LOIS MÉMORIELLES, RÉCIT NATIONAL, JUSTE MÉMOIRE
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LOIS MÉMORIELLES, RÉCIT NATIONAL, JUSTE MÉMOIRE
LOIS MÉMORIELLES, RÉCIT NATIONAL, JUSTE MÉMOIRE : LÉGITIMATION, INSTITUTIONNALISATION, INSTRUMENTALISATION Charlène DROGUET Séminaire Histoire : La Fabrique culturelle Sous la direction de : Madame Claire Toupin-Guyot 2014 – 2015 REMERCIEMENTS Beaucoup de personnes ont contribué, chacun à leur manière, à l’écriture de ce mémoire, que ce soit par les conseils toujours plus avisés les uns que les autres, les relectures attentives, le soutien ou tout simplement une présence. Je tiens à remercier tout spécifiquement Madame Claire Toupin-Guyot, sans qui l’écriture de ce mémoire n’aurait pas été possible. Je remercie sa présence, son dévouement, son humanité et sa bienveillance dans tous les conseils prodigués. Il est aussi très important que j’insiste sur l’aide indispensable de tous les professionnels qui ont répondu à mes demandes d’entretien. Ainsi, je remercie MM Henry Rousso, Emmanuel Droit, Guillaume Kazerouni, Pierre Marquis et Mme Valérie Hannin pour le temps qu’ils m’ont consacré en répondant à mes questions ou tout simplement en échangeant sur ce thème passionnant qu’est la mémoire. Je tiens à faire une mention spéciale pour mes proches qui m’ont soutenue dans ma démarche et tout spécialement Grégoire Poupet qui, tout au long de l’année, m’a écoutée et m’a conseillée dans mes choix, jusqu’à effectuer les relectures de dernières minutes. Mais aussi, je tiens à dire un grand merci à ma mère, Sylvie Rocher et à Dominique Legrand qui ont pris la peine de relire mon texte en entier et ont pris le temps de le corriger et de me proposer leurs conseils bienveillants. Finalement, je remercie aussi tous mes amis qui n’ont cessé de me soutenir tout au long de cette année. RÉSUMÉ - SUMMARY Dans une société qui n’arrive pas à regarder son passé en face, ce dernier devient un enjeu de conflit. Le passé est un défi pour l’État qui tente alors de construire une identité nationale commune à tous ses membres, à travers l’édification d’un roman national. Il est aussi une source de conflit pour chaque groupe minoritaire tentant de s’intégrer au sein de la République, en demandant la reconnaissance de sa mémoire particulière dans l’histoire nationale. Le passé, d’abord refoulé, rejaillit sous différentes formes. Il peut apparaître sous la forme de mémoire, sous la forme d’oubli et sous la forme de l’histoire. Et tant que ces trois manifestations du passé ne s’accorderont pas dans leurs effets sur le présent, les conflits mémoriels dureront dans la société, surtout quand la République ne supporte pas qu’il puisse exister des mémoires autres que celle officielle. Se pose alors la question du rôle de l’État face au partage de l’attention symbolique vis-à-vis de ces mémoires. Comment l’État peut-il intervenir dans l’espace public afin de donner des gages de reconnaissance à certains groupes sans tomber dans la repentance et le trop-plein mémoriel, et sans outrepasser ses fonctions, vis-à-vis des historiens notamment ? In a society which cannot face its past, this one is becoming a serious issue reconsidering the stability of the country. Past is a challenge for the State which wants to build a national identity, shared by all citizens, with the writing of a national story. Past is as well a source of conflict for each minority which is trying to integrate into the Republic, asking for the recognition of their peculiar memory on the national history. Past, firstly repressed, rises again under different forms. It can appear as a memory, as a memory lapse or as history. Conflicts will continue in the society as long as these three manifestations of past will not agree on their effects in the present time. And this is absolutely true in a Republic that cannot bear the existence of other memories than the official one. It is possible to wonder how the State could equally acknowledge the different memories. More specifically, how can the State act in the public area to give its recognition to some groups, avoiding falling in the repentance and the excess of memory, and avoiding exceeding its functions, especially regarding historians? MOTS CLÉS : Juste mémoire – Devoir de mémoire – Mémoire collective – Roman national – – Oubli SOMMAIRE REMERCIEMENTS ............................................................................................................................. 2 RÉSUMÉ - SUMMARY ....................................................................................................................... 3 SOMMAIRE .......................................................................................................................................... 4 INTRODUCTION ................................................................................................................................. 6 PARTIE I – LES LOIS MÉMORIELLES : LE CADRE DES CONFLITS DE MÉMOIRES.... 15 Chapitre 1 – La loi Gayssot : l’étatisation de la mémoire de la shoah .................................................. 15 Chapitre 2 – La loi reconnaissant le génocide arménien : de la déclaration unanime parlementaire à la bataille politique et diplomatique .......................................................................................................... 27 Chapitre 3 – De la loi sur l’esclavage à la loi sur la colonisation : agitateurs ou pacificateurs de la mémoire ? .............................................................................................................................................. 38 PARTIE II – LA CONSTRUCTION D’UNE NOUVELLE IDENTITÉ : LA DEMANDE DE L’INTÉGRATION DANS LE ROMAN NATIONAL ..................................................................... 51 Chapitre 1 – « Les militants de la mémoire » : du besoin de reconnaissance de la nation à la défense des intérets d’un groupe particulier ....................................................................................................... 51 Chapitre 2 – La « mémoire à vif » : la question des identités ............................................................... 64 Chapitre 3 – La guerre des mémoires : la sordide concurrence victimaire ........................................... 74 PARTIE III – L’HISTOIRE ET LES MÉMOIRES : UNE RELATION CONFLICTUELLE .. 84 Chapitre 1 – La construction d’une identité : le conflit des mémoires avec l’histoire .......................... 84 Chapitre 2 – « La mémoire, l’histoire, l’oubli » : le cadre conceptuel de Paul Ricœur ........................ 93 Chapitre 3 – La politique, la justice et l’histoire : la transmission du souvenir comme ultime objectif ............................................................................................................................................................. 103 CONCLUSION .................................................................................................................................. 115 ANNEXES .......................................................................................................................................... 121 TABLE DES ILLUSTRATIONS ..................................................................................................... 134 SOURCES .......................................................................................................................................... 136 BIBLIOGRAPHIE ............................................................................................................................ 146 INDEX ................................................................................................................................................ 149 TABLE DES MATIÈRES ................................................................................................................ 152 TABLE DES SIGLES ALN : Armée de libération nationale CRIF : Conseil représentatif des institutions juives de France FLN : Front de libération nationale INA : Institut national de l’audiovisuel MNA : Mouvement national algérien ONU : Organisation des Nations unies OTAN : Organisation du Traité de l’Atlantique Nord UE : Union Européenne INTRODUCTION « La France est malade de son passé » Henry Rousso1 C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. L’affaire « Olivier Pétré-Grenouilleau » est l’événement qui a suscité l’émoi chez les historiens ; toute la communauté s’est donc unie afin de lutter contre les interférences répétées de l’État dans le champ de la recherche historique. Longtemps dépendants des autorités, soumis aux commandes publiques, aux exigences d’une histoire officielle et à la censure, les historiens ont réussi à se sortir de la zone d’influence de l’État seulement dans la seconde moitié du XXe siècle. Répondant à un besoin d’histoire, le corps professionnel des historiens parvient à braver l’écriture des mythes nationaux afin de trouver les vérités sur le passé de la France, y compris les vérités qui fâchent. Pour écrire sur les épisodes sombres, les historiens doivent avancer à contre courant des idées dominantes dans une société sclérosée par son passé. La France semble en retard sur les découvertes de son passé. Il faut attendre les années 1970 pour que la machine se lance grâce à l’intervention d’intellectuels étrangers. La France a honte de son défunt empire colonial, elle n’assume pas son passé vichyste et renâcle à regarder vers l’Algérie. Mais dans son rôle de recherche des vérités et en répondant à une demande sociale de la part des mémoires bafouées des groupes minoritaires vivant en France, l’historiographie a commencé à s’intéresser à ce passé qui ne dit pas son nom, dans les années 1970 et surtout 1980. Olivier Pétré-Grenouilleau fait partie de ces historiens, qui veulent écrire la « vraie histoire » en résistant aux demandes d’une écriture du roman national et aux revendications mémorielles de la part de certains groupes. Effectuant un travail monumental de recherche pour établir une typologie des traites négrières, il publie en 2004 son ouvrage Les traites négrières. Essai d’histoire globale, aux éditions Gallimard. Son livre ne suscite aucune réaction à sa sortie. L’historien reçoit en juin 2005 le prix du Sénat du livre d’histoire, et suite à cela, il déclare dans une interview au Journal du Dimanche, que la loi Taubira de 2001, en déclarant les traites transatlantiques « crimes contre l’humanité », induit une comparaison avec ce que fut la Shoah. Or, il insiste sur le fait que ces traites ne furent pas des génocides, puisque l’esclavage, bien qu’étant un crime ignoble, n’avait pas pour fin ultime d’exterminer un peuple, mais participait d’une activité économique. Il dénonce aussi les définitions de certaines populations noires comme 1 ROUSSO, Henry, Le syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, Paris, Édition du Seuil, 1990, 4e de couverture. 6 descendants d’esclaves, car cela est bien loin de la réalité, et relève d’une problématique d’identification en choisissant ses ancêtres1. Or les déclarations d’Olivier Pétré-Grenouilleau, bien que remettant en cause toute la rhétorique de ceux qui se déclarent descendants d’esclaves, sont de bonne foi et s’appuient sur un travail de recherche approfondi. Pourtant, l’historien se retrouve inquiété par la justice suite à une plainte déposée par le Collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais l’attaquant sur l’objet de son livre. Parlant des autres traites que celle transatlantique, l’historien blesse alors la mémoire de ces groupes identitaires. Alors qu’un an plus tôt, la sortie de son livre n’avait posé aucun débat, entre-temps s’est glissé le vote de la loi dite Mekachera, adoptée le 23 février 2005. Or cette loi a soulevé un tollé formidable à cause de son article 4, alinéa 2 qui impose aux enseignants et aux chercheurs d’insister sur le rôle positif de la colonisation française et en particulier en Afrique du Nord. Cette loi, votée et promulguée, provoque un soulèvement général des militants de la mémoire, notamment celle concernant la colonisation ; et c’est dans ce contexte d’échauffement des mémoires blessées qu’Olivier Pétré-Grenouilleau a provoqué la colère des associations de descendants d’esclaves. Le débat sur les lois mémorielles n’est vraiment apparu qu’en 2005 avec la loi du 23 février et la mise en accusation de l’historien spécialiste des traites négrières. La communauté des historiens se mobilise afin de protéger ce collègue pris dans les tourments de la justice, enjoignant les plaignants à arrêter la procédure à son encontre. Mais le débat ne s’arrête pas là et, dans une réaction d’abord à la loi du 23 février 2005 puis à la loi Taubira de 2001 et aux deux autres lois mémorielles, les historiens demandent leur abrogation, ou l’annulation de l’article 4 de la loi Mekachera qui interfère dans l’autonomie de la recherche et de l’enseignement. Ils appellent à la fin de l’écriture d’une histoire officielle, défendant leur corps de métier. La réaction des historiens est violente car ils prennent réellement conscience à cet instant que le politique s’est emparé de la question de la mémoire et de l’histoire. Les professionnels de l’histoire dénoncent toutes les lois mémorielles qui, même si elles ne sont que déclaratives et sont dépourvues de force juridique, ont des conséquences immédiates en permettant aux associations et collectifs porteurs d’une mémoire, de se constituer partie civile afin de dénoncer les négationnismes ou de demander des droits suite à leur reconnaissance. 1 COQUERY-VIDROVITCH, Catherine, « À propos de l’histoire des traites négrières et, plus généralement, des positions contrastées des Historiens », Site du Comité du Vigilance face aux usages publics de l’histoire, 04/03/2007, <http://cvuh.blogspot.fr/2007/03/propos-de-lhistoire-des-traites.html>, consulté le 27/04/2015. 7 Dans le langage courant, il est question de quatre lois dites mémorielles, mais il en existe bien plus, elles sont enracinées dans le paysage législatif français depuis longtemps, les autorités publiques ne pouvant s’empêcher d’intervenir pour contrôler le passé. Dans cette démonstration, il ne sera question que des quatre lois dites mémorielles : la loi Gayssot, votée le 13 juillet 1990, qui tend à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe, introduisant un nouveau délit : le négationnisme, attitude visant à nier l’existence de l’extermination des Juifs d’Europe, considéré comme une nouvelle forme d’antisémitisme ; la loi reconnaissant le génocide arménien votée le 23 janvier 2001, loi seulement déclarative et composée d’un article unique ; la loi Taubira, votée le 10 mai 2001, qui déclare la traite transatlantique comme un crime contre l’humanité ; la loi Mekachera du 23 février 2005 qui porte un hommage en faveur des Français rapatriés, autrement appelée : loi sur la colonisation. Ainsi, ces quatre lois fomentent le débat et font polémique au sein de la société française. D’abord elles montrent quels épisodes les Français n’arrivent pas à regarder en face1, nécessitant alors une loi pour leur rappeler l’importance de se souvenir de ces événements. Aussi, ces lois montrent la mobilisation des acteurs sur la scène mémorielle, réclamant une légitimation et une existence de la part de l’État. Finalement, ce sont ces quatre lois qui sont incriminées par les historiens. Ils luttent ainsi pour leur indépendance et contre une histoire gravée dans les « tables de la loi », alors que leur discipline ne fait qu’évoluer. La loi Gayssot est la moins incriminée de toutes car il est question d’une loi « bien faite », une loi qui crée du droit, un délit et qui le réprime. De plus, cette loi était nécessaire en 1990 pour couper court à la montée du négationnisme dans la société française à une époque où les outils juridiques ne suffisaient plus. Mais cette loi crée un précédent, et l’État, en accordant un droit ou une reconnaissance aux populations juives, devra attribuer les mêmes droits aux autres communautés qui se disputent le partage du gâteau mémoriel, louchant toujours sur la part des autres. Les lois mémorielles constituent un type de politique de la mémoire, elles sont un instrument par lequel l’État s’octroie le droit d’établir des « vérités » historiques. Elles font peur aux historiens qui redoutent un retour de l’histoire officielle, histoire dictée et écrite par l’État servant son intérêt par l’édification d’une mémoire commune et donc d’une identité nationale unique. Le roman national est le récit qui est accepté et reconnu par les instances de la République, il est celui qui unifie la nation française et raconte la construction de l’identité 1 Sauf pour la loi reconnaissant le génocide arménien qui ne concerne pas le passé de la France directement, mais fut un geste envers la communauté arménienne vivant en France. Ce fut aussi un acte de politique extérieure de la France. 8 nationale. C’est ce roman national qui est enseigné dans les manuels scolaires, dans les musées, par les commémorations et par les lois mémorielles. Or, certaines mémoires minoritaires ne sont pas intégrées à ce roman national, considérées comme non représentatives de la nation ou alors renvoyant à des pages refoulées par l’État. Pourtant, depuis que la mémoire de la Shoah est institutionnalisée, avec le procès de Nuremberg, le procès Eichmann de 1961, la loi sur l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité de 1964, la loi Gayssot et la reconnaissance officielle de la responsabilité de l’État français dans la déportation des Juifs de France, de nombreux autres groupes porteurs d’une mémoire spécifique cherchent à être légitimés dans l’espace public, réclamant une reconnaissance par la loi et par des gestes officiels, telle l’édification d’un lieu de mémoire. Ces groupes minoritaires demandent une intégration au sein du récit national afin de se sentir intégrés dans la société française. Mais la mécanique de la reconnaissance s’installant, les groupes mémoriels se lancent dans une course des mémoires, souhaitant toujours obtenir plus que les autres. Ainsi, après la légitimation par la reconnaissance, puis l’institutionnalisation par l’édification de lieux de mémoire et le changement des programmes scolaires, les mémoires sont instrumentalisées, non seulement par la sordide concurrence victimaire mais aussi par les hommes politiques sentant que le discours mémoriel touche les Français. Face à ce trop-plein de mémoire, la société française s’enferme dans son passé, répondant aux appels au devoir de mémoire avec un calendrier rythmé par les commémorations. Les historiens sonnent l’alarme et demandent alors à ce que la société effectue un travail de mémoire et édifie une « juste mémoire ». Ceci doit se faire dans un équilibre entre les demandes mémorielles et le strict respect de l’indépendance de l’écriture de l’histoire. Étudier l’histoire est un travail intellectuel passionnant. Il permet de comprendre le présent des hommes, pourquoi ils se définissent tels qu’ils sont et comment ils envisagent leur identité. Mais ce qui semble encore plus enrichissant, c’est de pouvoir analyser les interactions entre le présent et le passé des populations. En effet, les hommes sont passionnés par leur histoire. Ils aiment à justifier tous leurs actes en recourant à la rhétorique du passé. Ils se flattent en honorant les grands hommes ayant agi pour la nation mais ils oublient aussi ce qui les dessert. Le passé est une ressource conflictuelle, tout le monde souhaitant le contrôler. Comprendre cet engouement pour le passé et les origines aide à détenir les clés de compréhension de la société actuelle. Le passé inonde l’espace public, les médias se font l’écho des problématiques et des débats à propos du passé. Il sera alors question de comprendre pourquoi le passé obsède tant les hommes. La lecture des archives de la presse 9 nationale, nécessaire à cette compréhension, fournit des bornes chronologiques pertinentes et capables de délimiter un ensemble cohérent, dont l’analyse permettra de souligner autant les continuités que les ruptures. 1990 à 2006 seront donc les deux dates clés de cette démonstration, de d’entrée en vigueur de la loi Gayssot (13 juillet 1990) à l’abrogation et la modification de l’article 4 de la loi du 23 février 2005 (le 15 février 2006). Mais certains retours en arrière seront nécessaires pour expliquer les différents contextes, inclure des comparaisons et comprendre certaines évolutions sur le traitement de la mémoire. Des projections seront également utilisées pour mettre en lumière de nouvelles politiques ou de nouvelles revendications après 2006. Afin de pouvoir appréhender ces enjeux, le corpus s’est voulu aussi varié que possible, dans l’espoir d’obtenir un panorama complet et de formuler des problématiques y répondant. Ainsi, la première étape du travail de recherche fut la lecture de nombreux ouvrages théoriques 1. Les ouvrages généraux donnant une photographie de l’état de la mémoire en France ont permis de distinguer les épisodes du passé qui posent problèmes aux Français. Complétée par des ouvrages purement théoriques sur la mémoire ou l’histoire, cette recherche a contribué à créer une bonne base sur les enjeux mémoriels dans les sociétés contemporaines. Ainsi, les ouvrages généraux et théoriques ont été complémentaires, donnant les fondements aux connaissances et aux informations, confrontant les exemples précis des conflits mémoriels avec la théorie, faisant avancer la réflexion. Suite à cela, les idées sont devenues à la fois plus claires, établissant alors la différence entre la mémoire et l’histoire et leurs interactions, mais aussi plus diffuses, les concepts étant vraiment difficiles à maîtriser, d’autant qu’ils sont rarement compris par la société. La lecture d’ouvrages plus spécifiques sur l’état d’une mémoire dans la société française a donc permis une meilleure compréhension des enjeux, sans pour autant donner toutes les clés pour les résoudre. En effet, donner une position sur les processus mémoriels est avant tout une affaire personnelle, générant les débats et les conflits. Du côté des sources, la recherche s’est appliquée à diversifier le plus possible l’éventail des supports. La revue L’Histoire a été également sollicitée dans l’optique d’appréhender au mieux la pensée de certains historiens clés sur les notions de mémoire. Cette revue a été des plus utiles, par son engagement aux côtés des historiens dans leur lutte contre les lois 1 Finalement, l’exercice le plus difficile fut de sélectionner les ouvrages les plus pertinents, permettant une première approche du sujet tout en approfondissant les problématiques. En effet, l’étude de la mémoire est un sujet extrêmement répandu et il existe énormément de littérature. Des historiens se sont même spécialisés dans la mémoire de certains événements du passé. L’enjeu alors était de ne pas se perdre dans le trop-plein d’informations sur la mémoire et l’histoire. 10 mémorielles. Il a donc été possible de connaître dans le détail les revendications de ces professionnels de la mémoire. Un des premiers angles d’attaque, une fois les bases théoriques maîtrisées, a été l’étude approfondie des archives de deux quotidiens nationaux, de 1990 à 2006. Les deux journaux choisis sont Le Monde (journal plutôt de centre-gauche) et Le Figaro (journal dont la ligne éditoriale est à droite)1. Ils sont d’envergure nationale car la politique de la mémoire touche la société et se fait en priorité par l’État. Une presse locale n’aurait été plus intéressante que dans l’étude d’un phénomène restreint. L’étude de la presse nationale a été précieuse afin de comprendre comment la société réagit face à la mémoire, et aux actualités liées au passé. Les journaux sont en effet le miroir de la société. Les articles abordant les sujets de la mémoire et de l’histoire de la France, que ce soit dans des débats sur les lois mémorielles, sur l’actualité d’une commémoration ou d’un procès, sur l’établissement des faits, révèlent que les Français sont hantés par leur passé. L’apport des journaux est complété par d’autres sources, telles quelques supports audiovisuels (archives de l’INA) afin d’illustrer certains développements tels le discours d’un président de la République ou un reportage sur la gestion de la mémoire par un nouveau monument. Parallèlement, à côté de ces sources publiques, la lecture de témoignages, sources privées, a contribué à comprendre la logique de ces acteurs de la mémoire. En effet, le témoignage est une forme de mémoire possible et la lecture de ces écrits éclaire sur la façon dont ces personnes rapportent leur histoire et la logique dans laquelle ils se placent. Dans le même ordre, il était impossible de passer à côté de l’essai d’Hannah Arendt sur le procès d’Adolf Eichmann, car même si celui-ci ne concerne pas directement la France, il permet de comprendre l’appellation de « l’ère des témoins », donnant pour la première fois la parole à ces personnes. Il donne aussi les clés pour comprendre la dangerosité de la judiciarisation de l’histoire. De plus, afin de parfaire la connaissance et de se confronter à des acteurs agissant dans le champ mémoriel, des entretiens ont été effectués avec des historiens, et un chargé de la communication de la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Aucun n’avait exactement la même position sur les enjeux posés, ce qui traduit la complexité de la problématique. Les entretiens avec les historiens Emmanuel Droit et Henry Rousso ont permis de comprendre davantage les débats soulevés par les lois mémorielles, les procès historiques depuis la perspective d’un historien chercheur. Valérie Hannin, directrice de la rédaction de la revue 1 Il est vrai qu’il manque un journal de gauche afin de compléter les points de vue et voir s’il y avait une différence de traitement selon les tendances politiques. Néanmoins, le travail des archives étant chronophage, il a fallu gérer le temps et faire des choix, d’autant que les archives de L’Humanité ne pouvaient se consulter en ligne que de 1999 à 2006. 11 L’Histoire, adopte sur le sujet des lois mémorielles un ton véhément. Quant à Guillaume Kazerouni, historien de l’art au musée des beaux-arts de Rennes, estime que même dans un musée d’art, l’histoire est au cœur de la problématique de transmission d’un savoir1. Finalement un tableau détaillé mais non exhaustif des entrepreneurs de la mémoire a été établi en interrogeant d’abord le chargé de communication de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, mais également en visitant de nombreux sites et blogs d’associations et collectifs porteurs d’une mémoire particulière. Sous un angle loin d’être anecdotique, quelques fictions télévisuelles et quelques documentaires ont été visionnés. En fait, ils apportent un point de vue complémentaire intéressant puisqu’ils contribuent à façonner la mémoire collective des peuples. Ils montrent visuellement comment la mémoire et l’histoire ont été traitées à travers le temps et comment ils ont contribué à faire évoluer les mentalités pour les demandeurs de mémoire. Finalement, il a été possible d’illustrer certains propos par les apports d’une enquête réalisée en juin-juillet 2014 au sein du Mémorial de Caen, Cité de l’histoire pour la paix. Il s’agissait d’étudier le comportement des visiteurs du musée face à la mémoire et à l’histoire, surtout dans le contexte du soixante-dixième anniversaire du Débarquement allié en Normandie. L’étude, « En quoi est-il nécessaire de se souvenir 2? » s’est appuyée sur douze questions, posées aux visiteurs venus seuls, entre amis ou en famille. Les interactions avec certains ont pu compléter l’analyse, permettant de comprendre leur relation au passé. Tout ce terrain d’investigation a nourri la réflexion de nombreux concepts. Ces notions sont à la fois exposées, définies et discutées dans les ouvrages théoriques mais elles sont aussi reprises par la presse et même par les entrepreneurs de la mémoire. C’est par cette multiutilisation que leur sens est souvent détourné ou mal utilisé, ajoutant une complexité supplémentaire pour traiter le sujet. La notion la plus importante est celle de la « juste mémoire » qui est finalement le point d’aboutissement de la réflexion. Elle est spécifiquement introduite par le philosophe Paul Ricœur, qui manie alors les composantes du passé qui se manifestent dans le présent, à savoir la mémoire, l’histoire et l’oubli. Pour Paul Ricœur, une bonne dose de chacun des trois ingrédients du passé amène à la « juste mémoire » et évite alors le trop-plein de mémoire. Cet apport théorique permet de cerner ce qui se passe dans la réalité française. La France peine à assumer son passé. Pendant longtemps, la République 1 Cinq demandes d’entretien sont restées sans réponse de la part des professionnels. Cela donne alors plus de valeur à ces professionnels qui ont accepté de donner de leur temps, qu’ils en soient remerciés. 2 Il faut se conférer à l’annexe n° 3. 12 s’est évertuée à totalement contrôler l’histoire, voire à la manipuler, dans le seul but de valoriser le vivre en commun de la nation. L’histoire est à l’image de la mythification du passé de la France, glorifiant les héros et les événements qui font consensus dans la société. Après la Seconde Guerre mondiale, afin de rassembler tous les Français dans une large paix civile, le président Charles de Gaulle est allé jusqu’à aménager l’histoire, la remplaçant par le mythe du « résistancialisme1 ». Le passé est aussi une affaire d’arrangement avec la loi et la justice, puisque dans le même but de paix sociale, la France a voté plusieurs lois d’amnistie afin d’oublier les crimes commis pendant les années sombres. Pourtant, suite aux silences imposés pour la reconstruction de la société après un événement dramatique, les langues se délient et les témoins qui n’avaient alors pas été écoutés sont constamment interpellés par les personnes de leur groupe identitaire mais également par le reste de la société dans un large besoin d’histoire inondant la société. Ces témoins, entendus et écoutés, sont intégrés au sein de groupes de mémoire. Les gestes officiels et symboliques de la part de l’État sont arrivés au fur et à mesure. Il est question de discours officiels reconnaissant l’histoire particulière ou la souffrance d’un groupe, de l’édification de lieux de mémoire, de l’organisation de cérémonies nationales. Il est nécessaire que l’État reconnaisse les groupes minoritaires de l’espace national et intègre leur mémoire au sein de la mémoire collective – chose difficile à appréhender pour la République qui se veut universaliste et assimilationniste, c'est-à-dire qu’elle n’accepte aucune autre mémoire que celle qu’elle définit comme nationale. Pourtant, il ne faut pas que les autorités publiques tombent dans l’excès inverse, celui de la repentance ou de la culpabilité face aux militants de la mémoire qui œuvrent à faire replonger la société dans le passé. L’État doit pouvoir agir afin de réguler les excès de la mémoire et de lutter contre les instrumentalisations qu’en font certains acteurs de la mémoire afin de servir une identité particulière. Une des réponses les plus radicales est l’écriture des lois dites mémorielles. Ce processus s’est arrêté face aux polémiques et débats mémoriels que cela a suscité dans la société depuis les années 1990. D’autant plus que les historiens, parmi les professionnels de la mémoire les plus neutres et les plus légitimes, surveillent les instrumentalisations politiques du passé, comme grande ressource rhétorique. Il s’agit alors de lutter contre l’écriture d’une histoire officielle voulant figer les vérités. L’histoire n’établit aucune vérité puisque la connaissance l’amène à sans cesse évoluer. 1 Terme forgé par l’historien Henry Rousso. 13 Ainsi, face à cette cacophonie mémorielle et passéiste, il est important de connaître le rôle de chacun dans l’utilisation du passé. De nombreuses questions se posent quant à la gestion de ce passé et de l’identité qui en découle. L’une des questions persistantes tout au long de la réflexion est de savoir si les mémoires antagonistes ou tout simplement portées par des groupes différents peuvent cohabiter au sein d’une même histoire. Aussi, il est possible de se demander si une réconciliation des mémoires est possible au sein du roman national. L’État, en tant que garant de l’identité nationale et du vivre-ensemble, doit lutter contre les dérives mémorielles. Paradoxalement, il est possible que le passé soit instrumentalisé par l’État luimême. Ainsi, qui pourrait veiller à une bonne utilisation du passé ? Les historiens ? Pourtant, le travail effectué ici, les témoignages et entretiens démontrent que les historiens sont aussi des êtres subjectifs qui ont des intérêts et des sensibilités, nonobstant leur « vœu » de neutralité pour la science. Quel serait le moyen le plus approprié d’intervention de l’État afin de réconcilier les mémoires, sans être soupçonné de s’arranger avec le roman national et les minorités ? Dans quelle mesure les politiques mémorielles, et plus spécifiquement les lois mémorielles, peuvent-elles participer à l’édification d’une mémoire collective, rassemblant toutes les mémoires particulières des différents groupes composant la nation ? Afin de tenter de répondre à tous ces questionnements, la démonstration tâchera de faire un état des lieux de la mémoire en France afin de comprendre quel type de mémoire pose problème à la République. Il sera alors question d’étudier les quatre mémoires pour lesquelles le travail de mémoire est encore difficile à réaliser. Ce sont celles qui ont nécessité l’édification d’une loi mémorielle. Tout ceci mènera alors la réflexion sur les enjeux de la demande de reconnaissance d’une mémoire particulière en qualité de centre de définition des identités des groupes. L’étude se consacrera à la présence des militants de la mémoire qui se servent des témoignages, et de la figure des témoins, afin d’appuyer leur demande, notamment en se comparant constamment à la mémoire de la Shoah, « modèle » et « rivale » dans le processus de reconnaissance. Une fois les considérations de terrain établies, l’exposé finira par évoquer la théorie touchant à la mémoire afin de mettre en lumière la situation de la France. 14 PARTIE I – LES LOIS MÉMORIELLES : LE CADRE DES CONFLITS DE MÉMOIRES « Il est bon qu’une nation soit assez forte de tradition et d’honneur pour trouver le courage de dénoncer ses propres erreurs. Mais elle ne doit pas oublier les raisons qu’elle peut avoir encore de s’estimer elle-même » Albert Camus1 Le paysage législatif français rassemble quatre lois dites mémorielles. Mais l’intervention de l’État et plus spécifiquement du Parlement dans le champ de l’histoire et de la mémoire est beaucoup plus ample. Seulement, dans les débats et polémiques à propos de cette interférence étatique dans la discipline historique, quatre lois sont pointées du doigt. Ces lois concernent les quatre mémoires qui posent problème au sein de la société française. Il s’agit alors pour l’État de s’ériger en tant que garant de l’ordre mémoriel en imposant « sa vérité » afin d’éviter toute dérive et pour donner des gages de reconnaissance à des groupes qui manifestent un besoin d’histoire. CHAPITRE 1 – LA LOI GAYSSOT : L’ÉTATISATION DE LA MÉMOIRE DE LA SHOAH « Un passé qui ne passe pas » Henry Rousso et Éric Conan2 Le souvenir de l’occupation n’en finit pas d’agiter la mémoire collective. Vichy est toujours autant présent dans l’actualité, au cinéma, dans la littérature. La survivance de ce souvenir est sans doute due à la persistance des mythes autour de cette période noire et de l’oubli organisé. La transmission et la réception des représentations de cette période ont été contradictoires et sont toujours mouvantes, mais l’institutionnalisation définitive de cette mémoire a permis d’assoir son autorité, notamment à travers divers moyens officiels de transmission. 1 2 CAMUS, Albert, Chroniques algériennes 1939 – 1958, Paris, Gallimard, 2002, p. 22-23. ROUSSO, Henry, CONAN, Éric, Vichy, un passé qui ne passe pas, Paris, Fayard, 1994, 328 p. 15 I. La reconstruction de la France : de l’oubli à la culpabilité A. Le mythe du résistancialisme : l’évacuation du traumatisme La mémoire de Vichy a suivi une lente évolution. Juste après la guerre, alors que la France tente de se reconstruire en tant que nation une et indivisible, les Français « font le ménage ». C’est ce que l’on appelle l’épuration, ou la guerre franco-française. La Libération sert d’écran aux Français, qui ne veulent pas se souvenir de la guerre. Puis l’arrivée au pouvoir du Général De Gaulle1 marque le temps des refoulements2. Ainsi, de 1945 jusque dans les années 1970, les Français sont bercés par de consolantes certitudes : le pays avait résisté. Cette vision était celle du Parti communiste français et du Rassemblement pour le peuple français3. Ces deux partis ont véhiculé l’idée que le peuple s’était insurgé contre Hitler et Pétain. Les membres des partis sont vecteurs de cette idée ; la presse la rapporte en rappelant les faits de la résistance. Cette mémoire est aussi transmise lors de la commémoration des héros, par les noms des rues et les hauts lieux de la mémoire résistante4. Les autorités adoptent alors une politique volontariste de glorification de la nation. Les professeurs sont les instruments de cette politique devant enseigner l’histoire afin qu’elle évacue les traumatismes de la défaite de 1940, de l’occupation, de la collaboration et de la déportation. Le roman national, relatant le mythe d’une France résistante, se perpétue. Vichy, en tant que gouvernement de la France de 1940 à 1944, est rejeté, n’étant pas considéré comme la France. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il a toujours été question du « régime de Vichy ». La République française est dégagée de ses responsabilités5. Les Français sont satisfaits de se voir considérés comme des héros. Ils ne questionnent alors pas le passé, n’écoutant pas les témoins et les survivants de cette époque. Le quotidien de la reconstruction, puis des Trente Glorieuses ne leur donnent pas envie de se tourner vers un passé qui dérange. 1 La presse parle notamment « des mensonges de De Gaulle », GREILSAMER, Laurent, « Les ressacs de la mémoire nationale », Le Monde, 10/02/1997. 2 ROUSSO, Henry, Le syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, Op. cit. 3 Le RPF fut fondé par le Générale De Gaulle en 1947. 4 BLANCHARD, Pascal, VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Paris, La Découverte, 2008, 334 p. 5 KESLASSY, Éric, ROSENBAUM, Alexis, Mémoires vives, Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Paris, Bourin éditeur, 2007, 135 p. 16 B. L’oubli institutionnel : les amnisties et le refus de la mémoire L’histoire de France est ponctuée de trous noirs, de crimes oubliés alors que commis au nom de la nation. Ceci est dû au fait que les sociétés ont une mémoire sélective mais surtout que l’État a mis en place un outil institutionnel d’oubli : l’amnistie. C’est un « acte du législateur qui efface rétroactivement le caractère punissable des faits auxquels il s’applique.1 » L’amnistie est surtout un acte politique, souvent voulu par les gouvernants. Cependant, cet acte se différencie de la grâce présidentielle, l’expression du pardon directement par le plus haut personnage de l’État. L’oubli institutionnel sert à clore les batailles civiles en proclamant l’oubli. Les populations sont appelées à faire table rase du passé. Cet acte politique se place dans une logique d’unifier à nouveau la nation, en oubliant les crimes commis en son sein. Deux lois d’amnistie sont votées en 1951 puis en 1953. Sont alors amnistiés les crimes de la collaboration mais également tous les crimes de la résistance. L’amnistie va dans le sens du mythe résistancialiste, sans la visibilité de procès contre les « collabos ». Cet acte a un effet radical : l’événement est considéré comme n’ayant pas eu lieu, puisque l’oubli s’impose. L’amnistie est votée afin d’éviter de faire revivre le conflit douloureux par la condamnation et les procès. Les personnes qui se retrouvent amnistiées ne sont pas pardonnées ni réhabilitées mais retrouvent leurs droits et peuvent reprendre le cours de leur vie sous la protection de la loi qui garantit le silence. L’amnistie a une utilité immédiate : la pacification, le retour à la normale et la réconciliation du corps social. Pourtant cet artifice, permettant l’unité, révèle souvent plus tard de nombreuses blessures qui ont été empêchées de cicatriser par le silence2. L’amnistie est critiquable moralement car elle intervient en général après la commission des crimes les plus graves. Le fait de les oublier ou de les nier peut laisser les victimes dans une situation d’injustice et de souffrance éternelle. Ainsi, selon Pierre Waldeck-Rousseau, la loi d’amnistie a un caractère amoral car « elle ne juge pas, elle n’excuse pas, elle n’innocente pas, elle ignore3 ». 1 Définition du mot « amnistie », Dictionnaire Larousse en ligne, <http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/amnistie/2963>, consulté le 13/04/2015. 2 BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. 3 NICOLAÏDIS, Dimitri (dir.), Oublier nos crimes, l’amnésie nationale : une spécificité française ?, Paris, Autrement, 1994, 281 p. 17 C. La double personnalité des Français : « collabos » ou résistants La mémoire de l’occupation obsède les Français notamment à propos des figures antagonistes du régime de Vichy et de la résistance. Les choix qui ont été faits entre 1940 et 1944 ont durablement marqué les esprits et les imaginaires des Français. Dans les années 1970, le réveil est dur puisque la population se rend compte que tous les Français n’ont pas été résistants, à travers deux évènements : la publication de l’ouvrage de Robert Paxton en 1973, La France de Vichy et la sortie du film de Marcel Ophüls en 1971, Le chagrin et la pitié. Robert Paxton déclenche un véritable séisme, montrant alors que Vichy avait cherché la collaboration avec l’Allemagne en mettant notamment en place un projet idéologique antisémite autonome1. La mémoire française passe alors du mythe « tous résistants » aux « tous collabos », par la dénonciation de l’attitude des Français pendant l’occupation. Le miroir se brise et la fracture avec le Figure 1 Affiche du film Le chagrin et la pitié, de Marcel Ophüls, Site Allociné, <http://www.allocine.fr/> passé idyllique des Français se creuse, avec notamment la mise en accusation de Paul Touvier en 1973, pour crime contre l’humanité. Après 1974, la mémoire de cette période sombre de la France devient une obsession. C’est alors que la mémoire juive fait son apparition dans le paysage mémoriel, puisqu’il est désormais question de faire la lumière sur la responsabilité des Français et de la France de Vichy dans la déportation des Juifs de France2. Dans les années 1970, parler de Vichy est difficile. C’est ce qu’expérimente Henry Rousso, lorsqu’il choisit de traiter de cette période pour sa maîtrise de master : « C’était un travail difficile, surtout si l’on voulait dénoncer les tabous. On parlait beaucoup de Vichy. Mais quand on en parlait, cela déclenchait toujours les polémiques. Bien sûr, dans les années 1970, tout a commencé à se débloquer avec notamment les premiers colloques à ce sujet. Il n’était alors question que de la période 40-42 et certainement pas des Juifs. Les Juifs sous Vichy sont longtemps restés un sujet tabou3. » Les Français sont alors dans une forme de malaise total. Cette société retrouve les vérités de son passé douloureux tout en essayant de panser les plaies, toujours à vif trente ans plus tard. Ce travail de mémoire et d’histoire n’est pas facilité avec les divisions qu’il engendre au sein 1 KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Mémoires vives, Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Op. cit. 2 ROUSSO, Henry, Le syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, Op. cit. 3 ROUSSO, Henry, historien spécialiste de la mémoire de la France sous Vichy, directeur de recherches au CNRS et à l’Institut de l’histoire du temps présent, entretien le 04/03/2015, 40 minutes. 18 de la République. Dans ce contexte, une mémoire juive spécifique se constitue, en accordant une place fondamentale au génocide dans l’histoire occidentale du XXe siècle. II. La reconnaissance officielle des victimes : la désignation des coupables A. La loi Gayssot : initiatrice des lois mémorielles La loi n° 90-615 du 13 juillet 1990, dite loi « Gayssot », tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe1, s’inscrit dans un contexte particulier. En effet, les années quatrevingts sont témoins de la prolifération des thèses révisionnistes. Les déclarations de Robert Faurisson2 ou la tristement célèbre allégation de Louis Darquier de Pellepoix3, ancien commissaire aux questions juives de Vichy en sont le meilleur exemple. Cette loi est alors inédite puisqu’elle érige en délit le négationnisme et le pénalise. Le texte de 1990 provient d’une proposition de loi de Jean-Claude Gayssot, qui, lors des débats à l’Assemblée, explique que « le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit4 ». La mémoire de la Shoah impose un devoir de vigilance. La loi Gayssot modifie certes la loi du 01/01/1972 pénalisant tout acte raciste, mais ce texte de 1990 va plus loin puisqu’il marque alors le caractère particulier d’un événement historique dont la contestation outrage la mémoire de la communauté. Son article 95 renvoie à l’article 24 bis de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Il incrimine la contestation publique des faits historiques qualifiés de crimes contre l’humanité par le Tribunal international militaire de Nuremberg. Finalement, cette loi va mettre en place la judiciarisation de l’histoire en permettant aux associations de victimes de la Shoah de se constituer partie civile lors d’infraction négationniste. 1 « Loi n°90-615 du 13/07/1990, tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe, Dite loi Gayssot », Légifrance, <http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000532990&categorieLien=id>. 2 Robert Faurisson avait déclaré lors d’une émission sur Europe 1, le 16 décembre 1980 « Le prétendu gazage et le prétendu génocide juif ne sont qu’un seul et même mensonge historique qui a permis une gigantesque escroquerie politico-financière dont les principaux bénéficiaires sont l’État d’Israël et le sionisme international ». 3 Louis Darquier de Pellepoix affirmait dans une interview dans L’Express de 1978, « A Auschwitz, on a gazé que des poux ». 4 ACCOYER Bernard, « Rapport d’information fait en application de l’article 145 du Règlement au nom de la mission d’information sur les questions mémorielles », site de l’Assemblée Nationale, 18/11/2008, <http://www.assemblee-nationale.fr/13/rap-info/i1262.asp>, consulté le 10/03/2015 5 « Seront punis des peines prévues par le sixième alinéa de l'article 24 ceux qui auront contesté, par un des moyens énoncés à l'article 23, l'existence d'un ou plusieurs crimes contre l'humanité tels qu'ils sont définis par l'article 6 du statut du tribunal militaire international annexé à l'accord de Londres du 8 août 1945 et qui ont été commis soit par les membres d'une organisation déclarée criminelle en application de l'article 9 dudit statut, soit par une personne reconnue coupable de tels crimes par une juridiction française ou internationale. » 19 Cette loi suit le devoir de vigilance au nom de devoir de mémoire1, un devoir fermement défendu par les hommes politiques de tous bords. La loi Gayssot répond à un besoin face à l’insuffisance des lois et règlements qui existent déjà à cette époque2. Pour les institutions défendant la mémoire juive, cette loi est importante puisqu’elle institutionnalise la reconnaissance de la parole négationniste. Avant cette loi, les négationnistes avaient accès aux tribunes des grands journaux, prolongeant la souffrance des victimes et perpétuant ce crime. La loi a alors pour seul objectif la protection des victimes3. B. Les actes politiques : la prise en charge de la « dette imprescriptible » de la France La reconnaissance politique a tardé à se mettre en place, aucun homme politique ne voulant prendre la responsabilité d’un tel acte. François Mitterrand, suivant la ligne du Général De Gaulle a toujours refusé de reconnaître la responsabilité de la France dans la déportation des Juifs de France, considérant alors l’action du gouvernement de Vichy comme une parenthèse. En 1992, lors du cinquantenaire de la rafle du Vel’ d’Hiv’ et face aux demandes de reconnaissance de la responsabilité de la France, François Mitterrand déclare : « Ne lui demandez pas des comptes à cette République ! Elle a fait ce qu’elle devait ». Néanmoins, sous la pression de l’opinion publique, il consent finalement à faire un geste et institue une journée nationale de commémoration des « persécutions racistes et antisémites commises sous l’autorité de fait dite "gouvernement de Vichy" 4». 1995 représente un tournant dans la mémoire de la Shoah5. C’est l’année de la reconnaissance officielle de la responsabilité de l’État français dans la déportation des Juifs. Le discours de Jacques Chirac du 16 juillet 1995, prononcé pour le 53e anniversaire de la Rafle du Vel’ d’Hiv’ est alors qualifié d’acte courageux. Ce discours sera alors la porte d’entrée de la Shoah dans la mémoire collective française : « Il est dans la vie d’une nation des moments qui blessent la mémoire. (…) Il est difficile de les évoquer parce que ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre 1 Site de l’Assemblée nationale, ACCOYER Bernard, « Rapport d’information fait en application de l’article 145 du Règlement au nom de la mission d’information sur les questions mémorielles », Op. cit. 2 ROUSSO, Henry, entretien. 3 MARQUIS, Pierre, responsable de communication à la Fondation de la mémoire pour la Shoah, entretien le 12/03/2015, 1h02. 4 BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. 5 MARQUIS, Pierre, entretien. 20 passé et à nos traditions. Oui la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français et par l’État français1. » Jacques Chirac parle aussi de la « dette imprescriptible » de la France vis-à-vis des déportés. Son discours va alors donner lieu à toutes sortes de politiques cherchant à réparer les fautes du passé. Dès décembre 1997, la commission Mattéoli est créée en vue de faire lumière sur les spoliations subies par les Juifs. Cette mission a permis de constituer deux institutions : la Commission pour l’indemnisation des victimes de la spoliation et la Fondation pour la mémoire de la Shoah2. Tous ces actes et discours politiques vont mener à l’édification matérielle d’une mémoire de la Shoah. Ainsi le monument à la mémoire des victimes de la Rafle du Vel’ d’Hiv’ est inauguré en 1994. En 2002, le Conseil de l’Europe, porté par cet élan de reconnaissance décide que le 27 janvier sera la « Journée de mémoire de l’Holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité ». La presse publie un grand nombre d’articles à propos des discours des hommes politiques sur la reconnaissance de la mémoire juive. Il est notamment question du passé vichyste du président Mitterrand. Le Monde, dans un article du 29 septembre 19943, s’étonne de l’attitude du chef de l’État qui n’hésite pas à défendre la communauté juive mais qui avoue sans regret son passé pétainiste. La presse montre les actes et les gestes de commémoration entrepris par les hommes de la République. Sont employées les expressions « devoir de vigilance » ou « devoir de mémoire » sans grande explication. Enfin, en 2005, pour le 60e anniversaire de la « libération4 » d’Auschwitz, de nombreux articles sont publiés dans Le Monde. Il est alors raconté comment la mémoire de la Shoah s’est construite par « à-coups5 ». Le 28 janvier 2005 Le Monde publie en première page le discours du 16 juillet 1995 de Jacques Chirac. Le titre de l’article « Témoigner, transmettre, honorer, agir » illustre parfaitement la politique de la mémoire vue par les hommes politiques français. Le Figaro, quant à lui, nourrit les polémiques sur le passé de François Mitterrand en soulignant le fait que ce dernier a déposé une gerbe de fleur sur la tombe de Philippe Pétain lors des 11 novembre 1991 et 1992. En 1 « Discours de Jacques Chirac sur la responsabilité de Vichy dans la déportation, 1995 », (Vidéo – journal télévisé), Source France 2, 16/07/1995, < http://fresques.ina.fr/jalons/fiche-media/InaEdu01248/discours-dejacques-chirac-sur-la-responsabilite-de-vichy-dans-la-deportation-1995.html>, (2min32), visionnée le 16/03/2015. 2 MARQUIS, Pierre, entretien. 3 DUMAY, Jean-Michel, « Le trouble des Juifs de France. Ébranlée par les « oublis » de François Mitterrand concernant son passé vichyste, la communauté juive souhaite que la France assume enfin son histoire », Le Monde, 23/09/1994. 4 Le terme de « libération » est employé par tout le monde lorsque l’on fait référence à cet événement. Or il est à noter que son utilisation est impropre puisqu’il ne s’agit pas d’une libération – les Nazis ayant déserté avant l’arrivée des forces alliées – les camps étaient ouverts. Il s’agirait plutôt de parler de « découverte ». 5 WEILL, Nicolas, « La mémoire de la Shoah s’est construite par à-coups, au gré d’une succession de crises », Le Monde, 25/01/2005. 21 2005, Le Figaro rend aussi hommage au président Chirac en publiant un article sur l’action de ce dernier, notamment lors de l’inauguration du Mémorial de la Shoah1. C. La judiciarisation de la mémoire : le jugement de l’histoire L’actualité des procès a été relayée par les différents médias. Toutes les inculpations ont suscité un large émoi dans la population. La presse a couvert les différents jugements, se questionnant sur le passé des inculpés et laissant réagir la population, notamment dans le « courrier des lecteurs ». Figure 4 : Traitement de la Shoah par Le Monde. Figure 2 : Traitement de la Shoah par Le Figaro. Figure 3 : Légende des deux graphiques. En 1987, Klaus Barbie est condamné à perpétuité. Bien que décédé en 1991, la presse continue de parler de son procès, inédit en France puisqu’il est le premier à avoir été jugé pour crime contre l’humanité sur le sol français. Les deux quotidiens nationaux publient chacun deux articles sur la période concernée sur ce procès. Les audiences ont été intégralement filmées et il existe soixante-dix heures d’image de ce procès hors-norme. Compte tenu de l’état d’esprit de la société française de l’époque et de la législation en vigueur, il n’est pas prévu que le public ait accès à ces images avant 2017. Pourtant, en 2000, la chaîne Histoire a pu diffuser les principaux moments du procès dans une suite d’émissions spéciales. Malheureusement, aucun des deux journaux n’évoque l’audimat des émissions afin de mesurer combien de Français avaient été intéressés par ce procès. Le procès à rebondissement de Paul Touvier est celui qui a suscité le plus d’émoi dans la société. Après deux cavales, la grâce présidentielle de 1971, le non-lieu prononcé par la chambre d’accusation en 1992, il est finalement condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, pour crime contre l’humanité en 1994. En 1992, Le Figaro consacre sept articles sur le non-lieu de Touvier. Les journalistes parlent du souhait des associations de victimes de 1 FULDA, Anne, « Chirac : « L’antisémitisme n’est pas une opinion, c’est une perversion », Le Figaro, 26/01/2005. 22 faire le procès de Vichy au-delà du personnage. Dans le « courrier des lecteurs » du 17 avril 1992, les Français montrent leur indignation face à ce non-lieu. Tandis que Le Figaro démontre l’embrasement de la société face à la première notification de jugement, Le Monde publie sobrement deux articles tendant à condamner le jugement de l’histoire par les juges. Par un article du 22 avril 1992, Edwy Plenel se demande si la justice est compétente pour juger l’histoire1. En 1994, Le Figaro publie dix articles en réaction à la condamnation de Paul Touvier. Il est alors question de « jugement mérité », « travail de deuil pour l’ensemble des victimes », « justice rendue à sa juste valeur », « réconciliation nationale2 ». Suite à la condamnation de Paul Touvier, les journalistes s’intéressent alors au personnage de Maurice Papon, arrêté en 1983 pour complicité de crime contre l’humanité. En 1994, un article du Figaro demande à ce que soit jugé Maurice Papon évoquant la première plainte déposée dès 1981. Ce haut-fonctionnaire sous Vichy doit attendre 1997 pour être jugé. Il sera condamné à dix ans de prison. Le procès Papon n’a pas été autant médiatisé que le précédent. Dans Le Monde, Nicolas Weill s’interroge sur la nécessité et la légitimité d’un tel procès. Il parle dans deux articles de 1998 du trop-plein de mémoire et dénonce la leçon d’histoire donnée par les juges qui ne sont alors pas dans leur rôle3. III. Les vecteurs de la mémoire de la Shoah : l’édification d’une mémoire collective A. La bataille des mots : Holocauste ou Shoah « Le mot "Shoah" s’est imposé à moi tout à la fois parce que, n’entendant pas l’hébreu, je n’en comprenais pas le sens, ce qui était encore une façon de ne pas nommer4. » Comment peut-on nommer l’innommable ? Après la découverte des camps d’extermination, personne n’a été capable de décrire ce qui s’y était passé. Les survivants n’ont pas trouvé les mots pour parler de ce qu’ils avaient vécu. Seul, Raul Hilberg a réussi à parler simplement de l’usine à tuer des nazis, mais il n’a pu le faire que par une périphrase : « la destruction des Juifs d’Europe5 ». Cependant, aucun mot n’a été 1 Figure 5 : Affiche du film Shoah, de Claude Lanzmann, Site Allociné, <http://www.allocine.fr/>. PLENEL, Edwy, « Le piège Touvier. La Justice est comptable de l’Histoire ? Et comment guérir la France de son amnésie vichyssoise ? », Le Monde, 22/04/1992. 2 « Les réactions », Le Figaro, 21/04/1994. 3 WEILL, Nicolas, « Le procès Papon, entre mémoire et oubli », Le Monde, 02/04/1994 et GREILSAMER, Laurent, WEILL, Nicolas, « Le tribunal de l’Histoire a jugé Vichy depuis longtemps », Le Monde, 07/04/1998. 4 LANZMANN, Claude, « Ce mot "Shoah" », Le Monde, 26/02/2005. 5 HILBERG, Raul, titre de son ouvrage publié en 1961, en trois tommes. 23 trouvé jusqu’à 1985, et la sortie du film « Shoah » de Claude Lanzmann. C’est ce dernier qui a réussi à imposer un seul terme utilisable dans toutes les langues afin de qualifier ce qui ne pouvait l’être. Claude Lanzmann raconte la difficulté de trouver un titre à son film. Il ne savait pas comment nommer « l’évènement », la « chose » qui n’avait aucun précédent dans l’histoire des hommes. Il sait très bien que le mot « Shoah » est inadéquat, mais faute de mieux, il s’en est contenté. Il sait que personne ne comprendra ce mot mais il ne veut pas le traduire car c’est précisément ce qu’il veut : que personne ne comprenne1. « Shoah » est un mot hébraïque. Il signifie la « tempête », le « désastre », la « catastrophe », l’ « anéantissement », la « destruction absolue ». L’introduction de ce mot hébraïse les langues nationales. Dans les pays anglo-saxon, il est plutôt question d’ « Holocauste ». Mais l’usage de ce mot est totalement rejeté par les victimes du crime. Il n’a jamais été adopté par les historiens occidentaux. « Holocauste » a été emprunté à la Bible par les historiens américains. Selon l’étymologie grecque, il signifie « brûler en entier ». Il semblait alors pertinent pour les Américains de l’utiliser pour qualifier le massacre de tout un peuple dans les fours crématoires. Cependant, « Holocauste » est évocateur de sacrifice, puisqu’il s’agit alors de la « consumation totale par le feu de l’animal sur l’autel du temple », dans l’Ancien testament. Or les victimes des camps nazis n’ont pas été sacrifiées et n’ont pas accepté le sort qui les conduisait vers les chambres à gaz. Ce terme est une maladresse car il nourrit l’idée du peuple martyr, résigné à son funeste destin2. Dans les autres langues, il est plutôt question de « Shoah », même si son utilisation pose débat. Certains parlent du terme « Shoah », comme d’un « mot empoisonné », ou de « victimisation tout aussi totalitaire que le massacre3 » puisque le terme évoque directement les victimes. Il serait préférable de parler du « génocide nazi », désignant alors directement les bourreaux4. B. La pédagogie muséale : du temple au pèlerinage Le Mémorial de la Shoah est ce qui représente en France le Temple de la mémoire de la Shoah. Inauguré en 2005, il est l’héritier du Centre de la documentation juive contemporaine, créé en 1943 par Isaac Schneersohn. Ce dernier avait décidé d’ériger le Tombeau du martyr inconnu en 1953. Les victimes de la Shoah ont alors un lieu spécifique pour se recueillir, 1 LANZMANN, Claude, « Ce mot "Shoah" », Art. cit. SEBAG, Jacques, « Pour en finir avec le mot Holocauste », Le Monde, 27/01/2005. 3 MESCHONNIC, Henri, « Pour en finir avec le mot "Shoah" », Le Monde, 21/02/2005. 4 MARTY, Éric, « "Shoah". Généalogie d’un nom, histoire d’une négation », Cités, 2014/1, n°57, p. 139. 2 24 ayant été longtemps assimilées au Mémorial des martyrs de la Déportation, sans distinction aucune. Bien plus qu’un musée, il est muni de nombreux lieux symboliques voués au recueillement. Dès l’entrée dans la cour du Mémorial, le visiteur est saisi par les bas-reliefs représentant la persécution des Juifs. En plein milieu, un cylindre de bronze donne les noms du ghetto de Varsovie et des camps d’extermination. Et sur le fronton, deux inscriptions en hébreu appellent au souvenir et au respect des victimes. Avant de rentrer dans le Mémorial, il est possible de circuler entre les des noms, immenses impressionnants. Le et l’allée visiteur, au milieu de sentiment d’oppression. Juifs de France déportés y une fois l’exposition murs est saisi d’un Les 76 000 noms des Figure 6 : "Memorial de la Shoah, Paris", Site Edmond J. Safra, Philanthropic Foundation, Photo Gallery, <http://www.edmondjsafra.org/education/memorial-dela-shoah> sont inscrits. Plus loin, permanente achevée, 3 000 photographies évoquent sans concession le sort des enfants de la Shoah. Puis, le visiteur arrive au sous-sol : dans la crypte, l’étoile de David en marbre noir représente le tombeau symbolique des six millions de Juifs morts sans sépulture, à côté, une urne contenant les cendres des martyrs dans les camps de la mort. Finalement, une flamme éternelle brûle au centre de l’étoile et perpétue le souvenir des disparus1. L’inauguration du Mémorial de la Shoah, le 25 janvier 2005 a fait l’objet d’une cérémonie poignante où Jacques Chirac exhorte chacun à ne jamais oublier2. Au niveau international, Auschwitz reste le symbole de la Shoah. Ainsi, de nombreux voyages sont organisés pour aller visiter le musée d’Auschwitz ainsi que le camp d’extermination de Birkenau. La pédagogie d’Auschwitz aurait pu être efficiente si, ces voyages ne ressemblaient pas à une destination touristique. Les gens se prennent en photographie devant le mur des fusillades et les groupes de collégiens ne comprennent pas toujours les enjeux. Certaines personnalités dénoncent l’instrumentalisation d’Auschwitz et la banalisation de ce haut-lieu de la mémoire3. 1 Site internet du Mémorial de la Shoah, < http://www.memorialdelashoah.org/index.php/fr/ >, consultation du 12/10/2014 au 23/10/14. Et visite du Mémorial de la Shoah, le 29/10/2014. 2 « Inauguration du Mémorial de la Shoah », (Vidéo – journal télévisé), Source France 2, 25/01/2005, Archives INA, http://www.ina.fr/video/2756303001017/inauguration-du-memorial-de-la-shoah-video.html>, (2min00), visionnée le 07/04/2015. 3 WEILL, Nicolas, « La mémoire de la Shoah s’est construite par à-coups, au gré des successions de crises », Le Monde, 25/01/2005. 25 C. L’enseignement de la Shoah : de l’école aux cérémonies L’inscription de la Shoah dans les programmes scolaires s’est faite de manière tardive et par à-coups. Au début, les déportés étaient tous confondus, il n’était pas question de distinguer les Juifs de France des déportés politiques. Le mot « juif » ou l’expression « solution finale » n’apparaissaient guère dans les manuels avant les années 1970. Il était alors question de l’étude du régime de Vichy tout en la contrebalançant avec la résistance. Puis, les Juifs sont représentés comme les victimes des Allemands. Il ne sera question de la responsabilité des Français qu’en 1982. Depuis les années 2000, au moins une double page est consacrée à la déportation des Juifs dans la France de Vichy1. Enseigner la Shoah revient à stigmatiser le mal et Auschwitz représente alors le symbole du mal absolu. Le 18 février 2008, Nicolas Sarkozy déclare devant le Conseil représentatif des institutions juives de France que la République doit se concentrer sur la transmission de la mémoire de la Shoah vers les jeunes générations2. Cette volonté de rendre un hommage aux victimes se justifie également par la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Les cérémonies sont les évènements qui sont les plus discutés et rapportés par les médias. Elles sont une scène pour les messages des autorités publiques. Le président de la République peut alors s’exprimer sur la mémoire et l’histoire, un de ses outils favoris, puisque l’appel à l’histoire sert à réunifier la nation autour d’un évènement. La mémoire du génocide juif est réaffirmée à chaque commémoration. Ainsi, la mémoire de la Shoah est plusieurs fois célébrée dans l’année : le 27 janvier comme date internationale de la mémoire de l’Holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité, le 27 mai comme journée nationale de la résistance, le 16 juillet comme journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l’État français et d’hommage aux « Justes de France ». La mémoire de la Shoah peut apparaître aujourd’hui paradoxale. En effet, il n’y a jamais eu autant de lieux de mémoire, autant de publications des récits des survivants, autant de recherche alors que tout abondent déjà. Dans le même temps, l’utilité de cette mémoire est contestée, la Shoah est banalisée et il peut être impossible de l’enseigner parfois. Cette mémoire rentrerait alors dans sa quatrième phase : sa mise en cause suite à son 1 2 NICOLAÏDIS, Dimitri, (dir.), Oublier nos crimes, l’amnésie nationale : une spécificité française ?, Op. cit. BLANCHARD, Pascal, VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. 26 institutionnalisation. Ce passé serait alors en train de passer1. Cependant, il est à noter que cette remise en cause de la mémoire de la Shoah peut être liée à un trop plein de mémoire au sein d’une large concurrence des mémoires, menée pour la reconnaissance des autres mémoires. CHAPITRE 2 – LA LOI RECONNAISSANT LE GÉNOCIDE ARMÉNIEN : DE LA DÉCLARATION UNANIME PARLEMENTAIRE À LA BATAILLE POLITIQUE ET DIPLOMATIQUE Légiférer sur l’histoire est déjà un problème quand il s’agit d’un débat ne concernant que la nation, alors quand le législateur décide de voter un texte qui intéresse le passé d’un autre pays, la polémique se fait plus grande. Mais le Parlement français se risque tout de même à reconnaître le génocide arménien, suite à une très longue procédure, s’inscrivant dans les débats politiques. L’État prend ses responsabilités afin de donner des gages à la communauté arménienne, tout en essayant de ménager ses relations avec la Turquie sur le plan international. Mais ceci se révèle être une équation difficile surtout quand le négationnisme turc s’implante sur le territoire national. I. Le long cheminement vers la reconnaissance : la prise de responsabilité par le Parlement A. Une initiative socialiste : du vote unanime à la division des Assemblées Le président de la République signe la loi reconnaissant le génocide arménien de 1915, le 29 janvier 2001. Cette loi est le résultat d’une très longue procédure législative de trois ans, qui mêla passions, débats et controverses, malgré les votes à l’unanimité du Parlement. Cette loi est composée d’un article unique : « La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 19152. » L’initiative parlementaire est le fruit de la promesse électorale de Lionel Jospin lors des élections législatives de 1997. Elle est présentée devant l’Assemblée nationale le 13 1 WIEVIORKA, Annette, « Comment la Shoah est entrée dans l’histoire », L’Histoire, 1/2005, n°294, p. 48. « Loi n° 2001-70 du 29 janvier 2001 relative à la reconnaissance du génocide arménien de 1915 », Légifrance, <http://legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000403928>, consultée le 24/10/2014. 2 27 mai 1998 et discutée en séance deux semaines plus tard, placée dans la niche parlementaire socialiste. Le texte est voté à l’unanimité des députés présents lors du vote1. Toutefois, le vote de l’Assemblée nationale fait beaucoup de bruit et soulève de nombreuses questions et indignations de la part notamment de la Turquie. Dans ce climat de tension, le Sénat hésite sur l’attitude à adopter face aux textes transmis par l’Assemblée nationale. La Conférence des présidents du Sénat refuse de reprendre le texte des députés à son ordre du jour souhaitant d’abord que le gouvernement se prononce. Mais face à l’immobilisme de l’exécutif, certains parlementaires, désireux de faire passer le texte, déposent une proposition de loi semblable à celle des députés et demandent la discussion immédiate. Le texte est adopté à la majorité après un débat dense et émouvant, le 7 novembre 20002. Le Parlement se retrouve avec deux textes, émanant de ses deux chambres. Or, pour avoir valeur de loi, il faut que l’un des textes soit voté à l’identique par les deux chambres. Ainsi, le texte du sénat est repris à l’Assemblée nationale et voté en janvier 2001. La presse fait largement état des votes de ce texte. Néanmoins, aucun journaliste n’est allé dans les détails des navettes parlementaires, prévenant seulement du vote de l’Assemblée nationale, puis du Sénat. Le Monde publie quatorze articles entre le 29 mai 1998 et le 31 janvier 2001. Chaque article évoque les votes, les débats, les examens des textes, pour enfin parler de la promulgation du texte. Le Figaro est beaucoup moins exhaustif, ne publiant que deux articles sur les deux votes de l’Assemblée nationale en 1998 puis celui de 2001. Cette différence de traitement par la presse peut être liée à l’attitude ambivalente du gouvernement, laissant les journalistes du Figaro hésitants quant à leur écriture3. B. Le refus du gouvernement : la faiblesse de l’exécutif face à un sujet polémique Le gouvernement, lors de la première proposition de loi en 1998 à l’Assemblée nationale, ne s’est pas opposé aux débats, voyant dans cette loi le reflet des valeurs de la France et pensant que cette déclaration pourrait faire avancer les débats de paix entre l’Arménie et la Turquie. Mais, devant les vives réactions que ce texte suscite, le gouvernement décide de ne pas engager sa responsabilité, refusant de transmettre le texte voté par les députés au Sénat. Le ministre des relations avec le Parlement refuse d’inscrire la proposition de loi à l’ordre du jour prioritaire du Sénat en mars 1999 tandis que le ministre des Affaires étrangères de l’époque 1 MASSERET, Olivier, « La reconnaissance par le Parlement français du génocide arménien de 1915 », Vingtième siècle, Revue d’histoire, 2002/1, n°73, p. 139. 2 MASSERET, Olivier, Idem. 3 Archives du Monde et du Figaro de 1998 à 2001. 28 tient un discours devant le Parlement en questionnant le caractère opportun de cette proposition qui n’avantagerait nullement le processus de paix dans la région du sud-Caucase et qui pourrait même discréditer la diplomatie française. La loi est présentée par les députés au gouvernement comme une loi pouvant justement impulser ce processus de politique étrangère. Toutefois, cette dernière compétence appartient exclusivement au gouvernement. Ainsi, l’immixtion des deux Chambres parlementaires dans ce champ leur est reprochée. Jacques Chirac se prononce sur la loi en demandant à ce que les parlementaires français ne se tournent pas vers le passé, raniment les animosités et les haines à propos de cet évènement alors que la France est en train de développer des efforts pour créer un climat de paix dans la région, notamment en étant co-présidente du groupe de Minsk1. Là encore, la presse a largement pris part aux débats en démontrant l’embarras de l’exécutif face à l’initiative parlementaire. En 1998, lors de la commémoration du génocide arménien par les communautés arméniennes en France, Le Monde montre que le gouvernement est divisé. Les ministres s’expriment alors à titre individuel sur la qualification de génocide ou non. C’est ainsi que Pierre Moscovici se prononce face à l’Assemblée nationale en disant que selon lui, il s’agit bien de parler de génocide. Quant à Lionel Jospin, en qualité de Premier ministre, il décide d’écrire un communiqué public le 24 avril en se joignant au recueillement des Français d’origine arménienne, mais sans évoquer le mot « génocide2 ». C. La prise en charge d’une loi déclarative et le refus de la pénalisation : la reconnaissance officielle à contrecœur Une fois la loi adoptée par les deux chambres du Parlement, le pouvoir exécutif n’a d’autre choix que de prendre en charge la responsabilité de ce texte et de l’assumer face aux puissances étrangères mais aussi à l’intérieur du pays. Après la promulgation, tous les membres de l’exécutif se lancent dans des discours de reconnaissance du génocide arménien et de soutien à la communauté française d’origine arménienne, affrontant alors la colère turque. Dès 2001, Jacques Chirac parle même d’une « loi de la République3 ». La loi reconnaissant le génocide arménien de 1915, n’est qu’une loi à portée déclarative. Elle n’édicte aucune norme, aucun droit, aucune obligation ni aucune sanction. Ainsi, ce texte 1 Les deux premiers paragraphes de cette partie sont documentés par l’article d’Olivier MASSERET, « La reconnaissance par le Parlement français du génocide arménien de 1915 », Art. cit. 2 CHEMIN, Ariane, « La fracture morale du gouvernement sur le génocide arménien », Le Monde, 27/04/1998. 3 FABRE, Clarisse, « La France s’apprête à reconnaître le génocide arménien de 1915 », Le Monde, 19/01/2001. 29 dénature la fonction législative qui n’est sensée que produire du droit. Néanmoins, cette initiative se justifie par l’envie du Parlement de se prononcer dans certains débats, ne pouvant plus adopter de résolutions. Toutefois, cette loi frustre de nombreux défenseurs de la cause arménienne, arguant qu’elle ne va pas assez loin. Ainsi, plusieurs fois, des propositions de lois sont déposées dans les deux chambres du Parlement, demandant la pénalisation de la négation du génocide arménien. Finalement, une initiative socialiste est votée à l’Assemblée nationale en octobre 2006, mais bloquée par le gouvernement Fillon au Sénat, puis définitivement annulée en 2011. La mémoire du génocide arménien est évoquée le plus souvent dans la presse au sujet de la loi mémorielle de 2001 et de la proposition de loi de 2006. Figure 9 : Étude du traitement du génocide arménien par Le Figaro. Figure 8 : Etude du traitement du génocide arménien par Le Monde. Figure 7 : Légende des deux graphiques. 62% des articles du Monde relatifs au génocide arménien concernent les lois mémorielles tandis que Le Figaro traite de ces problématiques dans 41% de ses articles1. Jacques Chirac se lance dans une campagne contre la Turquie afin que celle-ci reconnaisse finalement le génocide arménien. Il peut être dit qu’une fois les responsabilités prises par le Parlement, l’Exécutif en a profité pour traiter de ces sujets qui appellent à l’émotion, après une reconnaissance officielle douloureuse. En effet, les questions mémorielles, bien que difficiles à manier, notamment face à la Turquie, sont un bon instrument électoral. 1 Archives du Monde et du Figaro de 1998 à 2006. 30 II. Les débats houleux : la faible légitimité de l’intervention législative française A. Une histoire de politique étrangère : les relations franco-turques dans le cadre européen Le vote de la loi de 2001 et les initiatives parlementaires de 2006 ont pu mettre les diplomates et les acteurs économiques français dans l’embarras vis-à-vis de la Turquie. En effet, la Turquie réagit très violemment à chaque évolution des textes de loi sur le génocide arménien, en dénonçant notamment « une journée de honte nationale pour la France1 », lors du vote à l’Assemblée nationale de 2001. Il est alors question d’une « nation turque blessée2 » par le vote de ce texte. Les relations commerciales entre la France et la Turquie souffrent avec le boycott des entreprises françaises et de leurs produits par les Turcs ou encore la rupture de nombreux contrats, notamment militaires. Cette politique de reconnaissance est coûteuse pour la France, tout comme pour la Turquie, d’autant que la France est le second investisseur étranger en Turquie. De plus, les autorités turques ont dénoncé l’attitude des parlementaires français, menaçant de geler les relations militaires. Les médias ont servi de relai quant à ces questions de relations extérieures entre la France et la Turquie, relatant les inquiétudes des entreprises françaises implantées en Turquie et les réactions vives de la République turque. Parallèlement, la loi a remis en cause les partenariats en politique étrangère entre la France et la Turquie au sein des organisations internationales dont les deux Républiques sont membres. La Turquie est membre de l’OTAN et constitue un allié de taille sur la mer Noire pour les pays occidentaux vis-à-vis de la Russie mais c’est également un pays stratégique dans la région du Moyen-Orient. Le fait qu’Ankara gèle ses relations militaires avec la France peut être un risque de déstabilisation dans la région du sud-Caucase ainsi que dans le Proche et le Moyen-Orient. 1 POPE, Nicole, « Les Turcs dénoncent "une journée de honte nationale pour la France" », Le Monde, 19/01/2001. 2 POPE, Nicole, « La nation turque "blessée" par le vote du Sénat français sur le génocide arménien », Le Monde, 10/11/2000. 31 Dénonciation de l’attitude du Parlement français par Ankara Articles sur les ruptures de contrats militaires Articles sur les représailles économiques Articles sur les débats quant à l’intégration de la Turquie dans l’UE Publications du Monde 7 Publications du Figaro 5 3 1 2 5 4 4 Figure 10 : Étude de la presse : Le Monde et Le Figaro parlent des relations entre la France et la Turquie, s’inquiétant des conséquences de la loi reconnaissant le génocide arménien et de la possible pénalisation de sa négation. Le Parlement européen a reconnu le génocide arménien en 1987. Toutefois, Bruxelles juge contreproductive la proposition de loi sur la pénalisation de la négation de ce génocide pour l’intégration de la Turquie à l’espace européen. Selon les Turcs, les Arméniens, par leur envie de reconnaissance sont d’efficaces opposants à l’adhésion de la Turquie à l’UE. Cette accusation ne va pas dans le sens d’une possible réconciliation entre les deux peuples. Alors que la Turquie est appelée à respecter les conditions de Maastricht afin de pouvoir prétendre à l’intégration européenne, Jacques Chirac rajoute une condition : celle de reconnaître le génocide arménien. Ceci est alors considéré comme la preuve que la France ne veut pas de la Turquie dans l’UE1. B. Un enjeu électoral : la satisfaction d’une communauté nombreuse Les députés qui ont voté à l’unanimité la loi reconnaissant le génocide arménien en 2001 et ceux qui ont fait une proposition de loi pénalisant la négation du génocide sont accusés de démagogie et de répondre à une demande de la communauté arménienne. En effet, celle-ci a un fort poids électoral dans certaines régions de France, notamment dans l’est et plus particulièrement dans le département des Bouches-du-Rhône. Ainsi, Patrick Devedjian, député français et d’origine arménienne, défend ardemment la cause mémorielle de sa communauté, s’exprimant alors dans Le Monde en 2006 attestant que « les Arméniens n’ont que trop attendu2 ». Le député de l’UMP donne aussi des entretiens au même journal, où il affirme que Jacques Chirac « a été irréprochable sur le travail de mémoire3 ». Il défend alors le président de la République affirmant que même si ce dernier s’oppose à la loi de 2006, il est le seul chef d’État à répondre aux Arméniens qui demandent justice depuis 90 ans. M. 1 Le découpage en trois enjeux de politiques étrangères entre la France et la Turquie est inspiré de l’article d’Olivier MASSERET, « La reconnaissance par le Parlement français du génocide arménien de 1915 », Art. cit. 2 DEVEDJIAN, Patrick, « Les Arméniens n’ont que trop attendu », Le Monde, 20/10/2006. 3 GURREY, Bérénice, « Entretien avec Patrick Devedjian, député de l’UMP, le chef de l’État "a été irréprochable sur le travail de mémoire" », Le Monde, 03/10/2006. 32 Devedjian déclarait déjà en 2001 que la reconnaissance du génocide arménien n’était « pas une affaire d’historiens mais de conscience1 ». Les réactions des Français d’origine arménienne sont la preuve que la loi reconnaissant le génocide arménien est bien une réponse à une communauté. Les Français d’origine arménienne et les Arméniens vivant en diaspora en France sont sortis satisfaits des débats au Parlement, applaudissant même les députés qui ont voté la loi de 2001. Le Figaro dénonce en 2001 le vote du Sénat comme étant une réponse électoraliste2. L’adoption de la loi de 2001, peut être vue comme une réponse à la manifestation nationale du 25 avril 2000 commémorant le génocide arménien et demandant la reconnaissance du génocide en France3. C. Les leçons d’histoire de la France : de l’illégitimité à la justification de la loi La Turquie, dans ses réactions à la loi reconnaissant le génocide arménien, dénonce le fait que la France légifère sur un passé qui ne lui appartient pas. C’est vrai qu’il est possible de s’interroger sur les raisons pour lesquelles les députés français ont choisi de se prononcer sur un génocide qui n’a pas eu lieu sur le territoire français, pas même dans une ancienne colonie ; un génocide qui n’a pas concerné sa population, un génocide auquel la France n’a pas pris part. Jean-Marc Ayrault affirme qu’il faut « faire œuvre utile de notre passé commun4 ». Or il n’y a aucun passé commun selon les Turcs. Les autorités françaises se défendent en mettant en avant le fait que nombre de réfugiés de ce génocide vivent en France ainsi que tous leurs descendants. La loi répondrait alors à un souci d’intégration de ces communautés à la société française. Faisant partie de la nation, leur histoire serait devenue celle de la France. En plus de légiférer sur le passé des autres, les parlementaires français se voient reprocher le fait de donner des leçons aux Turcs sur la façon de gérer leur mémoire et leur passé. Certains hommes politiques appellent la Turquie à adopter le même comportement que l’Allemagne, lorsque celle-ci a reconnu sa responsabilité dans l’extermination des Juifs d’Europe. Patrick Devedjian parle alors de Willy Brandt qui s’était « mis à genoux à Auschwitz5 ». De même, Jacques Chirac a plusieurs fois appelé la Turquie à assumer son passé, notamment lors de sa 1 LANGELLIER, Jean-Pierre, « Les Arméniens, un mois après la reconnaissance du génocide », Le Monde, 21/02/2001. BRAINE, Édouard, « Du mauvais usage du martyre arménien », Le Figaro, 03/01/2001. 3 « Les Arméniens manifestent », Le Figaro, 25/04/2000. 4 THREARD, Yves, « Génocide arménien : la faute à éviter », Le Figaro, 12/10/2006. 5 DEVEDJIAN, Patrick, « Les Arméniens n’ont que trop attendu », Le Monde, 20/10/2006. 2 33 visite en Arménie en 2006, où il demande à la Turquie d’être raisonnable pour être intégrée aux débats culturels européens1. Finalement, il est acceptable d’affirmer – et cela a été l’une des justifications de quelques députés – que la France soit fondée à se prononcer sur le génocide arménien, car étant un crime contre l’humanité, tous les citoyens du monde doivent se sentir concernés par ce génocide et sont donc tous appelés à se positionner sur sa mémoire. C’est dans cette démarche que le génocide arménien a été reconnu par d’autres pays comme l’Uruguay, Chypre, le Canada ou encore la Suède et la Russie. La France se fait alors défenseur d’une mémoire universelle. III. Les politiques de la mémoire : une reconnaissance sans fin A. L’installation de lieux d’une mémoire universelle : le refus de l’oubli La mémoire des Arméniens est une mémoire universelle, il existe des monuments partout en France2. Celui qui a fait le plus parler de lui est le Mémorial lyonnais du génocide des Arméniens. Il est inauguré en 2006 sous l’impulsion de la municipalité. Il s’agissait de créer des éléments de réflexion sur le génocide dans le lieu le plus passant de la ville : la place Antonin Poncet. Graver dans la pierre le souvenir de ce massacre est alors le signe de l’existence de l’homme face à la barbarie : les trente-six feuilles de béton alignées s’imposent dans le paysage. Il s’agissait d’interpeller le passant dans une sorte de partage de cette mémoire qui se veut universelle. Pour le concepteur du monument, il faut parler du génocide et dénoncer le négationnisme, Figure 11 : CHATELARD, Ludovic, "Photo du Mémorial du génocide arménien à Lyon", Site Bonjour Lyon, 12/11/2012, <http://bonjour-lyon.fr/2012/11/photomemorial-genocide-armenien-lyon/>. questionner le présent afin que ce genre de massacre soit impossible3. Mais c’est avant tout un travail de mémoire que ce monument appelle à faire dans une découverte ou un rappel de l’histoire. Le Monde se fait l’écho de l’inauguration du monument, rappelant notamment que 1 LASSERRE, Isabelle, « Chirac pousse la Turquie à assumer son passé », Le Figaro, 03/10/2006. Ici Emmanuel Droit reprend Claire Mouradian sur la mémoire des Arméniens. DROIT, Emmanuel, historien spécialiste de l’Allemagne et des questions mémorielles, professeur à l’université de Rennes 2 et chercheur au centre March Bloch de Berlin, entretien le 26/03/2015, 50 minutes. 3 Site du Mémorial lyonnais du génocide arménien, <http://memohaylyon.free.fr/>, consulté le 07/04/2015. 2 34 la population de Lyon compte 40 000 personnes d’origine arménienne, justifiant par là même l’édification de ce monument1. La mémoire arménienne reste très présente dans le Sud-est de la France, là où la communauté arménienne est très influente : il est possible de le constater avec la pose de nombreuses stèles comme à Marseille (première ville arménienne de France), à Grenoble ou encore à Valence où un projet de musée sur le génocide arménien est élaboré en 2005. La communauté arménienne représente 10% de la ville de Valence et a réussi à obtenir l’édification d’un centre du patrimoine arménien, un lieu unique en Europe. Ce lieu de la mémoire raconte l’histoire du génocide, de l’exil et de l’arrivée en France de tous les réfugiés2. La mémoire arménienne a également touché la capitale avec l’installation, en 2003, de la statue de Komitas, place du Canada. Il s’agit d’un hommage à la culture arménienne, puisque la personne représentée était un prêtre et musicologue arménien. Cet homme a alors survécu au génocide de 1915 et s’est réfugié en France. Deux inscriptions, sous la statue, font mention aux « victimes du génocide arménien, perpétré dans l’Empire ottoman » et à la mémoire des « combattants arméniens engagés, volontaires et résistants, morts pour la France3 ». B. De la lutte contre le négationnisme à l’usage du mot génocide : la bataille des historiens Avant de se demander s’il est possible de qualifier de génocide le massacre des Arméniens de 1915, il faut revenir sur l’origine de ce mot « génocide », créé en 1943 par le juriste en droit international polonais, Raphael Lemkin. Après la Première guerre mondiale, il est choqué par la décision britannique de libérer cent-cinquante Turcs de Malte alors responsables de l’extermination des Arméniens. Il consacre sa vie à chercher un nom à ce crime, si extraordinaire qu’aucun mot ne savait le décrire. C’est alors en 1943, et dans le contexte de la Shoah, qu’il trouve le « bon mot ». Il n’hésite alors pas à recourir à un néologisme pour former le nom de « génocide », composé d’une racine grecque : genos, signifiant race, peuple, groupe et d’une racine latine : le verbe caedere, ayant pour sens tuer. En 1944, il publie un livre sur ses recherches. Son chapitre 9 montre bien que le mot génocide selon lui se réfère 1 BORDENAVE, Yves, « À Lyon, le mémorial du génocide arménien inauguré dans le calme », Le Monde, 26/04/2006. LANDRIN, Sophie, « Un musée sur le génocide arménien à Valence », Le Monde, 21/06/2005. 3 EUDES, Yves, « Pour la première fois, Jacques Chirac participe à la commémoration du génocide arménien », Le Monde, 25/04/2005. 2 35 aux crimes nazis contre les Juifs et les Slaves et aux crimes des Jeunes-Turcs contre les Arméniens1. Malgré l’historique de la création du mot génocide, les historiens se sont longtemps affrontés à propos de la nature de ces massacres de 1915. La question est de savoir si le crime perpétré par les Jeunes turcs avait été planifié et organisé dans le cadre d’une politique d’extermination d’un peuple entier ou s’il avait été la conséquence d’une guerre civile lors de la Première guerre mondiale dans l’Empire ottoman. En 1994, Bernard Lewis2 est poursuivi par différentes associations arméniennes pour « contestation de crime contre l’humanité ». En effet, l’historien récuse l’emploi du terme génocide pour qualifier les crimes commis par les Turcs. Dans une interview au Monde du 16/11/1993 il répond à la question du journaliste à propos du « refus persistant des autorités turques de reconnaître le génocide arménien » : « Vous voulez dire reconnaître la version arménienne de cette histoire ?3 » La France connaît un autre scandale concernant le négationnisme du génocide arménien par un historien. Il s’agit de l’affaire de Gilles Veinstein. Le Monde publie six articles sur la seule année 1999 et Le Figaro en publie trois afin de relater le scandale de ce professeur du Collège de France accusé de négationnisme4. Ses propos auraient blessé la mémoire des Arméniens lorsque celui-ci affirme que « la décision du gouvernement d’Istanbul d’exterminer les Arméniens n’a pas jusqu’à présent été établie avec la solidité et la précision nécessaire5 ». Son attitude indigne de nombreux historiens qui pensent que cela peut renforcer le négationnisme turc. Ainsi, Le Monde publie-t-il des articles écrits par d’autres historiens qui défendent ou accusent Gilles Veinstein. Pierre Vidal-Naquet affirme qu’il y a eu génocide, surtout avec les preuves du consultant américain Leslie A. Davis. Toutefois, il pense que les accusations contre l’historien sont ignobles6. Yves Ternon demande à ce que Gilles Veinstein ne soit pas nommé au Collège de France pour ce qu’il avait écrit dans la revue L’Histoire en 19957, dans son article « Trois questions sur un massacre8 ». Face à l’embarras du Collège de 1 BECKER, Annette, « Lemkin, les Arméniens et le mot génocide », L’Histoire, 2/2015, n° 408, p. 66. Bernard Lewis est un historien américain, spécialiste de la Turquie et du monde musulman. 3 BERMOND, Daniel, « L’affaire Bernard Lewis », L’Histoire, 4/1995, n° 187, p. 38. 4 Archives du Monde et du Figaro consultées en ligne pour l’année 1999. 5 WEILL, Nicolas, « La mise en cause de l’historien Gilles Veinstein divise le Collège de France », Le Monde, 27/01/1999. 6 VIDAL-NAQUET, Pierre, « Sur le négationnisme imaginaire de Gilles Veinstein », Le Monde, 03/02/1999. 7 FERENCZI, Thomas, « Faut-il brûler Gilles Veinstein ? », Le Monde, 03/12/1999. 8 NODE-LANGLOIS, Fabrice, « Soupçons de négationnisme au Collège de France », Le Figaro, 01/12/1998. 2 36 France, Jacques Chirac confirme la nomination de Gilles Veinstein par un décret officiel, considérant qu’il n’y a pas de négationnisme mais de la prudence à utiliser certains mots1. C. L’histoire française et la mémoire mondiale : l’Arménie et le reste du monde Les autorités turques accusent l’Arménie d’instrumentaliser la mémoire du massacre de 1915 afin d’obtenir la reconnaissance des autres puissances mondiales et d’intégrer les organisations internationales, avec notamment le discours du président arménien : « Nous appartenons à l’Europe », faisant référence à la diaspora arménienne y vivant2. Ainsi, les Turcs considèrent-ils que ce sont les Arméniens qui sont à l’origine de la loi française de 2001, reconnaissant le génocide arménien et de tous les gestes français à l’égard de ce peuple. « La loi sur le génocide arménien est partie de bonnes intentions reconnaissant qu’il y a un problème sur le plan international3. » La France envisage, en effet, la mémoire du génocide arménien comme universelle et ainsi, elle œuvre à réconcilier les deux peuples turc et arménien. L’année 2006 est l’année de l’Arménie en France, il est question de célébrer les quinze ans de l’indépendance de ce petit pays. L’Arménie à l’honneur, tout sera prétexte pour revenir sur l’histoire de son peuple et sa culture. C’est aussi à cette occasion que la France va essayer d’introduire un dialogue entre Erevan et Ankara. Déjà, dès 1993, la France, après avoir reconnu la République d’Arménie, signe un traité d’amitié avec ce pays. Mitterrand se distingue alors, étant le seul président, avec Eltsine à signer un tel traité avec l’Arménie, répondant à une demande de la communauté arménienne vivant en France. Son successeur, Jacques Chirac reconnaît le génocide arménien et reçoit plusieurs fois le président arménien Kotcharian en visite officielle. En 2005, il se rend pour la première fois en Arménie afin de participer à la commémoration du génocide arménien. Il profite de ce voyage pour demander à ce que l’Arménie ouvre un dialogue avec la Turquie. Il rappelle aussi son soutien à la Turquie pour son entrée dans l’UE. Le génocide arménien hante toujours les Arméniens qui sont au fait de tout ce qui se passe dans le monde les concernant. Ainsi, ils ont réussi à ce que l’ONU reconnaisse le génocide en 1985, tout comme le Parlement européen en 1987. Les Arméniens se flattent de ces reconnaissances qui mettent la Turquie sous pression afin que celle-ci regarde son passé en face si elle ne veut pas être isolée du reste du monde. Ainsi, certains intellectuels turcs 1 WEILL, Nicolas, « Jacques Chirac confirme Gilles Veinstein au Collège de France », Le Monde, 10/02/1999. LORIEUX, Clause, « Kotcharian : "nous appartenons à l’Europe" », Le Figaro, 12/02/2001. 3 ROUSSO, Henry, entretien. 2 37 prennent-ils les devants et malgré la censure turque, essayent de faire la lumière sur leur passé, en tentant d’écrire une histoire commune avec les historiens arméniens. Cela serait alors une occasion permettant que les deux pays puissent enfin se réconcilier. La reconnaissance du génocide arménien se justifie par la lutte contre le négationnisme de ce crime. Il est question alors de donner des gages à la communauté arménienne installée en France mais aussi au peuple d’Arménie dans une reconnaissance internationale. Il est temps que la Turquie regarde son histoire et les pays de la communauté internationale peuvent lui montrer la voie. Néanmoins, il est vrai que le débat sur l’anachronisme des termes employés pour nommer les crimes est important, notamment pour la discipline historique. Mais la mémoire du génocide arménien n’est pas la seule mémoire qui porte un regard contemporain sur les actes du passé et qui nomme ces épisodes selon un vocabulaire inventé après que les crimes aient été commis. CHAPITRE 3 – DE LA LOI SUR L’ESCLAVAGE À LA LOI SUR LA COLONISATION : AGITATEURS OU PACIFICATEURS DE LA MÉMOIRE ? « La barbarie civilisée » Aimé Césaire1 La guerre d’Algérie est le symptôme de ce refus de regarder en face l’histoire de la colonisation et la participation à la traite négrière de la France, dans la problématique générale de la domination de l’homme sur l’homme. Mais finalement, les gestes apparaissent dès les années 2000 avec le vote de deux lois sur l’esclavage et sur la colonisation mais aussi avec quelques gestes forts remplis de symboles. 1 Aimé CÉSAIRE cité par BAROIN, François, « Le 10 mai, un jour de victoire sur la "barbarie civilisée", Le Figaro, 10/05/2006, p. 20 38 I. La guerre d’Algérie : une mémoire difficile à assumer A. Du silence imposé à l’autocensure : l’amnésie institutionnelle française La guerre d’Algérie est longtemps restée une page blanche de l’histoire française. Aujourd’hui encore, l’écriture de cette histoire est une tâche ardue. Cela est dû au silence imposé pendant la guerre. Toutefois, ce mutisme continue jusqu’à nos jours, hantant les acteurs de cette guerre, et leurs enfants. L’oubli est fabriqué en France par la négation même de l’idée d’une guerre : il n’est question que des « évènements d’Algérie ». La guerre, à l’époque, n’est pas nommée et il n’y a même pas d’adversaire. Cela est dû à la situation particulière du territoire. Quand il s’agit de justifier l’envoi de troupes en Algérie, les autorités parlent d’une « lutte contre les terroristes1 ». L’oubli existe aussi par la négation des nombreux crimes réalisés en Algérie, allant de la torture aux exécutions sommaires. Tout ce qui s’est passé de l’autre côté de la Méditerranée est un secret bien gardé par la censure et la propagande de guerre. Cette négation est aussi possible grâce à toutes les lois d’amnisties votées par le Parlement dans un souci de réconciliation nationale et de paix sociale. Le silence n’est pas faussé par les non-dits des acteurs de la guerre, qui ne veulent pas parler du « là-bas » en rentrant en France. Il s’agit d’oublier tous les drames pour continuer à vivre normalement. Le problème algérien est difficile à comprendre car il touche directement aux principes de la République. La France, dans cette guerre se battait contre elle-même, car l’Algérie n’était pas vraiment une colonie. Il est alors difficile pour la France d’intégrer l’Algérie à son patrimoine de mémoire après la perte d’une partie d’elle-même2. Les amnisties sont décidées dès la signature des Accords d’Évian avec l’Algérie, en mars 1962 : tous les crimes commis des deux côtés ne seront pas poursuivis. Les amnisties sont renforcées en France avec les lois de 1964, 1966 et 19683. En 1981, Mitterrand déclare qu’il « appartient à la nation de pardonner4 », ainsi le Premier ministre Pierre Mauroy réhabilite-t- 1 Il est vraiment intéressant de comprendre cette nuance en écoutant les appelés du contingent témoigner de ce fait. Ils racontent qu’ils ne savaient pas pourquoi ils étaient envoyés « là-bas », puisque l’Algérie c’était la France, or une fois sur place, ce n’était plus vraiment la France. Ceci est bien montré dans le documentaire de Benjamin STORA, Les années algériennes, Coproducteurs INA/France2, 1991, (190 minutes). 2 Benjamin Stora dans « Cicatriser l’Algérie » : NICOLAÏDIS, Dimitri (dir.), Oublier nos crimes, l’amnésie nationale : une spécificité française ?, Op. cit. 3 NICOLAÏDIS, Dimitri (dir.), Idem. 4 STORA, Benjamin, La gangrène et l’oubli. La mémoire de la guerre d’Algérie, Paris, La Découverte, 1998, p. 282. 39 il les cadres, les officiers et les généraux condamnés ou sanctionnés pour avoir participé à la subversion contre la République1. Pendant longtemps, il n’a pas été question de parler de l’Algérie dans l’espace public. La mémoire reste cantonnée dans les cercles familiaux. Ainsi, les témoins sont laissés seuls dans leur deuil. Ils ne sont pas reconnus et ne veulent pas parler par peur que personne ne les écoute, ou pire, que personne ne les comprenne. La censure exercée par l’État pendant les années de guerre perdure après la guerre avec l’autocensure des acteurs eux-mêmes. À l’école, il n’est pas question de détailler cet épisode de l’histoire. Les manuels scolaires jusque dans les années 1980 oublient la torture. La recherche sur la guerre d’Algérie est très rare, quand elle n’est pas inexistante. B. Du refus de voir la guerre à l’abondance de la parole dans l’espace public : la prise de conscience par les images Après les accords d’Évian, de nombreuses images sur la guerre d’Algérie apparaissent sur les écrans mais elles ne rencontrent aucun public car la population française souffre d’une réelle volonté d’oublier. Alors que les historiens savaient beaucoup de choses déjà sur ce qui s’y était passé, il existe un sentiment d’absence autour de la guerre car personne n’est disposé à écouter. Les évènements de 1968 ont mis l’Algérie sur le devant de la scène avec la sortie de films dénonçant la colonisation et les premiers questionnements sur la nature de cette guerre. Mais les Algériens sont les grands absents des images de l’époque. La torture, déjà évoquée pendant la guerre, réapparaît dans ces années 1968 avec l’aveu dans certains livres de commandants qui justifient l’usage de cette arme de guerre. Or, personne ne réagit ; il existe toujours la volonté de rompre avec l’histoire de la colonisation et de la décolonisation2. Les années 1980 marquent un tournant avec la recherche universitaire qui débute et les premières thèses de ces années sont appuyées par un cinéma qui entretient la mémoire de la guerre d’Algérie. La fiction est dominante. Toutefois, les publics des différents films ne se mélangent pas, selon les sujets, il n’y a aucun partage. Or, cela n’aide pas à la transmission et à la circulation de la mémoire3. Les années 1990 voient les documentaires remplacer les 1 Alfred Grosser dans « La morale de l’histoire » : NICOLAÏDIS, Dimitri (dir.), Oublier nos crimes, l’amnésie nationale : une spécificité française ?, Op. cit. 2 STORA, Benjamin, « La fin de l’amnésie », L’Histoire, 11/2004, n° 292, p. 54. 3 STORA, Benjamin, Art. cit. 40 fictions. C’est ainsi que Benjamin Stora sort son documentaire fondateur Les années algériennes. L’historien passe à l’image afin d’avoir plus d’impact sur le public français à un moment où celui-ci s’autorise à regarder en arrière. Il ne raconte pas la guerre d’Algérie mais il est question de la mémoire des Français de cette guerre. Il pense alors qu’une réappropriation consciente des mémoires permet de reconnaître le passé comme étant le passé, afin que la société ne la vive plus au présent1. La mémoire sur ce sujet fait son retour avec le témoignage expliqué par l’histoire dans ces séquences filmées. La réalité de la tragédie d’Algérie apparaît alors aux yeux de tous2. Le cinéma continue à s’intéresser à la guerre d’Algérie dans les années 2000 avec la sortie de nombreux films à partir de 2005, notamment comme La Trahison de Philippe Faucon ou Cartouches gauloises de Mehdi Charef3. Le cinéma est un outil moderne permettant de transmettre un message, touchant plus facilement le public à une époque où l’écrit est déjà en recul. C. L’écriture d’une histoire commune : la France et l’Algérie ensemble La France et l’Algérie ne prennent pas encore le chemin d’une histoire écrite à deux sans tabou. L’histoire au sein de chaque pays est déjà très difficile à écrire. En France, l’histoire ne parvient pas à concilier les mémoires plurielles de cette guerre. En Algérie, l’histoire officielle ne rallie pas une population une et indivisible. La « guerre d’indépendance » est l’expression qui s’est imposée en Algérie. Depuis 1962, le récit national algérien est mythifié. Il s’agit de raconter aux Algériens que toute la population s’est soulevée contre l’occupant français afin de réclamer la liberté4. Cependant, la « deuxième guerre d’Algérie », des années 1990, réveille les souvenirs de la guerre d’indépendance. Même si les tabous persistent, les mémoires divergentes commencent à parler5. Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 1999, voit son pays se déchirer entre les partisans de la mémoire du FLN et les autres. C’est ainsi qu’il décrète la réconciliation nationale en 2005. Le FLN avait construit l’oubli sans 1 Benjamin Stora dans « Cicatriser l’Algérie » : NICOLAÏDIS, Dimitri (dir.), Oublier nos crimes, l’amnésie nationale : une spécificité française ?, Op. cit. 2 STORA, Benjamin, « La fin de l’amnésie », Art. cit. 3 Ces deux exemples représentent peu par rapport à la liste colossale de fictions existant sur la guerre d’Algérie. 4 MERDACI, Abdelmadjid, « L’Algérie et les Algériens. Comment on raconte l’histoire aux Algériens », L’Histoire, 06/2012, n° 55, p. 82. 5 STORA, Benjamin, « La fin de l’amnésie », Idem. 41 l’amnistie, Bouteflika veut que chaque camp de la guerre pardonne aux autres, puisque cet entêtement avait mené le pays dans la guerre en 19911. Les historiens des deux côtés de la Méditerranée semblent impuissants face aux différentes mémoires concurrentes. Pourtant, les publications et les recherches sont de plus en plus nombreuses dans les deux pays, faisant la lumière sur leur passé commun. Il est possible de penser à la thèse de Raphaëlle Branche sur les usages de la torture pendant la guerre. Il faut aussi citer le travail exceptionnel de Benjamin Stora, grand nom de l’histoire de l’Algérie en France. Mais ces nombreuses publications n’ont pas réconcilié les mémoires contradictoires. En 2003, l’Algérie est célébrée en France, dans le cadre de l’année de l’Algérie. Cette année devait se solder par la signature d’un traité d’amitié entre les deux nations mais les rapports se sont détériorés notamment lorsque la question de la mémoire de 1962 est remise sur le devant de la scène2. Des historiens ont essayé d’écrire une histoire commune, comme Benjamin Stora et Mohammed Harbi, qui publient un ouvrage monumental Guerre d’Algérie 1954-2004, la fin de l’amnésie. Néanmoins, cette histoire commune réconciliatrice ne sera possible que si elle s’accompagne de gestes politiques forts. La France doit entrer dans cette guerre et assumer cette page peu glorieuse, regarder sans complaisance le passé colonial tandis que l’Algérie doit sortir de la guerre et ne pas se réfugier dans un passé héroïque3. II. De la lente reconnaissance à l’institutionnalisation des mémoires : l’intervention étatique A. Les discours politiques : les concessions face à une histoire dérangeante et une remise en cause du mythe républicain La guerre d’Algérie recèle un fort capital politique. Les différentes déclarations la concernant sont souvent le fait d’une politique de relations internationales entre la France et l’Algérie. Ainsi, dès 2000, le président Bouteflika demande à la France une déclaration de repentance pour tous les crimes commis en Algérie entre 1830 et 1962. Cela n’a jamais été accepté par la France. Cependant, la République montre quelques signes de bonne volonté avec le discours de son ambassadeur en 2005 à Sétif. Celui-ci reconnaît alors, pour la première fois, la réalité 1 STORA, Benjamin, « La fin de l’amnésie », Art. cit. « France-Algérie : la guerre des mémoires », L’Histoire, 09/2010, n° 356, p. 8. 3 STORA, Benjamin, La gangrène et l’oubli. La mémoire de la guerre d’Algérie, Op. cit. 2 42 de la répression dans la ville en mai 1945. Il parle alors de « tragédie inexcusable1 ». En 2007, Nicolas Sarkozy, prononce deux discours en Algérie : l’un à Constantine où il condamne la colonisation et l’asservissement de l’homme par l’homme, l’autre à Alger où il appelle le peuple algérien à effectuer un travail de mémoire, tout en condamnant le système colonial. La presse algérienne réagit à ce discours en parlant d’un « pardon qui ne dit pas son nom » ou d’une « nouvelle page qui se tourne2 ». L’esclavage est considéré par Jacques Chirac comme une blessure pour l’humanité toute entière, et la traite comme un inqualifiable commerce. Toutefois, en 2006, le président de la République éclaircit le passé de la France en insistant sur les deux abolitions françaises de 1794 et de 1848. Il dit alors que la République française s’est construite avec le mouvement de l’abolition. Toute idée de repentance est exclue puisque la République n’est pas compatible avec l’esclavage3. La France a jeté un voile sur son passé colonial et a des difficultés à l’enlever. Les hommes politiques se sont longtemps réfugiés derrière le mythe de la « mission civilisatrice de la France ». Toutefois, les représentants politiques ont dû changer d’attitude afin de prévenir tout les ressacs des affrontements coloniaux. Le nouveau discours anticolonial de la France est surtout fondé sur la lutte contre le Front National qui a accaparé la rhétorique de la nostalgie coloniale depuis 19744. B. Des lois fortement attendues : du vote à l’unanimité au déchirement de la nation La guerre d’Algérie a induit le vote de plusieurs lois. Pourtant, il n’est pas question de parler de lois mémorielles à leur encontre. En 1994, Roger Romani porte la loi relative aux rapatriés, membres des forces supplétives, ou dite la loi portant hommage aux harkis5. La France reconnait ces « oubliés de l’histoire », en leur donnant des droits comme une allocation forfaitaire ou une aide à l’accession à la propriété : ceci a comme objectif final leur intégration définitive au sein de la société française6. Aussi, s’il est permis de parler de 1 PERVILLÉ, Guy, « La guerre d’Algérie en face », L’Histoire, 05/2008, n°331, p. 94. BLANCHARD, Pascal, VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. 3 CHIRAC, Jacques, « Partager la mémoire de l’esclavage », Le Monde, 31/01/2006. 4 BLANCHARD, Pascal, VEYRAT-MASSON, Isabelle, Idem. 5 « Loi n°94-488 du 11/06/1994, relative aux rapatriés anciens membres des formations supplétives et assimilés ou victimes de la captivité en Algérie », Légifrance, <http://legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT00 0000184000&categorieLien=cid >, consultée le 24/10/14. 6 ACCOYER, Bernard, « Rapport d’information fait en application de l’article 145 du Règlement au nom de la mission d’information sur les questions mémorielles », Op. cit. 2 43 « guerre d’Algérie » dans l’espace public, c’est grâce à la loi du 18 octobre 1999 1, qui remplace les expressions telles « évènements d’Algérie » ou « opérations de maintien de l’ordre ». Cette loi est une avancée car elle montre la prise de conscience par les Français de leur passé en donnant un nom aux événements. En 2001, Christiane Taubira donne son nom à la loi reconnaissant la traite transatlantique et l’esclavage comme crimes contre l’humanité2. La loi a pour objectif de qualifier un fait historique au nom du devoir de mémoire. Cette disposition a valeur déclarative par son l’article 1 mais elle a aussi une valeur normative avec son article 2 demandant que l’esclavage ait une place conséquente dans les programmes scolaires et la recherche historique. La dernière loi mémorielle est celle du 23 février 2005. Elle porte reconnaissance aux Français rapatriés3. Cette loi n’a pas été votée à l’unanimité, et elle a fait l’objet de nombreux amendements. Mais elle n’a fait débat dans la société française que quelques mois après son adoption. Ce texte a gravement divisé la société française avec son article 4. En effet, dans cet article, résultat d’un amendement d’une minorité conservatrice, il est question d’enseigner « en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer ». Ainsi, ravive-t-il la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie en France, blessant les mémoires des descendants de colonisés et d’esclaves. Il divise aussi la communauté des historiens, qui demandent pour beaucoup l’abrogation des lois dites mémorielles. Face à la polémique, Jacques Chirac abroge l’alinéa 2 de l’article 4 dans un décret du 15 février 2006. Il n’entre pas dans la polémique du rôle positif ou non de la colonisation parlant alors d’un dépassement de la fonction législative ayant statué sur une compétence règlementaire : celle de fixer le programme scolaire4. La presse s’est faite médiatrice de la polémique rapportant la honte de cet amendement qui ne mentionne que le rôle positif de la colonisation, et occulte alors les aspects négatifs. Cet article est accusé de formuler une histoire mensongère, ne produisant que du ressentiment chez les Français originaires des anciennes colonies. 1 « Loi n° 99-882 du 18 octobre 1999 relative à la substitution, à l'expression " aux opérations effectuées en Afrique du Nord ", de l'expression " à la guerre d'Algérie ou aux combats en Tunisie et au Maroc " (1) », Légifrance, <http://legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000578132>, consultée le 24/10/2014. 2 « Loi n° 2001-434 du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité », Légifrance, <http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte .do?cidTexte=JORFTEXT000000405369>, consultée le 24/10/2014. 3 « Loi n° 2005-158 du 23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés (1) », Légifrance, <http://legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=J ORFTEXT000000444898>, consultée le 24/10/2014. 4 ACCOYER, Bernard, « Rapport d’information fait en application de l’article 145 du Règlement au nom de la mission d’information sur les questions mémorielles », Op. cit. 44 C. La commémoration et la mémoire douloureuse : la tentative de la célébration nationale Figure 14 : Etude du traitement de la colonisation et de l’esclavage par Le Figaro. Figure 12 : Etude du traitement de la colonisation et de l’esclavage par Le Monde. Figure 13 : Légende des deux graphiques. Si les lois mémorielles ont reçu un écho dans la presse, les moments de commémoration et autres gestes de politiques mémorielles sont aussi largement traités. Ainsi, Le Figaro consacre 23% de ces articles aux actes de commémoration. Quant au Monde, le recueillement politique n’est que le troisième thème de ses articles lorsqu’il en vient à parler des problématiques de la colonisation ou de l’esclavage1. La loi de 2001, reconnaissant l’esclavage comme un crime contre l’humanité, prévoit l’adoption d’une date afin de rendre hommage aux esclaves et descendants d’esclaves et de célébrer les abolitions françaises. Le choix de cette date se révèle difficile, puisque ce n’est qu’en 2006 que la première commémoration nationale a lieu. L’esclavage et ses abolitions sont célébrés le 10 mai de chaque année. Cette date fait référence à la date d’adoption à l’unanimité de la loi dite Taubira. Le choix de ce jour montre à quel point il est difficile de concilier toutes les mémoires afin de célébrer un évènement passé douloureux. Selon Jacques Chirac, aucune date ne saurait concilier tous les points de vue, mais l’esclavage, vécu comme une blessure personnelle et identitaire chez de nombreux Français, doit être commémoré et reconnu2. Dans les départements d’Outre-mer, il existe différentes dates de commémoration, acceptées par les autorités métropolitaines, dans un respect des mémoires locales. L’UNESCO 1 2 Étude des archives du Monde et du Figaro, de 1990 à 2006. PERRAULT, Guillaume, « Esclavage: Chirac ranime le jour du souvenir », Le Figaro, 14/12/2005. 45 a décrété commémorer la « journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition » le 23 août1. La guerre d’Algérie représente elle aussi un enjeu de commémoration. Il a pu être proposé que soit célébré le 19 mars, date de la signature des accords d’Évian. Mais alors, ce serait oublier qu’après cette date, la guerre a continué pour de nombreuses personnes. Il faut notamment penser au massacre des harkis. Certains Français, d’origine algérienne, immigrés en France, voudraient célébrer le 5 juillet, anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, mais cela serait célébrer la perte d’une partie de la France. Aussi, l’une des dates les plus douloureuses pour les Français d’origine algérienne est le 17 octobre, en référence à la répression policière, sanglante à Paris, lors d’une manifestation pacifique pro-FLN. La France a mis énormément de temps à reconnaître cet épisode traumatique. Cette date est alors commémorée à partir des années 2000, dans la retenue politique, puisqu’à part Bertrand Delanoë, alors maire de Paris, aucun membre du gouvernement ne s’est déplacé sur les bords de la Seine. Le Monde et Le Figaro écrivent au moins un article sur la guerre d’Algérie chaque année quand arrive le 17 octobre2. Les mémoires sont plurielles et nombreuses concernant cette guerre. Ainsi, plusieurs dates commémorent différents épisodes, ou différents groupes d’acteurs. Dès 2003, le 25 septembre est choisi comme journée nationale d’hommage aux harkis, dans un devoir moral de reconnaissance, et de rappel de leur histoire tragique. Le 5 décembre représente la date d’hommage aux morts pour la France pendant la guerre d’Algérie, les combats du Maroc et de la Tunisie, en référence au jour de l’inauguration du mémorial des anciens combattants d’Algérie au quai Branly en 2002. III. La conciliation des mémoires : réconcilier la France avec elle-même A. L’établissement d’une religion civile : les lieux de la mémoire Dans l’ouvrage monumental en trois tommes de Pierre Nora, Lieux de mémoire, un seul article est consacré à la mémoire coloniale, aucun article ne fait référence à l’esclavage ou à la guerre d’Algérie. Gérer la mémoire par des lieux est tout aussi difficile que de la gérer avec des dates. En effet, aucun lieu unique ne fait consensus si les mémoires d’un même évènement sont plurielles et contradictoires. Ceci se remarque avec la création de différents lieux de la mémoire de la guerre d’Algérie. Il n’existe aucun musée en France consacré à cet 1 HOURCADE, Renaud, Les ports négriers face à leur histoire. Politiques de la mémoire à Nantes, Bordeaux et Liverpool, Paris, Dalloz, 2014, 506 p. 2 Archives du Monde et du Figaro consultée de 1990 à 2006. 46 épisode, alors que cette guerre et la situation de l’Algérie avant et après la décolonisation permettent de comprendre beaucoup d’éléments du présent français. À côté de cela, de nombreux monuments sont érigés en France consacrant les différentes mémoires. Dès 2001, Bertrand Delanoë fait installer une plaque commémorative « à la mémoire des nombreux Algériens tués lors de la sanglante répression de la manifestation pacifique du 17 octobre 19611 ». Le 5 décembre 2002, Jacques Chirac inaugure le Mémorial national en hommage aux soldats français morts en Algérie, au Maroc et en Tunisie de 1952 à 1962, au quai Branly. Les harkis sont associés à cette mémoire. Ainsi, dans son discours, le président de la République, tient à dire un mot sur ces combattants musulmans qui Figure 15 : FERRER, Pierre-Louis, "Mémorial national de la guerre d'Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie", <https://www.flickr.com/photos/bigpilou/7329689220/>. ont « tant donné à notre pays2 ». Ce mémorial consiste en l’alignement de trois colonnes sur lesquelles défilent les 22 959 noms de soldats morts en Afrique du nord, dont 3 000 harkis3. La France a franchi un pas important lorsqu’il a été question de construire un musée sur l’histoire de l’immigration en France4. Alors que la France est un grand pays d’immigration, elle a longtemps ignoré cette partie d’elle-même5. La construction de la Cité nationale de l’immigration est décidée en 2004, mais le musée n’est inauguré qu’en 2008 de la manière la plus discrète qu’il soit. L’absence remarquée des représentants de la République est pointée du doigt alors qu’une nouvelle loi sur l’immigration est en gestation au Parlement. Il est dénoncé le fait que la France ne prenne pas en compte son histoire d’immigration au sérieux alors que ce musée montre le phénomène migratoire sous un autre angle que celui de l’actualité, en exposant les richesses de la culture française6. La mémoire de l’esclavage est moins représentative sur le plan des lieux de mémoire. Au niveau national, seule l’exposition au quai Branly des arts premiers, fait référence à cette période de l’histoire française. En fait, l’entretien de cette mémoire est lié uniquement à des 1 STORA, Benjamin, « La fin de l’amnésie », Art. cit. STORA, Benjamin, Idem. 3 « Mémorial guerre d’Algérie », (Vidéo – journal télévisé 19.20, édition nationale), producteur France 3, 5/12/2002, Archives INA, <http://www.ina.fr/video/2155154001016>, (1min49), visionnée le 07/04/2015. 4 Site de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, < http://www.histoire-immigration.fr/>, consulté le 07/04/2015. 5 MILZA, Pierre, « Immigrés, leur histoire est aussi la nôtre », L’Histoire, 5/2008, n° 331. 6 « Discrète ouverture de la Cité de l’immigration », (Vidéo – Journal télévisé Soir 3), producteur France 3, 10/10/2015, Archives INA, <http://www.ina.fr/video/3461459001003/discrete-ouverture-de-la-cite-de-limmigration-video.html>, visionnée le 07/04/2015. 2 47 initiatives locales. Ainsi, il existe des musées sur l’esclavage à Nantes, Bordeaux et la Rochelle. Bordeaux a également érigé une statue, non sans poser de polémiques, sur les bords de la Garonne. Sur certains ports ou quais, quelques plaques commémoratives peuvent rappeler la mémoire de ces esclaves vendus et transportés de l’autre côté de l’Atlantique. B. La politique de la mémoire nantaise : l’intégration de l’esclavage à l’histoire de la ville1 Nantes est avant-gardiste dans sa politique mémorielle sur l’esclavage. Ancien premier port négrier, la ville a décidé de développer des signes de reconnaissance à ces hommes marchandés et vendus. Mais il ne s’agit pas seulement de reconnaissance. Le musée des ducs de Bretagne consacre quatre salles à l’histoire de l’esclavage. La politique nantaise en faveur d’une reconnaissance des victimes de l’esclavage et de leurs descendants débute avec l’organisation d’associations de la mémoire, qui, profitant des élections municipales de 1989, font inscrire une politique mémorielle à l’agenda du parti socialiste et du futur maire, Jean-Marc Ayrault. Yves Chotard, maire-adjoint en charge du tourisme, imagine un projet de musée sur la traite. En résulte la première exposition temporaire ayant pour thème l’esclavage : Les anneaux de la mémoire, en 1992. Face à son succès médiatique, il sera demandé à ce que la ville mette en place une exposition permanente. L’engouement des associations est repris par la municipalité qui voit dans un musée sur l’esclavage le moyen de développer une image positive de la ville, dépassant la mauvaise conscience Figure 16 : FRENAC, Luc, « L'affiche de l'exposition "Les anneaux de la mémoire" », 1992, Site In Situ, <http://insitu.revues.org/10137>. collective. Mais alors, la question de la souffrance de l’esclave et de ses descendants n’est pas évoquée, la ville ne parlant que d’une identité locale. Cette reconnaissance de la souffrance vient ensuite, notamment avec le projet de 2004 de la construction d’un mémorial de l’abolition de l’esclavage, financé sur fonds municipaux. Cet imminent lieu de la mémoire est inauguré Figure 17 : Photo personnelle : intérieur du mémorial de l'abolition de l'esclavage, 14/02/2015. en 2012 sur le quai de la Fosse. L’idée de ce mémorial remonte à 1998 avec l’envie d’installer un lieu permanent de 1 Toute cette partie se basera sur la thèse de Renaud Hourcade qui a comparé les politiques de la mémoire de l’esclavage des villes de Nantes, Bordeaux et Liverpool : HOURCADE, Renaud, Les ports négriers face à leur histoire. Politiques de la mémoire à Nantes, Bordeaux et Liverpool, Op. cit. 48 la mémoire. Il avait été évoqué le projet d’une statue, mais la première, confectionnée par une étudiante des beaux-arts fut vandalisée. Cet acte impulse finalement la volonté de la ville de créer une mémoire visible. Le projet statuaire se transforme en un mémorial monumental en sous-sol, suggérant le fond d’une cale d’un bateau. Le lieu reste modéré dans son évocation de l’horreur de la traite ; le Mémorial diffuse un message plus positif : le chemin jusqu’à l’abolition1. Aussi, en plus de l’inscription dans la pierre, la politique mémorielle dans la ville se joue dans les moments de commémoration. Tous les 10 mai, la ville laisse s’organiser la « Marche des esclaves », un défilé théâtralisé reconstituant des scènes de l’esclavage dans les colonies d’Amérique. De plus, le fleuve qui traverse la ville est aussi un lieu de mémoire de la traite où le maire a l’habitude de participer à un jet de fleurs. Le fleuve détient un capital émotionnel assumé, faisant référence aux milliers d’esclaves morts pendant la traversée de l’Atlantique. Cette politique commémorative se poursuit par le fait de renommer les places ou les rues de la ville avec le nom des hommes qui se sont battus pour leur liberté. C. Le refus de la mémoire particulière : le choix de l’histoire globale2 La construction de la mémoire nationale, essayant de prendre en compte toutes les mémoires contradictoires des mêmes évènements, lutte contre l’écriture selon une mémoire singulière. Les mémoires particulières sont intégrées dans le roman national selon une vision globale. Ici, il est possible de prendre l’exemple de l’écriture de la mémoire nationale de l’esclavage. Cela est marquant dans la politique mémorielle nantaise où l’histoire de la colonisation est intégrée à l’histoire de la ville, et non l’inverse. Ainsi l’exposition permanente du musée des Ducs de Bretagne sur l’esclavage est intégrée aux autres parties sur l’histoire de la ville. Plus globalement, la construction de la mémoire nationale française se fait en intégrant les mémoires particulières en essayant de former un ensemble homogène. L’histoire de la traite négrière et de l’esclavage est assimilée à l’histoire de la construction de la République française. Cela s’observe dans les discours du président de la République, quand Jacques Chirac affirme, le 23 avril 1998, que les abolitions ont rythmé la construction de la citoyenneté française. Lors de ce 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage, le mythe 1 Site du Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes, <http://memorial.nantes.fr/>, consulté le 06/04/2015. De plus, visite sur place afin de s’imprégner de l’ambiance de ce mémorial, mais aussi du musée sur l’esclavage où le visiteur est enfermé dans une boîte en bois dans chaque pièce consacrée à l’esclavage. 2 Toute cette partie se basera sur la thèse de Renaud Hourcade qui a comparé les politiques de la mémoire de l’esclavage des villes de Nantes, Bordeaux et Liverpool : HOURCADE, Renaud, Les ports négriers face à leur histoire. Politiques de la mémoire à Nantes, Bordeaux et Liverpool, Op. cit. 49 abolitionniste est mis au service du présent. Il est alors question de mettre l’accent sur la République abolitionniste plutôt que sur l’histoire de l’esclavage. En 1948, lors de la cérémonie officielle pour le centenaire de l’abolition, les dépouilles de Victor Schœlcher et de Félix Éboué sont transférées au Panthéon. Ces deux personnages ne représentent pas grandchose pour les Français de la métropole, mais ils font l’objet d’un culte commémoratif dans les Antilles, hautes figures du mouvement abolitionniste. Par ce geste, la République a cherché à intégrer la mémoire des Antilles à celle de la métropole à travers le symbole de la panthéonisation. Cette politique d’intégration et d’assimilation des différentes mémoires à une mémoire nationale est due à une volonté de lutter contre les identités particulières ou « communautaristes1 » afin de défendre une identité nationale « à la française », c'est-à-dire centralisée et homogène. Ainsi, par la tentative de contenter toutes les mémoires particulières, la République a l’impression de remplir son idéal fondateur : rester une et indivisible par l’intégration de toutes les populations parmi les citoyens français. Toutefois, cette politique mémorielle n’est pas efficiente avec la résurgence du passé dans le présent et les conflits mémoriels. Les demandes de reconnaissance sont le fait de groupes porteurs d’une mémoire particulière qui appellent à la considération de leur mémoire individuelle. Mais toute demande de reconnaissance d’un passé est avant tout la demande de considération d’une identité ou d’une situation dans le présent. La mémoire est la présence du passé dans le présent. 1 Il faut faire attention à l’emploi de ce terme de « communautarisme », trop souvent utilisé sans en maîtriser le sens. Il est surtout l’attirail d’arguments politiques jouant sur l’identité nationale et cherchant à stigmatiser l’autre en montrant les différences. Dans cet écrit, il sera autant de fois que possible évité d’utiliser ce mot, mais ne pouvant pas l’ignorer non plus, il ne sera jamais écrit dans un but de rejet de l’autre mais bien dans une démonstration scientifique, ou en utilisant le vocabulaire des acteurs concernés. 50 PARTIE II – LA CONSTRUCTION D’UNE NOUVELLE IDENTITÉ : LA DEMANDE DE L’INTÉGRATION DANS LE ROMAN NATIONAL « Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur ; celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé », George Orwell1 Le passé, à travers la mémoire et l’histoire, est un catalyseur de tensions, dans le sens où il fait partie des outils les plus importants de définition de l’identité d’un groupe. La nation a toujours cherché à imposer un roman national afin d’unir par des origines communes le peuple français. Néanmoins, la France est composée de nombreux groupes minoritaires, qui détiennent une mémoire particulière. Ainsi, les membres de ces groupes demandent à ce que leur mémoire soit intégrée au roman national afin de s’intégrer à l’identité française. Cette demande de reconnaissance s’inscrit dans une concurrence mémorielle, chaque groupe, épris de son passé et mal à l’aise avec son présent, use de la figure du martyr afin d’obtenir de l’État une reconnaissance officielle. CHAPITRE 1 – « LES MILITANTS DE LA MÉMOIRE » : DU BESOIN DE RECONNAISSANCE DE LA NATION À LA DÉFENSE DES INTÉRETS D’UN GROUPE PARTICULIER « Gardons-nous de l’activisme mémoriel qui redécouvre ce qui est su depuis longtemps et incapable de regarder en face l’immensité de la perte, s’ingénie à ouvrir des chemins secondaires qui instituent l’oubli plus que la mémoire » Claude Lanzmann2 Les progrès de la recherche historique sont possibles grâce à l’ouverture progressive des archives mais aussi grâce à une relève des générations d’historiens n’ayant pas connu les périodes étudiées. Ainsi, certaines histoires, comme celle de la Shoah, celle de la colonisation ou celle de la guerre d’Algérie nécessitent encore un travail historique afin de produire une histoire apaisée3. Toutefois, en tant qu’historien, il devient de plus en plus difficile de résister au discours mémoriel des militants et à leur demande de reconnaissance politique. Ainsi, faire 1 ORWELL, Georges, 1984, Paris, Gallimard, Édition Folio, 1972, 438 p. LANZMANN, Claude, « Le mort saisit le vif », Le Monde, 19/02/2008. 3 STORA, Benjamin, « La fin de l’amnésie », Art. cit. 2 51 de l’histoire de la mémoire dans les années 1990 puis les années 2000, devient chose ardue. Les historiens font l’objet de critiques très virulentes par les entrepreneurs de la mémoire, qui défendent alors l’identité d’un groupe particulier. Le passé est devenu l’objet d’un débat public1. I. Du silence total à l’ère des témoins : le retour du refoulé A. Les étapes de la mémoire : de l’indicible au flot continu de témoignages « Pourquoi n’écrirais-tu pas ? » ; « Nous revenions de trop loin pour en parler. L’esprit hanté par tant d’atrocités, les évocations auxquelles on s’essayait se perdaient en d’incoercibles trémolos, s’étouffaient en de pénibles sanglots. On finit par respecter notre silence. » ; « J’écris pour me libérer et répondre à vos questions2. » La volonté des témoins d’évènements dramatiques de raconter ce qu’ils ont vécu a toujours été forte. Mais ce désir a subi des évolutions en fonction du temps qui passe. Il est à souligner que déjà pendant les évènements, les témoins se sont mis à écrire ou à regrouper des documents afin de récolter des preuves. Pour la Shoah, les premiers témoignages datent du temps des ghettos. Emmanuel Ringelblum, historien juif polonais, a connu le ghetto de Varsovie et a vu la folie meurtrière nazie se mettre en place. Il a alors pris conscience de l’urgente nécessité de témoigner et de conserver toutes les traces afin d’écrire l’histoire3. Il a eu l’idée de conserver tous les témoignages des habitants du ghetto et tous les documents Figure 18 : “Milk cans which contained the second part of the Ringelblum archive, buried in the cellar of a school at 68 Nowolipki street in february 1943 and recovered on 1st december 1950”, Institut historique juif de Varsovie, photo personnelle, 18/05/2014. officiels allemands dans des cantines de lait qu’il a enterrées afin que les preuves survivent à la guerre. La France connaît aussi un homme qui a voulu conserver des traces de l’extermination des Juifs sous Vichy. Isaac Schneersohn rassemble beaucoup de documents pendant la guerre et crée le Centre de documentation juive en avril 1943. À la fin de la guerre, de nombreux survivants participent à la rédaction collective de livres du souvenir4. Les survivants des camps de concentration et d’extermination témoignent du fait qu’ils ont voulu survivre afin de raconter ce qu’ils ont vu. Il est possible de découvrir cette volonté dans le 1 ROUSSO, Henry, entretien. WILMOTTE Victor, « Mes E-NN-IEMES années. Le Sonderlager SS d’Hinzert », Comme l’écho d’une intraitable mémoire : dernier cri d’une jeunesse bafouée, Témoignage de Victor WILMOTTE, compagnon de déportation de Guy FAISANT, Hinzert, n°4243, Archives personnelles. Victor Wilmotte est un rescapé du camp de concentration d’Hinzert, enfermé en tant que prisonnier politique. 3 WIEVIORKA, Annette, « Comment la Shoah est entrée dans l’histoire », Art. cit. 4 BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. 2 52 témoignage de Primo Levi, Si c’est un homme1, ou encore dans celui d’Halina Birenbaum, Hope is the last to die2. Mais, malgré la volonté de parler, la société n’a pas voulu les écouter. C’est le procès Eichmann qui fait entrer les témoins dans l’histoire. Une centaine de survivants sont appelés à la barre, à Jérusalem, afin de raconter leur histoire, même si ces gens n’avaient aucun rapport avec les crimes d’Eichmann. Ainsi, selon Hannah Arendt, ce procès n’a pas été celui d’un homme et de ses actes, mais celui de l’Allemagne nazie. Ce procès représente l’avènement du témoin, il les a libérés en les laissant parler et en les écoutant. C’est à ce moment que la mémoire du génocide a constitué l’identité juive3. Ce modèle du recouvrement de la mémoire par le déliement des langues des témoins se vérifie aussi pour les autres évènements dramatiques de l’histoire française. Ainsi, en rentrant de la guerre d’Algérie, les appelés n’ont pas parlé pendant longtemps. Aussi, les immigrés algériens ayant choisi de vivre en France, les harkis ou les pieds-noirs ne parlent pas non plus parce qu’ils ne sont pas entendus, ils ne sont pas compris. Mais les témoins de ce passé parlent dès les années 1990 afin de laisser un héritage aux nouvelles générations4. Aujourd’hui, la place des témoins a presque un statut sacré aux yeux de la population. Beaucoup d’institutions, de fondations ou de musées souhaitent faire entendre leur voix. La presse est d’ailleurs très attentive à ces initiatives, quand elle ne publie pas directement les témoignages. Le Monde rapporte les actions du Mémorial de la Shoah qui souhaite prolonger la parole des témoins directs par l’installation de témoignages, filmés, l’exposition de photographies dans un parcours intime invitant le visiteur à se questionner5. Il est aussi question de l’action d’un groupe d’étudiants de l’université de Yale qui a filmé 3 000 rescapés des camps ou encore la fondation Spielberg qui a aussi pour but de filmer le récit des témoins des camps6. 1 LEVI, Primo, Si c’est un homme, Paris, Julliard, 2003, 314 p. BIRENBAUM, Halina, Hope is the last to die, Oswiecim, House of the State Museum in Oswiecim, 2011, 246 p. 3 ARENDT, Hannah, Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal, Paris, Gallimard, 2002, 519 p. 4 PERVILLÉ, Guy, « La guerre d’Algérie en face », Art. cit. 5 ALLIX, Grégoire, « À Paris, le Mémorial de la Shoah veut prolonger la parole des témoins directs », Le Monde, 26/01/2005. 6 GREILSAMER, Laurent, « Spielberg et la mémoire du futur », Le Monde, 7/04/1995. 2 53 Article d'actualité et d'information Article d'actualité et d'information Article intellectuel / de débat Article intellectuel / de débat Témoignage Témoignage Total en pourcentage Total en pourcentage 100 100 100 71 44 34 50 22 26 3 100 71 64 35 15 100 24 12 100 62 18 11 30 8 Mémoire de Mémoire du Mémoire de la Shoah génocide la arménien colonisation et de l'esclavage Mémoire de Mémoire du Mémoire de la Shoah génocide la arménien colonisation et de l'esclavage Figure 19 : Traitement par Le Monde des enjeux mémoriels par type d'article (données en pourcentage). Figure 20 : Traitement par Le Figaro des enjeux mémoriels par type d'article (données en pourcentage). Les deux journaux octroient une large place au thème du témoignage. Ainsi, même si ce type d’article est minoritaire par rapport aux autres, il reste important. Les articles dits de « témoignage » font autant référence à la publication d’un récit d’un témoin que des articles rapportant des actions dans le but de sauvegarder les témoignages. Il est alors possible de voir que le témoignage pour la Shoah est le plus important quantitativement que ce soit dans Le Monde ou dans le Figaro. B. Le cinéma et la télévision : le réveil de la conscience de la société Les images ont un caractère important de mobilisation de la société. Que ce soient des documentaires ou des fictions, les images touchent un grand nombre de personnes. Les mémoires difficiles de la Shoah ou de la guerre d’Algérie sont celles qui ont le plus inspiré les scénaristes et producteurs. Les images ont alors permis le réveil d’une société sur des enjeux mémoriels importants. La fiction détient un capital émotionnel très fort. Ceci se vérifie avec La liste de Schindler, de Steven Spielberg (1994), poignant témoignage de la vie d’un chef d’entreprise allemand, adhérent au parti nazi, qui a réussi à sauver plus de 1 000 Juifs de la mort1. Ce film a un antécédent américain, avec la diffusion d’un feuilleton en quatre épisodes suscitant une émotion considérable. Il s’agit d’Holocaust, produit en 1977, qui a connu un franc succès, racontant l’extermination des Juifs à travers l’histoire de deux familles allemandes. La 1 SPIELBERG Steven, La liste de Schindler, Universal Pictures, 1993, (195 minutes). 54 télévision est un réceptacle privilégié de l’histoire et le succès de ces films montre que ces enjeux intéressent les populations. En France, le téléfilm ayant le plus secoué la population est celui de Marcel Ophüls, Le chagrin et la pitié, remettant en cause le mythe résistancialiste. Mais cette histoire continue d’intéresser avec des films plus récents tels La rafle de Rose Bosch, sorti en 2010, racontant l’épisode de la rafle du Vel’ d’Hiv’. La guerre d’Algérie, tout comme la Seconde Guerre mondiale ou la colonisation ont suscité énormément de films. Déjà pendant la guerre, quelques grands cinéastes ont essayé de réaliser des films sur la guerre d’indépendance. De nombreux films ont été produits mais ils n’ont pas eu beaucoup d’effets dans la société, piégés par l’hyper-violence des images de guerre que personne ne voulait voir. Mais dès les années 1980-90, de nombreux cinéastes se sont lancés sur cette histoire proche et ainsi plus d’une quarantaine de films relatent la guerre d’Algérie. C’est à partir des années 2005 que ce cinéma a été le plus productif et surtout le plus visible, touchant alors tous les Français. Il est possible de parler de l’œuvre de Rachid Bouchareb, avec son premier film Indigènes dénonçant la façon dont furent traités les colonisés par la métropole, notamment lors des guerres, durant lesquelles les supplétifs indigènes furent envoyés en première ligne mais ne gagnèrent aucun droit. Ce film a connu un grand succès populaire et fit prendre conscience à la société que l’histoire de la colonisation n’avait pas tout dit. Fort de ce succès, Rachid Bouchareb produit un nouveau film, Hors-la-loi. Ce film, même s’il ne respecte pas tous les éléments historiques, a le mérite de parler des massacres de Sétif et Guelma de 1945, événements longtemps ignorés et de déclencher un débat en France. En effet, mal accueilli par les hommes politiques français, il appuie sur la responsabilité française dans ces massacres. C. Les progrès de l’historiographie : la mise à bas des tabous culturels Les progrès de l’historiographie sont ce qui a permis à la mémoire de se faire entendre dans la société. L’historien donne les clés pour que soient compris les témoignages, il les décrypte, les contextualise et les relativise. Ce sont les audaces de certains chercheurs précurseurs qui ont réveillé les consciences en déconstruisant les mythes. Ainsi, il faut citer l’œuvre monumentale de Raul Hilberg, auteur de l’ouvrage La destruction des Juifs d’Europe, publié pour la première fois en 1961. Raul Hilberg est longtemps resté le seul spécialiste du mécanisme de l’usine à mort des nazis. En tant que précurseur, il a dû affronter toutes les difficultés pour écrire sur un sujet tabou, dont personne ne voulait entendre parler. Plus tard, il raconte le cheminement de ses démarches, les 55 obstacles à son écriture et à sa recherche1. Dans les années 1970, la France a pu sortir de son silence après Vichy, grâce aux écrits de Robert Paxton et notamment son livre sur La France de Vichy dans lequel il montre aux Français la réalité de l’occupation et la responsabilité de Vichy2. Néanmoins, même si ces écrits chocs sont nécessaires, il faut être sûr de pouvoir accompagner la société dans ce réveil de conscience en évitant un « retour du refoulé » trop brutal. C’est ce qui s’est passé en France dans ces années avec le passage du « tous résistants » au « tous collabo ». Pour la guerre d’Algérie, il est vrai que les historiens et scientifiques savaient déjà tout ce qu’il s’était passé. Il ne restait plus qu’à trouver des preuves. Le témoignage du général Paul Aussaresses n’est pas une révélation à l’époque. Mais la polémique suscitée par ces aveux non repentis, par les nombreux témoignages de personnes torturées ou encore par la négation d’autres soldats ayant servi en Algérie, montre le besoin d’un éclaircissement scientifique. Ceci n’intervient qu’en 2000 avec la thèse très médiatique de Raphaëlle Branche, qui suscita la colère de cinq cents officiers généraux. Une autre polémique a nécessité une intervention de travaux universitaires à propos de la guerre d’indépendance : la bataille des chiffres sur le nombre de morts. En 1983, Charles-Robert Ageron et Guy Pervillé établissent le bilan du nombre de victimes. II. Le réveil des entrepreneurs de la mémoire : revendication juste ou instrumentalisation? A. Une génération trahie : les jeunes et le besoin de réponses Ceux qui ont le plus besoin d’une mémoire, ce sont les descendants des témoins des périodes traumatiques du passé. Leurs parents ont renoncé à effectuer un travail de transmission en oubliant leur passé dans une volonté d’intégration à la société française. Les enfants et petitsenfants d’immigrés algériens en France font partie de cette population perdue « entre un ici et un là-bas ». En effet, ils n’arrivent pas à comprendre leurs parents qui ont vécu la guerre et qui, la plupart du temps, se sont battus pour que l’Algérie soit indépendante, pour finalement choisir de vivre en France. De plus, ils ne se sentent pas chez eux en France, perçus comme des étrangers, et ils ne peuvent pas non plus se sentir chez eux en Algérie, où ils ne sont jamais allés, ou alors furtivement. C’est dans cette logique que ceux qui sont appelés les 1 2 HILBERG, Raul, La politique de la mémoire, Paris, Editions Gallimard, Collection Arcades, 1996, 212 p. WIEVIORKA, Annette, « Comment la Shoah est entrée dans l’histoire », Art. cit. 56 « Beurs » organisent une manifestation en 1983 pour réclamer une égalité des droits et lutter contre le racisme. Cette manifestation a pour objectif de rompre définitivement avec l’image de colonisés que les Français conservent à leur égard. Les enfants de harkis se sont révoltés eux aussi, dans les années 1970, afin de lutter contre leur situation dans les camps du sud de la France où ils ont été parqués depuis la fin de la guerre d’Algérie. Ils réclament tous la reconnaissance de leurs droits au sein de la société française1. La presse s’inquiète de cette population qui se sent rejetée. Ainsi Le Monde publie divers témoignages sur la période récente et dans les années 1990 relatant les difficultés d’intégration de ces jeunes. Les journalistes insistent aussi sur leurs difficultés à jongler entre leur cadre familial et la société dans son ensemble, pour ces jeunes qui subissent toujours aujourd’hui les frais des guerres de décolonisation par racisme interposé2. La construction artificielle de la nation fondée sur des mythes a trouvé ses limites avec la dernière génération d’immigrés, née en France. Cette génération ne supporte pas les inégalités de traitement au sein de la société, ni même les conditions de vie dégradées que leurs parents ont accepté. Cette génération va alors faire émerger une mémoire particulière, basée sur le vécu de leurs parents et va chercher à la faire reconnaître dans l’espace public. Or, ces enfants orphelins d’une mémoire sont divisés entre l’histoire racontée par l’école républicaine et celle entendue dans leur famille relatant le récit l’une contrée lointaine. Ils demandent alors que leur partie de l’histoire soit racontée au sein du même roman national3. B. L’organisation civile des demandes mémorielles : le rôle des associations et des fondations pour la mémoire Les entrepreneurs de la mémoire sont très nombreux à défendre le souvenir d’un événement particulier ou d’un groupe spécifique. Ils sont la toile de fond de la mobilisation citoyenne et des procès4. L’une des premières associations porteuses de la mémoire de la Shoah est celle créée par Serge et Beate Klarsfeld, l’Association des fils et filles de déportés juifs de France. Grâce à cette mobilisation, la mémoire de la Shoah est devenue la plus organisée et la plus centralisée, étant instituée depuis les années 1990. Ainsi, la Fondation pour la mémoire de la Shoah est créée en 2000. Ses missions sont diverses, allant du soutien envers les survivants de 1 STORA, Benjamin, « La fin de l’amnésie », Art. cit. BERNARD, Philippe, « Les enfants de la guerre d’Algérie. 30 ans après les événements du 17 octobre 1961 à Paris, les « beurs », les fils de harkis et de pieds-noirs cherchent dans le passé de leurs parents l’espoir d’une intégration apaisée », Le Monde, 17/10/1991. 3 KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Mémoires vives, Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Op. cit. 4 MARQUIS, Pierre, entretien. 2 57 la Shoah, à la recherche historique, en passant par l’enseignement et par la lutte contre l’antisémitisme1. Mais d’autres associations défendant la mémoire juive existent comme la Mémoire juive de Paris, ou les Mémoires du convoi 6, le Conseil national pour la mémoire des Enfants juifs déportés, les Mémoires vivantes de la Shoah2. Toutes ces associations ont le même but : promouvoir la mémoire de la Shoah en continuant de réunir des documents, en rassemblant des personnes partageant la même mémoire ou en enseignant la Shoah. La mémoire du génocide arménien est la mémoire la moins représentée au niveau national. Une seule association a pu être recensée : l’Association pour la recherche et l’archivage de la mémoire arménienne3. Elle collecte tous les éléments relatifs à l’Arménie et aux Arméniens avant le génocide de 1915 et les premiers massacres ottomans en 1895 et 1909, mais aussi, tous les documents relatifs au génocide des Arméniens. En fait, les acteurs de cette mémoire cherchent à valoriser la culture arménienne d’origine et diasporique. La mémoire de la guerre d’Algérie est représentée par autant d’associations qu’il existe de groupes de mémoire. Ainsi une association existe pour défendre la mémoire algérienne par l’organisation de colloques sur la guerre d’Algérie, par Figure 21 : TEXIER, Jean, « Ici on noie les algériens», illustration de l’article Lemire Vincent, Potin Yann, « Ici on noie les algériens. » Fabriques documentaires, avatars politiques et mémoires partagées d'une icône militante (1961-2001), Genèses 4/2002. l’affichage d’archives sur son site démontrant l’exercice de la torture par les Généraux français ou encore par la dénonciation du 17 octobre 19614. Une fédération nationale des Anciens combattants en Algérie, au Maroc et en Tunisie existe afin de défendre dans le présent les droits de ces anciens combattants mais son action se déploie aussi sur le champ de l’histoire par l’enseignement et la transmission de la mémoire des anciens appelés5. Une fondation sur le même thème existe, développant un centre de recherches6. Finalement, les harkis sont représentés par l’association AJIR pour les harkis, qui a l’espoir de faire connaître l’histoire tragique de cette population afin de demander une réparation 1 Site de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, <http://www.fondationshoah.org/FMS/index.php>, consulté du 12/10/2014 au 06/04/2015. 2 « Les associations hébergées au Mémorial », Site du Mémorial de la Shoah, <http://www.memorialdelashoah.org/index.php/fr/decouvrir-le-memorial/les-associations/les-associationsabritees-au-memorial>, consulté le 06/04/2015. 3 Site de l’Association pour la recherche et l’archivage de la mémoire arménienne, ARAM, <http://webaram.com/>, consulté le 07/04/2015. 4 Site de l’Association pour la mémoire algérienne, AMAL, <http://www.amal-50.org/amal/>, consulté le 07/04/2015. 5 Site de la Fédération nationale des Anciens combattants en Algérie, Maroc et Tunisie, la FNACA, <http://www.fnaca.org/>, consulté le 07/04/2015. 6 Site de la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie, des combats du Maroc et de Tunisie, <http://www.fm-gacmt.org/fondation-algerie-maroc-tunisie/>, consulté le 07/04/2015. 58 matérielle et morale1. Les pieds-noirs, quant à eux, sont plutôt représentés par des associations défendant leur culture particulière, mélangeant leur européanité avec leur vie de l’autre côté de la Méditerranée2. La mémoire de l’esclavage est très représentée au sein de la société française. Mémoire plus diffuse, de nombreuses associations ont été créées afin de faire intégrer les mémoires de l’esclavage et de la colonisation dans la mémoire nationale. À Nantes, c’est grâce à un militantisme de la mémoire que le passé esclavagiste de la ville est porté aussi loin. Dès 1989, l’association Mémoire de l’Outre-mer fait du lobbying afin que la mairie de Nantes adopte différentes politiques mémorielles ; en 1993, l’association Métisse à Nantes complète le paysage mémoriel de la ville en construisant une réplique d’un navire négrier. Aussi, l’association les Anneaux de la mémoire3 va réussir à organiser la première exposition sur l’esclavage en 1992, tandis que plus récemment Passerelle noire organise chaque année le défilé de commémoration du 10 mai4. Ce militantisme existe aussi dans de nombreuses régions de la métropole et aux Antilles. C. Les revendications « communautaires » : le risque d’une implosion de la société française Les entrepreneurs de la mémoire de l’esclavage sont divisés en deux : il y a ceux qui veulent intégrer cette mémoire particulière à l’histoire nationale tandis que d’autres souhaitent faire de la mémoire de l’esclavage une mémoire singulière devant représenter ce qu’ils sont : des « descendants d’esclaves ». Il faut observer la dangerosité de la vision « communautaire » de l’histoire, niant alors toute la « vérité historique », n’acceptant de voir que les côtés qui arrangent leur cause. Le métier d’historien est alors en danger dans cette optique. Pour faire son travail, il doit résister à toutes les pressions de mémoire « communautaire ». Et les entrepreneurs de la mémoire sont incités à aller sur le terrain de la justice dans l’espoir de défendre leur situation présente, en réclamant des droits sur leur passé5. 1 Site d’AJIR pour les Harkis, Association, Justice, Information, Réparation pour les Harkis, <http://www.harkis.com/>, consulté le 07/04/2015. 2 Site de l’Association pour la défense de la mémoire, la diffusion et la promotion de la chanson, de la littérature et de la culture pied-noir, <http://piednoir.online.fr/>, consulté le 07/04/2015. 3 Site de l’association Anneaux de la mémoire, <http://www.anneauxdelamemoire.org/>, consulté le 06/04/2015. 4 HOURCADE, Renaud, Les ports négriers face à leur histoire. Politiques de la mémoire à Nantes, Bordeaux et Liverpool, Op. cit. 5 KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Mémoires vives, Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Op. cit. 59 Les populations immigrées en France depuis plusieurs générations jouent aussi sur le terrain de la mémoire. Face au racisme montant dans la société française, ces populations, toutes réunies dans les banlieues des grandes villes françaises, se retournent sur elles-mêmes, développant une culture métisse non comprise par les autres Français. Ces groupes réclament des droits, demandent une égalité de traitement, la fin du racisme en se basant sur les discriminations coloniales toujours ressenties aujourd’hui. Le passé sert alors à ces groupes à délégitimer leur situation sociale dans le présent. Le collectif baptisé les Indigènes de la République, créé en 2005, en réaction à l’article 4 de la loi du 23 février 2005, demande la tenue « d’assises de l’anticolonialisme postcolonial ». Ils se définissent alors sur un mode identitaire et « communautaire1 » au sein de la société française en se décrivant comme les « descendants d’esclaves et de déportés africains, filles et fils de colonisés et d’immigrés, Français et non Français vivant en France, militantes et militants, engagés dans les luttes contre l’oppression et les discriminations produites par la République postcoloniale ». Dans le même ordre, le Conseil représentatif des associations noires appelle à « lutter contre les discriminations et le racisme anti-noir, valoriser la richesse et la diversité des cultures afroantillaises2 ». Ainsi, cette fracture au sein de la République a des racines anciennes : la colonisation et l’esclavage, histoire qui n’a toujours pas été digérée par ces groupes. Par leur demande de reconnaissance et leurs revendications - qui peuvent être justes - ces groupes divisent la France. Les populations qui se sentent représentées par ces militants ne font que se replier sur elles-mêmes3. III. Une mémoire omniprésente : les Juifs, Israël et la France A. Le lobby juif : la défense d’un statut inébranlable Les associations et fondations défendant une mémoire juive particulière sont puissantes, bénéficiant du soutien d’hommes politiques, d’intellectuels et d’historiens. Ainsi la Fondation pour la mémoire de la Shoah a été créée sur recommandation de la commission Mattéoli. Sa présidente d’honneur n’est autre que Simone Veil, rescapée d’Auschwitz et ancienne actrice 1 Ici le mot communautaire est bien employé, reprenant Françoise Vergès qui affirme que cette approche du récit national est communautaire car il s’agit d’affirmer que les expériences comme l’esclavage ne concernent que les descendants d’esclaves alors que cela fait partie intégrante de l’histoire nationale. Vergès Françoise dans BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. 2 KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Mémoires vives, Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Op. cit. 3 Il est intéressant de lire l’analyse que livre Renaud Hourcade sur le militantisme mémoriel à Nantes des « descendants d’esclaves » dans HOURCADE, Renaud, Les ports négriers face à leur histoire. Politiques de la mémoire à Nantes, Bordeaux et Liverpool, Op. cit. 60 de la vie politique française. La Fondation est aussi composée de représentants d’État et a des liens avec le ministère de l’Éducation nationale ainsi qu’avec de nombreux acteurs publics. Elle entretient des relations avec la communauté juive puisque certains font partie de la Fondation et un certain dialogue s’est instauré avec des associations juives comme le CRIF1. D’autres associations ont acquis une légitimité et une notoriété grâce à leurs membres ou créateurs. Il est possible de citer le couple Serge et Beate Klarsfeld. Ils ont réussi à imposer de nombreuses décisions de politiques publiques comme l’installation de stèles commémoratives, déjà dès les années 1990. Pour montrer leur poids dans la société actuelle, il faut souligner que Madame Beate Klarsfeld est soutenue en tant que candidate à l’élection présidentielle allemande en 2012. Mais aussi, la mémoire juive est soutenue et promue par des hommes comme Claude Lanzmann2, incontournable, il a le monopole du champ mémoriel de la Shoah. Toutefois, ce puissant lobby juif, bien coordonné et installé dans la vie politique française, a aussi de nombreux ennemis. Norman Gary Finkelstein s’attaque aux associations juives, les accusant de faire du business avec la Shoah. Selon lui, les associations porteuses de la mémoire de la Shoah jouent avec la culpabilité des sociétés occidentales. Enzo Traverso dénonce lui aussi l’action de ces associations qui cherchent à faire du génocide juif, un crime singulier3. B. Auschwitz : du symbole irréductible à la banalisation En 1967, un monument dédié aux « victimes du fascisme » est inauguré. Le Premier ministre polonais dans son discours ne prononce qu’une seule fois le mot « Juif ». En 1979, Auschwitz est inscrit comme « camps de concentration » au patrimoine mondial de l’UNESCO. C’est en 2007 qu’Auschwitz-Birkenau devient un « camp allemand nazi de concentration et d’extermination4 ». Aujourd’hui, Auschwitz-Birkenau est bien plus qu’un lieu où fut mis en place la plus grande usine de mise à morts nazie. Et c’est bien plus qu’un simple lieu de mémoire et de recueillement. Auschwitz est devenu le symbole de la Shoah, le symbole du 1 MARQUIS, Pierre, entretien. L’entretien avec ce monsieur a été très intéressant mais il n’a pas été question de déconstruire les idées reçues. Monsieur Marquis a tenu un discours très professionnel, défendant son institution, réfutant toutes les accusations de lobbying juif auprès des autorités publiques, affirmant que la Fondation n’est pas qu’une institution juive. Ce discours était très mesuré et « politiquement correct ». 2 Claude Lanzmann est un journaliste et cinéaste juif, sa notoriété est fondée sur son film-documentaire monumental Shoah, il est aujourd’hui incontournable dans toutes les questions relatives à la mémoire juive. 3 RAXHON, Philippe, Essai de bilan historiographique de la mémoire, Cahiers du centre de recherches en Histoire du droit et des institutions, Bruxelles, Éditions Facultés Universitaires Saint-Louis, 2009, pp. 11-94. 4 RAXHON, Philippe, Idem. 61 mal absolu. Auschwitz représente la barbarie nazie à son paroxysme et crée l’image de l’homme des camps. Lorsqu’il est question d’Auschwitz, chacun a à l’esprit ces corps décharnés, malades, vêtus de leur tenue de prisonniers, l’étoile jaune fixée sur le cœur, le bras tatoué, la tête rasée. Auschwitz c’est tout ça en un seul mot, c’est la cheminée crachant de la fumée et une odeur nauséabonde sans interruption, c’est la chambre à gaz ; Auschwitz c’est la mort. Et comme Auschwitz représente un tout, il est impossible de le phraser, c’est pourquoi il reste le seul mot incarnant la folie nazie. Figure 23 : « L’Homme qui chavire », photo de ParisMusées, 1991, Oeuvre d'Alberto Giacometti, <http://artyparade.com/news/41>. Ainsi Auschwitz est devenu un musée où se rendent de nombreux « touristes de la mémoire » chaque année. Lieu de pèlerinage, les visiteurs se suivent, l’air décomposé face à l’horreur toujours perceptible dans le camp ; enfermés dans leur monde, casque sur la tête, ils se doivent d’écouter le guide1. Auschwitz est le lieu où se rendent les écoliers, emmenés par leurs professeurs, afin de leur raconter l’histoire des Juifs d’Europe. La mémoire d’Auschwitz se retrouve alors institutionnalisée et il devient obligatoire pour les enfants de l’étudier. Auschwitz devient un lieu de tourisme noir, Figure 22 : "Entrée du camp Auschwitz 1 - Début de la visite guidée", Photo personnelle, 20/05/2014. où les gens se rendent non pas pour se souvenir mais pour voir l’inconcevable. L’institutionnalisation d’Auschwitz est discutable car il en résulte une banalisation du lieu via la ritualisation de la mémoire. En effet, alors que le recueillement est une activité individuelle, la démarche d’Auschwitz en fait une obligation, ce qui est contre-productif, instaurant une lassitude du souvenir2. Chaque année, le 27 janvier, jour de la mémoire de l’Holocauste et date à laquelle furent « libérés » les camps d’Auschwitz-Birkenau, des survivants se rendent sur place afin de se recueillir et les caméras les suivent, les questionnent sur le pourquoi de leur présence. Cette visibilité de la Shoah peut apparaître aberrante quand la démarche des survivants est individuelle et privée. C. L’usage absolutisant de cette mémoire : le passé présent « N’oubliez pas que cela fut, non, ne l’oubliez pas : gravez ces mots dans votre cœur. Pensez-y chez vous, dans la rue, en vous couchant, en vous levant, répétez-le à vos enfants. Ou que votre maison s’écroule, que la maladie vous accable, que vos enfants se détournent de vous 3. » 1 Visite sur place le 20/05/2014. NICOLAÏDIS, Dimitri (dir.), Oublier nos crimes, l’amnésie nationale : une spécificité française ?, Op. cit. 3 Primo Levi cité dans une brochure de présentation du Mémorial du martyr juif inconnu et du CDJC à Paris. 2 62 Les appels à se souvenir deviennent incessants et obsédants. Ainsi la mémoire de la Shoah se focalise sur la vigilance afin que tout ne recommence pas. Or devenant une mémoire prescriptive, elle commence à devenir impuissante provoquant un trop-plein dans la société, cette mémoire étant incapable d’un juste milieu1. L’édification de la mémoire de la Shoah et de son histoire, avec les différents procès, donne aux victimes une tribune de grande écoute. Ainsi se déploie à grande échelle une politique de repentance et de réparations des crimes du IIIe Reich, depuis une vingtaine d’années. Alors que le combat militant ne concernait qu’une poignée de personnes dans les années 1960-1970, aujourd’hui, il fait l’objet d’un problème public à l’échelle planétaire. Les sociétés vivent dans une illusion rétrospective, devant continuer de réparer aujourd’hui l’ampleur des crimes nazis, grâce à la notion de crime contre l’humanité, imprescriptible depuis 1964. Dans cette perspective, il existe un risque d’effacement des frontières entre le passé et le présent, les procès rendant omniprésentes les victimes au sein de la société. Et avec cet usage de la mémoire de la Shoah, la mémoire des actes des nazis s’identifie directement aux Juifs, il n’est alors plus question de parler des autres peuples persécutés par Hitler2. « Les enfants de survivants de ces 76 000 déportés attendent que la France répare et leur règle enfin cette dette3. » Cet appel à la repentance en devient obsédant, séparant les victimes du reste de la collectivité. Lorsqu’il est question de la Shoah, il existe une injonction biblique à se souvenir pour les Juifs qui réclament le paiement d’une dette que les autorités se sont engagées à assumer. Face à cette obligation menaçante pour la collectivité, la Shoah devient un objet déshistoricisé, par la fixation névrotique sur le passé. Cette mémoire incriminante en oublie la préparation de l’avenir en s’enfermant dans la définition de l’identité des Juifs4. En effet, depuis l’institutionnalisation de la mémoire du génocide nazi et sa reconnaissance, la Shoah est devenue l’un des premiers éléments de définition de « l’être juif ». 1 NICOLAÏDIS, Dimitri (dir.), Oublier nos crimes, l’amnésie nationale : une spécificité française ?, Op. cit. ROUSSO, Henry, « Procès Barbie : l’histoire entre au tribunal », L’Histoire, mai 2008, n°331, p. 44. 3 Déclaration de Serge Klarsfeld en 1997 lors de l’instauration de la commission Mattéoli, citée dans BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. 4 THIBAUD, Paul, « La mémoire à l’envers », L’Histoire, Février 2001, n° 251, p. 32. 2 63 CHAPITRE 2 – LA « MÉMOIRE À VIF » : LA QUESTION DES IDENTITÉS « Le passé nous offre un écran sur lequel peuvent être projetés les désirs d’unicité et de continuité, c'est-à-dire d’identité » John Gillis1 La mémoire est la présence du passé dans le présent. Son utilisation informe beaucoup plus sur le présent que sur le passé. La mémoire est utilisée pour le présent, pour obtenir quelque chose dans le présent2. Le passé en commun peut réunir dans le présent des groupes qui sont pourtant très différents. La mémoire sert de catalyseur afin de permettre à un groupe de se donner une identité dans le présent. Il n’y a pas d’identité sans mémoire. Ainsi, les conflits de mémoire sont d’abord des conflits d’identité : « Le rappel du passé est nécessaire pour affirmer son identité, tant celle de l’individu que celle du groupe. Ils ne peuvent se dispenser de ce premier rappel3. » La mémoire n’est jamais spontanée, elle est fabriquée, répondant à un besoin de définition d’une identité. I. La palme du martyr : l’identité parfaite des Juifs en mal de redéfinition A. Les Juifs : les survivants du génocide Il n’y a pas qu’une seule communauté juive. Toujours aujourd’hui, il n’est pas possible de répondre à la question : « qu’est-ce qu’être juif ? ». L’identité est au cœur des questionnements et des spéculations. Les Juifs se sont dits juifs parce qu’ils ont été définis comme tels par les autres. Mais la définition d’une identité est politique, historique, psychologique. Elle relève de l’individuel et du collectif4. Face à cette impossibilité de définition du peuple juif, certains ont trouvé l’élément fédérateur de leur identité : la Shoah. Aujourd’hui, pour être un peuple il faut avoir souffert. Or cette appréhension d’une définition de soi-même enferme les membres du groupe dans le passé. L’histoire reprend toutes les mémoires blessées en les intégrant à une mémoire collective5. Pour ce qui est de l’identification du peuple juif, celle-ci a commencé à s’effectuer en référence à la mémoire du génocide avec le procès Eichmann6. Cet épisode a montré les Juifs sous un autre jour, révélant 1 GILLIS, John cité dans KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Mémoires vives, Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Op. Cit., p. 53. 2 DROIT, Emmanuel, entretien. 3 Tzvetan Todorov cité dans RAXHON, Philippe, Essai de bilan historiographique de la mémoire, Op. cit. 4 MARQUIS, Pierre, entretien. 5 BENBASSA, Esther, « La souffrance comme identité », L’Histoire, 04/2007, n° 319, p. 82. 6 WIEVIORKA, Annette, « Comment la Shoah est entrée dans l’histoire », Art. cit. 64 leur courage se présentant à la barre pour témoigner face à leur bourreau. En libérant la parole des témoins, le procès d’Eichmann a permis à tous ces Juifs enfin de partager une expérience commune et d’édifier une identité partagée. L’histoire juive a toujours été interprétée comme l’histoire d’une souffrance. Ce discours de la souffrance est utilisé dans le cadre de la construction d’une identité juive sécularisée. En effet, le peuple juif est un peuple non homogène, dispersé aux quatre coins du monde. Ses membres tentent de construire une mémoire sans réalité historique. L’histoire des Juifs est alors réductible au malheur et à la persécution : ils ont été chassés de Jérusalem et le génocide hitlérien continue de leur faire sentir qu’ils ne sont chez eux nulle part1. L’antisémitisme contemporain est aussi un élément fédérateur de la communauté juive. Cette haine de l’autre dont les Juifs ont beaucoup souffert est aujourd’hui représentée notamment par le négationnisme2. Cette volonté d’effacer la mémoire de la Shoah incite encore plus le peuple juif à défendre son passé contre le mémocide3, s’accrochant à une sacralisation de leur histoire par le recours aux symboles. B. Israël et la justification de son existence : l’identification aux victimes Avant la fondation de l’État d’Israël, les Juifs vivant en Palestine, ayant déjà effectué leur alyah, prennent de la distance avec les Juifs d’Europe vus comme faibles, passifs, se laissant traîner aux abattoirs. Les Juifs du Yichouv4 doivent être vus comme forts, masculins et actifs. Le Juif né en Palestine est vu comme l’idéal de la judéité, contrairement au survivant de la Shoah. Puis la perception de ces juifs rescapés des camps de concentration change. Il faut les intégrer mais dans ce cas les victimes juives doivent apparaître sous un jour héroïque. Ainsi le courage juif est mis en image avec des références aux Juifs qui se sont engagés dans les armées alliées. Mais aussi il est question d’insister sur la résistance des Juifs face aux barbares nazis dans les ghettos et dans les camps. La mémoire de la Shoah est vite utilisée et instrumentalisée avec les premières guerres que l’État d’Israël mène contre les puissances arabes. En 1967, le capital émotionnel de la victime de la Shoah est utilisé pour défendre Israël face à l’invasion arabe. Face à la guerre, les Juifs dans le monde s’émeuvent : « Si Israël est détruit, ce serait plus grave que l’Holocauste nazi 1 BENBASSA, Esther, « La souffrance comme identité », Art. cit. ROUSSO, Henry, « Le négationnisme est une parole de haine », L’Histoire, 01/2005, n° 294, p. 58. 3 Le « mémocide » est la mort par l’oubli. Dans le cadre de la mémoire de la Shoah, cela est perçu comme achèvement du génocide. 4 Ce sont les Juifs présents sur les terres de Palestine avant la création d’Israël. 2 65 car Israël c’est ma liberté. Sans Israël je suis nu1. » Israël est perçu comme un recours et comme une protection face aux persécutions des Juifs2. La dialectique de la destruction du peuple juif étant définitivement ancrée dans l’identification d’Israël, il devient impossible de remettre en cause la politique menée par l’État hébreu. Les intellectuels juifs s’inquiètent de la survie de leur État de cœur et par exemple Raymond Aron, en 1967, invente le néologisme Étatcide, ayant eu tellement peur de l’éventuelle destruction de l’État israélien. Pour certains Juifs, il est impossible de concevoir un second Auschwitz dans la même génération3. La guerre du Kippour, en 1973, renforce le consensus sur la nécessité de préserver la mémoire de l’Holocauste pour la communauté juive un peu partout dans le monde4. Le recours à la dialectique victimaire et dramatique de la Shoah est assez pratique pour clore un débat remettant en cause les politiques de l’État israélien face aux Palestiniens. Par exemple, lors de la Seconde Intifada, le Conseil d’administration de l’université Paris-VI appelle au boycott des universités israéliennes. Claude Lanzmann répond dans un article du Monde : « Il y a dans le mot "boycott" une connotation sinistre et insupportable, dont se seraient avisés les vertueux bureaucrates du Conseil d’administration de Paris-VI s’ils avaient seulement un peu de mémoire et de savoir. Le 1er avril 1933, les nazis décrétèrent, sur tout le territoire de l’Allemagne, le boycott des entreprises et des commerçants juifs. Aux portes et aux vitrines de chaque magasin juif furent placardés d’innombrables slogans et mots d’ordre : "N’achetez pas chez les Juifs"5. » C. Les Juifs de France : la définition culturelle, religieuse ou victimaire ? Alors que les Juifs ont toujours pris soin à ne pas faire entrer en conflit leur judéité et leur citoyenneté française, ils sont les premiers à briser le tabou du jacobinisme républicain dès 1967 en prenant la défense de l’État d’Israël. Par cette prise de position, les citoyens français, se définissant surtout comme juifs, ont émis l’idée de posséder une autre identité que celle française6. Une méfiance est depuis apparue entre les Français et les Juifs français quand ceux-ci se sont inventés une nouvelle identité israélienne7. 1 Claude Lanzmann cité dans un article du Monde : « Cinq intellectuels de gauche dénoncent violemment la politique des pays arabes », Le Monde, 2/06/1967. 2 BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. 3 RABI, Wladimir, « Les Juifs de France ont-ils changé ? », Esprit, 04/1968, p. 581. 4 BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Idem. 5 LANZMANN, Claude cité dans « Claude Lanzmann appelle au "boycott des boycotteurs" », Le Monde, 07/01/2003. 6 BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Ibid. 7 KLARSFELD, Serge, « Les Juifs français et la France : une autre vision », Le Monde, 07/01/2004. 66 Mais, selon le témoignage de Shlomo Sand, il n’y a aucune identité juive prédéterminée. Le peuple juif ne serait qu’une ethnie fictive, inventée de toute pièce. Ce témoignage est très intéressant puisque l’auteur décrypte alors les questionnements que tout le monde se pose sur l’identité juive1. Ainsi être juif ce n’est pas être israélien, puisque de nombreux Juifs vivent en dehors d’Israël et sans en avoir la nationalité et de nombreux citoyens israéliens ne sont pas juifs. Aussi se considérer comme juif, ne veut pas non plus dire que la personne est pratiquante et se réfère à une identité religieuse. En effet, de nombreux Juifs sont athées. Finalement, être juif serait se référer à une culture particulière : la culture du Yiddishland. Ce facteur pourrait être fédérateur d’une identité juive. Mais qu’est-ce qu’être juif, vraiment ? Seraient juifs ceux qui descendent des victimes de la Shoah ? Le génocide nazi serait un élément d’homogénéité de la judéité puisque tout le peuple juif fut visé par la politique d’extermination d’Hitler. Les membres de la communauté juive en France se défendent de la place trop importante de la Shoah dans leur identité. C’est ainsi que le discours officiel de la Fondation pour la mémoire de la Shoah définit la place du génocide dans l’identité juive : « la Shoah est un élément important, mais ce n’est pas l’élément principal dans la définition de l’identité juive ». En France, les trois-quarts des Juifs sont des Juifs sépharades, venant du Nord de l’Afrique, ils n’ont donc pas connu la Shoah. La Shoah ne constitue donc pas le cœur de ce qui définit les Juifs, sinon leur identité serait névrotique. Les Juifs se définissent par leur culture très riche. Il n’est pas pensable de réduire le statut des Juifs à celui de victime. « Leur culture est historique, laïque et talmudique2 ». II. La communauté arménienne : une diaspora bien intégrée en lutte pour sa reconnaissance A. Les Arméniens de France : entre un ici et un là-bas Dans les années 1960, les Arméniens et les Français d’origine arménienne se sont réveillés dans la douleur afin de faire reconnaître leur passé et leur mémoire. Ils s’érigent alors comme de véritables « combattants de la mémoire3 », agissant dans la violence, utilisant des actes terroristes contre le négationnisme de l’État turc. Juste après la Première guerre mondiale, tout le monde savait ce qu’il s’était passé, mais en Turquie, nouvellement créée, les Arméniens 1 SAND, Shlomo, Comment j’ai cessé d’être juif, Paris, Flammarion, Café Voltaire, 2013, 138 p. MARQUIS, Pierre, entretien. 3 TERNON, Yves, « Les combattants de la mémoire », L’Histoire, 02/2015, n° 408, p. 78. 2 67 sont effacés de l’histoire et de la mémoire nationales. En diaspora, les souvenirs sont transmis au sein des familles. Mais les immigrés sont occupés par une double obsession : s’intégrer au sein des sociétés qui les accueillent ainsi que préserver leurs enfants de leur passé douloureux. Les Arméniens, où qu’ils soient dans le monde n’effectuent aucun travail de mémoire. La mémoire arménienne jaillit à la fin de la Seconde Guerre mondiale avec notamment l’apparition du mot « génocide » et le procès de Nuremberg. Mais la mémoire du génocide arménien se rendort pour définitivement faire parler d’elle-même en 1965, lors de la commémoration des cinquante ans de la grande rafle du 24 avril 1915. Les villes du monde entier voient se dérouler des manifestations des communautés arméniennes. La France n’échappe pas à ce mouvement de demande de reconnaissance avec les revendications de sa communauté arménienne. Ce besoin de mémoire officielle est très important pour la communauté arménienne considérant que ce génocide fait partie de son identité. Cependant, les enfants de survivants ont l’impression d’avoir une identité incomplète, n’ayant pas connu leur pays d’antan qui a subi la disparition de près de la moitié de sa population1. Les membres de la communauté arménienne doivent vivre en fonction d’une identité hybride : celle d’un pays qui a été recréé il y a une vingtaine d’année, celle d’un peuple qui a disparu, celle de leurs parents qui ne parlent pas et celle de leur pays d’accueil qui ne les comprend pas. Mais la diaspora arménienne vivant en France est toujours très liée à l’Arménie qui demande une reconnaissance internationale du génocide2. B. La communauté turque : du négationnisme à la lutte contre une mémoire refoulée La version officielle de l’État turc ne remet pas en question les massacres de 1915, mais les Turcs affirment que ces événements se sont joués dans le cadre de la guerre mondiale. Ils disent que les Arméniens se sont révoltés, alors les Turcs ont pris la décision de les déporter afin qu’ils ne collaborent pas avec l’ennemi, les Russes. Ils finissent par raconter que c’est en déportation que les populations arméniennes ont souffert et notamment des attaques de Kurdes et de déserteurs. Ainsi la République de Turquie s’oppose à parler de l’intentionnalité des massacres. Cette version de l’histoire outre la population arménienne. Ainsi les deux populations s’opposent sur ce point d’histoire depuis la fin de la Première guerre mondiale. Ce conflit 1 2 KECHICHIAN, Patrick, « Deuil antérieur », Le Monde, 06/06/2003. NODE-LANGLOIS, Fabrice, « Le génocide hante toujours les Arméniens », Le Figaro, 19/05/2006. 68 mémoriel a été importé sur le territoire français, où les communautés turque et arménienne laissent apparaître leurs animosités par l’intermédiation des pouvoirs publics. Lors des décisions prises en faveur des Arméniens, comme la loi de 2001 ou la proposition de loi votée par l’Assemblée nationale en 2006, les Français d’origine turque ont organisé de grandes manifestations négationnistes sur le sol français, soutenant les autorités turques. Aussi l’un des événements majeurs du négationnisme des Turcs en France fut leur total rejet de l’édification du Mémorial lyonnais du génocide arménien. Une manifestation, comptant 3 000 personnes brandissant des pancartes réfutant le génocide, est organisée dans la ville. Une fois installé, le Mémorial a fait l’objet de dégradations avec l’écriture de tags : « Il n’y a pas eu de génocide1 ». Lyon, qui compte autant de personnes d’origine turque que de personnes d’origine arménienne, devient alors le théâtre d’une rivalité mémorielle. La communauté arménienne réplique aussi avec des manifestations où des slogans sont scandés tels « L’État turc assassine, l’État turc nie ses crimes2 ». Le débat semble être dans une impasse, chaque camp restant sur ses positions. C. Le soutien de la société française : une mémoire arménienne bien éloignée La France soutient la communauté arménienne dans sa démarche de reconnaissance par des engagements politiques depuis la loi de 2001. En effet, Jacques Chirac s’engage auprès de l’Arménie en se rendant à Erevan mais aussi en recevant le président arménien à l’Élysée. La France entretient des liens très serrés avec l’Arménie et la communauté arménienne. Ceci s’est développé notamment avec l’installation en France de milliers d’Arméniens après le génocide. La France est ainsi très proche de sa communauté et est prête à la satisfaire, d’autant que ces Français d’origine arménienne détiennent une large influence en politique, notamment en termes de poids électoral dans certaines régions. Cependant, par cette politique « pro-arménienne », les autorités publiques françaises se mettent en défaut vis-à-vis de leur communauté turque. Les Français d’origine turque s’enferment dans un « ghetto culturel3 », allant même jusqu’à rejeter leur identité française. Face à cette menace directe sur leur territoire et à la crainte de perdre tout contact avec leur allié turc dans la région du Proche-Orient, les autorités françaises hésitent toujours un peu 1 BORDENAVE, Yves, « À Lyon, le mémorial du génocide arménien inauguré dans le calme », Le Monde, 26/04/2006. HENRION POYARD, Audrey, « Lyon inaugure son mémorial du génocide arménien », Le Figaro, 25/04/2006. 3 GABIZON, Cécilia, « Les franco-turcs saisis par le négationnisme », Le Figaro, 18/05/2006. 2 69 avant de donner de nouveaux gages aux membres de la communauté arménienne 1. Alors la politique française se fait dans la nuance, Jacques Chirac se rendant en Arménie fait un geste aux Français d’origine arménienne, mais en même temps il tient un discours en faveur de l’entrée de la Turquie dans l’UE. Les Français ne semblent pas s’intéresser de près à l’histoire arménienne, ne considérant pas qu’une histoire en commun existe avec l’Arménie2. La presse parle très peu de ce génocide, excepté un fait majeur dans l’actualité comme le vote de la loi de 2001 3. Aussi, le génocide arménien ne fait pas partie des conflits mémoriels français, n’étant pas considéré comme appartenant à l’histoire nationale. Pourtant, la population française a l’air de se ranger du côté des Arméniens dans cette querelle mémorielle, puisqu’en 1996, lors d’un sondage mené par l’institut Louis Harris France pour Les Nouvelles d’Arménie, 79% des français connaissant l’existence des massacres de 1915 sont en faveur d’une sanction de la négation du génocide arménien4. Finalement, ce qui a le plus aidé les Arméniens arrivés en France après 1915, a été leur pleine intégration à la société française. Ainsi, leurs demandes de reconnaissance particulière semblent légitimes pour les Français qui intègrent l’histoire arménienne au roman national. III. Le souvenir de la colonisation : un conflit au cœur de la société française A. La France aujourd’hui : du paternalisme néocolonial à l’assimilation universaliste Les minorités postcoloniales ayant immigré en France durant la deuxième moitié du XXe siècle sont toujours considérées comme des « colonisés de l’intérieur5 ». La France s’est engagée dans la colonisation de nombreux territoires et sur place, la colonisation s’est justifiée par l’apport d’une civilisation à ces peuples « barbares ». La colonisation française se fonde sur l’assimilationnisme : les colons enseignent aux populations colonisées à parler, penser et agir en français. Il s’agit de rendre l’autre semblable au Français dans une sorte de refus de la différence. Mais la politique de suppression des différences est contredite avec la persistance des inégalités entre les Européens et les « indigènes ». Le colonialisme est mené 1 MONTVALON, Jean-Baptiste de, « Les promesses envolées des responsabilités politiques sur la reconnaissance du génocide arménien », Le Monde, 03/04/1999. 2 THREAD, Yves, « Génocide arménien : la faute à éviter », Le Figaro, 12/10/2006. 3 Archives du Monde et du Figaro étudiées de 1990 à 2006. 4 « Un sondage et une pétition sur le génocide arménien », Le Monde, 08/04/1996. 5 KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Mémoires vives, Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Op. cit. 70 selon une logique paternaliste : garder le contrôle sur les populations et les territoires1. La politique assimilationniste ne vise pas l’intégration mais la dépersonnalisation des populations colonisées. Toutefois, cette politique ne s’est pas arrêtée avec la décolonisation de ces pays ni avec l’immigration en France de certains membres de ces anciennes populations colonisées. Arrivées en France, les populations immigrées sentent que la France veut supprimer les différences culturelles entre elles et les Français. Mais dans le même temps, il existe une différence de traitement entre les deux catégories de population, faisant persister le sentiment de domination d’une population sur l’autre. Le modèle d’intégration universaliste français, gommant toutes les différences entre chaque citoyen et imposant la même culture à chacun, est totalement désuet aujourd’hui faisant face à la fracture coloniale et sociale. B. L’échec d’une France jacobine : la perte d’identité L’assimilationnisme pousse tellement fort l’intégration qu’elle en devient impossible puisqu’il existe des différences irréductibles2. Les populations arabes et musulmanes sont trop différentes de celle française chrétienne pour pouvoir être intégrées : la problématique des territoires colonisés est transférée sur le territoire métropolitain lors de la décolonisation. Ces débats mémoriels et identitaires restent d’actualité parce que la France souffre d’une crise de l’identité nationale. Ceci est principalement expliqué par le manque de cohérence dans le roman national. La France, trop occupée à vouloir rassembler toutes les populations qui la composent autour d’un roman unificateur en a oublié de se préoccuper des souvenirs individuels et particuliers. Ainsi chacun s’enferme dans son propre vécu ignorant le récit des autres afin de donner un sens à son existence3. Mais c’est aussi la situation quotidienne des populations descendant de l’immigration qui a mené au conflit. Les difficultés comme les inégalités socioéconomiques, les discriminations de certains groupes avec la montée du racisme, sont autant de raisons pour les groupes minoritaires de se replonger dans leur passé afin de demander des compensations en tant que victimes de l’histoire. La discrimination raciale et sociale peut être expliquée par la prégnance dans les esprits contemporains des représentations coloniales et des séquelles du passé. Cela nourrit de nombreux stéréotypes que les métropolitains imaginent des populations descendant 1 NICOLAÏDIS, Dimitri (dir.), Oublier nos crimes, l’amnésie nationale : une spécificité française ?, Op. cit. NICOLAÏDIS, Dimitri (dir.), Idem. 3 KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Mémoires vives, Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Op. cit. 2 71 de l’immigration. La fracture coloniale est toujours présente dans la France du XXIe siècle, cela se voit par l’inégalité des territoires entre les banlieues et les centres villes1. Tant que la République fera de l’immigration un fardeau, la fracture coloniale et les guerres d’indépendance comme celle d’Algérie risquent de se prolonger encore longtemps. Cela continue avec la crise de l’intégration des populations immigrées et de leurs enfants, pourtant nés en France. À partir du moment où les populations se définissent en contradiction avec l’identité nationale, en tant que descendants d’immigrés ou en tant que descendants d’esclaves, alors l’identité nationale est remise en question devant faire selon des groupes particuliers. C. Pieds-Noirs, Harkis, « Beurs » : une histoire partagée mais des mémoires divergentes La guerre d’Algérie en tant qu’événement majeur de l’histoire de la décolonisation française a concerné des groupes qui l’ont vécu différemment. Ainsi les pieds-noirs, les harkis et les immigrés algériens vivant en France ont tous vécu la même histoire mais en ont tous une mémoire si différente des autres qu’elles semblent irréconciliables. Ces trois groupes s’opposent non seulement au roman national français et à celui algérien mais ils s’opposent aussi entre eux dans l’édification d’une mémoire commune2. Les pieds-noirs, à la fin de la guerre d’Algérie, arrivent en France métropolitaine, dans un pays qu’ils ne connaissent pas. Ils n’ont en effet, pour la plupart, jamais mis les pieds sur la terre de l’hexagone. Ils considèrent que leurs terres leur ont été arrachées, qu’ils ont été chassés de leur pays. En Algérie ils étaient considérés comme des colons, ils étaient les « Français européens ». En France, personne ne les comprend, la population ne les écoute pas puisque pour elle, les terres algériennes n’appartiennent plus à la France donc il est normal que les pieds-noirs n’y habitent plus3. Leur mémoire n’est donc pas transmise officiellement étant jugée illégitime. Les pieds-noirs ont la nostalgie d’un monde qui n’a jamais existé. En métropole, ils sont considérés comme des algériens, en Algérie ils sont dits français. Ainsi les pieds-noirs s’enferment dans leur monde et forment une mémoire de revanche4. 1 KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Mémoires vives, Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Op. cit. 2 « France-Algérie : la guerre des mémoires », Art. cit. 3 STORA, Benjamin, « La fin de l’amnésie », Art. cit. 4 BERNARD, Philippe, « Il ne suffit pas d’établir des vérités pour que les mémoires cessent de saigner », Le Monde, 01/07/2002. 72 L’histoire des harkis ou des « oubliés de la République 1» est longtemps restée taboue en France, tout comme en Algérie. Les harkis sont une population musulmane, paysanne, vivant dans les zones rurales les plus reculées d’Algérie. Lors de la guerre d’Algérie, ces populations sont recrutées par le contingent français pour se battre contre les nationalistes algériens. Ces troupes auxiliaires ont joué un rôle important. Néanmoins, lorsque l’armistice est signé le 19 mars 1962, les Français partent d’Algérie en abandonnant à leur sort les harkis, alors considérés comme les pires traites par les Algériens. Au moins 100 000 sont massacrés par l’ALN, tandis que seuls 20 000 sont rapatriés en France où ils ne sont pas intégrés au sein de la population française, parqués dans des camps précaires dans le sud de la France. Ces musulmans rapatriés demandent une reconnaissance de leur mémoire et revendique de meilleures conditions de vie, comme une récompense à leur engagement. Leur reconnaissance par la République française a été longue et laborieuse car elle nécessitait une acceptation de la responsabilité des Français dans leur massacre. Ils sont néanmoins toujours considérés comme des traites par les Algériens et par les Français d’origine algérienne, et comme des « bougnoules2 » pour les autres Français. Finalement, l’histoire des immigrés algériens est aussi fortement incomprise. En effet, les Français de la métropole ne comprennent pas pourquoi ces populations ont lutté pour l’indépendance de l’Algérie pour ensuite venir vivre en France et demander la nationalité française. Les liens de colonisation persistent entre la France et les Français d’origine étrangère, notamment dans l’intégration de cette population. Les jeunes « beurs » refusent l’alternative proposée par la République, à savoir l’assimilation ou le choix de la culture des parents. Ces jeunes immigrés de la deuxième ou troisième génération veulent appartenir à la société française tout en ne reniant pas l’histoire ni l’identité de leurs parents. Mais ne parvenant pas à relier leur identité multiple, ces jeunes vivent une crise identitaire. Les enfants de la troisième génération mènent leur guerre d’Algérie tous seuls, ayant la haine des Français qui n’intègrent pas leurs parents. Ces trois groupent s’opposent entre eux, les harkis et les « beurs » ont une mémoire inconciliable mais partagent leur physique arabe et les expériences du racisme, ils se rejoignent alors dans leur condition du présent. Les pieds-noirs ont le même passé de victime 1 2 BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. BERNARD, Philippe, « Un seul pays, deux histoires », Le Monde, 20/03/1992. 73 que les harkis, mais se distinguent en tout autre point1. Ces trois groupes minoritaires se battent afin que le roman national intègre leur histoire. Ils obtiennent tous des reconnaissances officielles avec les différentes lois, le changement des programmes scolaires et les discours des représentants de la République. Mais comme tous les groupes détenant une identité particulière, ces groupes ne s’arrêtent pas dans leur demande de reconnaissance et vont se lancer dans une guerre des mémoires, se comparant les uns aux autres afin de toujours obtenir plus. CHAPITRE 3 – LA GUERRE DES MÉMOIRES : LA SORDIDE CONCURRENCE VICTIMAIRE « Universalité des victimes, singularité des événements historiques » Claude LANZMANN2 La guerre des mémoires que se livrent les groupes mémoriels, par comparaison et rivalité, se joue sur le terrain de la victimisation de la société et des passés. En prenant exemple sur la mémoire de la Shoah qui a réussi à imposer la figure du martyr des camps, notamment par toute la symbolique du mur des 76 000 noms, les entrepreneurs de la mémoire participent à l’édification de la figure de victime et se battent afin d’obtenir le statut de victime éternelle, imposant alors l’idée de la dette imprescriptible. La mémoire de la Shoah ne fait plus partie de ces passés posant encore problème à la France, car totalement assumée et repentie mais elle en reste l’épicentre étant imaginée comme une mémoire étalon pour les autres mémoires. I. Le statut de victime éternelle : la quête du Graal A. « Être mort pour la France » à « Être mort à cause de la France » : une reconnaissance inédite3 La question du statut à attribuer aux morts pendant les guerres menées par la République remonte à 1870. Cela est résolu en 1915 avec la loi instituant la mention « mort pour la France » pour tous les combattants tués sur le champ de bataille. Cette loi est un acte mémoriel majeur, puisqu’elle transforme tous les Français morts au combat en héros 1 BERNARD, Philippe, « Un seul pays, deux histoires », Art. cit. LANZMANN, Claude, « Universalité des victimes, singularité des événements historiques », Les Temps modernes, 12/2005-01/2006, n°635-636, p. 1. 3 Cette partie ne se basera que sur l’ouvrage de BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. 2 74 nationaux. Après la Première Guerre mondiale, l’État intervient à nouveau quand il crée les livres d’or dans chaque commune où sont inscrits les noms des combattants morts de chaque commune. Cet acte anticipe la création des monuments aux morts pour la France. Suite à la Seconde Guerre mondiale, l’État est à nouveau confronté à la création d’une nécessaire politique de mémoire. La législation établie pour les morts de la Grande guerre est étendue aux morts entre 1939 et 1945. Alors que la République a l’habitude de ne célébrer que les héros de guerre, la montée en puissance de la mémoire des victimes juives de Vichy rend les choix de politiques mémorielles plus compliqués à prendre. Robert Badinter se rend compte d’un pan entier de l’histoire que la République a oublié en ne célébrant que les héros de guerre : tous les déportés de France dont les résistants, les opposants politiques, les réfractaires au STO, les Juifs, les Tziganes, et les autres. Il fait alors voter une loi emblématique en 1985, créant la mention « morts en déportation ». Il y avait en effet un vide pour les familles dont les personnes étaient mortes dans les camps de concentration et d’extermination. N’ayant pas de statut, personne ne savait où les classer et surtout les familles n’avaient droit à aucune reconnaissance ou compensation. D’autres actes amènent à ne se concentrer que sur les victimes des conflits, avec notamment la construction de nombreux monuments rendant hommage aux victimes des conflits. Les victimes apparaissent alors en ce début des années 2000 comme le moteur de la vie mémorielle française. Plus tard, la loi de Christiane Taubira de 2001, inscrit les esclaves au panthéon des victimes. Il est désormais question de célébrer les « morts à cause de la France ». B. La lutte contre le mémoricide : le refus d’un second meurtre par l’oubli Si les victimes d’événements dramatiques du passé se démènent afin d’être reconnues officiellement, c’est qu’elles ont peur d’être oubliées par l’histoire nationale. En effet, la plupart des groupes minoritaires porteurs d’une mémoire revendicative, se sont vus intégrés au sein de l’histoire de la République au prix de nombreuses luttes1. Les stratégies développées par ces groupes sont à peu près les mêmes : occuper l’espace public afin que les citoyens parlent d’eux, au risque de produire un trop-plein de mémoire par les appels répétés 1 KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Mémoires vives, Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Op. cit. 75 et incessants au devoir de mémoire. L’oubli devient alors impossible par la sur-médiatisation des passés et le surenchérissement de l’horreur et de la souffrance de chaque victime1. Être reconnu montre que les groupes et les individus existent. En reconnaissant, l’État montre qu’il n’oublie pas. Être reconnu est nécessaire pour ne pas mourir une seconde fois. C’est dans ce cadre que se joue la concurrence mémorielle : les différentes mémoires ne parviennent pas à coexister toutes ensemble, chacune voulant une plus grosse part dans le gâteau mémoriel. Tout ce discours est lié à la place de l’oubli dans le champ politique et médiatique. En effet, la mémoire est sélective, en tant que phénomène social. Ainsi si un groupe fait parler de lui, il le fait au détriment des autres2. Le capital victimaire d’une mémoire particulière est puissant si les entrepreneurs de cette mémoire cherchent à l’imposer aux autres. En effet, l’invocation d’une souffrance partagée permet d’abolir le temps, cela donne aux individus l’impression d’une dette intime vis-à-vis de leurs ancêtres. C’est un facteur de cohésion et de mobilisation : le rappel des morts fédère et crée du lien. Les massacres de masse ou les génocides sont essentiels dans la relation des groupes avec leur passé et dans la constitution des identités, cela est le cas des Juifs ou des Arméniens3. C. La catastrophologie : la mise en place d’un lexique du crime La course au statut de victime détermine les agents de la mémoire à toujours plus d’émotion et de sensationnel, c’est ainsi que se crée avec la mémoire de la Shoah, d’abord, un véritable lexique de la catastrophe. La Shoah, qui signifie justement en hébreu la catastrophe, est accommodée en catastrophologie : tout ce qui est arrivé finira documenté, même l’horreur la plus insoutenable deviendra de l’histoire4. Tout est décrit dans les détails, les témoignages sont crus et exposent l’horreur de la mort. Les images documentaires ou même fictives n’hésitent pas à montrer les corps décharnés, les usines de la mort, les massacres sanglants, les guerres5. Le lexique de l’abomination et du crime est monnaie courante dans le discours des entrepreneurs de la mémoire mais aussi dans les reconnaissances officielles. Ainsi, les Juifs développent tout un arsenal sémantique, évoquant la Shoah, l’Holocauste, le Mémorial du 1 BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. DROIT, Emmanuel, entretien. 3 NICOLAÏDIS, Dimitri (dir.), Oublier nos crimes, l’amnésie nationale : une spécificité française ?, Op. cit. 4 HILBERG, Raul, La politique de la mémoire, Op. cit. 5 BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Idem. 2 76 Martyr juif inconnu. De plus, le dénombrement des morts est un argument édifiant s’il est question de marquer les esprits. Le nombre de victimes, lors d’un conflit (guerre d’Algérie) ou lors d’un massacre ou d’un génocide (Juifs, Arméniens), est toujours l’objet de nombreuses polémiques. La notion de crime sert le caractère catastrophique des mémoires des groupes minoritaires. Aussi, le fait que les démocraties aient développé le concept de « crime contre l’humanité » et celui aussi « d’imprescriptibilité » montre bien l’importance de la place du crime dans la définition des mémoires. Les reconnaissances officielles des crimes passés confortent les porteurs de mémoires particulières, dans leur utilisation de la martyrologie dans leurs revendications. L’imprescriptibilité permet alors à la mémoire de rester vivante, puisque tous les responsables des crimes hors du commun peuvent être jugés jusqu’à leur mort1. Le risque de cet instrument du crime est qu’il n’existe aujourd’hui que la mémoire des événements dramatiques. Or selon Alain Finkielkraut, le crime ne doit pas exercer le monopole sur la mémoire car celle-ci divisera toujours la nation et elle enfermera les sociétés dans la rumination du passé2. Le crime impose alors le statut de la « victime éternelle ». II. La Shoah : mémoire modèle, mémoire rivale A. Une mémoire singulière mais sans cesse imitée : la tragédie étalon Il est possible de parler de conflit mémoriel en tant que surenchère de la mémoire : il existe une concurrence en se référant à la mémoire de la Shoah considérée comme la mémoire étalon, l’horizon indépassable. La Shoah représente le mal absolu. Ainsi, toutes les autres demandes de reconnaissance d’un passé traumatique se réfèrent à ce paroxysme de l’horreur, à titre de comparaison et de rapprochement3. Le phénomène qualifié de « compétition des mémoires » se développe quand la mémoire de la Shoah est perçue comme le modèle pouvant être imité. En effet, il est dit de cette mémoire qu’elle a réussi, dans le sens où le génocide des Juifs s’est imposé comme l’événement majeur du XXe siècle. C’est alors qu’elle est devenue un enjeu de rivalité pour les groupes porteurs 1 NICOLAÏDIS, Dimitri (dir.), Oublier nos crimes, l’amnésie nationale : une spécificité française ?, Op. cit. ACCOYER Bernard, « Rapport d’information fait en application de l’article 145 du Règlement au nom de la mission d’information sur les questions mémorielles », Op. cit. 3 DROIT, Emmanuel, entretien. 2 77 d’une autre mémoire. Le souvenir des atrocités nazies est présent partout dans la mémoire commune1. La Shoah est la référence. Elle détient une journée de commémoration internationale, elle fournit aussi un lexique particulier et singulier, hébraïsant notamment toutes les langues avec l’usage du mot Shoah. Le génocide juif fait oublier que d’autres groupes furent visés par la folie meurtrière nazie, et par l’emploi du mot Shoah, il n’est plus question des Tziganes, des handicapés ou des homosexuels. Ce génocide donne un cadre d’interprétation pour les autres meurtres de masse, d’où la comparaison obsessionnelle de tous les autres crimes à la Shoah2. La Shoah fournit un point de repère pour les revendications des autres groupes de mémoire. Ainsi, les crimes sont rapprochés afin d’appuyer les demandes. Chaque mémoire va s’essayer à la particularisation de son histoire. C’est le cas des entrepreneurs de la mémoire de l’esclavage qui créent le terme de Yodovah pour désigner l’esclavage, signifiant la « cruauté du blanc » en béninois. Ces groupes veulent faire entendre les souffrances passées, en comparant l’occupation allemande avec la colonisation. Toutes les références au processus de reconnaissance de la Shoah sont bonnes à prendre. Mais ce processus est dangereux ne faisant qu’élever toujours plus la Shoah en modèle indépassable ou au contraire banalisant tous les crimes passés3. B. L’antisémitisme mémoriel : le cas Dieudonné De modèle, la mémoire juive est devenue une rivale. Par son histoire, la mémoire de la Shoah détient une place très convoitée : « la victime d’honneur ». Cette position de la Shoah donne naissance à un nouvel antisémitisme se fondant sur la thèse selon laquelle la Shoah détient une si grande place dans le champ mémoriel en France parce que la communauté juive est assez puissante pour en faire une cause nationale et non pour des raisons historiques. Selon ces nouveaux antisémites, les Juifs se croient « spéciaux », ils pensent toujours être le « peuple élu ». Ainsi, ces acteurs mémoriels pensent que les Juifs refusent de mettre sur un pied d’égalité leur mémoire avec les autres tragédies historiques4. La Shoah est devenue un objet de haine pour les autres entrepreneurs de la mémoire qui se lancent dans une exacerbation de la concurrence mémorielle et victimaire. Cela passe par un 1 KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Mémoires vives, Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Op. cit. 2 KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Idem. 3 KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Ibid. 4 KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Ibid. 78 développement d’un antisémitisme du ressentiment. La communauté juive est perçue comme celle qui obtient tout de l’État mais qui continue de se plaindre de sa situation. Ainsi les entrepreneurs des autres mémoires particulières pensent que les Juifs font obstacle à la reconnaissance du statut de victime d’autres minorités1. Dieudonné est une bonne illustration de ce processus antisémite. Ce dernier critique la Shoah qui a envahi l’espace public en faisant de l’ombre à toutes les autres mémoires, notamment celle de l’esclavage. Selon lui, les Juifs se sont accaparés un bien précieux dans le besoin de reconnaissance : « le capital victimaire ». Il conçoit la mémoire de la Shoah comme purement juive, comme un instrument de complot manié par les Juifs dans leur intérêt. Dieudonné, en s’indignant des différences de traitement entre les différents crimes contre l’humanité, alimente les rancœurs antijuives2. Il incite à la haine mais alors il ne fait que renforcer le caractère singulier de la Shoah. C. Une mémoire exclusive et intolérante : le refus de la comparaison Le paradoxe de la mémoire juive est que celle-ci s’est toujours voulue unique, or elle est sans cesse imitée et sert de comparaison afin d’établir une gradation des crimes3. Le refus de la comparaison par les porteurs de la mémoire de la Shoah est aussi appuyé par les démocraties occidentales, qui en combattant l’antisémitisme, luttent contre toute forme de banalisation de la Shoah. Les Juifs sont attentifs à ce que les spécificités du génocide des Juifs soient reconnues et non minimisées. Selon eux, la volonté d’assimiler un crime à la Shoah est la première étape vers la négation de ce génocide. Cette attitude défensive est souvent perçue comme une revendication de prééminence et d’exception4. Pourtant, la communauté juive insiste sur la condamnation de la concurrence victimaire. La Fondation pour la mémoire de la Shoah affirme qu’elle ne fait aucune étude de marché sur sa part de mémoire et qu’elle ne suit aucune logique exclusive. La Fondation ne cherche apparemment qu’à mettre en avant une histoire, en ne prenant rien aux autres 5. Or le discours officiel des porteurs de la mémoire de la Shoah semble un peu trop lissé. Les Juifs, en se plaçant en dehors de ce processus concurrentiel accentue leur place de victime toujours aujourd’hui, et ainsi toutes leurs revendications s’en trouvent légitimées. 1 KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Mémoires vives, Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Op. cit. 2 KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Idem. 3 BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. 4 KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Ibid. 5 MARQUIS, Pierre, entretien. 79 Finalement, ce qui fait que la Shoah est vue comme une mémoire exclusive et intolérante est le fait qu’elle arrive à la fin de son processus de reconnaissance. Cette mémoire détient aujourd’hui une reconnaissance internationale et a pu bénéficier de nombreuses réparations. Elle est la seule mémoire à être parvenue aussi loin, ayant même une loi pénalisant la négation du génocide juif. Les autres mémoires n’en sont pas encore à ce point dans leur processus de reconnaissance et alors toute nouvelle demande par la communauté juive leur semble insupportable. Et les détenteurs de la mémoire de la Shoah ne sont pas prêts à abandonner leur statut de mémoire universelle mais singulière, quitte à monopoliser les médias et l’espace public. III. La mondialisation de la mémoire de la Shoah : un génocide sans frontières A. La mauvaise conscience nationale de la France : la repentance après l’oubli Après la reconnaissance tardive mais effective de la responsabilité de la France dans la déportation et la mort de milliers de personnes, dont 76 000 Juifs, la mémoire de la Shoah a envahi l’espace public. Et malgré les appels répétés des chefs d’État successifs, au rejet de la repentance, celle-ci reste bien présente dans le discours officiel français, notamment par l’instrumentalisation politique du devoir de mémoire. L’un des signes de cette repentance est perceptible lorsque Nicolas Sarkozy, en 2007, demande à ce que chaque enfant de CM2 « adopte » un enfant juif, victime de la Shoah. Cela a été rejeté par tous les acteurs du champ politique mais aussi par les associations et fondations de la mémoire juive. La Fondation pour la mémoire de la Shoah, par la voix de Simone Veil, a catégoriquement rejeté cette initiative, refusant le poids psychologique d’une telle entreprise sur les enfants. De plus, l’émotion ne doit pas être première avant la connaissance historique1. Mais la repentance du passé vichyste de la France ne s’arrête pas là. Nicolas Sarkozy demande à ce qu’en début de chaque année scolaire, soit lue la lettre de Guy Môquet par les élèves de chaque école. Là encore, nombreux sont ceux qui s’opposent à cette proposition. Les enseignants refusent d’étudier un document jouant sur l’émotion, sans contexte historique2. Ainsi la repentance est une attitude dangereuse ne jouant que sur l’affectif et l’émoi, en empêchant le raisonnement sur l’avenir. La repentance monopolise l’esprit et renforce le 1 2 MARQUIS, Pierre, entretien. BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. 80 caractère victimaire de la mémoire. Ce sentiment amène à l’omniprésence du devoir de mémoire dans la société. Or, la repentance n’est pas un acte de responsabilité pour l’avenir. La France reste dans l’excès face à son passé vichyste, ce passé reconnu, ne parvient pas à passer de la mémoire à l’histoire1. B. L’Allemagne et sa mémoire : le refus de l’amnésie2 En Allemagne, la mémoire de la Shoah a explosé dans les années 1990, à la suite de la chute du mur de Berlin. La question de la culpabilité et de la responsabilité se pose bien évidemment et le devoir de mémoire est très présent dans le champ politique. Ainsi, l’Allemagne connaît un effet de saturation médiatique très fort avec un certain rejet par les jeunes générations du sujet de la Shoah et de l’Allemagne nazie. La mise en place de l’histoire de la Shoah date de la fin de la guerre. Il n’y a eu aucune période d’amnésie en Allemagne, comparable à celle de la France. Depuis 1945, l’enseignement de l’Allemagne du IIIe Reich fait partie de l’éducation civique. Cela passe par la mémoire avec ce lancinant appel à ne jamais oublier la Seconde Guerre mondiale. Cet appel à la mémoire est notamment lancé par le président Theodor Heuss en 1952, lors d’un discours officiel il annonce que « les Allemands ne doivent jamais oublier ce que des hommes de leur nationalité ont perpétré au cours de ces années de honte3 ». L’Allemagne cherche à demander pardon pour la conscience morale de ses citoyens. En revanche, il n’y a aucune repentance. L’Allemagne connaît une nécessité de maintenir vivant le devoir de mémoire. La nouvelle génération, bien que baignée depuis toujours dans ce souvenir, ne se sent pas responsable des crimes commis par le passé, mais elle continue de se sentir coupable des pages honteuses de l’Allemagne. Dans les années 2000, la mémoire de la Shoah continue de se développer et d’occuper l’espace public. En 2005, pour le 60e anniversaire de la chute du IIIe Reich, le Mémorial de l’Holocauste à Berlin est inauguré. Ce monument est né d’une initiative Figure 24 : "Mémorial de l'Holocauste" à Berlin, photo de Flickr, Site Monuments de Berlin, <http://monumentsdeberlin.com/>. citoyenne afin de porter un hommage aux victimes 1 BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. Ce paragraphe est principalement inspiré de l’entretien avec Emmanuel Droit, historien spécialiste de l’histoire allemande et vivant en Allemagne de nos jours : DROIT, Emmanuel, entretien. 3 NICOLAÏDIS, Dimitri (dir.), Oublier nos crimes, l’amnésie nationale : une spécificité française ?, Op. cit. 2 81 juives, exterminées par l’Allemagne nazie. L’édification de ce monument a fait polémique en Allemagne. Certains s’y sont opposés refusant que le passé honteux national leur soit rappelé sans arrêt, avec notamment cette place monumentale. Ils critiquent l’inscription de la mémoire allemande dans le béton voulant tourner la page et oublier ce passé fantomatique qui les hante1. C. L’américanisation de l’Holocauste : l’identification du mal absolu2 Quand le Mémorial de l’Holocauste est inauguré en 1993, la première réaction est de se dire que cela ne regarde pas les Américains, que c’est l’histoire de l’Europe. Or les États-Unis ont été un acteur majeur de la Seconde Guerre mondiale. Ils sont le pays, qui avec l’URSS, a écrasé le nazisme, a participé à l’ouverture des camps, a géré en Allemagne les premières séquelles de la Shoah. De plus, les États-Unis ont été très impliqués dans le combat idéologique de la guerre. Pour eux, la Seconde Guerre mondiale fut une bonne guerre, une guerre juste. L’investissement pour la mémoire de la Shoah est considérable : le Mémorial de Washington est le plus important au monde. Et le seul qui pourrait rivaliser avec ce monument serait celui de Yad Vashem de Jérusalem. Ici, il faut prendre la mémoire comme un phénomène complet et pas seulement son aspect idéologique. La mémoire est aussi un processus économique, intellectuel et social. La Shoah est devenue un business. Ainsi, le Mémorial de l’Holocauste est un lieu de recherches contenant les copies d’archives du monde entier, des témoignages et autres documents. Malgré toutes les justifications de l’implication des États-Unis dans l’histoire européenne, certains chercheurs doutent de la sincérité des Américains dans l’édification de ce monument. Peter Novick pensent que les Américains parlent de la Shoah plus que de l’extermination des Indiens d’Amérique, de l’esclavage et de la ségrégation raciale. Parler de l’histoire de la Shoah n’a aucune conséquence pour les États-Unis et cela permet d’éviter à ce pays de regarder son propre passé3. Les États-Unis érigent l’Holocauste comme symbole du mal absolu et l’utilisent pour rappeler les droits fondamentaux de l’homme. L’histoire reprise de la Shoah par les États-Unis détient un rôle très important, par l’instrumentalisation que ce pays 1 ROBIN, Régine, « Figer la mémoire allemande dans le béton ? », Le Monde, 12/02/1999. Partie structurée selon l’entretien de monsieur Henry Rousso, qui a été chercheur au US Holocaust Memorial Museum et a enseigné aux États-Unis. 3 Peter Novick cité dans : BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. 2 82 en fait mais aussi par la puissance du lobby juif américain et par les relations que ce pays entretient avec Israël. Si le discours sur le passé est un enjeu primordial pour certains groupes, c’est que sa maîtrise est un gage de leur existence. Le passé est en effet ce qui permet à de nombreux groupes minoritaires de se définir et de se donner une identité commune, même si leur première vocation est de s’intégrer au sein de ce grand tout qu’est la nation. Néanmoins, face aux difficultés du présent et à l’échec de leur intégration dans la République, les militants de la mémoire demandent l’intégration de leur récit particulier au sein du roman national, afin de demander des droits et des réparations dans le présent, par délégation des victimes du passé. Dans l’optique de la compréhension des enjeux de l’utilisation du passé dans le présent, il est nécessaire de bien appréhender ces notions passéistes qui ont un rôle dans le présent des hommes. 83 PARTIE III – L’HISTOIRE ET LES MÉMOIRES : UNE RELATION CONFLICTUELLE « La mémoire divise, l’histoire réunit » Pierre Nora1 La théorie sur les interactions entre le passé et le présent semble indispensable afin de comprendre les enjeux mémoriels actuels au sein d’une société comme la France. La maîtrise du passé dans le présent est d’abord l’apanage de l’État qui intervient dans ce champ par l’édification d’un roman national. Néanmoins, la contestation de l’histoire officielle est à comprendre avec la crise identitaire que vit la nation française face au manque d’intégration de ses communautés. Les mémoires rentrent alors en conflit avec l’histoire. Pour apaiser ces conflits, il est important de comprendre la juste interaction entre ces deux notions avec un détour par la philosophie ricœurienne. L’État doit finalement s’ériger en tant que garant de la transmission de la mémoire en évitant les abus et en respectant la profession d’historien. CHAPITRE 1 – LA CONSTRUCTION D’UNE IDENTITÉ : LE CONFLIT DES MÉMOIRES AVEC L’HISTOIRE Tout au long de la construction de l’État-nation, l’histoire et la mémoire sont confondues. L’État a donc le total contrôle sur le passé, il édifie une histoire nationale servant la nation et la cohésion. Dès la fin du XIXe siècle, l’histoire et la mémoire sont distinguées, l’histoire étant devenue une discipline. Toutefois l’État continue d’avoir la mainmise sur l’histoire en administrant une sorte « d’histoire-mémoire2 ». Cette tradition de contrôle du passé est gardée par la IIIe République et par la suite avec les discours présidentiels qui aiment à jouer sur le terrain du passé. Mais les différents groupes composants la nation s’élèvent pour récupérer leur mémoire. 1 NORA, Pierre cité dans KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Mémoires vives, Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Op. cit, p. 23. 2 Pierre Nora dans KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Mémoires vives, Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Idem. 84 I. Le passé : fondateur de la nation A. La cohésion nationale : le besoin d’un mythe fondateur1 La nation est une notion difficile à définir. Elle rassemble une communauté d’appartenance. Depuis la création de la nation française, la façon de raconter l’histoire est devenue très importante pour faire sens. Ernest Renan met en avant l’importance de l’histoire dans la formation du désir de vivre ensemble. Il précise le fait que la définition de la nation suppose une attitude constante dans le présent mais surtout une interaction avec le passé. En effet, selon lui, la nation puise sa force dans le passé du fait de la possession d’un legs de souvenirs partagés. Ainsi, la mémoire serait le support fondamental de la cohésion nationale. La nation est le résultat d’une histoire longue, d’un passé de batailles, de sacrifices et d’efforts. Le passé célébré par les tenants de la conception de la nation est héroïque. Toute cette histoire glorieuse de la nation est racontée tel un mythe immuable, traversant les siècles, représentant le capital social sur lequel l’identité nationale est bâtie. Pour faire tenir la nation et établir la conscience nationale, la mémoire doit être élogieuse, mettant en avant les pages glorieuses de l’histoire. Les héros donnent une incarnation à la nation, de la Gaule à la IIIe République. L’histoire est tronquée afin de renforcer la cohésion de la nation et de justifier les choix dans le présent. Ainsi l’histoire légitime la colonisation et s’enorgueillit des conquêtes coloniales. La France trouve dans son histoire des motifs de fierté et y cherche la preuve de sa mission civilisatrice. Les hommes politiques, en utilisant le passé cherchent à se donner bonne conscience. Jules Ferry en 1884 justifiait la présence française dans les colonies car les blancs, étant d’une race supérieure, avaient le devoir de civiliser les « peuples barbares ». Le mythe de « nos ancêtres les gaulois » aussi est une image qui permet de rassembler. Elle est toujours imposée aujourd’hui dans les écoles primaires alors que les élèves ont des racines différentes les uns des autres. Cette image permet de renforcer le destin en commun de tous les citoyens. B. Les pratiques de l’oubli : la préparation de l’avenir L’oubli est le facteur essentiel de la création de la nation, composant l’autre versant de la constitution d’un passé rassembleur. Le passé est utilisé afin de servir le présent, alors tout ce 1 KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Mémoires vives, Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Op. cit. 85 qui le dessert doit être banni des mémoires. Ainsi les mémoires minoritaires sont étouffées afin qu’une seule mémoire persiste : celle du roman national. Cet effacement des mémoires particulières se fait dans un souci d’intégration des différents groupes au sein de la nation. La France met en effet longtemps avant de concevoir que des mémoires plurielles puissent se partager les ressources de la représentation du passé. Tout au long du XIXe siècle, il est impensable que des mémoires puissent cohabiter. Pour former une collectivité au présent avec des projets pour l’avenir, il fallait un récit commun1. L’oubli des événements honteux de l’histoire commune est organisé par l’État afin de pérenniser le vouloir vivre-ensemble. L’histoire de France est ponctuée de trous noirs, de crimes oubliés, commis pourtant au nom de la nation. Les sociétés ont la mémoire sélective, ne souhaitant se souvenir que de ce qui les glorifie. L’amnésie nationale s’organise en refoulant les événements honteux ou en ne glorifiant qu’une certaine histoire. Une méthode bien plus radicale impose le silence : l’amnistie. Ainsi, tous les crimes sont oubliés, les procès deviennent impossibles, ce qui évite le pugilat d’après-guerre et les règlements de compte. L’oubli institutionnel est le résultat d’un acte politique traditionnel. Il s’inscrit dans une logique unitaire au fondement de la nation dans la nécessité d’éviter les ruptures et gommer les divisions passées. L’amnistie clôt alors les grandes batailles civiles. La première amnistie remonte à la Grèce Antique, en 403 av. J.-C. quand Thrasybule fait voter une loi pour consacrer l’oubli des divisions antérieures et restaurer la démocratie à Athènes. Selon l’étymologie du mot, il s’agit d’un oubli et non d’un pardon. Plus tard, cette institution de l’oubli va être reprise par la politique dite de clémence sous l’Ancien Régime avec notamment la référence à l’Édit de Nantes. L’amnésie nationale se pratique alors surtout par la grâce du roi. Enfin, ceci est réutilisé tout au long du XXe siècle, permis par la loi d’amnistie du 27 décembre 19002. C. L’idéalisation du passé : la reconstruction universaliste Le passé idéal permet de rassembler un peuple entier derrière la référence à certains épisodes élogieux. L’État et la société idéalisent certains moments du passé et y adossent une fierté collective. Les groupes n’inventent pas des origines ou des épisodes admirables mais c’est la transmission qui rabote les angles des récits. Au terme de ce processus, un lieu, une date, un 1 KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Mémoires vives, Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Op. cit. 2 NICOLAÏDIS, Dimitri (dir.), Oublier nos crimes, l’amnésie nationale : une spécificité française ?, Op. cit. 86 personnage, un événement sont idéalisés. Ils deviennent des symboles sacrés et vénérés. Les personnages érigés en figures historiques deviennent des icônes identitaires1. Ainsi il est possible de citer l’exemple de la bataille de Verdun de 1916 qui a posé sur un piédestal le grand vainqueur Philippe Pétain, personnage historique qui a longtemps été vénéré. En cas de crise sociale, la population a pris l’habitude de fuir le présent et de se réfugier dans un passé plus ou moins mythique. Ceci se voit notamment dans le mythe de Pétain. Haut personnage de la Grande guerre, il est celui qui a amené la France à collaborer avec l’Allemagne d’Hitler, trente ans plus tard. Les Français se sont réfugiés dans son passé glorieux pour expliquer pourquoi ils le suivirent en 1940. L’image de Pétain est depuis restée controversée. Alors que certains vénèrent en lui le vainqueur de Verdun, d’autres pointent du doigt l’antisémite de Vichy. C’est ainsi que Mitterrand se fait huer lorsqu’il pose une gerbe de fleurs sur sa tombe en 1994. II. Les distorsions identitaires : l’intégration inachevée dans la société française A. Les victimes du temps présent : l’exacerbation des tensions passées Le débat historique n’est pas le seul cadre des conflits mémoriels. La mémoire de ces populations s’est aussi éveillée à cause du présent dont souffrent certaines minorités. En effet, la République a parfois failli à son idéal d’universalité, ne parvenant pas à intégrer toutes les populations au sein d’un même ensemble. Cette crise de l’État-nation est liée aux crises identitaires que certains groupes peuvent ressentir au sein de la population française. L’identité ne se définit pas seulement sur des traits personnels mais elle se nourrit aussi de l’appartenance à un ou plusieurs groupes. Or l’idéologie d’universalisme et de jacobinisme ne parvient pas à accepter que d’autres définitions identitaires puissent exister à côté de celle de la citoyenneté française2. La mémoire de ces groupes qui ne se sont pas retrouvés dans l’identité nationale, détient un rôle crucial dans la construction d’une nouvelle identité minoritaire, afin de donner un sens à leur existence3. Certaines minorités souffrent du racisme ambiant dans la société, des inégalités économiques et sociales, de différentes discriminations. Ce présent conditionne le mode d’entretien de la mémoire d’un groupe. La vie quotidienne de ces personnes est vécue selon le prisme du passé. 1 KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Mémoires vives, Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Op. cit. 2 BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. 3 KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Idem. 87 Elles ont l’impression que la domination coloniale continue dans la France du XXIe. En effet, ces populations, issues des territoires anciennement colonisés, souffrent d’une relégation sociale, parqués dans les cités-ghettos où règnent un fort chômage et une immense précarité. Elles sont unies dans l’expérience du mépris1 dans le regard des « Français de souche ». De plus, la domination coloniale d’hier conforte les graves difficultés sociales présentes puisque ces populations souffrent toujours des stéréotypes développés lors de la colonisation. Ainsi l’articulation entre le passé et le présent est un excellent moyen de mobilisation afin de demander des compensations à leur quotidien qui serait alors le résultat du passé. B. La communautarisation2 du passé : le repli sur soi La communautarisation est un phénomène assez mal vu dans une société où la différence ne veut pas exister. L’édification de la mémoire nationale suppose l’impossibilité de toute mémoire alternative qui peut alors passer pour antinationale3. Les pages occultées par le roman national se sont écrites dans l’ombre, au sein des groupes porteurs de ces mémoires divergentes. Les groupes s’enferment dans leur propre vécu et se replient sur eux-mêmes dans une sorte de « communautarisme » poussé à l’extrême dans lequel la culture d’origine est célébrée. Ces populations ne vivent alors qu’entre elles, cultivant un entre-soi ségrégatif dans lequel elles vivent dans le passé commun, ou dans le présent qui les rapproche de leurs origines. L’administration de la mémoire devient identitariste, dans un pays où la minorité est plus ou moins stigmatisée ou rejetée, tout comme son passé. Les liens « communautaires » sont donc revitalisés afin de protéger ce passé commun et maintenir une estime de soi face à une société qui n’a jamais voulu d’eux. Les frontières du passé sont recréées au sein d’un même pays. Le « communautarisme » pousse les populations à construire une mémoire attirante en fonction des appartenances ethniques afin de fédérer le plus grand nombre de personnes à sa cause. Il est possible de donner l’exemple des populations noires de France qui ne sont pas toutes descendantes de l’esclavage mais qui, par solidarité ethnique avec les « héritiers » de cette mémoire, vont s’engager dans leur combat pour une reconnaissance à travers toute la société. Il faut que ces communautés trouvent un récit capable de faire partager un sentiment 1 HOURCADE, Renaud, Les ports négriers face à leur histoire. Politiques de la mémoire à Nantes, Bordeaux et Liverpool, Op. cit. 2 Les notions de communautarisme, de communautarisation et de communautés sont très difficiles à manier. Elles sont sans arrêt utilisées hors contexte et alors ont un sens totalement galvaudé, surtout de nos jours avec une actualité tournée vers la radicalisation de la société. Il s’agira ici d’essayer d’utiliser ces termes avec précaution. 3 KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Mémoires vives, Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Op. cit. 88 d’identité rivalisant avec la celle de la nation. Le passé raconté doit conférer un caractère singulier au groupe. La mémoire particulière joue alors le même rôle que la mémoire nationale, sélectionnant les épisodes marquant leur unicité. Ce récit des origines permet alors de garder une identité intacte face à l’engloutissement au tout national sous forme d’acculturation. De plus, le recours à l’ancienneté des origines est un élément unificateur du groupe face à la nation. Cela donne l’impression que le groupe possède une permanence dans le temps en dépit des différentes transformations comme les mouvements de population. Finalement, la mémoire est le seul élément qui existe pour éviter la dissolution de ces groupes surtout quand ceux-ci connaissent la dispersion1. C. Les nouvelles générations : la demande d’une explication des origines Le changement de génération est toujours promoteur de nouveautés dans tous les domaines. Dans celui de l’histoire et de la mémoire, les nouvelles générations font changer la façon dont la mémoire est traitée par une certaine prise de distance avec le passé. Les plus jeunes n’ont pas connu les événements et demandent des explications à leurs aînés, afin de comprendre leur situation présente. Le passage de générations est toujours un moment difficile à passer car les plus jeunes se sentant démunis de mémoire, doivent alors se confronter aux plus âgés qui ont abandonné l’idée de communiquer sur ce qu’ils ont vécu. Les questions peuvent déclencher des crises émotionnelles très fortes jusqu’au moment où ceux qui savent sont libérés de leur mutisme. Le changement de génération concerne aussi les historiens. Il faut en effet prendre une distance critique vis-à-vis de ces professionnels et sur leur thèse car l’objectivité totale est impossible. Les historiens ont tous leur vécu, ils appartiennent tous à différents groupes. Il est aussi important de prendre en compte la génération, l’affiliation à un parti politique ou l’origine sociale. Par exemple, Pierre Nora est issu d’une famille juive2, il a été caché pendant la guerre et il est un grand nostalgique de la IVe République. Il dit que la République actuelle a changé car elle est pluriethnique et multiculturelle. Il faut aussi prendre l’exemple de René Rémond ou de François Bédarida qui ont eux aussi connu la guerre. De même qu’Henry Rousso, né dans les années 1950, a connu ces années d’après-guerre de reconstruction et a été confronté au « syndrome de Vichy ». Certains historiens des nouvelles générations, qui n’ont 1 KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Mémoires vives, Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Op. cit. 2 Le nom de Pierre Nora à l’envers forme le nom d’Aron. 89 pas connu ces périodes mais qui travaillent dessus peuvent ne pas se reconnaître dans leurs thèses1. Les politiques mémorielles ont évolué aussi avec le changement de génération des hommes politiques. Il est possible de donner l’exemple du traitement de l’histoire de la colonisation. Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen, ont commencé leur carrière au temps des colonies, et il n’était pas vraiment question pour eux de parler de torture. L’article 4 de la loi du 23 février 2005 a été voté par des hommes et des femmes de la même génération que ces hommes. Tandis que Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, candidats à la présidence de 2007, sont liés à une autre histoire. Le premier refuse la repentance tandis que la deuxième n’aborde même pas la question des colonies. Pour eux, la page est définitivement tournée2. III. La contestation d’une histoire officielle : une histoire oublieuse ou falsifiée A. La cacophonie mémorielle : la lutte contre l’histoire sélective Les oublis répétés du roman national peuvent diviser la communauté nationale sur le terrain de la mémoire. En s’appuyant sur une histoire sélective et oublieuse, le récit national autorise le passé à ressurgir sous la forme d’une cacophonie mémorielle. Ce moment où la mémoire réapparaît, de tous les côtés, sous toutes les formes, prend l’histoire en otage afin de satisfaire toutes les demandes de reconnaissance par le roman national. Ainsi, la propension des Français à oublier certaines pages de leur passé n’est plus possible avec la concurrence des mémoires qui s’efforce de faire tomber tous les tabous encore debout. Le dévoilement des événements traumatiques du passé se fait dans le désordre le plus total, chacun essayant d’imposer sa mémoire, notamment par des commémorations à répétition ou des polémiques sur les dates de célébration. Par tous ces rapiéçages, le récit traditionnel de la nation française a perdu beaucoup de son sens. Et la mémoire est devenue le nouvel outil de savoir, remplaçant alors l’histoire3. L’histoire est devenue, dans ces conditions, un formidable terrain de jeux politique. Elle mobilise différents acteurs : entrepreneurs de mémoire, porteurs d’une mémoire particulière, historiens, hommes politiques. Les historiens luttent contre l’instrumentalisation et la confiscation des mémoires par les hommes politiques et par ceux qui font du marché de la 1 DROIT, Emmanuel, entretien. BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. 3 NICOLAÏDIS, Dimitri (dir.), Oublier nos crimes, l’amnésie nationale : une spécificité française ?, Op. cit. 2 90 mémoire leur business. Certains avancent même le fait que l’oubli n’est pas une mauvaise chose en soi car dans une société éternellement en colère contre elle-même, l’effervescence mémorielle toujours plus médiatisée pose problème, empêchant alors à la société de regarder vers l’avenir. Ainsi est mis en avant le fameux « art d’oublier » de Paul Ricœur, pour lutter contre le trop-plein de mémoire. Il faut distinguer l’oubli nécessaire pour pouvoir vivre, et les oublis pervers et médiatiques mis en place afin de sauvegarder un récit imaginaire. Or l’État, culpabilisant de son passé et de ses oublis à répétition, a décidé de répondre à toutes les demandes de reconnaissance entraînant alors la dénaturation de la discipline d’histoire et de la mémoire1. B. La préservation de la paix nationale : de la mémoire collective à la mémoire sociale La principale caractéristique de la mémoire collective est sa sélectivité. Un groupe ne retient que les événements historiques pertinents pour son identité. Peu importe si l’événement est lointain, s’il fait sens, la collectivité se souvient. En effet c’est la distance subjective qui détermine l’importance des événements. Aussi, les moments choisis par le groupe doivent donner une image positive du groupe : le passé est appelé à refléter l’image que le groupe se fait de lui-même2. Maurice Halbwachs est le premier à avoir théorisé la mémoire. Selon lui, la mémoire est un phénomène social. C’est le processus par lequel un individu reconstruit son passé en partant des cadres sociaux présents de son groupe. La mémoire collective est la pensée collective des groupes sociaux. Elle n’est constituée que de faits de communication entre les individus. Elle découle naturellement de ce qu’est la communauté qui porte la mémoire. Plus tard, en suivant Pierre Nora, la mémoire est considérée comme un espace où s’accumulent les traces d’une histoire édulcorée, mythique et totémique et où se mettent en œuvre ses instrumentalisations3. Selon Maurice Halbwachs, la nation est un groupe impropre à la formation d’une mémoire collective car elle est composée par de multiples sous-groupes tenant une mémoire collective différente de celle nationale4. C’est par l’ignorance de cette nuance apportée par le sociologue français, que la mémoire collective au niveau national est devenue une mémoire sociale, 1 BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Mémoires vives, Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Op. cit. 3 HOURCADE, Renaud, Les ports négriers face à leur histoire. Politiques de la mémoire à Nantes, Bordeaux et Liverpool, Op. cit. 4 HOURCADE, Renaud, Idem. 2 91 souhaitant répondre à toutes les demandes de reconnaissance par les différents groupes minoritaires de la nation. Cependant, la mémoire collective n’est jamais la mémoire officielle car il existe de nombreux canaux de transmission en plus de celui monopolisé par l’État qu’est la commémoration. Ainsi, selon Pierre Nora, « l’histoire s’écrit désormais sous la pression des mémoires collectives1 ». C’est dans ce mouvement que l’État commence à donner des reconnaissances dans tous les sens dès les années 2000. La pression mémorielle continue de se développer et les revendications d’inscription au roman national se démultiplient. Toutefois, ces mémoires s’appuient principalement sur l’émotion et l’affection, pénalisant le débat historique. La mémoire empêche aux faits historiques d’apparaître dans toute leur complexité puisque le registre mémoriel s’appuie sur le vécu, or cela est inconciliable avec la rigueur de l’histoire2. C. Les passions du passé : actrices de l’histoire Aujourd’hui, le plus difficile pour les historiens est de résister aux pressions mémorielles des différents groupes porteurs d’une mémoire spécifique. Ainsi, les mémoires jouant sur l’émotion sont en totale contradiction avec l’histoire qui se veut la plus objective possible. Or l’histoire est appelée à répondre aux sollicitations de la société et alors elle contribue à façonner une représentation du passé au sein de l’espace public. C’est la mémoire et les passions qu’elle entraîne qui pousse les historiens à se pencher sur un certain passé. La tyrannie des mémoires et des amnésies implique les historiens dans la bataille mémorielle3. De nombreux groupes porteurs d’une mémoire sont soutenus par certains historiens qui ont choisi de vouer leur travail scientifique à une cause. Alors l’histoire peut paraître manipulée par la mémoire, dans le sens où les groupes vont se servir de l’écriture de l’histoire pour mettre en avant leur mémoire. La mémoire, représentant l’histoire encore chaude, portée par les témoins ou leurs descendants influence l’écriture de l’histoire. Celle-ci, même si elle est le fruit d’un travail poussé de recherches et d’investigation, est en effet toujours influencée par la mémoire vivante, la prenant aussi comme matériau de travail. L’histoire du temps présent est affaiblie par les vagues de mémoires des acteurs des épisodes passés encore présents sur le terrain de l’histoire. Ainsi la prise de distance froide de l’histoire est impossible à mettre en œuvre tant que les témoins seront toujours présents. Alors que ces figures du passé sont très 1 Pierre Nora s’exprimant en 1978, il est cité dans « La mémoire, du passé au présent : vers une opération politique ? », dans RAXHON, Philippe, Essai de bilan historiographique de la mémoire, Op. cit. 2 KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Mémoires vives, Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Op. cit. 3 BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. 92 importantes pour transmettre une époque révolue, leur disparition permet aux historiens d’avancer plus vite, mettant de côté les passions de la mémoire interférant dans l’histoire. Les historiens ont aujourd’hui le sentiment que l’histoire leur échappe, face aux militants de la mémoire qui écrivent l’histoire à leur place. De plus, les historiens ont toujours l’impression qu’ils doivent répondre à un besoin, à une demande de la société or ceci empiète sur leur objectivité1. Le travail des historiens est dicté par les passions mémorielles. Leur calendrier est envahi par les commémorations, les historiens doivent répondre à toutes ces problématiques liant le passé et le présent2. C’est à cela que les historiens s’opposent notamment en lançant la polémique en 2005 avec leur appel à une histoire neutre, non influencée par les demandes sociales, et non concurrencée par l’histoire officielle écrite par les hommes politiques. Les historiens insistent sur l’ascèse de leur discipline, s’opposant alors à la mémoire. Cependant afin de comprendre le discours actuel et les passions autour de l’écriture de l’histoire, il est nécessaire de passer par le cadre théorique afin d’entendre le rôle de la mémoire face à l’histoire et face à l’oubli. CHAPITRE 2 – « LA MÉMOIRE, L’HISTOIRE, L’OUBLI » : LE CADRE CONCEPTUEL DE PAUL RICŒUR La lecture de Paul Ricœur, permet de comprendre les enjeux de la maîtrise du discours mémoriel dans le présent. En effet, le philosophe démontre le rôle du passé dans le présent des hommes, à travers les trois notions que sont la mémoire, l’histoire et l’oubli. Selon lui, ces trois notions se complètent et ne s’opposent pas. Ainsi, afin de lutter contre toutes les dérives mémorielles menant aux conflits identitaires au sein d’une société, il est important de maîtriser les doses de chacun des trois outils du passé. La « juste mémoire », résultat de l’alchimie, permet alors à une société de se sentir bien avec son passé. Le philosophe fait néanmoins intervenir la figure de l’historien dans cette équation, en tant garant d’une bonne utilisation du passé. 1 2 BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. RAXHON, Philippe, Essai de bilan historiographique de la mémoire, Op. cit. 93 I. La définition de notions complexes : la compréhension des enjeux des temps présents A. La mémoire : la pluralité des sens La mémoire est un phénomène difficile à appréhender, d’autant qu’elle détient divers sens et qu’elle fonctionne principalement en interaction avec l’histoire et l’oubli. La mémoire est une représentation du passé, elle est le passé dans le présent. Par cette caractéristique, la mémoire fait alors référence à trois traits paradoxaux dans l’action de se souvenir : la présence du souvenir, l’absence du moment et l’antériorité de l’action. En fait pour expliquer ce processus, il faut se dire que la mémoire c’est l’image souvenir présente à l’esprit comme quelque chose qui n’est plus là mais qui a été. Dans ce cas, la mémoire renvoie à la notion d’empreinte qui est l’inscription initiale de la trace. La mémoire renvoie aussi à la notion d’absence. En effet, lors de l’action de la mémoire, le passé est absent, le temps verbal utilisé pour parler du souvenir est le passé dans une sorte de distance temporelle. Finalement, il est possible de dire, que la mémoire représente le passé dans le présent comme une image donnant le signe de son absence, mais une absence qui est tenue pour « ayant été ». Et c’est cet « ayant été » que la mémoire s’efforce de retrouver1. La mémoire est une capacité humaine liée au fonctionnement cérébral. Elle n’a aucune matérialité et c’est en cela qu’elle peut toujours être récupérée selon un processus de remémoration. Cela se fait par un travail sans interruption au cours duquel la mémoire fait passer le présent directement au passé. Mais elle reste à la totale disposition du présent. Il existe différentes formes de mémoire, avec tout d’abord la mémoire habitude qui coexiste avec le présent. Ici le passé ne peut plus agir mais il est toujours présent, disponible au rappel dans une sorte de virtualité qui fait appartenir le passé au présent. Son autre forme est la mémoire souvenir. Le souvenir est une région virtuelle de la mémoire. Elle représente la mémoire pure, la mémoire totale mais qui reste impuissante car elle reste détachée de la vie2. La mémoire est d’abord immédiate et individuelle, elle est ce dont un individu se souvient. Elle devient collective lorsque la personne communique son souvenir. La transmission de la mémoire se fait selon un processus particulier. La mémoire est d’abord historique puisqu’il s’agit du souvenir d’un événement passé, elle devient une mémoire familiale comme le 1 RICŒUR, Paul, « Mémoire, Histoire, Oubli », Esprit, 2006/3, p. 20. CASTELLI-GATTINARA, Enrico dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERN-WEITE, Isabelle, (dir.), La juste mémoire, Lectures autour de Paul Ricœur, Genève, Labor et Fides, Le champ Ethique n°46, 2006, 213 p. 2 94 premier cadre de transmission d’un vécu reste le cercle restreint des proches mais cette mémoire est traversée par la mémoire civique. C’est lors de cette dernière étape que la mémoire se déploie et de personnelle devient le support d’une analyse critique de l’histoire1. B. L’histoire : le travail froid de la mémoire L’histoire est longtemps considérée comme dangereuse à cause de son lien avec le passé. Les philosophes des siècles passés pensent que la connaissance sur le passé est inutile car cela forcerait à vivre de souvenirs. Alors que la science est vue comme ce qui permet d’établir toutes les vérités, l’histoire reste un dogme fidèle aux sentences prononcées par les ancêtres. Mais la science de l’histoire se bat, par la volonté de soumettre le passé en l’expliquant et par la révolte contre l’histoire officielle2. Même si l’histoire reste dépendante de la mémoire, elle suit son propre parcours au-delà de cette matière première. L’histoire a en effet une panoplie d’instruments dans son processus d’écriture, que sont les témoignages écrits archivés, les documents historiques ou encore la littérature. Elle a alors pour rôle d’expliquer la mémoire. Ainsi, alors que la mémoire est au début un matériau primordial pour l’histoire, l’influençant et la menant ; après l’investigation scientifique, la mémoire devient un élément d’histoire comme les autres3. L’histoire est supposée objective, c'est-à-dire qu’elle offre une représentation fiable du passé. Dans ce cadre, l’histoire doit être capable de résister aux revendications des mémoires « communautaires » et au traitement rhétorique de la connaissance historique4. Au fil de son investigation, l’histoire s’autonomise vis-à-vis de la mémoire. L’histoire peut toujours élargir, compléter, corriger voire réfuter le témoignage de la mémoire sur le passé, mais elle ne peut pas abolir sa dépendance vis-à-vis de cette source. Cet empiètement mutuel entre l’histoire et la mémoire maintient le problème de la fidélité de l’histoire à la mémoire et celui de la « vérité historique5 ». Le passé décrit par l’histoire est fragmentaire et reste inachevé. Le travail de l’histoire est interminable et perpétuellement ouvert. Le doute sur une « vérité historique » est 1 ULLERN-WEITE, Isabelle dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERN-WEITE, Isabelle, (dir.), La juste mémoire, Lectures autour de Paul Ricœur, Op cit. 2 LORIGA, Sabrina dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERNWEITE, Isabelle, (dir.), Idem. 3 RICŒUR, Paul, « Mémoire, Histoire, Oubli », Art. cit. 4 RICŒUR, Paul, Idem. 5 ABEL, Olivier dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERNWEITE, Isabelle, (dir.), Ibid. 95 indépassable. L’histoire s’écrit dans la durée et est toujours amenée à évoluer. C’est une discipline qui reste malheureuse car elle ne maîtrise jamais ce qu’elle étudie, les certitudes étant toujours susceptibles de changer. Le passé reste un pays étranger à l’histoire1. C. L’oubli : une notion effrayante mais positive L’oubli est une notion qui peut rendre perplexe par sa complexité. Il est la puissance souterraine à l’inverse de la mémoire qui se fait à la lumière2. L’oubli représente en effet une menace pour la réminiscence ; il est aussi une limite à la prétention de la connaissance historique3. L’oubli induit la notion de trace, qu’elle soit cérébrale, psychique ou matérielle. Comme pour les autres notions, l’oubli peut prendre différentes formes. Il est d’abord appréhendé dans son aspect de privation, il s’agit de l’oubli destructeur. Il est le prix à payer comme oubli nécessaire afin d’agir. Il peut être synonyme d’effacement définitif de la mémoire quand les traces matérielles sont perdues, quand le porteur de la mémoire a disparu. Dans sa signification d’effacement total, l’oubli détient une réserve inépuisable qui donne sens à la recherche. L’oubli n’est pas le néant, même s’il est frustrant de faire l’expérience de l’impossibilité de trouver un souvenir, l’oubli ne peut pas abolir les souvenirs ni faire que la chose qui a été n’ait jamais été. L’oubli a une phase positive, c’est un pôle actif lié au processus de remémoration dans la quête de retrouver les souvenirs perdus. Dans son travail, la mémoire doit négocier avec l’oubli, les souvenirs n’étant pas effacés mais rendus indisponibles dans un souci de sélectivité ou de conflits inconscients. Les récits sont nécessairement sélectifs dans le choix des souvenirs, l’être humain est en effet incapable de se rappeler de tout ou de tout raconter 4. L’oubli est fondateur, dans le sens où le souvenir n’est possible que sur la base d’un oublier. L’oubli donne un sens à l’histoire, se donnant pour rôle d’être l’inépuisable réserve qui permet à l’absence d’être présente. L’oubli de réserve est une ressource pour la mémoire et pour l’histoire 5. Il est alors question d’un oubli positif qui ne fait qu’écarter ce qu’il ne faut pas utiliser mais qui n’efface rien. 1 LORIGA, Sabrina dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERNWEITE, Isabelle, (dir.), La juste mémoire, Lectures autour de Paul Ricœur, Op cit. 2 ASKANI, Hans-Christoph dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERN-WEITE, Isabelle, (dir.), Idem. 3 RICŒUR, Paul, « Mémoire, Histoire, Oubli », Art. cit. 4 RICŒUR, Paul, « Mémoire, Histoire, Oubli », Art. cit. 5 CASTELLI-GATTINARA, Enrico dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERN-WEITE, Isabelle, (dir.), Ibid. 96 Se remémorer est une forme de travail, et cela s’oppose au devoir de mémoire qui n’est qu’une répétition de ce qui est déjà su1. Le devoir de mémoire est important dans les sociétés contemporaines, répondant à un projet de justice. Ce devoir s’accompagne d’une imprescriptibilité mise en place dans les sociétés. Or cela rend les différents groupes sans cesse contemporains de ce qui n’est plus. Lorsque le devoir de mémoire est abusivement étendu au-delà de ce qui peut sembler juste, la mémoire devient un danger, appelant alors à mettre en œuvre une politique de la mémoire qui donne des obligations, octroie des droits. Ainsi, Paul Ricœur invite à considérer l’oubli comme un moyen de modérer la mémoire. Il n’y a en effet jamais d’abus d’oubli. L’oubli, comme processus actif, permet de faire émerger un travail de mémoire qui ouvre alors les diverses populations au malheur et à la mémoire des autres au lieu de les enfermer sur leurs propres souffrances2. II. L’interdépendance de ces notions : rejet et entremêlement A. « Le petit miracle de la mémoire » : le souvenir par l’image Paul Ricœur parle de la « bonne mémoire » qui est le résultat de la requête spécifique de vérité de la chose passée. Cependant, la mémoire détient une énigme : la présence de l’absent par l’image. La représentation du passé dans la mémoire est quelque chose de difficile à appréhender puisque la personne humaine se souvient sans « les choses » et avec le temps. Paul Ricœur nomme cela « le petit miracle de la mémoire » pour décrire le phénomène où le passé est contemporain du présent qu’il a été. Ceci est possible par l’expérience clé qu’est la reconnaissance rendant l’image présente à l’esprit. Et non seulement une image peut apparaître, mais en plus celle-ci est fidèle à l’expérience première. Le rapport au passé se trouve intime, vivant et total, il est question d’une mémoire heureuse puisqu’aucune autre expérience ne donne à ce point la certitude de la présence réelle de l’absence passée3. Même si Paul Ricœur se pose comme défenseur de la mémoire, il met néanmoins en garde contre ses abus. Ces derniers sont représentés par les troubles d’une mémoire empêchée, cette mémoire est malade de son passé et enferme l’individu dedans ; il est question alors de la mélancolie, la compulsion de répétition. Aussi, le passé peut être manipulé par le négationnisme par exemple et alors il devient une illusion, décrédibilisant la mémoire 1 RICŒUR, Paul, « Mémoire, Histoire, Oubli », Art. cit. ABEL, Olivier dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERNWEITE, Isabelle, (dir.), La juste mémoire, Lectures autour de Paul Ricœur, Op cit. 3 RICŒUR, Paul, « Mémoire, Histoire, Oubli », Art. cit. 2 97 première. Enfin, la mémoire peut être abusivement convoquée, comme obligée dans une sorte de frénésie commémorative, par la prolifération des musées, des monuments, des mémoriaux. Dans ce dernier cas, la mémoire particulière va se substituer à l’histoire. Face à ces abus, Paul Ricœur appelle au travail de mémoire et non au devoir de mémoire. Il est conscient que le travail de deuil est coûteux mais au final il est libérateur et donne lieu à une mémoire heureuse. En effet, la liberté dépend de la capacité humaine à intégrer le passé dans le présent1. B. La mémoire collective : l’adhésion de tous à une même histoire Il n’est pas facile de partager les expériences et encore moins de les imposer aux autres. Cependant, il n’est pas possible de se souvenir tout seul. Les premiers souvenirs sont ceux que les membres d’un groupe ont en commun et qu’ils partagent. La mémoire est quelque chose qui s’extériorise. Pour Maurice Halbwachs, la mémoire collective est la somme de toutes les mémoires individuelles. Elle devrait alors résultait d’un large consensus, faisant la somme de toutes les expériences individuelles. Mais parfois, il peut exister des discordances au sein de cette mémoire collective, et alors chacun veut imposer sa mémoire à l’autre2. La mémoire collective est donc un agrégat de mémoires individuelles mais elle est aussi la sélection des faits qui correspondra le plus à tous les membres d’un groupe, choisissant ce qui sera le plus fédérateur. C’est en cela que la mémoire collective est sélective, en plus de la sélection déjà effectuée par les individus dans leur mémoire personnelle. La mémoire collective incruste le passé au cœur du présent. Dans l’espace public, le travail de mémoire doit avoir son fondement dans le sens de l’équité. Or la mémoire n’a pas cette volonté première puisque par exemple, la position de victime met le reste du monde en position de débiteur de créances. La collectivité choisit les faits du passé les plus saillants et les plus significatifs et les met en relation entre eux dans le but de conforter l’identité du groupe dans le présent3. C’est ainsi qu’il est possible qu’existent des heurts entre les buts de la connaissance historique et ceux de la mémoire collective. Celle-ci détient une force supérieure que la science historique n’a pas : la mémoire collective est le fruit de l’histoire faite par les 1 LORIGA, Sabrina dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERNWEITE, Isabelle, (dir.), La juste mémoire, Lectures autour de Paul Ricœur, Op. cit. 2 ABEL, Olivier dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERNWEITE, Isabelle, (dir.), Idem. 3 LORIGA, Sabrina dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERNWEITE, Isabelle, (dir.), Ibid. 98 citoyens. Les historiens ne font pas l’histoire, ils ne font que la dire et alors ce sont les membres d’un groupe qui décident de leur histoire et de la façon de s’en souvenir1. C. La condition historique : l’équilibre entre ces trois notions Lorsque les trois notions relatives au traitement du passé sont utilisées de manière équilibrée, alors la mémoire cesse d’être la matrice de l’histoire mais devient la réappropriation du passé historique après que l’histoire l’ait instruite2. L’utilisation raisonnée des trois dimensions du passé3 mène alors à la « juste mémoire ». Cette dernière notion s’oppose aux abus de mémoire qui, dans les récentes années, montrent une lourde instrumentalisation politique, médiatique et judiciaire du passé. Le malaise de l’histoire, induit par le trop de mémoire, est dû au trop de présentéisme, à l’égo du présent par rapport au passé. Paul Ricœur, face à ce délire d’une histoire totale fait l’éloge de l’inachèvement et pour cela il a besoin de mettre en avant la notion de l’oubli4. L’inachèvement est la situation perpétuelle de la mémoire et de l’histoire qui ne peuvent jamais terminer leur quête de sens5. L’oubli ne s’oppose pas seulement à la mémoire mais il en fait partie, il est la condition de la mémoire. L’oubli est l’emblème de la vulnérabilité de la condition historique, puisqu’il menace à tout moment de l’emporter sur la mémoire. Cette dernière dans son travail de remémoration échange avec l’oubli. La mémoire a besoin de l’oubli qui est alors sa réserve, sa ressource, il est une sorte de mémoire virtuelle, un lieu de stockage pour la mémoire6. Le délire d’exhaustivité se révèle le contraire du projet même de faire l’histoire. La mémoire a besoin de l’oubli pour se constituer en tant que mémoire. Ainsi, la « juste mémoire » représente le renoncement de la mémoire à la réflexion totale dans cet équilibre avec l’oubli. La « juste mémoire » est l’opposition d’une mémoire totale ou d’un oubli total qui ne peuvent exister, sauf sous la forme d’abus. La condition historique de l’homme se fait à travers la dialectique d’une juste utilisation de la mémoire et de l’oubli. L’oubli fabrique le passé de la juste mémoire. Il rend le passé vraiment passé, c’est le grand miracle de l’oubli : la lutte 1 RICŒUR, Paul, « Mémoire, Histoire, Oubli », Art. cit. RICŒUR, Paul, Idem. 3 La mémoire, l’histoire et l’oubli. 4 ABEL, Olivier et LORIGA, Sabrina dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERN-WEITE, Isabelle, (dir.), La juste mémoire, Lectures autour de Paul Ricœur, Op cit. 5 CASTELLI-GATTINARA, Enrico dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERN-WEITE, Isabelle, (dir.), Idem. 6 ASKANI, Hans-Christoph dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERN-WEITE, Isabelle, (dir.), Ibid. 2 99 contre le présentéisme de la mémoire1. Ceci se fait notamment, par l’introduction de la profondeur temporelle, là où la mémoire se contente d’une simple distance. L’oubli induit le pardon, comme figure d’une mémoire réconciliée. Le pardon constitue l’horizon commun de la mémoire, de l’oubli et de l’histoire. III. Le rôle de l’historien : le souvenir par la connaissance A. Le travail d’une subjectivité sur des subjectivités : l’historien face au témoin L’histoire s’approprie le passé en passant par la mémoire. La discipline scientifique a la prétention de réduire la mémoire à un simple objet de l’histoire parmi d’autres phénomènes culturels. Le témoignage, en tant qu’extension de la mémoire, est un outil pour l’histoire, quand il arrive dans sa phase narrative. Le témoignage existe quand le récit d’un événement est rendu public. Il induit alors la réception que ce soit sous forme orale ou écrite. Pour que la transmission fonctionne, il faut que le témoin soit cru et qu’il obtienne la confiance des autres dans sa parole. Le point faible du témoignage est la faiblesse de la preuve documentaire, et sa seule fiabilité est la parole du témoin. Ainsi certains témoignages peuvent s’opposer à d’autres sur les mêmes faits. Cela mène à une bataille entre les historiens, qui n’auront pas tous utilisé les mêmes témoignages, alors n’auront pas forcément la même version des faits2. L’historien s’engage finalement vis-à vis du passé afin de reconstruire la confiance dans le témoignage et dans la possibilité de croire dans le récit historique. L’historien doit bien sûr aller plus loin que ces témoignages en les expliquant, mais il ne faut pas oublier ses interprétations personnelles : ses passions, ses engagements, sa partialité. L’affectif de l’historien joue dans le choix de son sujet de prédilection, son champ de recherche, le choix des archives, des témoignages à étudier. Au final, même s’il ne faut pas surestimer les affects de l’historien, l’histoire qui se veut être une discipline scientifique, ne peut pas être totalement neutre ou objective puisque c’est une subjectivité qui travaille sur des subjectivités3. 1 ASKANI, Hans-Christoph dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERN-WEITE, Isabelle, (dir.), La juste mémoire, Lectures autour de Paul Ricœur, Op. cit. 2 RICŒUR, Paul, « Mémoire, Histoire, Oubli », Art. cit. 3 RICŒUR, Paul, « Mémoire, Histoire, Oubli », Art. cit. 100 Lors d’une enquête menée au sein du Mémorial de Caen1, il a été possible d’établir le rapport que la société entretient avec la parole des témoins. Ainsi, 38% des personnes interrogées pensent que le rôle de l’historien est de rapporter la voix des témoins, notamment face à leur disparition progressive. Mais, malgré ce rôle reconnu à l’historien, une large majorité de personnes interrogées (73%) estiment que le discours de l’historien est différend de celui du témoin, alors que l’historien est censé travailler sur Figure 25 : Enquête Mémorial de Caen, "Pourquoi est-il nécessaire de se souvenir?", Questions 7 et 8, Enquête réalisée du 01/06/2014 au 31/07/2014, (Confère Annexe 3). le témoignage. Bon nombre de personnes argumentent en disant que l’historien a une vision beaucoup plus froide et beaucoup plus large que le témoin. B. La lutte contre l’hubris : la démythification et le contrôle des usages du passé Paul Ricœur critique le devoir de mémoire comme une tentative de remplacer le travail de l’histoire par la mémoire. L’historien aurait le rôle de protéger la mémoire pour éviter les abus de toute nature2. La mémoire est le moyen de mettre de côté la chronologie officielle des événements publics et saisir le monde de la vie quotidienne submergé par la grande histoire. Les historiens ont pour engagement de lutter contre les manipulations du passé. Ils doivent faire face à la distorsion délibérée des témoignages historiques et à l’invention d’un passé mythique au service des autorités publiques ou des militants de la mémoire3. Il faut s’inquiéter que le passé ne vive que pour le présent et pour satisfaire les besoins du moment de quelques acteurs politiques ou militants. Si les historiens ne luttent pas contre l’instrumentalisation politique du passé, qu’il soit sous la forme de la mémoire, de l’oubli ou de l’histoire, alors il sera virtuellement aboli et l’histoire s’arrêtera4. 1 Enquête réalisée lors d’un stage obligatoire, du 01/06/2014 au 31/07/2014, au sein du Mémorial de Caen, Cité de l’histoire pour la paix. Cette étude consistait en l’observation des comportements des visiteurs des musées face à la mémoire, surtout dans le contexte du soixante-dixième anniversaire du Débarquement en Normandie. Il était alors intéressant de comprendre la démarche de ces personnes lorsqu’elles venaient visiter le Mémorial. La plupart des visiteurs interrogés étaient venus en famille et au moins 42% des visiteurs interrogés venaient de l’étranger. 2 LEVI, Giovanni dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERNWEITE, Isabelle, (dir.), La juste mémoire, Lectures autour de Paul Ricœur, Op. cit. 3 Yosef Hayim Yerushalmi cité par LORIGA, Sabrina dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERN-WEITE, Isabelle, (dir.), Idem. 4 George Orwell cité par LORIGA, Sabrina dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERN-WEITE, Isabelle, (dir.), Ibid. 101 Mais, la connaissance historique doit aussi refuser de s’ériger en savoir absolu pour jouer son rôle critique. Paul Ricœur dénonce deux formes de l’hubris spéculative dans le discours de l’historien. Il critique d’abord l’idée d’histoire au singulier alors qu’elle rassemble une multiplicité illimitée des mémoires particulières. L’histoire est universelle, elle est mondiale, elle n’a qu’un seul sujet : l’humanité alors c’est en cela qu’elle est unique, même si elle traite d’une infinité de mémoires. De plus, le philosophe critique l’idée de tenir l’époque présente comme différente et pour préférable à toute autre. Le présent est aujourd’hui érigé en observatoire, en tribunal de tout ce qui l’a précédé. Les historiens parfois, dans cette optique, se bercent avec une utopie de la réflexion totale, ayant l’espoir de découvrir un point de vue supérieur qui permettrait de saisir le tout de l’histoire. L’historien doit accepter de ne pas écrire l’histoire englobante. Finalement, l’historien doit renoncer à l’écriture d’une histoire objective et se fixer comme but l’écriture d’une histoire nourrie par une bonne subjectivité, légitimée par tout le parcours de recherche1. C. L’écriture de l’histoire : la réponse à une demande sociale Le passé n’est pas le monopole des historiens, l’opinion publique a aussi son mot à dire sur le sujet2. Les sociétés, en mal de repères et devant la destitution du mythe national ont besoin d’une mémoire. Une personne mal à l’aise avec sa vie quotidienne a besoin d’une explication sur ses origines et donc appelle à un besoin de mémoire. Cette prise de conscience sur le besoin de connaître le passé, est née de la découverte par les sociétés des crimes commis par le passé, par des personnes ordinaires. De plus, cet appel à la mémoire est aussi lancé par les témoins des époques concernées et leurs descendants qui trouvent insupportable le fait de penser que même les crimes les plus atroces puissent tomber dans l’oubli. Pour les rescapés des drames les plus odieux, le besoin de se souvenir est vital, afin de lutter contre la disparition totale de leur histoire et donc de leur peuple3. L’historien répond à cet appel à la mémoire en essayant d’établir les « vérités historiques » et de transmettre la voix des témoins de ces époques, de façon universelle. Le besoin de mémoire lie le travail de l’historien à l’espace public. En effet, par sa mise par écrit de la mémoire, l’historien intervient dans l’action sociale en créant un lien entre les individus et en 1 LORIGA, Sabrina dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERNWEITE, Isabelle, (dir.), La juste mémoire, Lectures autour de Paul Ricœur, Op cit. 2 ABEL, Olivier et LORIGA, Sabrina dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERN-WEITE, Isabelle, (dir.), Idem. 3 LORIGA, Sabrina dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERNWEITE, Isabelle, (dir.), Ibid. 102 répondant aux demandes d’explication des identités dans une quête des origines 1. L’historien est, selon Ricœur, à la fois un médecin de la mémoire et un prêtre. En effet, il doit faire face à des traumatismes engendrés par des événements passés ou par le silence imposé par la société. Alors afin d’écrire l’histoire, le scientifique doit pouvoir percer les mémoires et les interpréter. Aussi, l’historien, par le passage de la mémoire à l’histoire, offre une sépulture au passé. Toute l’opération historiographique représente l’équivalent du rite social de mise au tombeau. L’histoire prolonge alors le travail de mémoire et celui du deuil en séparant définitivement le présent et le passé, puisque la mémoire, en passant histoire, devient irrémédiablement un passé2. Face au danger de la fin de l’histoire, un grand nombre d’historiens a accepté l’idée d’un devoir de mémoire. En effet, l’historien, passionné par les faits, les preuves et le passé doit lutter contre les assassins de la mémoire, mais la question est de savoir de combien d’histoire une société a besoin afin de se souvenir pour préparer l’avenir. Ainsi, dans une problématique de transmission de la mémoire, il faut tout de même se méfier d’un trop-plein de mémoire ou d’une instrumentalisation du passé à des fins politiques. CHAPITRE 3 – LA POLITIQUE, LA JUSTICE ET L’HISTOIRE : LA TRANSMISSION DU SOUVENIR COMME ULTIME OBJECTIF « L’histoire et la mémoire collective sont la partie fondamentale de la culture, mais le passé ne doit pas devenir l’élément déterminant de l’avenir d’une société et d’un peuple. (…) Une démocratie se nourrit de présent et de futur et un excès de dévouement au passé mine les fondements de la démocratie. La tâche éducative et politique la plus importante est de se consacrer à la construction de l’avenir. (…) » Yehuda Elkana3 La transmission de la mémoire fait intervenir de nombreux acteurs, tel l’État par l’édification d’un roman national, les citoyens avec notamment les récits familiaux et les historiens qui écrivent alors l’histoire, dans leurs ouvrages mais aussi plus visiblement dans l’espace public 1 LORIGA, Sabrina dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERNWEITE, Isabelle, (dir.), La juste mémoire, Lectures autour de Paul Ricœur, Op. cit. 2 LORIGA, Sabrina dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERNWEITE, Isabelle, (dir.), Idem. 3 ELKANA, Yehuda, « The need to forget”, Ha’aretz, 02/03/1988. 103 avec notamment leur participation à la construction de lieux de mémoire, de musées. Cette transmission, en tant qu’enjeu majeur dans l’apprentissage des origines du citoyen, risque toujours d’être au cœur des instrumentalisations politiques. Ainsi, même si l’État est tout à fait dans son rôle dans ses célébrations passéistes à travers les commémorations notamment ; les discours politiques et les interventions de la loi sont fortement contrôlés par les historiens qui ne tolèrent aucune ingérence dans leur discipline, notamment par la fixation des « vérités historiques » alors que l’histoire n’établit jamais de vérités. I. L’interventionnisme étatique : la tentative de la conciliation des mémoires A. Le roman national : la trame des discours officiels L’histoire est une référence obligée pour les hommes politiques qui cherchent à atteindre les citoyens. Elle est utilisée pour former une mémoire collective, établie comme une vérité absolue par les autorités publiques. Cette technique est fédératrice, grâce à son capital d’émotion apporté par les hommages ou les références aux héros et aux victimes de la nation. La tradition de la référence à l’histoire s’est inscrite au sein de la Ve République avec Charles De Gaulle, lequel avait une vision particulière de l’histoire. De même, François Mitterrand s’inspirait régulièrement de l’histoire dans le domaine notamment de la construction de l’Europe. Nicolas Sarkozy, a été un grand fervent du retour du roman national par les utilisations intempestives de références à l’histoire et à la mémoire dans ses discours ou ses actes politiques. Il ne veut pas se couper du monde d’hier et reprend la tradition, notamment suite aux deux mandats de Jacques Chirac, rythmés par les différentes reconnaissances de mémoires particulières. Le président Sarkozy va plus loin et se sert de l’histoire jusqu’à rendre le passé quelque peu encombrant par le stockage d’images, de personnages et d’événements qu’il utilise dans sa rhétorique discursive1. En 2009, il se lance dans la course à l’histoire avec notamment un projet de musée de l’histoire de France2. Mais son initiative provoque la polémique, certains historiens n’étant pas d’accord avec le fait que toute l’histoire d’une nation soit enfermée dans le même lieu3. Le Comité de vigilance face aux usages 1 « Nicolas Sarkozy face à l’histoire », L’Histoire, 05/2012, n° 375, p. 8. OFFENSTADT, Nicolas, « L’histoire bling bling. Le retour du roman national », L’Histoire, n° 331, 11/2009, p. 95. 3 BERMOND, Daniel, « Un musée, pour quoi faire ? », L’Histoire, 07/2009, n° 44, p. 90. 2 104 publics de l’histoire1 dénonce ce projet qui prône le repli identitaire, l’ethnocentrisme et qui demande à l’histoire de servir l’État2. La politique de la mémoire devient trop active dans les démocraties du XXIe siècle. Elle se fait par la permanence du recours au passé et par une institutionnalisation de la mémoire par le haut. La commémoration officielle est devenue un instrument du pouvoir et permet à chaque homme politique de justifier ses politiques actuelles ou de répondre à un besoin de mémoire dans une logique électorale3. Ainsi, lors de l’enquête réalisée au Mémorial de Caen, 80% des visiteurs interrogés sont-ils contre l’utilisation de l’histoire par les dirigeants d’un pays pour justifier leur politique. De nombreux visiteurs motivent leur réponse à cause d’Israël qui se sert de l’histoire pour continuer de coloniser la Palestine. Ceux qui répondent que l’État peut user du passé pour faire sa politique pensent notamment à la construction européenne, gage de la paix en Europe. Figure 26 : Enquête Mémorial de Caen, "Pourquoi est-il nécessaire de se souvenir?", question 11, enquête réalisée du 01/06/2014 au 31/07/2014, (confère annexe 3). B. « Une République une et indivisible » : les hommages et les cérémonies Les commémorations et les hommages font partie du domaine du symbolisme en politique. Elles participent à la construction des croyances collectives, notamment par la mobilisation de l’affectif dans un seul événement, suscitant la fierté patriotique face à un passé glorieux ou face à un État qui assume les erreurs du passé4. Pour qu’une cérémonie ait lieu, il faut qu’elle soit issue d’un consensus national. Il n’est en effet pas possible de célébrer un événement ou un personnage qui ne fait pas l’unanimité au sein du corps social. Ceci peut se démontrer à travers l’ambigüité du personnage de Pétain. Jusqu’en 1993, à chaque 11 novembre, une gerbe présidentielle est déposée sur la tombe du héros de 1916. Puis au fur et à mesure du 1 Le CVUH est une association qui s’est créée en réaction à la loi Mekachera afin de lutter contre les abus d’histoire par les hommes politiques. C’est une association tenue par des historiens : Blog du comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, http://cvuh.blogspot.fr/>, consulté du 15/01/2015 au 07/04/2015. 2 BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. 3 HOURCADE, Renaud, Les ports négriers face à leur histoire. Politiques de la mémoire à Nantes, Bordeaux et Liverpool, Op. cit. 4 HOURCADE, Renaud, Idem. 105 réveil de la conscience nationale à propos des crimes du régime de Vichy, rendre hommage à Philippe Pétain devient inconcevable. La prolifération des dates commémoratives et des cérémonies, suite à la reconnaissance de la mémoire de certains groupes minoritaires, a produit une histoire éclatée où chacun choisit son événement le représentant. Même si les membres de la nation s’unissent pour les grandes commémorations célébrant les événements ayant directement touché le pays (8 mai, 14 juillet et 11 novembre), le calendrier commémoratif est rempli de dates concernant uniquement quelques parties de la population1. Toutes les dates font bien sûr partie de l’histoire de France et le président de la République se déplace sur les monuments de ces mémoires. Mais la nation ne se sent pas toujours concernée par les histoires particulières, comme en témoigne le traitement de ces commémorations par la presse. Alors que le 11 novembre est une date consensuelle - chaque année, une dizaine d’articles de journaux rapportent les événements commémoratifs - le 25 septembre n’a droit qu’à un ou deux articles rappelant que la date est importante pour une certaine tranche de la population2. Pourtant, les cérémonies et les commémorations semblent être un moment important pour les citoyens français. Les Figure 27 : Enquête Mémorial de Caen, "Pourquoi est-il nécessaire de se souvenir?", question 9, enquête réalisée du 01/06/2014 au 31/07/2014, (confère annexe 3). réponses des visiteurs du Mémorial de Caen sont, à cet égard, très éloquentes : 48% d’entre eux attribuent la note maximale à l’importance de ces événements. C. La mise en place du devoir de mémoire : l’enfermement dans le passé Le devoir de mémoire c’est le devoir de ne pas oublier, c’est le devoir de rendre justice, par le souvenir à un autre que soi3. Il est souvent revendiqué par les victimes d’une histoire criminelle, ne souhaitant pas mourir une seconde fois par la perte de mémoire. Cet appel mémoriel détient une connotation morale et fait appel à l’affectif de toute une population. 1 BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. Archives du Monde et du Figaro consultées de 1990 à 2006. 3 RICŒUR, Paul, « Mémoire, Histoire, Oubli », Art. cit. 2 106 Cela peut sembler légitime pour rendre justice aux victimes des crimes passés. Mais il doit alors permettre aux membres de la nation d’inscrire ce devoir dans sa forme de futur1. Parfois le devoir de mémoire devient un manifeste politique faisant reposer la culpabilité des actes passés sur les jeunes. Les groupes minoritaires, qui face aux oublis de l’histoire nationale, réclament une reconnaissance, agissent parfois abusivement2. Or cela peut être dangereux, risquant de diviser la République entre communautés mais également entre générations, produisant un trop-plein de mémoire. La répétition du passé est malsaine dans le sens où les populations, en vivant dans les souvenirs, rejouent toujours les conflits d’autrefois. Aucune réconciliation n’est possible car les reproches, la culpabilité, la vengeance, le remord ou le ressentiment sont en filigrane de toute chose. Les blessures ne peuvent cicatriser quand les conflits sont sans cesse rappelés à la mémoire. En général, les Français semblent avertis des besoins de la mémoire et de son importance dans la société, notamment afin de prévenir les nouveaux conflits. Ainsi, 73% des visiteurs interrogés du Figure 28 : Enquête Mémorial de Caen, "Pourquoi est-il nécessaire de se souvenir?", questions 5 et 6, enquête réalisée du 01/06/2014 au 31/07/2014, (confère annexe 3). Mémorial de Caen, estiment que la mémoire est très importante pour les sociétés actuelles. Ils pensent aussi à 82% que l’acte de se souvenir devrait permettre d’éviter de nouveaux drames à l’avenir. II. La contestation de l’institutionnalisation de l’histoire : le refus des dérives mémorielles A. Les lois mémorielles : l’opposition des historiens à une mémoire officielle En 2005, les historiens se sont éveillés face aux dangers des lois mémorielles, dénonçant alors l’écriture d’une histoire officielle par les interventions du Parlement. Six historiens se sont élevés contre les quatre lois dites mémorielles avec la première pétition publiée dans Le 1 ABEL, Olivier et LORIGA, Sabrina dans ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERN-WEITE, Isabelle, (dir.), La juste mémoire, Lectures autour de Paul Ricœur, Op. cit. 2 BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. 107 Monde le 25 mars 20051 où ils demandent l’abrogation de la loi du 23 février 2005. Une deuxième pétition, « Liberté pour l’histoire » est signée par dix-neuf historiens et publiée dans Libération le 12 décembre 2005. Ils justifient leur action par leur crainte face aux « interventions politiques de plus en plus fréquentes dans l’appréciation des événements du passé2 ». Ils défendent l’histoire qui n’est ni la morale, ni une religion, ni l’esclave de l’actualité, ni la mémoire, ni un objet juridique. Ces historiens sont très véhéments face aux abus de mémoire à travers les interventions des autorités publiques dans le traitement du passé et disent que « dans un État libre, il n’appartient ni au Parlement ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique. La politique de l’État n’est pas la politique de l’histoire3. » Selon les historiens, les actions parlementaires dans le domaine de l’histoire ne relèvent que de l’émotion et non de la raison. L’État, par sa reconnaissance, en légiférant, répond aux demandes particulières de mémoire et prend alors la communauté nationale en otage. La mémoire collective s’en retrouve fragmentée4. Certains pensent qu’il ne faut pas confondre toutes les lois. La loi la plus incriminée, au-delà de l’article 4 de la loi dite Mekachera, est la loi dite Taubira. Ce texte de loi juge l’histoire selon une lecture rétroactive et en outre restreint la liberté des historiens dans leur recherche. La loi Gayssot est considérée comme une loi nécessaire, répondant à un besoin dans les années 1990, car même s’il est possible de lutter contre le négationnisme antisémite sans la loi, la recrudescence des propos haineux envers les Juifs à travers la réutilisation du passé la justifie5. De nombreux historiens publient partout, affichant leur colère contre ces lois. La revue L’Histoire s’est engagée dans ce combat, soutenant les historiens de l’association « Liberté pour l’histoire6 ». Ces derniers luttent contre la restriction de leur liberté de recherche, liberté d’enseignement et liberté d’expression. Les lois les fragilisent, permettant alors à certains groupes porteurs d’une mémoire de les amener sur le terrain de la justice, ce qui entraîne alors un autre problème puisque les juges ne sont eux-mêmes pas compétents pour juger le passé7. 1 « Colonisation : non à l’enseignement d’une histoire officielle », Le Monde, 25/03/2005. Site de l’Association Liberté pour l’histoire, < http://www.lph-asso.fr/>, consulté du 15/01/2015 au 07/04/2015. 3 Site de l’Association Liberté pour l’histoire, Idem. 4 ACCOYER Bernard, « Rapport d’information fait en application de l’article 145 du Règlement au nom de la mission d’information sur les questions mémorielles », Op. cit. 5 ROUSSO, Henry, entretien. 6 HANNIN, Valérie, entretien. 7 Lecture de nombreux articles publiés dans L’Histoire : se référer aux sources ; articles de revues ; les lois mémorielles. 2 108 B. Les procès historiques : le refus du jugement de l’histoire et des historiens Les procès des années 1990 sont un phénomène inédit sur le territoire français. Les jugements sont légitimes dans le sens où ils rendent justice aux victimes et punissent les coupables de crimes. D’un point de vue moral il faut juger ces criminels. Mais que penser de ces procès tardifs ? L’imprescriptibilité permet de juger une personne jusqu’à sa mort mais alors il est possible de se demander : quand est-il trop tard pour juger ? La question du temps qui s’écoule entre le crime et le procès est une question importante. Juger après vingt ans est possible car les souvenirs sont toujours présents mais après cinquante voire soixante-dix ans ? Le procès d’une personne risque alors de se transformer en procès de l’histoire. Les juges, au lieu de donner leur avis sur les actes de l’accusé, se mettent à juger l’histoire. L’appel de l’expertise des historiens dans ces procès est un problème. Pour Henry Rousso, qui a refusé d’intervenir comme expert lors des procès Touvier et Papon, ce n’est pas la place de l’historien d’intervenir pour expliquer le contexte historique à des personnes qui ont pour mission de rendre un jugement pénal. Ce n’est pas à l’historien d’établir la vérité sur la culpabilité1. Les historiens du temps présent sont devenus des experts pour la justice et cela constitue une dérive de leur métier puisque les deux acteurs n’ont pas les mêmes buts : le juge doit trancher la vérité alors que l’historien est toujours dans la nuance et la complexité. Il faut trouver la bonne place de l’historien dans ce processus2. La judiciarisation de l’histoire ne concerne pas seulement les acteurs du passé. Elle inquiète également les historiens, à cause des lois mémorielles qui donnent la possibilité aux associations et collectifs de se constituer partie civile attaquant les négationnistes des faits historiques les plus graves. Toutefois, même si ces procès ont permis de lutter contre la prolifération des propos haineux et les « scientifiques » sans foi, ils sont une constante menace pour les historiens dans leur travail de recherche de la « vérité ». C’est ce qui s’est vérifié dans l’affaire Olivier Pétré-Grenouilleau, laquelle a touché toute la communauté des historiens et des intellectuels. Les acteurs de la mémoire ont leur propre vision de l’histoire et ils pensent qu’elle est la bonne, s’opposant alors au travail scientifique des historiens lorsque ceux-ci résistent aux demandes « communautaires » et tentent d’établir les faits. L’historien doit être fort contre la tyrannie des mémoires et c’est en cela que son métier est difficile3. 1 ROUSSO, Henry, entretien. DROIT, Emmanuel, entretien. 3 DROIT, Emmanuel, entretien. 2 109 C. La surenchère victimaire : la lutte contre les demandes de réparations sans fin Les demandes de reconnaissance, l’édification d’un nouveau vocabulaire du crime et la confusion de ces termes – comme la notion de crime contre l’humanité souvent confondue avec celle de génocide – engendre une compétition victimaire. L’imprescriptibilité du péché enclenche la mécanique du sacrilège, avec la loi de 1964 qui reconnaît l’imprescriptibilité des poursuites judiciaires pour les crimes contre l’humanité. Normalement cette imprescriptibilité s’éteint avec la mort de la personne ayant commis les crimes. Mais les tenants de mémoires particulières attachent quant à eux l’imprescriptibilité au crime et non au criminel. Le mot imprescriptibilité est perçu comme un synonyme d’inoubliable, d’héréditaire ou d’impossible à réparer. Cela pousse les associations de la mémoire à demander des réparations même lorsque tous les auteurs des crimes sont morts. C’est le cas des descendants d’esclaves qui demandent des réparations par délégation des victimes. Selon cette logique, le crime se transmettrait par génération. Cette notion de crime héréditaire impliquerait alors toute la nation selon une responsabilité collective, puisque les coupables directs ne peuvent plus être jugés1. Par l’utilisation de la mémoire et de l’émotion attachée au statut de victime, la pression des groupes minoritaires, demandant une reconnaissance et des réparations, devient tyrannique. Leur mémoire se retrouve biaisée, et c’est cela qui lance la concurrence mémorielle entre les différents groupes qui veulent toujours obtenir plus que les autres2. Ainsi, les lois mémorielles ont toujours des conséquences économiques puisque les groupes, obtenant une reconnaissance officielle de la responsabilité de l’État, vont être fondés à demander des réparations financières, en qualité d’héritiers du passé3. III. Les moyens de la transmission de la mémoire : de l’éducation à l’histoire A. Le programme scolaire et la recherche universitaire : la maîtrise de l’histoire officielle Dès le plus jeune âge, les écoliers, lors des cours d’histoire, sont nourris d’une conscience nationale. Cet enjeu de construction des identités est tellement important qu’il a pendant longtemps été la prérogative de l’État qui imposait alors un roman national dans les manuels scolaires, légitimés par le nom d’historiens comme Ernest Lavisse. Le roman national a la 1 CHANDERNAGOR, Françoise, « Historiens, changez de métier ! », Art. cit. RÉMOND, René, « Laissons les historiens faire leur métier ! », L’Histoire, 02/2006, n° 306, p. 77. 3 ROUSSO, Henry, entretien. 2 110 mission de fonder une identification entre le futur citoyen et la communauté nationale. L’histoire racontée aux enfants, au XIXe puis pendant une grande partie du XXe siècle, transcende les conflits intra-nationaux afin d’unir le corps social. Face à ce roman national, l’histoire ne progresse que par l’audace de certains chercheurs qui vont à contre courant de l’opinion publique laquelle ne veut pas voir surgir une histoire qui les dérange1. Dès les années 1970-1980, la recherche historique obtient un statut d’indépendance et n’est plus censurée dans son travail. Aujourd’hui, alors que la recherche n’est plus empêchée ou obligée par l’État, elle devient un objet de lutte mémorielle entre les différents groupes. Beaucoup d’historiens, pour écrire sur quelque chose d’inédit, travaillent sur les « exclus » de l’histoire officielle. Ils entrent alors dans l’engrenage de la concurrence des mémoires, subissant des pressions par les groupes en mal de reconnaissance2. Le manuel scolaire raconte aujourd’hui un récit plus neutre. Même si c’est le pouvoir exécutif qui fixe le programme scolaire, ce sont des historiens qui composent les manuels. Or l’histoire racontée dans les écoles évolue en fonction de la recherche universitaire. Avant les années 1970, l’école obligatoire n’avait pour seul objectif que de créer des citoyens et de franciser la nation. Mais depuis les débats sur la responsabilité de Vichy et la prise de conscience que les combats en Algérie avaient bel et bien été une guerre, l’identité historique française est remise en question et cela se voit dans la façon de faire l’histoire à l’école. Tandis que la Shoah et l’Algérie prennent de plus en plus de place dans les programmes scolaires, d’autres mémoires comme celle de l’esclavage vont partir en quête de reconnaissance afin que leur histoire soit elle aussi enseignée3. B. De la sphère familiale à l’espace public : l’enseignement d’une histoire complète La transmission de la mémoire est un processus qui se tient dans l’intimité du cercle familial, les enfants recevant pour mémoire personnelle l’histoire de la famille. L’histoire est aussi omniprésente dans l’espace public. Son ancrage territorial favori reste les villes avec la pose de statues. Les monuments aux morts, en témoignant d’un passé commun, donnent un gage de l’existence de la nation. Cela est rappelé quotidiennement au croisement des statues, plaques commémoratives, noms de rues honorant un héros national ou un martyr. Les monuments, 1 KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Mémoires vives, Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Op. cit. 2 BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. 3 La loi dite Taubira demande alors à ce que l’éducation et la recherche accordent une place conséquente à la traite négrière. 111 nombreux en France, sont l’objet d’autant de consensus que de dissension, se référant à des périodes particulières de l’histoire nationale1. Les musées, monuments et lieux de transmission d’un savoir historique, sont les points centraux de la politique mémorielle française. Les musées de mémoire arrivent après la Première Guerre mondiale et donnent une leçon unanime sur les horreurs de la guerre et les déchirements de l’humanité. En plus d’être des lieux d’histoire, ils deviennent aussi des lieux de mémoire où les commémorations sont possibles. Les musées deviennent alors un enjeu de maîtrise du discours historique. Les groupes minoritaires souhaitent y être représentés et l’État essaye de garder un œil sur ce qui se dit de l’histoire du pays. Ces structures s’inscrivent dans une politique d’avenir en traitant le passé de manière pédagogique2. Ils sont autant visités par les groupes scolaires que par les familles. Au mémorial de Caen, 83% des visiteurs interrogés étaient en famille3. Cette visite est bénéfique car en plus de prodiguer un savoir historique à tous les Figure 29 : Enquête Mémorial de Caen, "Pourquoi est-il nécessaire de se souvenir?", question 2, enquête réalisée du 01/06/2014 au 31/07/2014, (confère annexe 3). membres du groupe familial, elle permet aussi aux enfants de se faire expliquer l’histoire par leurs parents avant, pendant et après le passage au musée. Cela crée du lien familial et permet alors une appropriation de l’histoire plus complète. C. La sur-médiatisation du passé : l’impossible mémoire partagée ? L’oubli des épisodes traumatiques du passé est impossible face à la sur-médiatisation. L’histoire est partout : sur internet, dans les journaux, à la télévision, au cinéma, dans les écoles, dans les musées, sur la voie publique, etc.4. Les demandeurs de reconnaissance d’une mémoire particulière sont ceux qui empêchent à la société de ne plus se tourner vers le passé. Il est alors intéressant de comprendre les processus de mobilisation: le canal par le champ politique, celui des médias, des mouvements sociaux ou encore par celui de la justice 5. Il ne 1 BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Idem. 3 Dans l’échantillon de personnes interrogées, ont été évités les groupes scolaires et les groupes organisés dans un souci d’organisation de traitement des données et par peur que les personnes répondent à chaque question par la même réponse. 4 BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Ibid. 5 DROIT, Emmanuel, entretien. 2 112 faut pas oublier que la mémoire et son utilisation, renseignent d’avantage sur le présent des militants de la mémoire que sur leur passé. Ainsi, en se lançant dans une conquête de reconnaissance, les groupes minoritaires font ressurgir un passé qui n’est pas celui de tous les Français. Le rôle des médias dans l’évocation des conflits mémoriels est très important. La mémoire, sujet des journalistes, s’entrechoque régulièrement avec le travail de qualité des historiens. Les médias dépossèdent les historiens de leur fonction sociale, s’érigeant comme le principal émetteur de mémoire. En simplifiant trop la réalité, les médias, gâchent souvent tout le travail de nuances des historiens. Créant alors les amalgames, ils alimentent les conflits mémoriels. Finalement les historiens en sont venus à penser que les médias ne font état que des mémoires et non de l’histoire1. Mais ce sentiment doit être nuancé car même si la plupart des articles à propos de la mémoire sont écrits en réaction à l’actualité, bon nombre d’articles sont aussi le fait d’un débat intellectuel laissant alors intervenir les historiens, les professionnels du sujet ou les hommes politiques. Ainsi, l’étude des archives du Monde et du Figaro sur la période 1990-2006, fait apparaître qu’environ 30% des articles publiés par le premier quotidien sont des articles de débat ou dits « intellectuels ». Ils représentent environ 24% pour Le Figaro. Le Monde fait intervenir beaucoup d’historiens, tel Henry Rousso, mais aussi des acteurs de la vie mémorielle comme Claude Lanzmann, et même des hommes politiques avec la publication des discours du président Chirac par exemple. Les historiens ont donc une tribune pour pouvoir s’exprimer et expliquer leur ressenti sur la mémoire et en insistant sur la place de l’histoire notamment. Figure 31 : Étude de la presse Traitement par Le Monde des enjeux mémoriels par type d'article (données en pourcentage). 1 Figure 30 : Étude de la presse Traitement par Le Figaro des enjeux mémoriels par type d'article (données en pourcentage). BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Op. cit. 113 CONCLUSION Toute la démonstration n’a visé qu’à répondre à la question de savoir dans quelle mesure les politiques mémorielles, et particulièrement les lois mémorielles, peuvent participer à l’édification d’une mémoire collective, contentant toutes les mémoires particulières des différents groupes composant la nation. Cette problématique entraîne cependant de nombreux autres questionnements. Ainsi, a-t-il été nécessaire de se demander, tout au long de la réflexion s’il est possible de faire cohabiter, voire réconcilier les mémoires antagonistes d’un même événement dramatique. Par-là même, l’une des clés de la démarche aura été de savoir si un seul récit est capable de rassembler en son sein toutes les mémoires d’un peuple. Au fur et à mesure des investigations, les questionnements ont suivi une progression dramaturgique, faisant apparaître des enjeux toujours plus complexes. En effet, la première approche du sujet s’est en fait montrée très candide. Il s’agissait alors de défendre l’hypothèse selon laquelle il faut se souvenir à tout prix, dans une sorte de devoir de mémoire afin de comprendre les erreurs passées pour ne pas les reproduire à l’avenir. L’esprit des premiers questionnements se posait alors comme un simple appel au souvenir, essayant de préparer l’avenir et souhaitant rendre justice aux victimes des événements dramatiques du passé. Néanmoins, dès le début de cette quête, toute l’hypothèse du devoir de mémoire vacille : elle pourrait se révéler « dangereuse » pour les sociétés. En effet, la littérature, la presse, les professionnels interviewés et les différentes autres sources démontrent les limites de ce tropplein de mémoire pour les sociétés, vivant dans le passé. Dans l’établissement d’une réflexion complète, il est devenu nécessaire d’identifier les mémoires qui font problème en France. Quels passés, la République peine-t-elle à assumer ? Ainsi, s’est-il avéré que les épisodes passés traumatiques de la France sont ceux qui ont nécessité le vote d’une loi entre 1990 et 2005. Les mémoires de la guerre d’Algérie sont identifiées comme celles posant le plus de difficultés à la France puisque plusieurs mémoires antagonistes, voire irréconciliables existent sur un même événement. Il devient alors presque impossible pour la République d’édifier une histoire officielle contentant la mémoire respective des harkis, des pieds-noirs, des appelés français ou des immigrés algériens. La mémoire de l’esclavage est également une mémoire conflictuelle dans la société française du XXIe siècle. Même si l’histoire des traites transatlantiques est assumée, l’établissement d’une 114 mémoire civile et l’intégration des minorités noires, se réclamant d’un héritage lié à l’esclavage, se révèle être un enjeu premier au sein de la gestion du passé de la République. Ainsi, aucun monument national n’existe-t-il vraiment en France. La mémoire du génocide arménien ouvre un autre débat. Certes, elle se place en dehors des polémiques identitaires françaises, puisqu’il s’agit de donner des gages à une communauté établie et intégrée au sein de la République depuis maintenant un siècle. Pourtant le traitement de cette mémoire impacte directement la gestion des relations avec la Turquie et la communauté turque présente en France. Finalement, alors que la mémoire de la Shoah est celle qui a poussé sont institutionnalisation le plus loin, étant totalement établie depuis la loi Gayssot de 1990 et la reconnaissance officielle de Jacques Chirac en 1995, elle est la mémoire qui concentre sur elle tous les enjeux de la « guerre de mémoire ». Ce phénomène de compétition victimaire entre les mémoires est une conséquence de la crise identitaire dont souffre la République depuis quelques décennies. Les groupes minoritaires en perte de repères cherchent à définir leur place au sein de la nation. Ainsi, usent-ils parfois de leur passé particulier et des fautes passées de la France afin de demander une reconnaissance de victime, une intégration au sein du roman national et de la société, et des droits. En fait, il faut bien comprendre que la mémoire est la présence du passé dans le temps présent ; or l’utilisation du passé est un moyen utilisé pour chercher à résoudre les problèmes du présent. La mémoire est un catalyseur pour les groupes mémoriels minoritaires puisqu’elle sert à consolider une identité commune à tous ceux qui partagent le même passé. Cette mémoire permet d’établir une origine commune à ces groupes qui ne se retrouvent pas dans le roman national français. Les groupes minoritaires usent de différentes armes afin de demander une reconnaissance de leur récit particulier à la nation. Le témoin est une figure principale de leur rhétorique car c’est lui qui établit le « récit véritable » et qui peut transmettre son expérience aux générations futures. Les entrepreneurs de la mémoire se servent de ces témoignages afin d’ériger les survivants des drames passés comme des victimes, des martyrs de l’histoire nationale. Cette victimisation de la mémoire est l’arme favorite des défenseurs d’une mémoire particulière car elle permet de demander des réparations aux autorités imposant alors une dette imprescriptible à la collectivité française. Cet attribut conduit les différents tenants de mémoire à se lancer dans une sordide concurrence victimaire afin de toujours obtenir plus que les autres groupes mémoriels. 115 Face à cette cacophonie mémorielle, la théorisation de ce qu’est la mémoire est importante, afin de déceler tous les enjeux de cette problématique d’utilisation du passé dans le présent. Il est nécessaire d’identifier le rôle de l’histoire et celui de la mémoire dans l’édification de l’identité nationale. Mais avant tout, il faut comprendre ce qu’est une nation, d’autant plus au sens où l’entendent les Français. En effet, il existe en France une idée de la « nation une et indivisible » poussée à son paroxysme. Cela signifie que la République française, universaliste, assimilationniste, jacobine et centraliste, ne tolère aucune dissension en son sein, aucune identité mixte. Être français c’est être comme tous les autres de la communauté nationale, c’est détenir la même histoire que les autres, les même références. Ainsi, aucune dérogation au roman national n’est envisageable. Et la solution de la République, face aux demandes d’intégration à la nation de certains groupes minoritaires, est d’assimiler leur histoire à celle officielle, ne pouvant imaginer qu’un récit puisse concurrencer « celui des Français ». Le passé, à travers l’histoire officielle et la mémoire commune, détient un rôle fondamental dans la définition du vivre-ensemble français. Ainsi, afin de comprendre toute la théorie relative à la mémoire, il est indispensable de bien intégrer la situation nationale de la France face à sa vision du passé. Le passé se manifeste dans le présent à travers la mémoire, l’histoire et l’oubli. Afin de constituer une « juste mémoire », il est nécessaire de conjuguer ces trois notions sans abus. Ceci se fait dans l’optique de fonder la société sur un passé nécessaire à connaître, avant de le reconnaître, mais sans la noyer dans une ambiance passéiste. L’apport théorique et philosophique sur ces notions difficiles à maîtriser permet alors de différencier la mémoire de l’histoire, faisant intervenir le professionnel du passé. L’historien permet de faire définitivement passer la mémoire à l’histoire, intégrant la distance et la neutralité. Néanmoins, malgré la différenciation entre la mémoire et l’histoire, des conflits peuvent apparaître entre ces deux agents du passé. Les témoins des temps révolus peuvent être en contradiction avec l’énoncé des historiens, étant sûrs que leur version des faits est la bonne. Cela pose alors l’enjeu de la pédagogie à l’égard de ces groupes particuliers qui sont parfois un obstacle aux progrès de l’historiographie. La réflexion s’est aussi attardée sur les enjeux de transmission de la mémoire et de l’histoire au sein de la société française, expliquant notamment la construction d’un récit national et d’une histoire officielle. La politique interfère dans ce processus avec l’édification d’un discours sur le passé. Ce dernier fait partie d’une des rhétoriques favorites des hommes politiques qui n’hésitent pas à se référer à un passé fondateur, voire à la mythification d’un 116 passé glorieux afin de rassembler toute la population. Il est alors question de contrôler toutes les instrumentalisations du passé dans l’espace public et certains historiens, interpellés par cet enjeu, ont érigé un comité de vigilance des usages publics de l’histoire. Néanmoins, il est important de se demander si le passé appartient à ces professionnels qui sont aussi des citoyens engagés dans le présent et dans l’histoire, choisissant alors de rechercher les « vérités historiques » en établissant une « bonne subjectivité ». Afin de répondre à la problématique, il est important d’avoir à l’esprit le fait que tout positionnement sur ces enjeux est personnel. Il n’y a en effet aucune science exacte quand il est question de la mémoire. L’édification d’une histoire commune et identique à tous, ou rassemblant toute une population à l’échelle de la nation, est impossible. La France est composée de nombreux groupes, très différents les uns des autres car détenant des origines diverses et des expériences bien différentes. Dans le cadre des politiques mémorielles, l’État doit être conscient que les groupes détiennent tous une identité spécifique, fondée en partie sur une mémoire particulière. Ainsi, est-il question pour la nation d’accepter d’intégrer des passages spécifiques à son roman national. La France doit cesser de se tourner sur elle-même dans l’édification de son histoire ethnocentriste et doit prendre en compte sa composition multiculturelle. Son roman national ne peut plus être fondé uniquement sur les moments glorificateurs de la construction de la nation française mais doit prendre en compte tous les événements partagés par la nation française et toutes les populations accueillies sur son territoire. L’histoire ne peut pas être écrite au singulier, car la France est habitée par de nombreuses mémoires plurielles. Les mémoires d’un même événement resteront irréconciliables si la situation présente des populations porteuses des mémoires particulières ne s’arrange pas. L’État doit en fait agir sur le présent afin de guérir un passé trop encombrant pour certaines populations. Avant d’agir sur le passé, les autorités publiques doivent attendre les progrès de l’historiographie qui permettent d’établir les « vérités historiques » sur les faits passés. L’histoire reste la clé pour que l’État puisse reconnaître les « vérités nationales ». Reconnaître la mémoire en donnant des gages aux groupes minoritaires est une politique nécessaire à la République française. Les lois mémorielles, même si elles figent les vérités et empêchent alors l’histoire d’évoluer, ne sont pas vraiment un problème quand il est question d’établir des « vérités » reconnues par tous les historiens. Elles ont parfois été nécessaires afin de lutter contre les négationnismes 117 mais elles induisent des dérives mémorielles par la course à la reconnaissance dans laquelle se sont lancés de nombreux acteurs de la mémoire. L’État doit se poser comme garant de la mémoire et de l’histoire, tout en étant clair sur ses intentions afin de ne pas retomber dans la manipulation du roman national. Le modèle de l’établissement de la mémoire d’Henri Rousso est finalement très intéressant à cet égard puisqu’il montre l’évolution de la mémoire au sein d’une société. Ainsi, parle-t-il du silence induit des drames afin d’essayer de reconstruire la société, puis de l’édification d’un mythe pour rassembler les peuples. Trente ou quarante ans plus tard, lors du changement de génération, les mémoires explosent et alors la figure du témoin devient primordiale. Il s’agit de tout leur demander afin qu’ils ne disparaissent pas sans laisser de trace. Puis vient le temps de l’étude, par les historiens, des passés au-delà des tabous, afin d’établir les « vérités ». La reconnaissance officielle de l’État doit normalement s’inscrire après que la recherche ait établi les faits. Ce modèle se vérifie pour de nombreuses mémoires. Il est alors conseillé aux entrepreneurs de la mémoire d’attendre que le temps fasse son ouvrage pour que la mémoire devienne histoire. Finalement, ce qui peut être conseillé aux sociétés est « d’oublier » un peu le passé afin de vivre dans le présent et pour le présent. Ce travail doit se faire par l’éducation et la transmission au sein des familles mais aussi dans les écoles afin que la société soit actrice dans l’espace public lors des moments de recueillement et de commémoration dans un esprit de respect, certes, mais non de repentance. La réflexion n’a pas permis d’identifier les réactions des Français, par génération, face aux changements intervenus dans la façon de raconter l’histoire. Il est en effet amusant d’étudier l’évolution des manuels scolaires entre deux ou trois générations et de se rendre compte que l’histoire n’est pas du tout la même en fonction des époques. Une étude sociologique aurait pu apporter un éclairage supplémentaire sur les comportements des personnes face aux évolutions de l’histoire. Le point est de savoir si l’évolution de l’historiographie induit un changement conséquent dans la façon que les gens ont de se définir, de voir leur passé et de modifier leur mémoire. Cette étude aurait induit une réflexion plus poussée sur le processus de transmission de la mémoire au sein des familles à côté du processus officiel, à travers l’école et les cérémonies officielles. 118 Finalement, si les questions mémorielles déclenchent autant de polémiques en France, cela est dû à la crise identitaire dont souffrent de nombreuses minorités, face à l’échec de l’intégration universaliste de la République. Il est alors possible de se demander si l’idée de l’édification d’un manuel d’histoire à l’échelle du continent européen est pertinente. Il est en effet possible de constater l’échec de cette manœuvre à l’échelle d’un pays. Essayer d’écrire l’histoire de l’Europe semble alors mission impossible, puisque les difficultés augmenteront avec le nombre, et les populations détiennent des mémoires encore plus différentes les unes des autres, parfois antagonistes, parfois même sans aucun lien. Néanmoins, cela permettrait peut-être enfin de donner des gages d’intégration à certaines populations non reconnues au sein de leur propre État et cela mènerait même peut-être à créer une identité européenne, inexistante, à ce jour. Mnémosyne, Déesse grecque de la mémoire, Fille D’Ouranos et de Gaïa Toile de Dante Gabriel Rossetti (1828-1882) Figure 32 : Image prise sur le site Héraldie :< http://heraldie.blogspot.fr/2014/04/les-neufs-muses.html>. 119 ANNEXES Annexe 1 : Chronologie générale Annexe 2 : Questionnaire type des entretiens Annexe 3 : Résultats de l’enquête du Mémorial de Caen 120 ANNEXE 1 : CHRONOLOGIE 121 1915 : 1964 : Loi créant la mention « morts pour la France ». Loi sur l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité. 1943 : Lois d’amnistie pour les crimes commis pendant les « Événements d’Algérie ». Création du centre de documentation juive contemporaine. 1966 : Lois d’amnistie pour les crimes commis pendant les « Événements d’Algérie ». Création du néologisme « génocide ». 1948 : 1967 : Centenaire de l’abolition de l’esclavage : les dépouilles de Victor Schœlcher et Félix Éboué sont transférées au Panthéon. Guerre des Six jours opposant Israël et les puissances arabes. 1951 : 1968 : Loi d’amnistie votée pour les crimes de collaboration et les crimes de résistance pendant l’occupation allemande de la France de Vichy. Événements de mai 1968 Sortie des premiers films contestant la colonisation. Premiers aveux de commandants français sur l’usage de la torture lors des « Événements d’Algérie ». 1953 : Édification inconnu. du Tombeau du martyr Années 1970 : Loi d’amnistie votée pour les crimes de collaboration et les crimes de résistance pendant l’occupation allemande de la France de Vichy. Éveil des mémoires difficiles dans la société française avec notamment les progrès historiographiques sur la mémoire de la Shoah. 1961 : 1971 : Procès Eichmann à Jérusalem. Grâce présidentielle de Paul Touvier. Première publication de l’ouvrage La destruction des Juifs d’Europe de Raul Hilberg. Sortie du film Le chagrin et la pitié de Marcel Ophüls. 1962 : 1973 : Signature des Accords d’Évian et premières amnisties des crimes perpétrés pendant les « Événements d’Algérie ». Première publication de l’ouvrage La France de Vichy de Robert Paxton. Mise en accusation de Paul Touvier. 122 Guerre du Kippour opposant Israël et les puissances arabes. 1985 : Sortie du film documentaire Shoah Claude Lanzmann. 1974 : de L’ONU reconnaît le génocide arménien. Le Front national, nouvellement créé utilise la rhétorique de la nostalgie coloniale. Loi créant la déportation ». 1977 : mention « morts en 1987 : Diffusion de la série télévisée Holocaust aux États-Unis. Klaus Barbie est condamné à perpétuité pour crime contre l’humanité. 1978 : Le Parlement européen reconnaît génocide arménien de 1915. Premiers scandales liés aux thèses négationnistes de Robert Faurisson. le 1989 : 1979 : Élections de Jean-Marc Ayrault à la mairie de Nantes. Auschwitz est déclaré « camps de concentration » dans le patrimoine de l’UNESCO. 1990 : Années 1980 : Loi Gayssot, tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe. Montée de l’antisémitisme, du négationnisme et de la xénophobie au sein de la société française. 1991 : 1981 : 1992 : Première plainte déposée contre Maurice Papon. La chambre d’accusation prononce un nonlieu à l’encontre de Paul Touvier. Réhabilitation des cadres, officiers et généraux condamnés ou sanctionnés pour avoir participé à la subversion contre la République en 1961 à Alger. Lors du cinquantenaire de la Rafle du Vel’ d’Hiv’, François Mitterrand refuse de déclarer la République responsable des crimes de Vichy. 1983 : Exposition temporaire Les anneaux de la mémoire à Nantes. La guerre civile éclate en Algérie. Maurice Papon est arrêté pour complicité de crime contre l’humanité. 1993 : Manifestation des « Beurs » : la marche de l’égalité. La France d’Arménie. 123 reconnaît la République Création mémorial de l’Holocauste à Washington. 1999 : 1994 : Élection d’Abdelaziz Bouteflika à la présidence de la République d’Algérie. Condamnation de Paul Touvier à la réclusion criminelle à perpétuité pour crime contre l’humanité. Loi reconnaissant l’utilisation du mot « guerre » quand il s’agit des « Événements d’Algérie ». Inauguration du monument à la mémoire des victimes du Vel’ d’Hiv’ à Paris. 2000 : Sortie de la fiction La liste de Schindler de Steven Spielberg. Bouteflika demande à la France de se repentir pour les crimes commis de 1830 à 1962. Bernard Lewis est poursuivi pour contestation de crime contre l’humanité (génocide arménien). Thèse de Raphaëlle Branche sur la torture comme arme de guerre en Algérie. Création de la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Loi relative aux rapatriés, membres des forces supplétives (hommage aux harkis). 2001 : 1995 : Loi Taubira, tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité. Reconnaissance de la responsabilité de la République dans la déportation et l’assassinat des Juifs de France. Cela sonne la fin de la parenthèse vichyste. Loi reconnaissant le génocide arménien. Une plaque commémorative est inaugurée à Paris « à la mémoire des nombreux algériens tués lors de la sanglante répression de la manifestation du 17 octobre 1961 ». Début de l’affaire Veinstein avec la publication de son article dans L’Histoire. 1997 : Création de la Commission Mattéoli. 2002 : Jugement de Maurice Papon. Celui-ci est condamné à dix ans de prison pour complicité de crime contre l’humanité. Le 27 janvier est reconnu par le Conseil de l’Europe et par l’ONU comme la « journée de la mémoire de l’Holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité ». 1998 : Première proposition de loi reconnaissant le génocide arménien à l’Assemblée nationale. Jacques Chirac inaugure le Mémorial national en hommage aux soldats français morts en Algérie, au Maroc et en Tunisie de 1952 à 1962. Discours de Jacques Chirac lors des 150 ans de l’abolition de l’esclavage. 124 L’ambassadeur à Sétif reconnait pour la première fois la réalité de la répression dans la ville en mai 1945. 2003 : Inauguration de la statue Komitas à Paris, en hommage à la culture arménienne. 2006 : Année de l’Algérie. Abrogation de l’article 4 de la loi du 23 février 2005. Le 25 septembre devient la date de la journée nationale d’hommage aux harkis. Jacques Chirac se rend en Arménie pour la première fois lors de la célébration de l’année de l’Arménie. 2004 : Publication de l’ouvrage Les Traites négrières d’Olivier Pétré-Grenouilleau. 2005 : Proposition de loi votée à l’Assemblée nationale pour pénaliser la négation du génocide arménien. Loi Mekachera, portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés. Premières commémorations de l’esclavage et de ses abolitions au sein de la République, le 10 mai. Olivier Pétré-Grenouilleau reçoit le prix du Sénat du livre d’histoire. 2007 : Création de l’association Liberté pour l’histoire. Auschwitz-Birkenau est dénommé « camp allemand nazi de concentration et d’extermination ». Inauguration du Mémorial de la Shoah à Paris. Nicolas Sarkozy prononce deux discours en Algérie dans lesquels il condamne la colonisation mais appelle à un travail de mémoire de la part des Algériens. Inauguration du Mémorial de l’Holocauste à Berlin. 2009 : Inauguration du Mémorial du génocide arménien lyonnais. Projet de la maison de l’histoire de France. Ouverture du musée sur le génocide arménien à Valence. 2012 : Inauguration du Mémorial de l’abolition de l’esclavage à Nantes. 125 ANNEXE 2 : QUESTIONNAIRE TYPE DES ENTRETIENS 126 Questions types posées lors des entretiens1 : 1 – À quoi servent les lois mémorielles ? Est-ce l’imposition d’un roman national ? 2 – Êtes-vous plutôt en faveur de ce processus ? 3 – Quelles sont les conséquences d’une judiciarisation de l’histoire ? Peut-on juger les faits 50 ans après leur commission ? 4 – Quelle est la place de l’historien dans ces procès ? 5 – Quelle est la différence entre l’histoire et la mémoire ? 6 – L’État cherche-t-il à construire un roman national ou à édifier une mémoire collective ? 7 – Quelles sont les difficultés de la profession d’historien aujourd’hui ? Et quel est son rôle au sein de la société ? 8 – Quelles sont les dérives liées à la reconnaissance des mémoires particulières ? 9 – L’histoire participe-t-elle de la construction d’une identité ? 10 – Quel est le rôle des musées dans la transmission de l’histoire et de la mémoire ? (Guillaume Kazerouni) 11 – Pourquoi avoir édifié un Mémorial de l’Holocauste à Washington ? (Henry Rousso) 12 – Quelle est le rôle des acteurs de la mémoire comme des institutions telle la Fondation pour la mémoire de la Shoah ? (Pierre Marquis) 13 – Quelle est la ligne éditoriale de la revue L’Histoire dans le traitement de la mémoire ? (Valérie Hannin) 14 – Comment l’Allemagne gère-t-elle son passé ? (Emmanuel Droit) 1 Il n’y avait pas vraiment de modèle de question puisque chaque personnalité a pu apporter une vision nouvelle du sujet, d’autant que les discussions n’ont jamais suivi un plan établi. 127 ANNEXE 3 : QUESTIONNAIRE ET RÉSULATS DE L’ÉTUDE MENÉE AU MÉMORIAL DE CAEN 128 ENQUÊTE MÉMORIAL POURQUOI EST-IL NÉCESSAIRE DE SE SOUVENIR ? Etudiante à l’Institut d’Etudes Politiques de Rennes, j’effectue mon stage au sein du Mémorial de Caen afin d’étudier les moyens dont nous disposons pour transmettre et utiliser la Mémoire. Pourriez-vous répondre à ces quelques questions afin de m’aider dans la compréhension de la nécessité de se souvenir ? Votre visite 1. Avez-vous l’habitude de visiter des musées traitant de l’histoire ? □ Oui □ Non 2. Visitez-vous le musée : □ Seul □ En famille □ Entre amis 3. Visiter-vous le musée : □ Par curiosité □ Pour des raisons touristiques □ Pour l’intérêt historique 4. La visite vous a-t-elle apporté de nouvelles connaissances ? □ Oui □ Non L’importance de la mémoire 1. Le souvenir est-il important pour les sociétés actuelles ? (Notez son importance, 6 étant le plus important) □1 □2 □3 □4 □5 □6 2. Le fait de se souvenir des évènements dramatiques passés est-il un moyen de prévenir les nouveaux conflits ? □ Oui □ Non Les témoins 1. Le rôle de l’historien est-il important pour raconter le passé à la place des témoins ? (Notez son importance, 6 étant le plus important) □1 □2 □3 □4 □5 □6 2. Selon vous, le discours de l’historien est-il similaire à celui des témoins ? □ Oui □ Non Les cérémonies 129 1. Les commémorations et le recueillement ont-il un rôle important dans la transmission de la mémoire ? (Notez leur importance, 6 étant le plus important) □1 □2 □3 □4 □5 □6 2. Les reconstitutions permettent-elles de se rendre compte des vies passées ? □ Oui □ Non L’utilisation de l’Histoire 1. L’histoire d’un pays peut-elle justifier tous les actes de ses dirigeants ? □ Oui □ Non 2. L’histoire est-elle ce qui unit ou ce qui divise les sociétés ? □ L’histoire unit les sociétés puisque nous avons le même passé, nous avons le même avenir □ L’histoire peut diviser les sociétés comme chacun a une mémoire et une expérience différente des autres personnes D’où venez-vous ? 130 131 132 TABLE DES ILLUSTRATIONS Figure 1 : Affiche du film Le chagrin et la pitié, de Marcel Ophüls, Site Allociné, <http://www.allocine.fr/> 18 Figure 2 : Traitement de la Shoah par Le Figaro. 22 Figure 3 : Légende des deux graphiques. 22 Figure 4 : Traitement de la Shoah par Le Monde. 22 Figure 5 : Affiche du film Shoah, de Claude Lanzmann, Site Allociné, <http://www.allocine.fr/>.23 Figure 6 : "Memorial de la Shoah, Paris", Site Edmond J. Safra, Philanthropic Foundation, Photo Gallery, <http://www.edmondjsafra.org/education/memorial-de-la-shoah> 25 Figure 7 : Légende des deux graphiques. 30 Figure 8 : Etude du traitement du génocide arménien par Le Monde. 30 Figure 9 : Étude du traitement du génocide arménien par Le Figaro. 30 Figure 10 : Étude de la presse : Le Monde et Le Figaro parlent des relations entre la France et la Turquie, s’inquiétant des conséquences de la loi reconnaissant le génocide arménien et de la possible pénalisation de sa négation. 32 Figure 11 : CHATELARD, Ludovic, "Photo du Mémorial du génocide arménien à Lyon", Site Bonjour Lyon, 12/11/2012, <http://bonjour-lyon.fr/2012/11/photo-memorial-genocidearmenien-lyon/>. 34 Figure 12 : Etude du traitement de la colonisation et de l’esclavage par Le Monde. 45 Figure 13 : Légende des deux graphiques. 45 Figure 14 : Etude du traitement de la colonisation et de l’esclavage par Le Figaro. 45 Figure 15 : FERRER, Pierre-Louis, "Mémorial national de la guerre d'Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie", <https://www.flickr.com/photos/bigpilou/7329689220/>. 47 Figure 16 : FRENAC, Luc, « L'affiche de l'exposition "Les anneaux de la mémoire" », 1992, Site In Situ, <http://insitu.revues.org/10137>. 48 Figure 17 : Photo personnelle : intérieur du mémorial de l'abolition de l'esclavage, 14/02/2015. 48 Figure 18 : “Milk cans which contained the second part of the Ringelblum archive, buried in the cellar of a school at 68 Nowolipki street in february 1943 and recovered on 1st december 1950”, Institut historique juif de Varsovie, photo personnelle, 18/05/2014. 52 Figure 19 : Traitement par Le Monde des enjeux mémoriels par type d'article (données en 54 pourcentage) 133 Figure 20 : Traitement par Le Figaro des enjeux mémoriels par type d'article (données en pourcentage). 54 Figure 21 : TEXIER, Jean, « Ici on noie les algériens», illustration de l’article Lemire Vincent, Potin Yann, « Ici on noie les algériens. » Fabriques documentaires, avatars politiques et mémoires partagées d'une icône militante (1961-2001), Genèses 4/2002. 58 Figure 22 : "Entrée du camp Auschwitz 1 - Début de la visite guidée", Photo personnelle, 20/05/2014. 62 Figure 23 : « L’Homme qui chavire », photo de Paris-Musées, 1991, Oeuvre d'Alberto Giacometti, <http://artyparade.com/news/41>. 62 Figure 24 : "Mémorial de l'Holocauste" à Berlin, photo de Flickr, Site Monuments de Berlin, <http://monumentsdeberlin.com/>. 82 Figure 25 : Enquête Mémorial de Caen, "Pourquoi est-il nécessaire de se souvenir?", Questions 7 et 8, Enquête réalisée du 01/06/2014 au 31/07/2014, (Confère Annexe 3). 101 Figure 26 : Enquête Mémorial de Caen, "Pourquoi est-il nécessaire de se souvenir?", question 11, enquête réalisée du 01/06/2014 au 31/07/2014, (confère annexe 3). 105 Figure 27 : Enquête Mémorial de Caen, "Pourquoi est-il nécessaire de se souvenir?", question 9, enquête réalisée du 01/06/2014 au 31/07/2014, (confère annexe 3). 106 Figure 28 : Enquête Mémorial de Caen, "Pourquoi est-il nécessaire de se souvenir?", questions 5 et 6, enquête réalisée du 01/06/2014 au 31/07/2014, (confère annexe 3). 107 Figure 29 : Enquête Mémorial de Caen, "Pourquoi est-il nécessaire de se souvenir?", question 2, enquête réalisée du 01/06/2014 au 31/07/2014, (confère annexe 3). 112 Figure 30 : Étude de la presse Traitement par Le Figaro des enjeux mémoriels par type d'article (données en pourcentage). 114 Figure 31 : Étude de la presse Traitement par Le Monde des enjeux mémoriels par type d'article (données en pourcentage). 114 Figure 32 : Image prise sur le site Héraldie :< http://heraldie.blogspot.fr/2014/04/les-neufsmuses.html>. 120 134 SOURCES Sources iconographiques et audiovisuelles Intervention de LE POURHIET, Anne-Marie à l’Assemblée nationale, « Mission d’information sur les questions mémorielles, Table ronde n°6 : le rôle du Parlement dans les questions mémorielles, Thème général : rôle spécifique des élus de la Nation », 14/10/2008, vidéo visionnée le 10/03/2015, <https://www.youtube.com/watch?v=pRGG2N2P7S4>. « Discours de Jacques Chirac sur la responsabilité de Vichy dans la déportation, 1995 », (Vidéo – journal télévisé), Source France 2, 16/07/1995, Archives INA, <http://fresques.ina.fr/jalons/fiche-media/InaEdu01248/discours-de-jacques-chirac-sur-laresponsabilite-de-vichy-dans-la-deportation-1995.html>, (2min32), visionnée le 16/03/2015. « Inauguration du Mémorial de la Shoah », (Vidéo – journal télévisé), Source France 2, 25/01/2005, Archives INA, <http://www.ina.fr/video/2756303001017/inauguration-du- memorial-de-la-shoah-video.html>, (2min00), visionnée le 07/04/2015. « Claude Lanzmann à propos de son film Shoah », (Vidéo – Émission JA2 dernière), producteur Antenne 2, 21/04/1985, Archives INA, <http://www.ina.fr/video/CAB8501343901/claude-lanzmann-a-propos-de-son-film-shoahvideo.html>, (4min58), visionnée le 07/04/2015. « Mémorial guerre d’Algérie », (Vidéo – journal télévisé 19.20, édition nationale), producteur France 3, 5/12/2002, Archives INA, <http://www.ina.fr/video/2155154001016>, (1min49), visionnée le 07/04/2015. « Hommage officiel de Jacques Chirac aux harkis », (Vidéo – Journal télévisé 19.20, édition nationale), producteur France 3, 25/09/2001, Archives INA, <http://www.ina.fr/video/1822662001027/hommage-officiel-de-jacques-chirac-aux-harkisvideo.html>, (1min35), visionnée le 07/04/2015. « Histoire et politique », (Vidéo – Émission France Europe express), producteur France 3, 24/01/2006, Archives INA, <http://www.ina.fr/video/3015131001/histoire-et-politique- video.html>, (9min50), visionnée le 07/04/2015. 135 « Discrète ouverture de la Cité de l’immigration », (Vidéo – Journal télévisé Soir 3), producteur France 3, 10/10/2015, Archives INA, <http://www.ina.fr/video/3461459001003/discrete-ouverture-de-la-cite-de-l-immigrationvideo.html>, visionnée le 07/04/2015. « Un homme, Robert Faurisson répond aux questions de Paul-Eric Blanrue », Septembre 2011, Vidéo Youtube, <https://www.youtube.com/watch?v=d0HFhKzSltw>, visionnée le 07/04/2015. Sources imprimées Rapports et colloques d’autorités publiques « Colloque "Apprendre l’histoire et la géographie à l’école" », Site du ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, décembre 2002, <http://eduscol.education.fr/cid46012/actes-colloque-apprendre-histoire-geographieecole.html>, consulté le 11/10/2014. ACCOYER Bernard, « Rapport d’information fait en application de l’article 145 du Règlement au nom de la mission d’information sur les questions mémorielles », site de l’Assemblée nationale, 18/11/2008, < http://www.assemblee-nationale.fr/13/rap- info/i1262.asp>, consulté le 10/03/2015 Textes de loi « Loi n°90-615 du 13/07/1990, tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe », Légifrance, <http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000532990&categor ieLien=id>, consultée le 24/10/14. « Loi n° 99-882 du 18 octobre 1999 relative à la substitution, à l'expression " aux opérations effectuées en Afrique du Nord ", de l'expression " à la guerre d'Algérie ou aux combats en Tunisie et au Maroc " (1) », Légifrance, <http://legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000578132>, consultée le 24/10/2014. 136 « Loi n° 2001-70 du 29 janvier 2001 relative à la reconnaissance du génocide arménien de 1915 », Légifrance, <http://legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000403928>, consultée le 24/10/2014. « Loi n° 2001-434 du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité », Légifrance, <http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte .do?cidTexte=JORFTEXT000000405369>, consultée le 24/10/2014. « Loi n°94-488 du 11/06/1994, relative aux rapatriés anciens membres des formations supplétives et assimilés ou victimes de la captivité en Algérie », Légifrance, <http://legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000184000&categorieLie n=cid >, consultée le 24/10/14. « Loi n° 2005-158 du 23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés (1) », Légifrance, <http://legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000444898>, consultée le 24/10/2014. 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Le Sonderlager SS d’Hinert », Comme l’écho d’une intraitable mémoire : dernier cri d’une jeunesse bafouée, Témoignage de Victor WILMOTTE, compagnon de déportation de Guy FAISANT, Hinzert, n°4243, Archives personnelles. Essais ARENDT, Hannah, Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal, Paris, Gallimard, 2002, 519 p. Articles de revues La mémoire et l’histoire ASSOULINE, Pierre, « Tous historiens, vraiment ? », L’Histoire, Octobre 2007, n°324, p. 144. Les lois mémorielles ASSOULINE, Pierre, « Outrancièrement », L’Histoire, Février 2012, n°372, p. 98. BERMOND, Daniel, « Le juge et le parlement », L’Histoire, Novembre 2012, n°381, p. 87. CHANDERNAGOR, Françoise, « Historiens, changez de métier ! », L’Histoire, Février 2007, n°317, p. 54. CHANDERNAGOR, Françoise, « Lois mémorielles, restons vigilants », L’Histoire, Février 2009, n°339, p. 23. ÉDITO, « Liberté pour l’histoire », L’Histoire, Février 2006, n°306, p. 7. 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HANNIN, Valérie, directrice de rédaction de la revue L’Histoire, entretien le 19/03/2015, 35 minutes. KAZEROUNI, Guillaume, responsable des collections anciennes, Peintures et dessins des beaux-arts de Rennes, entretien le 02/02/2015, 75 minutes. MARQUIS, Pierre, responsable de communication à la Fondation de la mémoire pour la Shoah, entretien le 12/03/2015, 62 minutes. ROUSSO, Henry, historien spécialiste de la mémoire de la France sous Vichy, directeur de recherches au CNRS et à l’Institut de l’histoire du temps présent, entretien le 04/03/2015, 40 minutes. Entretiens non obtenus HOURCADE, Renaud, docteur en science politique, thèse sur Les politiques de mémoire de la traite négrière des villes de Nantes, Bordeaux et Liverpool : aucune réponse de sa part. MOURADIAN, Claire, spécialiste de la mémoire du génocide arménien, commissaire de l’exposition temporaire au Mémorial de la Shoah : première réponse positive puis aucune nouvelle. PESCHANSKI, Denis, historien et Président du Conseil scientifique du Mémorial de Caen : première réponse positive puis aucune nouvelle. Musée des beaux-arts de Caen : aucune réponse. Direction de la chaîne TV Histoire : aucune réponse. Mémorial de la Shoah : aucune réponse 140 Fictions et documentaires BOUCHAREB, Rachid, Indigènes, Tessalit Productions, Kiss Films, France 2 Cinéma, 2006 (128 minutes). LANZMANN Claude, Shoah, Historia, Les Films Aleph, Ministère de la Culture, 1985 (566 minutes). SPIELBERG Steven, La liste de Schindler, Universal Pictures, 1993, (195 minutes). RESNAIS, Alain, Nuit et Brouillard, Argos Films, 1955, (30min41). STORA Benjamin, ALFONSI Philippe, FAVRE Bernard, Les années algériennes, Coproducteurs INA/France2, 1991, (190 minutes). Documents électroniques Sites du gouvernement « Cérémonies nationales », Site du ministère de la défense, <http://www.defense.gouv.fr/sitememoire-et-patrimoine/memoire/ceremonies/ceremonies-nationales>, consulté le 06/04/2015. « Fondations et associations de mémoire », Rubrique mémoire et Ministère de la défense, pédagogie, Site du <http://www.defense.gouv.fr/educadef/memoire-et- pedagogie/fondations-et-associations-de-memoire>, consulté le 06/04/2015. « Mémoire des Harkis », Chemins de mémoire. A la découverte des lieux de mémoire, Site du ministère de la défense, Articles historiques http://www.cheminsdememoire.gouv.fr/fr/memoire-des-harkis, consulté le 23/10/14. « Mémorial national de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie », Chemins de mémoire. 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Site de l’Association pour la mémoire algérienne, AMAL, <http://www.amal-50.org/amal/>, consulté le 07/04/2015. Site de la Fédération nationale des Anciens combattants en Algérie, Maroc et Tunisie, la FNACA, <http://www.fnaca.org/>, consulté le 07/04/2015. Site d’AJIR pour les Harkis, Association, Justice, Information, Réparation pour les Harkis, <http://www.harkis.com/>, consulté le 07/04/2015. Site de l’Association pour la défense de la mémoire, la diffusion et la promotion de la chanson, de la littérature et de la culture pied-noir, <http://piednoir.online.fr/>, consulté le 07/04/2015. Tourisme de mémoire Site de l’office de tourisme de Seine-Saint-Denis, onglets « Patrimoine » et « mémoire », <http://www.tourisme93.com/patrimoine-de-memoire.html >, consulté le 23/10/14. Articles de revues en ligne « La loi sur les génocides contestée mais adoptée », L’Histoire, 25/01/2012, <http://www.histoire. presse.fr/actualite/infos/loi-genocides-contestee-adoptee-25-01-2012-42929>, consulté le 02/04/2015. 144 BIBLIOGRAPHIE Instruments de travail BENSSOUSSAN Georges, DREYFUS Jean-Marc, HUSSON Édouard, KOTEK Joël (dir.), Dictionnaire de la Shoah, Paris, Larousse, 2009, 638 p. Ouvrages généraux : l’état de la mémoire en France BLANCHARD, Pascal et VEYRAT-MASSON, Isabelle, Les guerres de mémoires, La France et son histoire, Paris, La Découverte, 2008, 334 p. KESLASSY, Eric, ROSENBAUM, Alexis, Mémoires vives, Pourquoi les communautés instrumentalisent l’Histoire, Paris, Bourin éditeur, 2007, 135 p. NICOLAÏDIS, Dimitri (dir.), Oublier nos crimes, l’amnésie nationale : une spécificité française ?, Paris, Autrement, 1994, 281 p. Ouvrages théoriques ABEL, Olivier, CASTELLI-GATTINARA, Enrico, LORIGA, Sabina et ULLERN-WEITE, Isabelle, (dir.), La juste mémoire, Lectures autour de Paul Ricœur, Genève, Labor et Fides, Le champ Ethique n°46, 2006, 213 p. HALBWACHS, Maurice, La mémoire collective, Paris, Editions Albin Michel, Collection l’Evolution de l’humanité, 1997, 295 p. RAXHON, Philippe, Essai de bilan historiographique de la mémoire, Cahiers du centre de recherches en Histoire du droit et des institutions, Bruxelles, Éditions Facultés Universitaires Saint-Louis, 2009, pp. 11-94. Ouvrages sur des mémoires spécifiques HILBERG, Raul, La politique de la mémoire, Paris, Editions Gallimard, Collection Arcades, 1996, 212 p. HOURCADE, Renaud, Les ports négriers face à leur histoire. Politiques de la mémoire à Nantes, Bordeaux et Liverpool, Paris, Dalloz, 2014, 506 p. 145 ROUSSO, Henry, Le syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, Paris, Édition du Seuil, 1990, 414 p. STORA, Benjamin, La gangrène et l’oubli. 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STELLA, Alessandro, « Esclavage : commémorer ou combattre ? », L’Histoire, Mai 2006, n°309, p. 16. 147 INDEX Bonne mémoire · 97 A De Gaulle, Charles · 13, 16, 20, Bouchareb, Rachid · 55 104 Bouteflika, Abdelaziz · 41, 42 Delanoë, Bertrand · 46, 47 Abus de mémoire · 99, 108 Branche, Raphaëlle · 42, 56 Demandeurs de mémoire · 12 Acteurs de la mémoire · 11, 13, Brandt, Willy · 33 Déportation · 20 109 Ageron, Charles-Robert · 56 Amnistie · 17, 42, 86 Descendants d’esclaves · 7, 45, 48, 59, 60, 72, 110 C Dette imprescriptible · 20, 21, 74, Antisémitisme · 8 Arendt, Hannah · 53 Aron, Raymond · 66 Assimilationnisme · 13, 70, 71 Cérémonies nationales · 13 Chirac, Jacques · 20, 21, 22, 25, Chotard, Yves · 48 Collectif des Antillais, Guyanais et Association Métisse à Nantes · 59 Association Passerelle noire · 59 Association pour la mémoire Commission Mattéoli · 21, 60, 63 Conflit mémoriel · 69, 77 Conseil national pour la mémoire des Enfants juifs déportés · 58 Conseil représentatif des E Entrepreneurs de la mémoire · 12, 52, 56, 57, 59, 76, 78 Épuration · 16 Ère des témoins · 11, 52 "Étatcide" · 66 associations noires · 60 Conseil représentatif des institutions juives de France · 5, Auschwitz · 21, 25, 60, 62 61 Aussaresses, Paul (Général) · 56 Ayrault, Jean-Marc · 33, 48 Droit, Emmanuel · 11, 34, 81 Conseil de l’Europe · 21 l’archivage de la mémoire arménienne · 58 Dieudonné · 78, 79, 155 Concurrence victimaire · 9, 79 algérienne, AMAL · 58, 144 Association pour la rechercher et 107 Réunionnais · 7 mémoire · 59 mer · 59 76, 81, 97, 98, 101, 103, 106, Devoir de vigilance · 21 113, 135 Association des fils et filles de Association Mémoire de l’Outre- Devoir de mémoire · 9, 20, 21, 44, 44, 45, 47, 49, 69, 70, 90, 104, 58 Association Les anneaux de la Devedjian, Patrick · 32, 33 29, 30, 32, 33, 34, 35, 37, 43, Association AJIR pour les harkis · déportés juifs de France · 57 115, 152 Catastrophologie · 76 F Faurisson, Robert · 19, 136, 146 Course des mémoires · 9 Fédération nationale des Anciens Crime contre l’humanité · 6, 8, 9, combattants en Algérie, au 18, 21, 22, 23, 26, 34, 36, 44, B Badinter, Robert · 75 Barbie Klaus · 22 45, 63, 77, 79, 110 "Beurs" · 57 Finkelstein, Norman, G. · 61 Finkielkraut, Alain · 77 D Bédarida, François · 89 Besoin d’histoire · 6, 13 Maroc et en Tunisie · 58 Darquier de Pellepoix Louis · 19 Davis, Leslie, A. · 36 Birenbaum, Halina · 53 148 G Gayssot Jean-Claude · 19 Génocide · 8, 19, 24, 26, 27, 28, Judiciarisation de l’histoire · 11, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 53, 58, 61, 63, 64, 65, 67, 19, 109 15, 20, 23, 64, 91, 92, 98, 103, Juifs d’Europe · 8, 23, 33, 55, 62, 68, 69, 70, 77, 78, 79, 80, 110, 137, 139, 140, 143, 147 Mémoire collective · 12, 13, 14, 104, 108, 114, 145, 152, 155, 65 156 Juifs de France · 9, 18, 20, 21, 25, Ghetto de Varsovie · 25, 52 26, 66, 75 Mémoire commune · 8, 72, 78 Mémoire de l’esclavage · 43, 47, Grâce présidentielle · 22 Justes de France · 26 Guerre d’Algérie · 38, 39, 40, 41, "Juste mémoire" · 9, 12, 94, 95, 48, 49, 59, 142 Mémoire de la guerre d’Algérie · 42, 43, 44, 46, 47, 51, 53, 54, 96, 97, 98, 99, 100, 101, 102, 39, 40, 42, 46, 58, 144, 146, 55, 56, 57, 58, 72, 73, 77, 114, 103, 107, 145 147 135, 139, 141, 144, 147, 153 Guerre franco-française · 16 H Mémoire de la Shoah · 9, 11, 12, 14, 19, 20, 21, 23, 24, 25, 26, K 27, 57, 58, 60, 61, 63, 65, 67, 76, 77, 78, 79, 80, 81, 82, 143, Kazerouni, Guillaume · 12 146 Klarsfeld, Serge et Beate · 57, 61 Mémoire du génocide arménien · Halbwachs, Maurice · 91, 98 Hannin, Valérie · 11 Harbi, Mohammed · 42 Harkis · 43, 46, 47, 53, 57, 58, 59, 30, 37, 58, 68, 140, 147 L 60, 61, 78, 79, 80, 143 Lanzmann, Claude · 24, 51, 61, 66, 72, 73, 74, 135, 141, 144 Héros · 13, 16, 74, 75, 85, 104 Heuss, Theodor · 81 113, 135, 139 90, 93, 95, 108, 110, 111 Holocauste · 21, 62, 65, 66, 76, 81, 82 Hubris · 101, 102, 156 "Le petit miracle de la mémoire" · 97 Mémoire nationale · 16, 49, 50, 59, 78, 88, 89 Mémoire sélective · 17, 86 Mémoires du convoi 6 · 58 Lemkin Raphael · 35 Mémoires vivantes de la Shoah · Lepen, Jean-Marie · 90 Levi, Primo · 53, 62 Lewis Bernard · 36, 147 58, 143 Mémorial de la Shoah · 22 Militants de la mémoire · 7, 13, Lieu de mémoire · 9, 49, 61, 141 Loi d’amnistie · 13, 17 I Mémoire juive de Paris · 58 Lavisse, Ernest · 110 Hilberg, Raul · 23, 55 Histoire officielle · 6, 7, 8, 13, 41, Mémoire juive · 18, 19, 20, 21, 58, Loi Gayssot · 8, 9, 10, 19, 20, 108 14, 93, 101, 107, 113 Mitterrand, François · 20, 21, 104 Mythification · 13 Loi Mekachera · 7, 8, 44, 105, 108 Identité nationale · 3, 8, 9, 14, 50, Loi reconnaissant le génocide 71, 72 arménien · 8, 29, 32, 33 Imprescriptibilité · 9, 77, 109, 110 Loi Taubira · 6, 7, 8 Indigènes de la République (Les) · lois mémorielles · 7, 8, 11, 14, 19, 60 30, 43, 45, 107, 108, 109, 110, N Nation · 8, 9, 13, 14, 15, 16, 17, 20, 26, 31, 33, 39, 43, 57, 77, 84, 85, 86, 87, 89, 90, 91, 92, 104, 138 106, 107, 110, 111 J Négationnisme · 7, 8, 19, 34, 35, M 36, 37, 65, 67, 68, 69, 97, 108, Jospin, Lionel · 27, 29 139 Marquis Pierre · 20 149 Nora, Pierre · 46, 84, 89, 91, 92 Novick, Peter · 82 Régime de Vichy · 16, 18, 26, 106 T Réminiscence · 96 Rémond, René · 89 O Témoignage · 11, 41, 52, 54, 56, Renan, Ernest · 85 ONU · 21 Repentance · 3, 13, 42, 43, 63, 80, 41, 42, 51, 75, 76, 80, 85, 86, 91, 93, 94, 96, 97, 99, 100, 101, 102, 112, 137, 146 Témoins · 13, 14, 16, 19, 40, 52, 81, 90 Ophüls, Marcel · 18, 55 Oubli · 3, 12, 15, 16, 17, 23, 34, 39, 67, 95, 100, 101 53, 56, 65, 92, 101, 102 Résistancialisme · 13, 16 Tourisme de la mémoire · 62 Retour du refoulé · 56 Tourisme noir · 62 Revendications mémorielles · 6 Touvier Paul · 22 Révisionnisme · 19 Transmission · 12, 15, 26, 40, 56, Ricœur, Paul · 12, 91, 94, 95, 96, 58, 86, 92, 94, 95, 100, 103, 97, 98, 99, 100, 101, 102, 103, P 107, 145 110, 111, 112 Travail de mémoire · 9, 14, 18, 32, Ringelblum, Emmanuel · 52 Paix sociale · 13, 39 Roman national · 3, 6, 8, 13, 14, Panthéon · 50 Pervillé, Guy · 56 Romani, Roger · 43 Rousso, Henry · 6, 11, 15, 18, 20, Veil, Simone · 60, 80 Veinstein Gilles · 36 S Vel’ d’Hiv’ · 20, 21 Vérités historiques · 8, 102 Pieds-noirs · 53, 57, 59, 72, 73 Plenel Edwy · 23 Politique de la mémoire · 8, 11, 21, 48, 56, 76, 97, 105, 145 Politiques mémorielles · 14, 45, 59, 75, 90 Procès de Nuremberg · 9, 68 Procès Eichmann · 9, 53, 64 V 82, 89, 109, 113 106 109 75, 91, 103, 107 86, 88, 90, 92, 104, 110, 139 Pétain, Philippe · 16, 21, 87, 105, Pétré-Grenouilleau, Olivier · 6, 7, Trop-plein de mémoire · 9, 12, 23, 16, 49, 57, 70, 71, 72, 74, 75, Papon Maurice · 23 Paxton, Robert · 18, 56 34, 43, 68, 97, 98, 103 Sand, Shlomo · 67 Vichy · 6, 15, 16, 19, 20, 21, 23, Sarkozy, Nicolas · 26, 43, 80, 90, 104, 139 135, 140, 146 Victimisation · 24 Schneersohn, Isaac · 24, 52 Vidal-Naquet, Pierre · 36 Shoah · 6, 19, 20, 23, 24, 25, 26, 27, 35, 51, 52, 53, 54, 56, 57, 58, 61, 62, 63, 64, 65, 66, 67, W 76, 77, 78, 79, 80, 81, 82, 111, 135, 139, 140, 141, 142, 145, R Waldeck-Rousseau, Pierre · 17 146 Solution finale · 26 Récit national · 9, 41, 60, 90 Reconnaissance officielle · 8, 9, 19, 20, 29, 30, 110 Y Spielberg, Steven · 54 Stora, Benjamin · 39, 41, 42 Yichouv · 65 Syndrome de Vichy · 89 Yiddishland · 67 Refoulement · 16 150 TABLE DES MATIÈRES REMERCIEMENTS ............................................................................................................................. 2 RÉSUMÉ - SUMMARY ....................................................................................................................... 3 SOMMAIRE .......................................................................................................................................... 4 INTRODUCTION ................................................................................................................................. 6 PARTIE I – LES LOIS MÉMORIELLES : LE CADRE DES CONFLITS DE MÉMOIRES.... 15 CHAPITRE 1 – LA LOI GAYSSOT : L’ÉTATISATION DE LA MÉMOIRE DE LA SHOAH....................................................15 I. La reconstruction de la France : de l’oubli à la culpabilité ............................................ 16 A. Le mythe du résistancialisme : l’évacuation du traumatisme ........................................................... 16 B. L’oubli institutionnel : les amnisties et le refus de la mémoire ........................................................ 17 C. La double personnalité des Français : « collabos » ou résistants.................................................... 18 II. La reconnaissance officielle des victimes : la désignation des coupables ..................... 19 A. La loi Gayssot : initiatrice des lois mémorielles ............................................................................... 19 B. Les actes politiques : la prise en charge de la « dette imprescriptible » de la France..................... 20 C. La judiciarisation de la mémoire : le jugement de l’histoire ............................................................ 22 III. Les vecteurs de la mémoire de la Shoah : l’édification d’une mémoire collective .......... 23 A. La bataille des mots : Holocauste ou Shoah ..................................................................................... 23 B. La pédagogie muséale : du temple au pèlerinage ............................................................................. 24 C. L’enseignement de la Shoah : de l’école aux cérémonies ................................................................ 26 CHAPITRE 2 – LA LOI RECONNAISSANT LE GÉNOCIDE ARMÉNIEN : DE LA DÉCLARATION UNANIME PARLEMENTAIRE À LA BATAILLE POLITIQUE ET DIPLOMATIQUE .............................................................................................................................................................................. 27 I. Le long cheminement vers la reconnaissance : la prise de responsabilité par le Parlement ................................................................................................................................ 27 A. Une initiative socialiste : du vote unanime à la division des Assemblées......................................... 27 B. Le refus du gouvernement : la faiblesse de l’exécutif face à un sujet polémique ............................. 28 151 C. La prise en charge d’une loi déclarative et le refus de la pénalisation : la reconnaissance officielle à contrecœur .......................................................................................................................................... 29 II. Les débats houleux : la faible légitimité de l’intervention législative française........... 31 A. Une histoire de politique étrangère : les relations franco-turques dans le cadre européen ............ 31 B. Un enjeu électoral : la satisfaction d’une communauté nombreuse ................................................. 32 C. Les leçons d’histoire de la France : de l’illégitimité à la justification de la loi ............................... 33 III. Les politiques de la mémoire : une reconnaissance sans fin ........................................ 34 A. L’installation de lieux d’une mémoire universelle : le refus de l’oubli ............................................ 34 B. De la lutte contre le négationnisme à l’usage du mot génocide : la bataille des historiens ............. 35 C. L’histoire française et la mémoire mondiale : l’Arménie et le reste du monde ................................ 37 CHAPITRE 3 – DE LA LOI SUR L’ESCLAVAGE À LA LOI SUR LA COLONISATION : AGITATEURS OU PACIFICATEURS DE LA MÉMOIRE ? ............................................................................................................................ 38 I. La guerre d’Algérie : une mémoire difficile à assumer ................................................... 39 A. Du silence imposé à l’autocensure : l’amnésie institutionnelle française ........................................ 39 B. Du refus de voir la guerre à l’abondance de la parole dans l’espace public : la prise de conscience par les images........................................................................................................................................ 40 C. L’écriture d’une histoire commune : la France et l’Algérie ensemble ............................................. 41 II. De la lente reconnaissance à l’institutionnalisation des mémoires : l’intervention étatique……………………………………………………………………………………….42 A. Les discours politiques : les concessions face à une histoire dérangeante et une remise en cause du mythe républicain .................................................................................................................................. 42 B. Des lois fortement attendues : du vote à l’unanimité au déchirement de la nation .......................... 43 C. La commémoration et la mémoire douloureuse : la tentative de la célébration nationale .............. 45 III. La conciliation des mémoires : réconcilier la France avec elle-même ........................ 46 A. L’établissement d’une religion civile : les lieux de la mémoire ........................................................ 46 B. La politique de la mémoire nantaise : l’intégration de l’esclavage à l’histoire de la ville .............. 48 C. Le refus de la mémoire particulière : le choix de l’histoire globale................................................. 49 152 PARTIE II – LA CONSTRUCTION D’UNE NOUVELLE IDENTITÉ : LA DEMANDE DE L’INTÉGRATION DANS LE ROMAN NATIONAL ..................................................................... 51 CHAPITRE 1 – « LES MILITANTS DE LA MÉMOIRE » : DU BESOIN DE RECONNAISSANCE DE LA NATION À LA DÉFENSE DES INTÉRETS D’UN GROUPE PARTICULIER........................................................ 51 I. Du silence total à l’ère des témoins : le retour du refoulé ............................................... 52 A. Les étapes de la mémoire : de l’indicible au flot continu de témoignages ....................................... 52 B. Le cinéma et la télévision : le réveil de la conscience de la société ................................................. 54 C. Les progrès de l’historiographie : la mise à bas des tabous culturels ............................................. 55 II. Le réveil des entrepreneurs de la mémoire : revendication juste ou instrumentalisation?............................................................................................................... 56 A. Une génération trahie : les jeunes et le besoin de réponses ............................................................. 56 B. L’organisation civile des demandes mémorielles : le rôle des associations et des fondations pour la mémoire………………………………………………………………………………………………………….57 C. Les revendications « communautaires » : le risque d’une implosion de la société française .......... 59 III. Une mémoire omniprésente : les Juifs, Israël et la France .......................................... 60 A. Le lobby juif : la défense d’un statut inébranlable ........................................................................... 60 B. Auschwitz : du symbole irréductible à la banalisation ..................................................................... 61 C. L’usage absolutisant de cette mémoire : le passé présent ................................................................ 62 CHAPITRE 2 – LA « MÉMOIRE À VIF » : LA QUESTION DES IDENTITÉS......................................................... 64 I. La palme du martyr : l’identité parfaite des Juifs en mal de redéfinition .................... 64 A. Les Juifs : les survivants du génocide ............................................................................................... 64 B. Israël et la justification de son existence : l’identification aux victimes .......................................... 65 C. Les Juifs de France : la définition culturelle, religieuse ou victimaire ? ......................................... 66 II. La communauté arménienne : une diaspora bien intégrée en lutte pour sa reconnaissance ........................................................................................................................ 67 A. Les Arméniens de France : entre un ici et un là-bas ........................................................................ 67 B. La communauté turque : du négationnisme à la lutte contre une mémoire refoulée ........................... 68 C. Le soutien de la société française : une mémoire arménienne bien éloignée ................................... 69 153 III. Le souvenir de la colonisation : un conflit au cœur de la société française ................ 70 A. La France aujourd’hui : du paternalisme néocolonial à l’assimilation universaliste...................... 70 B. L’échec d’une France jacobine : la perte d’identité ......................................................................... 71 C. Pieds-Noirs, Harkis, « Beurs » : une histoire partagée mais des mémoires divergentes ................. 72 CHAPITRE 3 – LA GUERRE DES MÉMOIRES : LA SORDIDE CONCURRENCE VICTIMAIRE............. 74 I. Le statut de victime éternelle : la quête du Graal ............................................................ 74 A. « Être mort pour la France » à « Être mort à cause de la France » : une reconnaissance inédite……………………………………………………………………………………………………………74 B. La lutte contre le mémoricide : le refus d’un second meurtre par l’oubli ........................................ 75 C. La catastrophologie : la mise en place d’un lexique du crime ......................................................... 76 II. La Shoah : mémoire modèle, mémoire rivale ................................................................. 77 A. Une mémoire singulière mais sans cesse imitée : la tragédie étalon................................................ 77 B. L’antisémitisme mémoriel : le cas Dieudonné .................................................................................. 78 C. Une mémoire exclusive et intolérante : le refus de la comparaison ................................................. 79 III. La mondialisation de la mémoire de la Shoah : un génocide sans frontières ............. 80 A. La mauvaise conscience nationale de la France : la repentance après l’oubli ................................ 80 B. L’Allemagne et sa mémoire : le refus de l’amnésie .......................................................................... 81 C. L’américanisation de l’Holocauste : l’identification du mal absolu ................................................ 82 PARTIE III – L’HISTOIRE ET LES MÉMOIRES : UNE RELATION CONFLICTUELLE .. 84 CHAPITRE 1 – LA CONSTRUCTION D’UNE IDENTITÉ : LE CONFLIT DES MÉMOIRES AVEC L’HISTOIRE ............................................................................................................................................................................................ 84 I. Le passé : fondateur de la nation ....................................................................................... 85 A. La cohésion nationale : le besoin d’un mythe fondateur .................................................................. 85 B. Les pratiques de l’oubli : la préparation de l’avenir ........................................................................ 85 C. L’idéalisation du passé : la reconstruction universaliste ................................................................. 86 II. Les distorsions identitaires : l’intégration inachevée dans la société française ........... 87 A. Les victimes du temps présent : l’exacerbation des tensions passées ............................................... 87 154 B. La communautarisation du passé : le repli sur soi ........................................................................... 88 C. Les nouvelles générations : la demande d’une explication des origines………………………...…..89 III. La contestation d’une histoire officielle : une histoire oublieuse ou falsifiée ............. 90 A. La cacophonie mémorielle : la lutte contre l’histoire sélective ........................................................ 90 B. La préservation de la paix nationale : de la mémoire collective à la mémoire sociale .................... 91 C. Les passions du passé : actrices de l’histoire ................................................................................... 92 CHAPITRE 2 – « LA MÉMOIRE, L’HISTOIRE, L’OUBLI » : LE CADRE CONCEPTUEL DE PAUL RICŒUR.................................................................................................................................................................................................... 93 I. La définition de notions complexes : la compréhension des enjeux des temps présents ............... 94 A. La mémoire : la pluralité des sens .................................................................................................... 94 B. L’histoire : le travail froid de la mémoire ........................................................................................ 95 C. L’oubli : une notion effrayante mais positive ................................................................................... 96 II. L’interdépendance de ces notions : rejet et entremêlement .......................................... 97 A. « Le petit miracle de la mémoire » : le souvenir par l’image ........................................................... 97 B. La mémoire collective : l’adhésion de tous à une même histoire ..................................................... 98 C. La condition historique : l’équilibre entre ces trois notions ............................................................ 99 III. Le rôle de l’historien : le souvenir par la connaissance.............................................. 100 A. Le travail d’une subjectivité sur des subjectivités : l’historien face au témoin .............................. 100 B. La lutte contre l’hubris : la démythification et le contrôle des usages du passé ............................ 101 C. L’écriture de l’histoire : la réponse à une demande sociale .......................................................... 102 CHAPITRE 3 – LA POLITIQUE, LA JUSTICE ET L’HISTOIRE : LA TRANSMISSION DU SOUVENIR COMME ULTIME OBJECTIF......................................................................................................................................................103 I. L’interventionnisme étatique : la tentative de la conciliation des mémoires .............. 104 A. Le roman national : la trame des discours officiels........................................................................ 104 B. « Une République une et indivisible » : les hommages et les cérémonies ...................................... 105 C. La mise en place du devoir de mémoire : l’enfermement dans le passé ......................................... 106 155 II. La contestation de l’institutionnalisation de l’histoire : le refus des dérives mémorielles ........................................................................................................................... 107 A. Les lois mémorielles : l’opposition des historiens à une mémoire officielle................................... 108 B. Les procès historiques : le refus du jugement de l’histoire et des historiens .................................. 109 C. La surenchère victimaire : la lutte contre les demandes de réparations sans fin........................... 110 III. Les moyens de la transmission de la mémoire : de l’éducation à l’histoire .............. 110 A. Le programme scolaire et la recherche universitaire : la maîtrise de l’histoire officielle ........................ 111 B. De la sphère familiale à l’espace public : l’enseignement d’une histoire complète ....................... 111 C. La sur-médiatisation du passé : l’impossible mémoire partagée ? ................................................ 112 CONCLUSION .................................................................................................................................. 115 ANNEXES .......................................................................................................................................... 121 TABLE DES ILLUSTRATIONS ..................................................................................................... 134 SOURCES .......................................................................................................................................... 136 BIBLIOGRAPHIE ............................................................................................................................ 146 INDEX ................................................................................................................................................ 149 156