Bataille-breton, de la grenouille et du boeuf surrealiste.?

Transcription

Bataille-breton, de la grenouille et du boeuf surrealiste.?
Georges Bataille, André Breton :
de la « grenouille » et du « bœuf » surréaliste en 1925
ARIBIT Frédéric
Résumé :
Lorsque, en 1925, Michel Leiris présente Georges Bataille à André Breton, il est probablement
loin de penser que cette rencontre, qui inaugure, mais bien mal, un débat qui ne s’arrêtera plus entre
eux deux, jusqu’à prendre les formes les plus violentes et les plus passionnelles qu’on lui connaîtra
quelques années plus tard, n’a cependant aucune chance d’aboutir dans l’immédiat. La notoriété
tapageuse de Breton, son éclat solaire, son omniprésence sur la scène intellectuelle et artistique au
lendemain du Manifeste, la dynamique collective enfin dont il est le moteur, et qui a séduit Leiris luimême, étouffent Bataille, enfoncé dans une solitude maladive à la fois désirée et subie, que ne
compensent ni l’amitié (celle de Leiris), ni l’alcool, ni la débauche. C’est pourtant dans le déchirement
d’un tel refus que Bataille, indéniablement, trouve sa propre voix/e, identitaire, intellectuelle, mais
aussi littéraire.
Pour tenter de comprendre ce qui s’est pleinement joué dans cette rencontre manquée, décisive
à plus d’un titre dans la configuration générale du surréalisme et dans son histoire, rencontre
douloureusement travaillée par une dialectique de l’altérité, il faut commencer par réinscrire celle-ci
dans les conditions de déséquilibre profond dans laquelle elle eut lieu, et réinterroger, pièces en mains,
le rôle joué par Michel Leiris, rôle assurément moins lisible qu’on a dit. Rien ne dispose,
favorablement ou pas, à la rencontre d’un auteur que les écrits qu’on aura pu lire de lui. Or si Bataille
n’a encore rien publié ou presque, tel n’est pas le cas de Breton. C’est ainsi qu’on s’intéressera en un
deuxième temps à ces lectures « propédeutiques », aux conceptions divergentes qu’elles font affleurer
d’emblée (l’automatisme, le rapport à la folie…) et à leur caractère déterminant dans cet échec. Enfin,
la fable de la grenouille et du bœuf se révélera dans l’intertexte comme une étrange allégorie de cette
dialectique en jeu, et l’on verra comment la « volonté de puissance », impératif nietzschéen chez
Bataille, le lance dans une « communication paradoxale » avec Breton, auquel une ressemblance
assumée voire désirée le lie, jusqu’à l’obliger à la surenchère.
1
Dans les années 1925, le surréalisme constitué amorce une profonde mutation qui le conduira,
non sans heurts, aux côtés de la révolution marxiste1. En marge de l’éclat solaire d’André Breton, qui
s’impose comme la figure électrisante du groupe, Georges Bataille s’enfonce dans une solitude
tourmentée, à la fois désirée et subie, que l’amitié ne compense pas – qu’elle exacerbe plutôt –, et
qu’aucune orgie, alcoolique ou sexuelle, ne rachète. La notoriété tapageuse du premier, son
omniprésence sur la scène intellectuelle et artistique par le biais d’écrits personnels ou collectifs
prolifiques et bruyants, placent bientôt les premières œuvres du second dans une ombre d’autant plus
dense que leur publication est retardée (L’anus solaire, écrit en 1927, n’est pas publié avant 1931 ;
L’œil pinéal la même année, ne connaîtra de publication, et encore, partielle, qu’en 1967, soit à titre
posthume), ou pseudonyme et confidentielle (Histoire de l’œil), ce qui n’est pas pour faciliter la
révélation de leur importance ni de celle de leur auteur. C’est à ce moment-là pourtant que leur
rencontre va avoir lieu, rencontre manquée qui marque un moment décisif de l’histoire du surréalisme
et de ses environs, et qui s’avère, comme on va le voir, travaillée par une étonnante dialectique de
l’altérité.
I. Bataille – Leiris – Breton
C’est donc par l’entremise de Michel Leiris que Georges Bataille va être amené à rencontrer
André Breton. Depuis l’automne 1924, en effet, Leiris fréquente assidûment le cercle surréaliste, dont
l’a rapproché son ami André Masson, que Breton vient de rencontrer. De son côté, Jacques Lavaud,
ancien camarade de lycée de Leiris, lui a présenté Georges Bataille, son collègue à la Bibliothèque
Nationale, à peu près à la même époque, soit avant son adhésion au surréalisme2. De cette rencontre, et
parmi tant d’autres, une soirée de débauche où les trois amis ourdissent, dans un bordel proche de la
rue Saint-Denis, le projet d’une revue et d’un mouvement Oui « impliquant un perpétuel
acquiescement à toutes choses et qui aurait sur le mouvement Non qu’avait été Dada la supériorité
d’échapper à ce qu’a de puéril une négation systématiquement provocante »3 : projet « nietzschéen »
d’une soirée « dionysiaque » qu’on n’est pas tenu, malgré les échos indéniables dans les œuvres à
venir, de prendre trop au sérieux, semble-t-il4. Par Leiris, Bataille va fréquenter Fraenkel, ainsi que le
groupe de la rue Blomet, c’est-à-dire Masson, Miró, et bientôt Limbour, Artaud5, avant de devenir
également un des fidèles du groupe de la rue du Château (Prévert, Duhamel, Tanguy…), cet « ouvroir
des conceptions nouvelles »6. Ces deux groupes constituent les deux cellules d’agitateurs à avoir fait
une allégeance enthousiaste à Breton, au moment de la formation du surréalisme « manifeste » (1924).
Introduit dans cette fournaise à nouvelles idées, Bataille, comme un électron libre parasitant à
distance de Breton son champ d’influence, ne peut manquer d’incarner à son égard la plus franche
contradiction. L’autorité naturelle de Breton, que lui ont déjà reconnu Soupault et Aragon depuis
1
Cet article est une version abrégée et remaniée d’un chapitre de ma thèse intitulée André Breton, Georges
Bataille : à l’impossible tenus…, sous la direction de Jean-Yves Pouilloux, Université de Pau, 2006.
2
La première mention du nom de Breton dans le Journal de Michel Leiris est datée du « Mercredi 26 à jeudi 27
mars » de l’année 1924. Il s’agit d’une simple citation de Breton (réminiscence de lecture ?) extraite du recueil
Clair de terre paru en 1923. Voir Michel Leiris, Journal 1922-1989, édition établie, présentée et annotée par
Jean Jamin, Gallimard, 1992, p. 34. Michel Leiris ne fait pas partie des signataires du Manifeste du surréalisme
publié à l’automne 1924 par Breton. Son portrait ne figure pas dans le photomontage « Hommage à Germaine
Berton », réalisé pour le n°1 de La Révolution surréaliste en décembre 1924 mais il signe la « Déclaration du 27
janvier 1925 » qui semble entériner son inclusion dans le mouvement. Voir Tracts surréalistes et déclarations
collectives, Tome I (1922-1939), présentation et commentaires de José Pierre, Éric Losfeld éditeur, 1980, pp. 3135. Sur la rencontre Leiris-Bataille, voir Michel Leiris, « De Bataille l’impossible à l’impossible Documents »,
Critique n°195-196, « Hommage à Georges Bataille », Éditions de Minuit, août-septembre 1963.
3
Michel Leiris, « De Bataille l’impossible à l’impossible Documents », op.cit., p. 686.
4
« Nous eûmes l’intention éphémère, à trois, de fonder un mouvement littéraire, sur lequel nous n’avions jamais
eu que de bien vaines idées », affirme ainsi Bataille en 1951, dans le texte intitulé Le Surréalisme au jour le jour
(1951), OC VIII, Gallimard, 1976, p. 170.
5
Michel Surya précise que, excepté quelques rares entrevues, « Artaud et Bataille n’eurent pas l’occasion de se
connaître mieux. Le rapprochement assez mécanique fait de leurs deux noms depuis le début des années
soixante-dix ne doit pas induire en erreur : il ne signale guère plus que l’importance posthume prise par leurs
deux œuvres, parmi les plus considérables du siècle, mais aucunement que de leur vivant, il y ait eu entre eux et
entre leurs œuvres des relations ou des affinités, sauf lointaines », Michel Surya, Georges Bataille, la mort à
l’œuvre, Gallimard, 1992, p. 98.
6
Francis Marmande, Georges Bataille politique, Presses Universitaires de Lyon, 1985, p. 31.
2
plusieurs années, a marqué de son ascendance innée l’ensemble du groupe. Elle tranche
tapageusement avec la timidité maladive de Bataille à cette époque, empêtré dans des questionnements
existentiels, et tiré d’une profonde solitude méditative par ses nouvelles amitiés. Le jusqu’au-boutisme
de Breton le conduit à perdre les derniers liens qui l’attachaient à une certaine inscription sociale : le
pamphlet collectif Un Cadavre publié le 18 octobre 1924, scandale retentissant à l’occasion de la mort
d’Anatole France, le prive bientôt du soutien financier du couturier mécène Jacques Doucet et, sa
situation n’étant pas celle d’un Éluard, il doit dès lors assurer sa subsistance des quelques premiers
droits d’auteur qu’il perçoit, des ventes irrégulières de tableaux, manuscrits ou autres éditions
originales en sa possession7, ou de quelques emprunts contractés auprès de proches plus fortunés (ses
parents, ou plus sûrement Éluard…). Une telle vie contraste avec celle du bibliothécaire méticuleux,
qui passe ses nuits dans la débauche la plus absolue, dépensant des fortunes dans les jeux, l’alcool et
les filles8. On est bien loin de la vie maritale aux apparences des plus convenables de Breton9. De
telles dispositions bien différentes expliquent pour partie les conditions de leur rencontre, surtout si
l’on songe combien, alors que Bataille n’a rien écrit encore (rien, ou si peu : rien dont il puisse être fier
devant lui), Breton est déjà l’auteur d’une œuvre incontournable : si Mont de piété, son premier recueil
poétique, n’a suscité aucun commentaire dans la presse, l’ouvrage Les Champs magnétiques, « [qu’il]
ait étonné ou irrité, […] [est] loin de passer inaperçu », tout comme le recueil Clair de terre paru en
novembre 192310. En outre, dès février 1924 « avec Les Pas Perdus, la figure de Breton s’impose
définitivement sur la scène de l’écriture »11, ce que confirme l’accueil retentissant réservé au
Manifeste du surréalisme la même année. Cette œuvre, de plus, s’inscrit dans un projet insurrectionnel
communautaire qui, depuis la découverte de l’automatisme en 1919, exige une « économie » du
groupe, économie interne (de l’amitié, de la passion, de la jalousie, de l’émulation réciproque…) mais
aussi externe (des forces de sédition en présence, des moyens d’engager le combat, des pertes et des
profits…) qui, si elle fut loin d’être l’objet d’une « gestion » planifiée à l’avance – on a parfois fait de
Breton un arriviste machiavélique qu’il n’était pas du tout –, n’en imposa pas moins, « sur le tas », sa
nécessité. Et cette « économie » inhérente au désir de communauté du surréalisme, Bataille, dans la
« dépense frénétique » qui était la sienne à ce moment-là, dans la hantise nietzschéenne d’une
communauté qui pourrait exiger de lui un agenouillement comparable à celui qu’avait exigé quelques
années plus tôt la communauté de l’église, ne pouvait en aucun cas l’accepter12.
Telles sont les conditions générales dans lesquelles Bataille est présenté à Breton par Michel
Leiris, probablement quelque temps après le 16 juillet 1925, date à laquelle Leiris lui demande au nom
de Breton une transcription de plusieurs fatrasies pour la revue surréaliste. Bataille lui-même, des
années plus tard, et alors que ses rapports avec Breton auront pris une tout autre tournure, rédigera un
compte-rendu précieux de cette rencontre avec les surréalistes. Sans sous-estimer les flottements
7
Il est déjà le collectionneur impénitent qu’il restera toute sa vie.
« Dans la topographie bataillienne […], le bordel s’est substitué à l’église, ou du moins concilie-t-il et l’église
et l’arène, et l’ombre et la lumière, et la pierre et le sable, et le pain et le sang : leur double et hostile sacrifice »,
observe justement Michel Surya, Georges Bataille, la mort à l’œuvre, op.cit., p. 110.
9
André Breton s’est marié avec Simone Kahn le 15 septembre 1921. Polizzotti rapporte le malaise de Breton
lorsque, en octobre 1922, Picabia l’entraîne dans les quartiers chauds de Marseille. De même, Breton
désapprouvait fermement la fréquentation des prostituées. Il n’a pas de mots assez durs pour condamner la
relation à trois qu’entretiennent à cette époque Gala, Paul Éluard et Max Ernst, auxquels il a rendu visite en
novembre 1923 : « si j’étais la foudre, je n’attendrais même pas l’été », écrit-il à Simone le 11 novembre. Voir
Mark Polizzotti, André Breton, Biographies, Gallimard, 1999, p. 211 et 224.
10
« Réception de l’œuvre », André Breton, OC I, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1988, p. 1148.
Signalons une petite anomalie de l’édition de la Pléiade, qui affirme en un premier temps l’audience de ce
premier texte, et cependant, écrit plus loin que, « [à] la différence des Champs magnétiques qui éveillèrent peu
d’échos dans la presse, Clair de terre fut loin de passer inaperçu », p. 1189. 1924 est également l’année où
Breton est funestement intronisé « pape » par Yvan Goll, qui lui dispute le terme de « surréalisme », dans Le
Journal littéraire n°19.
11
Ibid., p. 1221.
12
C’est dans la logique de cette « économie » de groupe qu’on lira par exemple les propos de Breton lui-même
concernant sa rupture avec Artaud en 1925 : « je me défiais d’un certain paroxysme auquel Artaud visait à coup
sûr […] il me semblait qu’il y avait là de notre part une dépense de forces que nous ne pourrions plus
compenser par la suite. Si vous voulez, je voyais bien comment la machine fonctionnait à toute vapeur, je ne
voyais pas comment elle pouvait continuer à s’alimenter… », André Breton, Entretiens (1952), OC III,
Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1999, p. 497.
8
3
éventuels de la mémoire, près de trente ans après les faits, ni l’importance des fluctuations
relationnelles, observons que Bataille commence par focaliser sur Leiris et affirme que l’adhésion de
celui-ci au mouvement de Breton l’a profondément affecté. Leiris incarne bien un enjeu amical qu’il
avoue immédiatement jalouser à Breton, d’autant que l’influence de celui-ci sur son ami est
indéniable : « je crois que l’ampleur et la rudesse du mouvement naissant lui donnèrent un choc. Nous
restâmes un ou deux mois sans nous voir »13. Le sentiment de se trouver comme dépossédé de Leiris
par Breton est clairement exprimé : « Cela séparait Leiris de moi. Je l’aimais beaucoup et il me
donnait à entendre que nos relations étaient secondaires »14. Il est aggravé par l’impression d’une
autorité qui, comme par ricochet depuis Breton, investit soudainement son ami et augmente d’autant sa
propre inhibition naturelle : « Leiris, plus jeune que moi, m’intimidait : j’avais honte de parler de ce
qui m’occupait tout entier. Non seulement je vivais dans ce sentiment de honte, mais Leiris était, de
nous deux, l’initié »15. Leiris n’ayant encore rien publié de significatif16, rien ne semble justifier sous
la plume de Bataille cette idée d’une « initiation », sinon l’adoubement de son ami par le cercle de
Breton. Empruntée au domaine ésotérique, cette idée accrédite ainsi la nature sectaire du groupe
surréaliste aux yeux de Bataille, et partant, le sentiment d’en être exclu, ce que semble confirmer le
« secret » qui entoure les nouvelles amitiés de Leiris et qui irrite Bataille : « À la fin, sur mon
insistance, il me parla des surréalistes un peu longuement »17. La phrase vaut qu’on s’y arrête : elle dit
simultanément et le désir de Bataille d’en savoir davantage (l’« insistance »), et sa réticence, son
amertume immédiate, sa volonté de rester en-dehors (l’adverbe « longuement »). Les propos de son
ami le confortent d’ailleurs très vite dans l’idée, douloureuse, « que Leiris se montait le coup, j’avais
l’appréhension d’une bruyante supercherie »18. Ce serait probablement une erreur que de lire ces
aveux ultérieurs comme autant de révélations d’un complexe d’infériorité, quand bien même Bataille
ne rechignerait pas à s’humilier ostensiblement (« Personnellement, je n’étais rien, sinon le lieu d’une
agitation vide. Je ne voulais rien, et ne pouvais rien »19) : tout semble indiquer au contraire dans
l’attitude qu’il révèle a posteriori comme un complexe de supériorité plutôt, comme si sa timidité
n’était que le signe extérieur d’une élection, d’une pré-destination dont il avoue, probablement dans
l’influence nietzschéenne, être intérieurement animé : « Je ne m’intéressais à rien que de décousu et
d’inconséquent, si ce n’est le désir que j’avais d’une vie brillante […]. Je ne pouvais me reporter qu’à
une violence secrète et agacée qui m’animait, qui me vouait, croyais-je, à quelque sort voyant et digne
d’intérêt »20. De fait, avant même de rencontrer les surréalistes, les dés sont ainsi pipés : « Je pensai
vite que l’atmosphère épaisse du surréalisme me paralyserait et m’étoufferait. Je ne respirais pas
dans cette atmosphère de parade. Je me trouvais rejeté, et comme j’éprouvais par contagion ce choc
qui avait directement frappé Leiris, j’eus le sentiment d’être accablé par une force étrange, menteuse
et hostile, émanant d’un monde sans secret, d’une estrade où jamais je ne recevrai, ni n’accepterai de
place, devant laquelle je resterai muet, médiocre et impuissant »21. On soulignera la connotation
sexuelle du dernier adjectif de la triade qui rappelle, face à l’autorité surréaliste, l’ancien complexe
(paternel) du Bâtard réaliste (Marthe Robert) que le premier, « muet », suggère aussi par glissement de
handicap, depuis la « cécité » réelle du père, vers la « mutité » fantasmée du fils : le surréalisme
13
Georges Bataille, Le Surréalisme au jour le jour (1951), op.cit., p. 171.
Ibid.
15
Ibid.
16
Sinon Désert de mains, écrit en 1923 et édité dans la revue Intentions en janvier 1924, inspiré par les tableaux
de Masson.
17
Ibid.
18
Ibid. L’expression « se monter le coup » est curieuse. Si le Dictionnaire historique de la langue française
atteste bien un « coup monté », au sens d’une « affaire mûrement préparée afin de nuire » (Article « Monter »,
Tome 2, Le Robert, sous la direction d’Alain Rey, 1998, p. 2278), nulle part cette expression, avec cette graphie,
ne semble avérée. Faut-il entendre que le surréalisme est un « coup monté » dans l’esprit de Bataille ? On
pourrait plutôt voir jouer l’homophonie coup/cou, ce qui ramènerait par métonymie l’expression « se monter le
cou » à celle de « se monter la tête », au sens de « s’exciter, s’emporter » ou plus précisément « se faire des
illusions ». L’expression, bel exemple de lapsus écrit, serait alors une condensation sémantique, permise par jeu
(involontaire ?) phonétique et métonymique.
19
Ibid. L’insistance nihiliste, que Bataille souligne et répète, doit assurément se lire dans l’influence de
Nietzsche. Son jusqu’au-boutisme ne signifie à notre sens rien d’autre que la volonté d’un dépassement du
nihilisme « passif » vers le « nihilisme extatique », dont il est la condition.
20
Ibid.
21
Ibid.
14
4
ressemble bien aux yeux de Bataille à une sorte de Némésis susceptible de mettre en péril la « volonté
de puissance » fraîchement insufflée par Nietzsche.
Bataille n’a pas assez de mots pour se remémorer le changement d’attitude qu’il perçoit en
Leiris, à partir de son accointance avec les surréalistes : « je ressentais le froid qui avait saisi Leiris.
[…] il était désormais silencieux, évasif et plus mal à l’aise que jamais. Il était tout désœuvrement,
nervosité devant laquelle toutes choses se dérobaient. […] Ses paroles étaient peut-être sentencieuses,
afin de mieux s’irriter soi-même, semblait-il, et d’être plus authentiquement cet hurluberlu traqué, cet
enfant pris en faute, brusquement soucieux d’observer quelque pointilleuse discipline : cette
discipline, il l’observait l’œil vide et le regard ailleurs… avide obliquement de ce qu’il n’osait pas, de
désobéir ou de fuir »22. Cette longue description révèle assez le prisme subjectif déformant par lequel
Bataille voit l’éloignement de Leiris, selon lui doublement victime d’une sorte de mort prématurée et
contagieuse (le « froid ») et d’une régression infantile (elle-même à nouveau significative de la
« menace » paternelle – « l’œil vide » – représentée par le surréalisme). Rien en effet ne permet de
supposer que Leiris ressentit pour sa part jamais son adhésion au surréalisme de la sorte. Dans son
Journal, le prétendu « choc » de la rencontre avec Breton et les surréalistes en cette fin 1924 ne se
traduit pas autrement que par la notation scrupuleuse de rêves, laquelle semble très significativement
s’intensifier à partir du mois d’août 192423. En outre, même a posteriori, Leiris minimise l’influence
de Breton sur lui, se déclarant davantage lié à Aragon, « pas pour des raisons idéologiques, mais
parce que Breton était plus distant. Et puis Breton ne noctambulait pas dans les boîtes de Montmartre.
Aragon, lui, était davantage dans la vie courante »24. Pourtant, c’est bel et bien Breton qui incarne
pour Bataille ce funeste pouvoir d’attraction que le surréalisme représente au détriment de son amitié
avec Leiris. « Ce que l’attitude de Leiris, le changement qui s’était opéré en lui me faisait savoir, je le
perçus d’abord obscurément, mais je devais très vite en avoir le sentiment clair : c’était une terreur
morale qui émanait de la brutalité et de l’habileté d’un meneur de jeu »25. Sans être nommé
immédiatement, c’est bien Breton qui est visé, lui dont Leiris lui a fait entendre qu’il « était l’âme du
mouvement »26.
II. Bataille, lecteur de Breton
Or si Breton, et pour cause, n’a rien lu de Bataille au moment de leur rencontre, Bataille de
son côté, a lu plusieurs textes de Breton, qui vont déterminer la rencontre imminente. Arrêtons-nous
donc un instant sur ces quelques lectures « propédeutiques ».
Dans Le Surréalisme au jour le jour, Bataille avoue en effet qu’avant de faire sa rencontre, il a
lu trois textes de Breton : La Confession dédaigneuse, le Manifeste et le recueil automatique Poisson
soluble. Il est assez difficile de se faire une idée de l’ordre dans lequel il a pu découvrir ces textes. Si
l’on peut se fier aux décrochages temporels passé simple/plus-que-parfait lisibles dans ce récit
ultérieur, il semble qu’il ait découvert d’abord le Manifeste et Poisson soluble, puis, sur l’incitation de
Leiris, La Confession dédaigneuse. On sait que le Manifeste a paru aux éditions du Sagittaire à
l’automne 1924 – l’achevé d’imprimer est du 15 octobre –, suivi de Poisson soluble. Bataille dit, à
propos du premier, avoir trouvé le texte « illisible »27 ; le second, dont Leiris lui fait surtout l’éloge, est
« l’exemple, publié en appendice du Manifeste, que Breton donna de l’écriture automatique. Ma
timidité, ma sottise et la méfiance que m’inspirait mon propre jugement étaient si grandes que je
résolus de penser ce que Leiris disait avec une si invincible conviction »28, avoue-t-il. Cette
observation s’accompagne de considérations sur l’automatisme que, bien que postérieures, il faut
rappeler : « La méthode à laquelle Breton réduisait la littérature, l’écriture automatique, m’ennuyait
ou ne m’amusait que lourdement. J’aimais comme les autres un jeu dépaysant, mais ne m’y intéressais
22
Ibid., p. 172.
Voir Michel Leiris, Journal 1922-1989, op.cit., p. 60-sq.
24
Michel Leiris, entretien avec Claude Roy, Le Nouvel Observateur, mai 1988, cité d’après Jean-Paul Clébert,
Article « Leiris Michel », Dictionnaire du surréalisme, Seuil, 1996, p. 337. On signalera que cette proximité
avec Aragon n’apparaît pas davantage dans son Journal. Le « choc » allégué par Bataille fut, semble-t-il, assez
mesuré.
25
Georges Bataille, Le Surréalisme au jour le jour (1951), op.cit., p. 171.
26
Ibid., p. 172.
27
Ibid.
28
Ibid.
23
5
que paresseusement, c’était mon humble condescendance et ma provocante timidité. Mais la méthode
avait ceci d’admirable à mes yeux qu’elle retirait la littérature à la recherche d’avantages vaniteux,
auxquels je renonçais peut-être, mais comme un écrivain y renonce »29. Les oxymores
prolifèrent (amuser lourdement ; humble condescendance ; provocante timidité…), à la fois
caractéristiques d’une certaine stylistique propre à Bataille, et probablement, du dilemme qui le
tiraillait alors entre attirance et répulsion. Ils aboutissent à l’expression pour le moins paradoxale
d’une résolution à écrire qui rompt avec la vanité littéraire, à la manière flamboyante… d’un véritable,
d’un grand écrivain. L’automatisme de Breton est ainsi vu à la fois comme une réduction de la
littérature (parce qu’il n’est qu’un jeu qui croit à tort parvenir à dire le « fond » de l’homme – son
néant en termes nietzschéens – en s’abandonnant au langage le plus débridé) et, en même temps,
comme une sorte de retour à son essence même (celle qui fonde la posture enviée d’écrivain).
C’est en ce sens sans doute qu’il faut aussi entendre « l’illisibilité » du Manifeste, texte qui,
certes, théorise la pratique fondatrice du surréalisme, mais qui déborde très largement le strict cadre
d’une présentation théorique vers des dimensions auxquelles Bataille ne semble pas avoir été sensible.
Pis : auxquelles il est difficile de ne pas voir comment il aurait pu ne pas être réticent. L’éloge initial
de l’imaginaire au détriment de la réalité contredit de fait l’impératif œdipien-nietzschéen qui
demande d’oser voir la réalité telle qu’elle est. Il s’exprime de surcroît par le biais d’une acceptation
surjouée de la folie dont Bataille a déjà dit comme elle l’exaspérait30. En outre, les exemples que
Breton choisit pour achever la condamnation du roman empruntent justement aux deux auteurs grâce
auxquels, avec Nietzsche, Bataille a pu entreprendre sa conversion antichrétienne : Dostoïevski,
d’abord, exemple même du « néant » de la description réaliste31 selon un Breton complètement
hermétique à la question cruciale de la culpabilité dans le roman, alors que Bataille était à ce momentlà lui-même devenu d’après Leiris un personnage dostoïevskien à part entière32 ; Proust, ensuite, que
29
Ibid., p. 173.
Par exemple, à l’automne 1922, dans une lettre adressée à une amie : « J'enrage quand on attribue (ou que
j'imagine qu'on attribue) mes exubérances ou mon extravagance à la folie. Et vous allez comprendre facilement
que sur ce point je sois ombrageux. Tout d'abord j'y vois une sorte d'irrespect à l'égard des seules choses
auxquelles s'adresse de ma part le seul respect que j'ai. Je veux dire la passion fiévreuse, l'inquiétude de l'esprit
et le désir. [...] D'autre part, j'ai une expérience personnelle de la véritable folie et avouez qu'elle est pénible
puisque c'est mon père et ma mère que j'ai vus successivement devenir fous. [...] c'est la morphine qu'on lui a
fait prendre qui a détruit la raison de mon père et vous me dispenserez de rapporter les circonstances dans
lesquelles ma mère fut malade, à cause de leur caractère tragique. J'ajouterai seulement qu'il arrive parfois des
enchaînements de malheurs si lamentables que la moitié des gens pourrait y sombrer. Quoi qu'il en soit, vous
reconnaîtrez qu'il est légitime que je m'attriste misérablement quand on vient me soupçonner de n'avoir pas le
sens très rassis. » Voir Georges Bataille, Choix de lettres 1917-1962, édition établie, présentée et annotée par
Michel Surya, « Les Cahiers de la nrf », Gallimard, 1997, p. 54. Dans l’ignorance encore de Freud, qu’il
découvre à partir de l’année suivante, Bataille exprime clairement ici un grief ultérieur probable, mais alors
encore indicible, à l’encontre des surréalistes, de leur célébration de l’hystérie (1928), et de leurs expériences de
« contrefaçon » de la folie dont participe l’automatisme, qui culmineront en 1930 (année du Cadavre, paroxysme
de la querelle avec Breton), avec la tentative de simulation des pathologies mentales (« Les possessions » dans
L’Immaculée conception). Il dénude ainsi un point sensible qui confirme les traumatismes infantiles et encourage
le regard critique à ne pas cesser de braquer le projecteur œdipien, non seulement pour éclairer son œuvre à
venir, mais aussi pour poursuivre la confrontation avec Breton, au moment de leur rencontre.
31
« [Ce] n’est que superpositions d’images de catalogue, l’auteur en prend de plus en plus à son aise, il saisit
l’occasion de me glisser ses cartes postales, il cherche à me faire tomber d’accord avec lui sur des lieux
communs », André Breton, Manifeste du surréalisme (1924), OC I, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1988,
p. 314. S’ensuit une longue citation tronquée de Crime et Châtiment : la description de la chambre de la
créancière dans laquelle Raskolnikov est introduit, description dans laquelle Breton délaisse une brève
focalisation interne qui permet d’entendre Raskolnikov appréhender son prochain geste criminel, et qui confère à
la description sa véritable intensité tragique.
32
Celui du Sous-sol, « un homme “impossible”, ridicule et odieux au-delà de toute limite ». Voir Michel Leiris,
« De Bataille l’impossible à l’impossible Documents », op.cit., p. 687. C’est au moment même où Leiris se
rapproche du groupe surréaliste que Bataille de son côté lui fait découvrir Dostoïevski. À maints égards,
Raskolnikov lui-même n’incarne-t-il pas aussi un homme « du sous-sol » ? Bataille emprunte d’ailleurs Crime et
Châtiment et Le Sous-sol le même jour, soit le 16 juin 1925, c’est-à-dire alors que sa rencontre avec Breton est
justement imminente et qu’il lit par ailleurs le Manifeste. Voir Jean-Pierre Le Bouler et Joëlle Bellec-Martini,
« Emprunts de Georges Bataille à la Bibliothèque nationale (1922-1950) », dans Georges Bataille, OC XII,
Gallimard, 1988, p. 560.
30
6
Breton fustige avec Barrès comme caractéristique d’une tendance psychologisante du roman où « [le]
désir d’analyse l’emporte sur les sentiments »33, Proust par lequel Bataille de son côté découvre la
littérature contemporaine en 1922 et dont il interrogera longtemps l’œuvre par la suite, et notamment
en fonction de son rapprochement avec le surréalisme, justement34. De plus, cette condamnation antiromanesque n’a de sens chez Breton qu’en fonction de l’éloge inverse de la poésie, que Bataille, dans
l’ignorance totale de Lautréamont au moins (mais Rimbaud ? mais Apollinaire ? sans doute tout
autant), lit et relie probablement à la lumière trompeuse de sa propre expérience religieuse.
Reste enfin le troisième texte, La Confession dédaigneuse, admiré par Leiris, et que Bataille
déclare « s’efforcer » d’admirer : « Mais jamais je n’y parvins »35. Cet article important, achevé début
1923 et significativement placé en tête de la composition du recueil Les Pas perdus, un an plus tard,
déplace le problème du champ littéraire (au sens large) qui semble obnubiler chez Bataille la réception
des deux autres textes de Breton (la question de l’automatisme et ses diverses implications) vers un
champ plus philosophique. Et alors que le texte de Breton en appelle au souvenir de Jacques Vaché
pour définir une nouvelle morale humoristique qui refuse de rien céder sous les fourches caudines de
la réalité, Bataille en retient surtout le refus liminaire de tout projet : « Je me suis toujours interdit de
penser à l’avenir : s’il m’est arrivé de faire des projets, c’était pure concession à quelques êtres et
seul je savais quelles réserves j’y apportais en mon for intérieur », écrit en effet Breton36. Bataille ne
manque pas de souligner le paradoxe qui voit Breton faire le projet de ne pas en faire, ce qu’il
interprète alors comme « une pénible prétention »37. Aveu rétrospectif d’autant plus éloquent qu’entre
temps, Bataille, mieux que personne, aura porté l’idée à son comble. Dans L’expérience intérieure, par
exemple, qu’il résume ainsi : « Principe de l’expérience intérieure : sortir par un projet du domaine
du projet »38. Dans la recherche, à peu près contemporaine à ce récit rétrospectif, de La Souveraineté,
où la question du projet est cruciale puisque « tout instant vécu pour lui-même est souverain, mais la
pensée de celui qui le vit peut, dans l’instant lui-même, l’assigner à la servitude (sous la forme, par
exemple, de projet littéraire) »39. Enfin dans le questionnement anthropologique qui, à la fin de sa vie,
rassemble nombre des préoccupations de l’œuvre entière de Bataille tout en les décentrant de leur
focale subjective40. On ajoutera que ce récit rétrospectif sur la rencontre avec les surréalistes, fait par
Bataille en 1951, omet un certain nombre de références avérées par la liste des emprunts de Bataille à
la Bibliothèque Nationale. On découvre ainsi que dans l’intervalle de la rencontre avec Leiris puis
avec Breton, Bataille lit également le recueil Mont de piété, dont il faut souligner le caractère daté
pour Breton lui-même dès sa publication en 1919 (emprunt du 22 octobre 1924, rendu le 31) et le texte
originel de l’automatisme, Les Champs magnétiques (emprunt du 2 février 1925, rendu le 20). De
plus, dans l’influence probable du surréalisme naissant, de ses lectures et de ses conversations avec
Leiris, signalons qu’il lit également, entre octobre 1924 et juillet 1925, Aragon (Anicet ou le panorama
et Feu de joie), mais aussi Apollinaire (Les Mamelles de Tirésias), Lautréamont (Les Chants de
Maldoror et Poésies) et enfin Roussel (Locus Solus)41.
III. La grenouille et le bœuf
33
André Breton, Manifeste du surréalisme (1924), op.cit., p. 315.
Voir par exemple l’article « Marcel Proust » en 1948, où Bataille présente trois voies d’accomplissement de
l’humanité en dehors de l’asservissement chrétien : la voie poétique (Lautréamont, Rimbaud), la voie
philosophique (Nietzsche), et la voie proustienne, qui, par opposition au caractère résolu, décidé, des deux
premières, « réduit l’objet de sa recherche à la trouvaille involontaire » et admet ainsi une certaine parenté avec
la recherche automatique surréaliste. Georges Bataille, « Marcel Proust » (1948), OC XI, Gallimard, 1988, p.
391.
35
Georges Bataille, Le Surréalisme au jour le jour (1951), op.cit., p. 172.
36
André Breton, « La Confession dédaigneuse » (1923), OC I, op.cit., p. 193. Bataille, citant sans doute de
mémoire, déforme quelque peu les mots de Breton. Voir Georges Bataille, Le Surréalisme au jour le jour (1951),
op.cit., p. 173.
37
Ibid.
38
Georges Bataille, L’expérience intérieure (1943), OC V, Gallimard, 1973, p. 60.
39
Georges Bataille, La Souveraineté (1953-1956), OC VIII, Gallimard, 1976, p. 417.
40
Voir par exemple la mise en perspective de l’animalité, du jeu, de l’art et de la question du projet dans
Georges Bataille, Lascaux ou la naissance de l’art (1955), OC IX, Gallimard, 1979.
41
Voir Jean-Pierre Le Bouler et Joëlle Bellec-Martini, « Emprunts de Georges Bataille à la Bibliothèque
nationale (1922-1950) », op.cit., pp. 558-560.
34
7
Reste alors la question directe de la rencontre effective avec Breton. Elle est, de l’aveu de
Bataille, postérieure à la traduction des fatrasies demandées par Leiris le 16 juillet 1925, et daterait en
fait du jour de la remise en mains propres de ces traductions à Breton, lequel le complimente
immédiatement pour les quelques lignes introductrices. Surya semble la repousser jusqu’à la
publication en revue de ces fatrasies, dans le numéro 6 de La Révolution surréaliste, en mars 192642.
Elle paraît quoi qu’il en soit au moins postérieure à fin novembre 1925, date à laquelle Bataille
réemprunte à la Bibliothèque Nationale, après un premier emprunt en juillet, deux ouvrages de Jubinal
dont il extrait plusieurs fatrasies, preuve qu’à cette date, son travail n’est probablement pas encore
terminé.
Dans son récit rétrospectif, un terme apparaît par trois fois en quelques lignes pour évoquer
cette rencontre : la « prétention ». Prétention des écrits de Breton, on l’a dit – La Confession
dédaigneuse en est selon lui un bel exemple –, mais prétention aussi de la personne Breton, lui qui
« priait au silence ceux qui l’écoutaient [et qui] ne se taisait pas lui-même. […] Il me semblait
conventionnel, sans la subtilité qui doute et qui gémit, et sans les paniques terribles où il n’est plus
rien qui ne soit défait. Ce qui me donna le plus de malaise n’était pas seulement le manque de rigueur,
mais l’absence de cette cruauté pour soi-même, toute insidieuse, joyeuse et à dormir debout, qui ne
tente pas de dominer mais d’aller loin », précise Bataille43, pris au piège de la parade de Breton, de sa
superbe, de la théâtralité de sa pose si caractéristique du groupe surréaliste tout entier : « [Les
surréalistes] avaient, sans apprêt, dans leur insouciance, quelque chose de pesant, de soucieux et de
souverain qui mettait simplement mal à l’aise. Mais le plus lourd malaise venait de Breton, dont il me
semble que ses amis d’alors tenaient cette manière d’être si insidieusement en porte-à-faux : elle
laissait à distance et engageait à s’engourdir sans plus parler et à se griser d’une attitude
médusée »44. Bataille pourtant se veut clair : la répulsion qu’il éprouve pour Breton est à la mesure de
l’attirance qu’il en a : « J’ai beaucoup aimé cette allure sans complaisance, qui avait à mes yeux
valeur de signe. […] Encore aujourd’hui je ne puis que difficilement m’attacher à des êtres qui n’ont
jamais cette lenteur indifférente, cet air fêlé et désemparé, cet éveil si absorbé qu’il semble être un
sommeil. Mais la difficulté, justement, commence là… »45
C’est là en effet que la difficulté commence pour celui qui se voit en même temps
insupportablement dominé par cette instance sans concession, et séduit par sa souveraineté, par cette
puissance qu’il lui envie mais à laquelle, pour l’égaler, il ne doit pas succomber. Leçon nietzschéenne,
encore, que celle de cette confrontation qui exige pour être partagée de ne pas s’y soumettre : « je
savais que la force me manquerait pour être – devant eux – ce que j’étais. Ils me menaçaient, dans la
mesure même où je les aimais (ou les admirais), de me réduire à l’impuissance, littéralement de
m’étouffer »46. C’est ainsi que les compliments de Breton, immédiats, choquent Bataille : « j’avais
espéré de la rigueur et ne pouvais rien imaginer de plus décevant que d’être apprécié sur un bien
autre plan que celui où Breton se maintenait, lui, un plan qui justement exclut la vulgarité des
compliments »47. On cerne ici comme on peut l’inextricable amas de sentiments contradictoires qui,
entre paranoïa, schizophrénie, narcissisme, jalousie, se mêlent en Bataille lors de cette première
entrevue. Passer outre serait éluder trop facilement la structure en miroir qui s’instaure entre Breton et
Bataille, dans l’indifférence (ou la complaisance) aggravante du premier, et le désir inavouable et
rédhibitoire du second. Encore que cette indifférence de la part de Breton ne fut pas si entière qu’on
l’a dit : « Breton me dit souhaiter me revoir et me demanda de l’appeler », se souvient Georges
Bataille48. Appréhension à téléphoner, puis coup de fil auquel une « voix de femme » (Simone ?)
répond, qui demande de rappeler quelques jours plus tard « sans le moins du monde justifier ce délai »,
excuses bredouillées49… L’anecdote serait insignifiante si Bataille ne la rapportait quelque vingt-cinq
ans après les faits, comme si le rendez-vous téléphonique manqué, moment crucial, s’avèrerait lourd
de conséquences et marquait symboliquement le début d’un long malentendu. Moment crucial que ce
42
Voir Michel Surya, Georges Bataille, la mort à l’œuvre, op.cit., p. 624.
Georges Bataille, Le Surréalisme au jour le jour (1951), op.cit., p. 173.
44
Ibid., p. 177.
45
Ibid.
46
Ibid.
47
Ibid.
48
Ibid.
49
Ibid.
43
8
coup de téléphone auquel Breton ne répond pas : véritable absence de sa part, ce jour-là, ou curieuse
stratégie d’évitement, qui ne manque pas de surprendre chez quelqu’un qu’on accuse assez
régulièrement de dire ses quatre vérités à qui veut les entendre ? La question est insoluble. Quoi qu’il
en soit, et quelle qu’en soit la réponse, il n’en faut pas davantage à la paranoïa de Bataille, d’autant
que Leiris, consulté, le prévient « que mieux vaudrait en rester là. Je ne lui demandai pas
d’explication et je n’appris de lui que bien plus tard que Breton m’avait très défavorablement jugé. Je
n’étais selon lui qu’un obsédé, c’est du moins le mot que Leiris employa »50. On a dit combien rien
n’indiquait ce jugement défavorable de Breton à l’encontre de Bataille, au contraire. Rien ne justifie
en outre le qualificatif d’« obsédé », ou plus exactement rien ne prouve que s’il fut prononcé, le mot
fut pour autant rédhibitoire puisque la vie de débauché absolu qui répugnait à Breton était aussi celle
d’Éluard, Ernst, voire Aragon, Leiris… bref, celle de la plupart de ceux avec lesquels il s’était
acoquiné, ni plus ni moins, et sans que cela soit en rien rédhibitoire pour eux. Est-il possible alors
d’envisager, à titre d’hypothèse supplémentaire, une influence non pas conciliante de Leiris entre
Breton et Bataille, comme on le dit toujours, mais au contraire une influence négative si l’on suppose,
mécanisme psychologique somme toute banal, que Leiris aurait pu vouloir conserver la même
« suprématie » sur Bataille que Breton avait sur lui-même et que, finalement, sa propre aura amicale
sur Bataille dépendait de ce que celui-ci précisément ne « succombe » pas à l’aura de Breton51 ? On en
lirait presque l’aveu involontaire à la manière dont Bataille se remémore les événements en 1951, dans
la réserve qui termine par exemple la dernière citation rapportée ci-dessus, comme, un peu plus loin,
lorsque Bataille avoue comprendre l’horreur de Breton et qu’il suppose les propos tenus par Leiris à
l’égard de son livre W.-C. : « Ne l’avais-je pas voulu ? Et n’étais-je pas vraiment un obsédé ? Ce que
Leiris avait sans doute dit de mon livre avant [que Breton] ne m’eût rencontré avait dû lui sembler
sinistre »52.
Dans l’impossibilité de trancher, et sans d’ailleurs que les différents facteurs puissent jouer
exclusivement les uns des autres, il faut, dans cette mésentente bientôt ouvertement hostile, ajouter un
autre élément que Bataille lui-même soupçonne, avec une grand lucidité ultérieure et une remarquable
finesse d’analyse psychologique : « Au surplus, j’imagine aujourd’hui [que Breton] put ressentir un
sentiment de malaise en face d’un homme qu’il gênait, qui ne respirait jamais librement devant lui,
qui manquait d’innocence et de résolution »53. Mieux qu’un malentendu ou qu’une mésentente, qui ne
furent ni l’un ni l’autre une réalité immédiate de leur rencontre, il semble bien que cette idée de
« malaise réciproque » soit celle qui traduise le mieux la nature de leur premier échange. Ce malaise
place d’emblée pour Bataille leur rapport dans une sorte de défi où l’on ne fait pas le départ entre
émulation et jalousie : « En de semblables conditions, je renonçai à me taire et j’entrai dans l’horrible
jeu où je m’écœurai de ma prétention pour avoir refusé celle d’un autre. Je devais à mon tour enfler la
voix, l’enfler davantage et plus sottement pour vitupérer une enflure que je dépassais »54. L’intertexte
de la célèbre fable est évident. Il s’impose comme on voit dès la rencontre entre Breton et Bataille, et
ne manquera pas de resurgir plus ou moins explicitement dans l’histoire très fluctuante de leurs
relations55.
50
Ibid.
Signalons que, au moment de Documents, en 1929, le « rapport de forces » se sera inversé entre Leiris et
Bataille, puisque c’est Leiris qui exprimera, à plusieurs reprises, son sentiment d’infériorité vis-à-vis de lui. Voir
par exemple Michel Leiris, Journal 1922-1989, op.cit., p. 188.
52
Georges Bataille, Le Surréalisme au jour le jour (1951), op.cit., p. 179.
53
Ibid.
54
Ibid., p. 173.
55
En 1924, Breton a écrit : « La grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf n’a éclaté que dans la
courte mémoire du fabuliste. Tout enfant, je me plaisais à croire que les rôles avaient été renversés ; que le
bœuf, à l’origine, devait être un très petit animal, de la taille d’une coccinelle, qui un jour avait voulu se faire et
s’était fait plus gros que la grenouille. », André Breton, « Introduction au discours sur le peu de réalité » (1924),
OC II, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1992, p. 279 (je remercie Étienne-Alain Hubert, qui m’a rappelé
cette référence). En 1930, dans son pamphlet anti-Breton Un Cadavre, Bataille s’en prendra violemment au
« bœuf Breton ». Sur ce pamphlet, voir Frédéric Aribit, « André Breton, Georges Bataille : autopsie du
Cadavre », Colloque Représentations littéraires et picturales de la Douleur du XIXe au XXIe siècle organisé par
les doctorants & jeunes chercheurs du CRLMC et du CRRR de l’Université Blaise Pascal - Clermont II, en
collaboration avec l’École Doctorale LSHS, 19 – 20 – 21 septembre 2007.
51
9
Grenouille se voulant aussi grosse que le bœuf, Bataille désire une rivalité qui, par
l’indépendance qu’elle lui confère, garantisse non seulement sa propre volonté de puissance mais aussi
assure une « communication paradoxale » et paradoxalement stimulante avec Breton, auquel une
ressemblance assumée/désirée le lie indubitablement, et ce, jusqu’à l’obliger à la surenchère. Soit dit
en d’autres termes, en cette année 1925 : les hostilités sont ouvertes.
10
Bibliographie :
-
Bataille, Georges, L’expérience intérieure (1943), OC V, Paris, Gallimard, 1973.
Bataille, Georges, « Marcel Proust » (1948), OC XI, Paris, Gallimard, 1988.
Bataille, Georges, Le Surréalisme au jour le jour (1951), OC VIII, Paris, Gallimard, 1976.
Bataille, Georges, La Souveraineté (1953-1956), OC VIII, Paris, Gallimard, 1976.
Bataille, Georges, Lascaux ou la naissance de l’art (1955), OC IX, Paris, Gallimard, 1979.
Bataille, Georges, Choix de lettres 1917-1962, édition établie, présentée et annotée par Michel
Surya, « Les Cahiers de la nrf », Paris, Gallimard, 1997.
Breton, André, « La Confession dédaigneuse » (1923), OC I, Paris, Gallimard, Bibliothèque
de la Pléiade, 1988.
Breton, André, Manifeste du surréalisme (1924), OC I, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la
Pléiade, 1988.
Breton, André, « Introduction au discours sur le peu de réalité » (1924), OC II, Paris,
Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1992.
Breton, André, Entretiens (1952), OC III, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1999.
Clébert, Jean-Paul, Dictionnaire du surréalisme, Paris, Seuil, 1996.
Le Bouler, Jean-Pierre, et Bellec-Martini, Joëlle, « Emprunts de Georges Bataille à la
Bibliothèque nationale (1922-1950) », dans Bataille, Georges, OC XII, Paris, Gallimard, 1988.
Leiris, Michel, Journal 1922-1989, édition établie, présentée et annotée par Jean Jamin, Paris,
Gallimard, 1992.
Leiris, Michel, « De Bataille l’impossible à l’impossible Documents », Critique n°195-196,
« Hommage à Georges Bataille », Paris, Éditions de Minuit, août-septembre 1963.
Marmande, Francis, Georges Bataille politique, Presses Universitaires de Lyon, 1985.
Polizzotti, Mark, André Breton, Biographies, Paris, Gallimard, 1999.
Surya, Michel, Georges Bataille, la mort à l’œuvre, Paris, Gallimard, 1992.
Tracts surréalistes et déclarations collectives, Tome I (1922-1939), présentation et
commentaires de José Pierre, Paris, Éric Losfeld éditeur, 1980.
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