Préface
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william-bouguereau14085 -* 16.6.14 - page 11 Préface Voici une biographie établie selon toutes les règles de l’art, d’autant qu’elle traite de la vie et de l’œuvre d’un peintre. Et pas n’importe lequel... Un peintre à la fois mondialement connu de son temps et presque totalement oublié aujourd’hui. Purgatoire habituel des artistes ou mise aux poubelles définitives de la mémoire ? Répondre à cette question est une gageure car en cette matière, essentiellement de goût, rien n’est définitivement acquis, ni dans un sens ni dans l’autre. La publication de ce livre qui, sous certains aspects, se révèle un hymne à la gloire de son protagoniste, et sous d’autres se montre plus réservé à son égard, peut contribuer à l’évolution de son image et, par là-même à celle du souvenir que nous en avons. Ce qui pourrait influencer notre appréciation du personnage ou notre inclination envers ses tableaux. Quant à penser que son œuvre, comme celles de Rembrandt ou du Greco, pourrait effectuer un retour en grâce, notamment en Europe, cela ressemble à un vœu pieux dont certains spécialistes espèrent la réalisation, car on ne peut comparer ces deux peintres novateurs à Bouguereau qui, par sa volonté d’académisme, répète des règles anciennes, ce qu’il fit d’ailleurs avec talent. 11 william-bouguereau14085 -* 16.6.14 - page 12 Le grand intérêt du travail de Didier Jung à retracer la figure de William Bouguereau lui vient de son récit documenté d’une vie-œuvre située en son temps, au sein de son propre environnement. Il en ressort une grande fresque de la peinture Belle Époque, ce terme étant pris au sens large, celui qui englobe des artistes aussi divers que Manet, Monet, Degas, Corot ou Puvis de Chavannes, à côté de l’imposante brigade des académistes, ou tenants de l’art pompier, dominée par Gérôme, Cabanel et Meissonier, l’ennemi intime de Bouguereau. « Il est plus facile d’être pompier qu’incendiaire », aimait dire Gérôme sans se rendre compte que l’ambiguïté du mot « facile » affaiblissait fortement la justification de l’académisme qu’il prétendait tirer de son aphorisme. La difficile facilité d’être parfait sans tomber aux limites de l’insipide dans le signifié représente un des points majeurs de la carrière de Bouguereau. Au-delà des relations souvent conflictuelles de ce dernier avec ses collègues peintres, que ce soit au sein même du mouvement académique, pour des raisons de pouvoir, ou à cause de la révolution du regard instaurée par les impressionnistes et leurs prédécesseurs, notamment Corot, autrement dit audelà des petites querelles et des grandes divergences qui constituent l’essentiel de l’existence de William Bouguereau, Didier Jung entraîne son lecteur dans un passionnant tableau du monde de la peinture à la fin du xixe siècle. Tout y est scrupuleusement décrit, à commencer par le cursus des peintres, leurs ateliers à l’École des BeauxArts, leur séjour à la villa Médicis et leurs participations à l’indispensable rite des Salons. De même, on appréciera fortement le rôle premier des critiques, toujours – heureusement – en décalage par rapport au goût commun qui oriente les artistes vers la tentation du cliché... Qu’on pense aux critiques virulentes de Zola, de Mirbeau ou de Huysmans face aux toiles de Bouguereau... ou à celles du très influent Castagnary, le futur directeur des Beaux-Arts qui fustige une « vague odeur de 12 william-bouguereau14085 -* 16.6.14 - page 13 patchouli et de pommade, c’est doucement écœurant » dans ses tableaux religieux... Ils sont tous des ardents soutiens de Monet et des siens, et en général plutôt favorables aux idées de gauche dans le domaine politique. Face à eux, quelques critiques de la droite conservatrice se manifestent, notamment pour défendre tel ou tel tableau religieux de Bouguereau, « divin, parfait, comme s’il était l’œuvre du pinceau d’un ange » ! Didier Jung n’oublie évidemment pas les galeristes et marchands d’art, dont ceux auxquels Bouguereau confie ses intérêts, en particulier en direction des États-Unis, Durand-Ruel et Goupil, l’un et l’autre ambigus dans leur attachement à son œuvre pour son côté agréable de tiroircaisse, alors qu’ils mettent toutes leurs forces à promouvoir le mouvement impressionniste. * En 1994, les trois académies de Saintes, La Rochelle et Angoulême publient un livre mémorial consacré aux Grands Charentais. Trente et un personnages y figurent, après un choix particulièrement discuté. William Bouguereau fait partie de la liste, au milieu de noms beaucoup plus connus que le sien, comme François Ier et sa sœur Marguerite d’Angoulême, Agrippa d’Aubigné, Alfred de Vigny, Pierre Loti ou le « petit père » Combes... Il fait même partie des plus méconnus du groupe. Mais il existe de nombreuses biographies de personnages aujourd’hui oubliés, dont le rôle fut primordial en leur temps, et qui se révèlent une clef de compréhension de l’histoire d’une période, si ce n’est même un effet miroir de notre propre sensibilité. C’est nettement le cas avec William Bouguereau. Sa vie-œuvre ouvre la réflexion sur ce que fut la Belle Époque, sur sa sociologie du goût et les fluctuations de la mode. C’est probablement le point saillant que réussit Didier Jung avec ce texte. 13 william-bouguereau14085 -* 16.6.14 - page 14 William Bouguereau n’a rien raté, sauf sa postérité. Né à La Rochelle dans un milieu de petite bourgeoisie commerçante, il mène une carrière qui le porte aux plus hautes fonctions, à une notoriété internationale ainsi qu’à une fortune considérable. Et ce dernier point n’est nullement le moindre chez lui, tel qu’il apparaît dans sa biographie. Pendant près d’un demi-siècle, il domine le monde artistique français, plus d’ailleurs comme parrain de ses institutions, notamment les Salons, que comme peintre à l’œuvre indiscutée. Une de ses caractéristiques est d’avoir été constamment décrié par la critique alors qu’il obtenait tout aussi constamment les faveurs des marchés publics et celles d’une clientèle aisée aux noms connus, le plus souvent dans les cercles de l’entreprenariat nés au Second Empire, comme les frères Pereire du Crédit mobilier, les Deseilligny, industriels des Forges du Creusot, les Dolfuss des textiles DMC, les Werlé des champagnes Veuve Clicquot-Ponsardin ou les Boucicaut du Bon Marché... « Ma situation m’oblige à avoir chez moi des tableaux de gens qui vendent cher. C’est pour cela que je dois m’adresser à Bouguereau, à moins que je découvre un peintre encore plus haut coté. » Cette déclaration, mipartie ostentatoire côté statut social et méprisante pour les artistes, résume au mieux ce pan de l’œuvre de Bouguereau. De même, l’incontestable percée de ses toiles aux États-Unis rehausse sa cote et lui vaut de copieux profits. Avec sa mort, se retournent rapidement les réseaux d’influence, s’effondre la cote et sa gloire se ternit. En tant que créateur au dessin impeccable compensant des couleurs parfois froides, William Bouguereau avait construit son œuvre et sa réputation sur quatre piliers : les portraits mondains qui alimentaient un bouche à oreilles valorisant ; les grandes compositions religieuses, historiques et mythologiques dont se régalaient les commanditaires publics pour le décor de leurs monuments ; les nus fantasmés de bienséance, ni trop érotiques ni trop hiératiques, qui coïncidaient aux désirs rentrés de son 14 william-bouguereau14085 -* 16.6.14 - page 15 époque, tant en écho de l’irrésistible attrait du balnéaire – qu’on songe à sa célèbre Vague – que pour le décor de la chambre à coucher parentale, à côté du crucifix, et qui surtout « offend nobody (...) as safely remote erotic fantasies », dit sa première biographe américaine, Fronia E. Wissman ; enfin les tableaux de genre qui donnaient bonne conscience à la clientèle des États-Unis parce que pauvreté et indigence s’y voyaient idéalisées en jeunes mendiantes aux allures de princesses, ce que la même biographe appelle « the picturesque poor », en fait des gens de la « upper class, (...) with beautiful faces, fine heads of hair, rich eyes and ivory skins » en rattachant cette inspiration à Marie-Antoinette, la reine, bergère de comédie du Hameau de Trianon ! En 1905, William Bouguereau meurt dans son bel hôtel particulier de La Rochelle. Moins de dix ans plus tard, la guerre bouleverse tout. Société, mentalités, goût et expression artistique... L’académisme dans lequel brillait le peintre rochelais se voit brutalement renié et abandonné par une nouvelle génération d’artistes. Ce mouvement, pourtant, était largement entamé. Pendant le dernier tiers de l’existence de Bouguereau, les impressionnistes représentaient un évident modernisme, si bien que le parrain qu’il était leur fermait les portes officielles, notamment vers le salon, au point qu’on peut se demander s’il n’en avait pas peur, comme emblèmes d’un nouveau regard que manifestement il ne comprenait pas. Ces « modernes » euxmêmes commençaient à se voir vieillis par les nouvelles sensibilités artistiques, les premiers essais du futurisme et du cubisme, ou encore l’expressionisme du nord de l’Europe et plus tard le mouvement dada et le surréalisme. Mais, grâce à leurs successeurs Fauves et Nabis, ils demeuraient et demeurent toujours dans l’inconscient esthétique comme le joli symbole de la Belle Époque, celui de la fête et des déjeuners sur l’herbe où s’exprimaient les classes montantes de la société, alors que le régiment entier des pompiers de l’art officiel se mettait à décliner, ignorant les joies de la vie réelle pour privilégier 15 william-bouguereau14085 -* 16.6.14 - page 16 ce que Fronia E. Wissman considère comme « the realm of eternal beauty », mais un royaume entaché de surfaces sophistiquées et artificielles (marred by slick and artificial surfaces). Une sorte d’idéal puritain, vaguement mielleux si on s’attache au second sens de « slick », dont on comprend mieux l’attrait auprès de la bourgeoisie protestante américaine. Ainsi que son maintien relatif jusqu’à aujourd’hui. Ce naufrage mémoriel de Bouguereau – et de ses collègues pompiers – possède ses premiers signes au début des années 1890. Lui-même commence à être traité de « dictateur » à mesure que ses prises de position sont de plus en plus conservatrices, contre Manet et ses amis au salon, contre la tour Eiffel, contre les prix décernés aux impressionnistes par le jury de l’Exposition universelle de 1889, contre l’admission des femmes à la villa Médicis, contre tout ce qui évolue, pourrait-on dire... Le premier grand coup porté à son image et à son pouvoir est la scission au sein de la Société des artistes français entre partisans de Bouguereau et amis de Meissonier, ces derniers créant la Société nationale des Beaux-Arts, ainsi qu’un autre salon. Second grand coup de semonce en 1895, à propos du legs du peintre Caillebotte et de l’exposition qui suit au musée du Luxembourg : y dominent les tableaux impressionnistes et Cézanne résume l’affaire par un célèbre « J’emmerde Bouguereau » ! Même si, au cours de ses dernières années, le marché de ses toiles aux États-Unis continue de se bien porter, ce n’est qu’en apparence : les impressionnistes américains, souvent formés à Giverny, chez Monet, conquièrent à grande vitesse le goût du public, beaucoup plus facilement que ne l’avaient fait leurs homologues français ou leurs équivalents italiens, les macchiaioli. Ce long craquèlement de l’image de Bouguereau explique en grande partie pourquoi son souvenir s’est si brutalement évanoui après sa mort. Surtout en France et en Europe... La guerre ne fit qu’agrandir la fissure et quasi rien depuis n’a réellement bougé, malgré deux beaux livres 16 william-bouguereau14085 -* 16.6.14 - page 17 parus aux États-Unis – en 1996 et en 2010 – et une exposition à Paris en 1984 qui se révéla un échec. La postérité de William Bouguereau ressemble à un « temps retrouvé » toujours espéré et pour l’instant toujours manquant au registre de la mémoire. Le renom de Bouguereau lui venait de l’idéalisation incomparablement lisse qu’il donnait à ses toiles, la « bouguereauté » en disait Degas, en ce sens il fut le peintre roi d’une époque qui avait foi dans la perfection. Mais avec le temps, le roi est nu. Comme une sorte de lecture de la Belle Époque à laquelle plus personne ne croit parce qu’elle manque de ce qui lui donne du charme et de la vie, ses fêtes et ses pavés inégaux... Si on continue d’aimer Manet, Renoir ou Degas, sans parler de ceux qui les suivent et les dépassent, comme Cézanne ou Van Gogh, et à travers eux d’une Belle Époque souverainement imparfaite et festive, donc forcément « belle », c’est justement parce qu’ils savaient d’instinct, et sans attendre Proust, que le pavé inégal figure la source de toute création et la fête son expression la plus vive. F. Julien-Labruyère 17
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