Inter-Peuples 222
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Inter-Peuples 222
Réseau d’information et de documentation pour le développement durable et la solidarité internationale ritimo = www.ritimo.org « De qui dépend que l'oppression soit brisée ? De nous ! » B. Brecht. Inter-Peuples 1983 - 2013 : "Nous marchons pour l’égalité et contre le racisme" Les Malgaches otages de leurs politiciens Sommaire ÉDITO Lampedusa… quelle Europe ? AGENDA p. 2 p. 3 NOUVELLES DE LA RÉGION p. 5 NOUVELLES DE L’HEXAGONE La Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983… et maintenant ? p. 7 Hollande en Israël : honte et colère p. 8 NOUVELLES DU MONDE Impressions de Bolivie Iran : Soulever le coin du voile Andalousie… p. 9 p.10 p.13 VOYAGER AUTREMENT … à Madagascar p.14 CULTURES p.18 SOLIDARITES p.19 NOUS AVONS AIMÉ p.20 Lecture de la presse à Antatanarivo Photo : P. Savoye Iran : soulever le coin du voile Prix : 1, 50 € Le CIIP est membre du... INTER-PEUPLES n°222 Décembre 2013 Éditorial Lampedusa… quelles politiques migratoires ? Quelle Europe ? Lampedusa, Malte, ces îles qui résonnent la mort depuis quelques jours, depuis des années en réalité… Ces îlots perdus au milieu de la Méditerranée, à quelques miles marins des côtes africaines, sont les portes de l’Europe pour les migrants qui fuient la misère. Il a fallu que des femmes et des hommes désespérés y trouvent la mort, parce que leur embarcation a chaviré, pour que certain-e-s responsables prennent conscience qu’ils avaient préféré prendre le risque de perdre leur vie et celle de leurs enfants plutôt que la perdre en restant chez eux. Car c’est la réalité : cette effroyable autant que permanente tragédie nous renvoie à un immense désordre du monde, tant économique, social que politique. L’indifférence, les murs, les barbelés, les camps d’internement, la délivrance plus que restreinte de visas, les limitations du droit d’entrée et de séjour, la méfiance vis-à-vis de l’étranger : voici, pour l’instant, la réponse de nos gouvernants européens – notamment français - face à ce défi tragique qui nous est lancé en permanence. Certes, toujours en France, l’enfermement des enfants a été abandonné au profit de l’assignation à résidence des familles, ce qui permet à l’administration de les garder "sous la main" et de les expulser plus rapidement. Une Circulaire en trompe l’œil prise par Manuel Vals en novembre 2012 est si restrictive qu’elle exclut des milliers de familles avec enfants scolarisés et de travailleurs au noir. Il est impératif que les Etats européens rompent avec ces politiques répressives, s’attaquent en amont aux causes économiques et politiques des migrations, qu’il s’agisse par exemple de la dette du Tiers -monde qu’il faut enfin annuler, ou du pillage des ressources naturelles – comment ne pas penser par exemple aux ressources halieutiques littéralement épuisées par les bateaux usines français, espagnols, russes, japonais -, sans parler des gouvernements dictatoriaux que nos Etats continuent à soutenir… Seule une vraie politique du développement pour tous permettra de reconnaître et d’appliquer le droit à la libre circulation des personnes, pourtant stipulé par l’article 13 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948. Quant aux Roms, stigmatisés par les autorités les plus élevées, ils sont évacués régulièrement de leurs squats, en violation de la Charte sociale européenne. Il est plus qu’urgent qu’ils aient enfin accès au droit commun, au travail, au logement, à la santé… Nous nous permettons de conclure par ces vers de Georges Moustaki : Il y a l’odeur du sang qui flotte sur ses rives Et des pays meurtris comme autant de plaies vives Des îles barbelées, des murs qui emprisonnent, Il y a un bel été qui ne craint pas l’automne En Méditerranée. Dans ce bassin, je jouais lorsque j’étais enfant J’avais les pieds dans l’eau. Je respirais le vent. Mes compagnons de jeux sont devenus des hommes, Les frères de ceux-là que le monde abandonne, En Méditerranée Inter-Peuples Publication mensuelle du Centre d’Information Inter-Peuples Maison des Associations 6, rue Berthe de Boissieux 38 000 GRENOBLE Bureau 114 Tel/Fax: 04.76.87.59.79 Courriel : [email protected] Site web : www.ciip.fr PERMANENCES DU CIIP Du Lundi au Vendredi de 13h30 à 18h CREDITCOOP GRENOBLE n°41020019703 ISSN: 0999-7830 Commission paritaire n° 0517 G 86569 Directeur de publication Jo BRIANT Rédaction Jo BRIANT Catherine GRUNWALD Étamé M’BAPPE Marc OLLIVIER Françoise RAYNAUD Philippe SAVOYE Maquettiste Catherine GRUNWALD Créé en mai 1980, le CIIP est un centre d’information, de documentation, de solidarité interculturelle et internationale qui a pour objectifs essentiels : • Faire mieux connaître les réalités, les cultures, les droits des peuples et des minorités des cinq continents (y compris en France) • Lutter contre les atteintes aux Droits de l’Homme et des Peuples, contre toutes les formes de racisme et de domination. • Promouvoir un monde solidaire et durable, sans famines, sans guerres, sans oppression. Réseau associatif de près de 80 lieux dans toute la France Ritimo a pour objectif d'informer le public pour renforcer la solidarité internationale. Ses membres rendent accessible et diffusent une information spécialisée sur les causes du mal développement, les inégalités Nord Sud, les droits de l'Homme. Ils veulent participer à la modification de nos choix de développement et agir pour une autre mondialisation. Imprimerie Euro’Prim 47, Avenue Alsace Lorraine 38000 GRENOBLE 2 INTER-PEUPLES n°222 Décembre 2013 Papier recyclé Agenda QUAND ? OÙ ? QUOI ? DECEMBRE Lundi 2 20H15 Maison des Associations Grenoble Conférence : "Evolution du climat après la parution du dernier Rapport du GIEC", avec Gerhard Krinner et Patrick Crique. Org. Amis du Monde diplomatique Mardi 3 18H30 Maison de l’International Parvis des Droits de l’Homme - Jardin de Ville Grenoble Inauguration-Expo : "Tombouctou : diversité culturelle entre fleuve et désert"., à l’initiative de Tétraktys. Exposition du 2 au 20 décembre, lundi-vendredi 14h-18h Mercredi 4 18H30 Maison des Associations Grenoble Réunion du Comité Traite négrière/esclavage : bilan du Rassemblement anti-raciste du 25 novembre, préparation des 10° Rencontres de mai prochain… Jeudi 5 18H Maison des Associations Grenoble - salle 319 Rencontre/débat avec Elodie Queffelec et Anouchka Hrdy autour de leurs travaux respectifs sur le Chili, notamment sur la mémoire… Org. Collectif Chili 1973-2013 Mémoires et Résistance Jeudi 5 19H30-22H30 Maison des Habitants 2, rue Vieux Temple Grenoble Notre 1er COUP DE CŒUR : "Luttes des femmes de Ouarzazate (Maroc) contre les dérives du microcrédit", film et débat avec une militante d’Attac Maroc. Buffet… Org. Maroc Solidarités citoyennes, CADTM Grenoble, ATTAC 38, CIIP… Samedi 7 Paris Notre 2° COUP DE CŒUR : Marche en commémoration de la "Marche pour l’Egalité et contre le Racisme" (1983) et contre l’exclusion sociale et le racisme aujourd’hui… Départ en car de Grenoble (contact CIIP 04 76 87 59 79) Mercredi 11 18H Maison des Associations Grenoble Réunion du CA du CIIP ouvert aux adhérents/abonnés : point sur l’actualité militante, projets, perspectives… Mercredi 11 18H15 Maison des Associations Grenoble- Salle 319 Conférence : "Pourquoi l’homme épuise t-il la planète ?", avec Jean-Pierre Dessertine. Org. Amis Monde diplomatique Mercredi 11 18H30 Maison de l’International Parvis des Droits de l’Homme - Jardin de Ville Grenoble Conférences : "Tombouctou : un art du vivre ensemble ?" par Jacques Barou, anthropologue et "La réhabilitation des mausolées de Tombouctou" par Thierry Joffroy, architecte Organisés par Tétraktys Jeudi 12 19H Maison des Associations Hall 002 Grenoble 3° COUP DE CŒUR : Assemblée Générale du Collectif de Soutien aux Réfugiés Algériens qui fête ses 20 ans ! Bilans d’activité et financier, couscous partagé, fête… Mardi 17 18H30 Maison des Associations Grenoble Assemblée Générale du CADTM (Comité Annulation de la dette du Tiers-Monde) : bilan d’activités, financier, répartition des tâches, projets… Mercredi 18 18H Maison des Associations Grenoble Réunion de la CISEM (Coordination iséroise de solidarité avec les étrangers migrants) : point sur la situation (hébergement, régularisation…) INTER-PEUPLES n°222 Décembre 2013 3 Nouvelles de la région 6H en soutien au peuple tunisien : une rencontre dense, une "réussite" S amedi 16 novembre nous nous sommes retrouvés nombreux – environ 150 - à la Butte d’Echirolles en solidarité avec le peuple tunisien. Impossible de restituer la teneur et la richesse des informations, analyses, témoignages qui se sont exprimés tout au long des ateliers et des séances plénières. Principales thématiques abordées : les mobilisations des femmes, des jeunes, des travailleurs tunisiens pour leurs droits, les objectifs du Front du Salut tunisiens - qui regroupe toute l’opposition au parti islamiste Ennahda actuellement au pouvoir pour une "autre" Tunisie démocratique, respectueuse des libertés et des droits des citoyen-ne-s, indépendante de toute emprise religieuse. Les choix économiques et sociaux actuels, qui plongent la population dans le chômage, le sous-emploi, l’exclusion sociale ont été fortement contestés. Les interventions d’Ahmed Essidik, avocat, dirigeant du Front Populaire et du Front du Salut National, et d’Abir Krefa, militante tunisienne ont été particulièrement appréciées. L’objectif essentiel est bien de sortir le pays de la crise, et de préparer les conditions pour des élections libres et de finaliser le projet de Constitution. Khaled Ben Saïdane, Ahmed Essidik, Françoise Raynaud et Abir Krefa à la tribune. Photo J. Briant D’autres initiatives sont envisagées et le CIIP continuera à accompagner les organisations tunisiennes dans leurs démarches solidaires avec un peuple en marche pour ses droits et ses libertés. Une semaine de solidarité internationale très dense… "L es Droits à l’essentiel", telle était encore cette année la thématique centrale de la Semaine de la Solidarité internationale (du 16 au 25 novembre, prolongée jusqu’au 5 décembre à Grenoble). Ces "droits essentiels", ce sont le droit à l’a- limentation (encore près d’un milliard de personnes souffrent de la famine ou d’une malnutrition caractérisée, à l’eau (au moins deux milliards de personnes n’y ont pas accès directement), à la santé, à l’éducation… Les causes structurelles de cette situation : le pillage des ressources naturelles par les multinationales, la dette odieuse et illégitime du Tiers- La BatukaVI lors de la déambulation inaugurale de la Semaine de Solidarité Internationale (16/11/2013) Monde, la concurrence déloyale des agricultures nord-américaines et européennes, l’épuisement des ressources halieutiques de pays comme la Guinée ou le Sénégal par les bateaux usines français, espagnols, russes, japonais… Samedi 16 c’était l’inauguration, avec une déambulation au centre-ville, rythmée par la Batukavi (Batucada de la Villeneuve animée par l’incontournable et l’unique Willy)… Ensuite, la journée "Nuestra America" à Amal le dimanche 17 novembre où furent abordées les résistances des peuples face aux expulsions (de leurs terres) et à la surexploitation de leurs ressources. Impossible de citer toutes les initiatives (conférences, tables rondes, films, expositions) qui ont été proposées par les associations solidaires en Isère. Une soirée inoubliable organisée par tous les collectifs isérois : le Bal de l’Afrique enchantée, dans la belle Salle des Fêtes d’Eybens, avec les "mercenaires de l’ambiance", et un orchestre à faire danser jeunes et moins jeunes ! L’ampleur et la diversité des manifestations témoignent de la diversité et du dynamisme des dizaines d’associations iséroises de solidarité internationale… Photo : J Briant 4 INTER-PEUPLES n°222 Décembre 2013 Nouvelles de la région Combien de personnes à la rue cet hiver ? C omme annoncé dans le numéro précédent d’Inter-Peuples un rassemblement appelé par la Cisem (environ une centaine de personnes, malgré le froid… et l’arrêt de toute circulation des trams et des bus suite à une agression) devant le Conseil Général et la Préfecture a permis de dénoncer publiquement le manque scandaleux d’hébergements d’urgence. Deux seuls centres pérennes, ouverts toute l’année : le Centre d’accueil intercommunal, d’une capacité maximale de 60 places et le Centre d’hébergement "Les Mimosas" (rue Verlaine), d’une capacité de 150 personnes (dans des conditions honteuses de promiscuité et d’insalubrité). Les autres pôles d’hébergement ne sont ouverts que l’hiver, en nombre nettement insuffisant : au minimum 300 personnes ne pourront pas être accueillis. Une délégation a été reçue et par Brigitte Périllié, Viceprésidente du Conseil Général, et par Richard Samuel, Préfet de l’Isère, qui ont été acculés à reconnaître que ces deux institutions ne voulaient pas débloquer des fonds supplémentaires pour faire face à leurs obligations, à savoir proposer un toit à ceux/celles qui n’en ont pas. A signaler que le collectif La Patate chaude, membre de la Cisem, a écrit à quatre ministres (Valls, Duflot, Touraine et Carlotti) une lettre ouverte pour « dénoncer les conditions d’accueil indignes dans les centres d’hébergement d’urgence ainsi que l’attitude des associations gestionnaires, qui n’ont pas hésité à fouler aux pieds les principes de travail social en méprisant les personnes hébergées (…) ». Face à cette situation absolument inacceptable d’autres démarches et initiatives seront prises dont nous vous informerons. Grenoble, entre le CGI et la Préfecture (15/11/13) Photos G. Kuntz INTER-PEUPLES n°222 Décembre 2013 5 Nouvelles de la région CISEM (Coordination iséroise de solidarité avec les étrangers migrants) c/° CIIP Maison des Associations 6, rue Berthe de Boissieux 38000 Grenoble Tel / fax : 04 76 87 59 (adresse postale) Mail : [email protected] PLATE-FORME Toute organisation, associative, syndicale et politique qui se retrouve dans la plate-forme suivante peut adhérer à la Coordination iséroise de solidarité avec les étrangers migrants (CISEM). . Cette Coordination, qui respecte totalement l’autonomie de chaque organisation, a avant tout une fonction, indispensable, de liaison et de coordination. Une réunion se tient chaque mois pour faire le point sur la situation des étrangers migrants, quelle que soit leur situation, sur les actions en cours, et pour envisager d’éventuelles initiatives communes. Pour toute action envisagée, chaque organisation sera sollicitée pour donner son accord. Il est bien clair que cette Coordination n’est pas une association déclarée. • pour la liberté de circulation des personnes affirmée par l’article 13 de la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 (la plupart des organisations ci-dessous sont par ailleurs pour la reconnaissance de la liberté d’installation) • pour la pleine reconnaissance du droit d’asile, en conformité avec les Conventions internationales, notamment avec la Convention de Genève de 1951 • pour la régularisation des sans papiers • pour le respect des droits fondamentaux ( à l’éducation, à un toit, à la santé, au travail) • pour le respect effectif de la Convention des Nations Unies des Droits de l’Enfant • pour le droit de vote et d’éligibilité des résidents étrangers aux élections locales • Pour la suppression de la rétention administrative Les associations qui se sont reconnues à ce jour dans cette plate-forme : Associations : AC ! Agir contre le chômage- APARDAP- CIIP- Comité isérois de soutien aux sans papiers- CSRA [Collectif de soutien aux réfugiés algériens]-- La Patate chaude- Ligue des Droits de l’Homme Grenoble et 38- RUSF [Réseau Université sans frontières]Noter : RESF 38 n’adhère pas formellement à la CISEM mais participe aux réunions de cette coordination et en appuie au coup par coup les initiatives/actions Syndicats : PAS 38 (Pour une Alternative syndicale)- Solidaires 38- Syndicat multiprofessionnel des travailleurs sans papiers CGT Organisations politiques : Europe-Ecologie/Les Verts- Les Alternatifs- NPA-Parti de Gauche - PCF- PCOF- 6 INTER-PEUPLES n°222 Décembre 2013 Nouvelles de l’hexagone La Marche pour l’Egalité et contre le Racisme de 1983… et Maintenant ? E té 1983 : rudes affrontements opposant policiers et jeunes dans le quartier des Minguettes à Vénissieux (banlieue lyonnaise). Toumi Djaidja, président de l’Association "Avenir des Minguettes", est blessé grièvement par un policier et emmené d’urgence à l’hôpital. Rodéos, incendies de véhicules, dégradations urbaines, courses poursuite avec la police… Le curé Christian Delorme et le pasteur Costil prennent la défense de Toumi et informent largement autour d’eux sur les causes sociales de cette explosion. Ils lancent l’idée d’une marche qui s’inspirerait des Marches initiées par Gandhi et Martin Luther King. Idée aussitôt reprise avec enthousiasme par les jeunes des Minguettes qui contactent très vite des jeunes d’autres quartiers et d’autres villes. Et ils décident dès fin août d’une grande Marche Marseille-Paris qui partira effectivement début octobre pour arriver "triomphalement" (100 000 personnes !) à Paris le 3 décembre 1983. Avec 2 revendications centrales : Le but de notre marche, ce sera d’abord celui-ci : manifester qu’il y a en France un peuple nombreux qui veut que la vie ensemble des communautés soit possible dans la paix et la justice (….) .Ce sera aussi de demander à François Mitterrand un grand discours historique, clamant haut et fort que ce pays est vraiment celui de tous ceux qui l’habitent, et qu’aucune ségrégation (à l’école, dans le logement, dans le travail, au plan culturel ou religieux…) n’est acceptable à l’encontre de qui que ce soit. Jeunes et moins jeunes, Européens ou Maghrébins, Antillais ou Asiatiques, Chrétiens ou Musulmans… nous ferons ensemble 1 500 kilomètres… ». Le Collectif grenoblois pour l’Egalité – auquel a participé très activement le CIIP - a accueilli cette Marche le 31 octobre dans une ambiance extraordinaire de liesse mais aussi de gravité. Un moment assurément exceptionnel… Quant à l’arrivée à Paris le 3 décembre 1983, elle dépassa toutes les espérances. • Carte de séjour de 10 ans pour les étrangers régularisés • Droit de vote pour les résidents étrangers (droit faisant partie des "promesses" de François Mitterrand élu 2 ans plus tôt… et toujours en attente…) Faut-il rappeler que les agressions racistes, notamment à l’encontre des Maghrébins, étaient fréquentes à cette époque, que le Front National était en pleine croissance (avec notamment l’élection de Dreux, le candidat du FN obtenant 16,72 % au 1er tour des Municipales toujours en 1983…) Voici un extrait de leur déclaration définissant l’objectif de cette Marche : « Habitants de France d’origines diverses, nous traverserons ce pays qui est le nôtre pour dire à tous ceux que nous rencontrerons que nous voulons former une nation solidaire liée par la fraternité. Nous le traverserons pour retrouver toutes celles et tous ceux qui veulent avec nous que l’égalité des droits et des chances l’emporte sur la ségrégation, que l’amitié ait raison du racisme, et que la paix sociale fasse taire les 22 long rifle. En commémoration de cette Marche de nombreuses organisations appellent à une Marche à Paris ce samedi 7 décembre. Un car partira de Grenoble. Le moins qu’on puisse dire est que les objectifs de la Marche de 1983 sont pleinement d’actualité et qu’il faut se mobiliser massivement contre le Racisme et pour l’Egalité des droits, et pour une toute autre politique d’asile et d’immigration. Quant aux discriminations à l’encontre des populations des quartiers populaires, elles sont dramatiquement plus réelles que jamais… Nous continuons à marcher… INTER-PEUPLES n°222 Décembre 2013 Jo Briant 7 Nouvelles de l’hexagone Le Président Hollande en Israël : honte et colère ! Israël, une grande démocratie, exemplaire ? Une "démocratie" qui a toujours refusé d’appliquer les résolutions - pourtant adoptées démocratiquement par les Nations Unies, qui refuse d’accorder à la minorité arabo-palestinienne d’Israêl des droits égaux aux juifs israéliens, qui poursuit chaque jour sa colonisation criminelle de Jérusalem Est et de la Cisjordanie… Décidément le Parti socialiste via François Hollande - ne veut pas rompre avec son aveuglement pro-israélien... L es premières déclarations du Président François Hollande en Israël nous remplissent de honte et de colère. Citons ses paroles : "Vous êtes une grande démocratie car malgré les épreuves que vous avez rencontrées, jamais, je dis bien jamais, vous n’avez cédé sur la démocratie, sur le pluralisme, sur les droits". Ainsi, faisant fi des textes adoptés parfois par la France elle-même condamnant la négation des droits des Palestiniens, les violations du droit international et du droit international humanitaire, les crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis par Israël, le Président Hollande prétend en notre nom qu’Israël a toujours respecté le droit et la démocratie - ce qui n’est vrai, pour l’essentiel, que pour la population juive d’Israël. Ainsi, le Président, se ralliant à la théorie du choc des civilisations, prétend à la fermeté dans le dossier du nucléaire iranien, alors même qu’il continue de feindre l’ignorance de l’armement nucléaire israélien (des dizaines de têtes nucléaires à Dimona). Ainsi, le Président emmène dans ses bagages des dizaines de patrons pour développer les échanges économiques avec Israël, dont de nombreuses sociétés prospérant grâce au développement illégal de la colonisation. La SNCF vient de signer un important accord économique avec les chemins de fer israéliens. c’est sans la moindre menace de sanction en cas de refus, et c’est pour demander aussitôt à l’Autorité Palestinienne de nouvelles concessions unilatérales pour relancer un processus de paix qui n’existe que dans les discours. L’Union Juive Française pour la Paix assure le peuple palestinien de son soutien dans sa lutte difficile pour ses droits et salue sa résistance. Elle contribuera au développement du mouvement de solidarité en France, pour ne pas voir notre pays s’enfoncer dans la complicité avec les crimes commis. Elle appelle toutes celles et ceux qui sont attaché-e-s aux droits humains à s’engager plus encore dans la campagne pour le boycott de l’Etat d’Israël et de ses institutions, le désinvestissement, et les sanctions, à laquelle le peuple palestinien nous a invité-e-s. La France, ses partis, ses syndicats, ses institutions doivent rejoindre les nombreux partis, syndicats, institutions en Europe qui ont répondu à cet appel. La campagne BDS France doit s’amplifier. La France ne peut rester plus longtemps complice de l’apartheid israélien. Bureau national de l’UJFP, le 18-11-2013 Le Président Hollande conforte ainsi la position du gouvernement le plus réactionnaire qu’Israël ait jamais connu dans sa poursuite du vol des terres du peuple palestinien, comme le démontre l’accélération de la colonisation du Nakab/Néguev par le déplacement forcé des Bédouins palestiniens. Il feint d’ignorer le blocus illégal et inhumain imposé à la population de la bande de Gaza. Certes, le Président Hollande - qui passe dans les territoires palestiniens occupés un temps en proportion de l’espace qu’Israël leur concède encore - propose à nouveau au gouvernement Netanyahou de renoncer à la poursuite de la colonisation, mais 8 INTER-PEUPLES n°222 Décembre 2013 Dessin: Rodho Nouvelles du Monde Impressions de Bolivie Notre amie Lucile Daumas est rentrée récemment d'un séjour de quelques années en Bolivie. Voici les impressions d'ensemble qu'elle nous a confiées sur l'évolution de la situation dans ce pays d'Amérique du sud qui a élu président, pour la première fois, un membre des peuples autochtones de ce continent, Evo Morales. Une bonne occasion, pour le CIIP, de dénoncer le comportement indigne du gouvernement français lorsqu'il a interdit le survol de notre territoire par l'avion transportant ce président progressiste de Moscou à La Paz ... Marche contre la violence envers les femmes et l'impunité à Cochabamba Auteur. Stephanie Weiss M je suis arrivée en janvier 2012 à CochaQ uand bamba, la 3 ville du pays, située au cœur de ème la Bolivie, la ville était totalement bloquée par des femmes. C’étaient les milliers de commerçantes des marchés, en conflit avec la municipalité. Elles s’étaient mises aux carrefours stratégiques de la ville et plus une voiture ne passait. Cette première image se confirmera par la suite : en Bolivie, les femmes sont omniprésentes dans la population active et dans l’espace public, administratif, politique, associatif. Et si elles veulent bloquer l’activité du pays, elles le peuvent. Infatigables travailleuses, elles paient un lourd tribut, non seulement en double ou triple journée de travail mais aussi car il s’exerce une violence masculine contre elles impressionnante. La société bolivienne reste fondamentalement patriarcale et machiste. La deuxième chose qui m’a frappée, c’est la vivacité et le dynamisme des cultures boliviennes. La Bolivie est loin de l’uniformisation culturelle que l’on connait ailleurs, de par l’importance de la population indienne, mais aussi dans les pratiques quotidiennes, la cuisine, la tenue vestimentaire, la danse, la musique, etc. Certes le pays ne vit pas en vase clos, mais c’est quand même un des rares pays du monde qui a réussi à faire fermer les Macdo. Cette culture est la résultante d’un brassage d’influences diverses, dont celle de l’Espagne, ancienne puissance coloniale mais surtout celle de toutes les cultures indiennes, la minorité afrobolivienne, issue de descendants d’esclaves apportant aussi une touche africaine. certain des élites politiques et administratives. Cela étant, il ne suffit pas d’avoir un indien aymara comme président pour que les politiques soient forcément favorables à la population indienne en général (les femmes savent cela depuis longtemps, à leur niveau). Un conflit majeur a opposé pendant des mois les populations originaires amazoniennes du TIPNIS1, fortement soutenues par de larges franges de la population au gouvernement, au sujet de la construction d’une route au travers des territoires amazoniens et a révélé des conceptions bien différentes sur les prérogatives de l’Etat central et des peuples indigènes et sur la vision du développement. Il a mis à nu l’écart existant entre un discours de défense des peuples originaires et de la Nature et une pratique autoritaire, verticale, au service, dans ce cas, des intérêts de l’agrobusiness brésilien. Si Morales a finalement gagné la bataille, au prix de manœuvres incroyables, il y a perdu l’appui de larges secteurs de la population, devenus très méfiants. Les Boliviens sont aussi inquiets. La Bolivie, depuis le début de la colonisation, a vécu un pillage continu de ses ressources naturelles. Pays riche en gaz, en minerais et en forêts, il a alimenté la création du capital financier en Espagne puis en Europe ainsi que leur industrialisation tandis que sa population continuait à vivre dans une immense pauvreté (aujourd’hui la Bolivie reste le 2ème pays le plus pauvre du continent). Le gouvernement Morales a certes déclaré la nationalisation des ressources, mais les multinationales sont toujours présentes et le pays continue d’exporter massivement ce qu’il produit. Il a certes instauré des impôts et royalties là où le néolibéralisme les avait pratiquement supprimés – ce qui donne au gouvernement une réserve dans laquelle il puise pour accorder aux citoyens boliviens une série de bons (pour la rentrée scolaire, les vieux de plus de 60 ans, les femmes qui accouchent, etc.), qui lui tiennent lieu de politique sociale - mais il n’est pas revenu sur le caractère extractiviste de l’économie, et les concessions (y compris dans les zones protégées) pour l’exploration et l’exploitation pétrolière et minière sont toujours plus nombreuses, générant des impacts sociaux et environnementaux très néfastes. C’est pourquoi le débat sur l’extractivisme bat son Avec la nouvelle Constitution de la Bolivie, ce pays est maintenant un Etat plurinational (symbolisé par plein au sein des organisations boliviennes, accomla wiphala, le drapeau aux 7 couleurs). Cette recon- pagné d’un deuxième débat sur le sens du dévelopnaissance de la diversité des peuples reste encore pement, auquel ces dernières opposent fréquemlargement sur le papier et les statuts autonomiques ment la notion de vivre bien, inspirée des cultures des différentes Nations sont encore pour la plupart à indiennes traditionnelles. l’état de brouillon. Mais l’arrivée d’Evo Morales à la Lucille Daumas Présidence a été un grand moment pour tous les 1/ Territoire Indigène et Parc National IsiboroSécure. peuples indigènes et a marqué un renouvellement INTER-PEUPLES n°222 Décembre 2013 9 Nouvelles du Monde Iran : Soulever un coin du voile L’Iran, un pays et peuples méconnus, trop souvent réduits par les medias dominants au conflit qui oppose ses gouvernants aux grandes puissances occidentales, sans oublier Israël, concernant son potentiel nucléaire. Qu’en est-il de ce régime "mollahchirque", de la société iranienne, de la résistance des femmes, des jeunes, des ouvriers ? Nous avons demandé à un ami, connaisseur exigeant de la réalité iranienne, de nous proposer des éléments précis d’information et d’analyse. L’ affrontement avec l’Occident au sujet du nucléaire occupant le devant de la scène médiatique, la société iranienne reste méconnue. Elle n’en est pas moins pleine de forces et de contradictions. sociétés de transport, import-export, agriculture, hôtellerie de luxe pour touristes, agences de voyage, pistes de ski pour la jeunesse dorée… pas grand-chose ne leur échappe. Trente quatre ans après la révolution de 1979, la République islamique continue de marquer l’Iran d’une empreinte brutale et réactionnaire. Malgré l’élimination physique de toutes les oppositions au régime, les reculs imposés aux femmes et à la jeunesse, la répression systématique dont font l’objet les luttes ouvrières, le sort tragique des minorités nationales ou des homosexuels, la dictature des mollahs n’a pu éteindre la contestation qui s’exprime de manière multiforme. Pour qui s’intéresse à la situation iranienne, les fermetures de journaux et la répression des intellectuels ou de la jeunesse étudiante ne sont pas totalement inconnus. La résistance réelle et quotidienne des femmes iraniennes peut paraître plus abstraite, car leurs mobilisations sont peu relatées. Quant aux luttes ouvrières, elles sont complètement passées sous silence. Pourtant, bien que partielles et circonscrites par la violence de la répression, ces résistances sont loin d’être anecdotiques. Elles renforcent la perte de légitimité de la République islamique. Selon certaines estimations, ces structures monopolistiques contrôleraient plus de 40 % du PIB. Elles bénéficient d’un statut à part, qui leur permet de se soustraire au contrôle de l’État et à toute imposition. Elles sont uniquement "responsables" devant le Guide de la révolution, qui en nomme les directeurs. Ces fondations influent fortement sur les politiques menées, y compris sur la politique étrangère. Lorsque la presse occidentale parle de conflits idéologiques au sein du sérail, cela se résume souvent à des divergences d’intérêts entre fondations et dignitaires du régime. Trois facteurs fondamentaux contribuent à l’effritement de la base sociale traditionnelle du régime. D’abord, la corruption généralisée au sommet de l’État et du clergé accentue le désenchantement de la grande majorité de la population. Ensuite, la mollahrchie s’est montrée incapable de répondre aux aspirations élémentaires de ceux que Khomeiny appelait les mostazafin ("les déshérités"). Enfin, les contradictions entre le carcan religieux réactionnaire et les aspirations légitimes de la population ne cessent de s’accroître. La corruption n’a jamais été aussi forte. Depuis l’instauration de la République islamique, diverses fondations (bonyad) ont vu le jour. Certaines d’entre elles font parties des plus grandes entités économiques du Moyen-Orient. Dans la foulée de la révolution, elles se sont approprié une grande partie des entreprises, des terres, des bâtiments et d’autres biens privés confisqués. Ces fondations appartiennent à de hauts dirigeants du régime théocratique ou des gardiens de la révolution, et elles contrôlent des pans entiers de l’activité économique du pays : textile, industrie chimique, industrie alimentaire, 10 Des fondations omniprésentes Par le biais de leurs activités caritatives, ces fondations constituent également des organes de redistribution clientéliste de la rente pétrolière. Ainsi, la République islamique évite les risques d’une explosion sociale d’ampleur, et elle s’assure le soutien d’une partie non négligeable de la population. À commencer par les salariés des secteurs contrôlés et leurs familles, ou encore les miliciens des Bassidjis et des Pasdarans (les Gardiens de la révolution), dont les dirigeants se trouvent à la tête de fondations comme celle du Sepah. Détournement de la manne pétrolière, marché noir, privatisations : nombre de dirigeants du régime se sont enrichis considérablement. Ainsi, selon le magazine Forbes, Hashemi Rafsandjani (ex-président de la République) et sa famille ont mis la main sur le quart des richesses du pays. Les hauts dignitaires iraniens se sont réparti les parts de marché. La famille Rafsandjani contrôle le pétrole, les ventes d’armes ou de pistaches, alors que l’ayatollah Djannati (président du conseil des Gardiens de la Constitution) a fait main basse sur le sucre. Quant à la drogue et au marché des cosmétiques, ils sont la chasse gardée des Pasdarans. Les avoirs en devises et en or de la République islamique d’Iran sont placés sur des comptes nominatifs dans les banques des pays riches ou dans les pétromonarchies du Golfe. Ils s’élèvent à plus de 40 milliards de dollars. Plus largement, les pétrodollars garantissent la pérennisation d’un État rentier. L’augmentation du prix INTER-PEUPLES n°222 Décembre 2013 Nouvelles du Monde IRAN … / ... du baril a permis à la République islamique d’opter pour le statu quo. L’économie est, depuis le début des années 1980, orientée vers le secteur de la distribution, tournant le dos à la production et à toute politique d’industrialisation. Cela s’explique notamment par la proximité historique entre la grande bourgeoisie commerçante du bazar et le clergé au pouvoir. Même le secteur pétrolier se trouve dépourvu des investissements nécessaires. Véritable puissance énergétique et deuxième proManifestation à Téhéran Source : http://iranenlutte.wordpress.com ducteur de l’OPEP, l’Iran est néanmoins obligé, faute de capacité de raffinage, d’importer à l’intérieur des entreprises, chargées de dénoncer plus de 50 % de sa consommation d’essence. La les meneurs et d’empêcher les luttes. Le droit de se chute de la production pétrolière iranienne est syndiquer librement n’existe pas. Cela a fait l’objet structurelle. de luttes emblématiques des salariés, notamment des travailleurs des transports en commun de TéRien n’est fait pour lutter contre le chômage, l’inflahéran (Vahed). Le régime n’ hésite pas à incarcérer tion galopante ou la spéculation immobilière, qui et à torturer les dirigeants des grèves, à exercer prive de nombreux Iraniens de l’accès à un logediverses formes de pression sur leur famille ou à ment digne de ce nom. Quant au secteur informel et au marché noir, ils sont organisés par les diver- bloquer les comptes bancaires des salariés en lutte et à les licencier. ses factions dirigeantes. Plus de 50% d’Iraniens (sur 77 millions) vivent sous le seuil de pauvreté. Les bidonvilles, au sud de Téhéran, ne cessent de s’étendre. Le sous-prolétariat urbain, qui constitue pourtant une classe d’appui importante du clergé, a vu ses conditions de vie se détériorer. Maintenue à dessein dans la misère et la dépendance à l’égard des mosquées et des réseaux caritatifs contrôlés par l’État et financés par la rente pétrolière, une fraction de ce sous-prolétariat fait office "d’hommes de main" du régime. Cette frange est régulièrement mobilisée pour les cérémonies officielles et religieuses ou pour faire le coup de poing contre les étudiants, les femmes – lors des rassemblements à l’occasion du 8 Mars –, ou encore contre les travailleurs qui tentent de manifester le 1er Mai. Luttes réprimées Cependant, la majorité des "déshérités" est en proie aux désenchantements et aux frustrations de toute sorte. Sous l'effet des politiques économiques menées par le régime, saluées par le FMI et des sanctions internationales, l’inflation atteint les 40 %. Ainsi, en 2012 le taux de croissance du PIB était de -5,2%. Le taux de chômage qui varie selon les différentes statistiques officielles entre 15 et 20% est en réalité plus proche des 35% et l’inflation avoisine les 40%. Le pouvoir d’achat de la population a chuté de 72% entre 2005 et 2012. Régulièrement, les travailleurs se mobilisent, affrontant les "conseils ouvriers islamistes" ou les "maisons du travail", véritables antennes du régime Régulièrement, des salariés du secteur privé manifestent dans différentes régions du pays pour réclamer des hausses de salaires ou, tout simplement, leurs salaires impayés. Les questions du pouvoir d’achat et du chômage sont explosives. Les jeunes – notamment les jeunes diplômés – sont encore plus durement frappés par la précarité et le chômage. Dans un pays où la pyramide des âges montre une population très jeune, composée à plus de 70 % de moins de 35 ans, la jeunesse constitue un élément d'instabilité politique permanent pour le pouvoir. Particulièrement sensible à l’absence d’avenir et aux frustrations, la jeunesse étudiante est l’un des fers de lance de la contestation. Cette génération se trouve – par le biais notamment d’Internet, des chaînes satellitaires ou des produits importés – exposés aux modes et influences extérieures. Comme ailleurs, la jeunesse iranienne aspire à la liberté, aux loisirs et à un certain niveau de consommation. Régulièrement la jeunesse iranienne se mobilise contre le pouvoir qui n'hésite pas à faire usage de la répression la plus féroce comme cela a été le cas en 2009 après l'élection frauduleuse d'Ahmadinejead. Bastion de la contestation et de la gauche lors de la révolution de 1979, la jeunesse étudiante iranienne a beaucoup changé sociologiquement, notamment par l’instauration de quotas pour les enfants de familles pauvres. Véritable chair à canon du régime lors de la guerre contre l’Irak, entre 1980 et 1988, le pouvoir a favorisé l'accès des enfants de ceux qui sont morts à la guerre ou qui en sont reve- INTER-PEUPLES n°222 Décembre 2013 11 Nouvelles du Monde IRAN … / ... nus mutilés aux études supérieures. C'était, pour la République Islamique, une manière de "remercier" cette frange de la population qui constituait une part importante de sa base sociale. C’était aussi une manière pour la République islamique de renforcer son emprise sur le monde universitaire dont elle s’est toujours méfiée. Ironie de l’histoire, ce sont les jeunes issus des classes moyennes et des couches les plus pauvres des universités qui se mobilisent le plus. Bien sûr, la situation complexe ne permet pas réellement le développement d’organisations indépendantes et, parfois, derrière une manifestation appelée par les structures étudiantes officielles, se cachent des jeux d’influence entre courants au pouvoir. Cependant, les mobilisations étudiantes échappent globalement au contrôle du régime. Autre élément majeur, malgré une politique violente et réactionnaire à l’égard des femmes, l’université s’est féminisée de manière importante. Ainsi, plus de 50 % des étudiants sont des femmes. Cette évolution notable touche également le marché du travail. Alors que la République islamique a tout fait, sur le plan juridique et culturel, pour cantonner les femmes au rôle de mère et d’épouse, le résultat a été totalement inverse. En quête de légitimité L’accroissement des difficultés économiques et sociales a poussé massivement les femmes vers le monde du travail. L’urbanisation et le coût exorbitant des logements dans les grandes villes ont eu pour effet de faire reculer l’âge du mariage, qui est en moyenne de 25 ans pour les femmes (30 ans à Téhéran) et de 28 ans pour les hommes. L’accès au savoir et à la vie active a profondément modifié la place des femmes dans la société iranienne, accentuant ainsi les contradictions avec le carcan réactionnaire que le pouvoir impose. La législation religieuse, profondément patriarcale, ne reconnaît pas l’égalité des sexes, fait du divorce une prérogative du mari, en lui laissant tous les droits. De plus, elle rend possible, même si cela devient de plus en plus marginal, les mariages arrangés et la polygamie. Les arrestations arbitraires, les tortures et les mauvais traitements infligés aux femmes, notamment à celles qui militent en faveur des droits des femmes, ne les empêchent pas de lutter et d’arracher quelques avancées. C’est ainsi que l’interdiction de la pratique du sport faite aux femmes a été levée ou que, malgré toutes les tentatives désespérées d’Ahmadinejad, les femmes ont même obtenu un assouplissement des règles vestimentaires. Cependant, ces résistances du quotidien ne doivent pas faire oublier l’essentiel, car la République islami12 Iranienne manifestant que n’est pas un régime comme les autres. Depuis l'accession de Rohani à la présidence de la république le pays a connu une nouvelle vague d'exécutions de prisonniers de droit commun et de détenus politiques, notamment des Kurdes. Les minorités nationales sont particulièrement réprimées. Crise de régime La République Islamique doit faire face à une perte de légitimité sans précédent. Elle est traversée depuis 2009 par une crise de régime qui n'en finie pas. La population subit la politique économique du régime marquée par le clientélisme, la corruption des différentes factions qui se partagent le pouvoir et le parasitisme des Gardiens de la Révolution qui contrôlent environ 40% de l'économie du pays. A cela s'ajoute le poids de l'embargo criminel imposé par les grandes puissances. Le régime doit faire face à ses divisions internes qui s'exacerbent à mesure que le pays s'enfonce dans la crise, au rejet d'une frange de plus en plus large de la population et enfin aux bouleversements que connait le Moyen Orient sous l'effet entre autres, de la politique colonialiste de l'Etat d'Israël, des guerres impérialistes en Irak et en Afghanistan, des révolutions arabes et de la situation syrienne. Tout cela sur fond d'une crise sans précédent du capitalisme à l'échelle mondiale. Les effets combinés de ces crises et les impasses de l'impérialisme ont ouvert une nouvelle période dans les relations entre la République Islamique d'Iran et les grandes puissances. Le régime de Té- INTER-PEUPLES n°222 Décembre 2013 Nouvelles du Monde IRAN … / ... héran qui au même titre que la Turquie, l'Arabie Saoudite ou le Qatar, a des ambitions de puissances régionales, compte négocier avec les ÉtatsUnis un compromis "gagnant-gagnant". Cela passe par une nouvelle phase de négociations et de compromis avec les grandes puissances impérialistes. Ceci autour du nucléaire, de la levée progressive des sanctions et de la question syrienne. A ce titre, l’accord intérimaire trouvé à Genève, le 23 novembre dernier, autour du programme nucléaire iranien et de la levée partielle des sanctions est un pas en avant vers ce compromis entre la République Islamique et les grandes puissances. En forte perte de légitimité à l’intérieur du pays, la mollahrchie utilise la crise internationale, la terreur politique et la rente pétrolière pour affirmer son pouvoir. Mais plus que jamais, celles et ceux qui résistent ont besoin de notre soutien actif. Pour se défaire de la République islamique, le peuple iranien n’a rien à attendre des grandes puissances, il ne compte que sur sa propre force et sur une solidarité internationale concrète de toutes les forces progressistes. Babak Kia A lire aussi notre nouveau dossier de synthèse : "Iran : Continuité ou changement ? Théocratie ou démocratie ?", CIIP et Iran solidarités, novembre 2013, 52 p. (6 €) Andalousie : Guet-apens policier contre le Syndicat andalou des travailleurs (SOC-SAT) Nos lecteurs ont été informés des actions de défense des ouvriers agricoles ainsi que des occupations de terres publiques ou privées par des chômeurs en Andalousie, sous la responsabilité de ce syndicat. La criminalisation de ces actions est inacceptable de la part d'un gouvernement andalou soi-disant socialiste… L e 21 octobre 2013, vers 19h, le porte-parole du SOC-SAT qui défend depuis l'époque du franquisme les salariés, les exclus, les paysans, les "sans terre" andalous, a été capturé, comme au temps du franquisme, lors d’un guet-apens tendu par la garde civile, à hauteur de Alcala del Rio, alors qu’il rentrait d’une assemblée syndicale à Burguillos. Il a été transféré comme un malfaiteur à la caserne Montequinto de la garde civile, et mis "à disposition" du Tribunal n°4 de Utrera. Une justice qui poursuit une nouvelle fois ce syndicat pour "occupation illégale de terres" (en fait un domaine de l'armée non cultivé), et des opérations de réquisition sociale dans des supermarchés pour redistribution aux chômeurs. Dans une Andalousie où la terre est monopolisée par une poignée de grands propriétaires, où le taux de chômage atteint 37% de la population active (57% chez les jeunes), où des milliers de familles sont chassées de leurs logements par l’éclatement de la "bulle spéculative immobilière", les actions du SOC-SAT sont légitimes. Les pauvres, les chômeurs, les salariés, les précaires, les ouvriers agricoles, exercent pacifiquement avec ce syndicat leur droit à la légitime défense sociale. Dans une Espagne où les délinquants "en col blanc" et des dirigeants du "partido popular" (parti de droite au pouvoir) sont impliqués dans d’énormes scandales politico-financiers portant sur des centaines de millions d’euros et paradent cyniquement en toute liberté, l’arrestation d’un syndicaliste qui lutte depuis des décennies pour les libertés, les droits des exploités, la justice sociale, est intolérable. Messages de protestation et de soutien à envoyer à : [email protected] Extraits d'un article de Jean Ortiz, universitaire à Pau (France) INTER-PEUPLES n°222 Décembre 2013 13 Voyager autrement Les Malgaches otages de leurs politiciens Madagascar, la grande île, si riche de ressources, si pauvre, si extrêmement pauvre en ce qui concerne 90% de ses habitants. Un pays pour le moins mal "dirigé" par une élite politique corrompue indifférente à la désespérance d’une population affamée, mais qui trouve malgré tout les forces d’inventer pour survivre des activités informelles que nous fait découvrir notre globe trotter solidaire Philippe Savoye... «L e Malgache s’identifie moins à la nation qu’à sa famille étendue et à son ethnie bases de la solidarité. Le rôle des ancêtres dans la vie quotidienne est central : si les vivants ne respectent pas les coutumes, ils encourent le tsiny (blâme) et toute leur vie sera vouée au malheur… Au fil des siècles, ont émergé les valeurs communautaires : le respect de l’aina (la vie), du fihavanana (les bonnes relations sociales) et du moramora(la pondération)... Ces valeurs ont été sérieusement ébranlées ces dernières années avec la crise politique de 2009 en point d’orgue où le pouvoir à tout prix et la corruption semblent avoir pris le pas sur toute autre considération » note Patricia Rajeriarison dans son ouvrage ‘Idées reçues Madagascar’. C’est dans ce contexte culturel que ce situent les enjeux actuels de ce pays, mais comme le précise Benjamina, président d’une association villageoise : cela fait plus de quatre ans que le pays est en crise. Aujourd’hui, il ne s’agit plus d’une crise, mais d’un changement de société où la population a totalement intégré la notion de survie dans sa quotidienneté ! Présidentielles : manifestation à Tamatave Elections présidentielles En cette fin d’année, les Malgaches connaissent le nom des deux candidats qui seront présents au second tour des élections présidentielles qui se déroulera (avec les législatives), le 20 décembre prochain. Phénomène nouveau dans la mesure où les alternances politiques, à une exception près1, ne se sont pas faites par les urnes. Il s’agit du Docteur Jean-Louis Robinson qui a obtenu 21 % des voix et de d’Héry Rajaonarimampianina (16 %). Second tour à très haut risque dans la mesure où il oppose le candidat soutenu par Marc Ravalomanana, prési14 dent destitué en 2009 et l’ancien ministre des finances d’Andy Rajoelina… qui l’a renversé lors d’un coup d’état. Les chausse-trappes ont déjà commencé… « On a tout à craindre des élections, car il est vraisemblable que les perdants n’acceptent pas le résultat… » affirme Jocelyn, chauffeur de taxi, propos maintes fois entendus… Bien sûr, des Organisations non gouvernementales, souvent étrangères, sont à pied d’œuvre pour tenter de palier les défaillances de l’Etat, de subvenir aux besoins immédiats de la population en terme de nutrition, de santé et d’éducation. Mais trop souvent cette substitution aux institutions publiques lui fait perdre la place centrale qui doit être la leur. Ambiguïtés d’autant plus accentuées que les financements extérieurs qui représentaient 44 % du budget de l’Etat avant la crise politique de 2009 sont en grande partie suspendus. Insécurité alimentaire : une population affamée2 Madagascar a célébré le 16 octobre la journée mondiale de l’alimentation ; les données sont d’une vérité cruelle ! Le quotidien Midi Madagasikara du 10 octobre titre « 4 millions de Malgaches3 ne mangent pas à leur faim ». L'insécurité alimentaire risque de toucher 9,6 millions d'autres personnes, estiment la FAO et le Programme Alimentaire Mondial dans un rapport conjoint, qui ajoutent « les difficultés actuelles de Madagascar traduisent des années de déclin économique, l'aggravation de la pauvreté, des services publics limités et une série de catastrophes naturelles qui ont pesé sur les moyens d'existence et les stratégies d'adaptation des habitants »… Le secteur informel à la rescousse de l’économie transitoire C’est sous ce titre que ce même journal, le 20 septembre, précise « l’extrême pauvreté est le quotidien de l’immense majorité de la population dont la principale caractéristique est d’être méconnue des services de l’Etat malgache, surtout depuis 2009. Pour une grande partie de ces pauvres, la survie est assurée grâce à des activités informelles… A l’heure actuelle, il représenterait 90% des activités économiques de l’île. » « J’achète un kilo d’arachide et je la revends par cent grammes. Quand j’ai suffisamment d’argent, j’achète un paquet de cigarettes que je revends à l’unité. Les meilleurs jours je INTER-PEUPLES n°222 Décembre 2013 Voyager autrement Madagascar …/… gagne 2.000 ariary (0.70 €) » m’indique une jeune vendeuse à la recherche de clients… Les jeunes femmes, premières victimes de la crise Si depuis 2007, la loi interdit les mariages des jeunes de moins de 18 ans, dans la réalité il en est tout autrement. « Les grossesses précoces sont en passe de devenir un fléau social dans les communautés de base malagasy. Dans les zones rurales, les familles vivent dans la pauvreté. Les parents marient les jeunes filles à des jeunes hommes pour une dot… les adolescentes accouchent de leur premier enfant quand elles ont entre 12 et 15 ans » précise un article de la Gazette du 2 octobre. Par ailleurs le nombre d’agressions sexuelles et de prostitués ayant fortement augmenté depuis le début de la crise, le mariage précoce est "une parade" aux risques encourus. Pour le sociologue Ambinina Ramanantsoa, « au nord les parents ne sont pas intéressés à ce que leur fille se marie. Si celle-ci tombe enceinte, ils ne cherchent pas à savoir qui est le père. Le fait que leur fille porte un enfant est ce qui compte le plus dans cette communauté. Cela veut dire que leur enfant est une femme capable de concevoir et c’est ce qui est valorisé. » Fière d’être mère, c’est le plus souvent la galère de la femme seule sans ressources assurées. Nombreuses sont ces très jeunes femmes qui cherchent à vendre quelques menus objets, mendient… sans omettre la recherche d’un vazaha (un Blanc) qui offrirait mariage et rente assurée. Réunion entre porteurs de projet et Accueil Paysan Dans ce contexte affligeant pour la très grande majorité de la population, il m’a été donné de rencontrer de nombreux acteurs malgaches, porteurs de projets, pour beaucoup soutenus pas des associations françaises. Il en est ainsi des "Enfants Du Soleil" financé par des dons européens, qui dans différentes villes recueillent les enfants de la rue… "Vision éthique" qui, dans la région d’Ambanja favo- Andranomandevy : portage de briques rise la création de coopératives de femmes afin de développer le tourisme… "Cœur de forêt" à Antsirabe qui œuvre au reboisement et au développement des énergies renouvelables… "Kovapamina", coopérative de femmes de pêcheurs qui produit de l’artisanat à Tamatave… "Anja Miray" un exemple communautaire ! Dans le cadre d’une mise en réseau des initiatives touristiques rurales, "Accueil Paysan"4 a réunit 35 porteurs de projets à Ambositra, avec le concours de l’ANCESM5. Une dynamique est lancée. Un exemple des nombreuses rencontres pour une labellisation "Accueil Paysan". Cette halte à Anja6, est le fruit d’un travail enclenché par l’association Cœur Malgache qui développe un tourisme de proximité, dans un cadre éthique. Au début des années 1990, la moitié des 13 hectares de la forêt d'Anja avait été coupée illégalement, avec des conséquences dramatiques : baisse des réserves d'eau, assèchement des rizières, ensablement des champs. Les lémuriens s'étaient enfuis, et les rares qui restaient étaient parfois mangés par les villageois au bord de la famine. Devant ce désastre, en 2001, les habitants créent l’association : "Anja Miray" dont l’objectif principal est « la protection des ressources naturelles et leur valorisation touristique ». « À force de volonté et persévérance, on obtient des résultats. Chaque dimanche on se réunit et on définit le travail : cultures des terrains propriété de l’association, entretien de la réserve, etc. Ces terrains collectifs, n’excluent pas la propriété individuelle de parcelles. Nous avons transformé les richesses naturelles en source de revenus tout en améliorant notre cadre de vie », précise Victor. Aujourd’hui, l'écotourisme rapporte à cette communauté de 2 500 habitants 80 millions d’ariary (30 000 €) par an ! Ainsi, l'association finance des patrouilles de surveillance du parc, forme des guides, reboise la forêt - 300 lémuriens y vivent -, mais aussi a mis en place un système de protection sociale pour INTER-PEUPLES n°222 Décembre 2013 15 Voyager autrement Madagascar …/… handicapés et personnes âgées, soutient les écoles, etc. La communauté est aujourd'hui autosuffisante pour son alimentation. L’an passé à l’occasion de Rio + 20, lors des "trophées du monde" organisés par l’ONU sur « la protection de la biodiversité et la promotion de l’écotourisme », l’association se classe troisième et reçoit le "prix Equateur". Et depuis notre visite… six hébergeurs sont labellisés "Accueil Paysan" ! a récupéré tout ce qu’il y avait dedans (outillage, voitures, stock de moteurs, chaînes de montage, etc.). Dans un premier temps nous avons monté des véhicules à partir des éléments en notre possession et depuis nous avons conçu un nouveau prototype testé actuellement la "Mazana" (la robuste). Nous produisons deux voitures par mois. Les bénéfices de cet atelier qui travaille avec deux centres de formation locaux, permettent d’investir dans des projets ». Le Relais Madagascar Le Relais s’est constitué en France dans les années 1984/85, en tant qu’entreprise à but social (pour se différencier du secteur associatif traditionnel) à l’initiative de l’abbé Pierre et de différents acteurs de la solidarité. Son activité principale est la friperie et chacun a repéré les containers à disposition aux quatre coins de nos villes… Le Relais Madagascar, SARL de droit malgache, s’est créé en 2008 à Fianarantsoa, sur la base de la friperie « avec l’idée d’un débouché positif », précise Clément en charge du développement de la structure. Il emploie 250 personnes en situation de précarité (mais qui ne l’est pas aujourd’hui ?). Au-delà de l’activité économique, constitution d’une caisse mutuelle « d’entraide et d’amélioration de la vie de tous les jours » gérée par les salariés, de microcrédit à taux zéro, de cours de mise à niveau, d'aide à la scolarisation… « L'objectif est : le management par le bien-être des salariés ». La Friperie Taratra. La population apprécie les arrivages de fripes comme moyen de se vêtir avec un rapport qualité/prix inégalable pour un faible pouvoir d'achat, activité traditionnelle assurée par les Indo-pakistanais. « C'est malheureusement un fait, et nous souhaitons un jour voir les Malgaches s'habiller avec des vêtements de confection locale ». Le Relais France vend des ballots de vêtements à la société indo-pakistanaise Miezaka. Taratra est rémunérée pour le tri et le conditionnement en petites balles. 100 personnes, en CDI, y travaillent : « il s’agit d’emplois d’insertion, mais de fait il n’y a pas d’issue professionnelle sur le marché traditionnel, aussi tous restent…». Depuis peu, l’atelier Gash’Mlay confectionne des vêtements et des linges pour la maison, à partir de textiles recyclés. … Et des projets. L’entreprise fait émerger des projets pilotes comme la collecte et la valorisation des déchets ménagers (recyclage, compost, briques de plastic…). Reprise de la rizerie Aingavao, « créée en 1967, elle a fonctionné pendant des années, à une époque où Madagascar était encore auto-suffisant en riz, et abandonnée depuis quinze ans ». Le projet s'axe sur : « une collecte éthique en appui au développement rural, l'exploitation de la rizerie et la création d'emplois "sauce Relais" et la commercialisation non spéculative au profit des petits revendeurs dans un marché qui, lui, est fortement spéculatif… » Ces projets peuvent sembler bien dérisoire au regard de réalités comme l’exploitation scandaleuse de minerais à Ambatovy pillage en règle du pays (avec l’accord des politiques) sa pollution et les graves risques de santé encourus par la population, le 1,6 million d'enfants non scolarisés, l’insécurité à son paroxysme, les sommes folles dépensées pour la propagande électorale par certains candidats (en millions d’euros), les 92 % de la population qui vivent sous le seuil de pauvreté… mais ils sont la force de ce peuple si attachant. Je laisserai les mots de conclusion à Antoinette responsable d’une coopérative, qui analyse finement la situation : le pays est engagé dans une mutation par son entrée progressive dans la modernité accentuée par la mondialisation. Ce phénomène fragilise le tissu social et les fondements de la culture traditionnelle. L’espoir est porté par les nouvelles générations, aux moyens modernes de communication qui permettent de mieux se découvrir, d’avoir une ouverture plus large sur le monde et de moins s’enferrer dans les histoires internes… Philippe Savoye Atelier mécanique Soatao. 70 salariés travaillent dans cet atelier à l’histoire peu banale. A l’initiative de l’Etat dans les années 80 une entreprise fabriquait une centaine de voitures annuellement. Après un changement de gouvernement l’entreprise est laissée à l’abandon : « on a acheté les locaux et on 16 1/ Zafy, président sortant fut battu par Ratsiraka en 1996 2/ Titre de plusieurs articles de presse, début octobre 3/ La population est estimée à 22,5 millions. 4/ www.accueil-paysan.com/ 5/ Association Nationale du Commerce Equitable et Solidaire à Madagascar 6/ District d’Ambalavao INTER-PEUPLES n°222 Décembre 2013 Voyager autrement Madagascar …/… Survie et dignité I nvité dans plusieurs familles, j’ai perçu le dilemme que vit une majorité d’entre elles : comment survivre tout en demeurant digne ? L’exemple de Nirina qui réside à Toamasina illustre la situation actuelle de la majorité de la population. Elle habite à cinq kilomètres du centre ville, dans un quartier où les ruelles de terre sont envahies d’immenses flaques d’eau (ici il pleut tous les jours). Des "épiceries" se font concurrence à trente mètres les unes des autres (huile, piles, quelques denrées alimentaires…) où les achats se font au compte-goutte (une femme devant moi achète une petite tomate, un oignon quatre cuillerées d’huile et deux de sucre). La promiscuité est totale : les radios et la musique inondent le voisinage. Si chaque lopin est grillagé, les allers et venues sont permanentes, "cela ne signifie pas solidarité : j’ai confiance dans quelques voisins, mais beaucoup sont dans le chacun pour soi et il faut se barricader pour éviter les vols". Les maisons, recouvertes de tôles, sont majoritairement faites de bidons déroulés et de bois, parfois légèrement surélevées sur une dalle en béton. La sienne, de 25m², fut construite il y a 15 ans et les poutres se désolidarisent du béton "j’ai peur lors des cyclones". Un seul lit, un vieux poste de télévision, un canapé d’un autre âge. Le peu de vaisselle est entassée dans un coin, les vêtements dans un autre, "bien sûr on met toujours les mêmes mais ils sont propres". Le logement est soigné et une certaine coquetterie s’en dégage "ce n’est pas parce qu’on est pauvre que l’on doit vivre dans la saleté", des images religieuses décorent les murs "car on doit toujours espérer", des fleurs artificielles donnent quelques couleurs "elles sont sans parfum, mais je ne pourrais pas en acheter chaque mois", des rideaux offrent une légère intimité. L’électricité (entre deux coupures) revient à 30 000 ariary par mois (10 €). Un petit puits d’une eau rougeâtre est près de la maison : "je vais chercher l’eau à boire avec un seau à un robinet situé à une centaine de mètres". Ainée d’une famille de 17 enfants, Nirina la quarantaine, mère d’une fillette de 6 ans, Noémie, vit seule depuis quelques mois "je me suis mariée traditionnellement à 30 ans, avec un professeur d’université. Rapidement il y eut des problèmes car il buvait toute sa paie et rentrait saoul. Il ne m’a jamais battue. Depuis un an on s’est séparé. Il n’est pas revenu voir sa fille." Salariée dans une structure sociale elle percevait un salaire d’environ 200 €, "mais avec la crise le travail a disparu". Pas d’allocation chômage et les maigres économies s’évaporent rapidement. "On m’a proposé de postuler sur un emploi de fonctionnaire à condition de verser 3 millions d’ariary (plus de 1 000 €), sans certitude d’être embauchée. J’ai été à la banque pour emprunter cette somme, puis, après réflexion, j’ai décliné ce piège". Avant de perdre son emploi, pour subvenir à certaines dépenses (frais d’écolage, une hospitalisation on est soigné que si l’on paie d’avance -…) Nirina a emprunté quelques centaines d’euros… Je fais le calcul : taux pratiqué : 74 % ! Que faire ? "Je pense d’abord ouvrir une friperie, il me reste encore des vêtements de demoiselle, j’en ai déjà vendus mais il m’en reste un peu". Et après ? "Je ne sais pas, il me reste un bracelet en or que m’a donné ma mère - que je voudrais offrir à ma fille - les autres bijoux sont déjà vendus. J’ai dix kilos de riz d’avance, on se privera, mais pas question de mendier ou de voler. On rogne sur tout, mais c’est la honte quand il faut demander. Je prie, Dieu ne me laissera pas tomber !". La chaleur de l’accueil a l’intensité de sa simplicité. Son sort est accepté avec un brin de fatalisme. Repas de fête pour ma venue : du riz coco avec poulet et une banane ! Délice ! Leçon d’humilité ! Philippe Savoye Dans un recoin de la bande de terrain de quatrevingts centimètres, pourtour de la maison, les sanitaires, et une "bicoque en bois" de quatre mètres carrés où… elle héberge gracieusement un couple avec un bébé qui se trouvait à la rue "il faut être solidaire" ! Epicerie à Ranomena Dernière heure (mi-novembre) : Nirina m’informe qu’elle s’est faite… cambriolée !!! INTER-PEUPLES n°222 Décembre 2013 17 Cultures "La violence des riches Chronique d’une immense casse sociale", Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot Ed. Zones, 2013, 252 p. L es riches s’enrichissent tandis que les pauvres s’appauvrissent. En reprenant ce constat – démontré magistralement à partir de nombreuses enquêtes sur le terrain des riches et des pauvres - Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot poursuivent leur mission obstinée de sociologues de la bourgeoisie sous l’angle de ses relations avec les catégories populaires. Dans le prolongement de leur précédent ouvrage "Le Président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy", La Découverte, 2011. Mais cette connivence, cette collaboration entre les politiques et les riches s’observe également avec François Hollande et nombre de ses ministres. Le trésorier de campagne de François Hollande, JeanJacques Augier, devenu un homme d’affaires avisé, est alors actionnaire de deux sociétés offshore dans les îles Caïman, paradis fiscal des Caraïbes, sous souveraineté britannique. Quelques semaines après son "fameux" discours du Bourget où François Hollande désigna le monde de la finance comme son ennemi principal, il déclare lors d’un entretien avec la presse anglaise : « La gauche a été au gouvernement pendant quinze années, au cours desquelles nous avons libéralisé l’économie et ouvert les marchés de la finance et aux privatisations ». Tout est dit…Quant à Pierre Moscovici, ministre de l’économie , il fréquente le Siècle, cercle rassemblant les plus riches et les têtes couronnées… 18 Mêlant avec précisions et bonheur enquêtes, portraits, vécus et données chiffrées aussi bien dans les classes aisées, y compris les patrons du Cac 40, qu’au sein de la classe ouvrière, nos auteurs dressent le constat d’une immense casse sociale, d’un véritable pilonnage des classes populaires, un monde fracassé, en état de profonde désespérance sociale, au bord de l’implosion. Exil fiscal sans vergogne des plus riches (au moins 60 milliards d’euros), cotisations patronales non payées (16 milliards d’euros !) par le recours au travail dissimulé, crédit d’impôt (20 milliards d’euros) consenti par le gouvernement de F. Hollande aux patrons pour "encourager" la compétitivité. Une concentration accélérée du pouvoir économicofinancier et en parallèle une augmentation vertigineuse du chômage et de l’exclusion. Loin d’être l’œuvre d’un "adversaire sans visage", cette violence de classe, qui s’imprègne dans les têtes et dans les corps, a ses agents, ses mécanismes impitoyables, avec la complicité des dirigeants politiques. Les multiples renoncements du gouvernement de François Hollande doivent être replacés dans la longue histoire des petites et grandes trahisons d’un socialisme de gouvernement qui a depuis longtemps choisi son camp. INTER-PEUPLES n°222 Décembre 2013 Jo Briant Solidarité : il y a toujours quelque chose à faire France, ressaisis-toi ! "Nous refusons cette société qui se replie sur elle même ! Nous refusons la normalisation de la parole raciste ! Nous refusons l'instrumentalisation de nos valeurs à des fins politiques ! Nous demandons que toutes formes de racisme soient fortement condamnées ! Nous demandons que la haine ne mutile plus le corps de la liberté, l'âme de l'égalité et le cœur de la fraternité." Lettre d’un élu et pétition à signer sur http://franceressaisistoi.wesign.it/fr "C’ est pour qui la banane ? C’est pour la guenon". C’est par ces mots qu’une fillette de 12 ans a brandi il y a quelques jours à Angers une peau de banane à l’endroit de Christiane Taubira. Après la comparaison simiesque dont notre Ministre de la Justice fut la cible quelques jours plus tôt par une candidate du Front national, ce sont des mots qui ne peuvent être tenus pour des "dérapages" comme la presse les qualifie avec une pudeur de violette. Ils sont tout au contraire le signe qu’une gangrène purulente est en train, sous nos yeux, d’infecter le pacte républicain. Le mal semble tellement avancé que ce sont donc des parents qui, le temps d’une manifestation, montrent avec fierté à quel point leur fille a été élevée dans la haine. Le mal semble tellement avancé que c’est avec stupéfaction que nous constatâmes la quasi-absence de réactions face à des propos aussi violents qu’intolérables. Le mal semble tellement avancé que toutes les excuses sont trouvées aux expressions de racisme tandis que la lutte contre ce fléau est disséquée, vilipendée, critiquée, moquée. En dépit – ou en raison – de ce contexte, nous tenons à réaffirmer les valeurs de notre République, les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. Nous tenons également à réaffirmer notre attachement à ce que notre pays, ses habitants et son histoire ne soient pas insultés ainsi quotidiennement par des dealers de haine. Car ces propos sont autant d’insultes aux anciens combattants de toutes origines qui se sont battus pour que nous puissions vivre ensemble face à l’obscurantisme. Autant d’insultes aux grands Hommes qui ont contribué à la richesse et au rayonnement de la France. Il n’est qu’à penser, pour n’en citer que quelques-uns, à Alexandre Dumas, Raymond Kopa, Marie Curie, Yves Montand, Aimé Césaire, Samuel Beckett, Joséphine Baker, Léon Blum, Félix Eboué, Gaston Monnerville et plus récemment à Georges Charpak, Haroun Tazieff, Yannick Noah, Charles Aznavour, Omar Sy, Jacques Martial ou Zinedine Zidane. Noirs, Arabes, Juifs, étrangers ou fils d’immigrés : ils sont tous une partie constituante de la Nation. Une Nation dans laquelle il devrait pouvoir être affirmé comme la dernière des banalités que "nous sommes tous la France". Cet appel est un appel républicain, car loin des querelles partisanes, chaque personne, soucieuse de la beauté et de l’avenir de notre pays, doit dire que le racisme, la xénophobie, le harcèlement et plus généralement la haine de l’Autre sont des fléaux qui mettent à mal notre socle commun. C'est donc le devoir de chaque citoyen de participer à un sursaut afin d’arrêter de trouver chez l'Autre la justification de nos fantasmes mauvais et de nos maux du moment. Signataires de cet appel, c’est par amour de notre pays que nous affirmons les positions suivantes : Nous refusons cette société qui se replie sur elle même ! Nous refusons la normalisation de la parole raciste ! Nous refusons l'instrumentalisation de nos valeurs à des fins politiques ! Nous demandons que toutes formes de racisme soient fortement condamnées ! Nous demandons que la haine ne mutile plus le corps de la liberté, l'âme de l'égalité et le cœur de la fraternité. Au nom de nos valeurs, c’est au contraire dans l’union des citoyens que nous devons construire notre pays, préparer son avenir et retrouver la fierté d’une Nation qui ne saurait se nicher dans les ratiocinations, pas davantage que dans la glorification des mauvaises passions. Lettre d’un élu à la France qu’on aime par Steevy Gustave (adjoint au maire de Brétigny-sur-Orge) soutenu par: Jeanne Moreau, Nolwenn Leroy, Hugues Aufray, Durpaire François , Kamel Ouali, Jacob Desvarieux, Jane birkin, Tavernier Nils, Serge Moati, Akhenaton, Anne sophie Cayet, Boujenah Michel, Dominique Sopo, Pierre Henry, Josiane Balasko, Frangione Aisha, Paul Amar, Jonathan Hayoun, Sonia Roland, Mokobé, Abd Al Malik, Youssoupha, Mélanie Page, Pierre Henry, Hadadi kaddour (hk), Aline Le Bail-Kremer, Bernie Bonvoisin, Le Bolloch Yvan, Chouraqui Élie, Firmine Richard, Stéphanie Loire, Stephanie Murat, Roland Courbis, Annabelle Milot, Cécile de Ménibus, Djamel Bensalah, Isabelle Sulpicy, Caroline Diamant, Elsa Fayer, Gilles Camouilly, Doudou Masta, Bernard Montiel, Malik Zidi, Ophelie Winter, Julie Bargeton, Eldiablo, Eglantine Emeyè, Jean Benguigui, Maouene Khaled, Gérald Dahan, Darwin Phil, José da Silva, Lionel Abelanski, Thierry Gustave, Anne Gaëlle Ricio, Magloire Delcros Varaud, Céline Balitran, Arno Santa Maria, Ramin Ayden, Laam, Serge Kalfon, Claude Leroy, Marianne James, Cartouch, Éric Antoine, Jordan Lazaro G, Katia Doris, Maia k, Pierre Marto, Yves El Baze, Dominique Coubs, Mahor Chiche, Olivier Lamontagne, Slimane Tirera, Abdoulaye Bathily,Salomone Bruno, Jerome Degey, Grace Young, Lucien Jean Baptiste, Bruce Ykanji, Mathilda May, Audrey Chauveau, Arnaud Gidoin, Lou Doillon, Charlotte Gainsbourg, Grand Corps Malade, Claudy Siar, Fodé Sylla, Philippe Lafontaine, Alexia Laroche-Joubert, JeanClaude Petit, Idit Tebula, Jean-Michel Noirey INTER-PEUPLES n°222 Décembre 2013 19 Nous avons aimé La fissure Comme elle est longue la fissure qui transperce nos océans et que des milliards de blessures ne font que creuser plus avant et si profonde est la fissure où les pleurs de millions d’enfants se noient au fond du grand murmure d’un coup de gomme évidemment car les aveugles de l’histoire le crayon gras entre les dents croient se jouer de nos mémoires le temps effacera le temps mais au fil de la balançoire le contrepoids se fait pesant on va s’le prendre en pleine poire en pleine gueule plein dans les dents et le balai de la sorcière se mue en fourche de Satan planté en plein cœur du cratère dard étendard de l’Occident Claude Rouge in Fissures (2003), recueil de textes et chansons Inter-Peuples - Publication du Centre d’Information Inter-Peuples - Maison des Associations - 6, rue Berthe de Boissieux 38000 GRENOBLE - Tel/Fax : 04.76.87.59.79 - Courriel : [email protected] - Site Internet : http://www.ciip.fr BULLETIN D’ABONNEMENT A NOTRE JOURNAL « Inter-Peuples » Renvoyer ce bulletin au CIIP, Maison des Associations, 6 rue Berthe de Boissieux, 38000 GRENOBLE NOM Prénom : ........................................................................................................................................... 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