L`imposture comme posture Sayed Kashua chroniqueur et romancier

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L`imposture comme posture Sayed Kashua chroniqueur et romancier
http://www.interferenceslitteraires.be
ISSN : 2031 - 2790
Galia Yanoshevsky
L’imposture comme posture
Sayed Kashua chroniqueur et romancier
Résumé
La posture complexe et contradictoire de Sayed Kashua, écrivain arabe d’expression hébraïque, relève du travail intriqué de son écriture romanesque et journalistique. Dans ses romans et dans sa chronique il met en scène les postures qui lui sont
octroyées par le public et par la critique, tantôt les assumant, tantôt les critiquant. Le
regard ironique qu’il porte sur la manière de fabriquer une réputation littéraire devient alors partie intégrante de sa posture multiple – écrivain minoritaire, journaliste
avide de reconnaissance littéraire, célébrité narcissique, le « toutou » des Israéliens et
écrivain politiquement engagé. L’objectif de cet article consiste à montrer comment
est tissée cette posture, comment les postures de production et de réception qui se
contredisent finissent par être récupérées par une ironie qui s’emporte elle-même, en
somme une im-posture.
Abstract
Sayed Kashua is an Arab Israeli columnist and a novelist publishing in Hebrew. His literary reputation (in French - “posture”) is produced through both
his novelistic and journalistic writing, where he stages the public’s and the critics’
view of his persona – as author of minor literature, journalist keen on literary success, fame craver, narcissistic personality, “brown nose” and a politically involved
author. The ironic way in which he handles the making of his literary reputation,
by accepting and deconstructing these often contradictory postures becomes an
integral part of his multifaceted posture. The aim of this paper is thus to analyze
the intricate ways in which such a literary reputation is produced, developed, and
accepted yet simultaneously rejected, only to become part of Kashua’s posture
d’écrivain.
Pour citer cet article :
Galia Yanoshevsky, « L’imposture comme posture : Sayed Kashua chroniqueur et
romancier », dans Interférences littéraires/Literaire interferenties, nouvelle série, n° 6,
« Postures journalistiques et littéraires », s. dir. Laurence van Nuijs, mai 2011, pp. 151168.
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Interférences littéraires/Literaire interferenties, n° 6, mai 2011
L’imposture comme posture :
Sayed Kashua chroniqueur et romancier1
Je regarde autour de moi ; et je prends mes
positions, ou je m’amuse des positions que
je vois prendre aux autres. Je suis excellent
pantomime ; comme vous en allez juger.
Denis Diderot, Le Neveu de Rameau
Je veux moi aussi qu’on parle de moi dans
le journal du sport, dans le people, dans les
nouvelles
Qu’il y ait des rumeurs, des noms, des mensonges, des scandales et des situations embarrassantes
Moi aussi je voudrais écrire un roman autobiographique édifiant et exhibitionniste
Me chercher et me retrouver, dire moi, c’est
moi, c’est moi
Yehuda Poliker & Yaakov Gilad, Je veux moi aussi
Introduction
Écrivain d’origine arabe2 mais d’expression hébraïque, journaliste, chroniqueur
et romancier, Sayed Kashua représente un exemple limite de posture littéraire par
la combinaison et l’interaction problématique des différentes formes d’écriture qu’il
pratique. En l’occurrence, son identité particulière de journaliste et d’écrivain à succès3 est étroitement liée à son statut d’Israélien arabe qui évoque volontiers ses problèmes identitaires (de religion musulmane, il est de culture israélienne juive aussi
bien qu’arabe) – un statut qui lui est en partie imposé de l’extérieur, par le regard que
le public et les critiques portent sur son travail. Sa réussite dans la société juive en
1. Je voudrais remercier Dorit Zimbalist, de m’avoir prêté un exemplaire de son film, Yaakov
Bitton, qui m’a ouvert les archives de Ha’aretz, Jean Khalfa, pour sa relecture et David Martens pour
ses commentaires judicieux.
2. Né à Tira, village arabe en Israël, en 1975.
3. Kashua est l’auteur de trois romans, dont deux ont à ce jour été traduits en français : Les
Arabes dansent aussi (2002), trad. de l’hébreu par Katherine Werchowski, Paris, Belfond « 10/18 »,
2003 ; Et il y eut un matin (2004), trad. de l’hébreu par Sylvie Cohen & Edna Degon, Paris, Éditions de l’Olivier, 2006 ; Sayed Kashua, Guf Sheni Yahid [Deuxième personne du singulier], Keter,
Jérusalem, 2010. Il est également l’un des chroniqueurs du supplément du weekend de Haaretz, le
scénariste d’une série télévisée à grand succès (Avoda arvit [« Travail Arabe »]), 2009), le protagoniste
d’un documentaire (Dorit Zimbalist, Sayed Kashua: Forever Scared, Production : Barak Heiman &
Dorit Zimbalist, Israël, 2009, 52 minutes) et le lauréat du prix du premier ministre pour la littérature
hébraïque en 2005. Il a en outre été sélectionné en 2011 pour le prix Sapir de littérature hébraïque
(l’équivalent du Goncourt).
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L’imposture comme posture : Sayed Kashua chroniqueur et romancier
tant qu’Arabe l’a conduit à être perçu de façon relativement défavorable par certains
Arabes comme par certains Israéliens, de sorte que la position peu confortable qui
est la sienne dans le champ littéraire israélien est devenue un objet de son écriture et
l’objet d’une ironie à travers laquelle l’auteur joue (et se joue) des attentes des publics
qui l’entourent.
Pour les études théoriques de littérature qui s’interrogent sur la posture ou le
rôle que joue la personne de l’écrivain dans son positionnement dans le champ littéraire4, ce que Rodden appelle, « la politique de fabrication d’une réputation littéraire »5, le
cas de Kashua est particulièrement intéressant. Non seulement son écriture se trouve
investie d’un conflit identitaire personnel, mais les liens entre cette identité, son travail
de journaliste et sa personne publique sont devenus le moteur de son écriture et conditionnent ainsi la position qu’il occupe dans le champ littéraire. Nombre de protagonistes de ses romans souffrent du même conflit identitaire et possèdent un parcours
de vie similaire au sien6. De même, son écriture journalistique se nourrit de sa persona
médiatique mise en scène de façon littéraire par le biais de divers personnages et fait
se côtoyer des personnages fictifs comme des personnages inspirés de membres de
son entourage professionnel et intime7. Dans le langage de Maingueneau, on peut dire
qu’inscripteur, auteur et personne8 se téléscopent chez Kashua.
La complexité de la posture de Kashua se présente comme un feuilletage de
de paramètres identitaires qui s’entredéterminent et se répondent de façon à nécessiter une renégociation constante. La posture du déchirement de l’identité, que
l’écrivain adopte si fréquemment, va de pair chez Kashua avec celle de l’écrivain à
succès. Ces deux images combinées en engendrent une troisième, qui consiste pour
l’auteur à manifester ironiquement la contradiction des deux premières. C’est ainsi
que Kashua cherche à se faire respecter comme un écrivain en raison de la qualité de
son écriture et non en raison du caractère problématique de son identité. À travers
les dispositifs d’écriture qu’il met en place, et par lesquels il ne cesse de renégocier
son image publique d’auteur, l’écrivain paraît tendre vers une remise en cause de sa
réputation qui focalise l’attention du public sur des paramètres que l’auteur aspire
manifestement à voir minorés dans l’appréhension de ses textes.
Dans le cadre de cet article je tâcherai de montrer comment cette identité
multiple est tissée et comment les postures de production et de réception9 contra4. Voir Alain Viala, « Éléments de sociopoétique », dans Alain Viala & Georges Molinié,
Approches de la réception, sociopoétique et sémiostylistique de Le Clézio, Paris, P.U.F., « Perspectives littéraires », 1993, pp. 139-220 ; Jérôme Meizoz, Postures littéraires, Genève, Slatkine Érudition, 2007 et
Id., La Fabrique des singularités. Postures II, Genève, Slatkine Érudition, 2011.
5. John rodden, The Politics of Literary Reputation : The Claiming and Making of “St. George” Orwell (1989), New York, Oxford University Press, 2001.
6. C’est pourquoi son écriture littéraire est considérée comme « semi autobiographique » par
la critique (voir, par exemple, Neri Livne, « L’Arabe errant », dans Haaretz, 6 janvier 2004).
7. Même si ses chroniques journalistiques ne se présentent pas officiellement comme des
fictions, elles sont néanmoins considérées comme des nouvelles par certains critiques, tel Gil
Hochberg, « Sayed Kashua and Minority Speech-Acts », dans Comparative Littérature, nº 62, vol.
1, 2010, pp. 68-88.
8. Selon Maingueneau, il convient de distinguer entre trois instances : « la personne » se
réfère à l’individu doté d’un état-civil, d’une vie privée, « l’écrivain » désigne l’acteur qui définit une
trajectoire dans l’institution littéraire et « l’inscripteur » est l’énonciateur du texte (voir Dominique
Maingueneau, Le Discours littéraire. Paratopie et scène d’énonciation, Paris, Armand Colin, 2004, « U.
Lettres », pp. 107-108).
9. Par « postures de production » j’entends les postures assumées par Kashua. Par « postures
de réception », je me réfère à celles produites par la critique.
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dictoires de l’auteur sont récupérées et retravaillées à travers une écriture à la fois
romanesque et littéraire marquée par l’ironie.
1. La différence comme identité
Comme le déclare un critique littéraire lors d’une conférence à l’Université de
Haïfa en 200210, et comme le rappelle l’auteur lui-même, l’identité de Kashua sera
toujours discutée avant même que ne soient abordées son esthétique ou la qualité
de son écriture. C’est pourquoi toute discussion de l’identité littéraire de Kashua
doit immanquablement prendre en considération l’impact de l’état civil et du statut
politique particuliers de l’auteur. Kashua est en effet un Israélien arabe11. Son statut lui confère certains privilèges (droits sociaux, droit de vote, possibilité de faire
des études dans les lycées/universités israéliens, plus grande facilité de passage aux
barrières) dont ne jouissent pas les Arabes dépourvus de pièce d’identité émanant
de l’État juif. Cette double appartenance, d’Arabe musulman et de citoyen israélien,
détermine une complexion identitaire spécifique, qui nourrit son écriture et le positionnement d’écrivain qui s’y élabore.
Ainsi, le déménagement de Kashua, initialement habitant des quartiers juifs
et arabes de Jérusalem, à son village natal, Tira, constitue-t-il la source d’inspiration
directe de son deuxième roman, Et il y eut un matin (2004). Raconté à la première
personne par un journaliste rentré dans son village natal, le récit adopte la forme
d’une chronique des jours pendant lesquels le village devient une zone militaire
fermée. La personne de Kashua partage cette histoire avec les spectateurs du documentaire que Dorit Zimbalist lui a consacré en 2009. Le deuxième tiers du documentaire suit en effet le déménagement que Kashua entreprend dans le but d’écrire
son deuxième roman, et raconte les conflits suscités par son installation dans ce
nouveau lieu de résidence. Comme Kashua le signale dans ce même documentaire,
pour lui, le village reste, malgré tout, la source principale de son écriture, toute
pierre y ayant une histoire12.
À l’instar de ses romans, la chronique de Kashua pour le journal Haaretz
trouve sa source dans sa vie quotidienne et dans les « aventures » de sa famille
dans les quartiers juifs de Jérusalem. Contrairement à la quasi-totalité des romans
caractérisés par un ton narratif sérieux, la chronique est imprégnée d’ironie. Kashua
raconte ainsi dans une de ses chroniques avec un pathos ironique le fait qu’à la faveur
de son déménagement dans un quartier juif de Jérusalem, il décide d’abandonner
son ancienne habitude de « faire des barbecues » (en hébreu : « mangal ») dans le
jardin, afin de ne pas trop gêner les voisins par son identité orientale13. Or, il s’avère
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Dorit Zimbalist, op. cit., min. 01:30.
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11. Le terme « Israéliens arabes » désigne le statut juridique des détenteurs arabes de la pièce
d’identité israélienne, qui sont des Arabes vivant à l’intérieur de la ligne verte (Frontière d’Israël avec
les pays arabes jusqu’en 1967). Ceux-ci constituent environ 20% de la population de l’État d’Israël.
Ils sont différenciés des Arabes d’origine palestinienne qui habitent dans les territoires occupés par
Israël depuis la guerre de 1967. Ceux-ci – les gazawiya (habitants de Gaza) et les dafawiya (habitants
de la Cisjordanie) –, font l’objet, comme l’explique Kashua lui-même, d’une certaine mésestime de
la part de ceux qui ont la nationalité israélienne.
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Dorit Zimbalist, op. cit.
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13. Sayed Kashua, « La Nakba du Kebab », dans Haaretz, 1er mai 2009 – toutes les traductions des articles du journal sont les miennes. Faire du « mangal » (mot d’origine arabe, employé en
hébreu) dans la société israélienne est souvent associé avec une certaine tradition orientale, arabe,
parfois considérée comme vulgaire.
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L’imposture comme posture : Sayed Kashua chroniqueur et romancier
qu’exceptionnellement, le jour de l’indépendance de l’État juif, tous les voisins se
mettent à faire des grillades. Kashua met alors en scène une situation déchirante au
cours de laquelle il se voit contraint de choisir entre le désir de sa femme de manger
de la bonne viande grillée et sa volonté de respecter le mépris qu’éprouvent traditionnellement les Arabes pour ce jour d’indépendance en commémorant le jour de
la Nakba14 :
J’ai regardé à travers la fenêtre et j’ai vu encore un voisin, puis un autre, portant des sacs de viande, des sacs de charbon, et des barbecues jetables […].
Que faire ? Devais-je fêter leur fête afin de devenir un « mangaliste » légitime ?
Devais-je chanter le « Tikva » [l’hymne nationale de l’État juif – G.Y.] afin de
satisfaire cette joie pyromane ? Le jour de l’indépendance s’est approché et je
ne pouvais plus garder le secret. Je devais raconter la vérité à ma femme […].
« Que faire ? » lui ai-je demandé […]. Elle a pleuré fortement et j’ai essayé de
la réconforter, j’ai pris son corps secoué de sanglots entre mes bras. « Que
voulons-nous après tout ? » Elle pleurait, « manger des côtelettes grillées, être
des êtres humains ».15
Le ton tragicomique du passage ne cache par pour autant le symbolisme des
grillades, qui renvoie au conflit identitaire du citoyen israélien arabe déchiré entre
sa volonté de s’intégrer à la société israélienne et son désir de rester fidèle à ses
aspirations nationales. L’inscripteur est en fait un concentré caricatural de Kashua
en tant que personne : un journaliste à l’humour tranchant, maître de l’autodérision,
qui rapporte des scènes de sa vie privée d’écrivain arabe à l’intention de ses lecteurs
juifs de Haaretz. Ainsi, des évènements de la vie de Kashua deviennent l’objet des
ses chroniques, mais ils sont présentés de façon si condensée, qu’il se produit un
effet de caricature de l’inscripteur (c’est-à-dire, en l’occurrence, du narrateur de la
chronique).
La mise en scène de ces événements, qui participent de sa biographie mais
s’inscrivent aussi dans un contexte de conflit national, détermine de façon particulière
la réception de Kashua en tant que écrivain, c’est-à-dire la configuration de sa « fonction-auteur » dans le champ littéraire israélo-palestinien16. En raison de la posture
auctoriale qu’il affiche dans ses différents écrits, et notamment de la part d’autodérision qu’elle contient, Kashua est en effet perçu comme un écrivain désireux de
plaire au lectorat juif, un public ayant un sens aigu de l’autocritique et de la dérision.
Une telle stratégie posturale vise, ce faisant, à l’instauration d’un effet de complicité
qui contribue à expliquer pourquoi l’auteur a fait de l’autodérision, autre miroir
tendu à son lectorat, une marque décisive de son style d’écrivain arabe qui a choisit
l’hébreu pour langue d’écriture.
2. L’usage de l’hébreu et la posture d’écrivain mineur
L’usage de l’hébreu chez Kashua est avant tout une contrainte issue de son
éducation : il ne peut en effet écrire ni en arabe littéraire, dont il n’a pas la maîtrise
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Le jour de la Nakba (Yawm an-Nakbah), littéralement « le jour de la catastrophe », est une
journée annuelle de commémoration du peuple palestinien. Fêté le lendemain de la fête de l’indépendance de l’État d’Israël, il commémore l’expulsion et la fuite des Palestiniens de leurs villages et
villes face à l’avancée de l’armée israélienne, et la perte de leurs propriétés.
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Sayed Kashua, « Le Nakba du Kebab », op. cit.
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La terminologie est empruntée à Dominique Maingueneau (op. cit., pp. 106-109).
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car il a été formé par le système éducatif juif17, ni en arabe palestinien vernaculaire
(le marché des livres dans ce dialecte est particulièrement restreint, sans compter
qu’il souffre d’un manque d’éditeurs)18. Or, l’usage de l’hébreu par Kashua est perçu
par certains critiques comme une stratégie destinée à contribuer au positionnement
de l’auteur dans le champ littéraire hébreux. Elkad-Lehman considère ainsi que
ce choix témoigne d’une volonté de reconnaissance à la fois locale et mondiale :
selon une stratégie fréquemment observée dans le cadre des études postcoloniales,
Kashua profiterait ainsi du marché israélien en même temps que de la mobilité – et
par conséquent du retentissement international – de l’hébreu comme langue traduite19.
Outre la volonté de réussite économique ou littéraire, l’usage de l’hébreu,
langue de la majorité, par un écrivain minoritaire, revêt d’autres enjeux. L’on ne
peut en effet prendre en considération le choix d’une langue indépendamment des
paramètres culturels que celle-ci implique. Dans les termes de Viala20, on peut donc
considérer qu’en écrivant dans la langue de la majorité, Kashua élabore une posture
fondée sur le statut d’écrivain d’une littérature mineure21. Sa production répond
effectivement aux critères posés par Deleuze et Guattari : dans la mesure où chaque
affaire individuelle se trouve immédiatement branchée sur le politique, et grossie au
microscope de l’écriture de soi, tout se présente en effet chez lui comme empreint
de politique (même s’il lui arrive de le nier)22. Ainsi l’attitude de Kashua à l’égard
des membres de sa famille symbolise différents aspects de la société arabe et de sa
rencontre avec la société israélienne. Dans sa chronique, l’auteur joue par exemple
le machiste avec sa femme, confirmant par là de manière ironique le stéréotype
concernant les hommes dans les sociétés patriarcales. Dans Les Arabes dansent aussi,
le narrateur fait passer son père, qui a abandonné toute activité politique durant
sa vie d’adulte alors qu’il était auparavant un militant communiste, pour un lâche.
Ou encore, dans le même roman, la grand-mère du narrateur représente l’ancienne
génération des Arabes qui ont subi l’occupation à l’époque de la fondation de l’État
juif. L’ensemble des aspects de la vie individuelle y prend donc une valeur nécessairement collective : alors que Kashua décrit sa propre expérience, celle-ci semble représentative de celle des Israéliens arabes. Or, l’on pourrait penser que sa démarche
ne correspond pas véritablement à ce qui est théorisé chez Deleuze et Guattari :
ses protagonistes sont des individualistes qui obtiennent un succès personnel aux
dépens de la création d’une communauté. Leurs aspirations nationales (s’ils en ont)
17. ���������������������������������������������������������
Il lit les auteurs arabes en traduction hébraïque (Neri Livne, « L’Arabe errant », op. cit.)
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18. ������
Miri Eliav-Feldon, The Press Revolution, Tel-Aviv, Ministry of Defense Press, 2000, cité
chez Ilana Elkad-Lehman, « A suitcase and a Fence : On “Dancing Arabs” and “Let it be light”
by Sayed Kashua », dans A Reading of Works by Five Authors of Current Literature, Jérusalem, Carmel,
2008 (hébr.), pp. 119–154.
19. Ibid., p. 130.
20. ��������������������������������������������
Viala
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décrit la façon dont l’auteur au XVIIe siècle choisit nombre de postures existantes
qui s’affichent dans son comportement social (Alain Viala, Naissance de l’écrivain, Paris, Minuit, « Le
Sens commun », 1985).
21. ������������������������������������������������������������
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Il s’agit du concept tel qu’il a été développé par Gilles deleuze et Félix guattari (voir
« Qu’est-ce qu’une littérature mineure ? », dans Kafka, Paris, Minuit, « Critique », 1975, pp. 29-50).
Il est repris dans divers articles relatifs à l’œuvre de Kashua (voir, par exemple, Ilana elkad-lehman,
art. cit. ; Gil Hochberg, « Sayed Kashua and Minority Speech-Acts », art. cit. ; Michal tannenbaum,
« The Narrative of Language Choice : Writers from Ethnolinguistic Minorities », dans The Canadian
Modern Language Review/La Revue canadienne des langues vivantes, n° 60, vol. 1, septembre 2003, pp.
7-26.
22. Gilles Deleuze et Félix guattari, op. cit., p. 30.
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L’imposture comme posture : Sayed Kashua chroniqueur et romancier
se dissipent dès que se présente la moindre possibilité de réussite dans la société
israélienne.
Mais au-delà de toute considération pratique, stratégique ou politique, le
choix de l’hébreu pour Kashua est subjectif et émotif, comme le révèle l’écrivain
lui-même : « je suis tombé amoureux de l’hébreu, et de même, lorsque je suis tombé
amoureux pour la première fois, c’était en hébreu »23. Il présente ainsi l’hébreu est
comme sa langue adoptive, sa seconde nature, faisant partie de son identité personnelle aussi bien que professionnelle autant voire davantage que son identité arabe24.
Dans une chronique rendant compte d’une conférence donnée au sein du département des études moyen-orientales de Cambridge, où il est invité à s’exprimer à titre
de spécialiste, Kashua revendique l’hébreu comme un élément constitutif de son
identité culturelle, alors qu’il souligne que l’identité arabe lui est imposée de l’extérieur, par son état civil. Dans le passage suivant d’une de ces chroniques, Kashua
évoque les considérations que lui inspire la lecture d’un ouvrage intitulé Language
Choice and Perception Among Palestinians and Jews in Israel, dont il emprunte le titre pour
sa communication et qu’il prétend avoir consulté en raison du fait de n’avoir rien à
dire au sujet des rapports entre Juifs et Arabes en Israël :
Je ne sais pas ce que j’ai appris de ce texte, mais finalement c’est une affaire de
perception. Si je comprends bien ce que j’ai lu, ma situation est très mauvaise. J’ai
appris l’importance de la langue dans la construction de la nation, la définition
de l’identité, le fait d’attiser le nationalisme. J’ai compris qu’il ne fallait pas séparer l’hébreu du Judaïsme, du Sionisme et du titre de possession. À propos de
l’arabe j’ai appris que se tenir à cette langue est une réaction contre-culturelle,
nationale, [que] l[a langue] arabe est un outil de préservation d’identité, qui
empêche l’assimilation. J’ai appris que je ne suis pas uniquement un auteur de
petits récits de vie, mais que je suis en plein processus d’israélisation distordue,
un processus voué à l’échec. J’ai compris que je renonce, que je me justifie, que
je me rends méprisable, que [je suis] un esclave qui sera toujours une espèce de
parasite, une espèce de mendiant […]. J’ai compris que jamais je ne pourrais
devenir un locataire permanent, pleinement accepté de l’hébreu.25
C’est donc par le biais d’études universitaires que le narrateur de la chronique prend
connaissance de son identité arabe imposée, comme de l’impossibilité d’intégrer la
culture juive par l’usage de l’hébreu. Le passage évoque avec ironie une situation
que la pratique d’écriture même de Kashua contredit. Bien que la narrateur prétende être aliéné de la culture arabe et que le livre évoqué soit pessimiste quant à
la possibilité d’intégration du minoritaire par l’usage de la langue majoritaire, c’est
tout le contraire qui s’observe chez Kashua le journaliste et la personne publique :
non seulement n’abandonne-t-il pas la culture arabe, mais il cherche – tant par ses
romans que par ses chroniques – à faire le lien entre sa culture d’origine et celle de
la majorité.
Par ailleurs, Kashua publie depuis des années dans un hébreu parfait une
chronique qui vise un public israélien juif. Alors que le livre qu’il cite dans ce passage condamne toute possibilité d’intégration positive par l’adoption de la langue
de l’autre, l’expérience de Kashua et sa chronique elle-même indiquent le contraire.
23. Dorit Zimbalist, op. cit., min. 3:00.
24. ��������������������������������������������������������������������������������������������
Hochberg
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affirme à cet égard qu’en se servant de cette langue, l’écrivain entend briser la
liaison automatique entre langue et civilisation (voir Gil Hochberg, art. cit.).
25. Sayed Kashua, « Ambassadeur du malaise », dans Haaretz, 19 juin 2009.
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Galia Yanoshevsky
Ainsi, contrairement à ce qu’il « comprend » ironiquement à la fin du passage cité,
il – la personne Kashua – devient un locataire permanent de l’hébreu, au point que
l’on a pu parler de « Kashuisme » pour désigner un hébreu non seulement adopté,
mais aussi, pour ainsi dire, idiosyncratisé par Kashua. Comme le montre Yair Adiel,
Kashua réinvente son propre hébreu tout en instillant des touches d’hébreu « arabisé » dans ses textes26. La liaison entre langue et culture est donc fragmentée chez
Kashua lorsqu’il utilise l’hébreu comme langue d’expression écrite, en faisant de
l’hébreu une partie intégrante de sa culture.
De fait, son identité littéraire telle qu’elle est « relayée par les médias qui la
donnent à lire au public »27 est étroitement liée à l’usage de l’hébreu et de l’adresse
au public juif que cet usage suppose en première instance. La critique qu’il dresse
des sociétés israélienne juive et palestinienne28 lui a pourtant valu des reproches en
provenance des deux publics, le fait d’écrire en hébreu le faisant paradoxalement
aussi lire par un public arabe29. Ainsi, on lui appose de l’extérieur l’étiquette de
traître : suite à la parution de son premier roman, Les Arabes dansent aussi, la critique
hébraïque annonce que seul un Arabe peut écrire comme un Arabe, que Kashua
est un « arvi mahmad », « le petit toutou des israéliens »30, mais qu’il mord31. Lors
d’une table ronde littéraire, l’écrivain et journaliste arabe israélien, Ala Halihal a
affirmé que le deuxième roman de Kashua, Et il y eut un matin, l’a rendu encore plus
suspect aux yeux des Arabes. Halihal s’adresse ainsi d’abord à l’écrivain en insistant
sur le besoin de « conserver ta culture et ta langue car tu appartiens à la minorité
[faible] »32, pour souligner ensuite, en s’adressant au public, les difficultés rencontrés
par Kashua dans la société arabe :
26. ���������������������������������������������������������������������������������������
À
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titre d’exemple, Kashua introduit le mot « hayafut », comme la chose que tout Arabe
israélien désire. Mais « hayafut » n’existe pas en hébreu. On apprend donc au cours de l’article qu’il
s’agit d’une distorsion qui passe par l’accent arabe du mot « ktav-hithayvut », qui désigne en hébreu
une confirmation des droits sociaux de la part des autorités israéliennes… Or en l’utilisant, Kashua
naturalise le terme et l’introduit donc en hébreu (Yair Adiel, « Sur la poétique et la politique des
approches linguistiques : pour une lecture de la chronique de Sayed Kashua », Théorie et critique (Théoria ve Bikoret), n° 34, printemps, 2009, pp. 15-21).
27. ��������
Jérôme Meizoz, Postures littéraires, op. cit., p. 18.
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28. ��������������������������������������������������������������������������������������������
D’une
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part, il parle ouvertement des stéréotypes des Juifs sur les Arabes et des obstacles
que met l’État juif à l’intégration des Arabes dans le système civil ; d’autre part, il représente la société arabe d’une façon qui est loin d’être favorable, évoquant la délinquance (voir Les Arabes dansent
aussi), le machisme et l’arriération.
29. ������������
Voir Dorit Zimbalist, op. cit., min. 25:00-27:00.
�����������
30. Ce terme désigne les Israéliens arabes jugés trop désireux d’appartenir à la société
israélienne juive, ce qui est perçu comme une traîtrise par les Arabes et vu avec mépris chez les
Israéliens juif. « Arvi Makhmad », le toutou des juifs, est devenu ainsi le nouveau stéréotype de
l’Arabe au sein de la société juive, qui vient remplacer les anciens stéréotypes de l’Arabe perçu un
être romantique et magique, aimable et courageux, une espèce de bon sauvage, puis les stéréotypes plus prédominants de l’Arabe primitif et cruel qui ambitionne de massacrer les Juifs (Oz
Almog, The Sabra – A Profile, Tel-Aviv, Am-Oved, 1997, pp. 289-296, hébr.), et une représentation des Palestiniens dans la presse juive comme des citoyens de second rang qui doivent accepter la dominance juive, toute critique de leur part étant considérée comme un acte d’hostilité à
l’égard de l’existence de l’État juif (Daniel Bar-Tal & Yona Teichman, Stereotypes and Prejudice
in Conflict. Representations of Arabs in Israeli Jewish Society, Cambridge, Cambridge University Press,
2005, p. 151). Le « petit toutou » des Israéliens est quelqu’un qui adopte la culture juive, mais sans
se montrer trop critique à son sujet (Itamar Inbart et Gilad Grossman, « Dr. Jemal, Directeur
du département des sciences politiques à l’université de Tel-Aviv : Je suis un Arabe mais pas une
cinquième colonne », dans Maariv NRG, 24 septembre 2006. [En ligne], URL : http://www.nrg.
co.il/online/1/ART1/483/012.html).
31.��������
�������
Dorit Zimbalist, op. cit., min. 8:00 ; Moran Sharir « Travail Arabe : quand la Nakba
envahit notre salon », 12 septembre 2010 (en hébr.). [En ligne], URL : http://www.mouse.co.il/
CM.television_articles_item,790,209,54525,.aspx
32. �������
Dorit Zimbalist, op. cit., min. 25:00–27:00.
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157
L’imposture comme posture : Sayed Kashua chroniqueur et romancier
Kashua a choisit d’écrire en hébreu et encore, il décrit des mauvais Palestiniens,
ceux qui profitent d’autres Palestiniens, tels que des criminels et des voleurs.
C’est ce qui explique pourquoi c’est tellement difficile pour Sayed aujourd’hui.
Dans la société arabe on ressent de la haine pour lui, dans la rue aussi bien que
dans les salons littéraires.33
Si les Arabes semblent considérer que la vie et l’œuvre de Kashua relèvent de la
traîtrise, et apparaissent comme une renonciation de soi face au « peuple israélien
conquérant », Kashua refuse pour sa part d’endosser ce rôle de traître et présente
le choix de l’hébreu comme la résultante d’une coïncidence (c’est par le biais ce
cette langue qu’il a découvert la littérature) et d’une contrainte liée à sa condition
d’Israélien arabe (ne maîtrisant pas l’arabe littéraire, il utilise l’hébreu). Aussi récuset-il toute généralisation des problèmes identitaires qu’il évoque : « je ne le veux pas.
Cela me fait mal au cœur que chez moi [chez les Arabes] on ne comprenne pas
cela ; à l’endroit qui m’importe le plus, je suis condamné »34. Ayant adopté l’hébreu
comme langue d’écriture, Kashua se trouve ainsi conduit à rejeter la posture d’écrivain mineur qui lui est imposée par sa langue d’écriture et ce qu’elle implique nécessairement sur le plan d’un positionnement au sein d’un champ culturel traversé par
un conflit à la fois politique et identitaire.
3. L’imposture de Kashua
Si Kashua exprime (pour une part malgré lui) la voix de la différence, de
l’autre, du minoritaire, il représente aussi la voix de celui qui désire s’assimiler à
la majorité. Cette dimension posturale résulte d’un processus complexe d’identification qui passe par l’« imposture ». Nous ne désgignons pas par là la dimension
autofictionnelle des écrits de Kashua (au sens que donne à ce terme Doubrovsky35),
ni ce que l’on pourrait appeler une sorte de « fraude identitaire », qui consisterait en
l’invention par l’auteur d’une identité fictive au nom de laquelle celui-ci écrirait36. Il
s’agit plutôt de la manière dont Kashua fabrique, à travers ses romans et ses chroniques, la persona littéraire et journalistique d’un Arabe qui se dépeint constamment
en Juif, un spécialiste de l’art d’endosser une fausse identité – tant et si bien que
même les Arabes le prennent pour un Juif – mais dont la « vraie identité » est susceptible d’être révélée à tout moment37.
Cette mise en scène de soi particulière traverse l’ensemble de l’oeuvre romanesque de Kashua comme ses chroniques dans le journal Haaretz, où le thème de
la mascarade occupe une position principale. Ce thème prend la forme d’un jeu
complexe de dissimulation et d’exhibition de l’identité arabe. D’un roman à l’autre,
une progression paraît perceptible dans la manière dont Kashua mobilise son identité arabe dans ses textes. Les protagonistes/ narrateurs de ses romans passent ainsi
33. �Ibid.
34. �Ibid.
35. Le journaliste Neri Livne les traite de « semi autobiographiques » (Neri Livne, « L’arabe
errant », art. cit.)
36. �����������������������������������������������������������������������������������������������
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À titre d’exemple l’on peut citer un acte littéraire devenu désormais un genre en Australie,
et qui consiste à se faire passer pour un membre de la minorité aborigène afin de parler « du dedans » de
cette expérience identitaire (voir à ce sujet Maggie Nolan et Carrie Dawson, « Who’s Who ? Hoaxes,
Imposture and Identity Crises in Australian Literature », dans Australian Literary Studies, nº 21, vol.
4, 2001, pp. 1-177).
37. �����
Gil Hochberg, « Sayed Kashua and Minority Speech-Acts », art. cit., p. 76.
158
Galia Yanoshevsky
progressivement de la crainte d’être découverts à la maîtrise perfectionnée du mécanisme de déguisement. Ainsi, le passage suivant du premier roman de Kashua, Les
Arabes dansent aussi, décrit le désarroi du narrateur lorsque celui-ci se fait arrêter à
l’entrée de l’aéroport un jour qu’il rentre en bus du pensionnat à Jérusalem dans
lequel il séjournait38 :
Les explications de Papa ne mentionnaient pas la station Ben-Gourion […].
Lorsque l’autobus s’arrêta, j’étais persuadé que nous étions déjà arrivés à Kfar
Saba ; en réalité c’était le barrage installé à l’entrée de l’aéroport. Un soldat
monta dans l’autobus et nous demanda, à Adel et moi, de descendre. Une fois
dehors il réclama nos cartes d’identité. « Nous sommes mineurs », rétorqua
Adel, qui répondit à toutes ses questions : d’où nous venions, où nous allions
et où nous faisions nos études. Le soldat nous fit ouvrir nos sacs, laissant
l’autobus entrer sans nous dans l’aéroport. Il fouilla entre les livres, les draps et
les vêtements et nous ordonna d’attendre jusqu’à ce que le bus nous reprenne
à la sortie de l’aéroport.
Je décidai que plus jamais je ne monterais dans un autobus. Je ne supportais
pas d’être traité comme n’importe quoi. C’en était trop, j’étais à bout. J’avais
réussi à me contenir devant mes compagnons de chambre, au réfectoire, avec
les lycéens de Polanski, mais là je ne pouvais plus. Je me mis à sangloter, poussant des cris comme un môme, ce qui mit le soldat mal à l’aise. Il m’expliqua
que c’était comme ça pour tout le monde avant de m’apporter un verre d’eau.
« Qu’est-ce qu’il y a ? » s’inquiéta-t-il. Je refusais de boire et je téléphonai à Papa
à la maison. J’avais du mal à parler.
Papa criait : « Calme-toi ! Qu’est-ce qui se passe ? » Il semblait nerveux. « Viens
tout de suite me chercher », hurlai-je afin qu’il comprenne que je ne me sentais
pas capable de revenir tout seul. « Je suis à l’aéroport ».39
Aucune issue ne se présente donc au jeune lycéen qui n’en peut plus devant l’accumulation des situations où il se voit montré du doigt en tant qu’Arabe. En réaction,
il développe, parallèlement à cette peur, un désir de passer pour un Juif :
Je fais plus Israélien que le commun des Israéliens et rien ne me fait plus plaisir
que de l’entendre de la bouche d’un Juif. On me dit souvent : « Vous n’avez
vraiment pas l’air arabe ». Certains prétendent que c’est du racisme, mais pour
moi, c’est un compliment. Comme une victoire. Être Juif : n’est-ce pas ce que
je voulais ? Après beaucoup d’efforts, le résultat est là.40
Ce désir prend la forme d’une mascarade particulière dans le passage suivant. En
attendant sa femme à l’hôpital, il raconte :
Ma femme entre pour sa consultation ; je reste à l’attendre à l’autre bout du
banc. Je sors un livre en hébreu ; j’en ai toujours un avec moi pour faire face à
ce genre de situation ; je me mets à lire. Aujourd’hui, Le Neveu de Wittgenstein,
de Thomas Bernhard. Pas n’importe quoi ! Si un médecin passe dans le couloir,
il ne pourra qu’être épaté. Je ne l’ouvre pas au début, plutôt vers la fin, pour
ne pas donner l’impression de l’avoir à peine commencé. J’ai les yeux rivés
sur mon livre ; pas seulement pour cacher mon identité, surtout pour éviter le
regard des autres. Ce serait le bouquet qu’arrive un type en chemise et en blouson avec qui j’ai étudié autrefois, portant un lourd trousseau de clefs, un por38. �������������������������������������������������������������������������������������������������
C’est
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un exemple de petit détail vrai de la vie de Kashua : il a été boursier au lycée des arts
à Jérusalem.
39. ��������
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Sayed Kashua, Les Arabes dansent aussi, op. cit., pp. 112-113.
40. ���Ibid., p. 105.
159
L’imposture comme posture : Sayed Kashua chroniqueur et romancier
table et des cigarettes. Pourvu qu’il n’arrive pas, ne m’embrasse pas ! Je reste
tête baissée ; je tourne de temps en temps une page en croisant les jambes.41
Pouvoir passer pour un Juif, mais pas n’importe quel Juif : un intellectuel. Le narrateur ne veut pas être associé dans ce passage avec une version populaire des Juifs
– les « arsim » [des brutes épaisses] – mais avec les intellectuels. En effet, l’image
de l’Arabe qu’il craint de rencontrer est calquée sur le modèle de l’image de l’« ars »
Juif : les accessoires décrits (trousseau de clefs, un portable et des cigarettes) font
partie de l’arsenal stéréotypé du macho de banlieue au type oriental. Il entend donc
se détacher non seulement de l’identité arabe mais aussi de l’apparence juive arabe.
L’enfance évoquée dans Les Arabes dansent aussi est celle d’un garçon dont le père
veut qu’il excelle scolairement afin qu’il ne fasse pas partie des « abrutis » de son village. Dans son deuxième roman, Et il y eut un matin, Kashua s’attache de plus en plus
à son identité de journaliste afin de remplacer l’image potentielle de voyou arabe par
celle d’un intellectuel qui a percé dans les professions libérales, à l’instar des jeunes
Juifs ayant réussi dans la vie et devenus célèbres. Enfin, dans son troisième roman,
le déguisement qu’induisait la crainte d’être identifié comme Arabe des romans précédants cède la place à une imposture radicale : le jeune protagoniste arabe adopte
l’identité d’un jeune Israélien juif décédé.
4. La posture de célébrité
Alors que les romans de Kashua analysent de façon détaillée (comme c’était
le cas dans le passage cité) la peur de la découverte d’une identité, puis les diveres
solutions de déguisement, les chroniques, elles, présentent une version humoristique de cette imposture. L’imposture de Kashua dans les chroniques consiste à
troquer son identité arabe contre celle de l’Israélien à succès. Elle est secondée par
une volonté contradictoire d’être reconnu en tant que la persona médiatique de «
Kashua », celle d’une célébrité. Contrairement à ce que décrit Tolson42, Kashua ne
cherche pas à afficher son « vrai » soi comme le font les célébrités, lasses de leur
image publique. Au contraire, il entend se dissimuler derrière son succès en tant
que journaliste, statut qui va par exemple le sauver de l’embarras de l’oubli de sa
pièce d’identité. La chronique « L’identité perdue »43 met ainsi en scène comment le
narrateur perd son identité, qui se voit ensuite rétablie grâce à l’image de journaliste
connu de tous dont il jouit. Obsédé dans un premier temps par la perte de sa carte
d’identité et par la peur de se faire arrêter par la police, le narrateur se souvient enfin
qu’il n’a guère de raisons d’avoir peur – après tout, grâce à son succès journalistique
et littéraire, il est bien connu du public :
Enfin, je me décide, j’irai tout d’abord à l’hôpital, puis au commissariat. Tout
va s’arranger. On n’a aucune raison d’être méfiant à mon égard, je suis un journaliste connu, et il y a de fortes chances que l’agent de service me reconnaisse
de la télé ou d’une photo dans le journal. Car ces dernières semaines je me
suis fait interviewer partout, je suis apparu sur toutes les chaînes israéliennes,
mes photos ont paru dans tous les quotidiens, j’avais une photo dans La’isha
41. �Ibid, pp. 225-226.
42. ��������
Andrew Tolson, « Being Yourself: The Pursuit of Authentic Celebrity », dans Discourse Studies, nº 3, 2001, pp. 443-457. [En ligne], URL : http://dis.sagepub.com/cgi/content/abstract/3/4/443
43.��������
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Sayed Kashua, « Ze’hut avuda » [« Identité perdue »], dans Haaretz, 16 juillet 2010.
160
Galia Yanoshevsky
[hebdomadaire populaire féminin – G.Y.], dans Time Out, on a parlé de moi sur
les sites Internet, sans compter le portrait qui accompagne chaque semaine ma
chronique. Je suis une star me suis-je dit, et pendant un bref moment je me
suis senti gonfler de fierté. Cela ne m’étonnerait pas que le policier qui reçoit
mon message m’identifie instantanément et souhaite prendre une photo avec
moi en souvenir. Après tout, pas plus tard qu’hier j’ai paru à la télévision pour
parler de la coupe du monde.44
On constate dès lors comment sa célébrité (offerte « de l’extérieur », c’est-à-dire
par les lecteurs) permet à Kashua d’échapper aux déterminants identitaires qui lui
sont assignés par son statut civil et imposés également par le public. Contrairement
à l’image d’écrivain mineur israélien arabe, qu’il rejette à chaque occasion, la notoriété se voit au contraire entièrement assumée par Kashua, qui participe souvent à
des événements littéraires (lectures, tables rondes, etc.) et accepte de collaborer à
un documentaire dont il est l’objet. Cette posture d’écrivain assumant volontiers
et avec un certain pragmatisme sa célébrité est aussi adoptée, dans le passage cité,
par l’inscripteur de la chronique. Certes, elle est sous-tendue par un regard critique
porté sur l’acceptation, comprise dès lors comme une échappatoire à l’identité imposée à l’écrivain par son état civil. Mais le ton ironique employé ici par Kashua lui
permet de s’attribuer par la bande un sens critique qui apparaît dès lors comme l’un
des traits constitutifs de sa posture auctoriale.
Ce sens critique se dégage aussi lorsque, dans un autre article, l’auteur raconte comment, alors qu’il doit parler devant un public d’étudiants « politiquement
corrects » à l’Université Hébraïque de Jérusalem, il découvre un bouton sur son
visage. Sa femme lui conseille de se maquiller. Alors que son auditoire l’attaque pour
ses positions politiques telles qu’elles s’expriment dans son écriture, il s’intéresse
quant à lui principalement à son apparence physique :
En fait, il n’y avait pas besoin du tout d’introduction, les étudiants arabes attendaient l’occasion et dès qu’ils le purent ils se sont précipités sur moi. Sans
aucun doute, des étudiants fiers d’eux-mêmes, ayant une conscience politique,
ambitieux, des héros patriotes qui considèrent que le fait même d’utiliser l’hébreu constitue le sommet d’une traîtrise à la nation. Sans trop m’exciter et tout
en étant conscient de ma situation délicate et de l’impossibilité d’utiliser les
muscles de mon visage et d’exprimer ainsi des sentiments de colère, de peur ou
de terreur, j’ai essayé de me protéger contre l’attaque des super-héros et d’expliquer doucement – presque en chuchotant, ayant peur que le mouvement
de mes lèvres ne craquelle la couche de fond de teint – que la langue n’est pas
une chose sacrée, que la langue n’est parfois qu’un outil de communication, un
outil pensant, mais un outil néanmoins.
J’ai essayé de leur expliquer qu’ils avaient raison, que les personnages auxquels j’ai affaire, malgré leur bravade, ne sont pas des héros empreints de fierté
nationale, qu’ils sont désorientés, déchirés, assez névrosés, […] que moi aussi
je suis désorienté, que je ne fais qu’écrire, que c’est une erreur que de mettre
des devoirs nationaux sur les épaules d’un écrivain, que c’est une erreur de
chercher des positions politiques, rien que des positions politiques, dans ses
livres. […] J’avais l’impression qu’ils attendaient d’un journaliste arabe, uniquement parce qu’il est arabe, de les représenter fidèlement. […] De temps en
temps je me suis servi du fait que l’un des étudiants, condescendant, me faisait
le reproche d’être hyper-critique et d’abandonner la culture arabe, pour me
regarder dans le miroir qui se trouvait dans mon sac. La situation commençait
à s’aggraver, la couleur du fond de teint commençait à virer […]. « Mesdames
44. ���Ibid.
161
L’imposture comme posture : Sayed Kashua chroniqueur et romancier
et messieurs », j’aurais du terminer la conversation avec les étudiants et courir
directement dans les toilettes les plus proches de la faculté, « ce que j’essaye de
vous dire en fait, c’est que je n’ai rien à cacher. Ce que vous voyez devant vous
c’est moi, et c’est mon vrai visage – l’hébreu, l’arabe, le Judaïsme et l’Islam ne
sont pour moi que des choses cosmétiques ».45
L’attention excessive prêtée à l’apparence physique désamorce aussitôt le caractère
« sérieux » de cette rencontre politique avec un auditoire qui se montre critique
devant son attitude prétendument « purement » esthétique. À première vue donc,
Kashua apparaît comme un écrivain éminemment narcissique, imbu tant de son
être que de son paraître. En cela, il accentue le caractère juif qu’il revendique en
jouant d’un humour analogue à celui que l’on rencontre chez le cinéaste Woody
Allen ou l’écrivain Philip Roth, qui dans leurs films et textes respectifs mettent en
scène des névrosés (tel, chez Roth, Alexander Portnoy) à la fois narcissiquement
obnubilés par leur apparence physique et experts dans l’art de l’autodérision46.
Or, l’insistance sur l’attente du public et sur sa manière de s’y dérober, qui
passe par l’attention portée au maquillage, montre bien que plus qu’un acte narcissique, il s’agit d’un regard critique porté aussi bien sur la posture qui lui est octroyée
par le public (celle d’un écrivain qui est censé être engagé, mais qui selon le public
n’accomplit pas son devoir) que sur la posture qu’il veut s’attribuer (celle d’un écrivain aux ambitions purement artistiques, voulant être jugé sur le plan esthétique/
artistique seulement), cette dernière posture étant par ailleurs peu crédible, étant
donné son positionnement particulier dans le champ littéraire (écrivain minoritaire
mais à succès dans le champ littéraire de la majorité). En les mettant ainsi en scène,
les deux postures – politique et artistique – s’entre-détruisent au profit d’une troisième posture, d’un écrivain lucide, critique et toujours à distance.
5. Quand boire c’est voir – écrivain minoritaire contre World Literature
À l’image de l’écrivain célèbre se joint une autre image, celle de l’alcoolique.
Ainsi, à l’occasion du documentaire qui lui est consacré, Kashua se laisse-t-il filmer
saoul lors d’un mariage et en parle ouvertement47. Alors que l’image de l’écrivain
qui écrit sous l’influence de drogues fait partie du répertoire de la création littéraire
moderne en Occident, chez Kashua, elle prend une tournure étonnante, dans la
mesure où, en tant que musulman, il est sensé se soumettre à l’interdit de l’alcool.
Ainsi s’explique par exemple l’étonnement de son père lorsqu’il apprend dans le
45. �������
Sayed Kashua, « Sunday Blues », dans Haaretz, 14 décembre 2011.
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46. ��������������������������������������������������������������������������������������������
Gadi
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Nevo, auteur d’un ouvrage qui analyse l’humour israélien à la lumière de la tradition
des satiristes (Gadi Nevo, The Rhetoric of Hebrew Satire, Kinneret, Tel-Aviv Jérusalem, Zmora-Bitan
Dvir, Heksherim Institute, Ben-Gurion University of the Negev, 2010 (hébr.)) va jusqu’à avancer
dans une interview que Kashua prend le relais de l’humour juif de la diaspora : « C’est spécifiquement Sayed Kashua qui représente par sa satire l’humour juif de la diaspora, l’humour de la minorité.
La position de Kashua a quelques avantages d’un point de vue satirique (la position d’un externe).
D’une certaine façon, cela ressemble à ce que fait Sasha Baron-Cohen, un autre comédien juif, avec
le personnage de Borat. Il est audacieux et franc et n’a pas de limites, et il réussit à dévoiler l’ignorance, le racisme et la prétention de la société américaine […]. Woody Allen est sans doute le plus
grand des comédiens juifs modernes à continuer cette tradition » (« Un livre sur les écrivains de satire
hébraïques : Sayed Kashua continue l’humour juif de la diaspora », dans Haaretz, 6 février 2011. [En
ligne], URL : http://www.haaretz.co.il/hasite/spages/1213503.html). Cependant, s’il le mentionne
dans l’interview, qu’il donne au journal dans lequel écrit Kashua, Nevo ne mentionne pas Kashua
dans son analyse de cinq satiristes hébraïques.
47. �������
Dorit Zimbalist, op. cit., min. 16:00-17:00.
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162
Galia Yanoshevsky
film non seulement que son fils fume, mais aussi qu’il… boit48. Kashua, qui admet
dans le film son penchant pour l’alcool, adopte la posture de l’écrivain qui boit
comme condition même de la possibilité d’écrire, mais aussi comme signe d’une
appartenance à une élite littéraire (il a déclaré à plusieurs reprises vouloir obtenir le
prix Nobel de littérature). Ce penchant pour la boisson est bien, chez lui, lié aussi à
une imagerie littéraire.
La posture de l’alcoolique est aussi régulièrement adoptée dans la chronique
(Kashua y raconte à l’envi ses sorties). Ainsi, dans l’article intitulé « Pauvre Superman »49, il met en scène une rencontre dans un bar avec un jeune ivrogne palestinien
d’un petit village de Cisjordanie. Celui-ci le prie avec insistance de l’écouter, tandis
que Kashua souhaitait passer tranquillement sa soirée à boire sans réfléchir à ses
obligations. Il découvre alors que face à lui est assis le Superman palestinien. Pourquoi Superman boit-il alors qu’il aurait pu aider son peuple, se demande-t-il ?
« Vous savez quoi ? » Je fus pris d’un accès de colère, « ce n’est pas juste, vraiment pas juste. Vous êtes soi-disant le Superman palestinien, la personne que
tout Arabe a attendu plus qu’Obama, et au lieu de sauver votre peuple, vous
buvez du Whisky dans un pub a Jérusalem Ouest ? Quoi, vous n’avez pas
honte ? » « Moi, je n’ai pas honte ? » le gars s’est vexé, « Vous savez combien
j’étais content de découvrir ma superpuissance ? C’est fini, me suis-je dit. Plus
de colonisation, plus de vol d’eau, plus de chars, plus de mur de séparation,
plus de faim. Vous comprenez ? Après un ou deux jours, ayant maîtrisé mes
pouvoirs, je suis sorti au boulot. On a enlevé des oliviers – je suis sorti de chez
moi pour les replanter et… « et alors… » « non, laissez tomber », m’a dit le
gars, des larmes aux yeux, « c’est trop dur ». […] « Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« Le costume », il a pleuré et s’est pris la tête de sa paume, « Le costume m’a
tué. Vous voyez bien », il a défait un bouton de sa chemise et m’a montré une
partie du costume rouge et collant […]. « Dès que je suis sorti de chez moi
pour planter des oliviers, une voiture de police de l’autorité palestinienne m’a
pris pour une petite conversation et on m’a expliqué qu’il fallait que je change
les couleurs du costume aux couleurs du drapeau : des collants rouges, une
cape noire, et le reste en blanc et vert. » « Quoi ? » « À peine suis-je sorti de
l’interrogatoire de l’agence de sécurité palestinienne qu’une voiture du Hamas
m’a kidnappé. Ils voulaient une cape verte et à la place du S une inscription en
arabe “Il n’y a d’autre dieu qu’Allah” ».50
Deux buveurs sont mis en scène ici : Kashua le narrateur, et le personnage du
Superman palestinien, ancien étudiant de chimie à l’Université de Bir Zeit, un Superman parodique, car ayant acquis ses pouvoirs en se renversant sur les pieds un
liquide pendant un bombardement de Tsahal. De façon ironique, alors que Kashua
l’écrivain veut ne « faire rien » en buvant, en oubliant ainsi ses obligations (de père
de famille, de porte-parole des Palestiniens), il s’étonne du fait que Superman n’accomplisse pas son devoir, à savoir lutter pour le peuple palestinien. Il y a sans doute
une mise en scène ici de Kashua l’écrivain, déchiré entre le devoir de représenter,
qui lui est octroyé par son positionnement unique dans le champ littéraire et journalistique (étant aujourd’hui l’un des seuls écrivains arabes d’expression hébraïque),
devoir qu’il accepte souvent à contrecœur, et le désir de réussir individuellement,
sans qu’on lui impose la promotion de slogans et la défense de désirs collectifs. Or
48. �Ibid., min. 43.
49. Sayed Kashua, « Pauvre Superman », dans Haaretz, 30 octobre 2009.
50. �Ibid.
163
L’imposture comme posture : Sayed Kashua chroniqueur et romancier
en même temps, à travers le personnage désolant du Superman palestinien que les
divisions inter-palestiniennes rendent impuissant, il dénonce l’impasse où se trouve
l’action en faveur du collectif, comme il le déclare d’ailleurs dans le film :
Je me sens impuissant, en quoi est-ce que je contribue au juste au développement de la minorité arabe au sein d’Israël ? En rien. J’ai conscience de la
situation. Je suis arrivé par cette conscience à la compréhension que si je veux
survivre ici, je dois avancer comme individu et non pas comme le représentant
d’une minorité nationale. C’est le type de progrès le plus détestable, et qui ne
sauve personne, mais tout le monde fait ainsi.51
Kashua se fait ainsi du Superman palestinien un alter ego, et du narrateur un
surmoi. Il met en scène le conflit qui marque sa position dans le champ, celui,
plus précisément, qui consite à être et à ne pas être le porte-parole d’une minorité
nationale. Au fond, la position adoptée par Kashua dans le documentaire – celle
de celui qui refuse d’être le représentant de son peuple – est problématisée ici au
profit d’une attitude plus ambivalente à l’égard de ce devoir. La critique portée
par le narrateur contre ce Superman résigné peut être interprétée alors comme
l’auto-critique de Kashua l’écrivain – pourquoi ne fera-t-il rien pour le bien être
de son peuple alors qu’il possède des pouvoirs extraordinaires ? Or, la mise en
scène d’un narrateur qui lui aussi paraît sous un jour ridicule (lui aussi est un
fainéant qui va boire dans les bars à Jérusalem Ouest, alors qu’il aurait pu être
activiste politique), produit à travers le texte une image d’un Kashua assertif, qui
analyse sa propre situation de manière lucide. La parodie, le style ironique, produisent l’image textuelle paradoxale d’un auteur qui ne se laisse pas abuser, qui
est en mesure de définir et d’analyser lui-même le caractère problématique de sa
situation, sans pour autant être capable d’en sortir.
5. La posture de journaliste
Pour Kashua, être journaliste est à la fois un métier et l’un des paramètres
de sa posture d’auteur. Métier, puisque depuis 1992 il travaille au journal régional
Kol Ha’ir à Jérusalem, tenant la rubrique de journaliste des affaires arabes. Élément constitutif de sa posture auctoriale singulière, puisque dans son deuxième
roman ainsi que dans sa chronique, il se met en scène en tant que journaliste,
quoique de manière assez différente. Dans Et il y eut un matin, il met en scène un
narrateur, journaliste de terrain, qui se trouve coincé dans sa ville natale lors d’un
siège militaire et essaye de contacter son journal afin de « raconter l’histoire de
l’intérieur », mais n’y parvient pas, étant donné que toutes les lignes de communication sont coupées. Dans le passage suivant, alors que son village est assiégé,
il observe :
Dans mon bureau, j’allume la radio, le volume au plus bas, pour écouter le
bulletin de six heures. Il s’ouvre sur l’annonce que des Arabes israéliens de
notre village ont attaqué des soldats de Tsahal. C’est la première fois que des
Arabes d’Israël sont qualifiés de terroristes. Des habitants du village auraient
ouvert le feu sur une patrouille de Tsahal surveillant la zone. « Il n’y a pas de
51. �������
Dorit Zimbalist, op. cit., min. 29:00–30:00.
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164
Galia Yanoshevsky
blessés parmi nos forces. Tsahal a riposté en tirant sur le village d’où provenait
la fusillade ».
Si j’en crois les infos, ce n’est apparemment pas terminé, au contraire, c’est
pire. Quelqu’un a tiré sur les soldats ! C’est effarant ! Qui a pu faire une chose
pareille ? Il n’y a pas de groupe organisé chez nous, ni Hamas, ni Jihad, pas
de front d’aucune sorte. Les soldats ont entendu une explosion et cru à une
attaque, mais il me semble plus probable que Tsahal a inventé ce prétexte pour
exercer des représailles. Et cette histoire de patrouille ? Pourquoi n’ont-ils pas
parlé du bouclage ? Ils ont sûrement reçu l’ordre de parler uniquement de
« patrouille ». Qu’auraient-ils pu dire d’autre ? Pouvait-on mentionner le barrage et le bouclage de but en blanc ?
Le journaliste parle du calme qui règne en Cisjordanie et à Gaza et des rencontres qui se multiplient entre Israéliens et Palestiniens. Je commence à croire
que c’est de la désinformation pour dissimuler une opération ciblée. Et pourquoi ne déformeraient-ils pas la réalité s’ils omettent de révéler ce qui se passe
chez nous, comme peut-être dans toutes les agglomérations arabes d’Israël ?
Les fréquences arabes que je suis arrivé à capter, les radios cairote ou jordanienne, par exemple, ont parlé également des rencontres israélo-arabes et
du calme régnant dans les territoires. Fallait-il espérer qu’une radio arabe ou
internationale se préoccupe du sort des Arabes israéliens [sic]52 ? Que représentent-ils à leurs yeux ?53
Dans cet extrait, le narrateur se présente à la fois comme un habitant concerné
par la situation du siège et comme un journaliste réfléchissant sur la manière
dont l’information est présentée à ceux qui sont extérieurs à cette réalité, que ce
soit dans le reste d’Israël ou dans le monde arabe. Ce faisant, il témoigne concrètement et politiquement du double isolement de sa communauté. Ainsi, la chronique du protagoniste devient-elle une sorte d’enquête journalistique, faite aussi
d’hypothèses et de doutes (voir surtout les deuxième et troisième paragraphes de
la citation). Se combinent donc ici l’identité de citoyen arabe israélien et l’identité professionnelle de journaliste. Aussi, le narrateur a-t-il souvent recours à la
première personne du pluriel (« nous »), pour analyser la situation dans laquelle
il se trouve avec les autres membres du village. Son point de vue est donc à la
fois interne et externe : il analyse la situation du dedans – car il fait partie de ce
groupe ethnique/civil menacé par l’action menée par les autorités –, comme de
l’extérieur, car il possède une distance critique propre au journaliste, fondée sur
son expérience de métier. Même si sous le siège toutes les lignes téléphoniques
sont coupées et s’il n’a pas de contact avec la rédaction, il continue néanmoins à
remplir son rôle. À travers les lignes du roman surgit alors une identité à la fois
définie par une composante professionnelle comme par une composante ethnique/civile. Finalement, cette combinaison d’identification et de distance, cette
incapacité à appartenir pleinement à un groupe, est précisément ce qui définit la
communauté dont il parle à travers sa propre persona.
La façon dont s’élabore cette figure de journaliste de terrain, qui s’emploie à
décrire les événements dont il est le témoin de la manière la plus précise et informative, est toutefois marquée d’un ton ironique, typique, comme on l’a vu, des chroniques de Kashua. Ainsi, dans le passage suivant, tout en s’inquiétant du bien-être
de sa famille, le narrateur est pris par des rêves de célébrité :
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La traduction utilise la forme « Arabes israéliens » pour indiquer « Israéliens arabes ».
53. ��������
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Sayed Kashua, Et il y eut un matin, op. cit., pp. 202-203.
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L’imposture comme posture : Sayed Kashua chroniqueur et romancier
J’ai enfin la matière d’un bon papier, car ce n’est pas tous les jours que l’on
utilise l’artillerie lourde contre des citoyens arabes. Mon article a des chances
d’être à la une et qui sait si, par la suite, je serai interviewé à la radio, comme
au bon vieux temps ? Après tout, je suis aux premières loges, à la fois comme
journaliste et résident du village assiégé. Je serai peut-être même interviewé à
la télévision. J’ai participé à plusieurs débats, à la grande joie de ma famille et
de mes amis, y compris mes beaux-parents. J’adorais qu’un assistant me téléphone pour m’inviter au studio. Je me mettais sur mon trente et un, un taxi
venait me chercher, puis il y avait la séance de maquillage, c’était génial. Que ce
soit le matin ou tard dans la nuit, mes interventions à la télévision sont les plus
beaux souvenirs de ma vie. Il est possible que, grâce aux tanks, tout redevienne
comme avant.54
Le regard ironique porté sur le métier de journaliste par le narrateur, qui fait d’un événement grave, qui mérite d’être traité avec sérieux, un moment comique, se retrouve
dans les chroniques, qui passent hebdomadairement au crible de l’humour tel ou tel
aspect de la situation des Israéliens arabes. La posture qui se dégage alors de ce roman
est celle d’un écrivain ironique, cynique, « shanun » [un esprit vif, un malin], que
Kashua rappelle d’ailleurs lui-même, non sans ironie, lors de l’ouverture du colloque
de Haifa : « Je suis un écrivain arabe, d’expression hébraïque, un esprit vif [rires dans
l’auditoire] »55.
Conclusion : au-delà des genres, vers une posture conflictuelle
Chez Kashua, inscripteur, auteur et personne se téléscopent dans la vie et
dans l’écriture. Mieux, on peut même considérer que Kashua la personne, ou la
personne de Kashua monopolisent le texte. À l’instar de Montaigne, il est effectivement lui-même la matière de ses livres et de sa chronique. Dans ses romans, les personnages ne sont que des réfractions de sa propre personne – vivant leur identité
d’Arabe israélien de culture hébraïque de manière conflictuelle, selon une tonalité
narrative à la fois craintive et courageuse (alors que le narrateur des Arabes dansent
aussi se cache chez sa grand-mère, celui de Et il y eut un matin protège physiquement
sa famille pendant le siège), avec un désir ardent de réussite personnelle, même au
prix de l’adoption d’une autre identité (dans son dernier roman, Deuxième personne
du singulier, le narrateur emprunte l’identité d’un Juif décédé). Dans la chronique,
ce sont la vie quotidienne et les déchirement identitaires de Kashua en tant que
personne et écrivain/journaliste qui colorent le texte. L’image qu’il donne à voir par
le style particulier de la chronique est celle, paradoxale, d’un écrivain narcissique,
d’un égoïste qui boit, dévoré par des aspirations à la gloire médiatique, mais qui
possède néanmoins à tout instant un sens critique, exprimé par le ton ironique qui
le caractérise.
La posture construite par Kashua dans ses romans et ses chroniques est-elle
pour autant la même ? Alors que les thèmes de la chronique et des romans sont
similaires, comme on l’a vu, le Kashua des romans explore les mondes possibles
du conflit identitaire au sein duquel il vit et écrit. Cette exploration va de la description de son adolescence dans son premier roman, à l’invention dans son deuxième
roman d’un siège imaginaire au bout duquel son village natal devient partie inté54. �Ibid., p. 64.
55. Dorit Zimbalist, op. cit., min. 01:00-03:00.
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Galia Yanoshevsky
grante de l’État palestinien, à l’adoption par le narrateur dans son troisième roman
de l’identité d’un juif qui vient de mourir. Le Kashua (ou les Kashua) des romans
subissent donc une évolution : du Kashua tel qu’il fut (premier roman) aux Kashua
tel qu’ils pourraient être. On peut se demander si, à travers ses romans autobiographiques, Kashua ne se construit pas l’identité qu’il aurait voulu avoir, tel Rousseau
décrit par Starobinski56.À ceci près qu’il faudrait parler d’une conscience déchirée
entre des mondes et donc d’identités incompatibles.
Alors que l’image littéraire de Kashua émerge à travers le temps, la chronique
de Haaretz ne couvre que le présent, le futur proche ou le passé récent de l’écrivain.
Ce récit hebdomadaire des aventures et mésaventures d’un Israélien arabe offre un
portrait humain et humoristique de celui-ci au lectorat juif, mais constitue aussi une
réflexion sur l’écriture même de Kashua. En fait, le Kashua de la chronique n’en est
pas moins conscient que celui des romans : le ton ironique qui caractérise l’inscripteur problématise, comme on vient de le constater, le rapport aux postures qui lui
sont imposées aussi bien qu’aux traits posturaux qu’il adopte volontiers. Les romans
comme les chroniques de Kashua présentent donc une même figure, dans la mesure
où il n’y a pas conflit entre les deux statuts (de romancier et de chroniqueur) dans le
processus d’élaboration de la posture auctoriale : de même que Kashua est partout
le même, la posture énonciative ne change pas, tant et si bien que le télescopage
entre l’auteur et le narrateur est le même dans les chroniques et les romans.
Ainsi, au moment de la parution de son troisième roman, Kashua commente-t-il sa propre posture dans sa chronique, dans un mouvement de mise en
abyme qui pourrait résumer la problématique posée dans notre article :
C’est uniquement maintenant, six ans après avoir écrit la première phrase,
maintenant que le livre va être imprimé, que je comprends la gravité de mes
actions. Qu’est ce que j’ai pensé exactement lorsque j’ai commencé à écrire
cette chose ? Quoi, je suis idiot ? Où exactement pensais-je que je vivais ? En
Suisse ? C’est uniquement maintenant que je me rends compte que je ne suis
pas du tout sûr des attitudes politiques de mes héros, ni Arabes ni Juifs, et
spécialement la femme, oh, la femme […]. Et j’ai par ailleurs promis à mon père
que mon prochain livre allait faire de moi un héros national. […] Trouver une
place où l’écrivain ne doit pas porter sur ses épaules un poids plus lourd que le
poids du récit qu’il est en train de raconter, un endroit où les écrivains ne ressentent pas le besoin d’être des symboles nationaux. Ah, combien j’aurais voulu
être comme Mahmoud Darwish, et je ne parle pas uniquement de l’apparence
physique. Je sais, je sais qu’en ce moment quelques-uns des lecteurs s’exclament : comment ce pauvre type qui manque de talent, et surtout de valeurs,
ose-t-il même rêver d’arriver à la cheville du poète national. Ils ont raison, il n’a
même pas écrit en hébreu.57
Le ton bouffon, qui ne manque pas d’ironie légère, dévoile la double contrainte
dans laquelle Kashua est piégé, et qui fonctionne comme un cercle vicieux : ne
souhaitant pas être identifié comme un écrivain politique, il le devient malgré lui par
l’imposition, de l’extérieur, de cette identité. Sa posture textuelle est donc déterminée
par sa situation civile et par son choix linguistique. Cette situation fait regretter à
Kashua de ne pas avoir adopté une autre position, celle, plus précisément, de l’écrivain engagé, qui lui aurait permis de devenir un héros national, tel Darwish. Ce
56. �������
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Jean Starobinski, Jean-Jacques Rousseau : la transparence et l’obstacle, Paris, Plon, 1957.
57. �������
Sayed Kashua, « Des Anti–héros », dans Haaretz, 30 avril 2010.
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L’imposture comme posture : Sayed Kashua chroniqueur et romancier
regret se voit aussitôt rejeté par le ton comique adopté (on ne peut pas le comparer
à Darwish, bien évidemment, car celui-ci pourrait écrire en arabe). L’évocation de la
possibilité d’une ressemblance physique avec Darwish fait par ailleurs sourire étant
donné le contraste entre le visage austère du poète national et la figure ronde de
Kashua. Or, aussitôt rejetée, cette posture d’écrivain engagé imposée de l’extérieur
est récupérée sous un nouveau jour, celui de la « vérité » : dans la même chronique,
il raconte comment, avide de participer à une table ronde, il est obligé de confirmer
que le livre dont il vient de revendiquer le côté non-politique, est au fond « un rare
coup d’œil sur le cœur de la société Arabe »58. On voit dès lors comment Kashua se
sert de la revendication d’un engagement au service de son peuple pour satisfaire
un désir de célébrité, sans pour autant manquer de porter un regard ironique sur
cet acte.
La posture de Kashua est donc multiple et combine diverses postures de
production (écrivain à succès, journaliste ironique) et de réception (écrivain engagé, écrivain assimilé à la culture hébraïque) qui se contredisent, et avec lesquelles
l’écrivain est constamment amené à négocier. Elle consiste aussi, avec le temps, à
récupérer les contradictions posturales par l’ironie, ce qui à son tour produit une
posture d’écrivain lucide, conscient de la manière dont se fabriquent des réputations
politiques et littéraires, et qui fait des contradictions la trame aussi bien que la chaîne
de la sienne.
Galia Yanoshevsky
Université Bar-Ilan (Ramat-Gan)
58. �Ibid.
© Interférences littéraires/Literaire interferenties 2011