvelle attaque” de pareille ampleur (voir notre dossier pp. 44-54). Le magazine Foreign Policy trouve finalement que “pas grand-chose n’a changé depuis 2001”. Et le très conservateur Foreign Affairs insinue que la menace terroriste a été grandement “surestimée”… Bien entendu, la presse américaine note ici ou là que l’expédition en Irak fut une erreur, mais, tout compte fait, ce n’est pas très grave, puisque les intérêts américains ne sont pas vraiment touchés. On croit rêver ! Même si l’on ne peut que se réjouir qu’il n’y ait pas eu d’autres 11 septembre sur le sol américain, il faut rappeler des évidences : cinq ans après le coup d’éclat de Ben Laden, le Moyen-Orient est en plein chaos, les talibans marquent des points en Afghanistan, l’Europe abrite toujours des cellules radicales qui seront tentées un jour ou l’autre d’entrer en action – comme on l’a vu à Londres, cet été – et les tensions ethniques ne font que s’exacerber d’un bout à l’autre de l’Asie. Il serait exagéré de citer comme seuls coupables de ces grands désordres l’incompétent George W. Bush ou les néoconservateurs, ou encore le cynique Dick Cheney. Reste que le gouvernement américain, pris dans son ensemble, porte la plus grande part de la responsabilité. En cinq ans, que d’égarements et de faux pas ! Comme le souligne The Atlantic Monthly, dont nous publions une longue enquête, les réponses au terrorisme sont parfois plus dangereuses que le terrorisme lui-même. Depuis 1991 et la dissolution de l’Union soviétique, les Etats-Unis n’ont plus de rival, du moins sur le plan militaire. Ils donnent l’impression de jouir de leur force, sans penser au lendemain. Espérons que l’Irak et l’Iran, deux épines désormais enfoncées dans leur pied, les inciteront à une plus grande sagesse. Benjamin Kanarek 827 p.8 S E M A I N E ROUEN ET SA RÉGION à l’honneur dans ce numéro de Courrier international. Nous consacrons un dossier spécial à Rouen et sa région vus par différents journalistes européens (The Independent, etc.) et par le dessinateur belge Cost. RENCONTRE À LA FNAC Philippe Thureau-Dangin, directeur de la rédaction de Courrier international, et Odile Conseil, rédactrice en chef adjointe, expliqueront comment est conçu et fabriqué l’hebdomadaire, et répondront à vos questions sur l’actualité internationale. Jeudi 14 septembre à 17 h 30 au Forum de la FNAC, Espace du Palais, Rouen. Entrée libre. ■ Volé à Oslo en août 2004, le célèbre tableau de Munch Le Cri a été retrouvé. Les voleurs courent toujours (voir page 20). Dessin de Burki paru dans 24 Heures, Lausanne. Chaque jour, retrouvez un nouveau dessin d’actualité sur www.courrierinternational.com COURRIER INTERNATIONAL N° 827 8 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 709 6JUIN 44 1/06/04 19:49 Page 13 709 6JUIN 44 1/06/04 19:49 Page 13 5/09/06 18:28 Page 11 à l ’ a ff i c h e ● Pas reine à moitié, cette Helen Mirren ! Royaume-Uni ’est à son nez qu’on la reconnaît lorsqu’elle entre dans la pièce. Une silhouette fine, des cheveux blond cendré qui descendent jusqu’aux épaules, un cardigan rose, elle pourrait être n’importe quelle femme, n’étaient ce nez en pointe et cette tête au port altier. Sans la moindre trace de chirurgie esthétique et, depuis l’an dernier, suffisamment âgée pour toucher sa retraite, c’est une femme assurément bien conservée – comme par devoir, les articles écrits sur elle ne manquent jamais de mentionner son légendaire sex-appeal. Qui plus est, Dame Helen Mirren ne joue pas les grandes dames. “Je ne peux me résoudre à me servir de mon titre, ou même à croire que j’en ai un”, confie-t-elle. Réputée pour ne pas s’embarrasser de fausse pudeur lorsqu’il s’agit de tourner nue et pour son petit côté “vieille gaucho”, Helen Mirren était une candidate plutôt inattendue aux distinctions honorifiques. “J’ai accepté ce titre pour mes parents, ce qui était stupide puisqu’ils étaient morts. Ils s’en fichaient royalement… Et en plus, ils étaient antimonarchistes.” Basil et Kit Mirren doivent donc se retourner dans leurs tombes : dans le drame de Channel 4 Elizabeth I, Helen Mirren jouait une Reine-Vierge [surnom d’Elisabeth Ire ]truculente et sensuelle dans ses années de maturité. Aujourd’hui, son interprétation d’Elisabeth II dans le film The Queen est la plus complète et la plus convaincante que l’on ait jamais vue. The Queen rassemble l’équipe à l’origine de The Deal, téléfilm très applaudi sur Tony Blair, Gordon Brown et la naissance Giulio Marcocchi/Sipa Press Harlequin/Camera Press/Gamma C HELEN MIRREN, 61 ans, actrice. Anoblie en 2003 par le prince Charles, cette belle femme, peu encline à la chirurgie esthétique, revendique un côté “vieille gaucho”. Son interprétation d’Elisabeth II dans The Queen, de Stephen Frears [sortie en France le 18 octobre], est unanimement saluée. ANOUSHEH ANSARI Tête en l’air SUNITA NARAIN L’eau en tête MAHATHIR MOHAMAD, ancien Premier ministre de Malaisie ■ Outré “Les gens disent que je suis vieux, sénile et incapable de parler. Par compassion, ils souhaitent que je reste tranquille, à passer le temps dans mon lit. Ce n’est pas juste”, tempête celui qui a dirigé la Malaisie d’une main de fer durant plus de vingt ans et qui dit être un “paria” au sein de son propre parti. (The Straits Times, Singapour) Dessin de Kal, Etats-Unis. KLAUS WOWEREIT, maire de Berlin, social-démocrate ■ Naturel “Je ne suis pas de ceux qui abandonnent Günter Grass comme une patate chaude, au moment où il est l’objet de critiques.” Donné gagnant pour un nouveau mandat aux élections du 17 septembre, il assure qu’il a obtenu le soutien du Prix Nobel, accusé d’avoir caché si longtemps son engagement dans la Waffen SS. (Netzeitung.de, Berlin) JANUSZ WOJCIK, député polonais (Autodéfense, xénophobe et populiste) ■ Appâté “Je laisse tout tomber. Je pars. Le Brunei sera mon nouveau pays”, a répondu l’ancien sélectionneur de l’équipe de foot polonaise aux journalistes déguisés en cheikhs qui lui proposaient d’assurer l’entraînement de l’équipe nationale du sultanat. (Fakt, Varsovie) OMAR EL-BÉCHIR, président du Soudan ■ Protecteur “Le Soudan a mis à genoux l’em- pire sur lequel le soleil ne se couche jamais en 1956 [date de l’indépendance], et nous sommes prêts à le remettre à genoux. Nous ne permettrons pas que notre pays soit profané une seconde fois.” A propos d’un éventuel déploiement de troupes occidentales dans le Darfour. (Al-Hayat, Londres) députés qui poursuivent une grève de la faim pour protester contre le blocus israélien. Le président du Parlement, Nabih Berri, a lu ce message devant les députés hilares, mais a refusé de donner la liste de ceux que Joumblatt souhaitait voir mourir en martyrs. (An-Nahar, Beyrouth) BOB DYLAN, chanteur américain ■ Insatisfait MARIA CHARAPOVA, joueuse de tennis russe ■ Inassouvie WALID JOUMBLATT, chef druze libanais (opposition) ■ Cynique “La qualité des enregistrements modernes est atroce. Je ne connais personne qui ait réalisé un album avec un son décent au cours des vingt dernières années.” (Rolling Stone, New York) “Jeûnez jusqu’à la mort, jusqu’au martyre…” Extrait d’une lettre aux Dessin de David Smith, Londres. “Je n’ai jamais beaucoup d’argent. J’essaie toujours de gagner davantage… Je pense qu’il n’y a aucune limite à l’envie d’en gagner encore plus.” (Ogoniok, Moscou) COURRIER INTERNATIONAL N° 827 11 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 on créneau, c’est l’opposition permanente. Elle a commencé il y a vingt-cinq ans comme bénévole au Centre pour la science et l’environnement (CSE). Elle dirige aujourd’hui cette ONG, installée à New Delhi, qui vient de mettre publiquement en cause Coca-Cola et PepsiCo pour les taux de pesticides, largement supérieurs aux normes autorisées, relevés dans les boissons qu’ils fabriquent en Inde. Le CSE, qui emploie une centaine de personnes, est connu pour le sérieux de ses études sur l’environnement et pour son opiniâtreté à placer ces questions sur la scène publique. L’ONG milite aussi avec passion pour la récupération et l’utilisation de l’eau de pluie, ce qui lui a valu l’an dernier d’obtenir le Stockholm Water Prize – le Nobel de l’environnement, en gros. Sunita Narain a un bel aplomb. Ce qu’elle combat, dit-elle, ce n’est ni le libéralisme économique, ni les investissements étrangers, mais le gouvernement, qui échoue à protéger la santé publique. Ce qu’elle réclame, c’est le renforcement des contrôles et des institutions supposés veiller au bien public. Si elle a rejoint le CSE, c’est parce qu’elle partageait le credo de son fondateur, Anil Agarwal (décédé en 2002), consistant à allier “la rigueur scientifique à la passion du journalisme”. Et, en bonne journaliste, elle n’hésite pas à poser des questions qui peuvent sembler stupides. Sembler. (D’après The Economist, Londres) S Gerard Gilbert, The Independent (extraits), Londres ILS ET ELLES ONT DIT our la première fois une Iranienne va se rendre dans l’espace”, se réjouit le magazine d’astronomie iranien Nojum. Pour la modique somme de 20 millions de dollars, cette IranoAméricaine de 40 ans va s’envoler le 14 septembre pour dix jours à bord du vaisseau russe Soyouz, en compagnie de l’astronaute Michael Lopez-Alegria et du cosmonaute Mikhaïl Tiourine, destination : la Station spatiale internationale (ISS). Elle gagnera dans l’affaire le titre de première femme touriste de l’espace. Lorsqu’elle était enfant, en Iran, la jeune Anousheh regardait Star Trek à la télévision en rêvant d’Amérique. Arrivée à l’âge de 16 ans aux Etats-Unis sans parler anglais, elle obtint plusieurs diplômes en électronique et en informatique. Elle dirige à présent une entreprise high-tech, Prodea System. Sa famille, férue d’astronomie, a créé l’Ansari X Prize, un prix doté de 10 millions de dollars, qui a récompensé en 2004 l’équipe qui a embarqué à bord du SpaceShipOne, premier engin spatial privé destiné au tourisme de l’espace. Aujourd’hui, Anousheh se veut un pont entre son pays natal et son pays d’adoption. “Ma combinaison spatiale porte les deux drapeaux, iranien et américain, pour montrer que ces deux pays ont fait de moi ce que je suis aujourd’hui.” P AFP du New Labour : le scénariste Peter Morgan et le réalisateur Stephen Frears. Présenté au dernier festival de Venise, The Queen raconte la semaine agitée de cette fin d’été 1997, qui vit lady Diana mourir dans un accident de voiture à Paris et les membres de la famille royale, refusant de participer au deuil hystérique de “leur” peuple, marcher droit à la catastrophe. The Queen constitue le portrait le plus détaillé et le plus complexe de notre actuelle souveraine jamais porté à l’écran. “Je l’ai beaucoup étudiée car je voulais que le public croie au personnage que je jouais et qu’il m’accompagne dans ce voyage tout en imagination. Je ne voulais pas me contenter d’imi- ter. De toute façon, je ne suis pas très douée pour les imitations”, explique la comédienne. Stephen Frears était si confiant qu’il a choisi d’ouvrir son film en montrant Helen Mirren posant comme pour un portrait et regardant au loin. La reine incarnée par l’actrice se tourne lentement vers la caméra et fixe le public. L’effet est à la fois drôle et saisissant. Helen Mirren est britannique, mais elle aurait pu ne pas l’être. Ilyena Lydia Mironoff est née le premier été d’après-guerre, en 1945. Son grand-père paternel était un Russe blanc échoué au Royaume-Uni pendant la révolution d’Octobre, tandis que son père, qui avait 2 ans quand il a quitté la Russie, était chauffeur de taxi communiste dans l’Essex. Sa mère, elle, a grandi à Pimlico, quand ce quartier de Londres était encore le bastion de la classe ouvrière.“Ils auraient aimé que je devienne enseignante ou avocate.” Mais Helen a préféré s’inscrire au National Youth Theatre avant de passer à la Royal Shakespeare Company en 1965 pour devenir celle que l’on a surnommée “la reine sexy de Stratford”. Le reste, comme on dit, appartient à l’Histoire, depuis les innombrables premiers rôles au théâtre à la très nerveuse Jane Tennison de la série Suspect n° 1, en passant par les poules de luxe dans Du sang sur la Tamise et Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant [de Peter Greenaway]. A 61 ans, Helen Mirren est une vedette à qui il arrive encore de se sentir vulnérable. “Je dis toujours à mon mari que je n’accepte que des éloges inconditionnels, surtout quand je sors de scène. Il a le droit de me dire la vérité, mais cinq ans plus tard.” PERSONNALITÉS DE DEMAIN AFP 827_p11 709 6JUIN 44 1/06/04 19:49 Page 13 827p13-16 BAF 5/09/06 19:19 Page 13 dossier ● ROUEN vus par la presse étrangère ET LA HAUTE-NORMANDIE Rouen n’a pas aimé Flaubert, hélas ! Entre la capitale normande et le grand écrivain, les rapports ont toujours été difficiles. Encore aujourd’hui, la ville lui préfère Jeanne d’Arc. Heureusement qu’il y a Ry… DE VOLKSKRANT Amsterdam ouen entretient toujours une relation tendue avec son fils le plus célèbre : Gustave Flaubert. Peut-être que son évocation des ébats entre Emma Bovary et son amant Léon dans un fiacre qui traverse Rouen est toujours considérée comme un scandale impardonnable. Il faut dire qu’aujourd’hui encore la Normandie ressemble à la description venimeuse qu’en a faite Gustave Flaubert : la pluie y tombe à verse et l’herbe y est omniprésente. C’est peu dire que Flaubert entretenait une relation ambivalente avec sa terre natale. Et, bien qu’il ait vécu la majeure partie de sa vie dans la capitale normande, ou plus précisément dans un hameau avoisinant, Croisset, Rouen continue d’entretenir avec lui une relation difficile. Pourtant, l’autre star du cru, Jeanne d’Arc, aurait plus de raisons de se plaindre de l’hospitalité locale. Après tout, elle a fini sur un bûcher rouennais. Mais Rouen ne manque jamais de lui rendre hommage. Place du VieuxMarché, à côté de l’église moderniste qui porte son nom, une stèle pathétique évoque la pucelle d’Orléans. Quelques centaines de mètres plus loin, le Fournil Jeanne-d’Arc fait de bonnes affaires sans remords. Plus loin, on peut lire sur une plaque de cuivre : le cabinet de médecins Jeanne-d’Arc est fier de soigner les Rouennais. Mais où est donc le Fournil Gus- R tave-Flaubert à Rouen ? Il existe certes un “lycée polyvalent Gustave-Flaubert”, mais ce n’est tout de même pas grand-chose à côté d’un théâtre, baptisé du nom de Corneille, lui aussi fils littéraire de la ville. Il y a aussi une avenue Flaubert. Et c’est tout. La maison où il a vécu pendant des dizaines d’années a dû céder la place à une zone industrielle. Et c’est à grandpeine que la FNAC locale parvient à produire un exemplaire de Madame Bovary. On trouve plus facilement la correspondance de Flaubert dans une librairie d’Amsterdam que dans la capitale de la Haute-Normandie. Il faut donc se rendre à l’évidence : Rouen continue de ne pas porter le génial écrivain dans son cœur, plus de cent ans après sa mort. C’est le caissier-conservateur-directeur de la maison natale de Gustave Flaubert, transformée en musée, qui l’affirme. Au moment où j’arrive, monsieur le directeur est en plein ménage. Il porte une blouse de médecin et des gants de ménage roses. Pour la visite accompagnée, il faudra donc repasser. Mais il prend tout de même le temps d’expliquer, avec un MANCHE ■ Le dessinateur Constantin Sunnenberg, connu sous le diminutif de Cost, est né à Moscou, en 1970. Après des études d’arts graphiques en Belgique, il commence à travailler au Soir de Bruxelles en 1998. Fait rare, il a reçu trois fois le prix de la Presse belge dont le grand prix en 2005. Ses dessins sont aujourd’hui publiés dans le mensuel laïc de réflexion Espaces de libertés (Bruxelles) et dans Le Journal du mardi. SEINEMARITIME Le Havre Seine Cormeilles Vers Caen Rouen Ry HAUTENORMANDIE CALVADOS EURE Evreux ILE-DEFRANCE BASSENORMANDIE ORNE 0 COURRIER INTERNATIONAL N° 827 Paris 50 km Courrier international 13 peu d’amertume dans la voix, qu’après la mort de Flaubert [en 1880] les héritiers ont proposé sa bibliothèque à la ville de Rouen. La municipalité a refusé le cadeau. “Ils ne voulaient rien savoir de ce noceur syphilitique.” La maison natale de Flaubert jouxte l’ancien hôpital. Le père de l’écrivain y était chirurgien en chef, et le petit musée expose bien plus d’instruments de torture aux vertus thérapeutiques que de témoignages laissés par son bon à rien de fils [l’endroit s’appelle d’ailleurs “musée Flaubert d’histoire de la médecine”]. A vrai dire, seuls le perroquet empaillé qui a inspiré l’auteur, un pot à tabac en forme de crâne et deux dessins satiriques présentent un quelconque intérêt littéraire. Il y a aussi la toque de maître Sénard, l’avocat qui a défendu Flaubert et son roman Madame Bovary lors du procès intenté en 1856 pour “offenses à la morale publique et à la religion”. Le hasard a voulu que cette pauvreté biographique corresponde précisément à la conception du métier d’écrivain que Flaubert avait lui-même défendue. “L’écrivain ne doit laisser rien d’autre que son œuvre”, écrivit-il à son collègue et ami Tourgueniev. “Sa vie n’a pas d’importance. Peu importe ce bric-à-brac personnel.” C’est pourtant tout le contraire dans le petit village de Ry, à une vingtaine de kilomètres de Rouen, au cœur d’une région appelée “les Trois Vallées”. Ry est fou de Flaubert, Flaubert n’aimait pas Ry. L’écrivain a situé l’action de son roman dans le village fictif de Yonville-l’Abbaye. Ridicule, estime-t-on à Ry, le village qui veut être celui de Madame Bovary ; on en trouve des preuves jusque dans l’étymologie. Pourquoi Charles Bovary s’appelle-t-il ainsi ? Le nom de famille a une “solidité normande et bovine”, explique la professeure de littérature Béatrice Didier. “Bovine” plus “Ry” donne en toute logique “Bovary”. C’est du moins ce que l’on pense “avec ferveur” à Ry. La rue principale du village a DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 827p13-16 BAF+ 5/09/06 19:34 Page 14 dossier bien la dimension de celle décrite dans Madame Bovary : elle est “longue d’une portée de fusil”. Frappante coïncidence. Le restaurant Bovary, rue de l’Eglise, ne dément pas. Son concurrent L’Hirondelle – du nom de la diligence qui dans le roman s’arrêtait àYonville-l’Abbaye – non plus. Nous demandons au responsable de l’office du tourisme ce qu’il en est. L’auteur n’avait-il pas lui-même écrit à George Sand : “Je regarde comme très secondaires le détail technique, le côté historique des choses”. Et n’a-t-il pas répété avec agacement, quand on l’embêtait en lui demandant qui avait servi de modèle pour Emma : “Madame Bovary,c’est moi”. Mais, à Ry, on ne s’avoue pas vaincu pour autant. L’employé de l’office du tourisme n’en démord pas : Flaubert connaissait une certaine Delphine Delamare, habitante de Ry, dont le mari Eugène était bien plus âgé qu’elle. “On sait qu’elle a eu une période tumultueuse, et elle est morte dans des circonstances obscures.” Le village et les trois vallées alentour ont même aménagé un itinéraire “Au pays d’Emma”. Il commence naturellement à Ry. La maison du pharmacien du livre, Homais, est aujourd’hui devenue une agence du Crédit agricole. Quant au pharmacien, il a élu domicile dans la maison où les Bovary sont censés avoir vécu. Le propriétaire du magasin de chaussures n’a pas eu besoin de Flaubert pour trouver un nom adapté aux ambitions littéraires du village : sur sa vitrine on peut lire Rêve-Ry. Quant à Flaubert, du haut de son socle en meulière et coiffé d’un merle moqueur, il regarde tristement le bureau de poste. Martin Sommer Le Havre, un paradis en béton Classée en 2005 au patrimoine mondial de l’UNESCO, la ville valait bien une deuxième visite pour le journaliste Donald Morrison, finalement conquis par le charme moderniste de la cité d’Auguste Perret. FINANCIAL TIMES Londres ous connaissez peut-être Le Havre. Une ville de 200 000 habitants, à l’embouchure de la Seine. Premier port de conteneurs français, c’est la plus grande concentration de constructions en béton armé d’Europe. Certains l’appellent “Stalingrad-sur-Mer”. Sartre en a fait le décor de La Nausée, son roman de 1938, dont le titre à lui seul résume le sentiment de l’écrivain à l’égard du lieu. Pendant des années, j’ai partagé ce point de vue. Puis, l’année dernière, j’ai lu que l’UNESCO venait d’inscrire Le Havre au patrimoine mondial. Non, vous ne rêvez pas. L’organisation des Nations unies qui, depuis 1972, a désigné 812 sites d’une importance exceptionnelle, s’est sentie obligée d’ajouter à son classement les 150 hectares bétonnés qui constituent le centre du Havre. Dans leur déclaration officielle, les juges ont salué l’“exploitation nova- V COURRIER INTERNATIONAL N° 827 14 Autour d’Auguste Perret, une centaine d’architectes ont reconstruit la ville du Havre après la guerre. DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 trice des possibilités du béton”. A l’évidence, une nouvelle visite s’imposait. Cela n’a pas été difficile à organiser. Le Havre n’est qu’à deux heures de Paris en train. Une fois sur place, j’ai loué une bicyclette et mes yeux se sont dessillés. Car si cette ville est en effet une citadelle de béton, elle est aussi un petit paradis, tant pour ses habitants que pour ses visiteurs. Commençons par les fondations. Dans la nuit du 5 septembre 1944, des avions alliés ont bombardé Le Havre pour en déloger les soldats allemands, toujours retranchés après le débarquement de Normandie. Les Allemands ont vidé les lieux, mais le bilan de l’opération a été très lourd : 5 000 civils tués, 12 500 bâtiments détruits, 80 000 sans-abri. La ville allait mettre plusieurs décennies à se relever d’une telle catastrophe. Mais ce fut aussi l’occasion de reconstruire à partir de rien. L’homme choisi pour cette tâche, Auguste Perret, était âgé de 71 ans. Ce fut le couronnement de la brillante carrière de ce moderniste, connu pour son amour du béton. Pour reconstruire le centre-ville, Perret a réuni une équipe de 100 architectes, qui ont poursuivi le projet bien après sa mort, en 1953. Des larges rues plates et rectilignes ont remplacé le dédale de rues hérité du XVIe siècle. L’une des nouvelles artères, l’avenue Foch, bordée d’arbres, longue d’un kilomètre, relie l’hôtel de ville à la mer. Elle est plus large que l’avenue des Champs-Elysées. 827p13-16 BAF 5/09/06 19:20 Page 15 Photos Thierr y Pasquet/Editing ROUEN, LE HAVRE ET LA HAUTE-NORMANDIE J’ai emprunté sa voie cyclable qui fait elle-même la largeur d’une rue. En chemin, j’ai aperçu une autre innovation de Perret : l’immeuble d’habitation en béton – Le Havre en compte plus de 180 –, avec ses boutiques au rez-de-chaussée, ses balcons aux étages supérieurs, ses hectares de fenêtres et même, aussi improbable que cela paraisse, des colonnes, des chapiteaux et des basreliefs. Car Perret avait beau être moderniste, il n’en était pas moins épris de classicisme. Perret a aussi conçu certains bâtiments publics mémorables, notamment l’hôtel de ville, très aéré, et une surprenante église, Saint-Joseph, dont la tour octogonale s’élève à 106 mètres audessus de la ville. Edifiée presque entièrement en béton, l’église Saint-Joseph suit un plan en croix grecque. La masse de la tour qui s’élève en son centre est allégée par de nombreux vitraux illuminant l’intérieur. De fait, le haut clocher est entièrement paré de vitraux, laissant le visiteur ébahi. J’ai visité l’église ce jour-là en même temps qu’une dizaine d’autres touristes, qui regardaient bouche bée l’intérieur de la tour. “C’est beau, non ?”*, s’est exclamé un vieil homme, ajoutant qu’il s’était attendu à trouver l’endroit hideux. Les habitants du Havre partageaient le même scepticisme lorsqu’ils ont découvert l’œuvre de Perret. Ils étaient certes contents de retrouver un hébergement après la guerre, mais, dans un premier temps, ils ont trouvé la ville froide et sinistre. Les détracteurs du projet, en particulier à droite, ont accusé la municipalité communiste d’avoir fait de la ville un cauchemar soviétique. Mais, avec le temps, les Havrais ont fini par adorer les appartements de Perret, si bien qu’aujourd’hui ceux-ci changent rarement de main. Les larges rues ont été plantées d’arbres et garnies de fleurs, et la circulation y est d’une fluidité enviable. Les pieds endoloris par mes flâneries, j’ai finalement enfourché mon vélo pour aller voir la mer. Il ne m’a fallu que 45 secondes. Je me suis installé à l’une des nombreuses terrasses de café de la très moderne promenade maritime. Tandis que je dégustais ma deuxième bière, le soleil de fin d’après-midi s’est mis à déverser de l’or sur les immeubles de Perret et à faire scintiller la tour de l’église Saint-Joseph. J’ai songé à la renaissance du Havre après l’épouvantable nuit du 5 septembre 1944 et j’en suis arrivé à croire à la réincarnation. Sartre aurait peutêtre dû attendre quelques années avant de choisir le titre de son roman. Donald Morrison Le calva parle aux anges Qui a parlé de pomme de discorde ? En Normandie, la pomme est synonyme de calvados, une liqueur que le Ciel jalouse. NEW STATESMAN (extraits) ■ Londres n Normandie, personne ne se souvient de la première fois où l’on a bu du calvados, cet alcool de pomme aux reflets ambrés dont le goût est aussi chaud et aussi riche qu’un rayon de soleil l’été en fin d’aprèsmidi. C’est que l’abus de calvados, des siècles durant, a fait perdre leur mémoire collective à l’ensemble des Normands. Mais une chose est sûre : l’humble pomme qui, pour certains, est à l’origine du péché originel a une tout autre signification dans cette région. Les Normands ne parlent pas de pommes à couteau mais de pommes à cidre. Et ils considèrent qu’il est de leur devoir de les transformer d’abord en cidre, puis en calvados – l’“élixir convoité”. Ce n’est pas un hasard si les Français le classent dans ce qu’ils appellent les eaux-de-vie*. La distillerie Busnel, construite en 1910 par une entreprise créée en 1820, se situe dans l’Eure, à Cormeilles, en Haute-Normandie donc.Tous ceux qui se sont inscrits pour la visite, ce matin, n’ont visiblement qu’une envie : passer à la dégustation*. E Rencontre Philippe ThureauDangin, directeur de la rédaction et Odile Conseil, rédactrice en chef adjointe seront le 14 septembre à Rouen pour expliquer comment l’équipe de Courrier international prépare et fabrique l’hebdomadaire et répondre à vos questions autour de l’actualité internationale. Jeudi 14 septembre à 17h30 au Forum de la FNAC, Espace du Palais, Rouen. Entrée libre. Le pont levant à Rouen en construction. Mais, avant le paradis papillaire, le purgatoire de la visite nous attend. Alors, comment fabriquet-on le calvados ? On apporte à la distillerie plus de quarante variétés de pommes provenant d’une zone d’appellation contrôlée*, au riche sol argileux. On les lave à l’eau de source, on les écrase et on les presse. On laisse fermenter le jus de pomme dans des cuves fermées pour obtenir du cidre. Puis vient le processus crucial de la distillation. Le cidre est chauffé à environ 90 °C ; et les vapeurs qu’il exhale sont recueillies dans des alambics pour finir sous la forme d’un bel alcool cristallin. A 70 °C environ, cet alcool est beaucoup plus fort que le produit fini, qui, lui, est dilué avec de l’eau distillée. On n’est pas censé boire cet alcool, mais, vu que les gens de la région l’ont surnommé l’eau de feu*, on peut supposer qu’il a déjà coulé dans plus d’une gorge normande. Alors que nous entrons dans le chai, l’envie de boire un verre se précise. Mais… la leçon d’abord. Le calvados vieillit dans d’innombrables rangées de fûts de chêne, et c’est le bois qui donne au calvados sa couleur. Dans le chai, l’air est si chargé en vapeurs d’alcool à l’odeur sucrée de pomme que respirer suffit pour sombrer dans une légère ivresse. Environ 2 % de la production sont perdus à cause de ces vapeurs – “pour que les anges sachent que les hommes ont fait leur devoir”, assurent les Normands, qui appellent cette évaporation “la part des anges”. Epuisés par tant de savoir et par l’attente, nous nous contentons de hocher la tête en bons élèves, bien sages, et posons quelques questions pour montrer que nous méritons notre récompense alcoolisée. Nous ne doutons pas une seconde que ce moment tant attendu est proche. Nous ne nous sommes pas trompés. Les hommes de notre groupe tiennent absolument à imiter les gens du coin et leur palais “blindé”. Ils descendent donc un peu d’Anée, la plus forte des deux marques fabriquées par cette distillerie. A les voir tousser et s’étouffer, je dirais qu’il leur reste du chemin à parcourir. L’Anée est très fin – fort, certes, mais également pur et velouté. Cependant, dans la gamme Busnel, moins alcoolisée, on repère plus facilement les caractéristiques du calvados : les odeurs d’amande et de vanille mêlées à ce parfum boisé et fruité si caractéristique. Il n’est pas étonnant que les Normands en soient si fiers ! Victoria Moore * En français dans le texte. * En français dans le texte. COURRIER INTERNATIONAL N° 827 15 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 827p16 BAF 5/09/06 19:07 Page 16 dossier LA NORMANDIE DE JOHN LICHFIELD La chasse aux pavillons et aux vieilles pierres Le correspondant de The Independent en France possède une maison dans la région. Un terrain d’observation privilégié de l’état de l’Hexagone. THE INDEPENDENT (extraits) Londres e monde autrefois figé de l’immobilier rural est en train de changer en France, du moins en Normandie. Auparavant, il y avait deux marchés distincts, qui ne se recoupaient pratiquement jamais. D’un côté, le marché intérieur et local des pavillons, de petits bijoux aux façades peintes de couleur pêche et aux toits orange ; de l’autre, le marché des “vieilles pierres à retaper”. Ce dernier attirait quelques Parisiens à la recherche d’un abri pour le week-end, mais c’était surtout la chasse gardée des vacanciers britanniques. Ce schéma est bousculé depuis l’année dernière. Les pavillons couleur pêche continuent à pousser comme des champignons, mais les Français, y compris les Normands, commencent eux aussi à découvrir les joies de la restauration des vieilles pierres. A quelques kilomètres de notre petite maison nichée au creux des collines normandes, on trouve plusieurs anciennes fermes, aujourd’hui abandonnées ou rarement habitées.Toutes sont en cours de restauration depuis cet été, et leurs propriétaires sont français. Conséquence : le L nombre de maisons bon marché à restaurer commence à fondre sur le marché immobilier local. Mais, qu’on se rassure, un nouveau marché est en train de naître, presque exclusivement destiné aux Britanniques. On pourrait l’appeler “le marché des masures”. Nous avons accompagné un ami, décidé à acquérir une retraite normande, qui voulait visiter une ruine proposée dans la vitrine de l’agence immobilière locale. Au début de l’été, l’annonce claironnait : “Pour amoureux de la nature. Occasion à saisir. 33 000 euros.” A la fin du mois d’août, elle décrivait la même bâtisse sur un ton moins enjoué : “Maison. Possibilité deux chambres”, et le prix était passé à 27 500 euros. La propriété se composait d’une petite écurie de trois mètres sur trois couverte d’un toit de tôle ondulée. Vingt mètres plus loin se dressaient quatre vieux murs délabrés et sans toit. Le terrain qui séparait les deux bâtiments appartenait malencontreusement à deux autres personnes, qui n’avaient aucune intention de vendre. Pas de vue, sauf sur la maison située de l’autre côté de la rue : un petit bijou couleur pêche avec un toit orange. Alors que nous réfléchissions, le propriétaire du pavillon est venu mener sa petite enquête. “Vous allez vraiment vous installer dans ce truclà ?” nous a-t-il demandé. Euh, non, probablement pas. Cela dit, je suis certain que cette masure trouvera preneur. Que peut-on s’offrir pour ce prix-là dans un joli coin de campagne en Angleterre ? En réalité, il existe encore des centaines de propriétés inoccupées ou délabrées dans les campagnes françaises. Elles ont été abandon- Le vieux Rouen. nées au fur et à mesure que la paysannerie passait de plus de 3 millions de personnes à moins de 500 000 en quarante ans. Bon nombre de ces bâtisses ne peuvent pas être mises en vente, d’après le droit successoral français, parce qu’elles appartiennent à des fratries en conflit. Si un seul des membres de la famille refuse de vendre, rien ne se fait. Réfléchissez quand même à deux fois avant d’acheter un taudis sans vue, car le Parlement français a procédé cet été à une réforme du droit successoral qui entrera en vigueur dès janvier prochain : une famille pourra vendre un bien si les deux tiers des héritiers le souhaitent. La législation est encore opaque mais elle va peut-être favoriser l’arrivée de propriétés rurales sur le marché. John Lichfield AGRICULTURE Adieu veaux, vaches, cochons… En Normandie comme ailleurs, les petites fermes d’élevage ont laissé place à la culture intensive de céréales. ’autre soir, quand je suis arrivé dans ma petite maison de Normandie, un mystérieux grondement montait des collines environnantes. Normalement, en été, on n’entend plus, une fois la nuit tombée, que les grillons. Regardant dans le jardin, je vis de puissants phares inonder de lumière les flancs des coteaux. C’était le temps des moissons. Le grondement, que nous eûmes à supporter jusqu’à 2 heures du matin, provenait d’énormes moissonneuses-batteuses qui rentraient les récoltes de blé et L d’orge avant que des orages venus de l’Atlantique ne les gâtent. Pierre, un paysan du coin, m’a expliqué qu’une grosse averse survenant juste avant la moisson pouvait ôter 15 % de sa valeur à une récolte de blé. Quand nous avons acheté notre maison, voici huit ans, il y avait des champs de céréales dans les plaines et les vallées, mais très peu sur les collines normandes. Année après année, nous avons vu le blé, l’orge, le colza et le maïs envahir les coteaux, chassant bon nombre de vaches laitières et de bœufs de ces prairies. Malgré tous les discours sur la réforme de la politique agricole commune (PAC), malgré le gel des terres et la réduction des subventions à l’ex- portation, les immenses champs de céréales imprégnés de produits chimiques continuent d’envahir la campagne française. A l’exception de Lionel Jospin, les gouvernants français de ces quarante dernières années ont toujours officiellement défendu la PAC en proclamant qu’elle contribuait à protéger la vie rurale. Pure hypocrisie. En réalité, ils ont privilégié les intérêts des plus gros exploitants français, en particulier ceux des magnats de l’agriculture céréalière. Mais, théoriquement, depuis le début de l’année, la situation a changé, car les subventions de l’Union européenne (UE) ont été dissociées de la production. Désormais, elles sont concentrées sur les petites exploitations COURRIER INTERNATIONAL N° 827 16 en vue d’étendre les largesses de l’UE à des types d’agriculture différents. Sur l’insistance de Paris et de Londres, Bruxelles a tout de même laissé aux gouvernements le soin de fixer les détails de leur politique nationale. Surprise, surprise, le ministère de l’Agriculture français a mis en place un système opaque qui n’a pas été publié officiellement. Grâce à ce système, les gros céréaliers conservent une part importante du gâteau et les petits paysans doivent se contenter d’une part relativement réduite. Qui peut blâmer les paysans normands de planter de plus en plus de céréales au détriment des fermes d’élevage, qui disparaissent les unes après les autres ? DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 Dans mon village, il y avait huit petites fermes laitières au début des années 1960 et il n’en reste plus aucune aujourd’hui. Je suppose que mon propre mécontentement devant l’augmentation des champs de céréales est une autre forme d’hypocrisie. Je préfère voir des vaches plutôt que des tiges de maïs de 3 mètres de haut. Pour Pierre et les autres fermiers locaux, n’est pas une question de goût, mais de survie. En théorie, la politique adoptée par Bruxelles – le transfert des subventions aux petites fermes traditionnelles – est judicieuse. Mais, en France, elle n’est appliquée ni honnêtement ni équitablement. J. L., The Independent, Londres 827 p.17 4/09/06 19:20 Page 17 f ra n c e ● INTERNET Enfants de Montaigne et fans de blogs Le pays aux 365 fromages compte aussi 27 millions de blogueurs. Le genre permet d’assouvir deux passions bien françaises : le goût pour l’écriture et celui pour l’introspection. NRC HANDELSBLAD une passion qui a une explication sociologique. Pour la connaître, il suffit d’aller voir du côté du millionnaire de l’Internet, Loïc Le Meur 5, l’un des premiers et plus célèbres blogueurs français. Récemment, il expliquait au moyen d’un podcast pourquoi la France arrive en première position mondiale dans la course aux blogs. Selon lui, les blogs donnent l’impression aux Français d’être au café, lieu où ils se rencontraient autrefois. Rotterdam Q uel est le rapport entre un blog qui s’appelle Chroniques d’A.1 et le roman pornographique Histoire d’O ? Aucun. Mlle A. parle tout simplement de sa vie à Paris. En ce moment, elle cherche une adresse de vacances pour Barbapink, sa figurine préférée. Les invitations de ses lecteurs pleuvent. Barbapink partira bientôt en voyage par la poste dans toute la France, avec le blog de sa propriétaire comme agence de voyages. Comme partout ailleurs dans le monde, les blogs en France sont parfois espiègles, parfois caustiques, parfois inspirés et de plus en plus sophistiqués. Mais la blogosphère est surtout le royaume du quotidien – où les Français ordinaires montrent que l’on peut s’intéresser à des choses futiles, aussi vaste et passionnant que soit le reste du monde. “Me Eolas” reconnaît qu’il a passé la plus grande partie de ses vacances à lire des dossiers dans son cabinet d’avocat. Cette information fait partie de celles qui figurent sur son blog 2, où il donne sous un pseudonyme des détails instructifs sur le système juridique français. Jean-Marie AlbouyGuidicelli, maire adjoint de droite de la ville de Montereau, relate sur son blog 3 sa triste expérience en tant que conseiller à l’ANPE – malgré les vives objections des blogueurs de gauche. Mais il y raconte également sa dernière balade à vélo. Christophe Grébert est devenu célèbre pour la lutte qu’il mène dans son blog4 contre la dynastie des maires 60% DES INTERNAUTES AFFIRMENT LIRE DES BLOGS de la famille Ceccaldi-Raynaud à Puteaux, dans l’Ouest parisien. Mais, cette semaine, c’est le vide-grenier local qui est à la une. On trouve, bien entendu, dans les blogs français des dessins humoristiques, des animations, des photos (en grand nombre) et des vidéos. Mais l’archétype reste tout de même le commentaire – aucun blog ne peut entièrement s’en passer. Pour les blogueurs français, il ne s’agit pas de faire de temps à autre une remarque amusante. Ils ont un ton généralement sérieux, méditatif, et écrivent pour la plupart des textes assez longs. Une source inépuisable d’analyse pour les blogueurs réside dans leur propre intérêt pour les blogs des autres, Dessin de Lauzan, Etats-Unis. WEB+ Plus d’infos sur courrierinternational.com L’UMP et ses douze blogueurs par le Financial Times Quoi qu’il en soit, le blog produit un effet sur la France. Le bureau d’études Ipsos a annoncé en juillet que près de 27 millions d’internautes français ont un jour fait l’expérience d’un blog. En juin, son concurrent Médiamétrie parvenait au chiffre de 3,2 millions de blogs actifs. La plus grande plate-forme de blogs, Skyblog, prétend compter 5,6 millions de blogueurs ; d’après les prévisions les plus optimistes, la moitié des internautes français bloguera dans vingt-cinq ans. D’autres études se font l’écho de cet engouement bien français pour le blog. A l’heure actuelle, 60 % des internautes français affirment lire des blogs, un record ! Selon une étude américaine, les Français consacrent chaque mois cinq fois plus de temps aux blogs que les Américains. Cela étant, la blogosphère française est loin d’être uniforme. La majorité des pages personnelles que l’on peut voir correspond à des skyblogs, où des jeunes collectionnent un nombre infini de photos de chanteurs et de textes de rap. Ces blogs ressemblent surtout à une soupape pour des consommateurs qui ont besoin de mettre un peu d’ordre dans une offre surabondante. L’autre face de la blogosphère est celle des commentateurs. On peut expliquer leur floraison par la culture discursive et individualiste des Français. Derrière chaque Français se cache un philosophe qui aime commenter le monde, parfois pour lui tout seul. Par bien des aspects, Michel de Montaigne (15331592), père de l’essai, avait déjà tout du blogueur – sauf Internet. La caractéristique la plus frappante de ces blogueurs, hormis leurs interminables digressions sur eux-mêmes, c’est qu’ils sont critiques à l’égard des institutions : les politiques, les médias, les sondeurs et les intellectuels connus ne trouvent pas facilement grâce à leurs yeux. Une épreuve attend d’ailleurs ces commentateurs d’un genre nouveau. Dans huit mois, le pays va choisir un nouveau président. Les politiques comptent bien exploiter les blogs dans leur campagne : pas seulement en décidant d’en tenir un, mais en mettant à la disposition de leurs partisans des plates-formes où ils pourront créer le leur. L’UMP, parti du gouvernement, affirme que 250 000 internautes ont déjà consulté le blog de campagne qu’il a récemment ouvert. Les blogueurs, qui à l’origine étaient indépendants, sont à présent très courtisés, à gauche comme à droite. A première vue, cela devrait marcher. Car exprimer sa préférence correspond bien à l’esprit des blogueurs français. René Moerland 1 <http://chroniquesda.canalblog.com/> 2 <http://maitre.eolas.free.fr/> 3 <http://jmag77.typepad.com/> 4 <http ://www.monputeaux.com> 5 <http://www.loiclemeur.com/france/> D I P L O M AT I E “Les populations arabes placent un espoir démesuré dans la France” Vue des Emirats arabes unis, la réponse française au conflit israélo-libanais a été très satisfaisante. Ce sont plutôt les pays arabes qui ont tardé à réagir. a France n’entretient avec aucun autre pays de la francophonie des liens aussi étroits qu’avec le Liban. C’est pour cela que les Libanais attendaient de Paris un engagement plus important face à l’agression israélienne contre leur pays. Plus généralement, il faut savoir qu’en temps de crise l’ensemble des populations arabes attend beaucoup de la France, seul pays parmi les grandes puissances qui peut offrir aide et soutien pour résister au rouleau compresseur américain. L’Union européenne s’est montrée trop divisée pour pouvoir aspirer à jouer un rôle vraiment significatif ; la Russie poursuit des objectifs stratégiques L si particuliers qu’il n’est pas toujours facile de compter sur elle et la Chine hésite encore à s’opposer trop ouvertement aux Etats-Unis. Pour celui qui doit faire face aux Etats-Unis, la France apparaît donc comme un recours. Cela est encore plus vrai en ce qui concerne de nombreux Libanais, en raison de l’Histoire, des liens culturels et des intérêts qu’ils partagent avec la France. Ceux-là ont été déçus par les limites de l’engagement français et beaucoup d’Arabes ont le sentiment que la France est restée en deçà de ce qu’elle devait faire au Liban. Mais, en réalité, ce dépit s’explique en grande partie par la démesure des espoirs que nous plaçons dans la France. Si nous en attendions autant, c’est en grande partie parce que la France s’est engagée au sein du Conseil de sécurité dès les premiers jours de la crise libanaise et non au bout de COURRIER INTERNATIONAL N° 827 plusieurs semaines [comme l’ont fait les EtatsUnis]. On pensait donc que Paris pourrait infléchir le cours des choses et résister à Washington. Or force est de constater qu’on ne pouvait guère lui demander de s’engager davantage, tant que les pays arabes en étaient encore à leur attentisme embarrassé. C’est seulement à l’occasion de la réunion des ministres arabes des Affaires étrangères à Beyrouth [le 7 août, soit plus de trois semaines après le début de la guerre] que la diplomatie arabe a commencé à s’activer pour soutenir les positions françaises. A partir de ce moment-là, la France a soutenu à son tour l’action des pays arabes à l’ONU. En fin de compte, les résultats obtenus sont tout à fait honorables. Par ailleurs, pour juger de la contribution française dans le dossier libanais, il ne faut pas oublier que les relations franco-libanaises ont 17 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 changé depuis les années 1980 et que la présence française y a diminué, notamment en raison des nombreuses prises d’otages d’expatriés français, dont beaucoup se sont soldées par une fin tragique. Aujourd’hui, la France n’est plus aussi bienvenue au Liban qu’elle ne l’a été par le passé, et toutes les catégories de la population libanaise ne la voient pas du même œil bienveillant. Quant au Hezbollah, il représente l’exact opposé du Liban mythique que chérissent les Français. C’est pour cela que nous ne devrions pas lui reprocher de ne pas s’engager davantage au Liban. Si nous voulons vraiment que l’influence de Paris soit plus importante, nous devrions plutôt chercher les raisons de ses limites et réfléchir aux moyens dont disposent les Arabes Wahid Abdel Meguid, pour la soutenir. Al-Ittihad (extraits), Abou Dhabi 709 6JUIN 44 1/06/04 19:49 Page 13 827p19 4/09/06 20:05 Page 19 e u ro p e ● R O YAU M E - U N I La dernière et triste rentrée de Tony Blair Usé par neuf années de pouvoir, le Premier ministre britannique est poussé de toutes parts à annoncer la date de son départ avant le congrès du Parti travailliste, fin septembre. Même certains ministres s’y mettent. THE INDEPENDENT ON SUNDAY (extraits) [voir ci-contre]. Il prévoit également une tournée au Moyen-Orient, pour “revigorer” le processus de paix israélopalestinien. Sa redécouverte du point de vue palestinien doit lui permettre de détourner en partie la colère qui bout toujours au sein de son parti à cause de sa politique au Moyen-Orient. Ses députés s’inquiètent surtout des sondages. En général, le parti au pouvoir récupère des points au mois d’août, la population ne demandant qu’à oublier la politique. Mais, cette année, les conservateurs menés par David Cameron ont pris une avance record, malgré une imposante opération antiterroriste. Londres ony Blair offrait une visite guidée du manoir de Chequers [la résidence secondaire des Premiers ministres britanniques] à cinq députés travaillistes quand le groupe vint à passer devant le masque mortuaire d’Oliver Cromwell [1599-1658, qui fit exécuter le roi Charles Ier et se fit nommer lord-protecteur]. L’objet, l’un des trésors du lieu, attira l’œil du Premier ministre, qui passa quelques instants à l’observer. On ne peut que se demander s’il ne s’est pas interrogé sur sa propre nature mortelle d’homme politique en croisant le regard éteint de son prédécesseur. Plus tôt dans la journée, il avait accordé un entretien au Times [publié le 1er septembre] grâce auquel il espérait mettre un terme aux spéculations concernant son avenir. Mais, quand il fit ses adieux aux députés, il était clair que son plan s’était retourné contre lui. Il avait déclaré au quotidien qu’il ne comptait pas “continuer indéfiniment”, ce qui, espérait-il, serait interprété comme le signe qu’il quitterait ses fonctions l’an prochain. Mais son refus de donner une date précise a été décrit comme une bravade et a fait la première page. S’efforçant désespérément de réparer les dégâts, Blair a appelé les rédacteurs en chef de journaux pour souligner avec insistance que, même s’il ne le dit pas T Dessin de Dave Brown paru dans The Independent, Londres. Enfants Revenu de la Barbade, Tony Blair a défini sa nouvelle priorité : la lutte contre l’exclusion sociale. Première proposition : obliger les futures mères “à problèmes” à accepter de coopérer avec les services sociaux, sous peine de perdre leurs aides sociales ou la garde de leur futur enfant. “Alors qu’on lui demandait s’il voulait que l’Etat intervienne pendant que les enfants portent encore des couches, Tony Blair a répondu : ‘Ou même avant la naissance’”, rapporte, surpris, The Daily Telegraph. LE PREMIER MINISTRE “VIT DANS L’AUTOSATISFACTION” officiellement, il quittera Downing Street en 2007. Trop tard. Cet entretien avait déjà déclenché une rébellion qui s’étend désormais à des membres du gouvernement qui font d’ordinaire preuve de neutralité lorsqu’il est question de choisir entre Blair et Gordon Brown [le chancelier de l’Echiquier est considéré comme le successeur naturel de Blair, mais les deux hommes sont en conflit de plus en plus ouvert]. Les députés qui ont eu droit à la visite guidée affirment que Tony Blair était de bonne humeur. “Il était détendu, bronzé, il plaisantait, comme d’habitude”, assure l’un d’entre eux. Mais quiconque a vu sur la BBC l’interview enregistrée le même jour est parvenu à des conclusions fort différentes. “Sur le plan physique, tous les signaux d’alerte sont allumés”, commente le psychologue Oliver James. “Il tourne à vide, mais ne s’en aperçoit pas. Rien d’étonnant à ce qu’il ait des poches sous les yeux et l’air tendu, mal à l’aise : il lui faut du repos.” Même sa voix commence à le trahir, poursuit cet expert reconnu. “C’est très subtil, mais on sent nettement qu’il fait passer son message avec moins de vigueur. Ses déclarations, très emphatiques, sonnent moins justes.” Blair a peur que l’on dise qu’il est au bout du rouleau. Il s’est lancé dans une offensive sur l’exclusion sociale PORTUGAL La mort d’“O Independente”, journal d’une droite sans idées La disparition du titre conservateur après dix-huit années d’existence traduit l’agonie de la droite portugaise, regrette une ex-chroniqueuse de l’hebdomadaire. a fin d’O Independente [le dernier numéro est paru le 1er septembre 2006] signe la fin d’un projet lancé en mai 1988 par Manuel Esteves Cardoso [journaliste et écrivain] et Paulo Portas [l’un des dirigeants actuels du CDS-PP, parti de la droite conservatrice portugaise]. L’hebdomadaire a en effet marqué une époque. Il a “révolutionné” un journalisme lusitanien alors pris entre l’anémie institutionnelle de l’Expresso [journal de centre droit] et la prédominance “culturelle” de la gauche en matière de débat et de critique du gouvernement de centre droit de l’époque [Parti social-démocrate, PSD], dirigé par Aníbal Cavaco Silva [l’actuel président de la République]. O Independente était bien plus qu’un simple journal politique de droite. Il a représenté la L première tentative de la droite, après la “révolution des œillets”, de s’affirmer culturellement et de contrarier l’uniformité imposée par la gauche dans ce secteur. Le célèbre Caderno 3 [Cahier 3, le supplément culturel du journal], dirigé par Manuel Esteves Cardoso, était la preuve du changement en cours, mise en évidence par un graphisme novateur. Les pages politiques, dirigées par Paulo Portas, militaient pour l’existence politique d’une droite qui ne se reconnaissait pas dans la droite consensuelle et technocrate de Cavaco Silva. Pour le meilleur et pour le pire, O Independente révélait pour la première fois au Por tugal le projet d’une droite “conservatrice” comme une véritable alternative culturelle à la pensée de gauche dominante. La fin d’O Independente correspond à la fin d’un cycle et au vide qui s’est installé dans la droite portugaise après l’expérience traumatisante du gouvernement de José Manuel Durão Barroso [l’ancien Premier ministre COURRIER INTERNATIONAL N° 827 (PSD) qui a abandonné son poste en 2005 pour aller présider la Commission européenne]. La disparition du journal ne fait que traduire l’inexistence d’une droite qui, aujourd’hui, va même jusqu’à se laisser ouvertement séduire par la “détermination” du Premier ministre socialiste José Sócrates. De nos jours, la droite portugaise n’existe que par procuration, que ce soit au travers des bons offices du PSD ou, de façon plus originale, au travers des mesures d’austérité imposées par le gouvernement socialiste. Ce n’est pas un hasard si, dix-huit ans après ses débuts prometteurs, O Independente disparaît sous un gouvernement socialiste qui a la majorité absolue, pendant que la droite se perd dans les sempiternelles promesses de “rénovation” qu’elle sème au gré des stériles “journées de réflexion” organisées dans tout le pays. Mais, à présent, l’essentiel est de comprendre pourquoi la droite n’arrive pas à s’imConstança Cunha e Sá, poser au Portugal. Público, Lisbonne 19 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 “On peut presque parler de panique dans le groupe parlementaire, remarque un ministre. Ils se demandent si nous serons en mesure de remporter les prochaines élections.” A cela s’ajoutent les graves soucis financiers du parti. Du fait d’un dépassement budgétaire de 26 millions de livres [près de 40 millions d’euros], conséquence directe du scandale des “prêts contre pairie” [Tony Blair a voulu nommer à la Chambre des lords des personnalités ayant prêtés de l’argent au Labour], il lui faudra se séparer de 20 % de son personnel. Il y a deux semaines, [l’ancien ministre de l’Education et de l’Intérieur] David Blunkett, allié du Premier ministre, a expliqué que Blair ne pouvait pas donner une date pour son départ parce que le gouvernement ne pourrait plus travailler. Mais, en réalité, c’est tout juste si Downing Street exerce encore une quelconque autorité sur les bancs de Westminster et sur Whitehall [le quartier des ministères]. Un haut fonctionnaire dépeint ses relations avec le n° 10 [Downing Street] comme des “rencontres occasionnelles avec la planète Blair”. Le 31 août, le Premier ministre a affirmé qu’il comptait faire front lors du congrès annuel du parti, à Manchester [du 24 au 28 septembre], et qu’il refuserait de donner la date de son départ. Cela semble aujourd’hui impossible. Une part non négligeable de ses députés pourrait exiger publiquement sa démission. Même les principaux ministres font peu de cas des efforts de Blair, qui cherche à donner l’impression qu’il bourdonne d’énergie en annonçant un nouveau train d’initiatives politiques. “Tony se berce d’illusions s’il s’imagine que tout ça intéresse qui que ce soit”, lâche l’un d’entre eux. Un ancien fidèle se montre encore plus cinglant. “Autrefois, c’était Brown qui se trompait. Aujourd’hui, c’est Tony qui a tort. Il vit dans l’autosatisfaction. Il faut arrêter cette pantomime, sinon nous allons perdre les élections.” Francis Elliott 827p20 4/09/06 19:18 Page 20 e u ro p e E S PA G N E N O RV È G E Après la traversée, les clandestins s’organisent “Le Cri”, notre trésor universel A leur arrivée aux Canaries, les Africains qui ne sont pas expulsés sont acheminés vers la péninsule ibérique. Là, des réseaux d’entraide les prennent en charge. LA VANGUARDIA Barcelone es dernières semaines, Khalifa a reçu quatre appels désespérés d’amis d’amis ou de parents de connaissances qui viennent d’arriver en Espagne. Ils ont survécu à un voyage de cauchemar, partageant un cayuco [pirogue de pêche utilisée pour rallier le Sénégal ou la Mauritanie aux îles Canaries] avec des dizaines de personnes. Sans vêtements chauds. En mangeant n’importe quoi et en urinant toujours au même endroit. Et ils sont quand même arrivés à bon port. Aujourd’hui, ils s’accrochent à un numéro de téléphone pour trouver un endroit où s’installer. “Qu’est-ce que vous voulez ? Un Sénégalais ne laisserait jamais un compatriote dans le pétrin”, assure Siny Diame, trésorier du Collectif des Sénégalais de Tarragone, fondé il y a trois ans et aujourd’hui fort de 600 membres. “Nous faisons tout notre possible pour les aider, même si j’ai interdit à toute ma famille de risquer sa vie comme ça.” Depuis plusieurs semaines, cette communauté se mobilise pour accueillir les immigrants. Les portables de ceux qui sont déjà installés sur le territoire espagnol sonnent sans arrêt. “Je ne sais pas comment certains ont eu mon numéro”, se demande Khalifa. Depuis un peu plus d’un mois, il héberge chez lui Malik, 29 ans, un ami d’enfance. “Quand il m’a appelé, on l’avait déjà envoyé à Madrid.S’il m’avait demandé,je lui aurais dit de ne pas venir”, assure Khalifa. L’histoire de Malik, comme celle de tous les autres, a de quoi faire frémir. Il assure qu’il s’est embarqué à C Dessin d’Ajubel paru dans El Mundo, Madrid. ■ Afflux Le week-end du 1er septembre, 2 199 Africains ont débarqué sur les plages des Canaries. “Une situation catastrophique”, estime El País, qui précise que ces nouveaux arrivants sont pour la plupart originaires du Sénégal, de Mauritanie et du Cap-Vert. Et le problème va encore s’accentuer, car les centres d’accueil, qui ont une capacité de 5 000 places, sont pleins. Depuis le début de l’année, plus de 20 000 personnes sont arrivées sur l’archipel. bord d’une pirogue après une arnaque. “On nous a dit que le bateau qui nous emmènerait aux Canaries était ancré au large de la côte, mais il n’y avait rien.” La pirogue a navigué pendant six jours interminables. Malik ne sait pas combien sa sœur a payé, mais certains de ses compagnons de voyage avaient dépensé 600 euros. REMUER CIEL ET TERRE POUR JOINDRE UNE RELATION Aujourd’hui, Malik n’a plus que son passeport et il dépend de la générosité de Khalifa, qui habite à Tarragone depuis cinq ans avec sa femme et sa fille. Il parle à peine espagnol et, sans carte de résident ni permis de travail, il aura de grandes difficultés à trouver un emploi. Mais Khalifa et sa famille sont prêts à subvenir à ses besoins le temps qu’il faudra. Siny héberge aussi chez lui, à Salou [station balnéaire catalane], un ami de Dakar qui lui a passé un coup de fil désespéré alors qu’il avait déjà mis le pied sur le sol espagnol. Babakar savait qu’il allait voyager en pirogue, mais pas qu’il allait risquer sa vie. Il est resté neuf jours en haute mer et jure qu’il ne le referait pas. Mais il a eu de la chance. Un jour qu’il vendait des lunettes de soleil sur une plage, un homme lui a proposé un emploi. Aujourd’hui, il travaille douze heures par jour, voire plus, à la campagne, pour pouvoir envoyer de l’argent chez lui. “C’est pour ça qu’on est venus”, lance Siny. Avec cet argent, sa famille mangera mieux. Elle pourra s’acheter une voiture et peut-être même se construire une maison neuve. “Un autre voisin le verra et voudra venir aussi”, regrette-t-il. Même s’il doit le payer de sa vie. “La première chose que nous avons faite en arrivant a été de mettre en commun le peu d’argent que nous avions pour acheter un portable, appeler la famille et prendre contact avec quelqu’un”,explique Malik.Tous remuent ciel et terre pour arriver à joindre une relation, si lointaine soit-elle, qui puisse leur tendre la main. Ces derniers mois, à Tarragone, des dizaines d’immigrants sénégalais sont arrivés, via Madrid et par l’intermédiaire de la Croix-Rouge. Après la récente déferlante de pirogues, les bénévoles de cette organisation s’apprêtent à accueillir le double de nouveaux arrivants. “Quand je suis venu, il y a quinze ans, il arrivait à Salou une vingtaine de Sénégalais par an, commente Siny. Aujourd’hui, ils sont entre cinq et dix par mois.” Sara Sans PAY S - B A S La guerre de l’orthographe est déclarée ne règle qui dépasse tout le monde peut être une bonne règle. Voilà pourquoi les rédacteurs de l’“orthographe blanche”, une orthographe alternative, suppriment le problème du “n” intermédiaire. On peut ainsi écrire spinneweb, mais spinnenweb est tout aussi correct [spinnenweb signifie “toile d’araignée”, web étant la toile et spin l’araignée ; dans certains noms composés, il existe parfois un “n” intermédiaire]. Cela fait déjà dix ans que les locuteurs néerlandais se cassent la tête pour savoir s’ils doivent ou non écrire un “n” intermédiaire. Avec l’orthographe alternative, cela relève d’un choix personnel et ne peut donc jamais constituer une faute. Le mois dernier, la Plate-forme de l’orthographe blanche a présenté son Witte Boekje [Petit Livre blanc] sur la façon d’écrire le néerlandais. Quelques jours plus tôt était entrée en vigueur la nouvelle édition du Groene Boekje U [Petit Livre vert], qui définit l’orthographe selon les règles officielles déterminées par la Nederlandse Taalunie, l’organisme public qui veille sur l’orthographe depuis 1980. Mais plusieurs médias néerlandais ont décidé d’appliquer leurs propres règles. Cela a abouti au Petit Livre blanc, auquel se tiendra le Volkskrant. La précédente orthographe ayant été introduite en 1995, la Taalunie a qualifié ces modifications de marginales. Seule la règle du “n” intermédiaire a été affinée : l’exception introduite en 1995 pour un mot composé associant un nom d’animal et une désignation botanique est à nouveau éliminée. Ainsi, paardebloem [“pissenlit”, composé de paarde, “cheval”, et de bloem, “fleur”] est redevenu paardenbloem – avec un “n” intermédiaire. La presse, les éditeurs et les auteurs – les utilisateurs quotidiens de l’écrit – se sont opposés à cette adaptation. Parce que la nouvelle COURRIER INTERNATIONAL N° 827 orthographe survient très tôt après la précédente, mais aussi parce que les changements ne sont pas marginaux. Leur rébellion a donné naissance à cette variante blanche, qui permet d’écrire aussi bien paardebloem que paardenbloem – avec ou sans le “n” intermédiaire. “La Nederlandse Taalunie laisse la liberté d’opter pour le ‘s’ intermédiaire ou non”, explique le journaliste Wim Daniels. “On peut écrire voorbehoedmiddel [“contraceptif”, mot composé sur la base de behoeden, “préserver”, et de middel, “moyen”], mais voorbehoedsmiddel est aussi correct. Le locuteur néerlandais peut s’en remettre à son propre jugement, et personne ne s’en plaint. Cette approche peut donc aussi valoir pour le ‘n’ intermédiaire. Nous avons longtemps réfléchi à des règles logiques, mais il n’y en a pas. Il faut laisser chacun suivre son intuition.” De Volkskrant (extraits), Amsterdam 20 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 out rentre dans l’ordre, et pas seulement pour les amateurs d’art et les musées norvégiens. La nouvelle de la réapparition des tableaux Le Cri et La Madone, heureusement peu endommagés, a été accueillie avec un sentiment de soulagement et de joie. [La police norvégienne a annoncé le 31 août que les deux tableaux avaient été retrouvés, mais elle n’a donné aucun détail sur les circonstances de leur découverte.] Qui ne se souvient du vol au musée Munch, le 22 août 2004, des images vidéo de deux hommes portant les tableaux sous le bras jusqu’à une Audi et du scandale à propos de la sécurité du musée ? Ce vol avait ému le monde entier. Le Cri de Munch, cette icône à l’impact considérable, célébrée dans le monde entier, cette saisissante traduction expressionniste de l’angoisse et du malaise de l’homme à l’aube du XXe siècle, avait été arrachée du mur, puis jetée dans une voiture avant de disparaître. L’affaire avait fait les gros titres des médias internationaux et provoqué la stupéfaction des experts de NewYork à Sydney, ce qui avait amené le public norvégien à réaliser pour de bon ce qui s’était passé. Le monde nous l’a prouvé : Munch n’est pas uniquement norvégien. Son œuvre appartient au patrimoine artistique universel. Et nous, nous n’avions rien trouvé de mieux que de placer cette œuvre dans une espèce d’épicerie. Apprendre que la gestion du legs de Munch par la municipalité d’Oslo n’avait pas été particulièrement brillante n’avait pas rendu le braquage plus facile à digérer. La maison de Munch avait été démolie, le niveau de protection technique des tableaux était faible, voire carrément critique. Il avait fallu attendre l’argent du pétrole japonais pour donner plus d’espace au musée qui porte son nom [l’entreprise Idemitsu, qui exploite des gisements en Norvège a financé les travaux du musée en 1994]. Et ce n’était pas la première fois que des tableaux disparaissaient. Nous étions bien prévenus. Il semble qu’aujourd’hui le préjudice subi en août 2004 soit réparé, visà-vis du public norvégien, mais aussi à l’égard de tous ceux qui s’intéressent à Munch dans le monde. Cette histoire ne sera plus qu’un mauvais souvenir. Il n’est guère fréquent, à vrai dire, qu’Oslo intéresse la presse internationale. Normalement, cela n’arrive qu’une fois par an, lors de l’annonce du lauréat du prix Nobel de la paix. Le 22 août 2004 fut donc une exception, même si ce n’était pas une bonne nouvelle à transmettre pour les agences de presse internationales. Nous ne pouvons sans doute pas espérer que la nouvelle d’hier ait le même retentissement, bien que tous les médias s’en soient rapidement emparés. Mais c’était une bonne nouvelle. Per Anders Madsen, Aftenposten, Oslo T 709 6JUIN 44 1/06/04 19:49 Page 13 4/09/06 19:19 Page 22 e u ro p e UNION EUROPÉENNE Vivre à Mayk 25 LE FAIT DE LA SEMAINE Les Vingt-Cinq, petite leçon d’introduction Depuis la rentrée, les lycéens finlandais ont une nouvelle matière à étudier : l’Europe. L’occasion pour un journaliste de donner sa vision du sujet. Visa pour le VIS ■ Nom de code : Bio-Dev. Depuis l’an dernier, la France et la Belgique recueillent et archivent les empreintes digitales des demandeurs de visa au Congo et au Mali, ainsi qu’aux EtatsUnis pour les demandeurs qui ne sont pas citoyens américains. En novembre, l’Allemagne, le Luxembourg, l’Autriche, le Royaume-Uni, le Portugal et l’Espagne rejoindront l’expérience, financée à hauteur de 260 millions d’euros par la Commission européenne, et qui sera étendue au Rwanda et au Burundi. “Ce projet pilote préfigure une future base de données européenne”, le VIS (Visa Information System), prévu pour 2007, rapporte La Libre Belgique. But de l’opération : s’assurer que les personnes qui arrivent en Europe sont bien celles qui ont obtenu le visa. LA PERSONNALITÉ Ernst-Ludwig Winnacker ■ Il est le premier ! Le premier secrétaire général du nouveau Conseil européen de la recherche, destiné à dynamiser l’Europe de la science et doté de 7,5 milliards d’euros pour les sept ans à venir. Un début dans la course avec les Etats-Unis et l’Asie. La Commission et le Conseil scientifique ont élu Ernst-Ludwig Winnacker, qui vient de fêter ses 65 ans, avec force louanges pour ses travaux et sa compétence en management de la science. Le 31 décembre prochain, il quittera donc Bonn et la présidence de la Communauté allemande de la recherche et, le 1er janvier 2007, il sera à Bruxelles. Une mission d’envergure pour ce pionnier de la génétique en Allemagne, qui, souligne la Süddeutsche Zeitung de Munich, a un credo : “L’homme ne se réduit pas à la somme de ses gènes.” DFG 827 p.22 LE CHIFFRE 13 milliards ■ C’est la somme, en euros, qui sera versée jusqu’en 2015 à la Bulgarie par l’UE et divers fonds d’investissement publics et privés. Cette somme sera principalement consacrée à l’amélioration des infrastructures, notamment du réseau ferroviaire et autoroutier du pays. Le gouvernement de Sofia travaille d’ores et déjà à chiffrer le coût d’une deuxième phase d’intégration structurelle du pays, qui inclura les secteurs de la santé, de l’éducation et des technologies de l’information. La Roumanie, elle, s’est vu octroyer quelque 17 milliards d’ici à 2013. (Dnevnik, Sofia) ’Union européenne fait son entrée dans les lycées finlandais. Les lycéens peuvent choisir une nouvelle option du cours d’instruction civique : “L’Union européenne et être européen”. J’ai parcouru trois des manuels proposés et je me suis amusé à imaginer que j’enseignais cette matière. Lors du premier cours, je commencerais par féliciter ceux qui l’ont choisie. Le moment ne pouvait mieux tomber. La Finlande préside actuellement l’UE, et les médias regorgent d’informations et de prises de position sur le sujet. Les Finlandais sont les mieux placés pour suivre le travail de l’UE. La prochaine fois qu’ils auront cette occasion unique, ce sera en 2020. La présidence finlandaise n’a pour l’heure duré que les deux mois d’été, mais elle a été riche en événements. Qui se rappelle encore comment elle a commencé ? Le Premier ministre, Matti Vanhanen, et son gouvernement étaient critiqués pour leur platitude et leur monotonie. La présidence finlandaise devait être d’une tranquillité ennuyeuse, et tout portait à croire que Vanhanen ne comptait pas déployer une énergie débordante. A peine les journalistes avaient-ils eu le temps de déplorer cet immobilisme politique qu’éclatait la guerre au Liban et que l’Union devenait acteur de la politique mondiale. La Finlande – et plus particulièrement son ministre des Affaires étrangères, Erkki Tuomioja – s’est emparée du rôle de médiateur. Il a fallu déterminer une ligne commune au sein de l’UE, puis à l’ONU, pour faire pres- L sion sur les pays concernés. On a fait peu de cas des résultats obtenus par l’UE – la Finlande et Tuomioja –, mais, si j’étais prof, j’en dirais le plus grand bien. Il y a trois ans, lors de la guerre en Irak, l’UE n’avait pas de position commune. Cette fois, elle a parlé d’une seule voix et on l’a écoutée. Dessin de Rosa paru dans Il Sole-24 Ore, Milan. L’EUROPE, C’EST LA PAIX. MAIS ENCORE ? L’Union aura aussi un rôle important à jouer dans la reconstruction et le maintien de la paix. Le chemin sera long et plein d’embûches, mais l’optimisme est de rigueur. L’Union a à son actif des preuves raisonnables d’apaisement des conflits. Je me suis rendu récemment en Croatie. La paix y règne, on y reconstruit et on y répare. Les conflits furent aussi durs dans les Balkans naguère qu’ils le sont au Liban ces jours-ci. Aujourd’hui, la Croatie est candidate à l’entrée dans l’UE et, après elle, d’autres pays impliqués dans ces conflits, comme la Serbie. Si j’étais réellement dans une salle de classe, les “grosses têtes” se manifesteraient maintenant – si elles ne l’avaient pas déjà fait. Pourquoi l’UE ne parvient-elle pas à réaliser telle ou telle chose ? Prenons les nouveaux manuels. On peut y lire que l’Union a avant tout été fondée pour maintenir la paix en Europe. L’objectif a entièrement été atteint, la paix dure depuis plus de cinquante ans. A ce moment-là, j’imagine le chahut qui s’intensifie dans la classe. Quelqu’un ose donner cela comme l’un des grands mérites de l’Union ! Mais il est évident qu’Allemands, Français, Italiens et Anglais ne veulent pas se faire la guerre ! Et si l’Union était en train de se désagréger ? pourrait-on me demander. Peut-être a-t-on atteint le point culminant l’année dernière, avec la tentative d’établir une Constitution commune. Le projet est gelé depuis les votes négatifs de la France et des Pays-Bas, et il est possible que les liens entre pays membres ne se resserrent plus. L’Union pourrait se désagréger progressivement. Je ne crois pas en un rapide effondrement comme celui de l’Union soviétique. Chers lycéens, si l’Union venait à disparaître, sa disparition serait aussi lente que sa naissance, il lui faudrait encore cinquante ans avant de s’effondrer : alors, vous avez intérêt à étudier ces choses même si vous n’êtes pas réellement favorables à l’Union.Vous n’y échapperez pas. La classe est terminée. Unto Hämäläinen, Helsingin Sanomat, Helsinki SLOVAQUIE-HONGRIE Prenons exemple sur la réconciliation franco-allemande ! Un Hongrois de Slovaquie réagit aux récents incidents xénophobes entre les deux pays. ’arrivée au gouvernement du Parti national slovaque (SNS, extrême droite), dirigé par Ján Slota, n’a fait qu’attiser l’animosité entre les deux nations, car le feu couvait sous la cendre. Mais les récentes provocations slovaques et hongroises ont des racines historiques plus profondes [lors du dernier incident en date, une jeune femme qui parlait hongrois dans la rue à Nitra, une ville de l’ouest de la Slovaquie, a été agressée par deux hommes qui ont écrit au feutre sur son tee-shirt “Hongrois, allez de l’autre côté du Danube”]. D’après un sondage effectué il y a une dizaine d’années, 70 % des Slovaques craignaient déjà les intentions irrédentistes de la minorité hongroise [qui représente 500 000 personnes, soit 10 % de la population slovaque]. Aujourd’hui, 80 % d’entre eux croient que les Slovaques ont été opprimés par les Hongrois pendant un millénaire [la Slovaquie, indépendante depuis 1993, a été intégrée à la Tchécoslovaquie à la fin L de la Première Guerre mondiale à la suite du démantèlement de l’Empire austro-hongrois]. C’est également ce que martèlent à l’intention des jeunes générations les manuels d’histoire de nos voisins. Notre longue vie commune a effectivement connu plusieurs épisodes tragiques, mais nos ancêtres n’ont pas vécu autant de conflits sanglants que les Français et les Allemands. Ces derniers nous devancent pourtant sur le chemin de la réconciliation. Parce que, lors de nombreuses conférences communes, des historiens et intellectuels ont formulé leurs doléances et évoqué les blessures réelles ou supposées des deux nations. Des tragédies sociales et familiales ont été largement évoquées. La majorité des hommes politiques des deux pays ont osé regarder en face les mystifications historiques de leurs nations respectives et ont, du coup, mieux réussi à comprendre celles de leur voisin. En Slovaquie et en Hongrie, il n’y a eu que de timides tentatives en ce sens. Les évêques catholiques des deux pays ont, par exemple, COURRIER INTERNATIONAL N° 827 22 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 mutuellement demandé et accordé le pardon aux uns et aux autres. Mais depuis la chute du communisme, les Parlements de Bratislava et de Budapest n’ont pas été capables d’un tel geste. Depuis bientôt une décennie, les historiens slovaques et hongrois n’ont pu s’asseoir ensemble et rédiger un manuel qui essayerait au moins de présenter avec objectivité le passé commun, rompant avec des vues romantiques, trop souvent schématiques. Le foisonnement des mythes présentés comme des vérités absolues compose le terreau de la “magyarophobie” d’un grand nombre de Slovaques. Tout comme la condescendance avec laquelle cer tains Hongrois traitent les Slovaques. Dans l’intérêt de la réconciliation entre les deux peuples, il faut rompre le plus vite possible avec cette conception sélective de l’Histoire, avec les mythes illusoires et, en général, avec le grossissement des demi-vérités d’aujourd’hui et d’antan. Des deux côtés. Szilvássy József*, Népszabadság, Budapest * L’auteur est l’ancien rédacteur en chef d’Uj Szó, un quotidien hongrois de Slovaquie. 709 6JUIN 44 1/06/04 19:49 Page 13 *827 p24-25 5/09/06 13:51 Page 24 e u ro p e RUSSIE Non, M. Gorbatchev, vous ne pouviez pas sauver l’URSS Quinze ans après le putsch avorté du 21 août 1991, la presse de Moscou est revenue sur cet épisode controversé qui a à la fois entraîné la fin de l’URSS et inauguré le règne de Boris Eltsine. MOSKOVSKIÉ NOVOSTI (extraits) Moscou u la manière dont se déroulaient la perestroïka et l’ensemble des réformes économiques et politiques lancées par Gorbatchev, l’instauration d’un Comité d’Etat pour l’état d’urgence était, d’une façon ou d’une autre, inévitable. Ce qu’il avait de plus exact était son nom, car le pays connaissait bel et bien un état d’urgence. L’Union soviétique, Etat unifié, se désagrégeait sous nos yeux, et la société avait l’impression que le pouvoir central ne pouvait y remédier. Les intenses négociations – connues sous le nom de “processus de NovoOgarevo” – que menait Mikhaïl Gorbatchev, président de l’URSS, avec les chefs des Républiques fédérées, Boris Eltsine en tête, ont plutôt accéléré l’éclatement du pays, ce qui était le contraire de leur objectif. [En avril 1991, M. Gorbatchev était parvenu à un compromis avec neuf des quinze Républiques, préludant à l’élaboration d’un traité de l’Union afin de transformer l’URSS en une Union de républiques souveraines, chacune détenant les pleins pouvoirs d’Etat sur son territoire.] Mikhaïl Gorbatchev affirme que, si les putschistes n’étaient pas intervenus à Moscou [le 19 août] peu après son départ de la capitale, le nouveau traité de l’Union aurait été signé le 20, et la situation de l’URSS se serait peu à peu normalisée. Il est malheureusement difficile de lui donner raison. Cette hypothèse avait peu de chances de se réaliser, quand on se souvient du contexte de l’époque. Peut-être l’éclatement de l’URSS aurait-il été moins brutal, mais il aurait eu lieu quand même. V CE N’EST PAS UN COUP D’ÉTAT QUI A EU LIEU, MAIS DEUX Mikhaïl Gorbatchev estimait probablement qu’il existait des “forces saines du PCUS” et des soviets à tous les niveaux, qui auraient pu créer un Comité populaire pour l’état d’urgence. Mais que considérait-il comme des “forces saines” ? Les communistes orthodoxes de la Fédération de Russie, qui voulaient conserver l’URSS, ou bien Eltsine, le démocrate, et ses compagnons radicaux de Moscou et de Sverdlovsk ? Sans compter qu’il existait déjà de purs nationalistes, même en Russie, pour ne pas parler des Etats baltes, de l’Ukraine, de la Géorgie ou des républiques d’Asie centrale. Puisqu’un Comité populaire pour l’état d’urgence n’avait pu se créer, la menace de désagrégation du pays devait forcément engendrer un Comité d’Etat pour l’état d’urgence. C’est ce qui est arrivé. Quelles étaient les caractéristiques personnelles, politiques et organisationnelles de ses membres, leurs idées, leur popularité ? Les événements Dessin de Tiounine paru dans Kommersant, Moscou. Tout aurait été différent A l’occasion de ce 15e anniversaire, Mikhaïl Gorbatchev a pris la plume dans les Moskovskié Novosti pour défendre, une fois de plus, sa version de l’histoire. “Pourquoi [mes ennemis conservateurs] ont-ils décidé de faire un putsch ? Parce qu’ils avaient compris que leur époque était révolue. Ces gens-là ont causé un mal irréparable. Ils ont interrompu un processus qui avait été minutieusement établi. Au Kremlin, les chaises étaient déjà disposées autour de la table pour signer le traité de l’Union. Nous avions un programme de lutte contre la crise, un congrès extraordinaire était prévu. Nous étions en train d’élaborer un système démocratique, la population aurait appris à vivre dans la liberté, différentes formes de propriété auraient été mises en place, l’initiative privée se serait développée. Notre programme était une synthèse du meilleur du socialisme et du capitalisme. Y avait-il un moyen d’éviter le putsch ? Le plus simple aurait été que je ne parte pas en vacances…” + Plus d’infos WEB sur le site Suite du débat avec chronologie du putsch. des 19, 20 et 21 août ont montré que ces hommes n’étaient pas capables de sauver le pays. En tout cas, la population ne leur faisait pas confiance, ni ne croyait qu’ils sauveraient le pays ou qu’ils voulaient le sauver. Peut-être ne voulait-elle même pas que le pays soit sauvé… Je ne vais pas m’aventurer à imaginer ce que pensait à ce momentlà “l’ensemble du peuple soviétique”, mais une chose est certaine, il faisait encore moins confiance aux putschistes qu’au président de l’URSS, et moins au président de l’URSS [Gorbatchev] qu’au président de la Russie [Eltsine]. C’est cette situation politique qui a provoqué l’échec immédiat du putsch, puis l’éviction de Gorbatchev par Eltsine, de manière d’abord formelle, puis réelle. En août 1991, ce n’est pas un coup d’Etat qui a eu lieu, mais deux. Et, si le premier a raté, le second a réussi, puisque Eltsine a pris le pouvoir à Gorbatchev dans toute l’URSS, et non dans la seule Russie. Ce renversement n’a été officialisé que plus tard, à la fin de l’année, avec la signature des accords de Beloveja, confirmant la dissolution de l’URSS et le renoncement officiel par Gorbatchev à tous ses pouvoirs de président de ce pays, le 25 décembre 1991. Ce décalage dans le temps a donné l’impression – imposée ensuite en profondeur par l’historiographie pro-Eltsine – qu’il ne s’était produit, au mois d’août, “que” la débâcle de putschistes. Or, d’après ce que l’on a pu consta- ter à la façon dont s’y sont pris les putschistes, le coup d’Etat n’en était pas un. Ils n’ont pas réussi à renverser Gorbatchev. Le coup d’Etat de Eltsine, en revanche, est allé jusqu’au bout : lui, il a renversé Gorbatchev. Il est par ailleurs incontestable que les événements d’août ont également ressemblé à une révolution démocratique, dirigée en partie contre le putsch, mais aussi contre Gorbatchev. Pour les élites de plusieurs républiques fédérées, le putsch raté et la manière dont Eltsine a accueilli, à Moscou, Gorbatchev de retour de Foros [au bord de la mer Noire, où il était parti en vacances et s’est retrouvé prisonnier du 18 au 21 août] ont été une occasion de réaliser leurs propres coups d’Etat dans leurs régions respectives, se dressant contre Moscou et contre la Russie. Certains se sont appuyés sur des révolutions démocratiques (ou, plus exactement, nationalistes), certains ont simulé ce genre de révolution, et les autres s’en sont passés. Ainsi, après l’échec du putsch, il était impossible de sauver l’URSS. Et, même si le Comité d’Etat pour l’état d’urgence avait gagné (tel qu’il était, il ne pouvait de toute façon pas l’emporter), conserver l’URSS n’aurait pas été réalisable non plus. Durant ces trois jours, plusieurs millions de simples citoyens ont directement goûté à la politique, dont ils avaient été privés jusqu’à ce 19 août et que les élites allaient à nouveau leur confisquer après l’“écrasement” du putsch, dont il serait plus juste de dire qu’il s’est effondré tout seul. Vitali Tretiakov R E S TA U R AT I O N C’est la révolution bourgeoise qui a triomphé Pour le publiciste Alexandre Kabakov, le coup d’Etat d’août 1991 a permis de renouer avec février 1917. echniquement, ce qui s’est passé en août 1991 était un coup d’Etat. Un groupe d’hommes qui, apeuré, s’est appelé Comité d’Etat pour l’état d’urgence a voulu effectuer une opération finalement banale, à savoir chasser de ses rangs un camarade indiscipliné – Mikhaïl Gorbatchev, en l’occurrence. Auparavant, ce genre de choses se faisait en coulisses et en toute simplicité, dans le respect de la discipline du Parti : Beria avait été arrêté par quelques maréchaux [en juin 1953], Khrouchtchev envoyé à la retraite par un plénum du Comité central [en 1954]. Mais Eltsine a refusé de se soumettre à la décision du collectif. Pis encore, pour la première fois dans l’histoire des conflits de palais du régime communiste, il s’est tourné vers la foule et a fait descendre dans T COURRIER INTERNATIONAL N° 827 24 la rue de simples Soviétiques. Or personne, ni au Politburo ni au Comité d’Etat pour l’état d’urgence, ne savait comment se compor ter face à de simples Soviétiques. Personne n’a osé faire tirer sur une foule en plein Moscou, sous les yeux du monde entier. C’est pour cela que Ianaev [vice-président de l’URSS] avait les mains qui tremblaient. Il n’avait pas la gueule de bois, il était paniqué, le jeu ne suivait plus les règles établies. Le coup d’Etat a réussi. Eltsine a réglé ses comptes avec un Gorbatchev qui a payé pour ses hésitations. L’URSS s’est écroulée parce que l’empire ne tenait plus que par un clou et que ce clou symbolique, la statue de Dzerjinski [chef de la police politique au début de la révolution de 1917], a été arraché par une grue de la place de la Loubianka. Par ailleurs, l’exemple contagieux d’Eltsine [élu le 12 juin 1991 président de la Fédération de Russie, avec près de DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 60 % des suffrages] allait pousser tous les premiers secrétaires des républiques fédérées à devenir présidents à la hâte. Mais, en août 1991, n’avons-nous assisté qu’à un simple changement de personnalités au pouvoir ? Manifestement non. Je pense que, à ce momentlà, après une longue interruption, c’est la révolution bourgeoise qui a repris et a fini par triompher sans par tage. La révolution de 1991 a rétabli la propriété privée en Russie, et là est son sens historique. La classe qui détermine aujourd’hui la situation sociale, c’est la bourgeoisie, dont les valeurs ont été officialisées. Personne n’aurait plus l’idée de rejeter la démocratie sur le principe, ni de qualifier la liberté d’expression d’“invention bourgeoise”. Et même la mode antibourgeoise – dans les milieux bourgeois, justement – nous confirme que le capitalisme s’est bien imposé en Russie. Alexandre Kabakov, Kommersant, Moscou *827 p24-25 5/09/06 13:51 Page 25 e u ro p e POLOGNE Avons-nous besoin du bouclier antimissiles de Washington ? Après les réticences de Prague, un hebdomadaire de Varsovie affirme que c’est la Pologne qui accueillera le site européen du futur système américain de missiles antimissiles. POLITYKA (extraits) E V ÈG altiq ue N OR F ESTONIE LETTONIE LITUANIE FÉDÉRATION DE RUSSIE 1 AG P-B 2 AL L E M R-U M. B DANEMARK Membres actuels de l’OTAN (+ Canada, Etats-Unis, Islande) ■ 1 000 km NE POLOGNE RÉP. TCHÈQUE SLOVAQUIE FRANCE IE ESPAGNE BULGARIE ITALIE TURQUIE GRÈCE 1 - Belgique, 2 - Luxembourg Défense, utilise un argument que l’on peut difficilement contester : contre une épée plus forte, il faut un meilleur bouclier. Pour le général Koziej, la question n’est donc pas de savoir s’il convient d’accepter l’offre américaine, mais quand il convient de l’accepter. Mais la guerre est un sujet trop sérieux pour être laissé aux seuls militaires. Le silence qui règne en Pologne autour de cette question contraste avec le vif débat qui se déroule en République tchèque, autre pays pressenti pour accueillir la base de missiles antimissiles. Mirek Topolanek, leader de la formation de droite arrivée en tête aux législatives, est pour, mais il n’arrive pas à former un gouvernement. Le chef des sociaux-démocrates, Jirí Paroubek, n’y est pas opposé mais il préférerait que la question soit tran- chée par référendum. Les communistes, qui sont résolument contre, accusent le gouvernement actuel de “haute trahison” en espérant que les Américains se décourageront et se rabattront sur la Pologne. Que l’on soit expert ou pas, la première question à se poser est la suivante : la sécurité de la Pologne est-elle Courrier international ÉN P OR OV TUG AL HONGRIE ROUMANIE SL ranchement, est-ce qu’on pouvait refuser ? Il n’y a pas si longtemps, les Polonais s’étaient engagés à payer une bière au premier GI débarquant sur une base américaine dans le pays… Or ce ne sera pas chose facile, même si l’on connaît désormais l’adresse – le polygone de Wicko Pomorskie, sur la Baltique : le site sera bien protégé des regards, tout comme ses équipements ultrasecrets. C’est là que Washington devrait installer son nouveau système antimissiles, le fameux “bouclier” destiné à intercepter d’éventuelles attaques balistiques dirigées contre les Etats-Unis et leurs alliés européens. En 1993, à l’époque où Lech Walesa, à force de toasts, avait fini par extorquer à Boris Eltsine la permission d’adhérer à l’OTAN, l’opinion publique polonaise était enthousiaste à l’idée d’accueillir des soldats américains sur son sol. C’est sous George W. Bush, reçu froidement un peu partout en Europe, qu’on a observé avec étonnement une montée de l’antiaméricanisme en Pologne. Puis nos troupes sont intervenues en Irak aux côtés des GI, et nous avons constaté que la cordialité diplomatique américaine ne se traduisait pas par des actes concrets. Résultat : même si on sait très peu de choses sur ce système antimissiles, les Polonais y sont aujourd’hui majoritairement opposés. Selon un récent sondage, 54 % des interrogés seraient contre et un tiers seulement pour. Mais l’armée est pour. Le général Stanislaw Koziej, vice-ministre de la 0 Wicko (région de Pomorskie), emplacement possible pour la future base américaine Varsovie Test Début septembre, une “cible” factice lancée depuis Kodiak (Alaska) a été interceptée avec “succès” au dessus du Pacifique par un missile intercepteur tiré de la base aérienne de Vandenberg (Californie), a annoncé le Pentagone. Un exercice destiné à tester le “bouclier” américain face à une éventuelle attaque nordcoréenne et qui a provoqué la colère de Pyongyang. ÉCLAIRAGE “D’énormes répercussions politiques” ■ “L’installation de ce site est le dernier chapitre de la longue saga du programme antimissiles américain, lancé de façon spectaculaire par Ronald Reagan.” En mai 2006, The New York Times révélait, avec d’autres médias américains, l’intention de Washington de créer avant 2011 une base en Europe centrale pour y installer une batterie d’une dizaine de missiles d’interception capables, selon le journal, de contrer une éventuelle “attaque iranienne contre les Etats-Unis et leurs alliés européens”. Même si l’heure n’est plus à la “guerre des étoiles”, le NYT estime que le coût de ce nouveau site s’élève à 1,6 milliard de dollars, un financement auquel le Congrès n’a pas encore donné son feu ver t. Destinés à contrer une éventuelle attaque nord-coréenne, des intercepteurs de missiles existent déjà sur des bases américaines en Alaska et en Californie. Inédite, l’installation d’un tel site sur le sol d’un ex-membre du pacte de Varsovie va en revanche avoir d’“énormes répercussions politiques”, prédisait déjà en mai The New York Times, mentionnant la Pologne et la République tchèque parmi les candidats potentiels. Selon la presse de Prague, la Hongrie pourrait également accueillir un tel site, mais pas la République tchèque, où pourtant deux anciennes bases soviétiques avaient été visitées par des conseillers militaires américains. “Selon mes informations, le site antimissiles sera situé ailleurs qu’en République tchèque”, a déclaré au quotidien Právo le Premier ministre tchèque sor tant, Jirí Paroubek. La Pologne, où la population se montre également sceptique quant à l’utilité d’un tel site sur son territoire, pourrait alors être la mieux placée. Selon la presse de Varsovie, une décision doit être prise, lors de la visite des frères Kaczynski à Washington, à la mi-septembre. COURRIER INTERNATIONAL N° 827 25 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 actuellement garantie ? Janusz Onyszkiewicz, ex-ministre de la Défense, estime que le système de protection dont la Pologne bénéficie grâce à l’OTAN a ses limites : sans une volonté politique commune, un pays membre ne peut être secouru de manière rapide et efficace. Autre question : est-ce que la question du bouclier va brouiller les relations avec nos partenaires européens ? La majorité d’entre eux considèrent en effet que le bouclier va déstabiliser l’équilibre stratégique entre les Etats-Unis, la Russie et la Chine, et qu’il ne constitue pas une réponse adéquate aux menaces que représentent le terrorisme ou les conflits conventionnels. Mais de nombreux pays – comme la Grande-Bretagne, le Danemark ou la Norvège – collaborent déjà directement avec Washington. L’Allemagne remet sa sécurité entre les mains de l’OTAN, mais n’est pas contre le bouclier. La France s’y oppose, mais elle est de plain-pied dans l’OTAN. La Russie critique rarement ses partenaires occidentaux pour leur coopération avec Washington, elle préfère se défouler sur la Pologne. Alors, si l’on devait renoncer pour ça… Marek Ostrowski 709 6JUIN 44 1/06/04 19:49 Page 13 827p27à30 5/09/06 13:53 Page 27 amériques ● É TAT S - U N I S Salaires en baisse, grogne en hausse Recul des rémunérations, pouvoir d’achat en berne… Les fruits de la croissance n’ont jamais été aussi inégalement répartis aux Etats-Unis. De quoi ôter des voix au Parti républicain lors des élections de mi-mandat. THE NEW YORK TIMES des salaires. Ensemble, ces facteurs font qu’une part grandissante des bénéfices de la croissance économique revient aux entreprises, et non aux salar iés. Au premier tr imestre 2006, les salaires représentaient 45 % du PIB, contre près de 50 % au premier trimestre 2001 et 53,6 % (un record) au premier trimestre 1970. Durant la majeure partie du XX e siècle, les rémunérations et la productivité – le principal critère de mesure de l’efficacité économique – ont augmenté de concert (très rapidement dans les années 1950 et 1960, bien plus lentement dans les années 1970 et 1980). Mais, ces dernières années, la productivité a continué de s’améliorer sans que les salaires suivent. Le revenu moyen des ménages a certes sensiblement continué de progresser (hors inflation), ce que ne manque d’ailleurs pas de souligner le président Bush chaque fois qu’il parle d’économie. Mais ces gains sont principalement dus aux augmentations des plus hauts revenus, qui tirent l’ensemble des statistiques à la hausse. “Deux économies coexistent, analyse le politologue Charles Cook. L’une est florissante, et tout y va pour le mieux dans le meilleur des mondes. C’est celle des gens qui profitent de la mondialisation, des progrès technologiques, des gains de productivité et de l’envolée des profits des entreprises. Et puis il y a celle des besogneux, qui ont l’impression de ne pas avancer alors qu’ils travaillent très dur. Et il y a bien plus de monde dans cette seconde catégorie que dans la première”, prévient-il. Steven Greenhouse New York e salaire horaire moyen des Américains a reculé (hors inflation) de 2 % depuis 2003. La baisse, selon les économistes, a été particulièrement sensible parce que la productivité – la quantité produite en une heure par un travailleur moyen – a augmenté régulièrement sur la même période. Aussi la part des salaires et traitements dans le produit intérieur brut (PIB) n’a-telle jamais été aussi faible depuis 1947, tandis que les bénéfices des sociétés n’ont jamais été aussi importants depuis les années 1960. La banque d’affaires UBS a d’ailleurs récemment qualifié la période actuelle d’“âge d’or de la rentabilité”. Jusqu’à l’année dernière, la stagnation des rémunérations était dans une certaine mesure compensée par l’amélioration des avantages sociaux, en particulier de l’assurance-maladie, ce qui permettait aux rémunérations de la plupart des Américains de continuer à progresser. Mais, depuis l’été 2005, la valeur des avantages sociaux ne suit plus l’inflation. Les politologues sont divisés sur le profit que pourraient tirer les démocrates de ces tendances salariales pour reconquérir, à l’automne, la Chambre des représentants et, dans la foulée, le Sénat. Certains établissent un parallèle avec les tournants politiques des années 1980, 1992 et 1994, moments de faible progression des salaires, où les rapports de force entre les partis ont changé et où des dizaines de parlementaires ont perdu leurs sièges. “Les temps sont dangereux pour le parti qui détient le pouvoir au niveau L Dessin de Bromley paru dans le Financial Times, Londres. ■ Travail Contrairement à la plupart des pays, qui célèbrent la fête du Travail le 1er mai, les EtatsUnis ont choisi le 5 septembre. Cette date est celle de la première grande manifestation d’ouvriers, qui a eu lieu à New York en 1882. Mais elle a surtout été choisie par le gouvernement américain pour isoler les syndicats américains et éviter qu’ils ne soient tentés de mener des actions communes avec les organisations de travailleurs du reste du monde. fédéral : la présidence, le Sénat et la Chambre des représentants”, commente Charles Cook, un politologue qui publie une lettre d’information non partisane. “C’est un mélange détonant.” Pour d’autres, ce sont plutôt la guerre en Irak et le terrorisme qui domineront le débat électoral, et les démocrates n’ont pas encore proposé un programme économique solide capable de séduire les électeurs. LES CONSOMMATEURS SONT DE PLUS EN PLUS PESSIMISTES Si l’on en croit les sondages, les Américains sont moins mécontents de la situation économique qu’au début des années 1980 ou 1990. Depuis quelques années, la hausse des prix de l’immobilier et des actions a valorisé le patrimoine de nombreux ménages. Cependant, les enquêtes d’opinion montrent aussi qu’une importante majorité d’Américains désapprouvent la politique économique du président Bush et ont une peur grandissante de l’avenir. L’indice de confiance des consommateurs calculé par l’université du Michigan a fortement reculé ces derniers mois, les ménages envisageant l’avenir avec autant de pessimisme qu’en 1992 et en 1993, lorsque le marché du travail ne s’était pas encore remis de la récession. Les économistes avancent plusieurs explications à la stagnation des rémunérations. En premier lieu, les syndicats se sont beaucoup affaiblis, et le pouvoir d’achat du salaire minimum n’a jamais été aussi bas depuis cinquante ans. En second lieu, le coût de l’assurance-maladie est bien plus élevé qu’il y a dix ans, obligeant les entreprises à dépenser plus pour les avantages sociaux, au détriment É TAT S - U N I S Des candidats noirs aux plus hautes charges Pour la première fois, six AfricainsAméricains briguent des postes de gouverneurs et de sénateurs aux élections de novembre prochain. Et ils ne sont pas tous dans le camp démocrate. u Maryland au Tennessee en passant par l’Ohio, et même si elles n’ont pas encore eu lieu, les élections de mi-mandat de novembre 2006 font déjà date : jamais autant de candidats noirs n’avaient brigué les plus hautes charges politiques – -celles de sénateur et de gouverneur – au sein des deux grands partis. Plus étonnant encore, trois de ces six candidats sont membres du Parti républicain. Et, dans le Maryland, après les primaires du 12 septembre prochain, les électeurs de l’Etat pourraient bien devoir D choisir entre deux Africains-Américains pour les représenter au Sénat. Il est encore trop tôt pour dire si les chiffres de cette année traduisent une tendance à plus long terme, mais une chose est sûre : ils ne sont pas le fruit du hasard. A l’instar des femmes, qui ont longtemps bataillé pour décrocher des fonctions électives, les Africains-Américains travaillent dur depuis plusieurs décennies pour accéder aux premiers échelons politiques et peaufiner leur curriculum vitae afin de pouvoir ensuite postuler à des postes plus impor tants. “Nous sommes à un moment crucial de la vie politique américaine”, affirme Lester Spence, un spécialiste des sciences politiques à l’université Johns Hopkins de Baltimore. Depuis toujours, les Noirs doivent soulever des mon- COURRIER INTERNATIONAL N° 827 tagnes pour se présenter aux plus hautes charges de l’Etat. Un seul Africain-Américain, le démocrate L. Douglas Wilder, a remporté un siège de gouverneur d’un Etat des EtatsUnis. C’était en 1990, dans l’Etat de Virginie. Au total, cinq hommes politiques noirs seulement ont siégé au Sénat, dont deux dans les années 1870. Toutefois, avec un président et un Congrès souffrant d’une image passablement ternie, tout porte à croire qu’une vague démocrate va déferler lors des prochaines élections législatives – au risque de réduire à néant les efforts des candidats noirs du Parti républicain. Et, même si cela ne devait pas être le cas, les six candidats africains-américains pourraient bien ne pas l’empor ter. Quand, à qualifications égales, un candi- 27 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 dat noir et un candidat blanc s’affrontent, “les stéréotypes raciaux prennent le dessus”, déplore Ron Walters, directeur de l’African American Leadership Institute à l’université du Mar yland. “Lorsqu’ils se retrouvent face à un candidat noir, les gens s’interrogent : ‘Saura-t-il gouverner ? Puisje lui faire confiance pour me représenter ?’ Les Noirs doivent toujours en faire plus pour prouver leur loyauté et leur compétence. Les électeurs se sentent plus à leur aise avec des députés qui leur ressemblent”, explique M. Walters, tout en ajoutant : “Lorsqu’on est un homme politique noir, mieux vaut tout de même se présenter et perdre plutôt que de ne rien tenter.” Linda Feldmann The Christian Science Monitor (extraits), Boston 827p27à30 5/09/06 13:54 Page 28 amériques M E X I QU E Un petit goût de révolution à Oaxaca Loin des discussions sur les résultats de l’élection présidentielle, le conflit social qui oppose depuis près de quatre mois les enseignants d’Oaxaca au gouvernement local n’en finit plus. PROCESO Mexico L LES GRÉVISTES OCCUPENT LE SIÈGE DU GOUVERNEMENT Ils sont bien informés. Ils ont des journaux muraux avec des coupures de la presse du jour. Parfois, des haut-parleurs les appellent à se réunir. Sur de petits téléviseurs réglés à plein volume, on leur passe sans arrêt des vidéos de l’affrontement du 14 juin [la police avait violemment tenté de déloger les manifestants]. Ils restent absorbés devant l’image de l’hélicoptère qui leur lançait des gaz lacrymogènes, revoient l’énorme nuage de fumée rouge, entendent les clameurs de la foule. Les images des écrans attisent leur ardeur, de même que les consignes qu’ils lisent 25 août 2006. Dans le centre-ville d’Oaxaca. ■ Résistance Le conservateur Felipe Calderón devait être proclamé président du Mexique le 5 septembre par le Tribunal électoral. Il ne prendra ses fonctions que le 1er décembre. En attendant, son adversaire de gauche, Andrés Manuel López Obrador, dit Amlo, continue de contester les résultats. Il entend bien “sauver la République”, rapporte le quotidien La Jornada, et ne désarmera pas ses troupes. Il leur a d’ailleurs donné rendez-vous pour “une convention nationale démocratique”, le 16 septembre, jour de la fête de l’Indépendance. Le président sortant, Vicente Fox, qui, le 1er septembre, a déjà été empêché de faire son dernier discours au Parlement, “pourra-t-il présider les cérémonies officielles du 16 ?” se demande La Jornada. Ulises Ruiz/Epa-Sipa a situation à Oaxaca [l’une des villes les plus touristiques du Mexique, située à 550 km au sud-est de la capitale] est devenue intenable. Le conflit social qui dure depuis près de quatre mois [et a fait au moins deux morts] va désormais bien au-delà du mouvement enseignant et frappe durement l’économie locale. Le tourisme est en berne, le chômage oblige les jeunes à émigrer vers les Etats-Unis, le patrimoine culturel a subi des dommages incalculables. Même les autorités locales ne parviennent pas à mesurer les coûts du conflit qui les oppose à la Section 22 du Syndicat national des travailleurs de l’éducation (SNTE), soutenue par 383 organisations sociales regroupées au sein de l’Assemblée populaire du peuple d’Oaxaca (APPO). Le cœur de la rébellion se trouve précisément au Zócalo [la place centrale de la ville]. Lorsque le visiteur y pénètre par la rue de l’Independancia, il est accueilli par une énorme inscription qui barre l’une des façades : “Touristes, go home ! Oaxaca est anticapitaliste”. La place est couverte de graffitis et jonchée d’ordures. C’est là que se décident les barrages routiers, les occupations de bâtiments publics, les fermetures de banques et les manifestations monstres qui ont drainé jusqu’à 800 000 personnes. C’est là que convergent les 70 000 professeurs qui arrivent de tous les points de l’Etat et qui, depuis mai, occupent les lieux. Leur campement est un ensemble bigarré de bâches en plastique qui les protègent du soleil et de la pluie. Ils dorment sur des morceaux de carton posés à même le sol, avec leurs armes à portée de la main – d’épais gourdins de bois et des tas de pavés. Les femmes tuent le temps en faisant des broderies au point de croix. De nombreux grévistes portent des huaraches [sandales en cuir tressé] et restent allongés, les bras derrière la nuque, comme pour se rappeler le hamac qu’ils ont laissé dans l’isthme de Tehuantepec. Ils se font la cuisine sur de petits réchauds à pétrole. partout : “Ulises [Ruiz, le gouverneur] dehors !… La révolution est la solution !… Le gouvernement est une institution qui sert à défendre les intérêts de la classe dirigeante”… Près du kiosque, sur de grands tissus imprimés, des portraits de Marx, d’Engels, de Lénine et de Staline ondulent dans le vent. Les rues qui débouchent sur le centre-ville sont fermées à la circulation, les manifestants ayant bloqué les accès avec des véhicules démantelés. Sans crier gare, les grévistes se regroupent et se lancent dans la rue. Ils occupent les routes. Ils occupent le siège du gouvernement. Ils occupent les banques. Ils obéissent à un ordre du jour très précis. Ils invitent les gens qui doivent faire des démarches bancaires à se rendre à l’agence Banamex de l’aéroport, où les queues sont interminables devant les guichets. L’aéroport étant une zone fédérale, il reste en dehors du champ de revendications des grévistes, qui réclament la destitution du gouverneur Ulises Ruiz. L’APPO vient de décider d’une nouvelle méthode de pression qui consiste à mettre en place des piquets de grève aux domiciles des fonctionnaires de l’Etat. LE GOUVERNEUR EST OBLIGÉ DE SE CACHER DU PUBLIC Les services de la capitale de l’Etat sont à moitié paralysés. Les ordures s’amoncellent dans les rues, sur les trottoirs, le tout dans une forte odeur d’urine et d’excréments. La Direction des services municipaux a même demandé qu’on lui laisse ramasser ne serait-ce que 800 tonnes d’ordures, assurant qu’elle ne toucherait pas aux barricades des grévistes. Sur le Zócalo se dresse le Marqués delValle, l’un des principaux hôtels de la ville. Ses cinq étages en pierre de taille sont tapissés de graffitis et de pancartes. Ses portes sont fermées. De jour comme de nuit, un groupe d’enseignants y monte la garde. Ils ont investi l’édifice, le 14 juin, lors de l’affrontement entre le corps enseignant et la police. “A 1 heure du matin, ce 14 juin, deux hommes sont arrivés et ont demandé une chambre donnant sur le Zócalo, raconte le propriétaire, Diego Rule. Ils se sont enregistrés à l’accueil. On leur a donné la chambre 206, et ils y sont entrés avec leurs valises.Trois heures après, la police commençait à déloger les enseignants. Il s’est avéré que ces deux hommes étaient des envoyés du gouvernement. Dans leurs valises, ils transportaient des bombes lacrymogènes et des fumigènes, qu’ils lançaient sur les grévistes depuis les fenêtres de leur chambre.” Cela fait plusieurs semaines que le gouverneur Ulises Ruiz est obligé de se cacher. Il a suspendu toutes ses activités publiques et n’accorde des interviews qu’à Mexico. Lors d’une de ses dernières visites, à Pochutla, on a déversé de la bouse de vache sur la camionnette dans laquelle il voyageait. Malgré le chaos et la crise gouvernementale, on peut encore voir des touristes flâner au soleil sur les petites places crasseuses, engoncés dans leurs bermudas et sentant la crème solaire à l’huile de coco. “Moi, j’adore toutes ces luttes du peuple latino-américain”, explique Paola, une jeune Italienne. Pedro Matías et Rodrigo Vera CHILI Le président Frei avait-il été empoisonné ? e dictateur Augusto Pinochet auraitil fait assassiné l’ex-président chilien Eduardo Frei Montalva ? Après plus de quatre ans d’enquête sur les circonstances de la mor t, le 22 janvier 1982, de l’ex-président (démocrate-chrétien, 1964-1970), l’affaire vient de prendre un nouveau tournant et occupe tous les journaux. Reprises par le quotidien La Nación, les récentes déclarations du Dr Augusto Larraín, qui a opéré Eduardo Frei d’une hernie hiatale quelques mois avant sa mort, ont relancé le débat. Le médecin, expert en chirurgie de l’œsophage et proche de la famille, vient de sortir de son silence. “A mon avis, il y a eu un agent chimique externe, mais je ne peux pas dire ce que c’est, ni qui l’a mis, ni comment on l’a mis”, cite le quotidien. La rumeur d’un empoisonnement avait commencé à circuler au lendemain de la mor t d’Eduardo Frei, mais n’avait jusqu’ici L COURRIER INTERNATIONAL N° 827 28 jamais été confirmée. Et la famille Frei a toujours affirmé que la septicémie généralisée qui a tué l’ex-président était suspecte. L’hypothèse semble d’autant plus envisageable que l’ex-dirigeant est mort au moment même où il commençait à négocier avec l’opposition de gauche pour s’unir contre le dictateur Augusto Pinochet (1973-1990). Le quotidien La Tercera rappelle que le régime d’Augusto Pinochet, qui était à son apogée en 1981, avait expulsé du Chili quatre dirigeants d’opposition. Une émission télévisée nationale a également révélé “un programme présumé de la dictature pour fabriquer des armes bactériologiques et chimiques qui auraient été utilisées pour éliminer des adversaires du régime [de Pinochet]”. Dès 2000, un prêtre avait confié à Carmen Frei, l’une des filles du dirigeant, qu’un ex-agent de la DINA – la police secrète de Pinochet – savait qu’on avait fait DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 assassiner le président. Le FBI a pour sa part indiqué en décembre 2005 que les analyses pratiquées sur le corps du président défunt n’avaient pas révélé la présence d’agents biologiques. L’affaire est donc loin d’être résolue, mais les partisans de la Démocratie chrétienne (DC) sont sensibles à l’avancée de l’enquête. La Tercera rapporte que, le week-end dernier, des centaines de personnes munies de drapeaux et de photos de l’ex-dirigeant se sont réunies au cimetière pour participer à la procession organisée par la DC en hommage à son ex-numéro un. Lors d’une déclaration, la présidente socialiste Michelle Bachelet s’est pour sa part dite “horrifiée” par ces nouveaux éléments qu’elle a qualifiés d’“extrêmement graves”. Si la thèse de l’assassinat de l’ancien président chilien se confirmait, ce serait un scandale de plus – et non des moindres – sur l’ar■ doise déjà chargée de Pinochet. 709 6JUIN 44 1/06/04 19:49 Page 13 827p27à30 5/09/06 13:55 Page 30 amériques COLOMBIE Les narcotraficants ont l’esprit de famille Emprisonnés aux Etats-Unis, les anciens chefs du cartel de Cali ont accepté de renoncer à leur immense fortune pour que leurs enfants échappent à d’éventuelles poursuites et vivent en paix. Une grande première. Dessin de Caballero, Madrid. SEMANA Bogotá ilberto et son frère Miguel Rodríguez Orejuela, les anciens chefs du cartel de Cali [arrêtés en Colombie en 1995 et extradés aux Etats-Unis, en décembre 2004 pour le premier, en mars 2005 pour le second], vont changer de vie. Et leur famille aussi. Le 7 septembre, les 29 membres du clan Rodríguez Orejuela vont en effet signer avec le ministère de la Justice américain un accord sans précédent dans l’histoire judiciaire des Etats-Unis. Les deux frères, qui, en plaidant coupables, doivent être condamnés à trente ans de prison, vont céder tous les biens qui sont à leur nom ou à celui de leurs prête-noms, et verser en plus une somme en dollars équivalant aux recettes qu’ils avaient tirées du trafic de drogue. En échange, les autorités américaines s’engagent à laisser tranquille toute la famille [qui se plaignait d’être harcelée depuis le démantèlement du cartel de Cali, en 1995]. Un cabinet d’avocats pénalistes étasuniens a convaincu les membres de la famille qu’ils avaient intérêt à se rapprocher de Washington pour parvenir à un accord. Les conditions ont été imposées par les ministères de la Justice et du Trésor. Et quand William, le fils de Miguel Rodríguez, s’est livré en janvier 2005 au FBI à Panamá, l’accord n’en a acquis que plus de force. Condamné en mars à vingt et une années de prison, il était le seul des 15 enfants, des 21 neveux et des 30 petits-enfants des Rodríguez Orejuela à faire l’objet d’une demande d’extradition de la part de la justice frères, mais aussi leurs sœurs, leurs femmes, leurs ex-femmes, leurs bellesfilles et leurs gendres. Ils recevront tous des visas pour pouvoir rendre visite à leurs parents détenus aux Etats-Unis. Du même coup, ils pourront vivre en paix dans la société colombienne. G ILS SONT PRÊTS À MOURIR DANS UNE PRISON ÉTASUNIENNE ■ étasunienne. Ce qui n’empêchait pas la famille de redouter en permanence une extradition générale. Grâce à cet accord, tout devrait changer. Depuis trois ans, 95 personnes liées directement ou indirectement aux Rodríguez Orejuela étaient inscrites sur la “liste Clinton” [liste du Trésor américain qui signale les grands narcotrafiquants et leurs entreprises de couverture], au même titre que 59 de leurs entreprises en Colombie et à l’étranger. Tout ce petit monde va être rayé de la liste. Il n’y aura aucune poursuite judiciaire pour conspiration ou blanchiment d’argent contre aucun membre de la famille. Sur les 29 personnes qui signeront l’accord en tant que membres de la famille Rodríguez Orejuela figurent non seulement les enfants des deux Paramilitaires “Jorge 40”, l’un des principaux chefs paramilitaires colombiens, vient de se rendre à la justice. Il s’était “démobilisé” en mars dernier mais avait disparu depuis le 16 août, rapporte le quotidien El Tiempo. En se rendant et en avouant ses crimes, poursuit le quotidien, Jorge 40 espère échapper à une demande d’extradition présentée par les Etats-Unis. En échange, la famille Rodríguez doit céder tous ses biens.Y compris certains – situés en Colombie, en Espagne, au Venezuela, en Equateur, au Panamá et aux Etats-Unis – dont les autorités ne soupçonnaient même pas qu’ils leur appartenaient. En vertu de l’accord, les Rodríguez Orejuela acceptent également de renoncer aux revenus provenant des biens déjà saisis, de remercier leurs avocats et d’accepter, sans la moindre contestation possible, d’être dessaisis de la totalité de leur patrimoine. Ils devront aussi verser une somme en dollars équivalant aux bénéfices tirés de leurs activités illicites, soulignent les autorités américaines. De même, il est convenu que les membres de la famille Rodríguez Orejuela n’intenteront aucune action en justice contre les Etats-Unis, pas plus qu’ils ne réclameront d’indemnisations ni la restitution de biens ou de liquidités couverts par l’accord. La famille s’engage par ailleurs à n’entreprendre aucune activité illicite, étant entendu qu’en cas de reprise de telles activités, les autorités américaines se réservent la possibilité de relancer les poursuites. Pour les anciens chefs du cartel de Cali, il s’agit de sauver leurs familles même s’ils doivent, pour cela, finir leurs jours dans une prison étasunienne. Devant l’échec de la campagne de rela- tions publiques organisée par leurs enfants pour tenter de démontrer qu’ils étaient étrangers aux activités illicites de Gilberto, Miguel et William, il n’y avait plus d’autre issue possible. Ceuxci en avaient appelé aux autorités judiciaires et pénitentiaires, au “défenseur du peuple”, aux organismes internationaux, ils s’étaient entretenus avec des politiques et des industriels, et avaient même écrit aux anciens présidents de la République colombiens et à l’actuel président, Alvaro Uribe Vélez.Toutes ces démarches s’étaient révélées vaines, et la famille n’avait plus qu’un seul moyen de s’assurer une vie tranquille et d’en être quitte avec la justice : renoncer à la fortune dont elle a joui pendant des décennies. La justice américaine entend montrer ainsi que les bénéfices tirés du narcotrafic ne peuvent pas se dissimuler impunément. Et, pour mieux faire passer le message de cet accord auprès de l’opinion publique, les autorités judiciaires étasuniennes se sont montrées par ticulièrement intransigeantes. Cet accord revêt une si grande importance pour l’avenir de la lutte contre le narcotrafic qu’il sera signé par les plus hauts fonctionnaires judiciaires des Etats-Unis. A côté des noms des 29 membres de la famille Orejuela, on trouvera notamment les signatures de personnalités telles que Mary Lee Warren, procureure générale adjointe des Etats-Unis ; Robert McBrien, du Bureau de lutte contre le blanchiment d’argent ; Kenneth Blanco, responsable du service de lutte contre les stupéfiants au ministère de la Justice ; et Alexander Acosta, procureur de la Floride du Sud. ■ A M É R I Q U E L AT I N E Haro sur l’“école des assassins” ’époque de la tristement célèbre Ecole des Amériques [académie militaire américaine de Fort Benning, en Géorgie, où ont été formés de nombreux officiers et ex-dictateurs latino-américains reconnus coupable de violations des droits de l’homme] pourrait être bientôt révolue. Face à la multiplication des mouvements de résistance pacifique et des plaintes, le Pentagone avait, dès 2001, décidé de changer le nom de l’institution. L’Ecole des Amériques était ainsi devenue le Western Hemisphere Institute for Security Cooperation, Institut pour la coopération en matière de sécurité sur le continent américain. Mais elle n’en était pas moins restée un centre d’entraînement destiné à former les militaires sud-américains à la répression des insurrections, avec les mêmes instructeurs enseignant les mêmes techniques à partir des mêmes manuels. Un enseignement qu’ont suivi l’Argentin Leopoldo Galtieri [dictateur de 1981 L à 1983], le Panaméen Manuel Antonio Noriega, le Bolivien Hugo Bánzer [dictateur de 1971 à 1978], le Salvadorien Roberto D’Aubuisson [fondateur des escadrons de la mor t durant la guerre du Salvador, de 1980 à 1990] et le Péruvien Vladimiro Montesinos [chef de la police secrète d’Alberto Fujimori]. De même, un quart des agents de la DINA, la police secrète de Pinochet, y ont été formés. Pablo Belmar, officier chilien mêlé à l’assassinat du fonctionnaire onusien Carmelo Soria, a si bien réussi que sa photo a longtemps été exposée sur les murs de la “salle d’honneur” du centre, à côté d’une arme offerte par Pinochet. En 1990, Roy Bourgeois, un prêtre catholique américain, assisté de religieuses et de laïques, ont créé le School of Americas Watch, un mouvement réclamant la fermeture de l’académie militaire et un changement de la politique extérieure des EtatsUnis en Amérique latine. Depuis, chaque COURRIER INTERNATIONAL N° 827 année, en novembre, des dizaines de milliers de personnes se réunissent devant les portes de l’établissement de Fort Benning, surnommé l’“école des assassins”, pour demander la fermeture, enfreignant ainsi la législation qui interdit de parler politique aux abords des bases militaires américaines. Une interdiction qui a valu à plus de 170 personnes d’être condamnées à des peines de prison. Le père Bourgeois a lui-même écopé de quatre années de prison. Mais cette forme de résistance nonviolente a eu suf fisamment de retentissement à l’échelle mondiale pour que, en 2005, le député démocrate Jim McGovern présente une proposition de loi, appuyée par 75 parlementaires républicains et démocrates, dans le but d’enquêter sur les activités de l’académie et d’y mettre un terme. Depuis le début 2006, les manifestations contre l’“école des assassins” ont pris de l’ampleur, tandis que l’Argentine, le Vene- 30 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 zuela, l’Uruguay et la Bolivie ont décidé de ne plus y envoyer leurs officiers en formation. Nilda Garré, ministre de la Défense argentine, a même déclaré que “non seulement l’Argentine n’enverrait plus de militaires à l’Ecole des Amériques, mais qu’il serait désormais illégal de le faire”. Le Chili continue, en revanche, de dépêcher ses militaires en Géorgie. Le père Bourgeois, accompagné d’une délégation du School of Americas Watch, s’apprête donc à se rendre à Santiago pour convaincre le gouvernement d’y renoncer. Pour les organisations de défense des dr oits de l’homme, il est inadmissible que le Chili reste lié à une institution responsable du meur tre, de la tor ture, de la disparition et de l’exil de milliers de Sud-Américains. Il est donc temps de prendre une décision courageuse et conséquente. Alvaro Ramis, La Nación, Santiago 709 6JUIN 44 1/06/04 19:49 Page 13 827 p.32-34 5/09/06 14:55 Page 32 asie ● A F G H A N I S TA N Un nouveau ministère du Vice et de la Vertu Près de cinq ans après le départ des talibans, cette institution de sinistre mémoire est de retour. Son rétablissement est tantôt considéré comme une mesure régressive, tantôt comme un mal nécessaire. THE HINDU Dessin d’Ajubel paru dans El Mundo, Madrid. provinces.“Nous-mêmes avons senti que l’immoralité grandissait dans la société. De plus en plus de prostitués sont arrêtés et des quantités d’alcool ont été confisquées par la police du ministère de l’Intérieur. C’est préoccupant, et nous nous inquiétons pour le peuple”, a-t-il confié. Des forces spéciales sous l’autorité du ministère de l’Intérieur existent d’ailleurs déjà depuis janvier dernier pour “combattre l’immoralité”, à grand renfort de descentes et d’arrestations. Institutions UNE MESURE QUI RENFORCE LE GOUVERNEMENT Madras DE KABOUL e spectre de la police jouant du fouet dans les rues pour faire appliquer la loi est une image communément associée au règne des talibans en Afghanistan [1996-2001]. A l’époque, le ministère du Vice et de la Vertu avait pris des décrets interdisant aux filles d’aller à l’école, aux femmes de montrer la moindre partie de leurs corps et aux hommes de se raser ou de se couper la barbe ou encore de jouer au cerfvolant et de faire de la musique. Près de cinq ans après la chute du régime, ce ministère reprend du service au sein du gouvernement de Hamid Karzai. La décision, prise en conseil des ministres, n’attend plus que le feu vert du Parlement. Cette mesure a suscité la consternation parmi les défenseurs et les militants des droits de l’homme, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Ils ont exprimé leurs craintes quant aux pouvoirs de ce département. L’ONG Human Rights Watch considère qu’il pourrait être utilisé pour faire taire des voix trop critiques et limiter davantage l’accès des femmes au travail, aux services de santé et à l’éducation. L’organisation a appelé la communauté internationale à s’engager clairement en faveur d’une sécurité durable et de la reconstruction afin d’éviter un retour aux pratiques répressives du passé. La Commission indépendante des droits de l’homme en Afghanistan a également exprimé ses inquiétudes, affirmant que ce ministère ne disposait d’aucun mandat précis. Le ministère du Pèlerinage et des Fonds religieux, qui en assurera la tu- L Rappelant par son nom le ministère pour la Promotion de la vertu et la Prévention du vice de l’époque des talibans, le nouveau Département regroupe en fait trois départements dépendant de juridictions différentes. Il s’agit du Département pour la propagation médiatique des valeurs islamiques, du Département pour la conformité aux principes islamiques, et du Département de la prédication. telle, affirme pourtant qu’il n’y a aucune raison de s’alarmer et qu’il n’y aura pas de changement de direction dans la politique menée par le gouvernement actuel. Ce ministère ne devrait pas ressembler à son prédécesseur, déclare le ministre du Pèlerinage, ajoutant que les talibans ont usé et abusé de l’islam. En réalité, le ministère du Vice et de la Vertu n’est pas apparu sous leur règne, mais en 1989 après la victoire contre les Soviétiques. Du reste, il n’a jamais été aboli par l’actuel gouvernement, mais était simplement en sommeil… jusqu’à ce jour. Son rétablissement, a expliqué Moulvi Mohammad Qasim, ministre adjoint du Pèlerinage et des Fonds religieux, au cours d’une interview exclusive, a été décidé par le président Karzai sous la pression de la population rurale et des conseils d’oulémas [dignitaires religieux] de différentes Quoi qu’il en soit, ces derniers mois, les boissons alcoolisées ou du moins la bière, dont la consommation est tolérée pour les étrangers mais interdite par l’islam et la Constitution, était vendues ouvertement dans la rue. En février dernier, la Chambre haute du Parlement exprimait ses vives inquiétudes à propos de ce qu’elle a appelé les vices moraux rampants dans le pays. Toutefois, M. Qasim évite soigneusement de préciser si les modes de vie occidentaux sont à l’origine de cette décision. Tout en soulignant que les étrangers sont soumis aux lois du pays, il déclare que les activités du ministère auront seulement un impact sur les Afghans, “afin qu’ils n’acceptent rien qui aille à l’encontre de leur culture”. Les acteurs majeurs de la scène internationale restent tout de même prudents. La Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (MANUA) fait valoir que chaque nouvel organisme doit disposer de gardefous efficaces pour empêcher les abus de pouvoir. L’Union européenne a réagi dans les mêmes termes, par le biais de son représentant spécial : Frances Vendrell a déclaré qu’il ne voulait pas se prononcer pour l’instant, tout en revenant sur la nécessité de respecter les droits prévus par la Constitution. Mais, tandis que l’UE et les Nations unies font preuve de circonspection, certains observateurs estiment que le rétablissement du ministère est une sage décision, destinée à relâcher la pression exercée par les pans les plus conservateurs de la société. Un membre d’une organisation humanitaire, qui a passé plus de dix ans dans le pays, s’étonne de l’agitation autour de cette mesure. Selon lui, le mode de vie des ressortissants étrangers a suscité une certaine consternation et l’on assiste à présent à un juste retour des choses. Ce travailleur humanitaire, qui souhaite garder l’anonymat, explique que l’actuel gouvernement a toujours dû “marcher sur la corde raide, entre le turban et le costume Armani”, et cette mesure pourrait être un instrument censé lui faciliter la tâche, une sorte de soupape de sécurité pour les opinions et pressions conservatrices. M. Qasim réfute l’argument selon lequel cette décision a été prise dans le but d’apaiser ceux qui s’inquiètent du caractère peu islamique de l’actuel gouvernement, mais a reconnu qu’elle devrait aider à redorer son image. “Le gouvernement sortira renforcé si les gens le voient occupé à diffuser le message de l’islam et de la moralité. Cela améliorera son image aux yeux du peuple”, assure-t-il. Critique à l’égard du rôle de la communauté internationale dans son pays, un jeune Afghan estime pour sa part que le gouvernement, cédant à la pression internationale, a probablement revu à la baisse ses intentions initiales bien plus conservatrices. “Je ne vois rien de nouveau dans cette mesure. Ils ont dû avoir peur et fait machine arrière.” Aunohita Mojumdar PA K I S TA N Le Baloutchistan a désormais son martyr Un ancien ministre des Affaires étrangères rend hommage au grand leader tribal provincial récemment liquidé par l’armée. a province du Baloutchistan, dans le sudouest du Pakistan, est en pleine tragédie après la mort [le 26 août] de l’une des dernières figures historiques du pays, victime, semble-t-il, d’un assassinat ciblé ordonné par le général Musharraf. Quelle terrible contradiction, de la part d’un dictateur militaire sans légitimité, que de prétendre tuer au nom de l’Etat ! Nawab Akbar Bugti exerçait son autorité de chef tribal sur environ 200 000 hommes et il les dirigeait avec un savant mélange de générosité et de cruauté. Homme de parole, il s’était fait autant d’amis L fidèles que d’ennemis jurés. Au cours de sa carrière politique, il fut ministre de l’Intérieur à la fin des années 1950, puis gouverneur en 1973 et enfin ministre en chef de sa province de 1989 à 1990. Nawab Akbar Bugti ne prônait pas le séparatisme pour le Baloutchistan. Mais l’autonomie et l’honneur de sa province étaient pour lui des priorités. En tant que ministre de l’Intérieur, il fut l’artisan du rachat, en 1958, de l’enclave côtière de Gwadar au sultanat d’Oman. Mais il s’opposait, paradoxalement, aux projets de construction d’un très grand port à cet endroit, dans la mesure où l’afflux prévisibles de Pakistanais d’autres régions aurait eu pour conséquence de rendre les Baloutches minoritaires sur leur propre territoire. A la fin des années 1980, COURRIER INTERNATIONAL N° 827 il fut un ministre en chef de la province sévère mais juste. A travers ses nombreuses protestations contre l’accaparement de la rente énergétique par Islamabad, les trop nombreux cantonnements militaires, l’indifférence des autorités dans l’affaire du docteur Shazia Khalid [jeune médecin de la région violée par des militaires en 2005], les élections truquées, il dénonçait tous les symptômes du mal profond qui ronge le Pakistan. Musharraf n’a pu se débarrasser de Bugti que grâce à ses hélicoptères de combat, mais il n’a pas eu pour autant le dessus. Car il a ainsi créé un martyr, une légende qui sera bientôt érigée en symbole de la fierté, de l’honneur et de la dignité des Baloutches. Le héros à terre s’est relevé dans la mort, don- 32 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 nant naissance à une épopée. A présent, le Baloutchistan bout de rage. Le pays entier est en deuil et vit dans la crainte de voir éclater une insurrection massive dans la plus vaste et la plus fière des provinces pakistanaises. Les citoyens restent pourtant léthargiques face à la perte de leurs droits politiques, sous le joug d’une junte militaire qui s’autorenouvelle et fait du Pakistan un Etat sécuritaire méprisant leur bien-être et leur dignité. Nawab Bugti avait commis un crime : celui de rester debout et de se faire entendre. Il a mérité en mourant une place d’honneur à laquelle ne pourra jamais prétendre la garde prétorienne meurtrière qui dirige ce pays sous la menace des armes. Sardar Aseff Ahmad Ali, The Nation, Lahore 827p33 4/09/06 17:17 Page 33 T U R K M É N I S TA N Ah, ces junkies ! Un site d’opposition décrit la sombre réalité sociale de la dictature GÜNDOGAR www.gundogar.org es chiffres officiels n’existent pas, mais l’augmentation de la mortalité, notamment par suicide chez les jeunes, et des vols avec effraction indique que le pays est en train de se noyer dans un tsunami narcotique. D’ailleurs, aujourd’hui, jamais des parents ne laisseraient leur fille se marier sans que le fiancé fournisse une attestation de santé signée par un médecin spécialisé dans la dépendance à la drogue. Le junkie turkmène commence en effet par vider sa propre maison en vendant ou en troquant tout ce qui peut l’être. Puis il passe à un stade supérieur et dépouille les parties communes des immeubles. Des milliers de bâtiments sont ainsi éventrés, et des quartiers entiers n’ont plus le téléphone parce que des toxicomanes ont littéralement déraciné les câbles. Mais ils ne s’arrêtent pas là… A la tombée de la nuit, les maraudeurs drogués déterrent les tombes “fraîches” pour s’accaparer les dents en or des défunts. Kerim N., de Dachogouz [près de la frontière avec l’Ouzbékistan], a récemment perdu sa sœur : “Comme il se doit,au quarantième jour après les funérailles, nous nous sommes réunis sur sa tombe pour lui rendre hommage. En voyant sa sépulture profanée, nous avons reçu un énorme choc. L’un de mes frères a découvert le corps de notre sœur… décapité ! S’ils sont pressés, ou si les couronnes en or ne se démontent pas facilement, ces vandales coupent carrément la tête.” A Turkmenabat [deuxième ville du pays, anciennement Tchardjou], le pillage de tombes ressemble à une véritable industrie. “Pour les junkies, tout a de la valeur, s’indigne une habitante. Ils revendent même, devant l’entrée du cimetière, les bouquets de fleurs déposés par les familles !” Une autre femme raconte, inconsolable : “J’ai payé 10 millions de manats [environ 1 500 euros] pour les funérailles d’une parente, et 9 millions supplémentaires pour la sépulture. Je suis infirmière et je gagne seulement 1 300 manats par mois [20 centimes d’euro]. Je me suis donc endettée jusqu’à la fin de mes jours ! Et aujourd’hui je découvre que la tombe a été dévalisée, que les dalles de marbre et le corps ont disparu !” Le pillage est devenu un véritable fléau. L’administration des cimetières envisage d’installer des projecteurs pour surveiller les sépultures durant la nuit, et la police mène des raids musclés contre les profanateurs. Mais l’ampleur du phénomène dépasse largement ces mesures cosmétiques. Le chômage, la drogue, le désœuvrement de la jeunesse… Tant que l’Etat n’élaborera pas un programme de lutte contre la drogue et la criminalité, la situation restera la même. Et les morts souffriront autant que les vivants. ■ L COURRIER INTERNATIONAL N° 827 33 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 827 p.32-34 5/09/06 14:57 Page 34 asie CHINE CAMBODGE Un mémorial pour les morts anonymes Les médias font enfin leur travail Trente ans après le terrible tremblement de Tangshan, les noms des victimes vont pouvoir sortir de l’oubli grâce à un monument. Pour la première fois, la Chine s’écarte du culte des héros déifiés pour honorer de simples citoyens. ZHONGGUO XINWEN ZHOUKAN Pékin e “mur des larmes”, bâti à Tangshan [ville du Hebei, à 200 kilomètres à l’est de Pékin] pour commémorer les victimes du grand tremblement de terre du 28 juillet 1976, place pour la première fois sous le regard du grand public les images de simples quidams. C’est le groupe Huaying, du Hebei, qui a entrepris sa construction dans le parc du lac Méridional. “Donner une demeure aux 240 000 âmes défuntes”, telle est la volonté du groupe Huaying. En fait, beaucoup de pays dans le monde ont inscrit sur des monuments aux morts ou dans des mémoriaux les noms de citoyens ordinaires décédés dans des catastrophes, afin de rappeler ces événements et d’alerter l’opinion. A chaque date anniversaire, nombreux sont ceux qui viennent déposer des fleurs et se recueillir devant ces noms. Ainsi, à Washington, sur le mur de granit noir du Vietnam Veterans Memorial conçu par Maya Ying Lin (fille d’Américains d’origine chinoise), les noms de tous les soldats décédés au combat sont gravés les uns à côté des autres. Ce monument jouit désormais d’une renommée mondiale. Au Japon, ce sont les noms des 237 062 victimes du bombardement nucléaire qui sont écrits sur les murs commémoratifs du parc de la Paix, à Hiroshima. L UNE BRÈCHE OUVERTE DANS LA CULTURE CHINOISE ANCIENNE Chaque victime ordinaire mérite qu’on se souvienne d’elle, car ce sont les individus qui font un peuple et un pays. Respecter tous les individus, qu’ils soient de haut rang ou de basse condition, est un élément fondamental qui différencie nos sociétés modernes des sociétés anciennes. Mao Tsé-toung s’inscrivait dans la même ligne lorsqu’il critiquait l’époque des vingtquatre dynasties comme une période privilégiant les monarques et les hauts dignitaires, et où il n’y avait pas de place pour le commun du peuple. Parallèlement à la construction du “mur des larmes” de Tangshan, un membre de la conférence consultative politique du Hebei a proposé la publication d’une liste des “disparus dans le tremblement de terre de Tangshan”. Cette proposition, au même titre que l’édification de ce mur, constitue un précédent en matière de commémoration de gens ordinaires. Il s’agit là d’une véritable brèche ouverte dans la culture chinoise ancienne et d’une réelle nouveauté. Trente ans après la catastrophe, le service des archives de la ville de Tangshan a commencé par rechercher, de façon systématique, des documents sur chaque disparu. Avec le progrès social, Dessin d’Andrea Deszö paru dans The New York Times Book Review, Etats-Unis. ■ Bilan Le nombre de personnes ayant disparu lors du séisme de Tangshan, en 1976, s’élève à 240 000 selon les sources officielles de 1979. Mais, selon des sources scientifiques, ce chiffre dépasserait les 600 000. Quoi qu’il en soit, il est certain que cette catastrophe reste l’une des plus meurtrières de l’Histoire. Le cataclysme, qui a suivi de peu la mort du populaire Premier ministre Zhou Enlai, fut vécu par les Chinois comme un signe annonciateur de la disparition du Grand Timonier. le respect de chaque vie obtient peu à peu l’attention qui lui est due. L’esprit de Tangshan doit dépasser le stade local pour rayonner dans tout le pays, en particulier en direction des régions souvent touchées par les drames miniers.Tous les noms de ces citoyens morts sans bruit doivent être conservés et inscrits sur des stèles érigées en leur honneur. Il ne faut pas que les dédommagements financiers soient prétexte à laisser ces événements sombrer dans l’oubli. Cela doit constituer un maillon indispensable du règlement des différents dossiers de ces catastrophes. Ainsi, cela contribuera à éveiller des sentiments d’humanité et de compassion dans l’ensemble de la société et à freiner le culte rendu au PIB. Ce n’est qu’ainsi que l’on pourra progresser encore vers une société “plaçant l’homme en son centre”. Pour terminer, il convient d’évoquer le problème financier que pose ce “mur des larmes”. Car l’inscription des noms est payante : elle coûte 1 000 yuans [100 euros] sur la face avant du mur, et 800 yuans sur la face arrière. Or il est bien évident que les familles de disparus vivant dans des conditions difficiles ne peuvent se permettre de débourser de telles sommes. C’est la raison pour laquelle, à ce jour, seuls un peu plus de 10 000 noms ont été gravés. C’est vraiment regrettable ! Mais l’on ne peut pas se montrer trop exigeant, et il est inévitable que des problèmes financiers surgissent quand on confie à une société privée d’envergure limitée le soin de s’occuper d’une affaire aussi importante. Une tâche si imposante devrait être supervisée par le gouvernement, lequel devrait garantir la gratuité des inscriptions. En raison du nombre très important de morts, il conviendrait que chaque disparu puisse avoir son nom mentionné sur le monument, comme cela se fait partout ailleurs dans le monde. Cette proposition pourra-t-elle être retenue par la municipalité de Tangshan ?… Ma Licheng RESPONSABILITÉS Un secret vieux de trente ans CHINE Tangshan Pékin HEBEI 0 Golfe du Bohai 500 km ■ Le 28 juillet 1976 au matin, la ville de Tangshan, dans la province du Hebei, à 200 kilomètres à l’est de Pékin, connaissait l’un des tremblements de terre les plus meur triers de tous les temps, avec plus de 240 000 victimes. Or il apparaît aujourd’hui que de nombreux signes annonciateurs avaient été détectés, notamment par la population locale, mais que les autorités centrales n’ont pas réagi à temps. Ce secret a été révélé en mai 2005 par un écrivain originaire de Tangshan, Zhang Qingzhou, et publié par le magazine Baogao Wenxue. D’après cet écrivain, le district de Tangshan comptait alors 85 points d’observation de l’activité sismique, et toutes les stations avaient rapporté une activité anormale à divers degrés annon- COURRIER INTERNATIONAL N° 827 34 çant “un tremblement de terre à venir à court terme”. Son livre, écrit dès l’année 2000, a été retiré des presses après intervention de l’Institut national de sismologie. Le webzine hongkongais Yazhou Shibao Zaixian ajoute une interprétation très politique de l’affaire. Pour lui, l’atmosphère délétère de l’époque a largement contribué à ce que les conséquences de cette catastrophe ne soient pas atténuées par l’intervention des autorités. A Pékin, Mao se mourait et la bande des Quatre vivait ses derniers mois au pouvoir. Aussi faudra-t-il attendre le retour de Deng Xiaoping au pouvoir pour que le nombre des victimes du tremblement de terre de Tangshan soit connu. Avec trois ans de retard… DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 lors que l’instruction du procès des anciens responsables khmers rouges vient de débuter, les médias du pays commencent à s’emparer du sujet. Après vingt ans d’un relatif silence, quelques articles ou quelques heures de programme y sont régulièrement consacrés. Les radios se montrent les plus dynamiques, certaines ayant créé des programmes spéciaux. La plus active est sans conteste Radio 102, la station du Women Media Center, qui diffuse depuis trois mois une émission hebdomadaire grâce au soutien de l’organisation américaine Open Society Initiative. Au programme de chacune des 24 émissions prévues : un invité, un reportage ou un portrait et, surtout, les appels des auditeurs invités à participer et à poser des questions. “Notre émission est comme un compte à rebours jusqu’au début des audiences. Nous essayons de mobiliser les gens pour qu’elles se tiennent le plus rapidement possible”, explique Chea Sundaneth, directrice du Women Media Center. Côté presse écrite, seul le Rasmey Kampuchea, un des journaux les plus populaires du pays, fait l’effort de tenir une chronique deux fois par semaine sur les Khmers rouges. Sarak Mony, chef du bureau de la rédaction, explique ce que l’imminence du jugement des responsables khmers rouges a entraîné comme changement dans la façon de traiter le sujet. “Auparavant, il nous arrivait de parler du régime khmer rouge, mais nous nous fondions sur des documents d’Etat datant des années 1980. Depuis la mise en place des chambres extraordinaires chargées de juger les exactions commises durant le régime du Kampuchéa démocratique, notre but est d’informer les lecteurs pour qu’ils comprennent la nécessité de ce procès et l’importance de leur participation. Mais nous prenons bien garde à ne pas attiser la colère ou l’esprit de vengeance”, explique-t-il. Ce responsable du plus grand journal cambodgien regrette néanmoins qu’aucune formation n’ait été prévue pour les journalistes afin de les aider à comprendre la procédure. Malgré l’absence de formation spécifique, la seule perspective du procès aurait déjà permis d’améliorer le traitement des sujets sur le régime khmer rouge, selon Youk Chhang, directeur du centre de documentation sur le génocide, le DC-Cam. L’approche journalistique serait plus professionnelle, davantage attachée aux faits. “On ne voit presque plus de sujets biaisés par la politique ou la subjectivité de l’auteur.Les journalistes semblent désormais prendre la peine de se fonder sur des documents de référence”, explique-t-il. Il fait remarquer néanmoins que les chaînes de télévision, un des vecteurs d’information les plus efficaces pour pénétrer dans les foyers, sont encore à la traîne. “Les chaînes de télévision n’ont créé aucune émission spéciale et se contentent de suivre l’actualité”, regrette-t-il. Chheang Bopha, Cambodge Soir, Phnom Penh A 709 6JUIN 44 1/06/04 19:49 Page 13 *827 p36 5/09/06 14:01 Page 36 asie JAPON Quand l’extrême droite terrorise les politiques L’attentat contre la maison d’un député rappelle que les ultranationalistes restent dangereux. Pas question pour eux d’accepter les critiques visant la gloire passée du pays. “KYÔHAKU” LA MENACE Dessin de No-río, ASAHI SHIMBUN Tokyo l y a quelques années, je m’étais rendu au “Seizo kaikan” [maison de Seizo], à Tsuruoka, fief de Koichi Kato, l’ex-secrétaire général du Parti libéral-démocrate (PLD), afin d’y couvrir la campagne électorale. Construit, en 1961, en hommage à son père, Seizo, ce pavillon faisait aussi office de salle de réunion politique. Dans la soirée du 15 août 2006, l’édifice a été réduit en cendres, en même temps que la maison familiale de M. Kato, située juste à côté. Un militant d’extrême droite les avait aspergés d’essence et incendiés. Après avoir tenté de se suicider en s’ouvrant le ventre, l’homme a été hospitalisé. La mère de M. Kato, âgée de 97 ans, qui vivait dans la maison, a eu la vie sauve car elle se promenait à ce moment-là. Ces dernières années, M. Kato a beaucoup critiqué le rôle joué par le sanctuaire Yasukuni [où sont honorés les soldats morts pour la patrie, y compris les criminels de guerre]. Insistant sur l’importance des relations du Japon avec la Chine, il affirmait clairement son opposition au pèlerinage qu’y effectuait le Premier ministre, Junichiro Koizumi. M. Kato est également l’un des piliers du groupe de parlementaires qui prônent la construction d’un nouveau monument national dédié aux personnes mortes pour la nation. Le choix du 15 août – jour de la commémoration de la reddition du Japon en 1945 – pour incendier sa maison montre qu’il s’agit d’un acte d’intimidation caractérisé. M. Kato ne s’est pas laissé impressionner pour autant, décidant de mettre sur pied un cercle de réflexion sur l’Asie au sein du PLD. Continuer à agir en étant conscient que sa famille pourrait en payer le prix est plus facile à dire qu’à faire. LE MOT DE LA SEMAINE Aomori. I LE CURIEUX SILENCE DU PREMIER MINISTRE KOIZUMI Le lendemain de l’incendie, Yohei Kono, le président libéral-démocrate de la Chambre des représentants, a téléphoné à M. Kato pour lui adresser un message de sympathie. Bien qu’ils n’aient jamais entretenu de relations amicales, ils partagent des opinions très similaires sur Yasukuni et sur la politique à l’égard de la Chine. Lors de la cérémonie nationale en l’honneur des morts de la Seconde Guerre mondiale, le 15 août, M. Kono a notamment affirmé qu’il fallait “éviter toute ambiguïté sur la responsabilité des dirigeants responsables de la guerre quand on songe à tous ces jeunes gens pleins d’avenir qui se sont sacrifiés en croyant au ‘réveil’ d’un nouveau Japon et en espérant qu’ils en constitueraient la base fondatrice”. Il s’en est ainsi pris au Premier ministre, qui a tendance à s’apitoyer sur le sacrifice des kamikazes, lui reprochant ses visites au sanctuaire Yasukuni. ■ MM. Kato et Kono partagent une expérience curieuse. En 1963, lorsque le père du second, Ichiro, était ministre de la Construction, sa résidence avait été incendiée. Ce crime avait également été perpétré par des militants de l’extrême droite qui lui reprochaient depuis longtemps sa tendance “procommuniste”. Ichiro Kono avait été le principal artisan de la normalisation des relations entre Tokyo et Moscou. L’un des incendiaires se nommait Shusuke Nomura. Après avoir purgé sa peine de douze ans, il avait perpétré un attentat contre l’organisation patronale Keidanren, en 1977, avant de se suicider par balle, en 1993, lors d’un entretien avec le PDG de l’Asahi Shimbun, au siège du journal à Tokyo. Le terrorisme n’est donc pas seulement une caractéristique d’avantguerre : il a aussi sévi après la guerre. Si les extrémistes de gauche ont eu leur période de violence, l’extrême droite n’est pas en reste. En 1960, Inejiro Asanuma, premier secrétaire du Parti socialiste, a été poignardé par un jeune militant de 17 ans alors qu’il prononçait un discours à l’auditorium de Hibiya, à Tokyo. Un an plus tard, un attentat de l’extrême droite a visé le domicile de Hoji Shimanaka, PDG de la maison d’édition Chuokoron, tuant sa femme de ménage et blessant grièvement sa femme. En 1987, le jour de la fête de la Constitution, les locaux de l’Asahi Shimbun, à Osaka, ont été attaqués, un journaliste a été tué et un autre blessé par des chevrotines.Tous ces actes visaient la liberté d’expression. Récemment encore, le pays a connu d’autres actes d’intimidation. En janvier 2005, deux cocktails Molotov ont visé l’entrée du domicile de Yotaro Kobayashi, président du Nouveau Comité d’amitié sino-japonaise du XXIe siècle (et aussi président de Fuji Xerox). Peu avant, il avait déclaré à propos du pèlerinage du Premier ministre à Yasukuni : “Personnellement, j’aimerais qu’il l’arrête.” En juillet 2006, un cocktail Molotov a été lancé dans l’entrée du quotidien Nihon Keizai Shimbun, juste après la publication d’un scoop révélant l’existence d’une note de l’ancien intendant principal de l’empereur Hirohito selon laquelle l’ex-souverain n’appréciait pas le transfert des cendres de criminels de guerre à Yasukuni. Le but recherché de ces actes est de créer un climat où il serait difficile de s’opposer à une visite au sanctuaire. Il y a bientôt cinq ans, les attentats du 11 septembre ont détruit les tours du World Trade Center à NewYork. En réponse à “la guerre contre le terrorisme” décrétée par le président Bush, M. Koizumi a envoyé les Forces d’autodéfense en Irak. Alors que la “lutte contre le terrorisme” caractérise l’ère Koizumi, le Premier ministre ne devrait-il pas lutter contre le terrorisme qui nous touche de près, celui de l’extrême droite ? En dépit des menaces pesant sur M. Kato, personnage qui a occupé les postes de secrétaire général du gouvernement et du PLD, ni le Premier ministre ni l’actuel secrétaire général du gouvernement, Shinzo Abe [favori pour succéder à M. Koizumi au poste de Premier ministre fin septembre, voir CI n° 826, du 31 août 2006], n’ont condamné cet attentat. Ils n’ont pas évoqué un renforcement de sa sécurité, ni adressé un mot au pays. Certes,M.Koizumi était en vacances, et M. Abe, libéré des conférences de presse habituelles, était très affairé à préparer sa campagne pour se faire élire à la présidence de son parti. Cela ne les empêchait pourtant pas de faire une déclaration à la presse. Il est étonnant de voir que, plus de dix jours après l’attentat, M. Kato n’a reçu aucune parole de sympathie de la part de ces deux politiciens. C’est une question non pas de sentiment, mais de devoir pour des hommes qui occupent de telles fonctions. On peut se demander si ce silence n’équivaut pas à une approbation tacite de l’acte terroriste. Je ne doute pas une seconde que leur absence de réaction soit calculée, mais cela n’est pas digne de politiciens qui se targuent de “lutter contre le terrorisme”. Yoshibumi Wakamiya COURRIER INTERNATIONAL N° 827 36 Réactions Le Premier ministre Junichiro Koizumi est finalement sorti de son silence le 28 août, soit presque deux semaines après l’attentat. “On ne peut accepter aucune violence exercée contre la liberté d’expression”, a-t-il notamment déclaré à des journalistes qui l’interrogeaient à ce sujet. Le chef du gouvernement a cependant rejeté l’idée selon laquelle ses visites au sanctuaire Yasukuni favorisent la montée du sentiment nationaliste. De son côté, l’incendiaire Masahiro Horikome, cadre d’une organisation ultranationaliste, est sorti de l’hôpital le 29 août. Il a reconnu qu’il avait mis le feu à la maison de M. Kato en raison des critiques que ce dernier avait formulées à l’égard du sanctuaire, symbole du militarisme japonais d’avant-guerre. DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 ela se passait le 15 août, jour anniversaire de la capitulation japonaise. Un militant d’extrême droite de 65 ans, que le député conser vateur Kôichi Katô indisposait par son hostilité aux visites du Premier ministre au sanctuaire Yasukuni a brûlé le domicile de Katô à Tsuruoka, dans le nord de l’archipel, et tenté de mettre fin à ses jours. Avant de passer à l’acte, le vieil activiste se serait offert un modeste festin, un bol de riz à la viande de bœuf ; il ne lui restait en poche, au moment de l’attentat, que l’équivalent de 3 euros. C’est du moins ce que rappelle Kôichi Katô dans un texte publié depuis sur son site Internet. Quelle solitude peut-elle donc pousser un pauvre bougre à commettre un tel acte ? se demande le député. Au-delà de la dimension strictement politique, il insiste dans ce texte sur l’anomie dans laquelle est aujourd’hui plongée la société japonaise, situation qui amène les plus fragiles à “disjoncter” de façon solitaire ou collective. En bon conser vateur, il déplore le délitement du lien social et l’excès de liber té qui en résulte. En homme politique lucide, il constate que le Japon, engagé désormais dans “une légère pente, inclinée à 0,8 degré”, présente le risque, si rien n’est fait, de dégringoler sans que personne puisse l’arrêter – à l’instar des années noires d’avant-guerre. De fait, l’ère Koizumi aura vu émerger, via en particulier le Net comme espace cathartique carburant au ressentiment, une culture de la menace. Avec, pour cible privilégiée, tous ceux qui, célèbres ou anonymes, de droite ou de gauche, affirment leurs réserves à l’égard du nationalisme et des politiques qui en découlent. La montée d’une telle culture le montre assez : au Japon aussi, la fracture sociale est en train de produire ses néfastes effets. C Kazuhiko Yatabe Calligraphie de Kyoko Mori 709 6JUIN 44 1/06/04 19:49 Page 13 827p38-40 5/09/06 14:36 Page 38 m oye n - o r i e n t ● IRAN Inquiétude ISRAËL Nasrallah veut sauver sa tête Le chef du Hezbollah a exprimé ses regrets publiquement pour avoir poussé à la guerre. Ce faisant, il espère que les Israéliens accepteront de négocier et lui laisseront la vie sauve, estime Yediot Aharonot. YEDIOT AHARONOT (extraits) Tel-Aviv es orientalistes et autres spécialistes du monde arabe n’en ont tout simplement pas cru leurs oreilles : un chef politique arabe reconnaît avoir commis une grave erreur et exprime ses regrets pour la défaite dont il s’est rendu responsable. Or c’est bien ce qui s’est passé. Le chef du Hezbollah, l’irréductible organisation fondamentaliste chiite, s’est exprimé comme n’importe quel dirigeant libéral-démocrate occidental en reconnaissant ses erreurs [avoir enlevé deux soldats israéliens], en exprimant ses regrets et en présentant ses excuses. “Quelle sera la prochaine étape ?” se demandent avec un certain cynisme plusieurs médias arabes. “Va-t-il présenter ses excuses à Israël, voire demander à rencontrer le Premier ministre, Ehoud Olmert ?” L INSCRIT SUR LA LISTE DES PERSONNES À ABATTRE Ce “discours du regret”, comme on l’appelle désormais, n’a pourtant rien de surprenant. En prononçant des paroles qui s’adressaient également aux dirigeants occidentaux, le cheikh Hassan Nasrallah vient de lancer sa nouvelle campagne, celle qui vise à rendre sa liberté de mouvement à un Nasrallah réduit au rang de fugitif, en échange de la libération des deux soldats israéliens capturés début juillet, Ehoud Goldwasser et Eldad Regev. Du fond de leur bunker souterrain, quelque part dans Beyrouth, Nasrallah et ses acolytes tentent de reprendre la main par rapport à la question qui préoccupe le plus l’opinion israélienne : le sort des militaires capturés. Cette tentative de reprendre l’avantage en jouant sur les nerfs de la société israélienne passe par une campagne parfaitement organisée, où chaque geste répond à des présupposés quant à l’assurance des Israéliens. Une des questions qui animent sans doute le plus les discussions entre les dirigeants du Hezbollah coincés dans leur bunker, c’est le prix que la société israélienne est prête à payer pour que les deux soldats enlevés reviennent à la maison. Le Hezbollah demandera la libération des prisonniers libanais et palestiniens. Mais, avant tout autre chose, il conditionnera tout accord sur les otages à un engagement d’Israël à ne pas attenter à la vie de Nasrallah, l’ennemi le plus déterminé d’Israël depuis des années. Nasrallah a été inscrit sur la liste des personnes à abattre le 12 juillet 2006, lorsqu’on a appris l’enlèvement de nos deux soldats. Jusqu’alors, il se sentait suffisamment en sécurité pour Dessin d’Astromujoff paru dans La Vanguardia, Barcelone. apparaître en public et ne pas craindre une liquidation ciblée. L’équilibre de la terreur établi par son organisation reposait aussi sur la menace de tirs de roquettes sur les villages de Galilée. Mais, maintenant qu’il est à terre, le Hezbollah ne dispose plus de ses fameuses “armes du Jugement dernier”, et Nasrallah va plus que probablement utiliser la carte des soldats comme monnaie d’échange. Les contacts intensifs noués avec les Européens et les messages diffusés dans les médias arabes et libanais sont en fait destinés aux citoyens israéliens. Ils témoignent du désir de Nasrallah de s’assurer qu’Israël acceptera de payer le prix de Regev et de Goldwasser. Par ailleurs, Nasrallah a besoin d’un accord rapide avec Israël, qu’il puisse présenter à nouveau aux opinions arabe et libanaise comme une “victoire divine”. Cette nouvelle campagne du Hezbollah bénéficie déjà du concours de plusieurs Etats européens, à commencer par l’Allemagne et l’Italie, que Nasrallah voudrait voir se porter garantes de son intégrité physique face à la volonté israélienne de le tuer. Même si Nasrallah ne l’admettra jamais publiquement, c’est son sort qui est l’enjeu réel des développements politiques. Il est parfaitement conscient qu’il reste dans le viseur des Israéliens et qu’il continuera à le rester tant qu’il n’y aura aucune négociation. C’est pour cela qu’il veut impliquer les Européens, seule garantie pour lui de ne pas passer le restant de sa vie à errer de bunkers en tunnels. Sans accord avec les Israéliens et les Européens, pour Nasrallah, c’en sera fini des discours publics à Beyrouth, des visites dans son village natal de Bazourieh [près de Tyr] et, surtout, de ses vols en première classe à Damas et à Téhéran. Moshé Elad IRAN Le mérite de l’autocritique Que le chef du Hezbollah libanais et fidèle allié du régime iranien avoue publiquement ses erreurs est du jamais-vu à Téhéran. Aucun leader iranien n’a jamais osé l’autocritique. ien que Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah libanais, soit un adepte du régime idéologique officiel qui règne sur l’Iran, l’environnement politique et religieux diversifié du Liban fait de lui un homme très différent des responsables politiques et religieux de l’Iran. Je n’ai pas souvenir, depuis ces vingt-sept dernières années, qu’un seul des décideurs iraniens ait été prêt à reconnaître d’une manière transparente que ses décisions avaient été erronées, même si celles-ci avaient eu des conséquences néfastes pour le pays. C’est pour cette raison que beaucoup en Iran sont étonnés et admirent la franchise de Nasrallah quand il juge l’enlèvement des deux soldats israéliens comme une erreur. Ce n’est pas non plus sans raisons que les médias conser vateurs de la République islamique censurent cette partie de ses propos où il dit ne pas avoir mesuré la réaction destructrice d’Israël. La B COURRIER INTERNATIONAL N° 827 question n’est pas de juger les propos de Nasrallah. Il s’agit ici du devenir de notre pays, l’Iran, que cer tains veulent, en falsifiant les réalités du monde qui nous entoure, mener vers l’abîme. Que la population soit avertie ou non n’a peut être pas d’importance dans notre pays, car elle n’influe pas sur l’évolution des affaires. Mais l’inconscience de nos dirigeants quant aux conséquences de leurs décisions est catastrophique. Nasrallah, sans le vouloir, a fourni l’alibi nécessaire à Israël pour faire du sud du Liban un champ de ruines. Même s’il a qualifié cette guerre de victoire historique, ces destructions l’ont conduit vers un discours différent. Que ce constat de la part de Nasrallah serve donc d’aver tissement à nos décideurs, même si le quotidien conser vateur Keyhan n’a pas hésité à démentir ses propos à sa place ! Je crains que, à la suite de décisions erronées, notre pays ne soit un jour réduit en ruines sous les bombes et que, du haut des décombres, quelques-uns, devant un par terre d’hommes brisés et affamés, ne crient victoire. Ahmad Zeidabadi, Rooz, Amsterdam 38 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 Contrairement à la propagande officielle, les Iraniens craignent les sanctions des pays occidentaux. lors que la question du nucléaire iranien entre dans son étape décisive, des signes d’inquiétude apparaissent chez de nombreux citoyens ordinaires d’Iran. Le gouvernement et certains milieux sont convaincus que ce programme nucléaire est un “symbole de fierté nationale”. Mais les observateurs contestent cette interprétation, qui est une fabrication née du monopole que le gouvernement exerce sur la diffusion des informations et des entraves qu’il impose à tout débat public libre. Indépendamment de ce que les Iraniens pensent de ce projet, une grande partie d’entre eux s’inquiètent des sanctions économiques et de la possibilité d’une offensive militaire étrangère. La plupart des gens ont cru que l’esprit pragmatique du régime allait le pousser vers un compromis historique. Mais les prises de position vagues et contradictoires de la République islamique sur un arrêt possible de l’enrichissement de l’uranium ne visaient pas seulement à diviser les grandes puissances, elles ont également accru la détresse de la société. Le gouvernement d’Ahmadinejad, bien qu’il soit le représentant des islamistes extrémistes, ne cherche pas à lui rendre hostiles les classes moyennes et démunies, majoritaires en Iran. La réalité est qu’Ahmadinejad s’est toujours présenté comme soucieux de l’amélioration des conditions de vie des pauvres, se voulant le protecteur de la stabilité économique permettant le développement des classes moyennes. Cela afin de s’attirer leur soutien ou, du moins, de les empêcher de pencher du côté de l’opposition. C’est pour cette raison que, chaque fois que son gouvernement agit d’une manière radicale, il prend automatiquement une décision dans le sens contraire pour ne pas attiser l’inquiétude de la majorité modérée iranienne. Les médias gouvernementaux essaient ces joursci de minimiser la possibilité et les conséquences des sanctions économiques. Mais le gouvernement est obligé de se montrer plus tranché dans sa politique, et c’est justement cette radicalisation qui provoque l’inquiétude. BBC Persian, Londres A W W W. Toute l’actualité internationale au jour le jour sur courrierinternational.com 827p38-40 5/09/06 14:37 Page 39 LIBAN On entend maintenant d’autres voix chiites Le Hezbollah a du mal à transformer son “succès” militaire en victoire politique. Et plusieurs voix chiites émergent pour dénoncer son emprise. AL-HAYAT (extraits) Londres e s “ va i n q u e u r s ” d e l a dernière guerre libanaise [le Hezbollah] affichent une fébrilité qui normalement est le propre des vaincus. Ils s’efforcent de nous convaincre que ce sont eux qui ont gagné la guerre mais que ce ne sont pas eux qui l’ont commencée, qu’ils ne préparent pas – malgré les apparences – un coup d’Etat [contre le gouvernement libanais] et qu’ils ne sont pas une excroissance politique de la Syrie et de l’Iran. Fébrilement, ils s’en prennent aux intellectuels et les envoient aux “poubelles de l’Histoire”. L’un d’eux s’est d’ailleurs demandé où se situaient “ces poubelles de l’Histoire”, afin de ne pas se perdre en chemin. Ils s’acharnent sur les Arabes, les Européens et la communauté internationale – tout en réservant la part du lion de leurs attaques à la France, qui aura la part du lion dans les forces de protection du Liban. Tout cela fait penser à quelqu’un qui se cogne la tête contre le mur et tente de nier la réalité, une réalité qui mériterait pourtant que le Hezbollah en prenne acte pour l’analyser sérieusement et pour se demander si cela valait bien la peine de mener une guerre excessive qui accouche de si L peu de résultats politiques. Et voici que des voix chiites courageuses et respectables commencent à se faire entendre pour poser des questions et semer le doute. Après le journaliste Jihad Al-Zein, l’éditeur Luqman Slim, l’universitaire Mona Fayad [voir CI n° 825, du 24 août 2006], le cheikh Hani Fahs et d’autres encore, c’est le mufti [chiite] de Tyr, Ali Al-Amin, qui a remis les pendules à l’heure en insistant sur la nécessité d’une “présence totale” de l’Etat et sur la “libanité totale” des chiites. Pour lui, les problèmes politiques et sociaux ne se résolvent que pacifiquement et par étapes, sous la conduite d’un Etat assuré de détenir le monopole de la violence. Et, mieux que Seymour Hersh [reporter vedette du magazine The NewYorker] et d’autres “stratèges” internationaux, le mufti Ali Al-Amin connaît la cruelle situation de sa région. Il sait que ce n’est pas parce que la victoire israélienne est moins écrasante que d’habitude que l’on peut conclure hâtivement à une “victoire sans précédent” du Hezbollah. Il sait que la douleur, la souffrance, le calvaire de cette guerre auraient pu être évités. Il n’a pas voulu faire comme d’autres et mettre la mort et la désolation au service de la “victoire”, mais a préféré dire les choses telles qu’elles sont : ce qui vient de se produire est une catastrophe. Hazem Saghieh V E R B AT I M Les chiites s’opposent à l’extrémisme ■ Le mufti de Tyr, Ali Al-Amin, a participé à la fondation du Hezbollah en 1983. Mais, dès le milieu des années 1980, il avait commencé à prendre ses distances avec cette organisation. Aujourd’hui, il en est l’un des pourfendeurs les plus remarqués sur la scène chiite libanaise. Le grand quotidien beyrouthin An-Nahar a ainsi pu titrer : “Ali Al-Amin dénie au mouvement Amal [chiite modéré] et au Hezbollah le droit de parler au nom de tous les chiites.” Il a par ailleurs estimé, dans les colonnes de ce même journal, que ce n’était pas à tel ou tel groupe de défendre la souveraineté du pays, mais à l’Etat, qui représente tous les citoyens sur une base d’égalité confessionnelle. Invité par la chaîne libanaise LBC, il s’en est pris aux dirigeants du Hezbollah. “Ils ne sont pas les propriétaires exclusifs de notre pays. Qu’ils viennent se mettre d’accord avec les autres composantes de la société sur la meilleure façon d’agir, au lieu d’exiger que tout le monde s’aligne sur leurs décisions.” Il n’épargne pas non plus “certains leaders du mouvement Amal, qui ont renoncé à jouer leur rôle d’élément modérateur dans l’espoir d’obtenir des postes”. “Alors que la modération est une idée dominante parmi les chiites, nous avons mis tous nos œufs dans le même panier, celui de l’extrémisme et de la guerre”, déploret-il, avant de rappeler que les chiites “constituaient par le passé le groupe confessionnel le plus engagé dans la lutte pour un Etat fort et unitaire. Aujourd’hui, alors que cet objectif est partagé par d’autres, comment les chiites pourraient-ils ne pas répondre présents ?” “Selon moi, si nous organisions un référendum au Sud-Liban sur le rôle de l’Etat, la réponse serait à 100 % pour le retour de l’Etat”, a-t-il estimé, ajoutant que “ce n’est pas parce que le Hezbollah entretient d’excellentes relations avec l’Iran qu’il en va de même pour tous les chiites. Leur fidélité va à leur patrie.” COURRIER INTERNATIONAL N° 827 39 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 827p38-40 5/09/06 14:38 Page 40 m oye n - o r i e n t T U R QU I E Antisémitisme et haine de l’Occident Les images de la guerre au Liban ont renforcé les réflexes judéophobes et antioccidentaux. Pourtant, l’alternative que constituent le Hezbollah et ses alliés est encore plus désastreuse, estime Vatan. par l’Iran, la Syrie et le Liban, de plus en plus menacé de tomber sous la coupe du Hezbollah]. Bien au contraire, un certain malaise domine chez les Arabes sunnites. Car ils savent très bien où va le croissant chiite, et ils se rendent compte aussi que l’agression israélienne n’a fait que le renforcer. Leur position devient donc intenable entre ces deux forces [Israël ou l’axe irano-syrien] auxquelles ils n’adhèrent pas. VATAN Istanbul n ne saurait absolument pas défendre Israël ni l’appui inconditionnel des Etats-Unis à ce pays. Cela dit, il est en revanche impossible de regretter, comme le font certains, que les tentatives d’attentats terroristes, évidemment en rapport avec les événements du Liban, aient pu être déjouées le 10 août à Londres. Il faut refuser ce choix entre la peste et le choléra. La spirale de la violence épuise hélas non seulement la région, mais aussi nos esprits et nos cœurs. Regardons les choses en face : l’indignation provoquée en Turquie par l’agression israélienne au Liban s’est transformée en une irrépressible vague antijuive et antioccidentale. Cette haine, nourrie par les images insoutenables que nous avons vues sur les écrans de télévision, correspond à un état psychique et mental qui se traduit par un désarroi total, où tout se confond dans une même perception. Ainsi, la juste indignation de la population, quand elle est doublée d’une ignorance chronique du Moyen-Orient contemporain, comme c’est le cas dans notre société, aboutit à une polarisation entre l’Occident et les pays musulmans, exactement comme dans la crise des caricatures [danoises de Mahomet]. Pourtant, il est absurde de penser que tout l’Occident était derrière Israël. Les images de sauvagerie illustrant les actes de l’armée israélienne à chaque bulletin d’information ont naturellement contribué à la condamnation d’Israël dans les esprits, tan- O CETTE GUERRE DOIT SONNER LE GLAS DES RÉGIMES LAÏCS ! dis que la résistance du Hezbollah en est sortie glorifiée. Cependant, le fait qu’une chrétienne libanaise scande le nom de Nasrallah ne signifie nullement qu’elle appuie la politique et la vision du monde des intégristes chiites du Liban. Et il faut être complètement ignorant des réalités de la région pour croire que la troïka Hezbollah-IranSyrie est en train de devenir le maître incontestable du Moyen-Orient, en conquérant le cœur des opprimés. En dehors des Turcs, personne au MoyenOrient ne s’enthousiasme devant l’éventualité d’une augmentation de l’influence du “croissant chiite” [formé Dessin de Brennan King paru dans The Wall Street Journal, Turquie. Il faut admettre que nos partis politiques nous présentent une bien triste alternative à soutenir face à l’agresseur israélien : un Hezbollah totalitaire ne représentant qu’une partie des chiites, qui eux-mêmes constituent un tiers de la riche mosaïque libanaise, une Syrie gouvernée par un régime qui joue ses dernières cartes – représentant la minorité chiite alaouite, haïe de la majorité sunnite du pays (75 % de la population) – et, enfin, un Iran dirigé par une “mollahcratie” régissant la vie de la société et des individus conformément à ses propres préceptes ! Notre voisin iranien vient d’ailleurs d’annoncer des bouleversements qui ne traduisent pas vraiment les meilleures intentions à l’égard des Turcs : selon le président Ahmadinejad, la guerre du Liban doit sonner le glas des régimes laïcs ! (Le terroriste sunnite Ayman Al-Zawahiri avait déjà accusé la Turquie de faire dégénérer l’islam.) Et, ces jours-ci, on parle d’un nouveau code vestimentaire en discussion dans la république islamique d’Iran : un projet de loi qui envisage- rait d’imposer aux femmes le port d’un signe distinctif sur leur tchador. Il serait de couleur verte pour les femmes zoroastriennes, rouge pour les chrétiennes et jaune pour les juives ! Cengiz Aktar FINUL Le Liban, non merci ! ■ Un tollé général s’est levé contre la récente décision de la Turquie d’envoyer des troupes au Liban [dans le cadre de la FINUL]. En attendant l’approbation du Parlement, le gouvernement s’efforce de persuader les sceptiques et affirme que tous les pays du monde – d’Israël aux Etats-Unis en passant par les pays de l’UE, la Syrie et le gouvernement libanais – souhaitent ardemment la par ticipation turque. “Pourquoi donc cet enthousiasme”, s’interroge le quotidien Radikal, “alors que, dans les autres conflits, c’était tout le contraire ?” Est-ce parce qu’on veut confier aux Turcs la sale besogne de désarmer le Hezbollah ? C’est peutêtre la raison pour laquelle l’organisation chiite ne par tage pas “l’enthousiasme général” pour les troupes d’Ankara. “Il serait suicidaire d’envoyer des soldats au Liban sans l’accord du Hezbollah”, souligne Radikal. Milliyet craint de voir les soldats turcs tomber dans un piège tendu par l’Iran. Le gouvernement assure que la mission des soldats turcs sera limitée à des tâches humanitaires. “Envoyez-y les équipes du Croissant-Rouge, alors”, rétorque Cumhuriyet. VIOLENCE “Nous ne céderons pas à la terreur” Les derniers attentats kurdes en Turquie ont soulevé l’indignation générale de la population, qui craint que la coexistence des Turcs et des Kurdes ne devienne impossible. ’organisation terroriste PKK a sous-traité à sa filiale TAK [Faucons de la libération du Kurdistan] les derniers attentats sanglants commis en Turquie [les 28 août et 3 septembre]. De cette façon, elle cherche à se donner l’image d’une organisation plutôt politique, tout en faisant commettre par les TAK les actions les plus barbares, lesquelles acculeront la Turquie, espère-t-elle, à une position difficile. J’ai vu le nom des TAK pour la première fois dans le quotidien kurde Özgür Gündem, après la réunion de “loyauté à Apo” [Abdullah Öcalan, le leader du PKK emprisonné] à L Cologne le 5 avril 1999. Pendant cette réunion où avaient été tenus de nombreux discours de haine et de sang, Ahmet Farhin, le représentant de l’ERNK [l’un des bras armés du PKK], annonçait que les TAK seraient une “organisation de vengeance”, et qu’ils recruteraient des jeunes “jusque dans des localités les plus isolées”. Quant à Murat Karayilan [qui s’est substitué à Öcalan à la direction du PKK], il brandissait la menace d’“organisations plus radicales encore” au cas où le PKK ne serait pas considéré comme un interlocuteur. Il annonçait l’avènement des TAK, qui allaient agir comme la branche urbaine du PKK, frappant notamment les centres touristiques par des attentats sanglants. Leur but est d’infliger des pertes économiques à la Turquie dans le domaine vital du tourisme, et en même temps de revenir devant les feux de l’actualité. Rappelons que, après l’attentat d’Antalya – qui a coûté la vie à trois personnes et en a blessé plusieurs autres [notamment des touristes britanniques] –, les militants des TAK ont fait exploser une autre bombe sur la voie publique, à Mersin. Cet attentat n’a heureusement pas fait de morts, mais il a suffi d’un seul blessé pour que les médias du monde entier s’en fassent l’écho. Aujourd’hui, le PKK ne se contente pas de mener des actions de guérilla dans les montagnes, mais pousse également ses jeunes recrues des TAK à commettre des attentats à la bombe dans des centres urbains. En s’attaquant aux touristes, il s’attaque au gagne-pain de beaucoup de gens. L’organisation peut entreprendre d’autres attentats dans les villes, COURRIER INTERNATIONAL N° 827 40 elle peut recruter d’autres jeunes pour organiser de nouvelles actions violentes. Elle espère que la Turquie finira par tomber dans le désespoir et s’assiéra avec elle à la table des négociations. Mais cela ne se fera jamais. Aucun gouvernement ne s’y résoudra. On ne peut attendre cela d’aucun gouvernement démocratique. La terreur provoque chez le peuple une grande indignation, qui se répercute sur la politique comme un désir d’une plus grande fermeté à l’égard des militants du PKK. L’ouverture démocratique ne sera possible que quand il n’y aura plus de menace terroriste. Les réformes [en faveur des Kurdes] ont pu être réalisées quand la terreur s’est arrêtée. Si, au contraire, la terreur et la tension continuent à monter, les sentiments d’indignation et de haine rendront difficile la coexistence. Il y en a qui DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 l’ont d’ailleurs exprimé ouvertement. Les publications du PKK sentent le soufre ! Les militants sont fanatisés au point de vouloir “transformer la Turquie en enfer” ! Si cette folie s’étend, si l’escalade des actions terroristes continue, ils finiront par dynamiter la coexistence [des Kurdes et des Turcs]. La séparation de peuples aussi imbriqués les uns dans les autres serait une grande catastrophe. Malgré la présence d’un Gandhi, la séparation des hindous et des musulmans pour fonder deux Etats distincts [en 1947] a fait 4 millions de mor ts et a entraîné des années de misère et de ruine. Si la terreur détruit la coexistence en Turquie, cela aboutira à une tragédie pour tout le monde. Et ce sont surtout les sympathisants du PKK qui doivent s’en inquiéter ! Taha Akyol, Milliyet, Istanbul 709 6JUIN 44 1/06/04 19:49 Page 13 5/09/06 14:39 Page 42 afrique ● SOUDAN Reprise imminente de la guerre au Darfour Les autorités de Khartoum préparent une vaste offensive contre les rebelles du Darfour qui ont refusé de signer un accord. Sans guère se soucier des protestations de la communauté internationale. nord du pays, renforçant leur position ou faisant étalage de leur puissance en attaquant les troupes gouvernementales et leurs alliés ainsi que la mission de l’Union africaine. Dans une interview réalisée au cœur de leur territoire, les chefs de la nouvelle alliance rebelle, le Front de rédemption nationale, ont déclaré qu’ils étaient prêts à se battre. “Nous disposons de capacités illimitées pour les repousser, aussi bien dans les airs que sur terre”, a assuré l’un d’eux, qui répond au nom de Jarnabi Abdul Karim. THE NEW YORK TIMES New York ans les allées du pouvoir – à Khartoum comme à Washington et à New York – les tractations diplomatiques se multiplient afin de tenter d’éviter un nouveau bain de sang au Darfour. Mais sur place, au cœur de la zone des tensions, là où les bombes risquent d’exploser et les balles de fuser, on ne peut que regarder avec inquiétude les avions-cargos Iliouchine atterrir sur la piste encombrée d’El-Fasher, leurs soutes remplies de soldats, de camions, de bombes et de fusils. “Les avions atterrissent jour après jour, semaine après semaine, nuit après nuit”, observe un gradé étranger témoin de leur atterrissage et de leur déchargement. Depuis que les négociations sur le déploiement d’une force onusienne destinée à consolider la paix précaire qui règne au Darfour sont au point mort sans espoir tangible de compromis, les parties en présence semblent se diriger vers un affrontement armé de grande ampleur. “Malheureusement, les choses s’or ientent dans cette direction”, confirme le général Collins Ihekire, commandant de la mission de 7 000 hommes mise en place par l’Union africaine pour faire respecter le fragile accord de paix signé entre le gouver nement et un groupe de rebelles, qui se trouve aujourd’hui en difficulté. Près de quatre mois après la conclusion de l’accord, le gouvernement prépare un nouvel assaut contre les rebelles qui ont refusé de le signer, plaçant le Darfour devant un nouvel abîme, peut-être le plus profond de son histoire. Le conflit a fait plusieurs centaines de milliers de victimes et contraint 2,5 millions d’habitants à quitter leur demeure. Mais cela n’est peut-être qu’un prélude à toutes les morts que pourraient prochainement causer les combats, la faim et la maladie. Au cours des derniers mois, des attaques meurtrières de groupes rebelles contre des véhicules humanitaires ont conduit des ONG à écourter les programmes d’aide et de protection dont bénéficiaient plusieurs centaines de milliers de personnes. “Nous avons moins accès à la D W W W. Toute l’actualité internationale au jour le jour sur courrierinternational.com UN RAMEAU D’OLIVIER D’UN CÔTÉ ET UNE ARME DE L’AUTRE région aujourd’hui qu’en 2004, quand les choses allaient au plus mal”, déclare un responsable humanitaire d’ElFasher qui préfère garder l’anonymat après les sanctions et les ordres d’expulsion dont des humanitaires ont été victimes pour s’être exprimés trop franchement. “S’il se produisait une offensive militaire de grande ampleur, on assisterait à l’évacuation de tout le personnel humanitaire en poste dans le nord du Darfour, privant des millions de personnes d’une aide dont leur vie dépend”, ajoute-t-il. “ Au secours ! Au secours ! Au secours ! — Je dois juste observer et surveiller ! — Nous devons nous rencontrer pour voir comment vous pouvez aider... !” Dessin de Gado paru dans le Daily Nation, Nairobi. DES PERTES HUMAINES PLUS IMPORTANTES QU’EN 2004 La mission de l’Union africaine a un budget tout juste suffisant pour se maintenir jusqu’au 30 septembre, date de la fin de son mandat. Elle est constamment en manque de carburant, de vivres et de matériel. Quant à ses fournisseurs – tout comme ses soldats –, cela fait des mois qu’ils attendent d’être payés et ils rechignent à effectuer de nouvelles livraisons. Plus grave encore, la mission se trouve de plus en plus souvent mêlée aux combats entre le gouvernement et les rebelles. Mais la menace la plus grande est celle d’un affrontement entre les forces gouvernementales et les groupes rebelles qui risque d’éclater sur un territoire où vivent 250 000 personnes et de déclencher une série de conflits à travers le Darfour. “Les pertes humaines seraient beaucoup plus importantes qu’en 2003 et 2004”, souligne un haut responsable de l’aide, qui a demandé à ne pas être cité. A l’époque, au moins 180 000 villageois avaient trouvé la mort dans des attaques lancées par des troupes gouvernementales et des milices arabes Casques bleus Le Conseil de sécurité des Nations unies a voté le 31 août une résolution prévoyant l’envoi de 17 300 soldats au Darfour à partir du 1er octobre. Ce texte a été immédiatement rejeté par le régime de Khartoum. Au même moment, les troupes de l’Union africaine ont annoncé qu’elles allaient se retirer de cette région le 30 septembre. COURRIER INTERNATIONAL N° 827 alliées, les janjawid, et dans des combats avec des groupes rebelles nonarabes cherchant à renforcer le pouvoir de leurs tribus dans cette zone longtemps marginalisée. A la suite de ces violences, la faim et la maladie, principaux facteurs de mortalité dans la région, ont redoublé d’intensité. El-Fasher était jadis la capitale en sommeil d’un Etat pauvre et sous-développé du Soudan. Aujourd’hui, c’est une ville de garnison grouillant de soldats revêtus d’uniformes flambant neufs, qui conduisent des camions reluisants équipés d’armes lourdes. Les groupes rebelles qui ont rejeté l’accord de paix du Darfour se sont massés sur une vaste étendue dans le Khartoum SOUDAN DARFOUR Camps de réfugiés soudanais * République centrafricaine Situation au début septembre 2006 TCHAD DARFOURNORD Koutoum Mellit S O U D A N El-Fasher El-Geneina 3070 m Hashaba DARFOUROUEST Nyala DARFOURSUD R. C.* 0 42 200 km DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 Courrier international 827p42 Leurs logos bricolés à la hâte témoignent bien des scissions et des regroupements opérés au cours de la période chaotique qui s’est écoulée depuis la signature de l’accord de paix. Sur un camion, les initiales du groupe rebelle ont été si souvent modifiées que le mélange d’acronymes ne forme plus qu’un ramassis de gribouillis illisibles. Assis en cercle sous un arbre épineux, les chefs du Front, unis par une haine commune envers les signataires de l’accord de paix, ont expliqué qu’ils reprenaient le chemin de la guerre à contrecœur. “Nous tenons une arme dans notre main gauche et un rameau d’olivier dans la droite”, a déclaré Abubakar Hamid Nour, chef du mouvement Justice et égalité, un groupe islamiste qui s’est allié à une faction de l’Armée de libération du Soudan pour combattre le régime. Les combats qui se déroulent dans la rég ion ont déjà f ait un nombre considérable de victimes. Des habitants déplacés depuis 2003 se sont installés à la périphérie de Hashaba, et leurs camps sont devenus des villages semi-permanents. Il y a peu d’hommes ici, juste une poignée parmi plusieurs dizaines de femmes aux traits tirés et d’enfants maigres aux cheveux décolorés, signe de malnutrition. Aux dires d’officiers militaires de l’Union africaine, le nouvel assaut du régime soudanais pourrait se dérouler de deux manières. Le gouvernement pourrait masser ses troupes le long d’un axe entre El-Fasher et les villes de Mellit et de Koutoum, effectuant une avance en ciseaux appuyée par des bombardiers Antonov et des hélicoptères de combat pour éliminer le plus grand nombre possible de rebelles et repousser les autres vers le nord. Mais il existe une seconde possibilité : que le gouvernement attaque par le sud et qu’il organise dans le même temps un pont aérien avec le nord pour prendre les rebelles à revers. Lydia Polgreen 827 p.43 5/09/06 14:41 Page 43 afrique B U R K I N A FA S O Ouagadougou, une capitale au luxe obscène Dans le quartier Ouaga 2000, l’élite du pays étale sans retenue ses nouvelles richesses. Alors qu’à quelques mètres de là, des enfants meurent faute de nourriture et de médicaments. LE PAYS Ouagadougou l semble que Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, soit l’une des rares villes de l’Afrique subsaharienne à s’embellir. Les rues des grands axes sont très propres, les nouveaux bâtiments s’alignent et la réfection des anciens bâtiments, surtout des ministères, se poursuit. Une nouvelle banque du sang a été érigée, mais, si vous avez besoin de sang pour un proche, mieux vaut y aller avec quelques amis qui veulent donner leur sang. Un magnifique bâtiment pour le secrétariat de la lutte contre le sida, mais pas de gratuité pour les médicaments des sidéens. Il est question aussi – c’est le président Blaise Compaoré lui-même qui en a parlé – d’un nouvel aéroport, comme par hasard à Ziniaré*. Pourquoi ? L’aéroport de Ouagadougou n’a même pas cinquante vols par semaine, un peu moins que Schiphol, l’aéroport d’Amsterdam, par heure. Mais pas d’argent pour diminuer la taxe sur le carburant, pour lutter contre la flambée de son prix, qui affecte tous les citoyens sauf le pauvre, qui n’a même pas une lampe-tempête. Si vous allez à Ouaga 2000, c’est encore mieux ou peut-être pire. Je ne connais aux Pays-Bas aucun site aussi somptueux que Ouaga 2000. Là-bas, il y a aussi des bâtiments somptueux, mais regroupés comme à Ouaga 2000, certainement pas. Une salle de concert digne de Vienne, un monument des martyrs et, ailleurs à Ouaga, un monument des héros, tous les deux plus grands et plus somptueux que ce que je connais aux Pays-Bas. Les agriculteurs tirent le diable par la queue, mais le nouveau ministère chargé de l’Agriculture à Ouaga 2000 va certainement les tirer de leur misère une fois que ce bâtiment aura été payé : un petit, Dessin de Cifré paru dans El Peródico de Catalunya, Barcelone. I répondit-on, vous devez vous tromper, ici c’est l’habitation de M. Kaboré (nom fictif). Mes amis n’en croyaient pas leurs oreilles. Je suis content que Ouaga soit une ville propre. Honneur au maire, Simon Compaoré. Je suis content que Ouaga soit une belle ville et qu’elle ait des infrastr uctures modernes. Mais je trouve que la personne humaine est plus importante. La vie est de plus en plus chère, l’enseignement privé va encore augmenter les frais de scolarité, des enfants ne peuvent pas aller à l’école car les parents ne peuvent pas payer leur scolarité et, entre-temps, on bâtit des choses du plus grand luxe. Faites ce qui est nécessaire pour une capitale qui se respecte, mais ne faites pas de luxe quand les citoyens croupissent dans la misère. pardon, un grand bijou ! Je ne parle pas des villas ni des châteaux privés que certains salariés habitent mais qu’ils peuvent difficilement payer avec des salaires burkinabés. Un nouveau palais de justice, une Cour de cassation. Un complexe libyen avec un hôtel où tu paies plus pour une bouteille de Fanta que ce que gagne un cireur de chaussures par jour. Egalement une nouvelle présidence. Une présidence au centre-ville, un petit palais privé à Ziniaré, un pied-à-terre à Bobo-Dioulasso [la ville la plus importante après Ouagadougou], etc., ne suffisent pas au président alors que plus de 40 % de ses compatriotes vivent dans des habitations insalubres. J’ai été avec des amis européens à Ouaga 2000. Je leur ai montré quelques châteaux appartenant à des particuliers. Ils ne voulaient pas me croire. Nous nous sommes approchés d’un “château” et j’ai demandé si M. Nasré était à la maison. Non, me ALGÉRIE Les absences de Bouteflika Pendant une cinquantaine de jours, les Algériens sont restés sans nouvelles de leur président. e président Bouteflika a prononcé le 4 septembre un discours somme toute banal devant les gouverneurs des banques centrales arabes. On peut penser que la rencontre lui a simplement servi de prétexte pour marquer son retour aux affaires après une longue absence – une cinquantaine de jours – qui avait fini par alarmer l’opinion publique. La rumeur a fourni une panoplie d’explications dont la crédibilité a surtout tenu, comme d’habitude, à l’absence de toute communication officielle. Exactement comme L il y a une dizaine de mois, lorsque le chef de l’Etat a été transféré en France pour une intervention chirurgicale. Pour la seconde fois donc, le pays a sombré dans la non-gouvernance, l’incertitude et l’angoisse. Les rédacteurs de la nouvelle Constitution, qui sera soumise à référendum en novembre prochain, seraient bien inspirés s’ils fixaient des garde-fous nécessaires à l’exercice de la fonction présidentielle. Dans les lois fondamentales des pays démocratiques, l’équilibre des pouvoirs, c’est aussi des balises imposées à chacun d’entre eux, afin de prévenir les excès et les dérives. Ali Bahmane, El Watan (extraits), Alger COURRIER INTERNATIONAL N° 827 43 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 Encore une autre présidence. Pourquoi ? Je suis allé voir une famille à cinq kilomètres de là et on m’a dit : “Mon père, cela n’arrive pas plus de deux ou trois fois par mois, mais parfois nous et nos trois enfants nous allons nous coucher sans avoir mangé de toute la journée.” Ou cette autre femme, à qui je demande des nouvelles de la santé de son enfant, qui me répond : “Aline est décédée il y a trois jours, après un accès de paludisme ; je n’avais pas d’argent pour payer les médicaments.” J’ai demandé à voir l’ordonnance : 2 250 francs CFA [3,5 euros]. Morte par manque de 2 250 francs CFA. Ce ne sont pas des exceptions : il y a des centaines de cas par jour. Mon cœur se serre quand je vois ces beaux bâtiments ou cette nouvelle présidence. F. Balemans. * La ville natale du président. 44-51 en couv 5/09/06 14:44 Page 44 e n c o u ve r t u re ● Vue du chantier quelques semaines après les attentats. CINQ ANS APRÈS ■ Le 11 septembre 2001, quatre avions de ligne, détournés par 19 terroristes islamistes, s’écrasaient à New York, sur le Pentagone et en Pennsylvanie, tuant environ 3 000 personnes. ■ Les Etats-Unis et nombre d’observateurs dans le monde ont vu dans ces attentats un tournant historique. ■ Cinq ans après, la presse américaine relativise l’événement. L’accent est plutôt mis sur les réponses du gouvernement Bush, et notamment ses erreurs en Irak. The Atlantic Monthly propose même de déclarer achevée la “guerre contre le terrorisme”. ■ Pourtant, à Londres, cet été, des émules d’Al-Qaida se préparaient... Et si l’on déclarait la victoire Le journaliste James Fallows a interrogé nombre d’experts de tous bords. Sa conclusion ? La réponse au terrorisme peut être aussi dangereuse que les cellules affaiblies d’Al-Qaida. THE ATLANTIC MONTHLY (extraits) Washington es déclarations publiques d’Oussama Ben Laden sont celles d’un fanatique. Mais elles démontrent souvent la capacité de leur auteur à évaluer correctement les atouts et faiblesses de ses amis comme de ses ennemis, en particulier les Etats-Unis. Dans sa vidéo diffusée quelques jours avant l’élection présidentielle américaine de 2004, Ben Laden se moquait du gouvernement Bush, qui s’était révélé incapable de le localiser, qui s’était laissé prendre au piège dans le bourbier irakien et refusait de s’attaquer aux raisons mêmes qui ont donné naissance à Al-Qaida. Un exemple : “Bush affirme que nous détestons la liberté. Mais, alors, qu’il explique pourquoi nous ne frappons pas, par exemple, la Suède !” Ben Laden s’est également vanté de la facilité avec laquelle il pouvait “provoquer et appâter” le gouvernement américain. “Tout ce que nous avons à faire, c’est envoyer deux moujahidin brandir un bout de tissu où est inscrit ‘Al-Qaida ’ pour que tous leurs généraux se précipitent.” Comme la plupart des gens, les chefs d’AlQaida sont incapables d’avoir le même regard objectif sur eux-mêmes. Mais imaginons tout de même qu’ils fassent preuve de lucidité à l’égard de leurs forces et faiblesses. Comment réagi- L George W. Bush. Dessin de Cajas paru dans El Comercio, Quito. raient-ils si un Clausewitz ou un Sun Tzu leur parlaient en toute franchise ? Ces derniers mois, je me suis entretenu avec une soixantaine d’experts sur la situation du conflit que Ben Laden voit comme le “djihad mondial” et que le gouvernement américain nomme “guerre mondiale contre le terrorisme” ou “guerre prolongée”. Je voulais imaginer le point de vue des terroristes. Qu’est-ce qui a mieux marché que prévu ? Qu’est-ce qui s’est moins bien déroulé ? Ben Laden peut-il affirmer qu’il est porté par les vents de l’Histoire ? Ou bien ses stratèges doivent-ils reconnaître que le temps des premiers succès est terminé ? La moitié environ des personnes que j’ai interrogées appartiennent au milieu militaire et du renseignement ; les autres sont des universitaires ou des membres de cercles de réflexion. La moitié de mes interlocuteurs sont américains. Première surprise : même si les personnes avec qui j’ai parlé diffèrent sur les détails, toutes sont d’accord sur l’essentiel. Deuxième surprise de taille : leurs points de vue sur la situation vue du côté américain sont optimistes. Les perspectives sont dans l’ensemble meilleures que ce que beaucoup d’Américains pensent. Grâce aux erreurs commises par Al-Qaida, et grâce à ce que les Etats-Unis et leurs alliés ont accompli correctement, la capacité d’Al-Qaida d’infliger des dommages directs aux Américains a été considérablement réduite. Bien sûr, les groupes qui lui ont succédé en Europe, au Moyen-Orient et ailleurs continuent à représenter un danger. Mais le plus important est que le COURRIER INTERNATIONAL N° 827 44 D U 7 AU 1 3 S E P T E M B R E 2 0 0 6 destin d’Al-Qaida ne dépend plus tout à fait d’elle. “Je pense qu’Al-Qaida continue à représenter une menace vitale, mais pas pour les raisons qui sautent aux yeux”, me dit David Kilcullen, conseiller du département d’Etat sur les questions de terrorisme. Selon lui, il faut comparer le terrorisme islamiste avec la menace que représentaient les anarchistes européens au XIXe siècle. “Si vous faites le calcul du nombre de personnes qu’ils ont tués eux-mêmes, vous atteignez le chiffre d’environ deux mille, ce qui ne constitue pas une menace vitale.” Sauf que l’un d’entre eux assassina l’archiduc François-Ferdinand et sa femme. L’acte lui-même coûta deux vies, mais la réaction irréfléchie des gouvernements européens déclencha la Première Guerre mondiale. “Ainsi, par la réaction qu’ils provoquèrent, ils ont causé la mort de millions de personnes et ont détruit une civilisation.” “Ce n’est pas le nombre de gens qu’Al-Qaida peut tuer qui représente une menace, conclut-il. C’est notre propre réaction qui pourrait causer le plus de dégâts.” LES FAIBLESSES D’AL-QAIDA Tout bilan de l’état du monde cinq ans après le 11 septembre débute par les dégâts infligés à Al-Qaida, l’organisation dirigée par Ben Laden et Al-Zawahiri, qui, à partir de la fin des années 1990, a tout à la fois inspiré et organisé la campagne antiaméricaine mondiale. “Leur structure de commandement a été détruite, ils ont perdu leur sanctuaire afghan, ils n’ont plus la capacité de se déplacer et de tenir des réunions, leurs réseaux financiers et de communication ont subi des coups très durs”, analyse Seth Stodder, un ancien res- 44-51 en couv 5/09/06 14:46 Page 45 Joel Meyerowitz, éd. Phaidon, 2006 ■ contre le terrorisme ? ponsable du Department of Homeland Security [DHS, ministère de la Sécurité intérieure]. Pour Kilcullen, “Al-Qaida telle qu’elle existait en 2001 n’existe tout simplement plus. En 2001, c’était une organisation relativement centralisée, avec une structure de planification, une structure de propagande, une équipe dirigeante, le tout concentré dans une zone géographique restreinte.Tout cela, nous l’avons détruit.” Alors que l’équipe dirigeante de Ben Laden pouvait autrefois faire circuler de l’argent dans le monde entier par les réseaux bancaires, elle doit maintenant utiliser des porteurs aux gilets bourrés d’argent liquide. Alors que les réseaux de Ben Laden pouvaient autrefois utiliser des téléphones satellitaires et le Net pour communiquer, ils doivent à présent veiller à éviter la quasi-totalité des moyens de communication électroniques, lesquels laissent des traces permettant de remonter à leur source. Ben Laden et Al-Zawahiri transmettent aujourd’hui leurs informations sous forme de bandes vidéo ou par l’intermédiaire d’agents qui utilisent les forums d’Internet. Richard Clarke (ancien conseiller de la Maison-Blanche en matière de terrorisme) et d’autres regrettent depuis longtemps que, à la suite de l’attentat contre l’USS Cole en 2000, les Etats-Unis ne se soient pas préparés à lancer un raid de représailles en Afghanistan en cas de nouvelle attaque plutôt que d’attendre des semaines avant de frapper : les Etats-Unis auraient sans doute réussi à traquer et à éliminer Ben Laden et Al-Zawahiri s’ils s’étaient concentrés sur eux durant toute l’année 2002, au lieu de se laisser distraire par l’Irak. La plupart des experts s’accordent toutefois à dire que le fait d’avoir successivement chassé les tali- MENACE L’ennemi existe à peine ■ Même si aucun attentat n’a eu lieu aux EtatsUnis depuis cinq ans, les Américains sont entretenus dans la peur de la prochaine attaque, note le magazine Foreign Affairs. “En 2003, plus de 200 responsables de gouvernement et de grandes entreprises ont averti qu’un attentat de plus grande ampleur que celui du 11 septembre allait être commis avant la fin 2004. En mai 2004, le ministre de la Justice, John Ashcroft, a prévenu qu’Al-Qaida allait de nouveau frapper le sol américain.” Mais, s’il est si simple d’organiser une attaque, pourquoi n’a-t-elle pas eu lieu ? s’interroge Foreign Affairs. “L’explication la plus plausible est qu’il n’y a pas aujourd’hui de terroristes sur le sol américain et que peu d’entre eux ont les moyens de nous frapper à partir de l’étranger. Pourtant, les autorités continuent de nous faire croire qu’une nouvelle attaque est imminente et que la principale raison pour laquelle ils n’ont pas encore frappé est l’impressionnant dispositif de sécurité intérieure mis en place après le 11 septembre.” Autres raisons avancées par le gouvernement américain : Al-Qaida a été très affaiblie et les djihadistes sont trop occupés en Irak. Pour le magazine, la bonne explication est ailleurs : si les Etats-Unis sont indemnes de toute attaque depuis 2001, c’est que “la menace terroriste a été grandement exagérée”. “Même s’il peut paraître hérétique de défendre cette thèse, il semblerait que le gigantesque dispositif de sécurité intérieure mis en place après le 11 septembre ait été érigé pour défendre les Etats-Unis contre un ennemi qui existe à peine”, assène Foreign Affairs. COURRIER INTERNATIONAL N° 827 45 bans, détruit les camps d’entraînement, éliminé de nombreux cadres d’Al-Qaida et mis en place une surveillance électronique et aérienne a placé Ben Laden et Al-Zawahiri dans une situation dans laquelle ils ne peuvent guère faire plus que survivre et continuer d’inspirer leurs partisans. Le passage d’une Al-Qaida centralisée et cohérente à une prolifération mondiale de groupes terroristes “spontanés” – c’est-à-dire inspirés par le mouvement de Ben Laden mais non liés à lui – n’a bien entendu pas écarté le risque de nouvelles attaques. Chacun à sa manière, les attentats de Madrid en 2004, de Bali et Londres en 2005, et ceux commis en Irak tout au long des trois dernières années illustrent la menace qui pourrait surgir aux EtatsUnis mêmes. Mais le fait que ce soit à présent ses émules, et non Al-Qaida elle-même, qui aient l’initiative a sérieusement compliqué la possibilité pour les terroristes de toute origine d’accomplir ce que tous voudraient réaliser : un second 11 septembre. Pourquoi, cinq ans après, n’y a-t-il pas eu de nouvel attentat de grande ampleur sur le territoire américain ? Tous mes interlocuteurs ont commencé par rappeler prudemment qu’il est impossible de prédire ce qui se passera dans l’avenir. Mais la plupart poursuivent en expliquant qu’une autre attaque comme celle du 11 septembre est sans doute trop difficile à mettre sur pied pour des groupes terroristes aujourd’hui atomisés. Bruce Hoffman, spécialiste du terrorisme à l’université de Georgetown, estime qu’un tel attentat reste fondamental pour Oussama Ben Laden, car celui-ci espère qu’une telle action le “remettrait en selle (suite page 47) à la tête du mouvement”. DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 Le photographe L’image que nous publions en couverture est signée Joel Meyerowitz. Né en 1938 à New York, il photographie depuis plusieurs décennies les rues et les habitants de sa ville natale. Immédiatement après le 11 septembre 2001, il se précipite sur les lieux du drame avec son appareil. Il s’en fait refuser l’accès, mais à force de ténacité finit par obtenir un laissez-passer ; il sera ainsi le seul photographe présent à Ground Zero. De septembre 2001 à juin 2002, il enregistre quotidiennement le travail des équipes travaillant au déblayage du site. Sur les 8 000 images réalisées, il en a sélectionné 400 pour son livre Lendemains – Les Archives du World Trade Center, à paraître en français début octobre 2006 aux éditions Phaidon. Joel Meyerowitz exposera aussi des travaux plus anciens dans le cadre du Mois de la photo à Paris, au Jeu de paume, site Sully, du 3 octobre 2006 au 14 janvier 2007. WEB+ Plus d’infos sur le site Une interview de Salman Rushdie : “Le terrorisme, c’est glamour” 5/09/06 14:47 Page 46 e n c o u ve r t u re A Londres, les kamikazes se préparaient Le 10 août, la police britannique annonçait avoir déjoué un attentat qui visait des vols transatlantiques. L’enquête du New York Times, très détaillée, n’a pas été diffusée sur le sol britannique, pour ne pas gêner la procédure judiciaire. Dessin de Wilkinson, Etats-Unis. THE NEW YORK TIMES (extraits) New York DE LONDRES e 9 août, dans un petit appartement de l’Est londonien, deux jeunes musulmans ont enregistré un film vidéo justifiant ce que la police présente comme leur projet d’attentats suicides sur des vols transatlantiques. Ce devait être un acte de représailles contre les Etats-Unis et leurs “complices”, le Royaume-Uni et les Juifs. “Si vous bombardez, vous aurez des bombes ; si vous tuez, vous serez tués”, martelait l’un des hommes. En fait, la police surveillait l’appartement avec des caméras cachées. Peu après l’enregistrement, Scotland Yard décida de démanteler ce qu’il supposait être une cellule terroriste. Le langage inquiétant employé dans sept vidéos à la gloire du martyre figure parmi les détails dévoilés au cours d’entretiens avec de hauts responsables britanniques, européens et américains, montrant que les suspects étaient bien avancés dans la planification d’un attentat. Les suspects complotaient depuis des mois dans cet appartement placé sous surveillance policière, où ils faisaient des essais avec des produits chimiques. Lors des perquisitions, la police a découvert des composants nécessaires à la fabrication d’un explosif liquide extrêmement volatil, le HMTD, des documents relatifs au djihad, des reçus de transferts d’argent, plusieurs enregistrements vidéo réalisés par six suspects, ainsi que les dernières volontés d’un candidat terroriste. Une partie de leur matériel censé servir à la fabrication de bombes a été découverte dans une valise dissimulée dans la forêt près de High Wycombe, à une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de Londres. Les enquêteurs ont également saisi plus de 400 ordinateurs, 200 téléphones portables et 8 000 objets divers, notamment des cartes mémoires, CD et DVD. Mais les suspects avaient encore du chemin à parcourir. Deux d’entre eux ne possédaient pas de passeport, mais avaient fait une demande. Les meneurs semblaient toujours en train de recruter et d’entraîner des poseurs de bombes potentiels. Les enquêteurs ont trouvé dans la mémoire d’un ordinateur des preuves que l’un des hommes s’était renseigné sur les horaires de vols au départ de Londres à destination de villes américaines, mais les suspects n’avaient ni fait de réservations ni acheté de billets. De fait, les enquêteurs n’ont toujours pas déterminé si une date avait été fixée ni combien d’avions étaient visés. Selon eux, le chiffre avancé de dix appareils relève de la simple spéculation et il est certainement exagéré. Vingt-cinq personnes ont été arrêtées. Onze ont été inculpées de conspiration en vue de commettre un meurtre et de préparation d’actes L ■ Provoc “11 septembre : le jour où pas grandchose n’a changé”, lance en une le magazine Foreign Policy. William Dobson, l’un des rédacteurs en chef, explicite ce point de vue : “Certes, le lendemain, le monde pensait que nous assistions à un tournant majeur dans l’histoire mondiale, mais aujourd’hui nous nous rendons compte qu’il s’agissait d’une réaction surdimensionnée née de l’état de choc. Ce qui est remarquable, au contraire, c’est combien le monde n’a pas beaucoup changé. Finalement, s’il y a une date qui a réellement bouleversé la donne, c’est le 31 décembre 1991. Ce jour-là, en décidant de se dissoudre, l’Union soviétique mettait un terme à la guerre froide, faisant ainsi des Etats-Unis la seule superpuissance de la planète. Depuis, le monde est déséquilibré. Les attentats du 11 septembre ne sont qu’une manifestation de ce déséquilibre.” terroristes.Trois personnes sont accusées de ne pas avoir informé la police du complot, et un jeune homme de 17 ans est accusé de posséder des objets pouvant servir à la préparation d’un acte terroriste. Cinq personnes toujours en détention n’ont pas été inculpées. Cinq autres ont été relâchées. Tous les suspects arrêtés sont des citoyens britanniques âgés de 17 à 35 ans. Malgré les inculpations, les autorités avouent leurs doutes sur une question essentielle : parmi les suspects en avait-il au moins un qui soit techniquement capable d’assembler des explosifs liquides à l’intérieur d’un avion en vol ? Scotland Yard s’était intéressé à certains d’entre eux il y a plus d’un an, peu après les attentats de Londres du 7 juillet 2005 (qui ont fait 56 morts et plus de 700 blessés). Selon un ancien agent du contre-terrorisme britannique, plusieurs habitants de Walthamstow, un quartier populaire de l’Est londonien, auraient alerté la police sur les intentions d’un petit groupe de jeunes musulmans. Le MI5, le service de la sécurité intérieure, a alors mis en place une surveillance 24 heures sur 24 d’une dizaine de jeunes gens – plaçant sur écoute leurs domiciles et leurs téléphones, contrô- des seringues et du Lucozade, une boisson pour sportifs. Dans l’appartement, l’un des meneurs et un homme proche de la trentaine se sont rencontrés au moins deux fois pour discuter du complot présumé, observés et écoutés par des agents du MI5. Le 9 août dernier, quelques heures seulement avant les descentes de police, les deux hommes ont enregistré une vidéo. L’un d’eux a lu un document devant la caméra, citant le Coran et exposant les raisons de “l’action que je vais entreprendre”. Après avoir abattu la porte de l’appartement de Forest Road, les policiers ont trouvé une poubelle en plastique remplie d’un liquide, des piles, une dizaine de bouteilles vides, des gants en caoutchouc, des balances électroniques et un appareil photo jetable d’où suintait un liquide. Ce pourrait être le prototype d’un dispositif servant à introduire clandestinement des produits chimiques dans un avion. L’élément déclencheur de l’opération du 10 août a été l’interpellation, le 9 août, au Pakistan, de Rashid Rauf, un Britannique de 25 ans, également de nationalité pakistanaise, que les enquêteurs pakistanais présentent comme une lant leurs opérations bancaires, espionnant leurs consultations sur Internet et leur courrier électronique, suivant leurs voyages, leurs achats et leur blanchisserie. Il a rapidement identifié le chef présumé de la cellule, un chômeur d’une vingtaine d’années qui s’est rendu au moins deux fois au Pakistan cette année, où ses activités font toujours l’objet d’une enquête. “figure clé” du complot. A en croire les autorités britanniques, les Pakistanais ont agi sans les informer au préalable. L’arrestation de Rauf les a prises de court, alors qu’elles auraient voulu prolonger la surveillance des suspects pour collecter plus de preuves et être sûres d’avoir identifié tous les participants au complot. Mais, dans les heures qui ont suivi, elles ont appris des services de renseignements qu’une des connaissances de Rauf avait tenté de contacter certains suspects de Londres. “Nous voulions laisser l’opération avancer bien davantage, reconnaît un haut responsable de la sécurité. Elle s’est terminée beaucoup plus tôt que nous ne l’avions espéré.” Dès lors, le gouvernement a adopté la stratégie du moindre risque. Les enquêteurs britanniques craignaient que la nouvelle de l’arrestation de Rauf ne pousse les suspects de Londres à détruire les preuves et à se disperser. Il aurait alors été impossible de les arrêter tous. Mais ils ne pouvaient pas non plus exclure l’existence d’une seconde cellule inconnue qui tenterait de mettre en œuvre un plan similaire. Don Van Natta Jr., Elaine Sciolino et Stephen Grey Tribune Media Ser vices 44-51 en couv LA POLICE VOULAIT ENCORE ATTENDRE AVANT D’ARRÊTER LES SUSPECTS En juin 2005, un habitant de Walthamstow âgé de 22 ans, qui figure parmi les suspects arrêtés le 10 août, a acheté comptant un appartement de 260 000 livres [385 000 euros] dans une maison de Forest Road. Les autorités ont remarqué que six hommes allaient souvent dans ce qu’ils ont surnommé l’“usine à bombes”. Les agents du MI5 ont discrètement installé du matériel d’enregistrement audiovisuel dans l’appartement. Au cours d’une fouille effectuée secrètement avant les rafles du 10 août, ils ont découvert que des piles avaient été évidées et que plusieurs suspects faisaient des expériences chimiques avec COURRIER INTERNATIONAL N° 827 46 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 44-51 en couv 5/09/06 14:48 Page 47 CINQ ANS APRÈS L’ombre meur trière d’Al-Qaida Attentats majeurs perpétrés par Al-Qaida ou des groupes apparentés Source : “De Volkskrant” 22 19 22 14 13 12 10 1 7 6 17 11 21 8 2 15 18 3 7 16 mai 2003 1 11 septembre 2001 2 3 4 5 6 ÉTATS-UNIS, New-York et Washington 2 978 morts 8 mai 2002 PAKISTAN, Karachi 14 morts 6 octobre 2002 YÉMEN 1 mort 12 octobre 2002 INDONÉSIE, Bali 202 morts 28 novembre 2002 KENYA, Mombasa 18 morts 11 avril 2003 TUNISIE, Djerba 21 morts (suite de la page 45) 8 9 10 11 12 MAROC, Casablanca 45 morts Depuis le 12 mai 2003 ARABIE SAOUDITE, Riyad De nombreux attentats et des dizaines de morts 5 août 2003 INDONÉSIE, Jakarta 12 morts Depuis août 2003 IRAK Des dizaines d’attentats et des centaines de morts 28 octobre 2003 JORDANIE 1 mort 15 et 20 novembre 2003 TURQUIE, Istanbul 69 morts Mais l’organisation dispersée de la nouvelle Al-Qaida rend les choses difficiles pour les terroristes potentiels. On estime que le recrutement de cellules d’Américains d’origine musulmane a pour l’instant été un échec. L’Espagne, la Grande-Bretagne, la France, les Pays-Bas et d’autres pays s’alarment de découvrir chez eux des extrémistes islamiques issus de familles qui vivent depuis deux ou trois générations en Europe. Mais “le patriotisme de la communauté musulmane américaine a été grossièrement mésestimé”, martèle Marc Sageman, qui a étudié les processus qui poussent des individus à rejoindre des réseaux terroristes ou à les quitter. Et, selon Daniel Benjamin, ancien responsable du National Security Council et coauteur de The Next Attack, les musulmans d’Amérique “ont été notre première ligne de défense. Même si beaucoup ont été choqués de la façon dont les policiers les ont traités ces dernières années, la communauté a été en général insensible au virus djihadiste.” En fait, les immigrés arabes et musulmans installés aux Etats-Unis sont fondamentalement différents de la classe musulmane défavorisée et mal intégrée de la plupart des pays d’Europe. Sageman fait remarquer que les pays d’Europe occidentale accueillent à eux tous une population musulmane qui représente un peu plus du double de la communauté musulmane établie aux Etats-Unis (environ 6 millions de musulmans aux Etats-Unis, contre 6 millions en France, 3 millions en Allemagne, 2 millions en Grande-Bretagne, plus de 1 million en Italie et quelque millions de plus dans les pays voisins). Les manifestations de mécontentement et d’agitation – arrestations, émeutes, violences liées à la religion – sont de dix à quinze fois plus élevées en Europe qu’aux Etats-Unis. Le revenu moyen des musulmans en France, en Allemagne ou en Grande-Bretagne est inférieur à celui de la population de ces pays dans son ensemble, alors que le revenu moyen des Arabes américains (dont beaucoup, originaires du Liban, sont chrétiens) est supérieur au revenu américain moyen. Ils possèdent également en moyenne plus d’entreprises et de diplômes universitaires que l’ensemble des Américains. Un des problèmes rencontrés par Al-Qaida et les groupes qui lui sont plus ou moins liés réside dans l’érosion du soutien aux groupes du ● 5 16 9 4 20 13 9 mars 2004 TURQUIE, Istanbul 2 morts 14 11 mars 2004 ESPAGNE, Madrid 191 morts 15 26 mai 2004 PAKISTAN, Karachi 1 mort 16 9 septembre 2004 INDONÉSIE, Jakarta 8 morts 17 8 octobre 2004 ÉGYPTE 34 morts 18 14 février 2005 PHILIPPINES, Manille 12 morts 19 7 juillet 2005 ROYAUME-UNI, Londres 37 morts 20 1er octobre 2005 INDONÉSIE, Bali 27 morts monde arabe et musulman qui en auraient le plus besoin. La difficulté tient à ce qu’ils ont fait et à ce qu’ils ne peuvent pas faire. Ce qu’ils ont fait, c’est suivre la logique terroriste consistant à augmenter régulièrement le degré de carnage et de violence – ce qui les a conduits à enfreindre la bonne logique du guérillero, qui veut généralement s’assurer le soutien de la population. Ce glissement n’a pas été clairement perçu par les Américains du fait que l’essentiel du carnage se concentre en Irak. Là, les insurgés assassinent des civils à un rythme quotidien ; ils le faisaient avant la mort au printemps dernier d’Abou Moussab Al-Zarqaoui, le chef d’Al-Qaida en Irak, et ils ont continué à le faire après. Mais, du fait que l’on tient également les troupes américaines pour responsables de la mort de civils, l’action contre-insurrectionnelle s’en trouve brouilée. La situation est différente ailleurs. “Ils continuent compulsivement à tuer des civils musulmans”, souligne Peter Bergen, l’auteur de The Osama ben Laden I Know [L’Oussama Ben Laden que je connais]. “C’est leur talon d’Achille. Chaque fois qu’une bombe explose et tue des civils, cela joue en notre faveur. Le fait que leurs victimes soient des musulmans est pour eux doublement contreproductif .” En novembre dernier, des groupes chapeautés par Al-Zarqaoui ont fait sauter des bombes dans trois hôtels d’Amman, la capitale jordanienne. Une soixantaine de civils ont été tués, dont trente-huit personnes qui assistaient à un mariage. Résultat : l’opinion publique jordanienne s’est retournée contre Al-Zarqaoui et Al-Qaida, et le gouvernement a approfondi sa coopération avec les Etats-Unis. En octobre 2002, un membre de la Jemaah Islamiyah (l’équivalent indonésien d’Al-Qaida) se fit sauter dans une boîte de nuit de Bali, tuant plus de 200 personnes. La plupart étant des touristes, en majorité australiens, l’attentat n’eut que peu de répercussions parmi les musulmans. Il y a un an, en revanche, une deuxième vague d’attentats suicides perpétrés à Bali tua 20 personnes, dont 15 Indonésiens. “La réaction en Indonésie fut extrêmement négative”, se souvient Bergen. D’autres observateurs signalent des réactions similaires à la suite d’attaques commises en Egypte, au Pakistan et même en Arabie Saoudite. COURRIER INTERNATIONAL N° 827 47 21 9 novembre 2005 JORDANIE, Amman 60 morts 22 Août 2006 ROYAUME-UNI, ALLEMAGNE Attentats déjoués à Londres d’une part et dans les gares de Dortmund et de Coblence d’autre part. ■ Fiction Et si le 11 septembre n’avait pas eu lieu ? “Que se serait-il passé s’il n’y avait pas eu d’attentats à New York ?” A cette question posée par le magazine New York le journaliste Andrew Sullivan répond en imaginant un monde où les “néoconservateurs sont définitivement hors jeu” et où Al Gore est devenu président des EtatsUnis en 2004. Dans ce scénario, les menaces terroristes sont toujours présentes : le 23 octobre 2006, les “islamofascistes” frappent avec des armes chimiques. Les Etats-Unis se lancent alors dans une vaste chasse, notamment en Afghanistan où les terroristes disposent de camps d’entraînement. Pour Andrew Sullivan, la réaction posée d’Al Gore est adéquate. Elle permet de voir l’avenir avec moins de crainte, même si les tensions, reconnaît-il, n’ont pas disparu. DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 Fawaz Gerges, du Sarah Lawrence College, a grandi au Liban. Dans son nouveau livre Journey of the Jihadist, il présente certains des documents internes d’Al-Qaida. Il cite un extrémiste égyptien, emprisonné pour son rôle dans l’assassinat d’Anouar El-Sadate, qui déclare qu’à cause d’Al-Qaida le sort des musulmans du monde s’est dégradé par rapport à ce qu’il était avant le 11 septembre. Cet homme, Mohammed Essam Derbala, a déclaré à Gerges que le djihad pour le djihad – c’est ainsi qu’il juge l’action d’AlQaida – s’est retourné contre ses auteurs et, écrit Gerges, “il produit l’inverse des résultats recherchés : chute du régime des talibans et massacre de milliers de jeunes musulmans”. LES FORCES D’AL-QAIDA Depuis cinq ans, les Américains entendent parler de guerre “asymétrique”, ou de guerre “de quatrième génération”. Il y a une différence importante mais souvent négligée entre ces types de conflits et la guerre “régulière”. Dans leurs affrontements antérieurs, les Etats-Unis étaient d’abord préoccupés par les dégâts que l’adversaire pouvait leur causer directement – l’Union soviétique avec ses missiles nucléaires, l’Allemagne ou le Japon, à l’époque de l’Axe, avec leurs troupes de choc. Aujourd’hui, les dégâts qu’un terroriste peut vous infliger directement sont limités. La chose la plus dangereuse qu’il puisse accomplir est de faire en sorte que vous vous fassiez vous-même du mal. C’est ce que veut dire Kilcullen quand il explique que la réponse au terrorisme est beaucoup plus destructrice que les actes terroristes eux-mêmes. Ce sont trois éléments de la réaction américaine – la guerre en Irak, les conséquences économiques des dépenses affectées bon gré mal gré à la sécurité et l’érosion de l’autorité morale de l’Amérique – qui ont permis à AlQaida de conserver sa capacité de nuisance. “Il suffit de regarder la guerre en Irak pour comprendre quels dommages votre propre réaction peut vous causer”, note Kilcullen. Jusqu’à présent, la guerre en Irak a fait progresser la cause djihadiste parce qu’elle fournit un contingent régulier de victimes islamiques – autrement dit, de martyrs ; parce qu’elle semble corroborer l’affirmation de Ben Laden selon laquelle les Etats-Unis veulent occuper les lieux saints de l’islam, humilier les peuples musulmans et s’emparer de leurs ressources ; et parce qu’elle offre à d’humbles insurgés musulmans équipés d’armes rudimentaires la perspective galvanisante de détruire une superpuissance, comme ils pensent l’avoir fait il y a vingt ans avec l’Union soviétique. Enfin, la dernière réponse destructrice qui a contribué à renforcer Al-Qaida a été la rupture des Etats-Unis avec leurs alliés et la diminution de leur soft power [la capacité qu’a un Etat pour influencer d’autres corps politiques], traditionnellement puissant. “La cause de l’Amérique est perdue si elle ne parvient pas à rétablir sa stature morale”, m’a déclaré l’ancien directeur du MI 6 britannique, sir Richard Dearlove. Il souligne qu’à la fin de la guerre froide personne n’avait le moindre doute sur le camp qui avait la prépondérance morale – ce qui facilitait d’ailleurs considérablement son travail de superespion. “Les gens venaient spontanément nous proposer leurs services parce qu’ils croyaient en notre cause”, se souvient-il. Un officier supérieur appartenant à l’un des contingents alliés des Etats-Unis en Irak m’a également confié que l’Amérique 44-51 en couv 5/09/06 14:48 Page 48 e n c o u ve r t u re “devait tout simplement recouvrer son autorité morale”.Voici son raisonnement : “Les Etats-Unis sont militairement si puissants que par nature ils représentent une menace envers chacun des pays de la planète. Le seul pays théoriquement capable de détruire n’importe quel autre pays, ce sont les Etats-Unis. Le seul moyen d’affirmer que les Etats-Unis ne représentent pas une menace est de juger de leurs intentions, et ça, c’est une question d’autorité morale. Si vous n’êtes pas sûrs que les Etats-Unis vont faire la chose qui convient, alors vous ne pouvez plus avoir confiance en eux et vous commencez à vous demander comment faire pour contrebalancer leur puissance et trouver des alliés pour vous protéger.” Caleb Carr, professeur d’histoire au Bard College, observe qu’il y a surtout une chose qui doit procurer un grand soulagement à Ben Laden. “C’est que nous n’avons jamais cessé de réévaluer notre situation. Nous sommes tellement occupés à réagir que nous n’avons jamais pris le temps de nous dire que nous avions commis des erreurs, que nous nous étions infligés du mal et qu’il était grand temps de réfléchir à notre position et à notre stratégie.” Saisir cette opportunité pourrait permettre à l’Amérique de reprendre la main. EN FINIR AVEC LA GUERRE GLOBALE hostiles continuent de fomenter des attaques contre les Etats-Unis. Les Américains – en particulier ceux qui vivent dans les grandes agglomérations – pourraient vivre à leur tour ce que les habitants de nombreuses villes, de Londres à Jérusalem, savent depuis de longues années : qu’ils peuvent être victimes des tensions politiques mondiales. Mais la perspective la plus décourageante de toutes – à savoir que les EtatsUnis puissent être condamnés à vivre sur la défensive pendant plusieurs décennies – n’est pas inéluctable. Comment reprendre l’initiative face aux terroristes ? En reconnaissant que les terroristes, par leurs actions, peuvent nous causer du tort mais pas nous vaincre. Une fois encore, leur pouvoir destructeur réside d’abord dans notre réaction à leurs provocations. Jusqu’ici, les Etats-Unis ont été aussi prévisibles dans leurs réactions que ce dont rêvait Al-Qaida. Au début de 2004, un exilé saoudien du nom de Saad Al-Faqih a été interrogé par le site d’information en ligne Terrorism Monitor. Al-Faqih, qui dirige un groupe luttant pour la mise en place de réformes politiques en Ara- 10 615 Lorsque j’ai commencé mes recherches pour cet article, je pensais que j’allais m’enfoncer un peu plus dans les ténèbres des événements actuels. Oussama Ben Laden et Ayman Al-Zawahiri étaient peut-être acculés, mais ils avaient eu le temps d’inspirer d’innombrables imitateurs. Au lieu d’avoir à s’inquiéter d’une seule organisation terroriste, les Etats-Unis devaient désormais en affronter des centaines. Les efforts déployés par l’Amérique pour remporter la “guerre des idées” et s’assurer le soutien des musulmans du monde entier se voyaient réduits à néant par les nouvelles venues d’Afghanistan, d’Irak et de Guantanamo Bay. Nos ennemis pensaient en termes de siècles alors que nous ne nous préoccupions que des prochaines échéances électorales.Tôt ou tard, nos ennemis finiraient par découvrir l’un de nos points faibles – puis un autre, et un autre encore. Beaucoup de ces éventualités peuvent encore devenir une réalité. Des groupes et des individus Source : “Foreign Policy” Le déséquilibre de la terreur Nbre d’attentats ou d’attaques Nbre de morts 2 991 5 517 MOYEN-ORIENT AMÉRIQUE DU NORD 609 1 376 3 62 51 199 2002 8-20 -20 199 2002 01 05 8-20 -20 01 05 199 2002 8-20 -20 199 2002 8-20 -20 01 05 01 05 En dehors des attentats du 11 septembre, les Etats-Unis restent l’un des pays les plus épargnés par le terrorisme, note Foreign Policy. Au Moyen-Orient, en revanche, le nombre de morts a explosé depuis le début de la guerre en Irak. bie Saoudite, observe depuis longtemps la trajectoire de son compatriote Oussama Ben Laden et l’évolution de la doctrine d’Al-Qaida. Dans cette interview, Al-Faqih explique que, depuis près d’une décennie, Ben Laden et Al-Zawahiri suivent une stratégie extrêmement payante dans leur confrontation avec les Etats-Unis. Leur approche consiste en fait à “appâter la superpuissance”.“Zawahiri a fait prendre conscience à Ben Laden de l’importance de comprendre la mentalité américaine”, insiste Al-Faqih. Il est persuadé que, à un moment donné, Al-Zawahiri a dit à Ben Laden quelque chose comme : “La mentalité américaine est une mentalité de cow-boy. Si tu les attaques, ils réagiront de manière extrême. Si tu arrives à la piquer au vif, l’Amérique réagira comme un vulgaire cow-boy. Puis elle fera de toi un symbole, ce qui satisfera l’ardent désir des musulmans du monde entier d’avoir à leur tête un chef capable de défier l’Occident.” Les Etats-Unis sont infiniment plus puissants qu’Al-Qaida. Mais, contre des attaques limitées et ponctuelles, leur puissance même se révèle un handicap. Le caractère trop prévisible de la réaction américaine a permis à nos adversaires de retourner notre puissance et nos capacités contre nous-mêmes. Comment échapper à ce piège ? En déclarant très simplement que la guerre globale contre le terrorisme est terminée et que nous l’avons gagnée. “La première étape est d’opérer une désescalade dans le discours, estime John Robb. Il est difficile pour des insurgés de gérer une désescalade.” La guerre encourage la division simpliste du monde entre alliés et ennemis. Cette polarisation donne à des groupes terroristes dispersés une unité qu’ils n’auraient pas pu réaliser par leurs propres moyens. L’année dernière, dans le Journal of Strategic Studies, David Kilcullen expliquait que les islamistes du monde entier rêvaient de djihad global. C’est pourquoi, ajoutait-il, les pays occidentaux devraient tout faire pour traiter individuellement les différents groupes terroristes, plutôt que “mettre dans le même sac tous les terroristes, tous les Etats voyous et tous les rivaux stratégiques qui s’opposent aux objectifs américains”. Les Etats-Unis devraient aujourd’hui revendiquer la victoire en disant que la situation est sous contrôle : le noyau dur d’Al-Qaida a été brisé. James Fallows A N A LY S E Aux Etats-Unis, les théories du complot abondent ■ Selon Dylan Avery, un réalisateur américain de l’Etat de New York âgé de 22 ans, aucun terroriste n’a jamais détourné le vol 93 le matin du 11 septembre 2001, et aucun de ses passagers ne s’est héroïquement révolté. Toujours selon lui, les vrais auteurs de l’attaque contre le World Trade Center ont intentionnellement détruit les Tours jumelles afin de récupérer 160 milliards de dollars en lingots d’or cachés dans les fondations de l’immeuble. Quant au Pentagone, il n’a pas été la cible d’un Boeing 757, mais d’un missile de croisière. Et, lorsqu’on lui demande qui se cache derrière ces attaques, il répond sans la moindre hésitation : “Le gouvernement américain, et en particulier notre vice-président, Dick Cheney.” Dylan Aver y a commencé à diffuser son documentaire Loose Change sur Internet en avril 2005, rapporte le magazine américain en ligne Salon, et, à ce jour, des millions d’internautes l’ont vu. Pour Salon, le succès de ce film arrive à un moment clé. “Non seulement les attentats du 11 septembre 2001 ont perdu leur caractère sacro-saint, mais, en l’espace de cinq ans, les Américains sont devenus de plus en plus méfiants, vu la réaction de leur gouvernement à ces attaques, et de plus en plus enclins à récrire les événements qui se sont déroulés ce jour-là. Aujourd’hui, le cinéaste Oliver Stone peut tourner une COURRIER INTERNATIONAL N° 827 fiction inspirée des événements du 11 septembre [ce film, intitulé World Trade Center, sortira en France le 20 septembre] et l’écrivain Martin Amis peut nous donner une libre interprétation de l’état psychique de Mohammed Atta, le cerveau d’Al-Qaida, au moment des attaques contre New York.” De plus en plus d’Américains mettent donc en doute les thèses officielles sur les attentats du 11 septembre, et ceux qui le font ont même “leur propre convention nationale, qui s’est réunie les 4 et 5 juin dernier dans un grand hôtel de Chicago”, rapporte The New York Times. “Ce mouvement, baptisé 9/11 Truth [Vérité sur le 11 septembre], est une sorte de club rassemblant des scep- 48 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 tiques de tous poils qui tous croient que le gouvernement américain se cache derrière ces actes terroristes”. Parmi eux, “des femmes au foyer, des livreurs de pizzas, des étudiants, des activistes, mais aussi des professeurs, des ingénieurs, et même un ancien candidat au Sénat américain.” “Aussi farfelu que cela paraisse de penser que les autorités américaines ont commandité les attentats et intentionnellement tué des milliers de citoyens, il est en tout cas tout à fait révélateur que 500 personnes prêtes à défendre cette thèse puissent se réunir officiellement, à quelques mois seulement du cinquième anniversaire de la tragédie”, conclut The New York Times. 44-51 en couv 5/09/06 14:49 Page 49 CINQ ANS APRÈS ● Ben Laden. Sur la pancarte : trêve estivale. Dessin de Schneider, Suisse. ■ Ben Laden ? Un chef peureux et opportuniste Un spécialiste du monde musulman, Lawrence Wright, vient de publier un nouveau livre sur le 11 septembre. Où il montre notamment les failles d’Al-Qaida. NEW STATESMAN Londres a parution d’un nouveau récit à propos du 11 septembre peut sembler superflue. Pourtant, le livre de Lawrence Wright surpasse de loin tous les autres : l’auteur de The Looming Tower* [La tour menaçante] connaît personnellement une grande partie du monde musulman (dont l’Arabie Saoudite), comprend parfaitement les moteurs de l’islamisme radical et s’est livré à une inlassable quête de renseignements sur des djihadistes, des espions, des fonctionnaires, des experts en tout genre ainsi que sur les amis, épouses et maîtresses des principaux protagonistes. Habilement,Wright tire parti d’un procédé qui consiste à centrer son récit autour de la vie et des caractères de cinq individus très différents. Il commence par le militant égyptien Sayyid Qotb, “ce génie solitaire qui allait perturber l’islam, menacer divers régimes du monde musulman et attirer toute une génération de jeunes Arabes déracinés qui cherchaient un sens à leur existence”. Non seulement Qotb a formulé une sombre théorie de guerre contre un Occident amoral et contre des gouvernements musulmans “apostats”, mais, après avoir séjourné dans une prison égyptienne (en 1966), il est aussi devenu le premier martyr de la nouvelle cause. C’est le “qotbisme” qui a poussé une foule de jeunes Arabes à se rendre en Afghanistan dans les années 1980 pour livrer la guerre sainte contre l’occupant soviétique. Parmi eux figuraient deux personnages qui joueront un rôle clé par la suite – Ayman Al-Zawahiri, un médecin islamiste issu d’une famille de notables égyptiens, et un jeune Saoudien qui collectait des fonds et recrutait des combattants, Oussama Ben Laden. Ce sont ces deux djihadistes, d’un tempérament très différent, qui formeront le réseau Al-Qaida au len- L demain de la défaite soviétique. “Ce n’étaient pas des amis mais des alliés, note Wright. Chacun pensait pouvoir utiliser l’autre, et chacun a été entraîné dans une voie qu’il n’avait aucunement envisagée.” Dans l’autre camp, apparaissent deux personnages radicalement différents : le prince Turki Al-Faiçal, le fin et courtois patron des services de renseignements saoudiens (aujourd’hui ambassadeur de son pays à Washington), et le brillant, grossier et ambivalent patron du FBI, John O’Neil, qui a joué un rôle primordial dans la traque d’Al-Qaida avant de trouver la mort dans le brasier des Tours jumelles. Le récit de Wright apporte de nouvelles informations, notamment sur la taille de Ben Laden (qui, avec son 1,80 m, n’est pas le géant que l’on a souvent décrit) et sur sa santé (il souffrirait d’une insuffisance glandulaire connue sous le nom de maladie d’Addison). Il livre aussi des détails inédits qui jettent une lumière nouvelle sur le dossier Al-Qaida, en particulier sur la faillibilité de l’organisation et celle de son leader. Wanted Oussama Ben Laden figure bien sur la liste des “dix criminels les plus recherchés” par le FBI, mais pas pour les attentats du 11 septembre 2001. Le leader d’Al-Qaida y est seulement accusé d’avoir orchestré l’attentat contre l’ambassade des Etats-Unis au Kenya, le 7 août 1998. Selon le ministère de la Justice américain, cette surprenante omission s’explique par la volonté de respecter la présomption d’innocence, même si Oussama Ben Laden a ouvertement revendiqué l’attaque contre le World Trade Center. THAÏLANDE Ne pas voir Al-Qaida partout ■ Les spécialistes du terrorisme assimilent trop facilement tous les mouvements insurrectionnels des régions à majorité musulmane au djihad, explique dans Asia Times Michael Vatikiotis, chercheur à l’Institut sur l’Asie du Sud-Est de Singapour. “Qualifier certains conflits locaux de postes avancés du radicalisme islamique n’a fait que les prolonger et, dans certains cas, les a même envenimés. Ainsi depuis deux ans, les autorités thaïlandaises se retranchent derrière l’idée que les musulmans du sud du royaume sont motivés par le fanatisme religieux : elles évitent ainsi de s’interroger sur les réponses qu’elles apportent aux demandes de ces groupes musulmans en matière de respect de leur identité culturelle.” Plus de 1 700 personnes ont été tuées depuis le début des violences, en 2004, dans les trois provinces à majorité musulmane proches de la Malaisie. “La religion est un atout tactique pour les insurgés. Elle les aide à recruter et à motiver leurs membres, mais n’apparaît pas comme un objectif à long terme”, écrit Vatikiotis. S’appuyant sur ses entretiens avec des étudiants en religion et des sympathisants des insurgés, le chercheur affirme que certains “groupes rebelles utilisent leur identité ethnique pour demander un pouvoir politique et une place plus impor tante dans la société. Il est urgent de proposer un débat plus nuancé et plus informé sur le militantisme islamique”. Faute de dialogue, conclut-il, le monde pourrait vivre dans un état de guerre permanent. COURRIER INTERNATIONAL N° 827 49 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 Wright montre de façon convaincante ce que d’autres ont simplement affirmé, à savoir que les activités militaires de Ben Laden en Afghanistan (contrairement à sa collecte de fonds) étaient insignifiantes, et parfois même carrément ridicules. Les combattants afghans, plus expérimentés, considéraient les bénévoles arabes au mieux comme des touristes, au pire comme de dangereux fauteurs de troubles, leur soif de martyre les poussant à commettre des actes de pure folie. Au début, Ben Laden souffrait en outre de ce qu’un Arabe décrit comme une “peur de l’engagement corporel”, ou, pour parler clairement, une frousse qui le rendait physiquement malade à la veille des combats. Quant aux prétendues victoires de sa brigade internationale, elles sont davantage le fruit du pouvoir d’imagination des combattants que de réelles prouesses militaires. Si, pour ses partisans, Ben Laden possède indubitablement du charisme, il apparaît également comme un être singulièrement faible et peu perspicace. Les brusques zigzags de son parcours – du militant antisoviétique à l’emblème du djihad mondial contre les “croisés” américains, en passant par le dissident saoudien – sont davantage dus à la volonté de ses proches, en particulier Zawahiri, qu’à son propre pouvoir de réflexion. Compte tenu de la légende entourant Al-Qaida – qui a été élaborée par le mouvement lui-même et par les médias occidentaux –, les points faibles du récit sont aussi les plus révélateurs. Quand Ben Laden est chassé du Soudan en 1996 avec ses hommes, ses femmes et ses enfants et qu’il se retrouve sans le sou en Afghanistan, le moment est critique pour lui-même – il est privé de sa nationalité saoudienne – et pour l’organisation, qu’il doit reconstruire sur des bases nouvelles. En fait, la vie en Afghanistan fut si dure pour Ben Laden et son groupe que l’on comprend mal comment ils ont pu mener à bien les attentats du 11 septembre 2001. Il semble en fait qu’après les premiers grands succès du groupe – les attaques suicides contre deux ambassades américaines d’Afrique de l’Est, en 1998 – le prestige d’Al-Qaida a atteint un nouveau sommet dans le monde musulman. Ce qui a fait affluer argent et recrues. L’ouvrage n’est pas une étude analytique. Il offre néanmoins un aperçu très intéressant des facteurs qui poussent des jeunes à combattre dans des guerres saintes.Voici par exemple comment Wright décrit les recrues arabes qui ont rejoint le mouvement au Soudan dans les années 1990. “Leurs motivations variaient, mais ils partageaient la croyance que l’islam – pur et primitif, non altéré par la modernité ni compromis dans le politique – pouvait panser les blessures que ni le socialisme ni le nationalisme arabe n’avaient réussi à soigner. Ils étaient furieux mais impuissants dans leurs propres pays. Ils ne se considéraient pas comme des terroristes mais comme des révolutionnaires. Certains avaient vécu une répression féroce, d’autres étaient simplement dans une détresse innommable. Leur dynamique était intransigeante et autodestructrice, mais les événements évoluaient si rapidement qu’il était impossible de distinguer les philosophes des ‘sociopathes’. Ils étaient liés ensemble par la personnalité charismatique d’Oussama Ben Laden, qui présentait un puissant mélange des deux courants : idéalisme et nihilisme.” Roger Hardy * The Looming Tower :Al-Qaeda and the Road to 9/11 [La tour menaçante : Al-Qaida et les prémices du 11 septembre], est publié aux Etats-Unis chez Knopf, et en Grande-Bretagne par Penguin. 5/09/06 14:05 Page 50 e n c o u ve r t u re Oussama au paradis Voici un “conte oriental” non dénué d’humour, écrit par un anonyme saoudien et publié sur le site libéral arabe Shafaf. SHAFAF Londres u cœur d’un jardin luxuriant, un ange s’adresse à ses frères. En face de lui, un groupe d’hommes, sur des trônes dorés, attend. L’un d’eux est Oussama Ben Laden. Après un court moment, l’ange appelle Oussama par son prénom précédé de celui de sa mère. Oussama s’approche, interloqué par cette singulière dénomination. — Tu as l’air surpris ? — Mais, dit-il d’une voix enrouée, nous sommes donc au paradis ? — Exactement. — Mais… — Le pardon du Tout-Puissant est infini. — Et les gens… ceux qui… — Ceux qui sont allés au-devant de la mort ? Ceux qui ont souffert, qui ont tout perdu ? Ils t’ont pardonné. Oussama laisse échapper un pâle sourire. — Et maintenant ? — Maintenant tu vas te rendre dans ton palais, pour te reposer. Demain, un ange viendra t’emmener là où tu dois travailler. — On travaille au paradis ? — Pourquoi, tu croyais que tu allais te tourner les pouces ? Tu es affecté à un vignoble dont le nectar est destiné aux Bienheureux, qui jouissent de l’éternité dans un des plus hauts degrés du Jardin. — Mais je n’y connais rien, moi, à la vigne ! — Tu auras un superviseur, qui t’apprendra à A cueillir les raisins selon les normes exigées ici. — Et où est mon palais ? — Au jardin de Rujz [paradis inférieur imaginé par le sceptique arabe du Xe siècle Abu Al-Ala’alMaarri, écrivain honni par les islamistes]. L’ange revient le lendemain chercher Oussama. En sortant de chez lui, il rencontre deux hommes. — Bonjour, je suis votre voisin, Georg Michaël, et voici Hassan Othman. Nous sommes venus vous souhaiter la bienvenue au paradis. — Bonj… Mais, vous êtes chrétien ? — Dans le monde d’en bas, j’étais chrétien. Et ce monsieur, notre voisin était musulman, un mystique soudanais. Oussama ne dit rien. Au vignoble, il fait la connaissance de ses compagnons de travail et de sa contremaître, Sarah Michowsky. Il reçoit une formation et des instructions. Revenu à son palais, il s’abîme en réflexions sur la vie au paradis. Après plusieurs jours de travail, il demande à sa patronne de pouvoir accompagner l’un des anges à la demeure des Bienheureux du cercle supérieur, dans leur palais. Dans la cour d’un palais magnifique, Oussama trouve un groupe de lurons étendus sur des coussins de brocart et des couches d’émeraude. — Qui sont ces gens ? — C’est Nelson Mandela – je crois que c’était un de vos contemporains. A sa gauche, c’est Al-Hallaj [mystique martyr de l’islam, crucifié en 922 pour blasphème]. Les autres appartiennent à des époques ultérieures à la vôtre. L’effarement envahit le visage d’Oussama, et il est saisi d’un léger tremblement. Quelques jours après, il décide de retourner au jardin où il a été reçu, lors de son admission au paradis. — J’aimerais revoir certains qui étaient de mes amis, dans le monde d’avant. — S’ils sont du même degré que toi ou d’un degré inférieur, tu peux leur rendre visite. S’ils sont d’un degré supérieur, tu dois présenter une demande. Car toonists & Writers Syndicate 827_pp50_51 Départs vers le paradis : heures de départ, itinéraires, quais d’embarquement. Dessin de Tom paru dans Trouw, Amsterdam. WEB+ Plus d’infos sur le site “Américains, épargnez vos dollars”, un point de vue jordanien. “Le double jeu de Musharraf”, une analyse d'un journaliste pakistanais. — J’aimerais bien voir Abou Qatada et Abou Hafs [dirigeants d’Al-Qaida]. — Pas sur nos listes. — Et le cheikh Machin ? — Pas sur nos listes. — Mais vous n’avez personne, alors ? Se peut-il que nous nous soyons trompés de direction ? Bon, et George Bush, il est là ? — Pas sur nos listes. — Et Cheney ? Et Rumsfeld ? — Pas sur nos listes. — Il n’y a personne ici, à la fin ! Vous avez qui, dans ce paradis ? Karl Marx ? — Karl Marx, Karl Marx… Oui, il est là.Tu peux déposer une demande pour qu’il descende te rendre visite, si tu le désires. Oussama n’en peut plus. Il étouffe. Que faire ? Le paradis est rempli de chrétiens, de juifs, de soufis, de chiites, de laïcs et d’athées ! Il essaie bien un moment d’attirer à lui quelques habitants du paradis, de les pousser à le suivre dans sa lutte contre les contrevenants. Mais personne ne l’écoute. Il enrage. Il cherche une porte, pour sortir du paradis. C’est alors qu’il sent une main se poser sur son épaule, qui le secoue brutalement. Et quand il ouvre les yeux, c’est son ami Ayman Al-Zawahiri. — Ayman ? C’est toi, Ayman ? — Eh, lève-toi, mon vieux ! Rentre te coucher dans la grotte. ■ TA C T I Q U E Une sourde rivalité entre Al-Qaida et le Hezbollah Pour contrecarrer la popularité croissante du mouvement chiite dans le monde arabe, Ben Laden pourrait agir au Liban. ous les mouvements de l’islam politique considèrent qu’il faut dépasser l’Etat et le remplacer par la communauté des croyants. Lors de la guerre au Liban, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a clairement dit qu’il se battait au nom de cette communauté et n’a pas prononcé de discours sans y faire référence. Aussi, le président égyptien Hosni Moubarak a eu tor t quand il a dit que le Hezbollah était “partie intégrante du Liban”, puisque ce “Parti de Dieu” voudrait fondre le pays dans quelque chose de beaucoup plus vaste, un ensemble regroupant tous les chiites d’Iran, d’Irak, du Liban, mais aussi de Bahreïn et d’autres pays de la région. Quant aux sunnites, ils rêvent de reconstituer le califat pour le monde musulman. T Malgré cette différence, certains sunnites sont fascinés par l’activisme chiite. Cela avait déjà été le cas au début des années 1980, au moment où l’Iran rêvait d’expor ter la révolution islamique de 1979. Aujourd’hui, à la faveur de la guerre au Liban, l’Iran revient sur le devant de la scène. En envoyant des fonds destinés à la reconstruction du Liban, Téhéran a encore renforcé son influence. En plus, il est convaincu que personne n’osera sérieusement entreprendre le désarmement de son allié le Hezbollah. Pour se rendre compte de la fascination qu’exerce l’activisme chiite, il suffit de lire les déclarations des Frères musulmans [sunnites] d’Egypte et de Jordanie. Certains de leurs théoriciens estiment que le Hezbollah peut offrir un modèle à tous ceux qui rêvent d’un Etat islamique, rêve qu’eux-mêmes ont été incapables de traduire dans la réalité. Ayman Al-Zawahiri, le numéro deux de l’orga- COURRIER INTERNATIONAL N° 827 nisation sunnite Al-Qaida, est allé jusqu’à appeler tous les combattants islamistes à rejoindre les rangs du Hezbollah pour combattre Israël sur le front libanais. De même, l’un des grands prédicateurs sunnites, Youssef Qaradaoui, a regretté qu’il n’y ait pas de Hezbollah en Egypte, en Jordanie et ailleurs dans le monde arabe. Plus généralement, les succès du Hezbollah ont provoqué des scènes de liesse dans les quartiers sunnites de nombreux pays arabes. Toutefois, les facteurs de division entre sunnites et chiites restent nombreux. Les chiites n’oublient pas les insultes dont ils avaient été abreuvés par Abou Moussab Al-Zarqaoui, l’ancien chef autodéclaré d’Al-Qaida en Irak, ni le fait qu’Al-Qaida considère qu’il faut à tout prix les empêcher de prendre le pouvoir en Irak. Quant aux sunnites les plus extrémistes, proches d’Al-Qaida, ils considèrent que les chiites sont des apostats qui méri- 50 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 tent la mort. Par conséquent, leur montée en puissance leur paraît inacceptable. C’est pour cela que ceux qui connaissent bien les affaires du Moyen-Orient craignent par-dessus tout que les radicaux sunnites ne se croient obligés de faire de la surenchère pour revenir dans le jeu, provoquant une nouvelle vague d’activité terroriste. Al-Qaida se rend bien compte qu’elle a perdu un certain nombre de cartes. Ainsi, le Hezbollah compte s’emparer de la cause palestinienne, et le Hamas (sunnite) est d’ores et déjà une copie conforme du Hezbollah d’un point de vue organisationnel. Compte tenu de la haine qu’entretient Al-Qaida à l’égard des chiites, elle pourrait être tentée d’investir le théâtre libanais pour essayer de marginaliser le Hezbollah dans la lutte contre Israël. Par conséquent, le Liban reste sous la menace extrémiste. Hoda Al-Husseini, Asharq Al-Awsat, Londres 827_pp50_51 5/09/06 14:05 Page 51 CINQ ANS APRÈS ● L’Occident et le monde arabe sont les fils d’une même civilisation. Pourtant, aujourd’hui, chacun voit l’autre comme un ennemi, écrit Al-Hayat. AL-HAYAT Londres st-ce que, pour nous Arabes, l’autre – cet autre différent de nous-mêmes – peut être un Chinois, par exemple ? C’est une question que l’on peut se poser lorsqu’on analyse la fascination – ou le rejet – que nous inspire l’Occident. La réponse est évidemment “non”, aussi bien à la lumière de l’expérience du passé qu’à celle de l’actualité récente. C’est en effet l’Occident et lui seul qui est pour nous, traditionnellement, l’autre. Et il est faux de croire que c’est là le résultat d’une quelconque myopie. Bien au contraire, cela correspond à un fantasme et à une réalité tous deux profondément ancrés en nous. Car la Chine ne peut être cet autre-là. Parce que son altérité est absolue. Si absolue qu’elle ne pose pas question. Surtout, cet autre-là est trop éloigné pour qu’avec lui les différends politiques, la concurrence économique ou tout autre domaine d’affrontement possible puissent être lourds de menaces ou de défis existentiels. L’autre, celui qui constitue un défi, est tout proche – intime, même. En tout cas, il partage avec nous une part d’identité commune. C’est un autre, dont l’altérité n’est ni absolue ni évidente. Au contraire, elle exige d’être réaffirmée en permanence ; et, au besoin, d’être fabriquée de toutes pièces. Parce que la différenciation d’avec cet autre est fondamentale pour la construction de notre moi, pour l’affirmation de notre identité. C’est dans cette altérité-là que nous vivons avec l’Occident, et lui avec nous. E L’OCCIDENT EST EN PLEINE RECONSTRUCTION DE SON MOI Le problème entre nous et l’Occident ne vient pas de ce qui nous distingue, mais bien de ce qui nous est commun, dans notre essence et non dans nos contingences. Car nous sommes tous deux issus d’une même civilisation ou, en tout cas, de civilisations nourries aux mêmes sources et construites sur les mêmes fondements : la révélation divine, d’une part, et la pensée hellénistique, d’autre part. Nous sommes, comme eux, les rejetons d’une civilisation née sur les rives de la Méditerranée, même si, par la suite, elle s’est propagée de notre fait jusqu’aux profondeurs de l’Asie, et du leur jusqu’à l’extrême nord de l’Europe et aux Amériques. Une civilisation qui a acquis sa spécificité en réussissant la synthèse entre le génie des Sémites et la pensée des Hellènes. Entre “Jérusalem et Athènes”, dit un raccourci chez les penseurs occidentaux. Plus que la colonisation [occidentale du monde arabe], plus que le drame palestinien, plus que l’invasion de l’Irak et que toutes les visées hégémoniques dont souffre notre monde arabe, c’est cette unicité fondamentale, ou plutôt sa négation, qui constitue peut-être le nœud du problème entre nous et l’Occident. Et c’est aussi ce sur quoi nous et l’Occident sommes complices, dans la mesure où notre ignorance actuelle de l’Occident n’a d’égale que la sienne à notre égard. Et cette ignorance est loin d’être due à un simple défaut d’information. Car si ton voisin continue d’être si ignorant de toi au bout de quatorze siècles de voisinage – que celui-ci ait été conflictuel ou pacifique –, cela ne peut avoir qu’une seule signification : il ne désire pas te connaître, ou alors il feint l’ignorance et charge celle-ci d’une mission essentielle : faire de toi un autre totalement différent, dans le but de pouvoir, par opposition, se construire son propre moi ou le renforcer… Car il est bien connu que l’affirmation de soi se nourrit de l’autre et se développe à ses dépens. Or il se trouve que l’Occident est en pleine reconstruction de son moi, tout comme nousmêmes, d’où l’âpreté de l’affrontement, un affrontement par terrorisme et contre-terrorisme interposés. Comment expliquer autrement que C H AT Rendez-vous sur courrierinternational.com Le jeudi 7 sept. à 15 heures sur le site de Courrier international, venez poser vos questions sur le 11 septembre. Dessin de Hajjaj paru dans Al-Ghad, Amman. Car toonists & Writers Syndicate Car toonists & Writers Syndicate Exclure l’autre du champ de l’humanité l’on ait pris prétexte d’un crime terroriste, à savoir les attentats du 11 septembre 2001, pour mettre sur pied une politique hégémonique et jeter l’anathème terroriste sur toute revendication, aussi légitime soit-elle ? Le concept de terrorisme devient ainsi le meilleur moyen d’exclure l’adversaire – ou l’autre – du domaine politique, pour l’enfermer d’emblée dans l’absolu du jugement de valeur, en sorte qu’il n’y ait de rencontre possible que par la force brute, c’est-à-dire par la négation absolue. C’est, de manière flagrante, ce qu’a révélé la dernière guerre au Liban, et plus particulièrement un des aspects de cette guerre, à savoir l’indifférence extrême à la destruction massive entreprise par Israël avec, pour cible programmée, les populations civiles et les infrastructures. Rares en effet ont été les voix qui se sont élevées pour exprimer quelque “regret” devant la disproportion entre l’action, à savoir l’enlèvement de deux Israéliens par le Hezbollah, et la réaction, c’est-à-dire l’étendue de la guerre menée par l’Etat hébreu. Aucune protestation ne s’est élevée, comme ce fut le cas lors des guerres d’indépendance. Comme si la “guerre contre le terrorisme” justifiait tout et n’importe quoi. La guerre au Liban ressemble à une sorte d’extension de la réflexion qui a permis l’existence du camp d’internement de Guantanamo Bay et consiste à extraire l’autre du champ de l’humanité, et même du champ de l’inimitié classique (qui ne nie pas l’ennemi), pour l’enfermer dans l’altérité absolue, en faire un autre résolument hostile et hermétique, pour pouvoir ensuite l’annuler et l’annihiler, symboliquement autant que matériellement. Saleh Bachir CASSE-TÊTE De Charybde en Scylla Favoriser l’élection de dirigeants islamiques pour avoir la peau des radicaux ? Cette thèse ne séduit pas l’intellectuel néoconservateur américain Daniel Pipes. lam radical, désillusion partagée par de larges franges du clergé. “Vingt-six ans après la chute du chah, la culture djihadiste iranienne est à bout de souffle.” Bref, à l’instar du communisme, l’islamisme a fini par devenir son propre antidote. A l’inverse, alors que les islamistes algériens étaient sur le point de remporter les élections de janvier 1992, l’armée a interrompu le scrutin, déclenché une interminable guerre civile et mené une répression qui a conduit au désastre. Les Etats-Unis ont accepté ce coup d’Etat, en déclarant : “Des régimes dictatoriaux que nous soutenons, aussi déplaisants soientils, sont plus susceptibles d’évoluer politiquement que des islamistes élus qui ne croient pas réellement en la démocratie.” Pour Gerecht, Washington doit encourager les islamistes sunnites à choisir la voie des urnes. Il faut les laisser exercer le pouvoir, s’aliéner leur opinion publique et se faire jeter dans les poubelles de l’Histoire. Bref, l’islamisme radical est à la fois le “problème” et sa “solution”. Si cette approche a une certaine logique nalyste incisif du Moyen-Orient, Reuel Marc Gerecht incarne cette droite “responsable” qui plaide en faveur de l’arrivée au pouvoir de l’islam radical. Pour cette droite, le “benladénisme” ne peut être neutralisé que par les fondamentalistes et ce ne sont pas les musulmans modérés qui peuvent nous sauver d’un nouveau 11 septembre, mais bien le clergé chiite et les intégristes sunnites. Comme il est écrit dans son essai*, Gerecht, contrairement aux adeptes de l’“apaisement”, ne se méprend pas sur la nature de l’islam radical. Mais sa conclusion est erronée. Comment Washington devrait-il traiter la montée en puissance de l’islamisme radical ? En se fondant sur les exemples de l’Iran et de l’Algérie. Au pouvoir en Iran depuis 1979, rappelle Gerecht, les islamistes chiites ont provoqué une immense désillusion face à l’is- A COURRIER INTERNATIONAL N° 827 51 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 – la société iranienne est dans un meilleur état que la société algérienne –, il n’en reste pas moins que l’accaparement du pouvoir par les islamistes iraniens a eu un coût prohibitif en termes humains et stratégiques. Si les islamistes étaient arrivés au pouvoir à Alger, les conséquences négatives auraient été tout aussi dévastatrices qu’en Iran. La crise algérienne a démontré que, plutôt que de se focaliser sur des élections rapides qui risquent d’inaugurer des décennies de totalitarisme, bénéficiant presque systématiquement aux islamistes, l’administration américaine devrait consacrer son énergie à encourager des changements plus lents mais plus profonds : participation, Etat de droit, liberté d’expression et de culte, propriété privée, droit des minorités et, enfin, liberté d’association (via les partis politiques). Des élections libres ne peuvent être que l’aboutissement d’un processus démocratique, et non son commencement. Daniel Pipes, Jerusalem Post (extraits), Jérusalem * The Islamic Paradox (Le paradoxe islamiste), 2004. 5/09/06 Joel Meyerowitz, Phaïdon, 2006 *827 p52-53-54 SA 10:28 Page 52 débat ÉCRIRE APRÈS LE 11 SEPTEMBRE Le romancier et le terroriste De Don DeLillo à Philip Roth, de Paul Auster à Bret Easton Ellis, beaucoup de grands auteurs se sont servis du terroriste pour dire leur colère. Mais cette figure récurrente des années 1990 est aujourd’hui difficile à manier. La réflexion du jeune écrivain Benjamin Kunkel. THE NEW YORK TIMES (extraits) DR New York ■ L’auteur Benjamin Kunkel, 34 ans, est devenu en l’espace d’un livre la coqueluche des milieux littéraires new-yorkais : il a eu droit aux critiques élogieuses de Jay McInerney à la une de The New York Times Book Review et de Joyce Carol Oates dans The New York Review of Books pour son premier roman, Indécision (voir CI n° 792, du 5 janvier 2006). Cette histoire d’un adolescent attardé incapable de prendre la moindre décision vient de paraître en français aux éditions Belfond. Diplômé de Harvard, Benjamin Kunkel est l’un des cofondateurs de la revue littéraire n + 1 (nplusonsemag.com), qui a vu le jour à l’automne 2004. près la destruction du World Trade Center, il apparut aussitôt que la politique et la conscience collective américaines en seraient changées à jamais. Quant à la littérature, elle ne pesait pas bien lourd face à tant de meurtres et d’inquiétude. Quand il redevint possible de s’intéresser aux livres, il ne fit aucun doute que le roman américain allait être lui aussi affecté. Mais il a fallu attendre un peu avant de voir de quelle façon. Le roman enregistre les changements historiques de manière profonde mais lente, pour la simple raison qu’il faut généralement plusieurs années pour concevoir, écrire, remanier et publier un livre. Très vite après les attentats, les critiques se sont demandé ce qu’il adviendrait de deux préoccupations littéraires des années 1990 : le ton dit “ironique” et le genre baptisé “roman social”. Les romanciers ont commencé depuis peu à apporter des réponses. Mais, outre la quête torturée de sincérité émotionnelle et de sens historique, il y a autre chose qui saute aux yeux dans le roman américain de ce que l’on pourrait appeler “les longues années 1990” (de 1989 à 2001) : c’est le nombre extraordinaire de personnages de terroristes qui s’y bousculent. Au cours des années 1990, près d’un auteur majeur sur deux a écrit sur des terroristes, et, après le prof d’université, c’est la figure que l’on a le plus de chances de rencontrer dans les pages d’un roman américain récent. Dans ces romans, le terroriste était le faiseur de symboles que le romancier souhaitait être sans y parvenir. Les terroristes peuvent être des rivaux pour un écrivain, comme le soutient le personnage du romancier dans Mao II (1991), de Don DeLillo, mais ils étaient aussi ses mandataires. Quel que soit son degré de réalisme, le roman terroriste était aussi une sorte de fiction sur la fiction. Aujourd’hui, le roman terroriste américain est appelé à changer plus que tout autre genre. Comment pourrait-il en être autrement ? Si on l’assimile aux auteurs des récents massacres, le terroriste de fiction semble abject ; si on le compare à eux, il paraît insignifiant. Les auteurs de romans terroristes récents ont plus ou moins reconnu qu’ils auraient traité leur sujet autrement s’ils avaient commencé à travailler dessus après le 11 septembre. Publié à l’automne 2001, L’Envers du miroir, de Jennifer Egan, comportait parmi ses personnages un “agent dormant” planifiant quelque chose d’énorme contre les Etats-Unis. Dans une postface écrite pour l’édition de poche, Egan décrit son livre comme “l’objet imaginaire d’une époque A plus innocente”. Dans American Darling (2004), de Russell Banks, la narratrice – une ancienne du [groupe terroriste américain] Weather Underground, qui traîne derrière elle un passé d’“apprentie terroriste au petit pied” – conclut que son histoire “n’aurait aucun sens dans le monde réel de l’après-11 septembre”, et l’auteur n’a pas l’air de la contredire. Et, dans sa postface à Trance [non traduit], récit romancé des bouffonneries tragiques de Patricia Hearst et de l’Armée de libération symbionaise dans les années 1970, Christopher Sorrentino reconnaît sans détour que son point de vue sur la question n’est plus le même que lorsqu’il a commencé à écrire son livre, en 2000. Paru à l’été 2005, Trance pourrait bien être le dernier des romans terroristes de l’avant-11 septembre. Autant dire le dernier d’une longue série. Don DeLillo (dans Joueurs [1977], l’un de ses personnages perçoit de manière glaçante les Tours jumelles comme étant “non moins éphémères, malgré leur masse, qu’une banale distorsion lumineuse”) et Mary McCarthy écrivent sur le terrorisme dès la fin des années 1970 – une décennie marquée par les exploits meurtriers des nationalistes palestiniens, irlandais et basques, et par l’apparition dans les pays riches de groupes “révolutionnaires” sinistres, voire grotesques, comme la bande à Baader, les Brigades rouges et Weatherman. Il faudra attendre toutefois une dizaine d’années encore pour assister à un déferlement de romans terroristes. Dans Libra (1988), de DeLillo, des agents de la CIA dévoyés embarquent l’idéaliste déséquilibré Lee Harvey Oswald dans un complot contre le président. Léviathan, de Paul Auster, publié en 1992 et dédié à DeLillo, raconte l’histoire d’un romancier en panne d’inspiration qui se fait appeler le Fantôme de la Liberté et se lance dans une campagne d’attentats contre les différentes répliques de la célèbre statue à la torche de Bartholdi. Dans Infinite Jest [1996, non traduit], de David Foster Wallace, l’annexion du Canada par les Etats-Unis a donné naissance à l’Organisation des nations d’Amérique du Nord (ONAN), une instance dont la politique masturbatoire et isolationniste n’est combattue que par un seul groupe : une bande de redoutables terroristes québécois dont beaucoup se déplacent en fauteuil roulant. Roman-collage oublié de Richard Grossman, The Book of Lazarus [1997, non traduit] raconte la disparition d’une autre secte fictionnelle minable, la Brigade populaire de libération, créature des années 1970 liée à la Mafia. Et, la même année, Philip Roth nous donnait dans Pastorale américaine l’inoubliable Merry Levov, jolie et brillante jeune fille qui brise la vie de sa sympathique et prospère famille d’abord avec son COURRIER INTERNATIONAL N° 827 52 incorrigible bégaiement, puis en faisant sauter un bureau de poste pour protester contre la guerre menée par le président Johnson au Vietnam. Dans sa façon de passer d’une vie aisée et confortable à la clandestinité de la guérilla, Merry anticipe et rappelle tout à la fois Patty Hearst, le personnage réel qui a inspiré Trance de Sorrentino et American Woman [2003, non traduit] de Susan Choi. Le nombre de victimes de tous ces personnages romanesques n’atteint même pas le bilan d’un seul attentat à la voiture piégée commis aujourd’hui à Bagdad. Et il se peut que, pour beaucoup d’entre nous, le vandalisme politique et l’assassinat individuel, par opposition au massacre, ne soient même plus du terrorisme. Mais c’est le mot “terroriste” qu’utilisaient auteurs et éditeurs, sans doute en raison des frissons qu’il procure. L’histoire allait aussi dans leur sens : la précédente grande époque du terrorisme – en gros entre 1878 et 1914 – avait été un temps d’assassins. a violence fictionnelle ne vient pas toujours de la gauche ou n’a pas toujours une signification politique. Dans l’excellent et déjanté Glamorama (1998), de Bret Easton Ellis, une cellule de mannequins terroristes se livre à une terrifiante campagne d’attentats dans le Paris actuel, dont le seul motif semble être un goût sérieusement émoussé du spectaculaire. Le vertigineux et surréel The Effect of Living Backwards [2003, non traduit], de Heidi Julavit, est un autre exemple de roman terroriste fondamentalement apolitique. Il y est question d’un “bon vieux détournement d’avion” par un mystérieux Bruno. De tous les terroristes de fiction, Bruno est celui qui a l’air le plus fictionnel. Il passe son temps à se lancer dans de grandes discussions philosophiques avec ses otages et en vient finalement à incarner le provocateur universel, résumant peut-être à lui seul la figure du terroriste dans la littérature américaine récente. Pourquoi cette prolifération de terroristes ? Une première explication vient aussitôt à l’esprit : le terrorisme inquiétait beaucoup de gens dans les années précédant le 11 septembre, et il n’y a pas de raison que les romanciers aient échappé à cette angoisse. Mais cette explication est au mieux incomplète. Dans les années 1990, les Américains redoutaient à juste titre des actes de violence de grande ampleur de la part de djihadistes venus de l’étranger et de racistes et de fanatiques religieux autochtones. C’est ce genre d’individus qui a commis la première tentative d’attentat contre le World Trade Center, en 1993 ; qui a fait sauter des cliniques [où étaient pratiqués des avortements] et assassiné des médecins ; et qui a détruit un bâtiment fédéral à Okla- L DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 *827 p52-53-54 SA 5/09/06 10:28 Page 53 CINQ ANS APRÈS ● A u bout du compte, le roman terroriste américain récent, même lorsqu’il puise dans les livres d’histoire, a moins à voir avec la réalité de la violence politique qu’avec le fantasme de cette même violence – fantasme au sens neutre du terme, applicable aussi bien aux cauchemars qu’aux rêves. En fait, rien n’est plus caractéristique de ces romans que leur ambivalence rêvecauchemar, le romancier se vantant de ses pouvoirs tout en se lamentant de les voir décliner, et mêlant à la détestation du terroriste une envie honteuse mais bien réelle. ersonne n’a été plus explicite et plus clairvoyant à ce sujet que Don DeLillo. Mao II ne compte aucun terroriste parmi ses personnages principaux, mais il regorge de réflexions inquiètes sur la rivalité jalouse qu’entretient le romancier avec le terroriste. Bill Gray, le personnage de l’écrivain dans le livre, constate avec amertume que le romancier a été supplanté par le terroriste puisque c’est lui qui est désormais capable de s’immiscer dans les consciences ; aujourd’hui, “toute œuvre majeure implique des explosions en vol et des immeubles effondrés”. Don DeLillo exagérait le rôle historique du roman, mais pas, malheureusement, la place éminente prise par la terreur. Il avait compris que les romanciers, comme les terroristes, sont des agents obscurs et solitaires préparant des provocations symboliques destinées à faire boum sur la scène publique. Bien entendu, cela ne s’applique qu’à une certaine catégorie de romanciers, qui pourrait débuter avec Flaubert pour se terminer, comme le suggère DeLillo, avec Beckett, dont l’œuvre peut être vue comme la mise en accusation d’une civilisation tout entière et dont l’autorité au regard de cette civilisation découle paradoxalement de ce qu’il paraît s’en tenir radicalement à l’écart. Mais, si le terroriste s’exprime “dans le langage qui permet de se faire remarquer, le seul langage que l’Occident comprenne”, comme le formule Dessin d’Astromujoff paru dans La Vanguardia, Barcelone. P homa City en 1995. Pas un seul islamiste ou “patriote” autoproclamé n’apparaît dans les romans que j’ai cités, et l’unique exception confirme cette règle. Dans L’Envers du miroir, de Jennifer Egan, un chiite libanais de bonne éducation nommé Z. se cache dans l’Illinois, où il nourrit sa haine des Etats-Unis. Il comprend qu’il vit dans un monde américanisé où ce sont les images qui donnent de l’importance à toute chose et décide d’attirer l’attention sur sa région, ignorée des médias, en commettant un acte atroce et télégénique contre les Etats-Unis. Cette séduisante idée suscite pourtant chez Z. la révélation qu’il est lui aussi, en fait, américain – avide de renommée, obnubilé par les apparences, tourmenté par l’invisibilité. Egan s’inscrivait dans la thématique d’un certain nombre de romans terroristes et dans la réalité environnante de la totalité d’entre eux : l’apothéose du spectacle et la disparition de l’écrit. Si même un djihadiste, dans un roman antérieur au 11 septembre, est fondamentalement américain, il est inutile de chercher à trouver dans la littérature récente des indices sur la psychologie des jeunes hommes responsables des attentats de New York, de Madrid et de Londres. Le livre magistral deYukio Mishima Chevaux échappés (1973) nous en dit implicitement sans doute plus sur Al-Qaida que n’importe quel roman écrit par un Américain – et, lorsque nous rencontrons les jeunes assassins du livre, obsédés de pureté religieuse jusqu’au fanatisme et exsudant la haine de la modernité occidentale greffée sur leur vieille culture japonaise, nous ne pouvons qu’établir des ressemblances avec ce que nous connaissons déjà. Aux Etats-Unis, le roman terroriste s’est surtout penché sur des sectes politiques imaginaires ou sur les excités de la gâchette de la Nouvelle Gauche américaine, qui, en dépit de leurs communiqués ronflants, n’auront tué qu’une poignée de personnes, il y a de cela vingt ou trente ans. V U D U R O YA U M E - U N I Difficile de se mettre dans la tête d’un djihadiste Salman Rushdie, John Updike et Martin Amis s’y sont récemment essayés. Mais le résultat est décevant, juge une critique britannique. e nouveau roman de John Updike, Terrorist [voir CI n° 821, du 27 juillet 2006], où l’auteur se met dans la tête d’un aspirant djihadiste, tentera sans doute ceux qui ont aimé Shalimar le clown, de Salman Rushdie, histoire d’un terroriste assassin [voir CI n° 776, du 15 septembre 2005], et la nouvelle de Martin Amis The Last Days of Muhammad Atta [Les derniers jours de Mohamed Atta, voir ci-contre], récit imaginaire des dernières heures du pilote de l’un des avions du 11 septembre. Rien d’étonnant à ce que les lecteurs soient avides de ces fictions. Nous nous tournons vers ces romanciers, qui comptent parmi les plus grands auteurs de notre temps, dans l’es- L poir qu’ils puissent nous éclairer sur ce qui pousse certains à vouloir nous tuer. Moi aussi je me suis plongée dans ces ouvrages avec enthousiasme, mais je les ai refermés déçue. Updike, Amis et Rushdie sont des écrivains de grand talent, qui ont incontestablement influé sur l’idée que nous nous faisons de certains lieux à certaines époques (la Pennsylvanie des années 1960, le Londres des années 1980, le Bombay des années 1950). Et la façon qu’ils ont de relever ce nouveau défi en impose à bien des égards. Chacun explique les motivations du terroriste à sa manière, en fonction de ses propres obsessions : Updike explore la religion ; Rushdie, le sexe ; Amis, la mort. Mais, au bout du compte, ces fictions semblent crouler sous le fardeau qu’elles s’efforcent de porter. Les auteurs prennent au sérieux la réalité qui sous-tend leur roman et se sont sans aucun doute beaucoup documentés. Rushdie énumère les armes avec lesquelles s’entraînent les terroristes au Cachemire, Updike cite de longs passages du Coran, Amis met dans la bouche de Mohammed Atta des propos qu’il a réellement tenus. Mais ce travail de documentation, loin d’ajouter à la richesse de ces œuvres, leur confère quelque chose d’artificiel. Et l’on en vient à se demander pourquoi ces auteurs ont choisi la fiction plutôt que le commentaire politique. Le concert médiatique est-il encore trop assourdissant pour que l’artiste parvienne à faire entendre sa voix ? On ne peut pas reprocher à un écrivain de s’aventurer hors de sa culture, mais il est bizarre de voir l’exubérance et l’inventivité de ces auteurs s’évaporer dans les lacunes de l’expérience qu’ils s’efforcent de combler. Ces écrivains semblent manifester une grande ambition en COURRIER INTERNATIONAL N° 827 53 voulant regarder notre société à travers les yeux de l’ennemi, mais, comme ils ont fait un travail de documentation plus que d’imagination, leurs fictions semblent au final moins ambitieuses que quand ils restent sur un terrain qui leur est plus familier. Cela ne signifie pas que les romanciers soient incapables de cartographier les changements du monde ; ils le font en permanence. Mais il n’y a pas besoin de regarder le terrorisme droit dans les yeux pour en mesurer les effets. Cer tains auteurs ont choisi, avec plus ou moins de bonheur, d’en étudier les répercussions sur nous, simples spectateurs ; dans des romans comme The Good Life, de Jay McInerney [voir CI n° 800, du 2 mars 2006], ou Saturday, de Ian McEwan, les menaces du terrorisme et de la guerre, proches ou lointaines, résonnent dans la tête d’Occidentaux ordinaires. Natasha Walter, The Guardian (extraits), Londres DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 ■ Atta par Amis “Le 11 septembre 2001, il ouvrit les yeux à 4 heures du matin, à Portland, dans le Maine ; le dernier jour de Mohammed Atta commençait.” C’est ainsi que débute The Last Days of Muhammad Atta, le récit que le romancier britannique Martin Amis consacre au pilote de l’un des avions qui ont percuté les Tours jumelles. Ce texte, que The Observer a publié en exclusivité et en avant-première dimanche 3 septembre, fait partie de House of Meetings, le nouveau livre d’Amis, à paraître le 28 septembre chez Jonathan Cape au Royaume-Uni (et ultérieurement chez Gallimard). On peut lire ce récit sur le site de l’Observer, à l’adresse suivante : <observer. guardian. co.uk/magazine/ story/0,,1862353,00. html>. *827 p52-53-54 SA 5/09/06 10:29 Page 54 CINQ ANS APRÈS débat ● Le romancier et le terroriste Dessin de Noma Bar paru dans The Guardian, Londres. ■ Biblio Voici parmi les romans cités dans ces pages ceux qui sont disponibles en traduction française. ROMANS DE L’AVANT11 SEPTEMBRE Paul Auster Léviathan (Actes Sud poche, 2005) Russell Banks American Darling (Actes Sud, 2005) Don DeLillo Mao II (Actes Sud poche, 2001) Joueurs (Actes Sud poche, 2002) Libra (Actes Sud poche, 2001) Bret Easton Ellis Glamorama (10/18, 2005) Jennifer Egan L’Envers du miroir (Belfond, 2003) Mary McCarthy Cannibales et missionnaires (Fayard, 1980) Yukio Mishima Chevaux échappés (Gallimard, coll. Folio, 1998) Philip Roth Pastorale américaine (Gallimard, coll. Folio, 2001) ROMANS DE L’APRÈS11 SEPTEMBRE Nicholson Baker Contrecoup (Le Cherche-Midi, 2005) Michael Cunningham Le Livre des jours (Belfond, 2006) Ian McEwan Samedi (à paraître en octobre chez Gallimard) Salman Rushdie Shalimar le clown (Plon, 2005) un autre personnage de Mao II, on ne peut pas en dire autant du roman, avec son langage ironique, complexe et dialogué. La terreur est instantanée, alors que le roman exige de la patience. La terreur, pour ses spectateurs sinon pour ses victimes directes, est un phénomène visuel, alors que le roman est verbal et intérieur. Le roman, enfin – cela va sans dire, mais c’est l’essentiel –, n’a jamais tué personne. La présence tutélaire de DeLillo se fait sentir dans beaucoup des livres que j’ai mentionnés, et, même lorsque ce n’est pas le cas, beaucoup d’éléments pointent vers un monde où “look at me” [titre original de L’Envers du miroir] est l’exigence que l’on formule lorsqu’on n’est pas parvenu à se faire entendre. Merry Levov, la bègue de Philip Roth, est une handicapée de la parole avant de verser dans le terrorisme. Et, si Christopher Sorrentino décrit les membres de l’Armée de libération symbionaise comme autant de minables incompétents, il leur reconnaît pourtant ceci : “Il y a une chose dans laquelle ils excellent, c’est interrompre les programmes télévisés et leur voler la vedette.” Tout écrivain de qualité se doit de détester les terroristes non seulement parce qu’ils le menacent au même titre que n’importe qui, mais parce que la terreur contribue à éclipser son art public complexe et à conforter la société du spectacle. DeLillo avait pourtant, dans Libra, brossé un portrait émouvant et sympathique (ce qui ne veut pas dire approbateur) de Lee Harvey Oswald, et voilà que, dans son livre suivant, il admettait que le terroriste et le romancier avaient un désir commun : appréhender et même façonner l’Histoire à l’instant où elle se déroule, au lieu de toujours se tenir en dessous et à côté. ôté gauche, s’entend. Car le problème du radicalisme politique en Amérique introduit dans le roman terroriste récent encore un autre type d’ambivalence. Aucun des auteurs que nous évoquons ne saurait être qualifié de proterroriste. Et pourtant l’auteur donne chaque fois l’impression de partager l’opinion du Weather Underground sur la guerre du Vietnam, l’aversion du Fantôme de la Liberté pour “l’américanisme borné et triomphal” de Reagan et même l’opposition résolue des terroristes québécois à l’ONAN. Dostoïevski et Conrad, dans Les Possédés et dans L’Agent secret, et Andreï Biély, dans Pétersbourg, orchestraient un véritable défilé d’idiots, de sadiques, de cyniques oisifs et de cas œdipiens, et les romanciers américains ont, pour l’essentiel, poursuivi dans cette veine de personnages méprisables. Susan Choi reproduit avec dégoût le jargon marxiste et les jurons qui semblent avoir caractérisé le discours des militants armés de la Nouvelle Gauche américaine ; l’un des personnages de Richard Grossman achemine des fonds pour la Mafia, tandis qu’un autre agresse sexuellement des enfants ; et Philip Roth songe avec une colère mêlée de tristesse à cette “idiote, idiote de Merry… mon enfant bègue, hargneuse et imbécile”. La grande différence est que Dostoïevski et Conrad déploraient la cause tout autant que la tactique de leurs assassins et vandales. Nos romans terroristes, en revanche, ont en général témoigné une certaine sympathie à l’égard des revendications des terroristes gauchistes américains, même si cela est noyé dans la romance familiale et l’inadaptation sociale. A côté du rejet dédaigneux, on peut déceler une certaine identification et même de l’admiration. Ajoutons à présent une ultime boucle au nœud : il est clair que le terrorisme de fiction, surtout lorsqu’il s’inspire de faits historiques, parasite en quelque sorte le réel. Le roman terroriste exploite l’aura de la violence qu’il condamne – et transforme de fait les terroristes réels en agents de publicité du livre. Il est intéressant de noter que DeLillo n’a plus écrit de fiction sur le terrorisme depuis Mao II, comme s’il était parvenu à la conclusion suivante : s’il est vrai que romanciers et terroristes se font concurrence pour créer du sens, alors le romancier doit peut-être s’abstenir d’aider le terroriste à y parvenir. Imaginons que vous souhaitiez attaquer et rejeter tel ou tel aspect du mode de vie américain : son narcissisme démesuré et addictif (Foster Wallace) ou bien l’accueil inhospitalier qu’il réserve au radicalisme politique. Il se peut également que vous soyez hostile à l’idée de la famille nucléaire comme rempart contre la solitude et l’angoisse – comme semble l’être Philip Roth, en dépit des souvenirs attendris qu’il garde roman américain pour thématiser son ambition et son impuissance. Bien entendu, les romanciers continueront à écrire sur le terrorisme. Ce qui paraît improbable, en revanche, c’est qu’ils continuent d’écrire de l’intérieur, et avec la même sympathie, sur les auteurs réels d’attentats. La nouvelle réalité accablante de la terreur poussera ceux qui oseront aborder le sujet soit vers un “littéralisme” excessif, soit vers la fable. Telle est en tout cas l’impression qui se dégage de deux textes publiés récemment et vraisemblablement commencés après le 11 septembre. D C de sa propre famille – et que vous vouliez la dynamiter. Et, bien entendu, vous pouvez aussi souhaiter attaquer le fait que c’est précisément l’attaque qui attire l’attention. Ainsi, débordant de cette agressivité rageuse dont témoignent Flaubert et Lawrence, lettre après lettre, dans leur correspondance, vous concevez votre attentat. Vos cibles sont réelles, même si la bombe que vous lancez est imaginaire. Le roman terroriste a connu un remarquable épanouissement au cours des années 1990, et nous pouvons hasarder quelques explications à ce phénomène, explications qui s’appliquent aussi au ressentiment et à la colère du romancier. Jamais auparavant la société du spectacle n’était allée aussi loin ; jamais le roman n’avait semblé à ce point marginal ; jamais depuis un siècle les terroristes n’avaient joui d’une telle aura ; et jamais la gauche n’avait semblé aussi discréditée ou aussi nécessaire. On avait le sentiment déprimant que l’Histoire était parvenue à son terme, que toute rébellion était aussitôt récupérée commercialement ou vouée à sombrer dans la folie. Le terroriste américain fictionnel s’élevait contre cet état de chose – et capitulait devant lui. Et cela devint peut-être le principal moyen qu’avait le COURRIER INTERNATIONAL N° 827 54 ans La Croisade des enfants, qui constitue la partie centrale du Livre des jours, de Michael Cunningham, le Manhattan nerveux d’aujourd’hui est sous la menace d’une cellule de jeunes orphelins terroristes. Les garçons se font sauter avec leurs victimes, en récitant des vers de Walt Whitman, dont ils partagent le monisme démocratique : tout – vie et mort, jeunes et vieux, riches et pauvres – est égal et identique. Une fable propagandiste métaphysique s’insère mal dans les conventions du polar et suscite aussitôt l’inévitable objection : ce n’est pas ainsi que les choses se passent. C’est plutôt le problème inverse qui trouble le lecteur du livre de Nicholson Baker Contrecoup, dans lequel deux hommes, dans une chambre d’hôtel de Washington, discutent de l’intérêt d’assassiner le président Bush. Ce livre comique et sombre suscite cependant le malaise en raison de l’exacte ressemblance entre la cible envisagée et l’actuel occupant de la Maison-Blanche. Le desperado malchanceux de Baker comme le petit garçon perdu de La Croisade des enfants finissent par être dissuadés de mettre leurs plans à exécution. Cela reflète certainement l’ardent désir que nous avons tous aujourd’hui. Et ni l’un ni l’autre de ces personnages n’est décrit de l’intérieur. Malgré tout, ces deux courtes œuvres soulignent la difficulté qu’il y a aujourd’hui à créer un personnage de terroriste ; le résultat risque de paraître ou trop réel, ou trop fictif, et l’équilibre romanesque idéal entre fiction et réalité d’être impossible à atteindre. Reste que le roman terroriste répondait à un besoin et que ce besoin demeure malgré la disparition, ou du moins la crise, de ce genre littéraire. Ce besoin, pour dire les choses simplement, est celui de rupture : rompre de façon imaginaire des choses réelles, exercer une violence symbolique intense à l’égard de toutes les formes de cliché, écrire comme si les mots possédaient le pouvoir révolutionnaire qu’ils n’auront jamais. Si je ne m’abuse, les personnages de roman ne seront plus aussi nombreux à verser dans le terrorisme : le terrorisme autochtone de fiction nous rappelle la vraie terreur internationale. Et, comparée aux hécatombes régulièrement provoquées par le djihad mondial, la violence fictionnelle semble d’une modestie quasi pathétique. L’Agent secret ne relate rien de plus qu’un projet d’attentat contre l’Observatoire royal de Greenwich, et la campagne d’explosions contre les statues dans Léviathan, de Paul Auster, est tout aussi insignifiante. Mais, ces explosions étant le fait d’un écrivain raté, cela suggère que l’œuvre d’un romancier n’est peut-être guère plus, dans le fond, qu’une succession de farces, une poignée de graffitis historiques. DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 Benjamin Kunkel 709 6JUIN 44 1/06/04 19:49 Page 13 *827 p56-57 SA/2 4/09/06 18:06 Page 56 p o r t ra i t Enric Canut Il en fait tout un fromage EL MUNDO Madrid L’homme a la barbe fournie, joliment poivre et sel, et les doigts dodus ; il est souriant, ses yeux vert amande pétillent et sa silhouette généreuse, nourrie de festins et de douceurs, est à l’image de sa joie de vivre. Enric Canut est né à Barcelone en 1956 et il sent le fromage. A des kilomètres. Même si, dans son cas, il faut le prendre au sens figuré et comme une preuve d’affection.Voilà qui nous incite à nous intéresser à celui qui serait, dit-on, le plus grand spécialiste espagnol de ce produit laitier. Voire LE grand expert du fromage en Europe, avec tout le respect dû aux Français et aux Suisses… En tout cas, les Américains lui rendent un véritable culte et l’ont surnommé, avec le magazine Food &Wine, le “cheese guru”, le gourou du fromage. Mais, avant d’en arriver aux raisons d’une telle gloire médiatique, il nous faut plonger dans les racines pyrénéennes et la riche carrière de cet hommeorchestre. Ingénieur agronome, saunier, scénariste, acteur dans sa jeunesse, consultant pour la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), chef d’entreprise, écrivain, amateur de virées entre amis, brillant causeur… Il a parcouru l’Espagne de long en large à la recherche de fromages artisanaux. Mais aussi le monde entier, flairant méthodes d’élaboration, techniques et savoir-faire ancestraux. Enric Canut ou l’histoire de l’homme au nez dans le fromage. Le fromager par excellence. C’est sur son sourire moqueur que se conclut un superbe après-midi à Gerri de la Sal, dans la province catalane de Lérida. Nous sommes postés sur l’imposant balcon de sa demeure de style moderniste (1923) dans le murmure de la rivière Noguera Pallaresa, admirant les versants verdoyants des Pyrénées. Avec le café vient le temps du souvenir. C’est ici que tout a commencé. “Gerri, c’est le cordon ombilical qui me relie à la vie et à la terre. C’est ici que j’ai su que j’allais rester en contact avec la campagne. J’ai d’abord voulu être ingénieur des eaux et forêts, parce que c’était le métier d’un ami de ma famille, qui nous rendait visite avec sa femme, très jolie, ses quatre petites filles blondes et sa Jeep. En plus, ils avaient une maison à Escós [dans la province de Lérida également], explique Enric Canut. Mais j’ai dû partir faire mes études à Madrid, et j’ai finalement choisi de devenir ingénieur agronome.” Cette grande famille a donc fait naître une vocation. Enric Canut n’a pas épousé l’une de ces petites blondes, mais sa chère Georgina, enseignante de son état, qui a su soulager de nombreuses mésaventures. Le Catalan fait défiler sa vie. Avant-dernier d’une fratrie de cinq, il doit se débrouiller seul dès l’âge de 15 ans, à la mort de son père. Il sera l’avant-dernier saunier de la région, traînant des sacs de 25 kilos pour 2 malheureuses pesetas par kilo de sel. C’est avec enthousiasme et grâce à ses économies qu’il sillonne l’Europe chaque été. Hippie de cœur plus que par conviction, il fourre son nez pour la première fois en 1977 dans ce qui va devenir son doctorat, sa passion, son sacerdoce : le fromage. “Des amis hollandais qui venaient passer leurs étés à Gerri m’ont trouvé une ferme à 40 kilomètres d’Amsterdam où travailler comme garçon de ferme et apprendre l’élevage. Avec mon beau diplôme d’ingénieur agronome, je ne savais même pas conduire un tracteur, reconnaît-il. Ils avaient 50 vaches frisonnes et produisaient du lait, mais aussi du gouda. Ç’a été une révélation. Une fois rentré, j’ai fait mon mémoire de fin d’études sur le gouda de Boeren Kaas, le nom de cette coopérative agricole.Tout ce que j’ai appris là-bas, je n’ai cessé de m’en servir toute ma vie professionnelle.” Le récit fait un bond de trente ans. De la Hollande de l’adolescence à l’entreprise de la maturité, à Sort, dans la province de Lérida, à quelques kilomètres du refuge familial de Gerri. “Nacho, allons retourner ces fromages”, s’in- ■ A lire quiète Enric Canut en nouant un Sa passion pour tablier blanc. La vie suit son cours le fromage a poussé routinier à la fromagerie. La journée Enric Canut du gourou et de ses disciples s’écoule à publier plusieurs entre caillages, fermentations et ouvrages sur emballages, les pieds pataugeant la question : dans le petit-lait. Une odeur aigre recettes, histoires, flotte dans l’air. Leurs mains palpent catalogues. Tout est bon pour ce la molle matière première comme le gourou pas comme font les enfants avec la pâte à mode- les autres. Parmi ler. Nous sommes à Tros de Sort, ses livres, Quesos une fromagerie aux murs immacu- españoles : lés et aux vastes chambres froides. ases en la mesa, “Le nom de la fromagerie est un palin- comodines en drome : il se lit de la même façon dans la cocina [Fromages les deux sens.C’est une idée de ma fille. espagnols : C’est un nom très musical.En catalan, les as sur la table, tros signifie ‘morceau’,mais aussi ‘pré’. les jokers en cuisine, Editorial Mais c’est aussi sort, ‘chance’, à l’enEverest, non vers. C’est donc un ‘morceau de traduit], coécrit chance’!” s’enthousiasme Enric. avec un chef Depuis 1995, à Tros de Sort, espagnol renommé, ils travaillent dur pour que la Carlos D. Cidón. chance reste de leur côté. Cent trente kilos de fromage sont produits quotidiennement, 40 tonnes par an. Ces produits, tous au lait cru (pâtes molles à croûte fleurie, pâtes fermes, fromages à double fermentation), se vendent autour de 8 euros le kilo. Derrière Tros de Sort, il y a cinq associés et Enric est le visage de la marque et son chargé de relations publiques. La fromagerie possède 5 fermes, où 160 frisonnes produisent quelque 4 500 litres de lait par jour. Une goutte dans l’océan des 171 millions de litres de lait produits par l’Espagne tous les jours, mais un bel effort dans un pays où la consommation de fromage stagne : l’Espagnol mange 9 kilos de fromage par an, rien d’exceptionnel quand on sait que la moyenne européenne est de 12 kilos et qu’un Français en dévore 25. Ignorant les statistiques, Canut déambule dans ses prés, tel le héros d’une fable d’Esope. Au milieu COURRIER INTERNATIONAL N° 827 56 des trèfles et des gazouillis, son portable retentit. She Loves You, des Beatles, fait office de sonnerie et se mêle aux mugissements. Enric Canut, mi-pasteur, mi-yuppie, partage sa vie entre la campagne et les aéroports. Cours, rapports sur le fromage dans le monde entier… Comme responsable de la sélection de produits gastronomiques de Vinoselección, un club d’amateur de vins et de gastronomie dont le catalogue propose à ses 50 000 adhérents espagnols des produits de grande qualité, il a fouillé les coins les plus reculés d’Espagne et d’Europe. Avant de s’atteler, dans les années 1980, à cette succulente mission, l’homme a parcouru des centaines de milliers de kilomètres pour trouver des fromages artisanaux. “Les gens de l’Alimentaria, le salon de l’alimentation de Barcelone, cherchaient un spécialiste. J’ai été choisi pour partir à la recherche de fromages artisanaux en Catalogne. Je leur ai présenté mon étude en 1978, elle leur a beaucoup plu.” Canut passe sa région au peigne fin et en rapporte plusieurs trouvailles, dont le délicieux Ossera de la Sierra del Cadí, dans la province de Lérida. Son rapport laisse à ses lecteurs un goût de revenez-y. Si bien que Miguel Escobar, le directeur de l’Alimentaria, fait de nouveau appel à lui en 1980. Même mission, sur un théâtre d’opérations différent : recenser dans toute l’Espagne les fromages artisanaux (autrement dit illégaux, aux yeux des autorités sanitaires). “J’ai passé deux mois et une semaine sans rentrer chez moi, parcourant en moyenne 500 kilomètres par jour. J’étais aidé par divers critiques gastronomiques de l’époque”, se souvient Enric Canut. Ce périple en quête des fromages nichés dans les replis de notre géographie n’a pas été sans risque. Le salon de Barcelone monte un stand autour des produits trouvés par Canut ; il reçoit la visite du ministre de l’Agriculture de l’époque, Jaime Lamo de Espinosa. Constatant l’origine illégale des fromages, celuici s’interroge tout haut : “Et maintenant, qu’est-ce que je fais ? Je ferme votre stand ?” Après avoir goûté à ces trésors méconnus, il capitule : “Il ne me reste plus qu’à vous féliciter, monsieur Canut.” Résultats de ses road movies laitiers, les rapports d’Enric Canut permettent de légaliser nombre de fromages qui n’existaient alors que dans un flou total. “La grande année a été 1984, quand le ministère de l’Agriculture m’a chargé d’une étude. Celle-ci concluait que plus de 20 % de la production espagnole était artisanale, donc illégale.” Il importait de faire entrer dans la légalité ces mets délicieux qui faisaient alors le bonheur du Premier ministre socialiste Felipe González. “Enric, le fromage parfait existe-t-il ? — Il existe toujours un fromage idéal pour un instant exceptionnel.” Il pleut sur les Pyrénées. Enric semble se souvenir de cette époque bénie où il parcourait l’Espagne pour, comme un passeur, ramener en ville des passagers clandestins odorants : des fromages sans papiers en attente de régularisation. Enric Canut les a remis dans le droit chemin. Pour le plus grand bonheur de nos papilles. DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 Javier Caballero *827 p56-57 SA/2 4/09/06 18:07 Page 57 Rosa Munoz ● ■ L’Etivaz. La perfection en matière de gruyère. ■ Boursault. Un fromage français qui mérite vingt sur vingt. ■ Gouda. La découverte d’un fromage doux et onctueux. ■ Gorgonzola. Le meilleur du monde dans la famille des bleus, selon Canut. COURRIER INTERNATIONAL N° 827 57 ■ Las Garmillas. L’un des fromages les plus anciens d’Espagne. DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 709 6JUIN 44 1/06/04 19:49 Page 13 Jamie James/Medina/NB Pictures/Contact Press Images 827p59-61/2 4/09/06 17:21 Page 59 Parade dans les rues de La Nouvelle-Orléans. Photographies de Jamie James Medina/NB Pictures-Cantact Press Images LENTE RENAISSANCE À LA NOUVELLE-ORLÉANS Katrina Song Un an après le passage de l’ouragan, seule la moitié de la population est revenue. Dans cette ambiance désolée, des musiciens essaient de faire revivre la ville qui fut le berceau du jazz. THE OBSERVER Londres DE LA NOUVELLE-ORLÉANS ous sommes dans la maison en ruine de Michael White, dans le quartier de Gentilly, à La NouvelleOrléans. Sur un mur, un crucifix marque l’endroit où se trouvait son lit. Une copie d’une photo du clarinettiste George Lewis, un enfant du pays, est punaisée sur le papier peint qui part en lambeaux. Il y a un an, l’ouragan Katrina plongeait la vie de White dans le chaos. L’homme, âgé de 51 ans, se tient aujourd’hui au milieu des décombres, le visage sans expression. Il se passe une main sur le crâne pour se réconforter, tout en serrant de l’autre les clés de sa voiture. Une voiture N COURRIER INTERNATIONAL N° 827 59 qui est devenue sa maison. “Vous voyez la certitude qu’il y a dans ses yeux ?” dit-il en montrant la photo de Lewis. “C’est ça qui est important.Tout le reste a été détruit, et c’est la seule chose qui ait résisté, à part la croix.” Professeur de culture afro-américaine à l’université Xavier,White est aussi un clarinettiste renommé et il croit en Dieu. “Mais je crois aussi en l’esprit de La Nouvelle-Orléans et de sa tradition musicale. Cette photo est pour moi un symbole de force, elle me donne le courage de continuer. L’esprit y est présent, il est là pour me donner espoir.” Jusqu’au 29 août 2005, jour où Katrina a emporté les digues inadaptées et mal entretenues qui étaient censées protéger La Nouvelle-Orléans, la maison en bois de White se dressait fièrement au bord du canal de London Avenue. C’était un véritable musée du DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 827p59-61/2 4/09/06 17:22 Page 60 re p o r t a ge jazz, un mausolée dédié à la grande forme d’expression musicale née à La Nouvelle-Orléans. Il y avait là des milliers de livres, dont beaucoup avaient été dédicacés à White par leurs auteurs. Sur des rayonnages de 2 mètres faits sur mesure s’alignaient des milliers de CD, cassettes, disques et vidéos. Beaucoup étaient rares, irremplaçables. Les murs d’un petit appentis adossé à la maison étaient recouverts d’étagères où plus de cinquante clarinettes de collection – la plus ancienne datant des années 1890 – reposaient dans leurs étuis doublés de velours bleu nuit. Beaucoup étaient passées entre les mains des plus grands jazzmen du monde. La bibliothèque n’est plus aujourd’hui qu’un pitoyable tas de papier mâché qu’il faut escalader pour accéder à la pièce qui servait de bureau. Beaucoup de CD et de disques ont été réduits en miettes, d’autres ont été emportés pour être nettoyés. Les étagères à clarinettes sont devenues une morgue sinistre où les instruments rouillent dans leurs étuis devenus des cercueils. “C’est très dur, poursuit White. Lorsque je me réveille le matin, j’ai l’impression que ce n’est pas réel. Je fais des cauchemars où je revis l’inondation. J’avais tellement de choses que je n’aurais pas pu tout mettre à l’abri, mais j’aurais aimé avoir une heure de plus, une seule. Je n’arrête pas de penser à cette heure imaginaire. Si je l’avais eue, j’aurais pu sauver…” Dans la salle de séjour, aspergée d’eau de Javel pour éliminer le plus gros de la moisissure, nous retrouvons un vestige d’une conférence donnée par White dans un hôtel de La Nouvelle-Orléans, un morceau de papier sur lequel on peut lire : “Le récital de jazz a été déplacé à Arcadia.” White le fixe un long moment du regard, puis il sort. Il a besoin de respirer. Katrina a fait plus de 1 800 morts, inondé 80 % de la ville, jeté près de un demi-million de personnes hors de chez elles et laissé une zone sinistrée à peu près de la taille du Royaume-Uni. Mais La Nouvelle-Orléans avait déjà des problèmes avant que l’ouragan ne s’abatte sur elle. Beaucoup pensaient que la culture et la musique locales étaient vouées à une mort lente, inéluctable, et trouvaient que la ville avait depuis longtemps oublié de prendre soin de son patrimoine. Le “big business” était roi, et les promoteurs immobiliers s’arrachaient le moindre bout de terrain. Dans la rue, en revanche, la musique continuait à être le sang qui faisait vivre l’ancienne capitale de la Louisiane. C’était une source de revenus et un moyen d’évasion. “Man ! La musique était une façon de s’en sortir”, explique Juvenile, le plus célèbre des rappeurs issus d’une ville qui a peut-être été bâtie “Man ! Le rap était la meilleure façon de s’en sortir” Jamie James/Medina/NB Pictures/Contact Press Images ● Les débris d’un juke-box. sur le jazz mais qui aujourd’hui écoute du hip-hop. Nous sommes dans sa suite, au 42e étage du Sheraton, dans Canal Street, en train de parler de son dernier album, Reality Check. Celui-ci contient quelques chansons en rapport avec Katrina, dans lesquelles il laisse libre cours à sa colère. D’ici, on a vue sur toute la ville. Elle est piquetée de centaines de taches bleues. Ce ne sont pas des piscines mais des bâches tendues sur les toits troués. Le rappeur indique un bloc d’immeubles gris-brun : ce sont les Magnolias, l’une des cités de la ville. C’est là qu’il a grandi. “C’était soit le sport,soit la musique, racontet-il. Très peu sortent d’ici autrement. Il n’y a pas d’explication à ça. C’est une sorte de piège. Beaucoup de ces gens n’avaient jamais quitté la ville avant cet ouragan. Le grand truc qu’ils te diront, c’est qu’ils sont piégés, qu’ils n’ont pas de travail, pas d’argent et nulle part où aller. Piégés, quoi.” On peut difficilement dire aujourd’hui que la musique est en pleine forme, même sous sa forme la plus brute. Mais, si l’on fait un peu attention, on s’aper- Le clarinettiste Jamie James/Medina/NB Pictures/Contact Press Images Michael White photographié à son domicile encore en ruine. COURRIER INTERNATIONAL N° 827 60 çoit que l’esprit de ce que tout le monde ici appelle “la vraie Nouvelle-Orléans” est intact. “Je vous mets au défi de passer un seul jour dans cette ville sans entendre de la musique live”, déclare Ben Jaffe. Ses parents ont fondé en 1961 Preservation Hall, le club de jazz du French Quarter, le Quartier français. Ben est maintenant bassiste dans le Preservation Hall Jazz Band. “On ne peut pas marcher dans la rue sans entendre quelqu’un jouer”, poursuit-il. Et il a raison. La Nouvelle-Orléans a perdu 50 % de sa population, c’est pratiquement une ville fantôme où même les restaurants ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre ferment à l’heure du déjeuner parce qu’il n’y a plus rien à manger ou plus de personnel, des quartiers entiers sont en train de pourrir, mais la musique est partout, que ce soit sous forme de hip-hop, de bounce, de fanfares ou de jazz traditionnel. L’un des plus gros problèmes des musiciens de La Nouvelle-Orléans est le logement. Avant Katrina, environ 3 000 musiciens professionnels travaillaient dans la ville. Ils ne sont plus que 1 000 aujourd’hui. La pénurie de logements et les loyers exorbitants demandés pour ceux qui restent les empêchent de revenir. Ben Jaffe a créé une association, la New Orleans Musicians’ Hurricane Relief Fund, afin de réunir des fonds pour aider les musiciens à trouver un toit et à leur mettre un peu d’argent dans les poches. Certains font huit heures de route depuis Houston, Dallas, Austin, Atlanta, ou quelque autre endroit où ils vivent aujourd’hui, pour venir jouer à La Nouvelle-Orléans. L’association de Jaffe n’est pas la seule sur la brèche. D’autres organisations essaient de remettre la ville debout, comme la Musicians’ Clinic. Créée en 1998, elle offre des soins de santé aux musiciens, dont la plupart vivent en dessous du seuil de pauvreté national. L’établissement est aujourd’hui une véritable planche de salut pour beaucoup de musiciens malades et dans le dénuement. “C’est ici qu’est née la musique américaine, et pourtant beaucoup de nos musiciens meurent dans la pauvreté et de maladies que l’on pourrait éviter”, s’indigne Bethany Bultman, une bénévole qui travaille d’arrache-pied depuis le passage de Katrina. “Ce sont des gens qu’on admire dans le monde entier, mais la ville ne fait rien pour eux. Plusieurs sont morts brusquement d’arrêt cardiaque dus au stress ou d’attaque cérébrale, comme ce bluesman de 30 ans qui jouait pendant des heures, pour quelques pièces, dans Jackson Square. Il est tombé raide mort. Quand on perd tout ce pour quoi on a travaillé toute sa vie… c’est dur.” Bethany Bultman, comme beaucoup d’habitants de La Nouvelle-Orléans, en veut au gouvernement américain. “Je crois que le président aimerait beaucoup faire de La Nouvelle-Orléans une ville républicaine [c’est actuellement une ville démocrate dans un Etat républicain], en retirer la population africaine-américaine et la remplacer par des terrains de golf et des gratte-ciel pour les gens du Michigan et duWisconsin, et la transformer en un LasVegas du Sud. Pour moi, La Nouvelle-Orléans est une île fantastique des Caraïbes qui a été tirée en cale sèche ici. On ne peut pas dire que je raffole des Français, mais j’en viendrais à souhaiter qu’ils trouvent une erreur dans l’acte de vente de la Louisiane et qu’ils nous rachètent.” Dans Upper Ninth Ward, l’un des secteurs les plus durement touchés, des ouvriers construisent des maisons sur un emplacement vide. Un calme lugubre règne dans les rues jonchées de débris, mais, sur le terrain de 3 hectares, des volontaires venus des quatre coins des Etats-Unis donnent du marteau, de la scie et de la pioche à qui mieux mieux. Ils bâtissent 75 nouvelles maisons pour le Village des musiciens – un projet de l’association Habitat for Humanity, soutenu par Harry Connick Jr et Branford Marsalis. Le plan avait déjà été tracé avant Katrina – beaucoup de problèmes ne datent pas d’aujourd’hui, et la tempête les a simplement fait DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 Antoinette K-Doe avec la statue de son dernier mari, Ernie K-Doe, chanteur de légende de la ville. ressortir –, mais la réalisation du projet est aujourd’hui plus urgente que jamais. Freddy Omar est l’un des premiers musiciens à avoir reçu la clé de sa nouvelle maison dans le Village. Cela s’est passé le 1er juin, date officielle du début de la saison des ouragans. Originaire du Honduras, Omar vit à La Nouvelle-Orléans depuis treize ans. Sa musique est un mélange de salsa, de merengue, de cha-cha-cha et de latin jazz, et il a beaucoup de fans. “Je suis néoorléanais et j’aime cette ville”, m’a-t-il dit au mois de mai devant les fondations de son futur logis. “Ce village est une grande chance pour moi. Il va y avoir une Maison de la musique juste en face de chez moi et je vais pouvoir profiter de toutes ses ressources. J’espère pouvoir offrir un peu de mes origines culturelles à cette communauté.” Tout le monde n’est pas aussi positif. Beaucoup pensent que les digues ont été rompues délibérément pour inonder les quartiers pauvres (et noirs) et préserver les quartiers riches (et blancs) comme le Quartier français où les visiteurs affluent en masse et laissent la majeure partie des 4 milliards de dollars que le tourisme rapporte à la ville. Les thèses de ce type suscitent une forte adhésion dans les cités et les quartiers noirs pauvres où le touriste ne s’aventure jamais. Le rappeur 5th Ward Weebie m’a fait visiter son quartier. J’avais espéré le rencontrer à Houston, mais il avait refusé, faisant remarquer qu’il n’était pas de Houston et qu’il n’était pas un réfugié : il représente “Nola”, La Nouvelle-Orléans, en Louisiane. En chemin, nous nous sommes arrêtés à une stationservice parce que Weebie voulait s’acheter une nouvelle casquette. Sur le parking, ça trafiquait dur. Des types vendaient des DVD directement “tombés du camion”. A l’intérieur du magasin, le rappeur a choisi une casquette de Nola avec le mot Katrina brodé sur le côté, et il a eu son discount “spécial Weebie”. Parmi les marchandises étalées autour de nous, au milieu des vestes baggy et des tee-shirts Lacoste de contrefaçon, on trouvait des petites balances de poche pour les revendeurs de drogue, des menottes et des briquets. Sans Weebie dans sa nouvelle Jaguar et ses vêtements tout neufs, nous n’aurions pas pu venir ici avant Katrina – ni aujourd’hui. Trop dangereux. Alors que nous approchions de la rue où il avait grandi, des jeunes en voiture ont fait semblant de tirer sur nous par la vitre baissée. Puis ils ont jailli de la voiture en se moquant de notre peur évidente, avant d’accueillir un Weebie sidéré avec des poignées de main compliquées. Dans Dumaine Street, devant l’ancienne maison du rappeur, un enfant jouait avec un pistolet en plastique. Son père, Gu, 26 ans, m’a parlé de ses activités de dealer en fumant un joint. “Il était pas question que j’évacue”, m’a-t-il dit lorsque je lui ai parlé de Katrina. “Quand un ouragan frappe, c’est là qu’on fait le meilleur business.” Les consommateurs de crack viennent d’un peu partout chercher une dose pour passer l’orage. Bref, la rue “style Nouvelle-Orléans”. “Tu pouvais pas sortir dans le quartier sans deux putains”, poursuit Gu sur un ton agressif en pointant un doigt vers moi et en crachant dans le caniveau. “Mais j’allais pas bouger.” Il n’est allé au Superdome que lorsque l’eau a commencé à monter.Tous les habitants de La Nouvelle-Orléans ont leurs histoires sur Katrina, mais, ici, la colère contre les autorités, qui ont si longtemps ignoré les problèmes qui Des musiciens admirés dans le monde, négligés par les autorités Jamie James/Medina/NB Pictures/Contact Press Images Jamie James/Medina/NB Pictures/Contact Press Images 827p59-61/2 4/09/06 17:22 Page 61 Un an après… COURRIER INTERNATIONAL N° 827 61 suppuraient partout dans la ville, est palpable. “J’étais au Superdome[grand stade couvert du centre-ville qui servait de refuge aux sans-abri], et tout ce qu’on t’a raconté est vrai, continue Gu. L’eau qu’on nous donnait là-dedans était bouillante. Putain, si t’avais des glaçons, c’était comme si t’avais des diamants.” Ici, l’ouragan n’a pas étanché la soif de musique. Katrina a donné une direction à l’énergie de Weebie. Jusqu’à récemment, il faisait le type de musique qu’on entend dans les fêtes des cités, avec des rythmes simples et des paroles simples. Aujourd’hui, il se sent concerné par la politique et a sorti des chansons comme Da Katrina Song, où il peste contre la façon dont les habitants de la ville ont été traités. Le lendemain, nous avons eu beaucoup de mal à trouver un taxi. Lorsque nous demandons au premier chauffeur de nous conduire à la cité Saint-Bernard, à Gentilly, point de départ du défilé, il nous ordonne de descendre. “Je ne vais pas dans les cités. Sortez de ma voiture.Tout de suite.” Le second chauffeur nous chambre pendant tout le trajet : “J’écouterai les infos tout à l’heure, pour voir si on parle de vous.Vous voulez que je prévienne quelqu’un quand vous serez morts ?” Nous sommes maintenant dans une autre NouvelleOrléans, très différente. Ici, la musique est faite pour les gens. Elle est à l’état brut, passionnée, pleine de vie. En bon touriste, je porte un tee-shirt de Nola. Plusieurs femmes viennent danser avec moi et me remercient pour l’intention. Il y a ici un sentiment de défi et de fierté. De célébration. On voit bien comment la géographie a fait la différence entre ceux qui ont survécu et ceux qui ont souffert. Nous arrivons à un passage souterrain. Je me souviens l’avoir vu aux informations il y a neuf mois : les images montraient des corps flottant près d’un panneau “stop” à peine visible. Il est salué aujourd’hui par un crescendo dans les trompettes et les tubas. Le même soir, nous tombons sur Phil Frazier, un musicien du ReBirth Brass Band. Il se balade dans la rue, tuba à l’épaule. On le regarderait d’un air bizarre n’importe où ailleurs, mais ici personne ne s’étonne. Les ReBirth sont pour ainsi dire le son de La NouvelleOrléans d’aujourd’hui. Ils marient les cuivres de fanfare avec les rythmes et les refrains entraînants du hiphop local, le bounce. Les gens finissent toujours par savoir où ils sont, et le groupe se retrouve vite submergé de fans prêts à faire la fête. Phil se rend à la fête d’anniversaire d’un ami, où ReBirth va jouer, et il nous invite à l’accompagner. Nous arrivons dans un quartier dévasté qui donne l’impression d’avoir été bombardé. A l’angle d’une rue se trouve un petit bar sans fenêtres.Tout le monde est là : jeunes et vieux, Noirs et Blancs. L’ambiance est chaleureuse, les gens sont accueillants. Deux vieux types sont assis à l’extérieur sur des chaises en plastique. Le rythme du bounce cogne à l’intérieur. La voix de Juvenile emplit la pièce, il hurle “Back tha ass up”… Quelques femmes imposantes font exactement ce qu’il dit : elles remuent leur vaste derrière de bas en haut au rythme de la musique, leurs dents en or étincelant sous les spots. Puis quelqu’un coupe la musique, et les ReBirth entrent dans la place avec trompettes, trombones et tuba. Ils sont un peu chancelants, eux aussi ont fait la fête, et ils se lancent dans un hybride “fanfare-bounce” qui est loin d’être leur meilleur cru mais n’en fait pas moins hurler la foule en délire. Nous nous retrouvons à l’extérieur un peu plus tard. Nos oreilles sifflent encore, et Phil est euphorique. Il s’apprête à sauter dans sa voiture pour rejoindre le lieu de concert suivant. “Y’a rien comme Nawlins, mec !” s’écrie-t-il en balayant des deux mains le quartier silencieux et dévasté, et le bar où la fête bat son plein. “Katrina ne lui a pas fait de mal.” Carl Wilkinson DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 *827 p62-63 5/09/06 10:21 Page 62 économie ■ économie EADS, un placement sûr pour Poutine p. 64 i n t e l l i g e n c e s Redistribution des cartes au sein du FMI FINANCES Comment donner ■ Clonage : les promesses trompeuses de Robert Lanza p. 65 Se débarrasser des déchets nucléaires, enfin p. 66 ■ multimédia Ces séries qui font le bonheur de la télé p. 68 plus de voix à la Chine sans dépouiller l’Afrique ? Tel est le casse-tête qui attend les membres du Fonds monétaire la semaine prochaine à Singapour. THE ECONOMIST Londres e Fonds monétaire international (FMI) a été créé à Bretton Woods, dans le New Hampshire, par des négociateurs de haut vol [le but était, en juillet 1944, de préparer la reconstruction et le développement économique du monde après la guerre]. Mais, au moment de partager le pouvoir au sein de la nouvelle institution, ses fondateurs se sont livrés à des calculs bien peu glorieux. Le “quota” de voix dévolu à chaque pays a été défini selon une formule complexe, qui prenait en compte la taille de chaque économie, ses réserves de change, son degré d’ouverture et sa stabilité. De l’aveu même de son inventeur, il s’agissait d’un mécanisme subtil, soigneusement conçu pour donner le résultat prédéfini par les Américains. Le Fonds essaie aujourd’hui de se débarrasser de ce système et de L Dessin de Silvia Alcoba paru dans El Periódico de Catalunya, Barcelone. ses nombreux dérivés. Fin août, son conseil d’administration a examiné un projet de réforme des quotas qui sera soumis aux [184 pays] membres de l’organisation, lors de son assemblée générale, du 12 au 19 septembre à Singapour. Ces quotes-parts constituent un miroir déformé de l’économie actuelle, en partie parce qu’elles doivent faire trois choses en même temps : elles déterminent le nombre de voix dont dispose un Etat au conseil, le montant de sa contribu- MOINS D’EMPRUNTEURS Crédits et prêts du FMI par région, en milliards de droits de tirage spéciaux* (DTS) * Unité de compte dont la valeur est calculée à partir d’un panier de monnaies. Le 31 août, 1 DTS valait 0,86 euro. * Au 30 juin. Source : FMI ■ sciences ● 2000 2002 2004 2006* Moyen-Orient Amérique latine et Caraïbes Europe (dont Russie et Turquie) Asie Afrique tion financière et la somme qu’il peut éventuellement emprunter. Elles n’ont pas été révisées depuis janvier 1999, et, même si l’on s’en tient à la bizarre formule d’origine, beaucoup de pays sont maintenant sousou sur-représentés. Le directeur général, Rodrigo de Rato, veut remédier à ce problème en procédant en deux étapes sur les deux prochaines années. En premier lieu, il propose de distribuer des voix supplémentaires à quelques pays sous-représentés (probablement la Chine, qui a 2,94 % des voix, la Corée du Sud, le Mexique et la Turquie). En second lieu, il prévoit une plus large allocation des voix et un nouveau mode de calcul. Cette seconde étape sera difficile à mettre en œuvre, parce qu’on ne peut pas retirer des voix à des Etats qui refusent de les céder. Or, les dirigeants politiques, qui se révèlent d’une grande mesquinerie, s’accrochent à chacune de leurs 107 635 voix (le nombre dont dispose le Royaume-Uni, et, curieusement, la France) comme s’il s’agissait de 107 635 km 2 de territoire national. Les Américains réclament une nouvelle formule donnant la part du lion au PIB, le critère le moins arbitraire pour mesurer le poids d’une économie. Elle leur convient d’autant mieux qu’ils représentent près la vie en boîte i n t e l l i ge n c e s Gérer sa messagerie comme on sort la poubelle e contenu de votre boîte aux lettres électronique en dit long sur vos habitudes, votre santé mentale, voire sur la façon dont vos parents vous ont élevé. “Si elle est plutôt pleine que vide, cela peut vouloir dire que votre vie est plutôt encombrée”, assure le psychologue Dave Greenfield, fondateur du Centre du comportement sur Internet, dans le Connecticut. Inversement, si vous purgez compulsivement votre boîte de réception toutes les dix minutes, vous êtes sans doute tellement pressé que vous ratez des occasions et ignorez les nuances. A moins que votre manie de l’ordre n’absorbe toute votre énergie au détriment du reste – notamment de votre famille. Certains d’entre nous éprouvent le besoin irrépressible de classer chaque courriel dans le dossier adéquat et d’effacer le courrier indésirable dès son arrivée, sans oublier de faire savoir à maman qu’on a bien reçu son petit mot et qu’on l’aime toujours. D’autres, au contraire, remettent toujours à plus tard. Le désordre dans leur boîte de réception reflète celui qui règne dans leur logis, leur mariage et leur carnet de chèques. Il y a quelques mois, Scott Stratten souffrait de ce qu’il appelle la “paralysie de la boîte de réception”. Ce consultant en marketing avait 500 vieux messages en attente de réponse. “Je me sentais si coupable que je n’osais même plus ouvrir ma boîte aux lettres”, avoue-t-il. En désespoir de cause, il les a tous supprimés. Puis il a envoyé un courrier collectif aux 400 contacts de son carnet d’adresses expliquant qu’il avait eu un problème avec sa messagerie. “Tout le monde L s’est montré très compatissant, et j’ai pu remettre le compteur à zéro.” Il reconnaît s’être “très mal comporté”, mais l’épisode a marqué un tournant. Il a pris conscience de la nécessité de trouver un meilleur moyen de se débarrasser du sentiment de culpabilité qu’il éprouve à ne pas traiter son courrier électronique : il va engager quelqu’un pour le faire. Les personnes trop gentilles dans la vie sont les plus susceptibles de se laisser submerger par le courrier, si l’on en croit Merlin Mann, créateur de <43floders. com>, un site spécialisé dans la productivité personnelle. Les gens polis (ou qui veulent être aimés) se croient obligés d’engager une correspondance sans fin avec des amis bavards. Mais, pour Merlin Mann, il faut savoir se montrer impitoyable. “Il faut traiter sa boîte aux lettres COURRIER INTERNATIONAL N° 827 Dessin de Jennifer Hewitson paru dans The Wall Street Journal Europe, Bruxelles. 62 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 virtuelle exactement comme celle de la maison : on ne stocke pas ses factures dans sa boîte aux lettres. Et garder des courriels indésirables, c’est comme laisser les ordures traîner dans la cuisine.” Wally Bock fait en sorte que sa boîte de réception reste gérable, avec quelques dizaines de messages. Ce consultant en Internet pense devoir son goût de l’ordre à “des parents disciplinés qui [lui en] ont inculqué la valeur”. Il reconnaît cependant que cela peut aller trop loin. De nombreux fanatiques du “zéro message dans la boîte” interrompent leur travail chaque fois qu’ils entendent le signal annonçant l’arrivée d’un courriel. “Il est faux de dire que l’on fait plusieurs choses en même temps. En réalité, on passe rapidement d’une tâche à l’autre. Et, à chaque fois, il faut s’y remettre. Au bout d’une journée, cela fait beaucoup d’efficacité perdue.” Comme “la boîte de réception est une métaphore de notre vie”, selon le Dr Greenfield, il n’y a pas qu’une seule manière de la gérer. Nous sommes trop différents les uns des autres. Mais prendre conscience de notre comportement en la matière peut nous aider à mieux comprendre d’autres aspects de notre vie. “Si vous avez 1 000 courriels dans votre boîte, cela peut signifier que vous ne voulez pas rater une occasion. Mais cela veut aussi dire qu’il y a des décisions que vous n’arrivez pas à prendre. Et si vous n’avez que 10 messages en attente, peut-être réagissezvous trop vite, au risque de passer à côté Jeffrey Zaslow, des richesses de la vie.” The Wall Street Journal (extraits), New York *827 p62-63 5/09/06 10:21 Page 63 économie d’un tiers du PIB mondial, alors qu’ils n’ont aujourd’hui que 17 % des voix. Cependant, si cette proposition était adoptée, de nombreux pays pauvres, qui jouent un rôle infime dans l’économie mondiale mais représentent une grosse part du travail du Fonds, auraient encore moins leur mot à dire. Pour corriger ce défaut, on pourrait attribuer à chaque membre un nombre plus important de “voix de base”, calculé de manière forfaitaire, quel que soit le PIB. Ces voix de base, qui ont représenté à une époque plus de 15 % du total, n’en pèsent plus que 2 %, en raison de la croissance du FMI.Tim Adams, qui s’occupe des affaires internationales au ministère des Finances américain, aimerait les voir doubler, voire tripler. “Nous ne voulons pas que les voix des Africains soient encore plus diluées”, assure-t-il. LE POUVOIR NE DÉPEND PAS SEULEMENT DES DROITS DE VOTE Bien entendu, le nombre de voix d’un pays ne se traduit pas par un pouvoir proportionnellement équivalent. Nombre de décisions importantes exigent une majorité de 85 %. Par conséquent, un Etat représentant 15,1 % du total est indispensable pour faire adopter une mesure, contrairement à celui qui n’a que 14,9 %. Qui plus est, rares sont les décisions qui font l’objet d’un scrutin officiel. Les administrateurs, qui se réunissent autour d’une table en fer à cheval trois fois par semaine, sont censés parvenir à un consensus. Selon Leo Van Houtven, un ancien secrétaire du FMI, l’influence d’un administrateur ne dépend pas seulement des droits de vote dont il dispose. “L’expertise technique pèse lourd, le don de persuasion compte énormément, la diplomatie, l’aptitude à choisir le bon moment et l’ancienneté, tout cela a son importance.” Aucune de ces qualités n’apparaîtra dans la nouvelle formule. Mais elles pourraient faciliter son élaboration. ■ EN BREF ■ Au Chili, les 2 000 ouvriers d’Escondida, la plus grande mine de cuivre au monde, détenue par le groupe anglo-australien BHP, ont repris le travail après vingtcinq jours de grève [lire CI n°825, du 24 août 2006]. Ils ont obtenu une hausse de salaire de 5 %, une prime de 13 000 euros et la prise en charge par l’entreprise d’une partie des frais d’éducation des enfants. D’après le Financial Times, ce résultat va peser sur les négociations salariales qui démarreront fin octobre chez Codelco, une grande compagnie minière contrôlée par l’Etat chilien. Riche comme un cadre turc D’après le groupe britannique de conseil en management Hay, qui a fait une étude dans 29 pays, c’est en Turquie que les cadres supérieurs ont la plus grosse rémunération réelle : 79 021 euros par an en moyenne. Viennent ensuite l’Inde, la Russie et la Suisse, relève Le Temps, à Genève. La France arrive en vingtième position (51 396 euros), mais se classe devant le Royaume-Uni (23e avec 46 809 euros), la Suède fermant le ban (37 652 euros). Hay dit avoir pris en compte les salaires, les primes, la fiscalité et le pouvoir d’achat. ■ Le groupe El Corte Inglés est devenu, de justesse, le numéro un des grands magasins en Europe, avec un chiffre d’affaires de 15,85 milliards d’euros en 2005 (+ 8,5 %), constate El País. Le numéro deux, l’allemand Karstadtquelle, n’est vraiment pas loin derrière, avec 15,84 milliards d’euros. Viennent ensuite l’anglais Marks & Spencer puis le français ● Galeries Lafayette (4,94 milliards). COURRIER INTERNATIONAL N° 827 63 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 827p64 4/09/06 18:34 Page 64 économie EADS, un placement sûr pour Poutine AÉRONAUTIQUE Et si, ■ entrant au capital du consortium européen, la banque publique Vnechtorgbank aidait l’équipe dirigeante à organiser la fuite des capitaux ? NEZAVISSIMAÏA GAZETA (extraits) Moscou es derniers mois, la banque d’Etat russe Vnechtorgbank (VTB), deuxième établissement bancaire du pays, a acheté environ 5 % du consortium aéronautique européen EADS (maison mère d’Airbus). La nouvelle a fait sensation dans les milieux économiques, mais l’ampleur de cette acquisition ne doit pas masquer les craintes concernant son objectif final. Comme toute banque publique responsable, VTB a toujours réagi promptement aux divers problèmes de l’Etat et des structures qui en sont proches (allant jusqu’à sponsoriser des clubs de foot en difficulté, comme le Dynamo de Moscou, à hauteur de 20 millions de dollars). Vu la sollici- C Dessin de Laurie Rosenwald paru dans The New Yorker, Etats-Unis. ■ Investissement Vnechtorgbank a dû débourser 780 millions d’euros pour acheter en Bourse environ 5 % du capital d’EADS. Une participation très proche de celle de l’Etat espagnol, qui détient 5,5 % du consortium européen. tude de cette banque, rien ne dit que son entrée au capital d’EADS ne cache pas autre chose. En tout cas, on prétend sur les marchés boursiers que si VTB a profité de la chute du cours des titres, en juin dernier, pour en acheter massivement, ce n’est pas dans l’intention de les revendre bientôt. Il s’agirait donc d’une stratégie de long terme. Mais laquelle ? Sur le principe, on ne peut que se réjouir du succès de l’Etat russe. S’il continue à acheter des actions d’EADS, il pourrait en contrôler suffisamment pour pouvoir participer à la gestion du consortium, ce qui offrirait de nouvelles perspectives à la coopération entre EADS et la Russie. Mais, parallèlement, dans la mesure COURRIER INTERNATIONAL N° 827 64 où la privatisation de VTB a été plus ou moins clairement envisagée ces derniers temps, ces achats d’actions pourraient n’être qu’une étape du transfert de l’argent public à l’étranger. Depuis plusieurs années, la Russie connaît une vaste redistribution de la propriété. Jusqu’à présent, l’Etat ne reculait devant rien pour éloigner les patrons de l’époque Eltsine des secteurs économiques les plus rentables. L’exemple le plus flagrant en est l’“affaire Ioukos” [le groupe pétrolier a été démantelé, et son PDG, Mikhaïl Khodorkovski, condamné à huit ans de prison]. Mais, dans deux ans, l’époque Poutine touchera elle aussi à sa fin [la présidentielle est prévue pour le printemps 2008]. L’expérience en Russie prouve que l’arrivée au pouvoir d’un nouveau dirigeant se traduit toujours par un nouveau partage des ressources, et ce sera le cas même si le prochain élu est issu de l’équipe de l’actuel président. Pour ceux qui doutent de leur avenir après cette échéance, la meilleure garantie de conserver leur fortune est de la transférer à l’étranger. Sans prétexte idéologique convaincant, ce genre d’opération risquerait de soulever une vague de rumeurs. Notons que la récente tentative du patron de Severstal, l’oligarque Alexeï Mordachov, de fusionner avec la société luxembourgeoise Arcelor avait été présentée comme l’absorption d’un DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 leader mondial de la métallurgie par un chef d’entreprise russe, le placement de capitaux russes dans des actifs européens pleins d’avenir. Déclarer qu’une banque d’Etat russe, en achetant des actions étrangères, cherche à accéder à la direction du premier consortium aéronautique du monde est une façon tout aussi habile de présenter une fuite de capitaux vers l’étranger. Sergueï Skliarov VU D’ALLEMAGNE Pas de panique ! ans après la fin de l’Union Quinze soviétique, le grand adversaire d’hier serait-il devenu un partenaire de plein droit dans une industrie aussi politique et aussi stratégique ?” s’interroge Handelsblatt. Selon le quotidien de Düsseldor f, la coopération est en réalité déjà bien avancée – EADS possède 10 % du constructeur russe d’avions de combat Irkout –, et il n’y a pas lieu de s’en alarmer. Le problème est ailleurs. Washington, qui “voit d’un mauvais œil les exportations d’armement russes”, notamment vers l’Iran, “risque de faire payer un jour à EADS le prix de sa coopération avec l’ancienne superpuissance de l’Est”. 827p65_66 4/09/06 18:08 Page 65 sciences i n t e l l i g e n c e s ● Embryons : les promesses trompeuses de Robert Lanza CLONAGE Une entreprise Dessin de Guillem Cifré paru dans El Periódico de Catalunya, Barcelone. ■ de biotechnologie américaine prétend avoir trouvé un moyen de résoudre les problèmes éthiques liés aux cellules souches. Mais rien n’est moins sûr. ■ THE SEATTLE TIMES Seattle e 23 août, Robert Lanza, directeur de la recherche chez Advanced Cell Technology (ACT), une entreprise californienne, annonçait que sa société venait de mettre au point un technique qui allait balayer “les dernières oppositions” éthiques à la recherche sur les cellules souches. Cette technique permet en effet de produire des lignées de cellules souches embryonnaires humaines sans détruire d’embryon. Mais cet optimisme n’est pas partagé par tout le monde. L’équipe de Robert Lanza a été félicitée pour avoir réalisé une prouesse technique dans le respect des objections éthiques. Les opposants à la recherche sur les cellules souches embryonnaires maintiennent cependant que cette innovation pose toujours des problèmes d’ordre moral. Même les défenseurs de la technique, comme Kevin Eggan, biologiste moléculaire du Harvard Stem Cell Institute, où l’on tente de cloner des embryons humains pour cultiver des cellules souches, restent sceptiques. Il déclare : “Je ne suis pas d’accord avec l’affirmation selon laquelle cette technique résoudrait des dilemmes d’ordre scientifique, social ou moral.” La méthode décrite dans la revue Nature consiste à extraire une cellule d’un embryon de 3 jours, à un stade où celui-ci en contient huit à dix. Une série de manipulations permet ensuite d’obtenir des cellules souches embryonnaires. Selon les chercheurs, l’embryon ne s’en trouve pas endommagé, ce qui pourrait apaiser les craintes des détracteurs de la technique, puisque la vie du fœtus potentiel n’est pas menacée. Jusqu’à présent, il était impossible d’extraire ces cellules sans détruire l’embryon, qui, bien qu’étant plus petit qu’un point, est considéré par certains comme “le plus jeune membre de la famille humaine”. La technique repose sur un procédé connu, le diagnostic préimplantatoire (DPI) : quand un embryon, obtenu à partir d’une fécondation in vitro, atteint le stade de quelques cellules, appelées blastomères, les spécialistes en prélèvent une à l’aide d’une micropipette. Cette cellule est ensuite soumise à des tests en vue de déterminer si l’embryon présente des anomalies génétiques. Dans le cas contraire, l’embryon peut être implanté dans l’utérus. Selon Joe Leigh Simpson, obstétricien gynécologue et pro- L LE PRÉSIDENT BUSH N’EST TOUJOURS PAS CONVAINCU Le défi consistait à trouver le moyen de faire se multiplier la cellule prélevée et à obtenir des cellules souches. En effet, les cellules souches embryonnaires, capables de former tous les tissus de l’organisme, sont généralement prélevées sur des embryons parvenus à un stade plus avancé et contenant environ 150 cellules. A partir d’embryons donnés par des patients de cliniques, les scientifiques d’ACT ont réussi à produire deux lignées de cellules souches viables, dont certaines ont été transformées en cellules de vaisseaux sanguins, en cellules oculaires et en d’autres tissus potentiellement utiles. Cependant, il n’est pas certain que cette méthode passe à travers les mailles de la réglementation américaine. Depuis plusieurs années, le gouvernement Bush s’efforce de limiter les fonds fédéraux alloués à la recherche sur les cellules souches embryonnaires humaines. La loi de financement du Department of Health and Human Services, l’agence gouvernementale américaine pour la santé et les services sociaux, interdit l’allocation de fonds publics à “des travaux de recherche au cours desquels un ou plusieurs embryons humains sont détruits, jetés ou sciemment exposés à un risque de détérioration ou de destruction”. Et le président Bush ne s’est pas montré convaincu par le travail d’ACT, déclarant qu’il était trop tôt pour affirmer que la nouvelle tech- nique puisse dissiper les craintes éthiques et qu’il préférait qu’on n’utilise pas du tout les embryons humains. “L’utilisation d’embryons humains dans la recherche pose de graves problèmes éthiques. Le président est certain que, dans l’avenir, les scientifiques pourront produire des cellules similaires à celles obtenues à partir d’embryons, mais sans avoir recours à ceux-ci”, pouvait-on lire dans un communiqué émanant de la MaisonBlanche. En juillet, le président Bush a opposé son veto à un texte, pourtant adopté à la majorité par le Congrès, qui prévoyait d’assouplir la loi de 2001 en vue de porter à une centaine le nombre de lignées pouvant être financées par des fonds publics (actuellement limité à une vingtaine). “Cette méthode […] pose en fait davantage de problèmes éthiques qu’elle n’en résout”, estime Richard Doerflinger, de la Conférence des évêques MÉTHODE “ÉTHIQUE” ? Source : “Nature” fesseur de génétique moléculaire et de génétique humaine au Baylor College of Medicine de Houston, le procédé ne semble pas dangereux. Depuis 1990, les cliniques spécialisées dans les problèmes de fertilité extraient des cellules des embryons pour détecter d’éventuelles maladies génétiques ou des anomalies chromosomiques. Les médecins estiment qu’au moins 2 500 enfants en vie aujourd’hui sont nés d’embryons sur lesquels on avait prélevé une ou deux cellules. Embryon fécondé Embryon au stade 8 cellules Polémique La revue Nature, qui a publié les travaux d’ACT, a dû corriger le communiqué de presse qui les annonçait en fanfare, rapporte le New York Times. En effet, les expériences ont, en fait, mené à la destruction des embryons impliqués. Les chercheurs d’ACT n’ont jamais prétendu le contraire, même si leurs travaux ouvrent effectivement la possibilité d’éviter cette destruction. Simple erreur ou manipulation ? Certains observateurs remarquent qu’ACT est habitué aux annonces spectaculaires, en particulier lorsqu’il s’agit de trouver de nouveaux financements. Tandis que son action avait perdu les 5/6e de sa valeur en un an, elle a remonté jusqu’à un nouveau plafond au moment où ACT a annoncé la levée de nouveaux fonds. La nouvelle méthode de la société ACT crée des cellules souches en prélevant une seule cellule de l’embryon, à un stade très précoce de son développement. Cet embryon peut donc ensuite être réimplanté dans l’utérus et, espère-t-on, s’y développer normalement. Prélèvement d’une cellule Production de cellules souches Implantation dans l’utérus COURRIER INTERNATIONAL N° 827 65 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 catholiques américains. Selon l’évêque, il n’a pas encore été scientifiquement prouvé que l’extraction d’une unique cellule était sans danger. “Certains embryons ne survivent pas à la manipulation, et il est possible que ceux qui en réchappent en soient affectés à long terme.” Les spécialistes de la fertilité qui utilisent cette technique reconnaissent qu’aucune étude scientifique n’a été réalisée pour évaluer ses effets sur les embryons ni sur les enfants issus de ces derniers. UN DÉBAT HYPOCRITE ET UNE SITUATION BLOQUÉE Nicanor Austriaco, moine dominicain et biologiste moléculaire au Providence College, dans l’Etat de Rhode Island, soulève un autre problème potentiel : la possibilité que le blastomère prélevé se transforme en embryon. Chez d’autres mammifères, les chercheurs se sont aperçus qu’un tel phénomène pouvait se produire. “Dans ce cas, les blastomères isolés seraient en fait de vrais embryons, qui seraient détruits lors de la création des lignées de cellules souches”, souligne le père Austriaco. Les experts considèrent cependant que cet argument n’est que pure spéculation. S’il est éventuellement possible d’obtenir un embryon humain à partir d’un blastomère, cela ne pourrait pas se produire naturellement et aucun laboratoire n’a jamais fait état d’une telle technologie. James Battey, qui préside le groupe de travail sur les cellules souches des National Institutes of Health [groupement des instituts de recherche médicale américains], estime que les organismes de financement vont continuer à connaître des difficultés pour attribuer des fonds à des projets tels que celui de Robert Lanza. “Je crains de ne pas pouvoir rassurer les gens qui pensent que le risque de détérioration de l’embryon lors de cette manipulation est inférieur à 1 sur 1 000”, a-t-il déclaré. John Gearhart, pionnier de la recherche sur les cellules souches, a pour sa part bon espoir de voir l’avancée de Robert Lanza porter ses fruits. Il déplore le veto de George Bush et les conditions de financement émises par le Congrès qui, selon lui, constituent un véritable frein à la recherche en bloquant l’accès à une ressource immédiatement disponible : les embryons surnuméraires des cliniques spécialisées dans les problèmes de fertilité. “Il faut comprendre, dit-il, que pendant qu’on nous rebat les oreilles avec la protection des embryons,on en jette chaque jour dans les cliniques de fertilité.” Il estime qu’il est hypocrite d’utiliser des techniques extraordinairement sophistiquées pour épargner les embryons alors qu’on produit chaque jour dans les cliniques des embryons dont on se débarrasse ensuite. Pendant ce temps, ACT, a déposé 300 brevets qu’elle espère pouvoir mettre à profit pour développer des traitements médicaux. L’annonce de sa réussite a fait grimper le prix de l’action de la société de 33 centimes à 1,43 euro. ■ 827p65_66 4/09/06 18:09 Page 66 sciences Se débarrasser des déchets nucléaires, enfin PHYSIQUE Un chercheur allemand ■ a trouvé un moyen de diviser par 100 la durée de vie des déchets radioactifs. Leur gestion devient enfin un problème soluble. WISSENSCHAFT AKTUELL Hambourg endant que les politiques se chamaillent pour savoir où stocker leurs déchets radioactifs en toute sécurité et pour plusieurs millénaires, des chercheurs allemands de l’université de Bochum [en Rhénanie-du-Nord-Westphalie] proposent de réduire la durée de vie des éléments radioactifs à quelques centaines d’années, à l’aide d’un p r o c e s s u s d e f u s i o n p r ovo q u é artificiellement. Ils espèrent ainsi réduire sensiblement la demi-vie des éléments émetteurs de rayonnement alpha – les particules alpha ont une activité élevée et sont particulièrement néfastes pour les cellules vivantes. Après avoir réalisé quelques expériences préliminaires en laboratoire, l e s p hy s i c i e n s o n t d é c r i t l e u r méthode dans plusieurs revues spécialisées. Même si l’idée était vérifiée, il faudrait encore surmonter de nombreux obstacles techniques avant de pouvoir la mettre en pratique. Le jeu en vaut la chandelle. “Grâce à cette technique, les déchets radioactifs pourraient être complètement éliminés dans un laps de temps équivalant à la durée de vie des personnes P Dessin de Tomo paru dans Mladina, Slovénie. qui les ont produits”, explique Claus Rolfs, de l’université de Bochum, dans la revue spécialisée Physics World. Lorsqu’il était astrophysicien, Claus Rolfs était parvenu à reproduire les réactions de fusion qui interviennent au cœur des étoiles en utilisant un accélérateur de particules. Il avait constaté que la fusion survenait nettement plus rapidement lorsque l’expérience était réalisée à basse température. Le procédé s’avérait aussi beaucoup plus efficace lorsque les noyaux bombardés étaient placés dans un confinement métallique. Le chercheur allemand a appliqué le même procédé à la radioactivité des déchets. Selon Claus Rolfs, les électrons se rapprochent du noyau à des températures proches du zéro absolu (– 273 °C environ), ce qui renforce la probabilité d’obtenir la réaction de fusion souhaitée et favorise l’éjection des particules radioactives. Si les particules alpha peuvent être émises plus rapidement, cela a pour conséquence d’accélérer la désintégration des noyaux, et donc de réduire la durée de vie des éléments radioactifs. Claus Rolfs a soumis cette hypothèse à différents tests, effectués par une équipe germano-italo-chinoise : les noyaux radioactifs confinés dans le métal et refroidis à une température de quelques kelvins [– 270 °C environ] ont réagi comme prévu au bombardement, selon un article paru dans la revue spécialisée European Physical Journal A. Après des expériences conduites avec du béryllium 7, du sodium 22 et du polonium 210, les scientifiques veulent désormais appliquer cette théorie au produit de combustion des centrales nucléaires, le radium 226. D’ a p r è s C l a u s R o l f s , c e t t e méthode pourrait réduire sa demi-vie, actuellement de 1 600 ans, à 100 ans, voire à 1 an dans le meilleur des cas. Il ne voit aucun obstacle insurmontable à la mise en pratique de sa méthode – bien que de nombreuses recherches soient encore nécessaires. Mais il lui faudra convaincre ses collègues incrédules, qui restent pour l’instant très nombreux. Dörte Sasse W W W. Toute l’actualité internationale au jour le jour sur courrierinternational.com la santé vue d’ailleurs Des enzymes contre Alzheimer n tout nouveau traitement vient d’être testé sur des souris atteintes de la maladie d’Alzheimer. Et il a fonctionné sur des souris qui avaient déjà développé des plaques séniles, responsables de la détérioration du cerveau. Les chercheurs espèrent donc qu’un jour ce traitement pourra être transposé à l’homme, notamment aux personnes atteintes de la maladie à un stade avancé. Il permettrait non seulement d’en stopper la progression, mais aussi de guérir certains de ses symptômes. La plupart des médicaments et des vaccins contre la maladie d’Alzheimer visent une protéine, la bêta-amyloïde. Celle-ci forme les plaques éponymes, qui bloquent la transmission neuronale et sont, très probablement, la cause de la mort neuronale qui s’ensuit. Mais cette protéine est issue d’une autre – la protéine précurseur amyloïde –, indispensable au fonctionnement cérébral, ce qui complique l’élaboration de médicaments. Le nouveau traitement agit sur une cible différente et semble être efficace, que la plaque soit formée ou non. Il vise une enzyme, baptisée l’ubiquitine carboxyterminal hydrolase (Uch-L1). U Des études antérieures la capacité des neurones avaient en effet montré à transmettre des sique, dans un cer veau gnaux. En ajoutant des sain, l’arrivée de plaques, enzymes Uch-L1, ils ont nombreuses chez les perconstaté que le processonnes atteintes d’Alzsus s’inversait et que la heimer, est associée à transmission se rétaune chute de la concenblissait. Les scientifiques tration de cette enzyme. ont ensuite utilisé des Or celle-ci est responsouris génétiquement sable de la destruction modifiées pour produire des protéines bêta-amydes protéines bêta-amyloïdes. Michael Shelansloïdes en quantité exki et ses collaborateurs cessive, afin de mimer la de l’université Columbia, maladie d’Alzheimer. Dessin de David Hughes paru à New York, en ont donc Après injection d’Uch-L1 dans The New Yorker, Etats-Unis. déduit que la diminution dans l’abdomen, la caen Uch-L1 per turbait le pacité d’apprentissage processus de destruction. Ils se sont dedes rongeurs s’est nettement améliorée. mandé ce qui se passerait si on apportait “Nous espérons que ce traitement, seul des quantités supplémentaires d’Uch-L1 ou combiné à d’autres composants, sera et ont testé un traitement qui vise à resefficace chez des personnes dont le certaurer les niveaux de cette enzyme. veau contient déjà de nombr euses Les chercheurs ont commencé par une plaques”, explique Michael Shelanski. Ceexpérience in vitro. L’équipe a ajouté des pendant, le chercheur estime que le traiprotéines bêta-amyloïdes sur des tranches tement actuel n’est “pas idéal”, car l’Uchde cer veaux de souris, réduisant ainsi L1 doit être injecté dans l’abdomen. Les COURRIER INTERNATIONAL N° 827 66 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 scientifiques cherchent une molécule qui soit susceptible d’être administrée sous forme de comprimé. Par ailleurs, selon Brian Austen, chercheur à la St. George’s University de Londres, un dysfonctionnement dans la formation de la mémoire reste réversible lorsqu’il est dû à une accumulation de la protéine sous forme soluble, ce qui n’est apparemment pas le cas pour les cellules endommagées par des plaques solides. “Ce traitement ne pourra pas remplacer les neurones détruits, mais il permettra de prévenir toute nouvelle per te de mémoire”, ajoute-t-il. L’Alzheimer’s Society du Royaume-Uni a salué l’arrivée de ce nouveau traitement potentiel. “Il n’existe pour l’heure qu’un seul type de médicament disponible, et celui-ci ne permet de stabiliser les symptômes que sur une période limitée”, explique une por te-parole de l’association. “Mais la recherche n’en est encore qu’à ses balbutiements ; il faut que d’autres recherches et essais soient lancés le plus rapidement possible.” Andy Coghlan, New Scientist, Londres 709 6JUIN 44 1/06/04 19:49 Page 13 4/09/06 17:18 Page 68 multimédia i n t e l l i g e n c e s ● Ces séries qui font le bonheur de la télé TÉLÉVISION Longtemps décriés pour leur piètre qualité, les feuilletons sont désormais considérés comme des œuvres de premier plan. A tel point que les vedettes du petit écran finissent par faire de l’ombre aux stars hollywoodiennes. ■ SALON (extraits) San Francisco ous souvenez-vous de cette époque merveilleuse où la télévision était la cible favorite des intellectuels ? L’écrivain britannique Malcolm Muggeridge déplorait alors que la télévision n’ait “pas été inventée pour vider les êtres humains” mais fût “le fruit de leur vide”, tandis que le Canadien Witold Rybczynski affirmait avec agacement que la télé racontait une histoire “sans faire appel à l’imagination”, que l’image et le son apportaient “tout ce qu’on avait besoin de savoir” et qu’il n’y avait “rien à approfondir”. La télé avait même réussi à faire paraître un peu snob la célèbre critique de cinéma Pauline Kael, avec ses prises de position racoleuses sur le plus coupable des petits plaisirs. “Un film tient à la fois de l’art et du média. Mais la télévision a pour seul objectif de faire vendre : autant dire que V ■ Récompense Lors de la 58e cérémonie des Emmy Awards, qui a eu lieu le 27 août à Los Angeles, la série 24 Heures chrono a raflé la plupart des récompenses, dont celles du meilleur réalisateur et du meilleur acteur pour Kiefer Sutherland (voir photo ci-contre), qui incarne depuis cinq saisons le célèbre agent Jack Bauer. FOX 827p68 les notions d’effort, de compromis et d’engagement lui sont étrangères”, écrivaitelle dans Movies on Television [Les Films à la télévision], publié (en 1968) dans son essai Kiss Kiss Bang Bang. “On ne dira presque jamais qu’une émission de télévision est ‘belle’. De même, on n’aurait pas l’idée de se plaindre si elle ne l’était pas. C’est parce qu’on a intégré l’idée que la télévision échappe aux critères esthétiques”, ajoutait-elle. On ne saura jamais ce que Pauline Kael [décédée en septembre 2001] aurait dit de la série Six Feet Under ou de Battlestar Galactica. En revanche, on sait que la télévision est devenue un média plus épanouissant et qu’elle présente un risque commercial moins important que le cinéma. Cela tient essentiellement au fait que, depuis une dizaine d’années, les séries se sont multipliées. Elles durent une saison entière, ménagent divers rebondissements, et les personnages évoluent lentement. Tout cela a permis aux scénaristes des séries télévisées de se montrer plus créatifs que jamais. Les scénaristes ont commencé par des séries telles que Capitaine Furillo [Hill Street Blues], New York Police Blues [NYPD Blue] et Urgences, dans lesquelles ils ont essayé de faire évoluer les personnages pendant une ou plusieurs saisons. Ils ont atteint des sommets avec Les Sopranos, dont la créativité résidait aussi bien dans la psychologie des personnages que dans l’intrigue. 24 Heures chrono, de son côté, a lancé la série à suspense, où chaque épisode – et parfois chaque scène – laisse le spectateur en haleine. DES PERSONNAGES BIEN MIEUX CAMPÉS QU’AU CINÉMA N’importe quel scénariste vous le dira : dans un long-métrage, l’évolution des personnages et la structure de l’intrigue sont toutes deux si elliptiques et concises que l’écriture d’un scénario fait parfois penser à l’élaboration d’un haïku. Il faut profiter du moindre dialogue ou de la moindre action pour dévoiler le passé, les motivations, les bizarreries, les qualités et les défauts d’un personnage. On peut comparer avec les séries qui durent de treize à vingt-quatre heures par saison. Vu le temps dont ils disposent, les scénaristes peuvent dévoiler chaque personnage lentement et intelligemment. Les traits de caractère ou les défauts n’ont pas besoin d’être amenés dans des scènes où le personnage renverse sa tasse de café ou donne un mouchoir à un inconnu dans le métro. Prenons le cas de l’officier John Ryan, le flic incarné par Matt Dillon dans Collision, oscar du meilleur film en 2006. Tout ce qu’on apprend sur COURRIER INTERNATIONAL N° 827 68 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 ce personnage pendant les deux heures du film, c’est que, d’une part, il est raciste et que, d’autre part, il a un immense chagrin à cause de la santé déclinante de son père, la seconde information servant évidemment à tempérer le dégoût qu’inspire la première. Comparons-le au portrait bien plus subtil du détective McNulty, qui s’esquisse lentement lors de la première saison de Sur écoute [TheWire], la série proposée par HBO [une société de télévision par câble qui fait partie du groupe Time Warner]. Pendant plusieurs épisodes, on ne nous donne aucun détail sur son passé, sur ses motivations, ni sur les démons qui le hantent. Et, même lorsqu’on nous donne un indice, celui-ci n’est pas aussi évident ni aussi clair qu’il doit l’être dans un film. Après six ou sept heures, on peut supposer que McNulty aime ses enfants, mais qu’il n’est pas le meilleur père qui soit ; que son comportement vis-à-vis de son ex-femme et de son ancienne petite amie est ambigu ; qu’il est probablement alcoolique ; qu’il est obstiné et idéaliste. Le spectateur n’oscille pas moins entre l’affection et l’agacement. En d’autres termes, au lieu d’être obligé de peindre McNulty comme un flic au parcours en dents de scie, ce qui serait le cas dans n’importe quel film policier, David Simon, le réalisateur de Sur écoute, nous permet de découvrir McNulty comme on le ferait dans la vie de tous les jours. On ne sait pas vraiment quoi penser de lui, on ne comprend pas pourquoi il fait ce qu’il fait, mais, en fin de compte, on se sent capable d’empathie et on considère ses bizarreries avec tendresse. En une saison, la relation entre le personnage et les spectateurs devient plus étroite et peut-être plus enrichissante. Aujourd’hui, la télé nous propose des histoires souvent moins prévisibles et plus haletantes que la plupart des films d’action ou à suspense, qui suivent la même formule depuis que le film Les Dents de la mer de Steven Spielberg est sorti en salles, il y a trente ans. Des séries comme Prison Break ou Sleeper Cell [série encore inédite en France, qui sera diffusé à partir du 15 septembre ; elle plonge le téléspectateur au cœur d’une cellule terroriste qui prépare un attentat à Los Angeles] peuvent conduire les téléspectateurs dans plusieurs impasses et leur proposer plusieurs faux indices et autres rebondissements pour qu’ils ne perdent pas le fil. Et, juste au moment où ils pensent savoir qui sont les méchants, qui est en train de trahir les Américains, les scénaristes leur coupent l’herbe sous le pied. On accuse sans cesse la mauvaise personne, les personnages sont éliminés, les fausses pistes sont écartées, mais le plus important, c’est que le spectateur ne sait pas ce qui va se passer ensuite. Il est entraîné dans une course folle tout au long de laquelle il rencontre des personnages plus nuancés et plus réels que tous ceux qu’il avait pu rencontrer auparavant. Heather Havrilesky *827 p69 4/09/06 19:23 Page 69 l e l i v re épices & saveurs ● DANS LES BAS-FONDS DE BOMBAY Le flic, le saint et le truand Avec Sacred Games, Vikram Chandra signe une épopée monumentale, pleine de hargne et d’humour. Un roman-événement qui consacre le talent de cet écrivain indien de langue anglaise. ITALIE Foccaccia ■ à toute heure C THE HINDU C UN PARRAIN DONT LES PROUESSES EN AFFAIRES ET AU LIT SONT HORS PAIR Dès les premières pages de Sacred Games, on retrouve l’inspecteur Sartaj Singh, le flic favori de Vikram Chandra. Celui que l’on surnomme “Silky Sikh” [le sikh soyeux] a maintenant 40 ans ; ses jours de gloire sont derrière lui. Son divorce l’a laissé amer et désabusé, et ses perspectives de carrière ne sont guère brillantes. Mais tout est appelé à changer quand il reçoit un appel anonyme lui signalant la présence à Bombay du parrain le plus recherché de la mafia, Ganesh Gaitonde. Singh se précipite vers la planque où celui-ci s’est réfugié, sans se douter que cela va bouleverser le cours de sa vie. D’abord stupéfait par ce qu’il y découvre, il finit par se ressaisir et se trouve embarqué sur un chemin dont les multiples ramifications vont le mener vers les pistes les plus insoupçonnées et les secrets les mieux gardés. Singh va s’efforcer d’obtenir confirmation de ses soupçons, mais la vie se rappelle constamment à lui – les idéaux de son père, le stoïcisme de sa mère et ses propres désirs inassouvis –, y compris quand il doit faire le deuil de Friday, un de ses hommes, tué par un petit malfrat. Ganesh Gaitonde a réussi à berner les plus grands cerveaux du pays. Ses prouesses en affaires et au lit sont hors pair. Parti de rien, il se fait peu à peu une place dans les ruelles de Bombay, un monde où bout le mécontentement, un monde parallèle qui entre rarement en contact avec le Yellow Jersey Madras ertains critiques le comparent au Parrain. Non seulement parce qu’il s’agit d’une vaste fresque de 900 pages, mais aussi en raison de l’intensité qui se dégage de ce livre empreint de violence, d’amour, d’érotisme, qui explore un monde parallèle que seuls peuvent apprécier ceux qui osent le comprendre. Ce livre n’est pas pour les âmes sensibles ni pour ceux qui ont la nostalgie du bon vieux temps. Sacred Games* [Jeux sacrés], le nouveau roman de Vikram Chandra, entraîne le lecteur dans la fange qui se dissimule sous les paillettes. C’est le but recherché. Cette épopée colossale donne de Bombay une image que beaucoup soupçonnaient, évoquaient peut-être même, mais n’avaient jamais abordée de front. C’est une ville qui brasse l’argent par millions, qui tue les gens par centaines, qui fait naître des rêves à chaque instant. e n’est pas son nom en soi qui fait saliver – l’étymologie n’est pas gourmande : focus en latin veut dire “foyer” et focacius, “pâte cuite” – mais plutôt tout ce qu’il évoque. Moelleuse et croquante, démocratique et transversale, la foccacia plaît aux vieux et aux jeunes, aux prolos et aux bourgeois, aux grands et aux petits estomacs. Traditionnelle et pourtant toujours à la mode, cette cousine de la fougasse provençale a conquis les boulangeries et les cafés de toute la péninsule. Aliment simple, mais aussi amuse-gueule dans les restaurants de la haute cuisine, par fait pour le petitdéjeuner, mais aussi inestimable pendant le goûter, à croquer tout seul ou à accompagner avec ce qui vous plaît (les alliances les plus transgressives sont permises). A propos, l’avezvous essayé avec un café-crème ? Attaquée sans pitié à sa sortie du four, elle consacre les retrouvailles des plus jeunes. Le plus dur, aujourd’hui, c’est de trouver une foccacia de qualité. Renzo Sobrino, un des boulangers italiens les plus doués et les plus passionnés, mène depuis plusieurs années une guerre impitoyable contre les farines modifiées qui facilitent une panification toujours plus rapide. “La levure naturelle est en voie d’extinction, constate-t-il. On privilégie désormais les accélérateurs, qui font gagner du temps et de l’énergie aux ar tisans, mais il faut se méfier des raccourcis. Il suffit de goûter une bonne foccaccia pour comprendre.” La foccaccia a été inventée il y a plusieurs siècles par les Génois. Aucun ban de l’époque ne pouvait freiner la consommation de ce mets irrésistible, au point qu’un évêque local fut obligé de menacer d’excommunication tous ceux qui oseraient en croquer pendant une messe ou un enterrement. Les matières premières sont le summum de la simplicité : de la farine (bio, si possible), de l’eau, du gros sel, du miel, de la levure et de l’huile d’olive. C’est très simple à préparer : mélangez une même quantité d’eau et de farine, et ajoutez une cuillerée de miel. Laissez fermenter pendant deux ou trois jours à température ambiante, en remuant la pâte le matin et le soir. Avant d’enfourner, n’oubliez surtout pas de la pincer en enfonçant les doigts dans la pâte afin d’obtenir de petits cratères où le sel et l’huile vont se déposer pour donner un goût délicieux à la croûte. Mais l’ingrédient le plus important est le temps : il ne faut pas être pressé, ni pendant le levage ni pendant la cuisson. Cuite dans un four à bois, une foccaccia réussie n’a pas de rivaux. Savourée encore chaude et accompagnée d’un bon verre de vin blanc (u gianchettu, comme on dit à Gênes), elle ne peut que vous conquérir. Licia Granello, La Repubblica, Rome ■ Biographie Né à New Delhi en 1961, Vikram Chandra est l’un des grands noms de la nouvelle génération d’écrivains indiens de langue anglaise. Il quitte l’Inde au début des années 1980 pour faire des études de littérature puis de cinéma aux Etats-Unis. Il se passionne alors pour l’histoire d’un colonel anglo-indien du XIXe siècle, dont il fera l’un des personnages principaux de son premier roman, Red Earth and Pouring Rain (1995), récompensé par le prix du Commonwealth. En 1997, la capitale économique de l’Inde lui inspire son deuxième livre, un recueil de nouvelles intitulé Love and Longing in Bombay. Vikram Chandra partage aujourd’hui son temps entre Bombay et Berkeley, où il enseigne la littérature. Aucun de ses livres n’est à ce jour traduit en français. reste de la ville. Quand cela arrive, la confrontation est toujours violente. C’est sur ce chaos que Gaitonde règne en maître. Il est convaincu de jouer franc jeu et de respecter les règles. Il sait très bien comment contenter les flics, faire plaisir à ses hommes et satisfaire les besoins de l’administration. Mais les choses prennent une nouvelle tournure quand Gaitonde est présenté à un saint homme. Pendant les quelques mois qu’il passe en “exil” loin de chez lui, ce sont les paroles étrangement réconfortantes du gourou qui lui permettent de garder confiance en lui. Il se met à consulter le sage à tout propos, que ce soit pour ses affaires ou pour ses nombreuses femmes. Mais il y a tout un pan de sa vie dont il ne parlera jamais au gourou. Et, au moment où il commence à se sentir en confiance avec son guide spirituel, celuici se volatilise. Perplexe, blessé et abandonné, Gaitonde remue ciel et terre pour retrouver son mentor. Ce qu’il découvre va profondément l’ébranler. Singh et Gaitonde ne se connaissent pas vraiment, mais le chef mafieux se souvient d’avoir rencontré une fois par hasard le policier sikh. Et c’est à lui qu’il fera appel à la fin. Le roman de Chandra dépeint un univers impitoyable, dans lequel hommes et femmes se bousculent, se tuent, se flattent, s’emportent et hurlent pour le pouvoir. Un univers où le but ultime est de réussir dans la vie. Et, pour y parvenir, chacun est prêt à aller très loin, quel qu’en soit le prix. Avec sa virtuosité langagière, qui tantôt enchante, tantôt repousse, Vikram Chandra saisit l’essence même de Bombay. Il fait une nouvelle fois la preuve de son talent de narrateur et de son minutieux travail sur la psychologie des personnages. Sacred Games devrait séduire même le plus réticent des lecteurs, avec son énergie incroyable, sa vaste galerie de personnages et la multiplicité de ses intrigues et sous-intrigues. Ce roman écrit avec rage et humour a tout pour devenir un grand succès, voire un classique. Suchitra Behal * Penguin India, New Delhi, 2006. Pas encore traduit en français. COURRIER INTERNATIONAL N° 827 69 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 70-71-72-73 port folio 827OK 5/09/06 17:18 Page 70 portfolio ● Une semaine à Petros Le Malawi de Guy Tillim L’hiver dernier, les paysans des plateaux qui occupent le centre du Malawi ont attendu la saison des pluies avec inquiétude. Allait-on de nouveau subir, comme l’année précédente, un hiver dramatiquement sec, au risque de perdre toutes les récoltes et de voir la famine s’installer ? Le photographe sud-africain Guy Tillim a fait deux séjours d’une semaine dans le petit village de Petros, situé à une cinquantaine de kilomètres au nord de la capitale, Lilongwe, où l’on cultive du maïs (pour se nourrir) et du tabac (pour le faire sécher et le vendre sur les marchés). Son objectif : faire le portrait collectif de cette petite communauté humaine et nous montrer comment elle traverse de tels moments d’inquiétude. Chaleureusement accueilli par les habitants, le photographe a pris le temps de se faire adopter afin de mieux s’immerger dans la vie quotidienne du village. Résultat : une riche moisson d’images à travers lesquelles on ressent avec force la menace de la sécheresse sur le fragile équilibre de la nature domestiquée. Si les plantations qui ceinturent le village sont encore bien vertes, les sols dénudés sur lesquels les enfants jouent, devant les cases, sont déjà durs comme de la pierre, marqués d’empreintes – le passage d’une brouette ou le tracé d’une marelle – que l’on devine anciennes de plusieurs semaines, voire de plusieurs mois. Et puis il y a les hommes. Tillim a fait poser la plupart des villageois, seuls ou en famille, dans le cadre austère de leurs maisons de terre. En résulte une extraordinaire collection de visages à la fois tristes et lumineux, qui transmettent un profond sentiment d’humanité. Portrait de Neri James. Un champ de maïs à proximité du village. Jeux COURRIER INTERNATIONAL N° 827 70 d’enfants. DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 70-71-72-73 port folio 827OK 5/09/06 17:19 Page 71 COURRIER INTERNATIONAL N° 827 71 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 70-71-72-73 port folio 827OK 5/09/06 17:23 Page 72 Portrait de Daison Luke et de Faness Bisamoro. Un ballot de feuilles de tabac prêtes pour la vente. Devant la case, on effectue les tâches domestiques. COURRIER INTERNATIONAL N° 827 72 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 70-71-72-73 port folio 827OK 5/09/06 19:36 Page 73 Jeux d’ombre sous un bosquet. Les cicatrices d’une marelle. Portrait de Petros James, le chef du village, et d’Enelesi James. ■ Guy Tillim Agé de 44 ans, il a multiplié les reportages dans son pays l’Afrique du Sud (voir son travail sur Johannesburg dans CI n° 767, du 13 juillet 2005) et dans diverses régions d’Afrique (Transkei, Angola, Sierra Leone, Rwanda). COURRIER INTERNATIONAL N° 827 73 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006 *827 p74 5/09/06 18:48 Page 74 insolites ● C A quoi je sers ? Bansky remet ça. L’artiste anglais qui avait accroché ses propres toiles dans les grands musées newyorkais s’attaque cette fois aux bacs des disquaires. Il a remplacé le nouveau CD de Paris Hilton par ses propres remix, intitulés Pourquoi suis-je célèbre ?, “Qu’est-ce que j’ai fait ?” “A quoi je sers ?”. Sur la pochette, l’héritière-mannequin-chanteuse apparaît désormais seins nus et avec une tête de chien. En revanche, le “guérillero de l’art” n’a pas touché au code-barres. Bansky aurait ainsi remplacé 500 albums, tant dans des magasins indépendants que dans des chaînes. (BBC, Londres) Amnésie La maison de Natascha Kampusch (à gauche) est encore là, celle de JonBenet Ramsey (à droite) a dû être démolie. AFP ’est une première en Russie : à Volgograd, la police de la circulation se dotera de patrouilles entièrement féminines, rapportent les Izvestia. “Mais nous ne sommes pas une agence de mannequins. Si nous avons pris cette décision, c’est parce que des études montrent que les femmes sont plus difficiles à corrompre que les hommes”, indique le directeur régional de la police, Mikhaïl Tsoukrouk, qui ne précise pas l’origine de ces études et espère que cette mesure va améliorer la situation démographique dans le pays. “Le seul pot-de-vin autorisé est le numéro de téléphone du contrevenant.” “Qu’ils fassent plus ample connaissance, qu’ils se marient et se multiplient”, a-t-il conclu. A vendre : belle résidence, prix cassé pour cause de meurtre es juristes planchent actuellement sur l’idée de vendre la maison où Natascha Kampusch a été séquestrée pendant huit ans et demi. Une partie des recettes devrait lui être versée en dédommagement. Rien ne dit pour autant que le lieu trouve preneur : les scènes de crime se vendent difficilement. Ce pavillon de 160 m2 a été construit à la fin des années 1970 sur un terrain de 1 160 m2. D’après l’agence Immotreu Immobilien, qui propose actuellement d’autres propriétés dans le secteur de Gänserndorf, “Strasshof est bien reliée à Vienne, mais le pavillon n’a pas de cachet particulier. En bon état, ce genre de maison se vend entre 145 000 et 180 000 euros – dans des conditions normales.” Un crime, cela fait baisser les prix. “Ou ça les fait monter, c’est selon”, poursuit l’agent immobilier. En général, les scènes de crime ne sont pas une affaire pour les agents immobiliers. Beaucoup restent inhabitées pendant des années, quand elles ne sont pas entièrement démolies, comme la maison du cannibale Jeffrey Dahmer. Du pavillon où “le monstre de Milwaukee” a assassiné L la plupart de ses 17 victimes il ne reste qu’un trou béant au milieu d’un lotissement. A Rancho Santa Fe, en Californie, le conseil municipal a franchi un pas de plus. Non seulement il a fait démolir le bâtiment qui a abrité le suicide collectif de 39 membres de la secte La Porte du paradis il y a neuf ans, mais il a aussi rebaptisé la rue. La Colina Norte est devenue le Paseo Victoria. Les “maisons des horreurs” changent souvent de mains. Selon un reportage de USA Today, la propriété où l’on a retrouvé JonBenet Ramsey est de nouveau à vendre. Depuis la mort de cette petite reine de beauté, assassinée en 1996, la jolie maison de Boulder (Colorado) a changé quatre fois de propriétaire. “Elle vaut plusieurs millions de dollars mais on est obligé de descendre autour de 1,7 million”, explique Joel Ripmaster, responsable de l’agence immobilière Realtors. C’est rare, mais une maison au passé sanglant peut rapporter de l’argent. Le pavillon de Holcomb (Kansas) où les quatre membres de la famille Clutter ont été atrocement assassinés est toujours un lieu de pèlerinage pour les touristes de l’horreur. Ils Histoires d’eau ussolini sortira-t-il de sa tombe ? Le petit-fils du dictateur a demandé que les restes du Duce soient exhumés afin d’établir “par qui, comment, quand et pourquoi” Benito Mussolini est mort. Selon l’avocat de Guido Mussolini, qui a déposé une requête auprès du parquet de Côme, “l’historiographie a proposé dix-neuf interprétations différentes”. Selon la version officielle, le Duce, capturé par des partisans italiens, a été exécuté le 28 avril 1945. (Corriere della Sera, Milan) M Kung-fu vraiment adorable, tu vois, il n’a pas un ego démesuré, Pédophilie L’association italienne Meter a décou- viennent en excursion dominicale visiter la maison rendue mondialement célèbre grâce à De sang-froid, le roman de Truman Capote. Les propriétaires ont repoussé les amateurs d’émotions fortes pendant des années, avant de déclarer forfait et d’ouvrir leurs portes au public une fois par semaine à raison de 5 dollars l’entrée. Il existe au moins une maison dont le prix a flambé grâce à une histoire de meurtre. L’immense propriété de Miami devant laquelle le créateur Gianni Versace a trouvé la mort en 1997 abrite aujourd’hui un hôtel et l’une des boîtes les plus en vogue de la ville. Les nouveaux propriétaires l’ont rachetée il y a six ans pour 19 millions de dollars – la plus grosse somme jamais investie dans l’immobilier à Miami à l’époque. “Le prix s’est envolé parce que Versace y a vécu et y a été assassiné”, admet dans USA Today Carlos Justo, l’agent de Sotheby’s International responsable de la vente. Selon lui, les acheteurs se bousculaient. Même un prince saoudien a pris part aux enchères. Michael Simoner, Der Standard (extraits), Vienne Le retour rbeit macht frei” : le travail libère. C’est la phrase écrite à l’entrée du camp d’Auschwitz. Et c’est malheureusement Enlever son micro quand on va aux le slogan choisi par Tommaso Coletti, président de la province de toilettes : c’est la règle d’or du journalisme, Chieti, pour les dépliants et les encarts mais la présentatrice Kyra Philipps l’avait manipublicitaires vantant les Centres pour l’emploi. “Le travail rend libre. Je ne festement oubliée. Des bruits d’eau et de ferme souviens pas où j’ai lu cette metures Eclair ouvertes et fermées ont interrompu, phrase”, écrit M. Coletti dans la publicité,“mais c’est une de ces citasur CNN, le discours de George Bush sur Katrina. Les tions qui vous frappent immédiateauditeurs ont aussi eu droit à quelques confidences. Ils ment parce qu’elles renferment une immense vérité.” n’ignorent plus rien de la vie maritale de la journaliste – (La Repubblica, Milan) “J’ai beaucoup de chance avec mon mari. Il est beau et A David Zalubowski, Associated Press Patrouilles de charme enfin, bon, on a tous un ego, mais bon, tu vois ce que je Entre Chine et Corée, voyagez en toute quié- veux dire […], c’est vraiment quelqu’un de formidable” – tude : Sichuan Airlines recrute 70 hôtesses et ils savent désormais tout le bien que Kyra Philipps pense au physique agréable, expertes en kung-fu vert 40 blogs pédophiles – dont 25 sites de sa belle-sœur. “Mon frère, il est marié, il a trois enfants, de femmes. L’association a envoyé l’in- mais sa femme, elle le lâche pas une seconde.” News. Ces dames devront également savoir formation à la police de Catane, au FBI CNN s’est excusé de la gaffe, qualifiée chanter et danser. Entre deux plateaux-repas et à Interpol, indique l’agence Ansa. The Guardian de problème technique. COURRIER INTERNATIONAL N° 827 ou taekwondo, indique le Chongqing Business et trois terroristes, pourquoi pas ? 74 DU 7 AU 13 SEPTEMBRE 2006
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