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BRIEFING
25/01/2013
ASIE DU NORD-EST : LE DISCOURS NATIONALISTE À
L’ÉPREUVE DES FAITS
Par André BURSTIN
Chercheur associé à l’ESISC
Après l’accumulation d’incidents navals à la fin de l’année dernière (cf. briefing ESISC
du 28 septembre 2012 : Menaces pour la paix mondiale en mer de Chine), ce début
d’année 2013 a été marqué par de nouveaux pics de tensions entre la Chine et le
Japon. La souveraineté sur les îles Senkaku/Diaoyu, les controverses historiques sur
le passé militariste japonais et les craintes sur la nucléarisation de la péninsule
coréenne constituent en effet autant d’orages susceptibles de troubler le climat
diplomatique asiatique à court-terme.
Des déclarations prononcées ces derniers jours par des dirigeants chinois et japonais
laissent néanmoins penser que les deux pays restent déterminés à maintenir un
niveau de relation acceptable pour faire face à une situation économique
particulièrement difficile. Les prochaines semaines nous diront si ces démarches
d’apaisement porteront leurs effets, ou si les gouvernements chinois et japonais
persisteront dans leurs élans nationalistes pour plaire à des opinions publiques
enflammées par les provocations en mer de Chine orientale.
Nouveau paysage politique en Asie du Nord-est
Jeudi 10 janvier, les forces japonaises d’autodéfense ont envoyé deux chasseurs F-15
suite à l’intrusion d’un avion patrouilleur dans l’espace aérien de l’archipel des
Senkaku/Diaoyu. En réaction, Pékin a confié une « mission de surveillance » à des
avions de combat J-10 pour démontrer sa détermination à défendre ses
revendications territoriales en mer de Chine orientale. Un incident similaire s’était
produit jeudi 13 décembre, jour du 75ème anniversaire du massacre de Nankin.
Rappelons que l’annonce faite en septembre par le gouvernement de Tokyo du rachat
des îlots à ses propriétaires privés avait provoqué de violentes manifestations
antijaponaises en Chine et la fermeture temporaire de plusieurs sites de productions
industriels menacés de déprédations par des activistes nationalistes.
C’est dans ce contexte diplomatique difficile qu’ont été portés au pouvoir les
nouveaux dirigeants des trois plus grandes puissances économiques d’Asie : la Chine,
le Japon et la Corée du Sud. Le 15 novembre, les délégués du XVIIIème congrès
élisaient le futur président Xi Jinping pour succéder à Hu Jintao au poste de
Secrétaire général du Parti communiste. Dimanche 16 décembre et mercredi 19
décembre, les électeurs japonais et sud-coréens portaient au pouvoir les partis
conservateurs de Shinzo Abe et de Park Geun-Hye. L’ampleur de ces changements
politiques simultanés, auquel on peut ajouter l’accession aux commandes du régime
nord-coréen de Kim Jong-eun au tout début de l’année 2012, est inédite dans
l’histoire récente de l’Asie.
Affirmation du discours nationaliste
Dès sa première rencontre avec la presse en tant que leader du parti communiste, Xi
Jinping a affirmé que la « grande renaissance de la nation chinoise » resterait
l’objectif principal de son mandat à la tête de l’Empire du milieu. L’homme, issu de
l’aristocratie communiste, est le leader de la faction des « Princes rouges », n’a jamais
fait mystère de son appartenance à la ligne offensive de la direction communiste,
notamment au sujet de la souveraineté chinoise sur les archipels disputés mer de
Chine méridionale (Spratleys et Paracels) et orientale (Senkaku/Diaoyu). Son
discours fait écho à la position du gouvernement japonais, pour lequel la souveraineté
du japon sur les îlots de la mer de Chine orientale n’est « pas négociable ».
Au Japon, le « faucon » Shinzo Abe, déjà chef du gouvernement de septembre 2006 à
septembre 2007, a offert au Parti libéral démocrate (PLD) une victoire électorale
triomphale sur base d’un programme ouvertement nationaliste. Dès son accession au
pouvoir, le nouveau gouvernement a annoncé la première augmentation des dépenses
militaires depuis 2001. Peu avant les élections, Shinzo Abe a par ailleurs visité le
sanctuaire Yasukuni, où sont honorées les âmes des soldats japonais tués de 1868 à
1951, y compris celles des criminels de guerre de « classe A » pendus après le procès
de Tokyo de 1946. Rappelons que ce sanctuaire, de même que le refus de l’état
japonais de dédommager les femmes réduites en esclavage sexuel pendant la seconde
guerre mondiale, constitue l’une des principales raisons du rejet dont l’archipel
nippon fait toujours l’objet en Chine, en Corée du Sud, en Indonésie ou aux
Philippines.
Discours idéologique confronté aux réalités diplomatiques
Parmi les propositions préélectorales du Parti libéral démocrate figuraient la
rédaction d’une nouvelle constitution et l’abolition de la constitution pacifiste de
1947, la transformation des forces d’autodéfense en armée nationale, et le
renforcement de la coopération sécuritaire avec les Etats-Unis. Shinzo Abe a
néanmoins été confronté à des difficultés d’ordre diplomatique dès les premiers jours
de son entrée en fonction. Il lui a ainsi été impossible de se rendre aux Etats-Unis
pour y effectuer la première visite officielle de son mandat. Des responsables des
deux gouvernements ont expliqué cette entorse à la tradition par des difficultés à
coordonner les agendas. Elle marque toutefois une prise de distances de Barack
Obama, aux yeux duquel les relations avec la Chine constituent une priorité
diplomatique incontournable.
Au cours de l’une de ses premières conférences de presse en tant que Premier
ministre, Shinzo Abe a par ailleurs déclaré que la relation bilatérale nippo-chinoise
restait fondamentale pour le Japon. Selon lui, il est crucial de bien gérer les
problèmes existants entre les deux pays et il a déclaré que le Japon poursuivrait avec
patience le dialogue avec la Chine pour améliorer la relation entre les deux pays.
Jeudi 24 janvier, le chef du parti bouddhiste Nouveau Komeito, Natsuo Yamaguchi, a
remis une lettre de son allié Shinzo Abe à Xi Jinping lors d’une rencontre à Pékin.
Cette démarche a été interprétée comme un geste de bonne volonté à l’intention de la
Chine, qui a annoncé son intention de porter le contentieux territorial qui l’oppose au
Japon devant une commission des Nations Unies.
Un avenir diplomatique incertain
De nouvelles flambées nationalistes ne sont pas à exclure dans les mois à venir. Des
provocations navales se produiront très certainement au large des îles
Senkaku/Diaoyu. Par ailleurs, la radicalisation des opinions publiques au Japon, en
Chine et Corée du Sud éloigne chaque jour un peu plus un apaisement de la
controverse sur la reconnaissance des crimes de l’armée impériale japonaise. Lors de
son premier mandat en 2006, Shinzo Abe ne s’était pas rendu en visite au sanctuaire
Yasukuni en sa qualité de Premier ministre. Poussé par les éléments les plus
nationalistes de sa coalition, il est à craindre qu’il fasse montre de moins de prudence
à l’occasion de son retour au pouvoir.
La tentative de rapprochement esquissée à travers la visite à Pékin de Natsuo
Yamaguchi indique toutefois un timide souhait d’apaisement des relations sinojaponaises. De même, les avertissements adressés cette semaine par Pékin après les
menaces de Pyongyang de procéder à un nouvel essai nucléaire sont un élément
concret de la volonté de la Chine d’apparaître comme une puissance régionale
responsable.
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