Avant-propos
Transcription
Avant-propos
william-bouguereau14085 -* 16.6.14 - page 19 Avant-propos Bouguereau, voilà un nom qui n’évoque rien pour la plupart de nos contemporains, y compris ceux qui s’intéressent de près à l’art. Et pourtant, derrière ce patronyme, se cache l’un des plus grands peintres français de la deuxième moitié du xixe siècle, un des plus productifs aussi, véritable stakhanoviste de la peinture. Sur les mille deux cents toiles qu’il a exécutées, huit cent vingt-huit sont aujourd’hui répertoriées. Elles couvrent un large éventail de genres : histoire antique, mythologie, religion, allégories, nus, portraits, et dominant tous les autres, ces scènes agrestes, peuplées d’enfants, de paysans et de bergères aux pieds nus, qui firent le succès et la fortune du peintre aux États-Unis. Tout au long de sa vie, William Bouguereau a collectionné les honneurs : premier grand prix de Rome, membre de l’Institut, professeur à l’École des Beaux-Arts, président de la Société des Artistes français, grand officier de la Légion d’honneur, membre de plusieurs académies européennes et grand manitou du Salon des artistes pendant des dizaines d’années. Bouguereau, c’est le moins que l’on puisse en dire, ne laissa pas indifférents ses contemporains. Alors qu’il était 19 william-bouguereau14085 -* 16.6.14 - page 20 porté aux nues par la petite bourgeoisie conservatrice, tout ce que l’intelligentsia comptait alors de novateurs et de progressistes le vouait aux gémonies. Beaucoup de ses pairs nourrissaient à son égard une haine féroce, jaloux d’un succès dont ils étaient souvent privés. Aucun grand peintre ne suscita dans l’histoire des réactions aussi contradictoires. Adulé du public, et pas seulement en Amérique, William Bouguereau fut durant toute sa carrière, la cible privilégiée des critiques d’art qui lui reprochaient pêle-mêle, sa technique trop parfaite, l’aspect lisse de ses toiles, le classicisme de ses sujets et son indifférence aux réalités sociales et culturelles de son temps. Pour ses détracteurs, Bouguereau était et reste un peintre fade et laborieux. Après sa mort, en 1905, il tombe dans un total oubli. Sa cote chute brutalement. Commence alors, pour son œuvre, une longue traversée du désert. Ses toiles sont reléguées dans les réserves des musées, les collectionneurs privés les revendent à vil prix. Des générations d’étudiants des Beaux-Arts ignorent jusqu’à son existence. Son nom disparaît des encyclopédies. Il faut attendre les années 1970 pour que de riches collectionneurs américains se lancent dans une vaste entreprise de réhabilitation de l’artiste. Outre-Atlantique, la démarche est couronnée de succès. La cote de Bouguereau connaît une ascension vertigineuse. Mais en France, l’essai n’est pas transformé. L’exposition du Petit Palais, consacrée au peintre en 1984, n’a pas le retentissement attendu. En 1986, lors de la création du musée d’Orsay, Bouguereau n’est représenté que par trois toiles dans la salle réservée à l’art pompier, et beaucoup trouvent que c’est encore lui faire trop d’honneur1 ! 1. Elles sont aujourd’hui neuf à orner les cimaises du musée parisien, conséquence, notamment, d’une dation des héritiers de l’artiste, en 2010. 20 william-bouguereau14085 -* 16.6.14 - page 21 Aux États-Unis, un Bouguereau se vend aujourd’hui plusieurs millions de dollars. Mais le public français qui, cent cinquante ans plus tôt, avait porté le maître au pinacle, n’est pas acheteur. La postérité de ce grand artiste illustre, s’il en était besoin, les fluctuations du goût du public. Bouguereau eut la malchance de vivre à l’époque où naissait l’impressionnisme. Après la Grande Guerre, les valeurs officielles, incarnées en peinture par l’académisme, sont vilipendées. L’art triomphant se doit d’exprimer des idées progressistes, rejetant celles issues du pouvoir et de la bourgeoisie. Les « nobles » impressionnistes l’emportent alors sur les « vilains » officiels. Écrire une biographie de William Bouguereau n’est pas chose aisée, car si sa carrière se déroula sous les projecteurs, l’artiste a toujours fait assaut de la plus grande discrétion sur les aspects privés de sa vie. Les documents manquent pour relater avec la précision nécessaire, certaines périodes de cette longue existence. On ne sait, par exemple, quasiment rien de la petite enfance du peintre. Quant à sa vie amoureuse, fut-elle aussi peu aventureuse que ce que nous en savons ? Le peintre François Flameng2, qui lui succéda à l’Académie, était-il bien informé quand il déclarait : « Sa vie semble un chemin tout droit, aucun accident, aucune pierre ne s’y trouve » ? 2. François Flameng (1856-1923) : peintre, graveur, illustrateur, élève de Cabanel, professeur à l’École des Beaux-Arts. Spécialiste des scènes historiques. 21
Documents pareils
Préface
les artistes, résume au mieux ce pan de l’œuvre de Bouguereau. De même, l’incontestable percée de ses toiles
aux États-Unis rehausse sa cote et lui vaut de copieux
profits. Avec sa mort, se retourn...