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édition spéciale + supplément tous les résultats PAR RÉGION, PAR VILLE, PAR DÉPARTEMENT Partenariat Mardi 8 mai 2012 - 68e année - N˚20931 - 1,50 ¤ - France métropolitaine - www.lemonde.fr --- Fondateur : Hubert Beuve-Méry - Directeur : Erik Izraelewicz New Deal «Merci, peuple de France» M Il régnait, dimanche soir, place de la Bastille, à Paris, comme un air de 10 mai 1981. François Hollande, le nouvel élu, ne devait d’ailleurs pas manquer, depuis la scène parisienne, le parallèle, lui qui a souvent reconnu, tout au long de sa campagne, tout ce qu’il devait à François Mitterrand. Pour l’emporter, il s’est inspiré, dans la tactique comme dans l’expression, de son maître, son mimétisme le conduisant même à retrouver, au second tour et à quelques dixièmes de points près, le score de celui qu’il admirait – 51,7 % là où son prédécesseur avait fait 51,8 % ! Editorial Erik Izraelewicz François Hollande et sa compagne, Valérie Trierweiler, à Tulle, dimanche 6 mai. JEAN-CLAUDE COUTASSE/FRENCH-POLITICS t François Hollande élu avec 51,68 % des voix. Une journée particulière. Récits En Grèce, un chaos sorti des urnes A ucune majorité ne semble pouvoir se dégager des élections législatives grecques du 6 mai: la déroute des partis historiques – de droite (19 % des voix) et socialiste (13 %) – va de pair avec une montée de la gauche radicale (Syriza) et la percée des néonazis du parti Aube dorée. p P. 16 >> Découvrez la nouvelle smart fortwo en dernière page du 2ème cahier élections. t Une présidence sans grandes illusions, face au défi de la crise. Analyses t Portrait intime d’un coureur de fond, solitaire et obstiné. Enquêtes Le regard de Plantu t Sarkozy à son équipe : «J’arrête la politique ! » 14 pages spéciales a Lire la suite page 2 TISSOT, LEADER DE LA TECHNOLOGIE TACTILE HORLOGÈRE DEPUIS 1999 TECHNOLOGIE TACTILE IN TOUCH WITH YOUR TIME ** 835€ Prix public conseillé **En phase avec son temps UK price £ 1,50 POUR « LE MONDE » Comme François Mitterrand il y a trente et un ans, François Hollande a su, dans une campagne pensée et posée, tirer parti de la très forte demande d’alternance émanant de la société – une demande qui s’est exprimée le même jour dans d’autres pays européens, la Grèce et l’Allemagne notamment. François Hollande a su profiter de l’« antisarkozysme » que le président sortant avait généré au cours de son mandat puis dans sa campagne, par sa personnalité tout autant sinon plus que par sa politique. Il a remporté, dimanche 6 mai, une victoire nette mais très serrée, qui n’assure pas aux socialistes une majorité automatique au Parlement. Changer, c’est maintenant le défi principal qui attend le nouveau chef de l’Etat. François Hollande et ses principaux soutiens ont, dès hier, décliné les termes de ce changement annoncé et attendu. Mais ils l’ont fait, tous, avec une grande prudence et une extrême gravité. A juste titre. C’est que, plus encore qu’en 1981, la France est plongée en 2012 dans une profonde crise économique et sociale, qu’elle est aussi bien plus dépendante, par de multiples liens, du reste du monde, de l’Europe tout particulièrement. S’il doit, dès ce matin, s’engager dans la bataille des législatives, pour que les Français lui donnent la majorité dont il a besoin, François Hollande doit aussi très vite convaincre les Européens de la pertinence de son combat en faveur de la croissance. 4808m baromètre altimètre boussole Liste des points de vente disponible sur www.t-touch.com Boutique Tissot – 76, Avenue des Champs-Elysées – 75 008 Paris *Une autre idée de la vie. Algérie 150 DA, Allemagne 2,20 ¤, Antilles-Guyane 2,00 ¤, Autriche 2,40 ¤, Belgique 1,50 ¤, Cameroun 1 600 F CFA, Canada 4,25 $, Côte d’Ivoire 1 600 F CFA, Croatie 18,50 Kn, Danemark 28 KRD, Espagne 2,00 ¤, Finlande 2,80 ¤, Gabon 1 600 F CFA, Grande-Bretagne 1,50 £, Grèce 2,20 ¤, Hongrie 750 HUF, Irlande 2,00 ¤, Italie 2,20 ¤, Luxembourg 1,50 ¤, Malte 2,50 ¤, Maroc 12 DH, Norvège 28 KRN, Pays-Bas 2,20 ¤, Portugal cont. 2,00 ¤, Réunion 2,00 ¤, Sénégal 1 600 F CFA, Slovénie 2,20 ¤, Suède 35 KRS, Suisse 3,20 CHF, TOM Avion 380 XPF, Tunisie 2,00 DT, Turquie 6,50 TL, USA 3,95 $, Afrique CFA autres 1 600 F CFA, présidentielle 2012 2 Le second tour François Hollande face à une New Deal a Suite de la première page Le premier président de gauche depuis Mitterrand, élu à une courte majorité, Ce n’est qu’avec l’ensemble des pays européens que la France pourra retrouver des marges de manœuvre. De ce point de vue, l’élection française a déjà fait bouger les lignes. Mais il ne faut pas s’y tromper. Les multiples appels, désormais, en faveur de la croissance en Europe – jusqu’à Angela Merkel et son « pacte de croissance» – ne parlent pas toujours de la même chose. Quand François Hollande rêve d’un « New Deal» européen, sur le modèle du grand programme d’infrastructures lancé dans les années 1930 aux EtatsUnis par Franklin Roosevelt, les dirigeants conservateurs européens pensent davantage à des politiques de rigueur et de libéralisation économique, celle du marché du travail notamment. Un compromis entre ces approches est à la fois possible et nécessaire. I mpossible de ne pas faire le parallèle. Lorsque le visage de François Hollande s’est inscrit, à 20 heures, sur les écrans de télévision, dimanche 6 mai, c’est bien sûr àceluideFrançoisMitterrand,apparu trente et un ans plus tôt, le soir du 10mai 1981, que l’on songeait. Sans cesse, dans la campagne présidentielle, le député de la Corrèzes’estréféréà sonillustreprédécesseur pour légitimer sa démarche, asseoir sa crédibilité, convaincre les socialistes qu’ils n’étaient pas voués à remporterun à un tous lesscrutins locaux,voire les législatives comme en 1997, mais à perdre systématiquement l’élection reine qu’est la présidentielle. FrançoisHollandeaimitélesgestesetreprisleverbedeFrançoisMitterrandpour faireoublier la défaite de Lionel Jospin, en 1995, face à Jacques Chirac, puis son élimination, devancé par Jean-Marie Le Pen au premiertourde2002,etencorel’insuccès de Ségolène Royal, en 2007, face à Nicolas Sarkozy. Il a si bien réussi à « faire» François Mitterrand qu’il a reproduit, àquelques dixièmes de point près, le score du premier socialiste à avoir réussi à se faire élire président de la République sous la Ve République. Il est devenu le seconden obtenant51,68 %dessuffrages exprimés, alors que François Mitterrand en avait totalisé 51,76%,dansuncontextedeparticipation sensiblement plus élevé : près de 86 % des électeurs inscrits s’étaient déplacés, le 10 mai 1981, pour départager François Mitterrandet ValéryGiscardd’Estaing, tandis qu’ils n’ont été que 81,03 % à le faire, dimanche, pour choisir entre M. Hollande et M. Sarkozy. Si la participation a été un peu plus forte qu’au premier tour, elle n’a pas connu le sursaut de près de 5 points qui avait été enregistré en 1981. Autre fait significatif, les votes blancs ou nuls ont été multipliés par trois d’un tour à l’autre et atteint, avec 5,85% des votants, un niveau supérieur au record du second tour de 2002. Pour une part aumoins,lesélecteursquiontchoisi ainsi de ne pas choisir ont répondu à l’appel de Marine Le Pen, qui avait indiqué, le 1er mai, qu’elle agirait ainsi «à titre personnel», après avoir dit tout le mal qu’elle pensait de M. Sarkozy. Le jeu de mime de M. Hollande aurait été infiniment moins efficace s’il ne s’était pas appuyé sur de réelles similitudes de situation. En 2012 comme en 1981, la crise ou, plutôt,les crisesontdominéle paysage politique, laissant peu de chances aux sortants. Elles ne sont pas de même nature, mais, dans les deux cas, c’est leur répétition qui se révèle mortelle. Sous son septennat, Valéry Giscard d’Estaing avait essuyé deux chocs pétroliers. Au moment où il espérait s’être tiré du premier, à coups Editorial Erik Izraelewicz François Hollande, par sa culture sociale-démocrate et ses convictions européennes, est sans doute le mieux à même de travailler à un tel compromis. Il lui faut néanmoins tirer les leçons des années 1980 et s’émanciper là de François Mitterrand. En engageant, en 1981, une politique de relance massive par la dépense publique, le premier président socialiste de la Ve République avait précipité la France dans une grave crise financière et conduit à la douloureuse rigueur de 1983. Pour négocier avec le reste de l’Europe, la France doit faire rapidement preuve de sa volonté et de sa capacité à réduire sa dette et ses déficits. Même s’il obtient finalement une réorientation de l’Europe, François Hollande ne pourra renverser la vapeur du jour au lendemain. D’où l’importance de l’autre grand changement, sur la manière de gouverner. Celui-là peut être mis en œuvre rapidement et faire sentir ses effets presque immédiatement. Dimanche soir, dans ses propos comme dans son comportement, François Hollande a amorcé ce changement. Point de Fouquet’s pour fêter sa victoire, mais la place de la Cathédrale, à Tulle, en Corrèze, puis celle de la Bastille, à Paris. Il a évoqué, à nouveau, « l’exemplarité» dont il se veut le porteur – pour lui et pour les siens. Point de népotisme, de favoritisme, de passe-droit. Animé par la volonté – et la nécessité – de rassembler et de redresser le pays, il a appelé ses partisans au respect des autres. La dynamique économique et sociale a son propre rythme. D’où l’importance de la forme, au-delà du style. En l’espèce, une nouvelle manière d’être au pouvoir, moins flamboyante, plus proche et plus à l’écoute des Français, moins « clivante» et guidée par un souci d’équité. La façon de gouverner peut changer très vite. C’est l’une des facettes du New Deal, et pas la moindre. p Société éditrice du « Monde » SA Président du directoire, directeur de la publication Louis Dreyfus Directeur du « Monde », membre du directoire, directeur des rédactions Erik Izraelewicz Secrétaire générale du groupe Catherine Sueur Directeurs adjoints des rédactions Serge Michel, Didier Pourquery Directeurs éditoriaux Gérard Courtois, Alain Frachon, Sylvie Kauffmann Rédacteurs en chef Eric Béziat, Sandrine Blanchard, Luc Bronner, Alexis Delcambre, Jean-Baptiste Jacquin, Jérôme Fenoglio, Marie-Pierre Lannelongue (« M Le magazine du Monde ») Chef d’édition Françoise Tovo Directeur artistique Aris Papathéodorou Médiateur Pascal Galinier Secrétaire générale de la rédaction Christine Laget Directeur du développement éditorial Franck Nouchi Conseil de surveillance Pierre Bergé, président. Gilles van Kote, vice-président 0123 est édité par la Société éditrice du «Monde » SA Durée de la société : 99 ans à compter du 15 décembre 2000. Capital social : 94.610.348,70¤. Actionnaire principal : Le Monde Libre (SCS). Rédaction 80, boulevard Auguste-Blanqui, 75707Paris Cedex 13 Tél. : 01-57-28-20-00 Abonnements par téléphone : de France 32-89 (0,34 ¤ TTC/min); de l’étranger : (33) 1-76-26-32-89 ou par Internet : www.lemonde.fr/abojournal La reproduction de tout article est interdite sans l’accord de l’administration. Commission paritaire des publications et agences de presse n° 0712 C 81975 ISSN 0395-2037 Président : Louis Dreyfus Directrice générale : Corinne Mrejen PRINTED IN FRANCE 0123 Mardi 8 mai 2012 80, bd Auguste-Blanqui, 75707 PARIS CEDEX 13 Tél : 01-57-28-39-00 Fax : 01-57-28-39-26 Imprimerie du Monde 12, rue Maurice-Gunsbourg, 94852 Ivry cedex de plans de stabilisation forcément impopulaires, le second l’avait rattrapé. En 1981, au moment de rendre compte aux Français, il s’était retrouvé comme pris au piège. M. Sarkozy a vécu exactement le même cycle : il a plutôt bien résisté à la crise des subprimes de 2008, démontrant d’indéniables capacités de réaction et d’action, maisil a été pris ensuitepar la crise desdettes souveraines,qui a plombétoute la fin de sonquinquennat. De quelle cohérence pouvait bien se revendiquer le « président du pouvoir d’achat » alors que le chômage et les impôts ne cessaient d’augmenter ? Nicolas Sarkozy a subi le même sort que les dirigeants du Portugal, de l’Espagne ou de l’Irlande, tous victimes du slogan : « Sortez les sortants ! » En ébranlant les fondements du sarkozysme, c’est-à-dire de cette droite qui pensait enfin, en 2007, avoir « remporté la bataille idéologique », la crise a créé les conditions de l’alternance. En ébranlant les fondements du sarkozysme, la crise a créé les conditions de l’alternance C’estlaraisonpourlaquelle,lorsqu’il était encore entre deux eaux, déjà plus premier secrétaire du PS, mais pas encore candidat à l’élection présidentielle, M. Hollande observait l’évolution de cette crise avec la plus grande attention. Fin 2009, dans Droit d’inventaires, son livre d’entretiens avec le journaliste Pierre Favier (Seuil), il notait : « La crise, au moins dans un premier temps, renforce les exécutifs qui l’affrontent. C’est sa durée qui les affaiblit, voire les étrangle.» M. Sarkozy partage un autre trait commun avec Valéry Giscard d’Estaing. Il a commencé son mandat en suscitant beaucoup d’espoir et l’a terminé en provoquant un rejet au moins aussi fort. Toutes les promesses de changement et d’ouverture se sont muées, sous l’effet des épreuves, en une accumulationdeconflits et destigmatisations qui ont fait naître, en retour, un besoin d’apaisement. Et, là encore, la logique de l’alternanceétait à l’œuvre.FrançoisHollande l’a activée en pariant sur un rejet de Nicolas Sarkozy au moins aussi fort que celui dont avait été victime son lointain prédécesseur. Mais Nicolas Sarkozy n’est pas Valéry Giscard d’Estaing. Il a eu beau entrer tardivement en campagne, comme l’avait fait le président de la « démocratie moderne » en 1981, il s’est battu jusqu’au bout et comme un beau diable, créant l’illusion que la victoire était enco- Comment les départements ont voté Pas-deCalais DÉPARTEMENTS REMPORTÉS par François Hollande par Nicolas Sarkozy (en % des suffrages exprimés) Finistère SeineMaritime Manche Calvados Eure Maineet-Loire LoireAtlantique Vendée DeuxSèvres Seine-Saint-Denis Paris Hautsde-Seine Val-de-Marne Landes Gers Saône-etLoire Puy-de- Loire Dôme Corrèze Lot-etGaronne Lot Aveyron HteGaronne Ariège Tarn Bas-Rhin Rhône Jura HauteSavoie Ain Isère Cantal Tarn-etGaronne Meurtheet-Moselle Haute- Vosges Marne Haut-Rhin HauteSaône Côted'Or Doubs Territoire de Belfort Creuse Dordogne Guyane Nièvre Cher Allier HauteVienne HtesPyrénées Guadeloupe Yonne Indre Vienne CharenteMaritime Charente PyrénéesAtlantiques Aube Moselle Meuse 4 3 Loir-etIndre- Cher et-Loire Ardennes Marne Loiret Gironde 1-Val-d'Oise 2-Yvelines 3-Essonne 4-Seine-et-Marne 1 Eure-etLoir Ille-et- Mayenne Sarthe Morbihan Vilaine Aisne Oise 2 Orne Côtesd'Armor Nord Somme HauteLoire Ardèche Drôme Lozère Savoie HautesAlpes Alpes-deHauteGard Vaucluse Provence BouchesHérault Var du-Rhône AlpesMaritimes HauteCorse Aude PyrénéesOrientales Martinique Corsedu-Sud Réunion Mayotte TOTAL* MÉTROPOLE OUTRE-MER Inscrits 43 271 985 1 722 601 44 994 586 Votants 35 458 263 1 103 809 36 562 072 18,06 % 35,92 % 18,74 % 5,86 % 5,36 % 5,85 % 33 380 020 1 044 627 34 424 647 Abstentions Blancs ou nuls Exprimés CANDIDATS François Hollande Nicolas Sarkozy 51,31 % 63,69 % 17 126 136 665 300 48,69 % 36,31 % 16 253 884 379 327 *Le total n’inclut pas les Français de l’étranger (données encore indisponibles) re possible alors que plus personne, à l’UMP, n’y croyait. Et, lorsque le soir de la défaite est arrivé, il a lancé un « Je vous aime » qui non seulement contrastait avec le « Au revoir » pincé de VGE, à la télévision, le 19 mai 1981, mais sonnait comme une revanche. On avait annoncé un référendum contre sa personne, on l’avait accusé, y compris dans les rangs centristes, d’avoir vendu son âme au diable Front national, et le voilà qui perdait, ovationné par les siens, à 48,32 %, c’est-à-dire finalement moins mal que Ségolène Royal en 2007 (46,94%) ou que Jacques Chirac en 1988 (45,98 %) Cependant, rien n’est simple dans cette élection. Le président sortant peut bien se vanter d’avoir perdu honorablement, il laisse une droite parlementaire qui, au premier tour, atteint à peine 29 % des suffrages alors qu’elle en pesait 49,09% à l’issue du premier tour de 1981. Une spectaculaire dégringolade due au pari perdu de la candidature unique au premier tour et, surtout, à la force d’attraction du Front national, qui s’est imposé comme le troisième larron de ce scrutin. C’est l’autre grande différence avec 1981. A l’époque, l’extrême droite n’existait pas ; elle n’exerçait pas, sur la droite parlementaire, la pression qui allait commencer à 51,68 % 17 791 436 48,32 % 16 633 211 SOURCE : MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR monteràpartirde1983,lorsdutournant de la rigueur, sous le premier septennat de François Mitterrand. NicolasSarkozy avait cru en venir à bout,en2007,enattirantàluil’électorat lepéniste sur la promesse du «Travailler plus pour gagner plus » etsurlethèmedel’identiténationale. Voilà que le Front national ressurgit et prospère sous les habits neufs de Marine Le Pen, qui rêve de gouverner un jour. La radicalisation des droites et la tentation d’une alliance UMPFN sont l’une des données de base du nouveau quinquennat. Elles ne laissent à François Hollande aucun droit à l’erreur. p Françoise Fressoz Comment va s’organiser le calendrier de l’après-6mai « IL N’Y A de notre part aucune volonté d’accélération, mais un respect profond du calendrier institutionnel», indique un proche de François Hollande. « La seule date que [ce dernier] a jamais évoquée, c’est le 15 mai », ajoute Pierre Moscovici, directeur de sa campagne. Le président élu ne devrait pas être investi avant lundi 14mai, après proclamation des résultats de l’élection, vendredi 11 mai, par le Conseil constitutionnel. D’ici là, une « antenne présidentielle» devrait être constituée, au QG de campagne, autour de MM. Moscovici, Le Foll, Morelle, Valls et Meddah, qui devraient être rejoints par des hauts fonctionnaires issus de la diplomatie et de la défense, une sorte d’embryon d’administration présidentielle. M.Sarkozy doit avoir quitté l’Elysée le 16mai, terme légal du quinquennat. Après la cérémonie d’investiture et de passation des pouvoirs, M. Hollande aura peu de temps pour préparer trois rencontres internationales majeures : un déplacement à Berlin, un G8 les 18 et 19 mai à Camp David (Etats-Unis, Maryland), suivi, les 20 et 21mai à Chicago (Illinois), d’un sommet de l’OTAN. D’ici à l’investiture, M. Hollande, qui a convenu avec M. Sarkozy du principe d’un échange téléphonique cette semaine, commencera ses consultations. M. Moscovici devait rentrer en contact, lundi matin, avec le secrétaire général de l’Elysée Xavier Musca, lequel devra être recasé. Qui pour succéder à ce dernier? Le nom de Pierre- René Lemas, qui dirige le cabinet du président du Sénat, Jean-Pierre Bel, est souvent cité, mais ce préfet pourrait aussi devenir le directeur du cabinet du président Hollande. Premier point à régler : les cérémonies du 8 mai. Nicolas Sarkozy conviera-t-il son successeur à prendre place à ses côtés à la tribune officielle, comme François Mitterrand l’avait fait en 1995 avec Jacques Chirac ? « S’il souhaite être présent, bien sûr », déclare Franck Louvrier, conseiller de Nicolas Sarkozy – ce dernier n’y prononcera pas de discours. « C’est au président sortant de convier son successeur à être à son côté », répond M.Moscovici. M. Sarkozy présidera son dernier conseil des ministres mercredi 9 mai, où d’ultimes recasages sont vraisemblables. Deuxième point : la transmission au nouvel élu des « télégrammes régaliens », les notes confidentielles concernant la défense et le ministère des affaires étrangères adressées au chef de l’Etat par les ambassades et les services spécialisés. Dès qu’il aura pris ses fonctions, M. Hollande devrait nommer son premier ministre et son premier gouvernement. JeanMarc Ayrault semble bien placé pour Matignon. Il deviendrait, de ce fait, celui qui prendra les rênes de la campagne pour les élections législatives des 10 et 17 juin. L’Assemblée débutera ses travaux le mardi 26 juin. p Arnaud Leparmentier, David Revault d’Allonnes et Patrick Roger 0123 présidentielle 2012 Mardi 8 mai 2012 3 Le second tour droite menacée par le Front national va devoir compter avec une opposition républicaine concurrencée par l’extrême droite s L’IMAGE Dimanche 6 mai à 20 heures, à Tulle, à l’annonce de la victoire de François Hollande. Avec une participation exemplaire de 86,35 %, la Corrèze a plébiscité le président de son conseil général avec 64,86 % des suffrages dans le département, le record absolu pour une présidentielle. JEAN-CLAUDE COUTAUSSE/FRENCH-POLITICS POUR « LE MONDE » «Lesdéfissontnombreux,etilssontlourds» «Ma place ne pourra plus être la même» Verbatim Extraits du discours de François Hollande, à Tulle, le 6mai Verbatim Extraits du discours de Nicolas Sarkozy à la Mutualité, à Paris Y Y Les Français, en ce 6mai, viennent de choisir le changement en me portant à la présidence de la République. Je mesure l’honneur qui m’est fait et la tâche qui m’attend. Devant vous, je m’engage à servir mon pays avec le dévouement et l’exemplarité que requiert cette fonction. J’en sais les exigences et, à ce titre, j’adresse un salut républicain à Nicolas Sarkozy, qui a dirigé la France pendant cinq ans et qui mérite, à ce titre, tout notre respect. J’exprime ma profonde gratitude à toutes celles et à tous ceux qui ont, par leurs suffrages, rendu cette victoire possible. Beaucoup attendaient ce moment depuis de longues années. D’autres, plus jeunes, ne l’avaient jamais connu. Certains avaient eu tant de déceptions, les mêmes tant de souvenirs cruels. Je suis fier d’avoir été capable de redonner espoir. J’imagine, ce soir, leur émotion, je la partage, je la ressens, et cette émotion doit être celle de la fierté, de la dignité, de la responsabilité. Le changement que je vous propose, il doit être à la hauteur de la France. Il commence maintenant. Aux électeurs, et ils sont nombreux, qui ne m’ont pas accordé leurs suffrages, qu’ils sachent bien que je respecte leurs convictions et que je serai le président de tous. (…) Chacune et chacun, dans la République, sera traité à égalité de droits et de devoirs. Aucun enfant de la République ne sera laissé de côté, abandonné, relégué, discriminé. (…) Trop de fractures, trop de blessures, trop de ruptures, trop de coupures ont pu séparer nos concitoyens, c’en est fini. Le premier devoir du président de la République, c’est de rassembler et d’associer chaque citoyen à l’action commune pour relever les défis qui nous attendent, et ils sont nombreux, et ils sont lourds: le redressement, d’abord, de notre production pour sortir notre pays de la crise, la réduction de nos déficits pour maîtriser la dette, la préservation de notre modèle social pour assurer à tous le même accès aux services publics, l’égalité entre nos territoires (…). La priorité [est] dans l’école de la République, qui sera mon engagement, les exigences environnementales, la transition écologique que nous devons accomplir, la réorientation de l’Europe, pour l’emploi, pour la croissance, pour l’avenir. Aujourd’hui même où les Français m’ont investi président de la République, je demande à être jugé sur deux engagements majeurs: la justice et la jeunesse. (…) Et quand, au terme de mon mandat, je regarderai à mon tour ce que j’aurai fait pour mon pays, je ne me poserai que ces seules questions: est-ce que j’ai fait avancer la cause de l’égalité et est-ce que j’ai permis à la nouvelle génération de prendre toute sa place au sein de la République? J’ai confiance en la France, je la connais bien. (…) J’ai évoqué, tout au long de ces derniers mois, le rêve français, il est notre histoire, il est notre avenir, il s’appelle tout simplement le progrès. La longue marche pour que, à chaque génération, nous vivions mieux, ce rêve français qui est celui que vous partagez tous, donner à nos enfants une vie meilleure que la nôtre, c’est ce rêve français que je vais m’efforcer d’accomplir pour le mandat qui vient de m’être confié. Aujourd’hui même, responsable de l’avenir de notre pays, je veux dire aussi que l’Europe nous regarde. Et au moment où le résul- tat a été proclamé, je suis sûr que, dans bien des pays européens, ça a été un soulagement, un espoir, l’idée qu’enfin l’austérité ne pouvait plus être une fatalité. C’est la mission qui désormais est la mienne, donner à la construction européenne une dimension de croissance, d’emploi, de prospérité, d’avenir et c’est ce que je dirai le plus tôt possible à nos partenaires européens, et d’abord à l’Allemagne au nom de l’amitié qui nous lie et au nom de la responsabilité qui nous est commune. (…) Le 6mai va être une grande date pour notre pays, un nouveau départ pour l’Europe, une nouvelle espérance pour le monde. Voilà le mandat que vous m’avez confié, il est lourd, il est grand, il est beau. J’aime mon pays, j’aime les Français et je veux qu’entre nous il y ait cette relation, celle qui permet tout et qui s’appelle la confiance. Avant de vous quitter, je veux saluer tous ceux qui m’ont permis d’être ce que je suis aujourd’hui, ma famille, ma compagne, mes proches, tout ce qui fait la force d’âme d’un homme au moment où il brigue une grande responsabilité. Là, au moment où je vais l’exercer, je salue aussi la force politique, le mouvement que j’ai dirigé. Je suis socialiste, j’ai toujours voulu le rassemblement de la gauche, mais, plus largement, le rassemblement des républicains, et je salue les humanistes qui ont permis aussi notre victoire ce soir. Enfin, je salue mon département de la Corrèze. Je vous dois tout, vous m’avez toujours apporté vos suffrages. (…) Je suis au service de la France et je suis mobilisé dès à présent pour réussir le changement. (…) Vive la République et vive la France! » p Je vous demande d’écouter ce que j’ai à vous dire, j’y ai beaucoup réfléchi, et nous parlons de la France. La France a un nouveau président de la République, c’est un choix démocratique républicain. François Hollande est le président de la France et doit être respecté. J’ai beaucoup souffert que l’institution que je représentais n’ait pas été respectée. Ne donnons pas le mauvais exemple! Nous aimons la France; je ne serai jamais comme ceux qui nous ont combattus; nous aimons notre pays. Je viens de l’avoir au téléphone et je veux lui souhaiter bonne chance au milieu des épreuves. Ça sera difficile, mais je souhaite de tout cœur que la France, qui est notre pays, qui nous rassemble, réussisse à traverser les épreuves. (…) Je veux remercier tous les Français pour l’honneur qu’ils m’ont fait de m’avoir choisi pour présider notre pays pendant cinq ans. Jamais, jamais je n’oublierai cet honneur et, dans la vie d’un homme – c’est à moi de dire merci, c’est à moi de dire merci –, présider aux destinées de la France, c’est quelque chose que je ne pourrai jamais oublier, c’est un honneur immense. J’y ai consacré toute mon énergie de la première à la dernière seconde, j’ai essayé de faire de mon mieux pour protéger les Français des crises sans précédent qui, pendant ces cinq années, ont ébranlé le monde, et pour que la France en sorte plus forte. (…) Je veux remercier les millions de Français qui ont voté pour moi (…). Vous m’avez aidé de manière extraordinaire, vous m’avez soutenu. Ensemble, nous avons fait une campagne inoubliable contre toutes les forces – et Dieu sait qu’elles étaient nombreuses! – coalisées contre nous, mais je n’ai pas réussi à faire gagner les valeurs que j’ai défendues avec vous et auxquelles je suis profondément attaché. Je porte, je porte toute la responsabilité de cette défaite (…). Je suis le président, j’étais le chef et, quand il y a une défaite, c’est le numéro un qui en porte la première responsabilité. (…) Une autre époque s’ouvre. Dans cette nouvelle époque, je resterai l’un des vôtres. Je partage vos idées, je partage vos convictions. Votre idéal, c’est l’idéal de toute ma vie, et vous pourrez compter sur moi pour les défendre, ces idées, ces convictions, mais ma place ne pourra plus être la même après trente-cinq ans de mandat politique. Après dix ans (…), mon engagement dans la vie de mon pays sera désormais différent, mais les épreuves, les joies, les peines ont tissé entre nous des liens que le temps ne distendra jamais. Et, au moment où je m’apprête à redevenir un Français parmi les Français, plus que jamais, j’ai l’amour de notre pays inscrit au plus profond de mon cœur (…). Soyons dignes, soyons patriotes, soyons français, soyons exactement le contraire de l’image que certains auraient voulu donner dans un cas inverse! Vous êtes la France éternelle. Je vous aime. Merci, merci à vous.» p $. "&%-#, ),! +#'!(),%-!* *$,+2# (3#!891<# )!#;8,#/9;% .19-:5 4&!8# 28089&#' *$76#0#/9 *1/7"1-97!# 16#- "$/-98$/ !&6#82' ((()*-%+0&",(0/+'.!)+$# 4 0123 présidentielle 2012 Mardi 8 mai 2012 Le second tour Croissance: les partenaires européens de M.Hollande veulent négocier vite «Les marchés sont nerveux », a fait valoir le patron de l’Eurogroupe Jean-Claude Juncker Bruxelles Bureau européen U n court appel pour effacer des semaines de silence : François Hollande et AngelaMerkelsesontentretenusautéléphone,dimanche6mai dansla soirée. Aucune date n’est fixée, mais la chancelière allemande a invité le président élu à lui rendre visite à Berlin, dès qu’il sera investi. Sans attendre jusque-là, François Hollande va devoir engager une véritable course contre la montre dans une Europe encore malade de ses dettes. Avec un double objectif: donner des gages aux marchés, tout en réorientant la gestion de la crise dans l’espoir d’adoucir l’austérité exigée par la chancelière allemande. Le climat risque d’être d’autant plus incertain que les législatives en Grèce ont vu la percée des partis extrémistes, opposés au programme de rigueur signé par le gouvernement sortant avec ses bailleurs de fonds internationaux, la zone euro, et le Fonds monétaire international (FMI). C’est sur le terrain de la consolidation budgétaire que le nouveau président français est attendu au tournant A ses futurs homologues,le candidat socialiste a répété sa volonté de renégocier le pacte budgétaire signé en mars par vingt-cinqpays à l’initiative d’Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy. S’il ne conteste pas la discipline imposée par le traité, François Hollande entend lui adjoindre un volet « croissance ». Une promesse qui valut à cet homme politique, plutôt méconnu en Europe, d’être boudé par les dirigeants conservateurs pendant la campagne. « L’Europe nous regarde et au moment où le résultat a été proclamé, je suis sûr que, dans bien des pays européens, cela a été un soulagement, un espoir, l’idée qu’enfin l’austérité pouvait ne plus être une fatalité », a lancé le nouvel élu, dimanche soir. Pour « réorienter » la construction européenne, François Hollande pourra compter sur le soutien de ceux qui attendaient discrètement son élection pour contrecarrer le leadership allemand dans le pilotage de la crise. Parmi eux se trouvent le Britannique David Cameron, et surtout Mario Monti, le président du conseil italien, deux hommes avec qui François Hollande s’est également entretenu au téléphone dimanche soir. Les résultats des élections en France et en Grèce «imposent une réflexion sur la politique européenne », a fait savoir l’Italien: « Il est fondamental que l’Europeadopted’urgencedespolitiques concrètes pour la croissance.» Un souhait martelé par l’un des rares alliés socialistes du nouvel élu en Europe, le premier ministre belge Elio Di Rupo, et par son homologue danoise, la socialiste Helle Thorning-Schmidt, dont le pays assure la présidence des Vingt-Sept ce semestre. De son côté, la chancelière allemande refuse de discuter du pacte budgétaire, déjà ratifié par trois pays, la Grèce, le Portugal et la Slovénie, tandis que l’Irlande organise un référendum sur le sujet dès le 31 mai. Mais elle s’est dite prête, elle aussi, à discuter d’un plan de soutien à la croissance. Le temps presse. « M. Hollande ne peut pas attendre le jour de son investiture pour entrer en contact avecses homologues», considèrele premier ministre du Luxembourg, et patron de l’Eurogroupe, JeanClaude Juncker: « Les marchés sont nerveux. » Pour lui, il faut « régler au plus vite cette affaire de traité», afind’apaiserlesincertitudesapparuesenmargedes scrutinsenFrance, mais surtout en Grèce. Les homologues de François Hollande sont prêts à ajouter une déclaration au pacte budgétaire, voire un protocole, mais pas à remettre en cause le corps du texte. Les travaux sont, en revanche, déjà bien engagés sur l’agenda de « croissance », qui pourrait faire l’objet d’un accord lors du prochain Conseil européen, les 28 et 29 juin, après un premier dîner informel entre M. Hollande et ses homologues, fin mai-début juin. France | chronique par Gérard Courtois Un succès logique et fragile D epuis des semaines, depuis des mois même, l’essentiel a déjà été écrit, ici, de la victoire de François Hollande. Sa préparation remontait loin. Sa détermination était manifeste. Son intelligence de la situation du pays et de ses attentes ne l’était pas moins. Sa pugnacité n’a surpris que ceux qui le sous-estimaient, à tort. Au fil de cette chronique, bien des lecteurs se sont agacés d’un constat qu’ils jugeaient comme un choix partisan. L’occasion est venue de leur répondre: il ne s’agissait que d’une analyse, aussi froide que possible. Même si le talent, l’ambition et l’énergie des hommes y ont évidemment leur part, une élection présidentielle n’est pas un happening aléatoire. Elle est le sismographe précis des plaques tectoniques politiques du pays. Or ces mouvements ont créé les conditions de l’élection du candidat socialiste. Pour aller à l’essentiel, on en retiendra deux. D’une part, un puissant désir d’alternance s’est peu à peu cristallisé, après dix années de gouvernements de droite et quatre années d’une crise économique sans précédent depuis un siècle. « Le changement, c’est maintenant», en a conclu une majorité de Français. D’autre part, le discrédit du président sortant était trop profond pour qu’il n’en paye pas le prix. Les masques innombrables dont il s’est affublé depuis cinq ans, ses sincérités successives, ses convictions contradictoires, son .volontarisme par trop narcissique, ses transgressions et ses rodomontades ont lassé ou exaspéré. «Je ne vous décevrai pas », lançait-il, le soir de son élection en mai 2007. Il a déçu. Ce n’était pas écrit, dira-t-on. C’était pourtant la logique. Elle a été respectée. Voilà donc François Hollande élu. Laissons-le savourer, quelques heures, la fierté de succéder à celui qui fut son mentor il y a La Commission européenne travaille depuis des mois aux différentes pistes esquissées par M. Hollande : augmenter le capital de la Banque européenne d’investissement, lancer des obligations afin de financer les infrastructures ou réaffecter certains fonds européens, en faveur des régions les plus pauvres ou de l’intégration des jeunes sur le marché du travail. « Nous partageons la conviction qu’il faut investir dans la croissance et les grands réseaux d’infrastructure(…) tout en maintenant le cap de la consolidation budgétaire et de réduction de la dette », a rappelé José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, dimanche soir. C’est sur ce terrain de la consolidation que le nouveau président français est attendu au tournant. Pour convaincre de son sérieux budgétaire,M. Hollande s’est engagé, comme son prédécesseur, à ramener le déficit public sous les 3 % dès 2013. Là aussi, les échéances risquent de se précipiter : la Commission européenne publie ses prévisions économiques de printemps dès vendredi 11 mai. Elles pourraient être assez proches de celles déjà dévoilées par le FMI, qui estime le déficit à 3,9 % du PIB pour la France en 2013. « Il s’agit d’être prudent pour ne pas braquer un nouveau membre du Conseil européen, mais aucune flexibilité n’est possible concernant la France », prévient un haut responsable européen, sans exclure qu’un plan de rigueur soit mis à l’ordre du jour. D’ici là, François Hollande sera soumis à un autre test : la délicate succession de Jean-Claude Juncker à la tête de l’Eurogroupe, qui oppose le Nord et le Sud de la zone euro. Angela Merkel pousse son ministre des finances, Wolfgang Schäuble. Nicolas Sarkozy n’a pas souhaité trancher avant la présidentielle. Son successeur se montrera-t-il conciliant ? « Tout est négociable», disent certains de ses conseillers, tandis que d’autres ne voient pas l’apôtre de la croissance européenne soutenir de si tôt l’avocat le plus acharné de l’austérité au sein de la zone euro. p Philippe Ricard Les indégivrables Xavier Gorce trente ans et sa référence incessante ces derniers mois, François Mitterrand. Car, dès aujourd’hui, il aura mille questions à trancher: la constitution d’une équipe élyséenne, le choix d’un premier ministre et la composition d’un gouvernement. Puis, sans attendre, la préparation des élections législatives des 10 et 17juin dont dépendront l’existence, la nature et l’ampleur d’une majorité parlementaire indispensable pour gouverner. D’ici là, son agenda sera immédiatement happé par les rendezvous internationaux: à Berlin, avec la chancelière allemande, pour esquisser le nouveau cours européen qu’il appelle de ses vœux, puis à Camp David, aux Etats-Unis, pour faire la connaissance de ses homologues du G8, à Chicago pour un sommet de l’OTAN, plus tard à Bruxelles pour un sommet des vingt-sept membres de l’Union européenne. D’ici là, encore, chacun de ses choix, de ses gestes et de ses initiatives sera scruté à l’aune d’une crise économique qui pèse implacablement sur les marges de manœuvre du nouveau président. Les réponses apportées sur tous ces points ne fixeront pas seulement l’orientation et le style du quinquennat à venir. Elles permettront d’évaluer la solidité de la victoire de M.Hollande. Si son élection est nette dans les urnes, elle est, en effet, fragile dans ses motivations et ses attentes. Une enquête d’Ipsos, réalisée le 6 mai pour Le Monde, en témoigne cruellement et confirme la tonalité qui a prévalu durant toute la campagne : François Hollande a bénéficié d’un vote de rejet, plus que d’adhésion. Parmi ses électeurs, 55 % l’ont choisi « pour barrer la route à Nicolas Sarkozy », 45 % seulement parce qu’ils avaient « envie qu’il soit président ». Pis, toujours selon Ipsos, 26% seulement des Français pensent qu’avec François Hollande à l’Elysée, la situation de la France s’améliorera, contre 46 % qui estiment qu’elle se dégradera et 28 % pour M Merkel a intérêt aucompromis aveclaFrance me Le chancelière, qui avait soutenu M. Sarkozy, a immédiatement invité le vainqueur à Berlin Berlin Correspondant L a victoire de François Hollande est une défaite pour la chancelièreallemande,Angela Merkel, qui a soutenu jusqu’au bout Nicolas Sarkozy. Un signe ne trompe pas : Peter Altmaier, secrétaire général du groupe de la CDU (partichrétien-démocrate)au Bundestag et très proche de la chancelière, appelait, jusqu’à samedi 5 mai, en français, sur Twitter, à voter pour le président sortant. Autre preuve de l’importance du vote pour les Allemands : l’ambassade de France à Berlin est la seule au monde où fut organisée, dimanche 6mai, une véritable soirée électorale. De 18 heures à 20heures, environ 300 personnes se sont pressées dans les salons pour écouter des responsables politiques disserter sur l’élection, à l’invitationde la Société allemande pour la politique étrangère (DGAP), un influent centre de réflexion berlinois. Parmi les personnalitésprésentes,Norbert Lammert, président du Bundestag, et Christoph Heusgen, le conseiller diplomatique d’Angela Merkel. Guido Westerwelle, ministre des affaires étrangères, s’est aussi déplacé. Lui qui, diplomatiquement, avait refusé de prendre parti dans la campagne française, a qualifié d’« historique » l’élection d’un président socialiste, rappelant que François Mitterrand avait jouéun rôlemajeurlorsde laréunification allemande. Le ministre a affirmé que la France et l’Allemagne, dont la coopération allait être « encore approfondie », allaient « travailler ensemble pour un pacte de croissance pour l’Europe». La chancelière n’a pas fait preuve d’un tel lyrisme. Entourée, diton, de responsables de la majorité pour un sommet informel qui n’a pas été confirmé, elle a analysé les conséquencesdetroisélectionssurvenuesdimanche:laprésidentielle en France, les législatives en Grèce et des régionales dans le SchleswigHolstein, un petit Etat-région où la acquis. En évitant une déroute humiliante, Nicolas Sarkozy a permis à son camp de tenir le coup et de faire face, au soir de sa défaite. Tous les responsables de l’UMP n’avaient, dimanche soir, qu’un mot à la bouche: l’unité du mouvement. Les déchirements et les règlements de compte qui accablent en général le camp des vaincus – et qui affleuraient depuis des semaines– devraient être évités jusqu’aux législatives. D’autant que la règle d’airain du scrutin majoritaire est un puissant facteur de discipline. L’heure de vérité sonnera le 10juin, au soir du premier tour des législatives. C’est à ce moment-là En évitant une déroute humiliante, Nicolas Sarkozy a permis à son camp de tenir le coup et de faire face, au soir de sa défaite qui cela ne changera rien. Le moins que l’on puisse dire est donc que les Français ont voté sans illusions excessives! En réalité, le candidat socialiste s’est gardé de les entretenir. Cela lui permettra peut-être de moins décevoir que ses prédécesseurs. Mais cela ne lui accorde qu’un crédit limité pour engager le redressement qu’il a promis. Beaucoup, enfin, dépendra de l’opposition qu’il aura en face de lui, dans les mois et les années à venir. Or, sur ce point, rien n’est que la droite se retrouvera face à son destin. En effet, le 22avril, lors du premier tour de la présidentielle, Marine Le Pen a dépassé la barre de 20% des suffrages dans 206 circonscriptions. Si, en juin, les candidats du Front national aux législatives rééditent peu ou prou ce score, ils pourront donc, même en cas d’abstention élevée, passer la barre de 12,5% des inscrits nécessaire pour se maintenir au second tour. Et imposer aux candidats de l’UMP des triangulaires meurtrières, com- CDU et le SPD (sociaux-démocrates) sont presque à égalité. Un communiqué publié vers 23 heures a indiqué que la chancelière, qui avait refusé de recevoir M.Hollande pendant la campagne, «l’a appelé et l’a félicité de sa victoire. Tous deux sont d’accord sur l’importance de relations étroites entre la France et l’Allemagne et se sont assurésl’unetl’autred’aspireràune étroite coopération dans la confiance». Le texte indique aussi que « la chancelièreainvitéleprésidentfrançais élu, François Hollande, à se rendre à Berlin, aussitôt que possible après son entrée en fonctions». Impopularité croissante Certains, en France, n’excluaient pas une visite avant l’entrée en fonctions, mais les Allemands tiennent au respect des règles républicaines. La croissance et le pacte fiscal seront bien entendu au centre de ces entretiens. Prenant conscience de leur isolement et de l’impopularité croissante de l’austérité en Europe, comme le confirment les élections en France et en Grèce, les responsables allemands mettent désormais l’accent sur la croissance. Mais là où M. Hollande évoque des grands projets industriels ou environnementaux européens, les Allemands parlent d’« un pacte de croissancepour plus de compétitivité » qui peut comporter des grands projets mais qui, surtout, contient des mesures structurelles en matière de formation et de libéralisation du marché du travail. Chacun a intérêt au compromis. M. Hollande sait que la relance qu’il appelle de ses vœux nécessite l’appui de l’Allemagne, mais Berlin est convaincu que sa marge de manœuvre politique est limitée au moins jusqu’aux législatives des 10 et 17 juin. Quant à Mme Merkel, elle sait qu’au moment où la croissance allemande ralentit, elle a tout intérêt à soutenir celle-ci pour ne pas être, à l’automne 2013, à son tour victime du suffrage universel. p Frédéric Lemaître me ce fut le cas en 1997 dans 133circonscriptions. Sauf si droite et extrême droite concluent des accords de désistement. Nicolas Sarkozy, ainsi que le secrétaire général de l’UMP, JeanFrançois Copé, ont fermement écarté cette hypothèse. Seront-ils entendus et suivis? L’enquête d’Ipsos, déjà citée, permet d’en douter : 70 % des électeurs de l’UMP et 68 % de ceux du FN se déclarent en effet favorables à de tels désistements. Il est certain que la banalisation, par le président sortant, des mots et des thèmes du Front national, n’a pas peu contribué à cette porosité. Ces chiffres saisissants démontrent, en tout cas, que la pression sera très forte, à la base, pour rompre les digues qui séparent, depuis trente ans, la droite parlementaire de l’extrême droite. Si elles sont maintenues, l’UMP risque d’être laminée; si elles sautent, elle est menacée d’implosion. Dans les deux cas, Marine Le Pen en tirera bénéfice. Quant à François Hollande, il saura, alors, à quelle opposition il sera confronté: une droite républicaine et libérale ou une droite réactionnaire et antieuropéenne. Ce n’est pas le moins délicat des paramètres de son quinquennat. Et c’en est un sur lequel il n’a pas de prise. p D Lire aussi p. 12 L’analyse du sondage Ipsos sur les motivations des électeurs 6 0123 présidentielle 2012 Mardi 8 mai 2012 La France qui rit « Et dire qu’il y a peu, on roulait en scooter...» De Tulle à la Bastille à Paris, dimanche, au cours d’une très longue journée, le candidat Hollande est devenu président L BythewayCreacom – Crédit Coopératif, société coopérative anonyme de Banque Populaire à capital variable – 33, rue des Trois Fontanot – 92000 Nanterre – 349 974 931 RCS Nanterre – Illustration : Artus ’histoireretiendraqueles premiers mots publics du présidentHollandese sontconclus par un air d’accordéon. Celui de La Vie en rose, d’Edith Piaf. Quelques instants auparavant, celui qui n’étaitdéjàpluslecandidatsocialiste à la présidentielle venait d’inviter sa compagne, Valérie Trierweiler, à le rejoindre à la tribune dressée sur la place de la cathédrale de Tulle, concluant un propos des plus solennels par un instant fugace et inattendu d’émotion. Un bouquet de roses rouges, un baiser furtif, un léger pas de danse. Puis François Hollande ne peut s’empêcherderetournerau micro: « Merci la Corrèze, merci. Au revoir et à bientôt. Nous ne nous séparerons jamais. Je reviendrai. Merci à tous. Et que la vie est belle ce soir », lâche-t-il enfin, avant de conclure: « Qui aurait imaginé qu’un jour… Oui, je l’avais imaginé! » Le président élu descend de la tribune, se joue des policiers du Service de protection des hautes personnalités (SPHP), se jette dans le public pour un nouveau bain de foule. Comme si de rien n’était. Comme s’il fallait toujours faire campagne et reculer l’heure d’emprunter ce Falcon 900 qui doit l’emporter vers le Bourget, la Bastille, l’Elysée. Le président élu descend de la tribune, se jette dans le public pour un nouveau bain de foule. Comme si de rien n’était De président du conseil général de Corrèze à chef de l’Etat, il n’y eut qu’une journée. La plus longue de toute la carrière politique de François Hollande. Elle avait commencé peu après 10 heures au bureau de vote numéro 9, salle Marie-Laurent à Tulle, où la foule attendait son candidat de pied ferme, ainsi qu’un paquet de photographes campant là depuis l’aube. Avec pas moins de 367 journalistes et des techniciens par dizaines, le cheflieu de la Corrèze n’aura jamais été aussi couru… « 385. Monsieur Hollande François. » Après un petit déjeuner en tête-à-tête avec Valérie Trierweiler à sa permanence,le candidatsocialiste, l’air tendu, sort de l’isoloir dont le périmètre a été sécurisé par un officier du SPHP. Entre la montée en pression et les SMS envoyant les résultats des DOM, la nuit n’a pas été des plus calmes. Après s’être prêté à la traditionnelle séance photo sous la mitraille des flashs, il s’acquitte de son devoirélectoral.«A voté»,indique l’assesseur, et le candidat votant se rassure : « Même s’il y avait des catastrophes, ce serait favorable ici. Et j’en ai connu des catastrophes…» Evoluerà domicile,en cedimanche 6 mai, constitue un excellent tranquillisant politique. Pas ques- tion de sacrifier sa rituelle tournée desbureauxde vote, « du plusfavorable au moins favorable », glisse un de ses collaborateurs. Elle démarre à l’école Joliot-Curie, « le bureauleplusàgauche.Ici,huitpersonnes sur dix votent pour moi.» Le président du conseil général chercherait-il à se donner du courage ? «On peut pas ne pas être inquiet un jour comme celui-là. C’est quand même un jour extraordinaire, le jour qu’il attend depuis au moins trente ans, lâche Valérie Trierweiler. C’est quand même un moment qui va bouleverser notre vie…» Bureau suivant, celui de Latreille. Une dame, mélancolique, lui demande, une « dernière photo ». « Ils ont tort. Ils me reverront,je reviendrai», prometM. Hollande, qui devait faire ses adieux le 11 ou le 12 mai au conseil général. La suite des opérations corréziennes est bien sûr déjà calée. Le premier vice-président du conseil général,Gérard Bonnet,tientla corde pour prendre la tête de l’exécu- tif départemental, la conseillère généraleSophieDessus pour sacirconscription. Il est14 h 10 quand FrançoisHollande s’attable au premier étage du Central, honorable établissement en son temps fréquenté par Jacques Chirac et devenu depuis des années la cantine de l’ex-maire de Tulle. Autour de la longue table, Valérie Trierweiler, son équipe locale et son staff de campagne, ainsi que l’écrivain Laurent Binet, le réalisateur Djamel Bensalah, le photographe Stéphane Ruet et le dessinateur Mathieu Sapin. Au menude cette Cène socialiste,terrine de canard, filet de bœuf Périgueux avec pommes sautées puis fraisier. Et un retour sur quelques épisodes de la campagne. Ses adieux aux Tullistes : « Ils étaient tristes, mais c’était une tristesse heureuse», dit-il. La dernière journée de campagne, vendredi en Moselle. Le débat contre Nicolas Sarkozy et sa désormais célèbre « anaphore non préméditée», jure le candidat. A l’heure du café, FrançoisHollande donnele « feu vert » à Aquilino Morelle pour « travailler sur une hypothèse favorable » en vue de sa déclaration du soir. Mais ce n’est qu’à 18 h 32 que François Hollande, isolé dans son bureau « bunkerisé » du conseil général avec Mme Trierweiler, par un appel de son conseiller Olivier Faure, reçoit la confirmation de sa victoire:unsondageLouisHarrisle donnant vainqueur entre 52 et 53 % des suffrages. Réponse laconique du nouveau président : « C’est bien...» «François, président!», s’enflamme une dame au bureau de la mairie. «Chut», tempère l’intéressé A 19 h 50, élus, collaborateurs et membres du staff prennent place dansson bureau.Etassistent, fébriles, à l’annonce des résultats. « Voilà, les amis », conclut François Hollande. Bernard Combes, maire de Tulle, est en larmes. Peu après 20 heures, le président entrant reçoit un coup de fil du « candidat sortant», qui lui adresse ses « félicitations» et insiste sur « la dureté et la difficulté de la charge »... Une heure plus tard, leshélicoptères des chaînes d’info, malgré l’interdictionde lapréfecture,tournent dans le ciel de Tulle pour filmer le convoi en route de l’hôtel Marbot vers la place de la Cathédrale, puis jusqu’à l’aéroport de Brive, d’où le présidentet son équipe s’envolent en jet privé. Il est 0 h 22. Dans le chapiteau des VIP situé derrière la scène, pla- ce de la Bastille, la musique est assourdissante. Axel Bauer est en train de chanter son célèbre « Eteins la lumière, montre moi ton côté sombre... », quand les « il est là » se répandent. La cohue est indescriptible. François Hollande serre quelques mains, tout sourire ; Valérie Trierweiler le suit, le regard un peu perdu. Lionel Jospin est là. Les deux hommes s’embrassent. Puis le président élu se dirige vers la scène, entouré d’une nuée d’officiers de sécurité. La musique continue de plus belle, la lumière se tamise, Arnaud Montebourg Valérie Trierweiler suit François Hollande, le regard un peu perdu. Lionel Jospin est là. Les deux hommess’embrassent entame une danse endiablée, Guy Bedos se joint à lui. Cela dure quelques minutes, jusqu’à ce que les « chuts » fassent comprendre que François Hollande s’apprête à prendre la parole. La salle se vide alors des principales figures du PS, qui se précipitent pour monter sur scène à ses côtés. Une femme remarque que Laurent Fabius est resté planté seul devant un écran. « Vous ne voulez pas venir ? », ose-t-elle. Un petit geste de la main lui fait comprendre que non. Vingt minutes plus tard, François Hollande est de retour sous le chapiteau. Autour de lui, tant de mondese presseque la cloisonderrière laquelle Yannick Noah fait quelquespas de danse se met à craquer. Thomas Hollande est là, on le bouscule, on le photographie. On lui demande ce qu’il ressent. « C’est super bizarre, je ne sais pas trop », dit le fils aîné du nouveau président. A-t-il parlé à son père ? « Oui, un peu avant 20 heures, je lui ait dit : “Félicitations”. » Etait-il ému ? « Il ne m’a pas donné cette impression. C’est mon père, il est comme ça... » 1h43. L’heurepourFrançoisHollande de partir. A l’angle du boulevard Richard-Lenoir et de la place de la Bastille, son vieux compagnon Stéphane Le Foll le regarde monter dans sa voiture. Il a le regardun peu triste.On luidemande pourquoi. Il montre le cortège, se met à compter les motards de la République qui l’entourent. « Et dire qu’il y a quelques mois on roulait encore en scooter... – Il vous échappe, c’est ça ? – On peut dire ça comme ça. Mais c’est pour ça qu’on s’est battu. Maintenant il est le président. Il va falloir s’y faire.» p David Revault d’Allonnes (Tulle, envoyé spécial) et Thomas Wieder sBillet par Thomas Wieder Une histoire de famille Dimanche 6mai, 22 h30. Ségolène Royal quitte la rue de Solférino. A l’arrière de sa voiture, elle téléphone à ses filles. Leur dit qu’elle va à la Bastille. Leur demande si elles souhaitent aussi y aller. Mais comment: en métro, avec des amis? en voiture, avec leur mère? En raccrochant, Ségolène Royal s’explique: «La voiture, c’est plus pratique, c’est tellement difficile d’arriver à Bastille, ce soir… En même temps, je ne veux pas les exposer aux photographes. Elles se sont toujours tenues à distance de tout ça.» Réflexe ordinaire d’une mère. Scène extraordinaire d’une femme qui voulut être présidente de la République et dont les enfants voient maintenant leur père, qui a refait sa vie entre-temps, fêter sa victoire. A cette minute-là, on demande à Ségolène Royal si elle pense aussi à son fils Thomas. Elle dit que «oui, bien sûr», mais reconnaît que « pour lui, c’est plus simple : il s’est engagé dans la campagne, il adore la politique, il est à l’aise avec ça». C’est le cas. Depuis des semaines, le fils aîné de Ségolène Royal et de François Hollande fait campagne pour son père comme il l’avait fait pour sa mère il y a cinq ans. A 20heures, dimanche, au visage du vainqueur ont succédé, en duplex, ceux de la mère et du fils. Saisissant télescopage entre romanesque et politique. Jamais élection présidentielle n’a été à ce point une affaire de famille. p 0123 présidentielle 2012 Mardi 8 mai 2012 7 La France qui rit «Ilneferapasde miraclesmaisau moins,ilferamieux queleprécédent!» Sympathisants de gauche et cadres du PS ont fêté partout en France une victoire très attendue U ne foule immense est rassemblée. Il y en a partout : sur les Abribus, sur les grilles de la Banque de France, sur les lampadaires, sur les kiosques à journaux, sur les toilettes mobiles installées pour l’occasion. Sans oublier la colonne de Juillet qui a été prise d’assaut dès le début de la soirée. Les places valent cher : impossibled’accéderprès de la scène. Réussir à apercevoir un bout de la soirée sur les écrans géants relèveaussi de l’exploit.On se hisse sur la pointe des pieds, on grimpe sur une borne Vélib’, on prend son fils sur les épaules. Au risque de se faire bousculer par une foule dense, épaisse, qui ne pardonne pas. «Pour une France apaisée», proclame une pancarte brandie bien haut. « Pour une France apaisée, c’est bien le bordel », rétorque un passant qui tente de se frayer un chemin.« Sarkozy, c’est fini! » scande le public en agitant des drapeaux du PS, de François Hollande 2012, du Front de gauche ou encore tricolores. On souffle un peu sur les abords de la place, même si le public remonte dans les artères qui débouchent sur la Bastille. Vendeurs en tout genre se partagent l’espace. On retrouve les traditionnels merguez-frites, mais aussi des vendeurs de roses dont le prix dissuade les plus nostalgiques. Des affiches géantes reproduisant la « une » de L’Express et montrant unephotodeM.Hollande,«leprésident», peuventaussi constituer un bon souvenir pour 4 euros. «Bonheur total» « C’est le président qui parle ? », questionne une dame. « Non, c’est Ségolène! », lui répond son voisin. A la tribune, les ténors socialistes sesuccèdent:MartineAubry,Ségolène Royal, Jean-Marc Ayrault, Bertrand Delanoë, Lionel Jospin… Même Eva Joly et Cécile Duflot viennent chauffer le public. Mais celui qu’ils attendent tous se fait désirer.Revenirdeson fiefde Tulle, en Corrèze, prend du temps. En attendant, des amoureux s’embrassent, leurs voisins boivent du champagne, d’autres une bière. Les sourires sont sur tous les visages. « François, François », crie la foule. Ce n’est qu’à minuit quarante que le nouveau président de la République monte sur scène, sous les applaudissements et les hourras du public. « On a gagné, on David Assouline, Benoît Hamon, Aurélie Filippetti, Harlem Désir, à 20 heures, rue de Solférino, à Paris. BRUNO AMSELLEM/SIGNATURES POUR « LE MONDE » a gagné », lance le public. Les uns sortent leur appareil photo, les autres leur téléphone portable. Tous veulent immortaliser ce moment. Pour, eux aussi, dire un jour: « J’y étais! » « C’est l’espoir, le bonheur total. On a commencé au siège, à Solférino. C’était magique ! s’enthousiasme Bernadette, 28 ans. Je me sens de nouveau très fière d’être française. J’ai pleuré il y a cinq ans et j’ai de nouveau la foi ! On souffle enfin après cinq ans de Sarkozy qui ont représenté une véritable tragédie pour la France : sa politique, le personnage, son agressivité, son cynisme, son mépris pour les valeurshumanistes.» CetteFrancoArgentine est venue spécialement de Genève pour la soirée. «J’ai confiance en lui» « Je me sens en extase, lâche Alexandrine, 25 ans, qui a voté aux deux tours pour François Hollande. Moi, je n’ai connu quasiment que la droite. Ces dernières années, on sent que les choses se sont dégradées. Mes deux parents travaillent et mon père, qui est éducateur spécialisé, gagne correctement sa vie. Mais cesderniers temps, il y a moins de viande dans le frigo, moins de cadeau à Noël. Sans parler des vacances… Hollande, j’ai toujours eu confiance en lui. Sa présence, son calme: il est rassurant.» Jean-Marc veut, lui, croire à une nouvelle dynamique en Europe. « Tout le monde se foutait de lui quandilparlaitderenégocierletraité européen. Aujourd’hui,les choses bougent, on commence à parler à nouveau de croissance en Europe. Il va leur faire comprendre que l’austérité ne mène à rien», estime-t-il. « On est contents, très contents ! s’exclame enfin Dominique, 60ans, venue avec son mari. On est venusfairela fête, commeily atrente ans ! Sauf qu’en1981, il pleuvait et il y avait moins de monde. S’il faut attendre encore trente ans, c’est sûr qu’on n’y sera pas ! » aaa 8 0123 présidentielle 2012 Mardi 8 mai 2012 La France qui rit «Pour ma génération, c’est un sentiment inédit» en amour : la première fois, comment dire… », hasarde-t-il. Petit sourire, petite pause, avant d’enchaîner : « Oui, c’était la première fois que nous vainquions cette malédiction qui pesait sur la vie politique française et qui semblait vouloir dire que la gauche était condamnée à rester dans l’opposition. Cette fois, ça n’est pas pareil, mais c’est très important aussi, évidemment. » Emotion et pondération L’émotion a beau être à son comble au sein de la gauche française, il n’empêche : la même pondération traverse les militants socialistes de la première heure, pour qui la victoire de François Mitterrand restera toujours sans égale en raison de sa symbolique. Marie-Lyne Bezille, 55 ans, par exemple, croisée au milieu de la foule qui afflue au même moment dans le hall du Kursaal, le palais des congrès de Dunker- que (Nord). En 1981, elle avait 24 ans : « On était debout sur les voitures, se souvient-elle. Là, non.» Dimanche, François Hollande l’a largement emporté à Dunkerque, avec 55,49 % des voix, sur Nicolas Sarkozy. « Femme d’ouvrier, fille d’ouvrier, petitefille d’ouvrier », Marie-Lyne Bezille sait que la fête aura un autre goût ce soir : « Les gens sont beaucoup plus inquiets aujourd’hui. Il y a la crise, la Grèce… En 1981, les “trente glorieuses” n’étaient pas loin. » Mais ce dimanche, il n’y a pas que de la nostalgie. Car la victoire a aussi des vertus réparatrices. Elle offre une occasion unique de gommer les vieilles querelles. Il est 21 h 30, au siège du Parti socialiste. Plusieurs membres du service d’ordre barrent l’accès au bureau de la première secrétaire, Martine Aubry. A l’intérieur, une trentaine de personnes écoutent l’intervention de François Hollande depuis Tulle. Au premier rang, face à Saluer la foule On leur demande ensuite si elles comptent prendre la parole, place de la Bastille. « On n’est pas du genre à laisser notre place », répond la première. « Si on nous * Prix d’un appel local, hors surcoût éventuel selon l’opérateur. 552 081 317 RCS PARIS – Siège social : 22-30, avenue de Wagram, 75008 Paris – Crédit photo : Philippe Gueguen – aaaJamais autant que ce soirlà, évidemment, le souvenir du 10 mai 1981 n’a semblé aussi vivace. Au siège du Parti socialiste, rue de Solférino, à Paris, où tout un chacun s’est efforcé de ne rien laisser paraître avant l’annonce officielle des résultats, il fallait, par exemple, entendre Claude Bartolone raconter avec truculence, peu après 19 heures, comment il avait vécu l’accession de François Mitterrand au pouvoir, trente et un ans plus tôt. Celui qui est aujourd’hui président du conseil général de SeineSaint-Denis s’était fait prêter, ce jour-là, une BMW par un chef d’entreprise : « Il y avait le téléphone dans sa voiture. C’était rarissime à l’époque. Je me suis fait huer… », s’amuse-t-il rétrospectivement. Arrive un peu plus tard Jack Lang. Chemise noire, veste noire, teint hâlé. « Magnifique, magnifique », sont ses premiers mots. Lui aussi, bien sûr, était là en 1981. On lui demande s’il ressent la même chose. « Vous savez, c’est comme l’écran, Martine Aubry et Ségolène Royal sont côte à côte. La première multiplie les hochements de tête approbateurs, la seconde garde un sourire figé. Elles n’échangent pas un mot. Une fois le discours terminé, Martine Aubry serre quelques mains, s’assied sur une chaise, boit un verre de champagne, mange un petit-four et engage une conversation à bâtons rompus avec deux journalistes. « Viens avec nous, Ségolène », dit-elle dans un grand sourire. L’autre ne se fait pas prier, s’assoit à côté d’elle, un gobelet d’eau à la main. Un bref dialogue commence. On demande à l’une et à l’autre, qui ont toutes deux voulu accéder à l’Elysée, ce qu’elles ressentent : « Dès lors que les primaires ont tranché en faveur de François, à aucun moment de la campagne je me suis dit que ça pourrait être moi », balaie Martine Aubry. « La victoire de ce soir, ça transcende tout le reste », évacue Ségolène Royal. Et si votre compétitivité pass ait par ce fil Faites confiance à EDF, fournisseur officiel d’électricité des Jeux Olympiques et Paralympiques de 2012, à Londres, pour la performance de votre entreprise. Avec EDF Entreprises, vous bénéficiez de notre expertise pour vous accompagner dans vos projets de maîtrise de vos consommations énergétiques. Pour en savoir plus, contactez le ou rendez-vous sur edfentreprises.fr L’énergie est notre avenir, économisons-la ! donne la parole, on la prendra », approuve la seconde. Reste qu’avant de rejoindre la place de la Bastille, Ségolène Royal a une idée en tête : monter sur le toit de « Solférino » pour saluer la foule. Mais elle ne veut pas le faire sans « Martine ». Sinon, prévoitelle, « on va dire que je veux refaire 2007 ». La première secrétaire, qui entre-temps s’est levée, n’est visiblement pas enthousiaste. La scène n’aura pas lieu. « Point trop n’en faut, tout de même », commente, amusé, un secrétaire national du Parti socialiste. «Dépasser les larmes de tristesse de 2002» L’élection de François Hollande tourne aussi pour de bon l’une des pages les plus douloureuses de l’histoire de la gauche. Dans les couloirs de Solférino, Guillaume Bachelay, 38 ans, chargé de la « riposte» dans l’équipede campagne du candidat, convoque spontanément ce jour sinistre où JeanMarie Le Pen avait supplanté Lionel Jospin au premier tour de la présidentielle : « Ce soir, les larmes de joie dépassent les larmes de tristesse du 21 avril 2002, confie-t-il. Des millions de gens attendaient cela depuis dix ans. Une certaine idée de la France a prévalu sur une certaine idée de la droite. Pour quelqu’un de ma génération, c’est un sentiment inédit qui me submerge. Je suis en train de faire l’expérience de l’enthousiasme que décrit Kant. » De l’enthousiasme, sûrement. Mais d’abord, pour beaucoup,partout en France, un immense sentiment de soulagement. Dunkerque, quelques minutes avant 20 heures : mains jointes, silencieux dans la foule réunie au palais des congrès, Franck Denoyelle, 41 ans, scrute l’écran géant où apparaîtra bientôt le visage du futur président. « Les dernières minutes, c’est long… », soupire-t-il anxieux. «Avoir l’info comme en 1981, à 20heures» Depuis le milieu d’après-midi, ce militant PS, ingénieur de maintenance, n’a pas voulu regarder les sites d’information belges, pas voulu consulter frénétiquement son smartphone. « Je veux avoir l’info comme ça, comme on l’a eue en 1981, dit-il. Ces moments-là, on a envie de les vivre pleinement. S’il doit y avoir une joie, je veux qu’elle soit pleine et entière.» Il est 20heures, le visage de François Hollande s’affiche sur l’écran. Celui de Franck Denoyelle se décrispe : c’est gagné. A cet instant, à l’autre bout de la France, le même apaisement gagnela foule réunie sur l’esplanade qui joint la place de la Comédie au Corum, à Montpellier. « Autour de moi, on ne doutait pas de la victoire de François Hollande, mais moi j’ai craint jusqu’au bout que la tendance s’inverse », se réjouit maintenant Gilles, un quadragénaire de passage dans la ville de l’Hérault. Sophia, infirmière de 35 ans, a aussi eu des sueurs froides : « La semaine dernière, j’ai vécu les yeux rivés sur les sondages. Je voyais l’avance de FrançoisHollande s’effriter, s’effriter. J’imaginais déjà voir Nicolas Sarkozy apparaître triomphant à la télé ce soir… » Comme à Dunkerque, le socialiste est pourtant arrivé largement en tête dans cette ville de gauche, avec 62,38 % des voix. Satisfaits de voir partir M.Sarkozy Réelle adhésion, faux plébiscite ? Derrière la joie de voir élire François Hollande pointe souvent une satisfaction aussi grande de voir partir le président sortant. « Sarkozy a attisé les différences et les jalousies, Hollande va remettre de la sérénité dans les esprits », espère Gilles dans le rassemblement de Montpellier. « Vieux contre jeunes, Français de souche contre immigrés, retraités contre jeunes, vrais travailleurs contre syndicalistes, il ne pouvait pas s’empêcher, ça semble plus fort que lui », remarque, de son côté, Claire-Marie. Non loin d’elle, Fouzia, une étudiante de 25 ans qui se revendique fièrement « fille d’immigrés » et « parfaitement intégrée », tempête : « Dès que Sarkozy ouvrait la bouche, c’était pour nous rappeler qu’on n’était pas aussi Français que les autres ! Si Hollande arrive à changer ça, ce sera déjà une très bonne chose. » aaa Avec l’association AC-LeFeu, bien loin de la Bastille Z ulika n’ira pas à la Bastille après l’annonce des résultats. « Est-ce que les gens là-bas nous considèrent comme eux ? Non. Ils vous font ressentir qu’on n’est pas des leurs. Nous, on préfère rester ici. » Ici, c’est deux tentes blanches à Clichy-sous-Bois (Seine-SaintDenis), où l’association AC-Le Feu, créée après les émeutes de 2005, a organisé une soirée électorale. Farida (elle a souhaité garder l’anonymat, comme plusieurs des personnes rencontrées), qui travaille comme consultante, explique que, « du temps de Mitterrand, oui, on voulait fêter ça tous ensemble. Maintenant, on s’est endurcis, on s’est habitués à rester entre nous». La Bastille ? Omar, animateur de 23 ans, a beau réfléchir, le lieu ne lui évoque rien, ni histoire ni symbole. « Pour moi, la Bastille, c’est la Fnac », risque Maxime. « C’est loin, non ?, continue Jo. Au moins une heure et demie ? » Il n’y est jamais allé. Et puis d’un coup, la centaine d’invités se met à applaudir, à crier: « Vive la République, vive la France! » La télévision vient d’annoncer la victoire de François Hollande. On ne pleure pas, mais ça secoue. Tout le monde se jette dans les bras de tout le monde. Zouhair Ech-Chetouani ne pourrait pas dire s’il est content, mais soulagé, sûrement: « Sarkozy, c’était devenu l’angoisse, la division entre les gens.» Lui se range dans la catégorie des « mecs déçus». Il se souvient de 1981, il était un tout petit garçon le jour de l’élection de François Mitterrand. Sa famille était si heureuse qu’il était persuadé de se réveiller le lendemain dans un monde absolument différent. Plus tard, lui aussi avait voulu faire de la politique, à Asnières (Hauts-de-Seine), sa ville. Il raconte les élus locaux de gauche qui disaient: « Je te mettrais volontiers en bonne place sur ma liste mais, tu sais, les Français sont racistes. Il vaut mieux que je passe devant toi. Pour te protéger, évidemment.» Mains en l’air Puis, il y avait eu l’arrivée de la droite, d’autres promesses, d’autres désenchantements, dit Zouhair. Juré, c’était fini, on ne l’y reprendrait plus. Et, pourtant, à chaque fois, il y retourne, c’est plus fort que lui. Il a fait la campagne des cantonales, en 2011, en indépendant. Avec plusieurs associations, il a lancé voilà deux jours l’appel à se mobiliser dans les cités contre l’abstention au second tour. Et, là, il est en train d’embrasser Tarek sous la tente de l’association. Plus bas, dans la rue, des jeunes gens bloquent le rond-point en chantant. Le temps de descendre, cinq voitures de police ont tout dégagé et aligné des garçons, mains en l’air, contre un mur. A la télévision, le discours de M. Hollande vient de commencer. Et Zouhair, pensif : « On est dans la merde. » p Florence Aubenas 0123 présidentielle 2012 Mardi 8 mai 2012 9 La France qui rit aaa « On l’a viré ! On l’a viré ! », chante-t-on au même moment à tue-tête dans le métro parisien. A son bord, des militants du Front de gauche. Ils viennent de quitter leur ancien QG de campagne, aux Lilas. Jean-Luc Mélenchon y a fait une courte déclaration après l’annonce des résultats : « Sarkozy, c’est fini, enfin ! Ainsi est réglé le compte du fossoyeur des acquis sociaux et des services publics de notre République. » Le joyeux convoi est en route pour la place de la Bastille. «Ce n’est qu’une première étape!» « Beaucoup des gens qui sont rassemblés là-bas ont voté contre Sarkozy, souligne Laurence Sauvage, secrétaire nationale du Parti de gauche. Notre place, c’est aussi d’être à leurs côtés. Ce n’est pas la victoire de Hollande, c’est celle de ceux qui ont voté contre Sarkozy. » Elle tient à le préciser. Peu avant d’arriver à la place de la Bastille, sur le boulevard du Temple, d’autres militants du Front de gauche distribuent pancartes et drapeaux. Sans oublier les autocollants en forme de cœur portant le nom du programme commun au PCF et au Parti de gauche qui forment le Front de gauche, « L’humain d’abord ». Ils feront un carton. Avec leurs pancartes, les militants comptent bien se rappeler au souvenir du nouveau président. « Le smic à 1 700 euros, c’est maintenant ! » ou encore « La retraite à 60 ans à taux plein, c’est maintenant ! », parodiant le slogan du candidat socialiste, « Le changement, c’est maintenant» « Demain dans la rue, aujourd’hui dans les urnes », scandent les militants, nombreux. « Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais on ne dit pas “on a gagné”, mais “on l’a viré”. Ce n’est qu’une première étape ! », souligne Dominique, membre du Parti de gauche. « On est contents parce qu’il fallait que Sarko dégage, mais Hollande ne doit pas oublier qu’il a été élu grâce à nous. On espère bien comp- ter aux législatives », ajoute-t-elle. D’autant qu’Isabelle, pour sa part, a du se faire un peu violence pour glisser le bulletin Hollande dans l’urne. « Je n’espère rien de lui, j’ai voté sans conviction. Je l’ai fait pour mon parti, pour battre Sarkozy », raconte-t-elle, tout en soulignant qu’elle regrette que l’écart entre les deux candidats ne soit pas plus important. « C’est un peu dommage, on aurait voulu qu’il se prenne une bonne raclée ! », glisse-t-elle. La «Vie en rose» Mais il n’y a pas que dans les rangs du Front de gauche que l’enthousiasme est modéré. La soirée n’est pas finie que l’euphorie exprimée à 20 heures semble déjà loin chez les électeurs de François Hollande. Combien sont-ils à croire aux lendemains qui chantent, à cette Vie en rose, jouée quelques heures plus tôt par un accordéoniste sur la place de la Cathédrale de Tulle, et sur laquelle le président fraîche- ment élu et sa compagne ont esquissé un pas de danse ? Dans l’assistance joyeuse réunie dans le centre-ville de Montpellier, Christine, 45 ans, ne se fait guère d’illusions. « Il ne fera pas de miracle, mais au moins, il fera mieux que le précédent ! Les gens le savent, ils sont réalistes. » Elle attend surtout « qu’il fasse le mieux possible, dans le respect des citoyens et de la démocratie. L’alternance va faire du bien, malgré le contexte de crise ». A Paris, sur la place de la Bastille, Jerry, 23 ans, estime, lui, que « c’est un pas en avant », mais qu’« il ne faut pas se voiler la face : il n’y a plus d’argent et il va falloir faire des économies. C’est au niveau sociétal que son élection va changer des choses ». Changer des choses… Il n’est question que de cela, ce dimanche soir, dans la petite maison de Mézères, en Haute-Loire, où deux couples de gauche ont décidé de se retrouver pour fêter, avec une coupe de champagne, la victoire de leur favori. Place de la Bastille, à Paris, au soir du 6 mai. « Sarkozy, c’est fini », scande la foule. Au cours de la soirée, les ténors du Parti socialiste (dont, en haut à droite, Lionel Jospin) se sont succédé sur l’estrade. Les partisans de François Hollande ont attendu jusqu’à minuit passé la venue du candidat victorieux (en bas à gauche). CORENTIN FOHLEN/FÉDÉPHOTO POUR « LE MONDE » «Ça fait du bien quand même!» Un peu plus tôt, quand Sigrid Paley avait deviné, lors du dépouillement que, malgré le bon score de Nicolas Sarkozy dans la commune, l’issue nationale pourrait être favorable au socialiste, elle était allée voir Claude et Michèle Dormenil qui avaient, eux aussi, contribué au comptage des voix : « Si c’est bon, on vient vous voir à 20 heures. » Sigrid et Jeff, son mari, sont donc arrivés chez Claude et Michèle à l’heure dite, et ensemble, ont laissé éclater leur joie : « Ça fait du bien, quand même ! » Deux accordéonset trois tout petits pas de valse avant les «soucis» Tulle Envoyée spéciale A quoi ça ressemblera, dans quelques années, la légende d’un François Hollande président ? Mardi 1er mai, sa compagne, Valérie Trierweiler, a téléphoné au cher Bernard Combes, le maire (PS) de Tulle. Elle avait une requête à formuler pour la journée du 6mai : « Dimanche, j’aimerais bien un petit air, j’aimerais bien qu’on joue La Vie en rose après l’allocution de François.» A l’issue du premier discours de président de la République, Mme Trierweiler voulait qu’on joue cette chanson d’amour d’Edith Piaf, celle qui suggère, dans son bonheur, les malheurs du lendemain: « Il est entré dans mon cœur, une part de bonheur, dont je connais la cause…» Depuis le matin, le programme obéit à un rituel déjà bien huilé. Un « parcours porte-bonheur», comme l’a joliment surnommé La Montagne. Le quotidien régional suit depuis 1988 le cérémonial des dimanches d’élection de François Hollande. La journée commence invariablement par un café à la Calèche avec l’équipe locale. Puis vient la visite d’une demi-douzaine de bureaux de vote, avec un verre de l’amitié (ce 6mai, un Pomerol 2005) à la mairie de Laguenne, une ancienne fabrique de pantoufles en feutre où le président élu a été intronisé « goûteur» de la confrérie des vins du coin. Enfin, on déjeune à Tulle, chez « Poumier», avant d’effectuer une petite halte àVigeois, au cœur du canton corrézien de François Hollande. Naguère, les légendes des soirées d’élections s’écrivaient des années après ces fameux mois de mai. Sans blogs, sans tweets, sans satellites. Certaines conservent d’ailleurs encore leurs mystères : Une grande banderole dégouline : « Ici ce n’est pas le Fouquet’s, c’est simplement l’Abbaye» impossible ainsi de savoir aujourd’hui avec certitude ce que François Mitterrand a mangé au soir de son élection, le 10 mai 1981, à l’auberge du Vieux-Morvan, et quand il y pleuvait. Ce 6 mai, à Tulle, sur la place de la Cathédrale, une grande banderole dégouline d’une fenêtre jusqu’au café qui vend bières et sandwiches: « Ici ce n’est pas le Fouquet’s, c’est simplement l’Abbaye.» Candidats et électeurs ont intégré tous les codes du «storytelling » et, aujourd’hui, les soirées fondatrices disent tout haut ce qu’elles veulent être. Vers 19 heures, le maire de Tulle s’effondre en larmes dans les bras du presque président. « Bernard, remets-toi, on a du boulot ! », plaisante François Hollande pour chasser l’émotion. Deux heures plus tard, le moment est venu de monter sur l’estrade montée pour la victoire, place de la Cathédrale. Pour La vie en rose, Bernard Combes a fait venir une clarinettiste. Mais Tulle est la ville de l’accordéon, et, en l’absence de Sébastien Farge, le virtuose auquel il avait pensé, il a enrôlé l’amateur Jean-Paul Denanot, le président socialiste de la région Limousin, qui vient de répéter in extremis la chanson sur son piano à bretelles. «Des ennuis, des chagrins s’effacent…» A quoi elle ressemble, la légende dominicale de François Hollande? A quelques notes de musique que la foule n’ose pas reprendre, comme l’espéraient pourtant les vainqueurs. A trois pas de valse à peine esquissés, trois pas de danse volés, à Tulle, à ces « soucis » qui déjà, explique le nouveau président arrivé à la Bastille, risquent d’assombrir dès demain le court bonheur d’un 6mai. p Ariane Chemin Pendant quelques minutes, ils confieront leur satisfaction d’avoir « viré Sarko ». Alors que le président sortant commence à s’exprimer depuis la Mutualité à Paris, dans le salon de Mézères, on lui renvoie son bilan – en singeant son langage : « Il n’a pas tenu ses objectifs, il est remercié. » On trinque et on retrinque. Mais bientôt l’allégresse cède la place à l’évocation inquiète des dossiers qui attendent le socialiste dès demain. « Y a du boulot », répètent tous les convives, chacun à leur tour. « Faudra qu’il bloque les loyers», dit l’une. « Qu’il fasse un tour dans les taudis qu’on loue à Paris », dit l’autre. « Et qu’il remette un peu Merkel en place », conclut un troisième. Voilà François Hollande qui prend la parole, place de la Bastille. On l’écoute et on s’adresse à lui à travers l’écran. On approuve certaines de ses déclarations, « c’est vrai ! ». Et Michèle de lancer une exhortation au nouveau président de la République : « Ne nous déçois pas ! » p Frédéric Potet et Aline Leclerc avec « Une année en France », le service politique et les correspondants n Sur Lemonde.fr A l’occasion de l’élection présidentielle et des législatives, « Le Monde » pose ses valises dans huit coins de France. Des portraits et des histoires au jour le jour. Retrouvez les blogs sur www.lemonde.fr/une-annee-en-france 10 0123 présidentielle 2012 Mardi 8 mai 2012 Portrait Vainqueur solitaire Il n’y avait pas grand monde autour de François Hollande, à l’été 2009, lorsqu’il s’est décidé à se lancer dans la course à l’Elysée. Peu à peu les rangs se sont resserrés autour du candidat, rejoint par ses anciens condisciples de l’ENA et ses rivaux du Parti socialiste Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin C ’est souvent dans une extrême solitude que naissent ces épopées-là. Celle-ci pourrait commencer dans le secret d’une chambre, au cœur d’un petit immeuble tranquille du 15e arrondissement de Paris. L’été 2009 va s’achever. Assis sur une chaise, François Hollande évoque devant sa compagne Valérie Trierweiler l’année qui s’ouvre. Ils ont passé l’été en Espagne sans trop de sollicitations. Depuis un an qu’il n’est plus premier secrétaire du Parti socialiste, il a commencéune traverséedu désertqui ressemble à un retour vers le réel. Samedis passés chez Ikea ou Alinéa pour meubler le nouvel appartement du couple et dimanches à vélo ou à jardiner, dans la maison de l’Isle-Adam de Valérie Trierweiler. Mais l’an prochain? Pendant les vacances, il a déjà écouté son cher Jean-Pierre Jouyet, l’un de ses plus vieux amis, que son passage pendant un an et demi au sein du gouvernement Fillon n’a jamais tout à fait éloigné : « Il faut que tu y ailles. Tu peux y arriver, tu n’as rien à perdre, et c’est ta dernière chance. Tu auras 57 ans. Après, il sera trop tard.» C’est désormais la rentrée et, devant sa compagne, c’est lui cette fois qui pose la question. « Si j’y vais, il faut que je m’organise.Qu’est-ce que tu en penses? » L’ancienne journaliste politique énonce les choses sans fard : « Soit tu penses que tu es le meilleur, et tu y vas. Soit, tu penses qu’un autre est meilleur que toi, et tu n’y vas pas. » Dans l’intimité d’un couple, les vérités s’expriment sans craindre de passer pour des vanités : « Je suis le meilleur ! » « Alors, vas-y ! Mais ne bricole pas. Mets tout en place pour que ça marche.» François Hollande n’est pas de ces chefs d’Etat qui, à 10 ans, comme Nicolas Sarkozy, rêvaient de « faire président ». Seule sa mère – « ma meilleure militante », a-t-il souvent vanté – disait le contraire, mais n’est-ce pas le rôle de toutes les mères de tenter de bâtir une légende ? Au fond, cet énarque et ancien magistrat de la Cour des comptes qui a bâti toute sa carrière au PS sans jamais se voir proposer de ministère caressait sans doute des rêves moins fous que celui d’entrer à l’Elysée. « J’aimerais bien un jour avoir Bercy », confiait-il modestementà quelques amis de Corrèze, il y a encore quatre ans. On peut bien raconter aujourd’hui qu’il y a toujours cru, qu’il l’a toujours voulu, la véritéest autre. Le fantôme de 2007a longtemps plané au-dessus de lui et, avec ce scrutin, l’ombre de Ségolène Royal. Depuis la défaite de la mère de ses quatre enfants, qui s’est confondue avec leur séparation publique, François Hollande n’ignore pas que certains responsables du Parti socialiste lui en veulent. En 2005, alors qu’il était premier secrétaire, le PS s’était déjà déchiré sur la Constitution européennesansqu’il ose exclureles frondeurs du « non » menés par Laurent Fabius et Jean-Luc Mélenchon. En 2006, les éléphants du parti n’ont saisi que bien plus tard pourquoi il s’était effacé devant « Ségolène ». En 2012, c’est donc autant une revanche qu’il doit prendre qu’une preuve de caractère qu’il doit apporter. « Cette fois, je ne laisserai pas passer mon tour », réplique un beau jour François Hollande à un Brice Hortefeux qui l’interroge sur ses intentions. « Je me suis trouvé seul, face à moi-même, j’étais libéré de toute tutelle, à ne servir plus personne, au sens privé également », confiera-t-il au quotidien La Montagne le 30 novembre 2011. Il n’est plus rien dans le parti, les journalistes oublient de lui rendre visite, mais il a tranché. Après deux ans d’une vie plus douce, il se plie à une nouvelle discipline. Il commence par maigrir – trop, diront ceux qui aimaient François Hollande rond, rose, enveloppé dans sa bonhomie. C’est un signe qui ne trompe pas. Il se lève tôt, travaille dans le petit bureau 0123 présidentielle 2012 Mardi 8 mai 2012 En meeting à Lille, le 18 avril. JEAN-CLAUDE COUTAUSSE/FRENCH-POLITICS POUR « LE MONDE » naire qui a connu François Hollande lors d’un stage en Corrèze. Emmanuel Macron, un jeune inspecteur des finances passé dans le privé, à la Banque Rothschild, est enfin venu rejoindre la bande de Martinez. Début 2010, la semaine de François Hollandes’ouvre sur une heure de discussion avec la fine fleur de la technocratie, chargée de l’aider à combattre son principal concurrent, Dominique Strauss-Kahn. DSK n’est pas n’importe quel adversaire. L’ancien ministre de l’économie de Lionel Jospin a lui aussi une revanche à prendre sur la primaire de 2006. Ségolène Royal, cette « nulle », comme il disait avec mépris, l’avait alors battu à plate couture. Cette fois, auréolé de son prestige de patron du Fonds monétaire international (FMI), porté par une crise financière internationale qui rend plus raisonnables les militants de l’aile gauche du PS, son heure paraît venue. C’est du moins ce que disent les sondages, qui l’annoncent seul capable de vaincre Nicolas Sarkozy. Il n’est pas prêt à tout au nom de l’amitié, et peut, par nécessité, passer l’éponge sur les avanies glissées par ses ennemis passés de son appartement, avec vue sur les immeubles sans âme qui bordent le parc André-Citroën. Il lit, découpe, trie, à l’ancienne, range les papiers dans des chemises de toutes les couleurs qui jonchent la moquette. Il n’a pas voulu s’offrir les services d’une assistante payée sur les fonds du conseil général de Corrèze, et cette sobriété est autant le signe de sa prudence que la marque d’unhomme qui n’a besoin de personne.Il n’y a pas, dans la mythologie de François Hollande, de « fidèle secrétaire », comme dans celle de François Mitterrand. Il n’y a d’ailleurs pas grand monde autour de lui. Pas de vrai courant au sein du PS,pas dethink tank, et mêmepasl’ombre d’un intellectuel mondain : François Hollande a voulu tenir à distance BernardHenri Lévy, qui avait soutenu Ségolène Royal, puis Dominique Strauss-Kahn. Aujourd’hui,Franz-OlivierGiesbert s’intéresse à lui, mais, longtemps, les biographes ne se sont pas bousculés pour raconter sa geste. C’est l’histoire d’un homme qui a fait sa carrière à l’ombre d’un parti quand d’autres – Lionel Jospin, Ségolène Royal – incarnaient les soubresauts de l’histoire de la gauche : pas vraiment matière à frissons ou à best-sellers. Depuis l’automne 2008, ils ne sont d’ailleurs que huit, experts ou élus, à se réunir tous les lundis midi dans le petit bureau d’angle du député de Corrèze, autour de Stéphane Le Foll, l’ancien directeur du cabinet de François Hollande rue de Solférino. Parmi eux, Isabelle Sima, la fille desChassagne,qui l’onthébergé à Tulle, en 1988. Pour rire, ils se nomment euxmêmes«les 3 % », la coted’avenirprésiden- tiel que donnent alors les instituts de sondage à François Hollande. Au fil des semaines, pourtant, l’assemblée s’agrandit peu à peu. Un jour, le bureau devient trop étroit : la petite équipe descend au premier sous-sol de l’immeuble qui jouxte l’Assemblée. « Des fauteuils en cuir noir de VIP avaient remplacé nos chaises en dur. On s’est réjouis : tiens, c’est déjà un mieux», se souvientBernardRullier, directeur de cabinet adjoint du président du Sénat, Jean-Pierre Bel. Depuis que « François » paraît déterminé, d’autres amis se sont proposés pour l’aider.Un vieuxcopain d’HEC,André Martinez, ancien du groupe Accor devenu Rarement, dans l’histoire de la Ve République, président aura mené campagne aussi solitaire consultant, lui a suggéré de réunir chaque lundi matin, chez lui, autour d’un petitdéjeuner, un autre groupe prêt à l’aider. Ils sont moins d’une demi-douzaine, mais ce sont des amis de près de quarante ans, tous diplômés d’HEC ou de l’ENA. François Hollande y retrouve des anciens de sa promo Voltaire, comme Jean-Pierre Jouyet ou Jean-Marc Janaillac, devenu président du directoire de la RATP. Mais on a aussi fait venir des hommes qui ont vécu une campagne présidentielle au cœur du réacteur et appris les leçons de l’échec : le conseiller d’Etat Christophe Chantepy, directeur de campagne de Ségolène Royal en 2007, ou Laurent Olléon (HEC, ENA), un quadragé- Cen’est pastout à faitce quepense François Hollande. Pas exactement ce qu’il entendsur les marchés,et pas seulementà Tulle. Beaucoup de militants socialistes se méfient de DSK. Trop social-démocrate. Trop « libéral ». François Hollande entend même un jour parler de son adversaire potentiel comme d’un « cow-boy américain». C’est un candidat « hors sol », persiflent ses amis : doté d’une belle cote de popularité, mais à 10 000 km de la France. Face à l’homme des avions, de Washington, de la mondialisation, le président du conseil général de Corrèze se veut le candidat des clochers et des terroirs. Plus question de partir en vacances en Italie ou en Espagne, en cet été 2011. Pas davantage en Asie, où il n’a jamais mis les pieds autrement que pour des vacances en Thaïlande. Pour la campagne de la primaire, il veut parcourirlesvilles et les villages de l’Hexagone. Pour un peu, lui, l’homme qui déteste marcher, rêverait, dit-il, de « traverser la France à pied ». Il va rencontrer sa chance, le coup de dés qui transforme un destin. Ce 15 mai 2011, Valérie Trierweiler a gardé son portable près d’elle, au pied du lit. Il lui porte la nouvelle qui se répand depuis quelques heures : « DSK arrêté à NewYork. » L’affaire du Sofitel a fait irruption dans leur nuit. François Hollande, qu’elle finit par réveiller, a balayé la nouvelle, incrédule : « Rendors-toi. Tout ça, c’est des conneries…» Des conneries? A un mois et demi de la clôture des candidatures de la primaire, Dominique StraussKahn, le grand favori, est accusé de viol par une femme de chambre d’un hôtel de New York. « DSK out », « DSK fini », disent désormais les textos. Ce dimanche matin, François Hollande n’est pourtant pas certain que la chute de son rival soit une bonne nouvelle pour lui. En journaliste, sa compagne voit dans l’événement « l’équivalent médiatique de la mort de Diana ou de l’effondrement des Twin Towers ». Lui, raisonne en politique et songe au « pacte » passé entre la maire de Lille et le patron du FMI. « Il va y avoir un élan autour d’Aubry», redoute-t-il. « C’est dommage, confie-t-il le lendemain à ses amis du « 3 % », j’aurais aimé débattre avec lui et le battre. Cette victoire m’auraitdonné une légitimité supplémentaire. » Et au « groupe du lundi » : « J’aurais gagné dans cette victoire contre celui que l’on considérait comme le meilleur économiste mes galons de présidentiable. Cela aurait été mon tremplin.» Alors que le PS défile dans les médias pour, au choix, dire sa « sidération » devant la chute de son ancien champion, crier au complot ou espérer le retour « rapide » de Dominique Strauss-Kahn, le futur président se cantonne à des déclarations d’une infinie prudence. « Nous souhaitons tous que ce ne soit pas vrai », commente-t-il sobrement sur Canal+. « François Hollande est le seul dirigeant socialiste qui ne nous ait ni téléphonéni écrit», fulminera plus tard Anne Sinclair. C’est peu dire que l’affaire du Sofitel, tout d’abord, le déstabilise.En perdant son rival, l’élu de Corrèze vient aussi de perdre sa stratégie.Le « président normal» n’était pas seulement une critique du « blingbling» présidentiel,c’étaitune flèchedécochée à Dominique Strauss-Kahn autant qu’à Nicolas Sarkozy. L’ex-premier secrétaire se retrouve devant l’actuelle chef du PS, cette « dame des 35 heures » qui plaît à l’aile gauche de son parti, et se trouve aussi largement ancrée en province que lui. Même dans le groupe des « 3 % », même aux petits-déjeuners du lundi, ça tangue dans la « hollandie ». « Je dois récupérer les strauss-kahniens», comprend aussitôt le futur candidat. Dans les années 1980, avec un ancien mao devenu énarque atypique et aujourd’hui décédé, Jean-Michel Gaillard, François Hollande signait des tribunes et des livres sous le nom de « JeanFrançois Trans». Derrière ce pseudonyme transpirait le souci d’échapper à des courants jugés ringards et « bouffeurs » d’énergie. Jean-François Trans n’a pas changé. Ce n’est pas le courant de DSK qu’il veut rafler, mais quelques-unes de ses têtes d’affiche. Pierre Moscovici est le premier à le rejoindre. « Mosco » n’avait jamais eu, jusque-là, de mots assez durs pour parler de l’ancien premier secrétaire. Un « lâche », un « mou », un « petit ». Cette fois, il est prêt à devenir son premier ministre ! Avec lui, d’un coup, le cercle des hollandais paraît s’élargir. Le 31 mai 2011, à la Bellevilloise, à Paris, personne ne connaît le nom des conseillers de Paris dont le ralliement à la candidature de François Hollande est égrené par une sono poussive. Mais Pierre Moscovici, c’est enfin un nom qui résonne aux oreilles des initiés et tranche avec l’anonymat des troupes. A l’Elysée, Nicolas Sarkozy, qui s’était préparé à affronter la maire de Lille, est sonné. C’est souvent dans les blessures d’amour-propre qu’il faut trouver l’aiguillon des plus vertigineuses réussites. François Hollande est devenu « présidentiable», et beaucoup, chez les socialistes et à l’UMP, n’en reviennent pas. « François Hollande, président de la République? On rêve ! », avait lâché du haut de sa superbe Laurent Fabius, avant la primaire. Cette fois, c’est Nicolas Sarkozy qui moque le candidat socialiste. « Il est nul », lâche un jour le candidat de la droite à M, le magazine du Monde. Ou, pire, encore : « Et ça, ça veut gouverner la France?» «Ça » n’oubliera jamais. Pendant des mois, il va « faire le sérieux », comme il dit, et tenter de se bâtir une stature de présidentiable. L’homme des bons mots disparaît tout à coup – à tel point qu’Hélène Jouan, de France Inter, se sent obligée de réunir ses traits d’esprit dans un livre, Le Petit Hollande illustré par l’exemple (Nouveau Monde, 120 p., 9,90 euros), comme dans une sorte de manifeste posthume. Et que des petits plaisantins inventent pour les iPhone une application aussi commerciale que nostalgique : « Les cent meilleures blagues de François Hollande. » P iqué dans sa fierté, bien décidé à faire mentir Nicolas Sarkozy, le candidat socialiste commence par s’entraîner au duel télévisé de l’entre-deuxtours du mercredi 2 mai avec un faux rival : Guillaume Bachelay. Rue de Solférino, on tient cette ancienne plume de Laurent Fabius et de Martine Aubry pour l’un des plus féroces conseillers. N’est-ce pas lui l’inventeur de cette « gauche molle» qui visait directementle député deTulle? Curieusement, pourtant, l’exercice est vite abandonné: le jeu entre le candidat et son sparring partner « sonne faux ». François Hollande révise tout seul, et invente sa fameuse anaphore : « Moi, président de la République… » On ne peut mieux dire que, pour battre Sarkozy, Hollande juge seizefoisplutôtqu’unequ’il ne peutcompter que sur lui-même. Rarement, dans l’histoire de la Ve République, président aura mené campagne aussi solitaire. Dans un mois, qui saura encore qui furent les quatre porte-parole du socialiste ? « Il les a tous neutralisés. Même pas un gazouillis.La parole,il l’a portée lui-même», note un intime. « C’est simple, raconte Julien Dray, il nous a installés dans le local de l’avenue de Ségur, il a lancé le trousseaude clés au milieu,et il a dit: “Débrouillez-vous”, et il est parti sur les routes.» Seul Manuel Valls, l’ancien rival de la primaire devenu responsable de la communication du candidat, ou Aquilino Morelle, le seul à s’être rendu à Tulle, dimanche 6 mai, ont émergé de l’équipe de campagne. « Seuls ont compté les gens utiles», résume Valérie Trierweiler. L’utilité des autres… C’est peut-être cela qui le rapproche le plus de ses prédécesseurs.C’est cettepart de son caractère,aussi, qui a le plus changé depuis quelques mois. Avant, François Hollande était « le gentil». C’est même le titre d’une des rares biographies qui lui sont consacrées. Main- 11 tenant qu’il s’approche du but, il ne fait plus de sentiment et souhaite qu’on le sache. « Il s’est durci », dit son entourage. François Hollande s’adjoint désormais ceux qui peuvent le servir, et délaisse sans trop d’états d’âme ceux qui, dans la route vers la victoire, ne lui apportent rien. « Il n’a jamais voulu s’abandonner à un réseau, un clan », dit Jean-Pierre Jouyet. Comprendre : il n’est pas prêt à tout au nom del’amitié, etpeut, par nécessité,passer l’éponge sur les avanies glissées par ses ennemis passés. Son dicton fétiche ? « Tu ne dis rien, tu n’oublies rien. » François Hollande a fait le ménage dans les archives de sa mémoire. Effacé,au moinsprovisoirement,le «Flamby » d’Arnaud Montebourg, qui jugeait que « le pire défaut de la candidate» Royal, c’était « son compagnon ». Mise entre parenthèses, la phrase lâchée par Laurent Fabius pendant la primaire de 2011. L’ex« plus jeune premierministre de la France » est venu à Canossa. Un jour, après la primaire, le soutien de Martine Aubry a tenduà «François » unvilain sac desupermarché: «L’emballageest affreux,mais à l’intérieur, je crois que cela te plaira. » Laurent Fabius y avait glissé un manuscrit venu de sacollectionpersonnelle:l’originaldu texte que Jean Jaurès adressa au capitaine Dreyfus. Mieux qu’un cadeau : presque un hommage. Des amis, en revanche,ont été laissésde côté. Son chef de cabinet, le dévoué Faouzi Lamdaoui, réclame la 9e circonscription des Français de l’étranger ? François Hollande laisse Martine Aubry la livrer à l’un de ses protégés. Quand, aux premiers jours de la campagne, Areva découvre dans l’accord Verts-PS un paragraphe trop radical sur le nucléaire, François Hollande C’est l’histoire d’un homme qui a fait sa carrière à l’ombre d’un parti quand d’autres – Lionel Jospin, Ségolène Royal – incarnaient les soubresauts de l’histoire de la gauche prend son téléphone et appelle, furieux, le négociateur des accords pour lui passer un savon. Qu’importe qu’il s’appelle Michel Sapin, son ancien copain de promo etde chambréeau servicemilitaire. Qu’importe si l’ancien ministre lui a demandé, dans quelques semaines, de devenir le témoin de son (re) mariage, par fidélité. Le pouvoirest un aimantpuissant. Malgré ces petites vexations, personne n’a plus lâché le futur président. « La dernière promopolitiquede l’ENA», commedit souvent François Hollande, n’a jamais flanché.Dansla petitebande dequinquagénaires, tous sont restés fidèles à « François ». Michel Sapin a écrit le programme économique du candidat. Bernard Cottin, ex-PDG de Numericable, est devenu mandataire financier. L’avocat Dominique Villemot rédige des notes sur la fiscalité, tandisque Jean-JacquesAugiera déniché l’immeuble du siège de la campagne, avenue de Ségur. A la présidence du Sénat, PierreRené Lemas, le nouveau directeur de cabinet de Jean-Pierre Bel, a réuni des jeunes conseillers qui sauront, dès la mi-mai, irriguer les cabinets ministériels. « Il n’y avait pas eu en 2007 avec Ségolène – pourtant elle aussi une ancienne – de réunions de notre promotion Voltaire comme il y en a eu cette année pour François », constate Jean-Pierre Jouyet. D’anciens condisciples dedroiteissus de la mêmepromo,Dominique de Villepin et Renaud Donnedieu de Vabres, qui bien vite ont lâché publiquement Nicolas Sarkozy, ont même été conviés à leurs déjeuners. Mercredi 2 mai, lors du débat télévisé qui a opposé François Hollande au président sortant, se pressaient pourtant dans la loge Aquilino Morelle, Manuel Valls, et les quelques conseillers choisis par ce dernier. Pas de Michel Sapin, aucun des vieux amis de la promotion Voltaire n’avaient été conviés. Ce dimanche, à Tulle, où la petite bande s’était réunie il y a vingt-quatre ans lorsqu’ilest devenu pour la première fois député, François Hollande était seul, à nouveau. Il a voulu une victoire sans « shadow cabinet », sans énarques, sans Parisiens. Demain, sans doute, la crise les rendra indispensables. Mais aujourd’hui, il veut croire que c’est « avec les Corréziens », c’est-à-dire sans eux tous, qu’il l’a emporté. « Il faut le laisser jouir seul des meilleurs moments de sa victoire, avant que cela ne tombe comme à Gravelotte », excuse Jean-Pierre Jouyet. Seul, parce que c’est aussi seul, finalement, qu’il l’a emporté. p 12 0123 présidentielle 2012 Mardi 8 mai 2012 La France qui pleure Nicolas Sarkozy paraît décidé à quitter la politique Le président sortant ne participera pas à la campagne des législatives, que l’UMP entend mener «collégialement» gères,Alain Juppé,quiveut,lui aussi, rester dans le jeu. « Toutes les questions sur la ligne politique, sur l’avenirde tel ou tel viendront après les législatives », a admis M. Bertrand, adversaire de M. Copé. Toutes les tendances de l’UMP ont veillé à s’afficher sur les plateaux télévisés. « On a posé le rapport de forces en allant sur les plateaux, mais on n’allume pas la guerre », a justifié M. Wauquiez, autre adversaire de M. Copé, ajoutant: « Ce n’est pas : “Avant il yavait Sarko, maintenant c’est Copé.” Il faut une conduite collégiale et, une fois que seront passées les législatives, on se posera les bonnes ques- Dimanchesoir, àl’Elysée,M. Sarkozy alivrésontestament politique.«Serrez-vous lescoudes», a-t-ildit auxdirigeantsUMP Dimanche 6 mai au soir, salle de la Mutualité, à Paris, où s’étaient rassemblés des sympathisants UMP. OLIVIER LABAN MATTEI/NEUS POUR « LE MONDE » L orsqu’il réunit son étatmajor, à l’Elysée, dimanche 6 mai au début de la soirée, Nicolas Sarkozy est clair sur son avenir. « Je ne serai plus candidat aux mêmes fonctions », leur dit-il selon le ministre du travail, Xavier Bertrand. « Cela ne surprendra personne. Je l’ai dit avant. Cela ne créera pas de psychodrame comme avec [Lionel] Jospin », ajoute-t-il. Des propos qui sont confirmés par des conseillers du président de la République, qui rapportent : « Il a dit: “J’arrête la politique.” » Plus tard, dans la salle de la Mutualité à Paris, M. Sarkozy n’a pas voulu désespérer les militants, alors que la bataille des législatives s’engage. Il s’est montré plus flou, déclarant: « Vous pourrez compter sur moi pour défendre [nos] idées, [nos] convictions, mais ma place ne pourra plus être la même.» Le chef de l’Etat sortant avait annoncé, lors d’un voyage en Guyane, en janvier, qu’il arrêterait la politique en cas de défaite : « Vous ne me verrez plus », avait-il alorsconfié auxjournalistes,expliquant qu’il ne se voyait pas animer des réunions UMP. Il l’avait encore confirmé au début de sa campagne, sur RMC. Son entourage reste toutefois dubitatif. Le ministre de l’intérieur Claude Guéant voudrait que M. Sarkozy s’engage dans la bataille des législatives. Il en a touché un mot à Henri Guaino, la plume du président, qui a constaté que ce dernier ne le souhaitait pas. Son épouse, Carla Bruni, non plus. Un proche de M. Sarkozy l’assure : «Il ne fera pas la bataille des législatives. Mais la vie est longue. Vous le retrouverez en 2017. » Certains députés craignent que le président sortant ne devienne la mauvaise conscience de son camp, empêchant celui-ci de tourner la page. « Il ne fera pas son Giscard », dit pourtantLaurentWauquiez,ministre de l’enseignement supérieur. Dimanche soir, aux responsables UMP réunis à l’Elysée, M. Sarkozy a livré son testament politique. « Serrez-vous les coudes, leur a-t-il dit, ne vous battez pas ! Je vous demande l’unité et la collégialité.Sivousvousdivisez,pluspersonne n’existera.» Le ton était donné. Les chefs de la majorité se sont ensuite succédé pour appeler à l’unité du parti. Ils ont trouvé la parade pour faire taire leurs bis- Unréférendumpour«sortirle sortant» Les électeurs de M.Hollande ont surtout voulu sanctionner M.Sarkozy Q ui sont les électeurs qui ont porté François Hollande à la présidence de la République, et quelles sont leurs motivations? Un sondage Ipsos Logica Business Consulting pour Le Monde, France Télévisions, Radio France et Le Point, réalisé le jour du vote auprès d’un large échantillon de 3 100 personnes, soit trois fois la jauge d’une étude ordinaire, donne des réponses à ces questions. On constate d’abord que « sortir le sortant », selon la vieille formule,a été la préoccupationdominante chez les électeurs de M. Hollande. Interrogés sur leur principale motivation au moment de se ren- dre aux urnes, 55 % des électeurs du candidat du Parti socialiste répondent qu’ils ont voulu « barrer la route à Nicolas Sarkozy », contre 45 % qui affirment avoir eu « envie qu’il soit président ». Dans l’électorat de M. Sarkozy, à l’inverse, la part du rejet de M. Hollande(46 %) est plus faibleque l’adhésion au candidat (54 %). L’idée, souvent exprimée au cours de cette campagne, que cette élection était une sorte de référendum « pour » ou « contre » le président sortant, est fortifiée. Dans quels électorats est allé puiser M. Hollande pour construire sa victoire ? Sans surprise, une UMP et Front national, des électeurs désireux de s’unir C’est une question qui risque d’empoisonner la vie de l’UMP. Faut-il, pour les élections législatives des 10 et 17 juin, que des accords de désistement mutuel soient passés entre les candidats de droite et ceux du Front national ? Selon l’enquête d’Ipsos menée dimanche 6 mai, un quart (25 %) des sympathisants de l’UMP s’y disent « très favorables », et 45 % y sont « plutôt favorables ». Une majorité de 70 % paraît donc approuver une telle initiative, jusqu’ici taboue chez les dirigeants du parti de droite. Du côté des partisans du FN, 31 % sont « très favorables » à tel accord, et 37 % « plutôt favorables », soit un total de 68 %. très forte proportion des électeurs de Jean-Luc Mélenchon (81 %) a votépour lui.En revanche,le candidat socialiste n’a guère convaincu les partisans de François Bayrou, en dépit du vote personnel du président du MoDem en sa faveur : 29 % ont voté pour lui, certes, mais 41% ont préféré M.Sarkozy, tandis que 30 % se sont abstenus ou ont voté blanc ou nul. L’exception des retraités Parmi les partisans de Marine Le Pen, le président élu n’a glané que 14 % des suffrages, loin des 51% obtenus par M. Sarkozy. Cependant, le président sortant n’a pas réussi son pari. Le report de voix en provenance du FN est pour lui nettement mois bon qu’en 2007, où il avoisinait les 70 %. Chez les « frontistes», lapartdesabstentionnistes ou de ceux qui ont voté blanc ou nul est forte, à 35%. L’analyse sociologique du vote montre que M. Hollande est en tête dans toutes les tranches d’âge, à l’exceptiondes60 ans et plus. Il est, là, largement distancé, avec seulement 41 % des voix. L’élection de billes : se concentrer sur les élections législatives. Et lors d’une réunion autour du secrétaire général de l’UMP, Jean-François Copé, à 18 heures, au siège du parti, chacun a pris ses « éléments de langage » : la défaite de M. Sarkozy est actée, il faut désormais jouer le « troisième tour ». « On ne peut pas leur laissertousles pouvoirs»,a lancé M. Copé en parlant du PS, maître de presque toutes les régions, de la majorité des départements, de nombreuses villes et du Sénat. Il a répété, à ceux qui pourraient contester son leadership, qu’il va mettreen placeunedirection collégiale autour de lui. A la Mutualité, où s’étaient rassemblés les sympathisants UMP, Guillaume Peltier, un des porteparolede la campagnede M. Sarko- zy, s’est chargé de marteler le message. « On doit tous être unis. Dans un mois, on peut très bien avoir un premier ministre de droite ! » M. Wauquiezs’estrassuré surl’ampleur de la défaite. « A 54 %-46 %, disait-il, vos idées sont mortes. Ce n’est pas le cas, nous n’avons pas subi une défaite idéologique. » Cette analyse interdit aux plus critiques de revisiter la campagne droitière de M. Sarkozy. L’objectif est de maintenir l’unité du parti jusqu’à la mi-juin, au moins, et de faire taire les rivalités, notammententreM.Copéet lepremier ministre, François Fillon, qui ne cache pas qu’il se verrait à la tête du mouvement. « Ce n’est pas un chefunique, maisuneéquipequi va mener ce combat des législatives », a dit le ministre des affaires étran- 52 48 52 Femmes 57 62 25-34 ans Nicolas Sarkozy Selon leur profession 48 Agriculteurs, commerçants 43 Prof. libérales, cadres 38 Professions intermédiaires Selon leur âge 18-24 ans Arnaud Leparmentier et Vanessa Schneider François Hollande PROFIL DES ÉLECTEURS, en % Hommes tions. » « Naturellement, M. Copé nous semble légitime pour aller à la victoire,a néanmoinsassuréM.Peltier, l’un de ses soutiens. L’heure n’est pas à l’autocritique.» Lundiaprès-midi,lebureaupolitique de l’UMP devait se réunir pour mettre en place un comité stratégiquedepilotage, dontla première séance était prévue jeudi. Ce comitéassocieraàM. Copéles organes de direction du parti et les anciens premiers ministres – M. Juppé, Jean-Pierre Raffarin et bientôt, M. Fillon. « Le parti va tenir. Quiconque prendrait le risque de faire quoi que ce soit avant les législatives serait condamné », se persuade Valérie Rosso-Debord, députée de Meurthe-et-Moselle. « Si l’on commence à ouvrir la question de l’UMP avant les législatives, on aura 20, 30, 50 députés de chute », a pronostiqué Benoist Apparu, ministre du logement. Selon lui, les parlementaires, comme les militants, ne pardonneraient pas àceuxqui déclencheraientmaintenant une guerre de chefs. Sans oublier qu’une autre lutte menace: le 10 juin, au soir du premier tour des élections législatives, les dirigeants de l’UMP devront décider de la conduite à tenir là où ne seront qualifiés, pour le second tour, qu’un candidat de gauche et un candidat du Front national. p 30 70 52 48 61 39 35-44 ans 53 47 Employés 57 43 45-59 ans 55 45 Ouvriers 58 42 59 Retraités 60 ans et plus 41 43 57 Source : enquête Ipsos/Logica Business Consulting pour France Télévisions, Radio France, Le Monde et Le Point, réalisée par Internet du 3 au 5 mai 2012, sur un échantillon de 3 123 personnes inscrites sur les listes électorales, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. Méthode des quotas : sexe, âge, profession du chef de famille, région, catégorie d’agglomération. M. Sarkozy, en 2007, offrait un miroir inversé de cette situation : selon l’enquête de l’IFOP pour le Cevipof, il n’avait alors été devancé que chez 18-24 ans, où il n’avait obtenu que 37% des suffrages. Si l’on considère les catégories socioprofessionnelles, M. Hollande est en tête dans les professions libéraleset chezlescadres(52%),les professions intermédiaires (61 %), les employés (57 %) et les ouvriers (58 %). Il est en revanche second chez les retraités (43 %) et, surtout, chez les artisans, commerçants et chefs d’entreprise (30 %). En 2007, M. Sarkozy avait précédé Ségolène Royal, à l’inverse, chez les ouvriers, lesemployés,lesprofessionslibérales et les cadres. C’est dans cet électorat que M.Hollande a le plus progressé pour bâtir son succès. Si l’on considère les revenus du foyer des électeurs, la cote de M. Hollande décroît en même temps que les revenus augmentent. Le président élu est crédité de 59 % des voix chez ceux qui gagnent moins de 1 200 euros, de 56 % chez ceux qui touchent entre 1 200 et 2 000 euros, de 55 % chez ceux dont les revenus vont de 2 000 à 3 000 euros, mais seulement de 44 % chez ceux qui gagnent plus de 3 000 euros. Enfin, M. Hollande est le candidat des villes. Il obtient 57 % des voix dans les agglomérations de plus de 100 000 habitants, 54 % dans les villes de 20 000 à 100 000 habitants, 51 % dans les agglomérations de moins de 20 000 habitants et seulement 48 % en milieu rural. p Pierre Jaxel-Truer 0123 présidentielle 2012 Mardi 8 mai 2012 13 La France qui pleure Nicolas Sarkozy lors de son discours dimanche 6 mai, à la Mutualité. OLIVIER LABAN MATTEI/NEUS POUR « LE MONDE » « Ma place ne pourra plus être la même », a déclaré le président sortant. OLIVIER LABAN MATTEI/NEUS POUR « LE MONDE » «Ça y est, les Rouges triomphent!» Des Hauts-de-Seine à l’Yonne, de Nice à Lyon, récit d’une soirée d’abattement, de colère ou d’inquiétude pour les partisans de l’UMP C laude n’est pas le type à s’affoler pour un rien. A 70 ans bien sonnés, ce n’est pas un François Hollande triomphant de NicolasSarkozy,un 6mai,quisuffira à lui faire perdre son sang-froid. Sa vie durant, celui qui fut ingénieur, patron de société et maître de conférences à HEC a voté à droite, tenant pour une évidence que l’homme est plus grand que l’Etat. Ce dimanche soir est une veillée de défaite, dans la maison cossue de Sceaux (Hauts-de-Seine). Claude a tout de même un pincement au cœur. « Je suis un peu tristepour la France.» L’hommeregarde sur le grand écran du salon les ténors du Parti socialiste qui défilent. Sa bouche esquisse un pli ironique. « Ils ont l’air heureux. En 1981 aussi. En 1982, ils sont revenus à la réalité. » Pas de panique, donc, pas de Grand Soir à l’horizon. « On n’irapas à lacatastrophe.Si Hollande fait trop de bêtises, les marchés financiers réagiront, la dette deviendra insoutenable. Le bon côté de la globalisation, c’est qu’on ne peut plus refaire 1981 !» Ce relativisme est le privilège de l’âge mais aussi la conséquence d’un déluge de sondages défavorables depuis des mois. Claude a eu le temps de se faire à l’idée de la défaite. «On choisit le suicide collectif!» Alain et Noëlle Rauscent ont également « pris acte » depuis des lunes de la mauvaise nouvelle. Il est éleveur, elle est maire de Domecy-sur-Cure, un village au pied de Vézelay (Yonne). Aucun des deux n’est vraiment surpris de la défaite de leur favori. Noëlle Rauscent a vu grandir le sentiment d’abandon parmi les habitantsde sa commune, au fil desfermetures de services publics. Cette désaffection est déjà ancienne, bien antérieure à Nicolas Sarkozy mais, juste ou injuste, « c’est à lui qu’elles sont reprochées », observe-t-elle : il en paie l’addition ce dimanche soir. A Nice, à la permanence de l’UMP, on ne partage pas le quant-à-soi, le fair-play de Claude ou des Rauscent. « Ça y est, les Rouges triomphent !», hurle un sexagénaire. « On choisit le suicide collectif ! », assure un jeune militant. « C’est une défaite pour la France», lance,presqueminimaliste en comparaison, Eric Ciotti, présidentduconseilgénéraldes AlpesMaritimes. Foin de la réserve, du bon aloi, donc, mais certainement pas de l’humour : « On a désormais le droit d’aller au Fouquet’s ! », plaisante un militant. Une Marseillaise tente de couvrir le bruit des pétards dans la rue. La permanence socialiste est à une portée de fusil. Christian Estrosi, qui apparaît en duplex de Paris, ne fait pas non plus les choses à moitié. Le député et maire appelle « à la résistance », vante sa ville comme la plus sarkozyste des vingt plus grandes agglomérations françaises. « La reconquête de la France repartira de Nice », lance-t-il, sans inutiles fioritures. A Paris, depuis le milieu de l’après-midi,NicolasSarkozymesure le moment, soupèse la situation. Il a convoqué à l’Elysée, peu avant 17 heures, son secrétaire général, Xavier Musca, son directeur de campagne, Xavier Lambert, et sa plume,HenriGuaino.Lessondages sont mauvais mais des conseillers laissentencoreentendreque lescore sera si serré que l’on ne pourra pas connaître à 20 heures le nom de l’élu. Il faut pourtant se préparer à rédiger la déclaration du candidat. Henri Guaino part s’appliquer à cet exercice. «Pas du tout amer ni acrimonieux» Peu après 18 heures, Nicolas Sarkozy reçoit son équipe de campagne. Patrick Buisson et Emmanuelle Mignon, conseillers politiques, le sondeur Pierre Giacometti et Nathalie Kosciusko-Morizet, porte-parole de la campagne, arrivent. « Nicolas Sarkozy leur a dit qu’il n’envisageait pas de briguer desmandats et qu’il quittait la politique, raconte un conseiller. Il n’était pas du tout amer ni acrimonieux. On pourra lui reprocher beaucoup de choses, mais rarement de dissimuler ses sentiments. » Vers 19 heures, les ministres invités à parler sur les plateaux de télévision débarquent à leur tour à l’Elysée. Ils patientent dans l’antichambre, croisent Patrick Buisson, qui leur a glissé : « C’est 51,5 %. 500 000 voix d’écart. » C’est la fin des dernières illusions. Nicolas Sarkozy lit à ses ministres la déclaration qu’il prononcera tout à l’heure devant les militants à la Mutualité. Puis le président s’enferme dans son bureau avec son épouse pour suivre les résultats à la télévision, à 20 heures. Ses conseillers se contenteront d’un écran sur le pal- lier d’honneur. Nicolas Sarkozy quitte ensuite l’Elysée. Il en profite pourtéléphoner à François Hollande. « C’était un message républicain. Il lui a souhaité bon courage et l’a appelé vite pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté sur le fait que le président reconnaissait sa défaite », raconte un proche. « Cela s’est très bien passé », a confié le président à un autre conseiller. A la Mutualité, ce n’est pas la foule des grands jours. Guillaume Sarkozy,un des deux frères du président, est là, comme le footballeur Basile Boli. Mais les hommes politiques sont absents. Ils ont déserté, sont déjà dans l’après. Tout à l’heure, à l’Elysée, un conseiller se plaignait que même les ministres étaient déjà obnubilés par les législatives. Les députés Valérie Rosso-Debord et Sébastien Huyghearriventenfin, visagesfermés, tandis que Guillaume Peltier, membre de l’équipe de campagne, acte la défaite qui n’est pourtant pas encore officielle. A 20 heures, les militants encaissent. Le staff de Nicolas Sarkozy est en pleurs. «Les journalistes, laquais du pouvoir» A l’abattement des militants, succèdent la colère et l’hostilité envers les médias. Pour Arlette Coste, une retraitée, « ce sont les médias qui ont conduit la candidature de Nicolas Sarkozy à l’échec ». « Les journalistes sont les laquais du pouvoir», lanceune quinquagénaire. « Tous ont été outranciers vis-à-vis de Nicolas Sarkozy. Seul Le Figaro a eu un traitement équilibré de la campagne», juge Emmanuel Couderc, un médecin. « Les médias Chez les Balkany: «On est blindés, on en a vu d’autres» PATRICK BALKANY s’est enfermé dans son bureau. Pas envie du « baratin de la télé». Il est 19 heures passées, dimanche 6mai, et l’ami de trente-cinq ans de Nicolas Sarkozy, maire de LevalloisPerret (Hauts-de-Seine), écoute Johnny Hallyday sur son ordinateur. A la fin de Pour moi la vie va commencer, il se lève et rejoint le bureau d’Isabelle, son épouse et première adjointe. Sa fille Vanessa et son gendre sont déjà là. Sur le mur, les photos de Nicolas Sarkozy, Charles de Gaulle et Charles Pasqua : la famille Balkany au sens large. « T’as vu les chiffres ?, lui demande Isabelle Balkany, assise à sa table, en tirant sur sa Philip Morris. Ça se balade entre 51,5 et 53. » Patrick reste debout, impassible. Il sort une Marlboro de son étui et jette un œil à la télévision, allumée sans le son sur BFMTV. « On est blindés, on en a vu d’autres, lâche-t-il de sa voix de stentor. Avant le premier tour on savait déjà que c’était foutu. » Isabelle se tord la bouche en écrasant sa cigarette dans le cendrier : « Si j’avais dit ça, il m’aurait encore accusée d’être une mère juive stressée, de mettre la pression sur tout le monde! » « Drapeaux rouges » On est passé sur TF1, mais des caquetages de poules couvrent les voix, car la sonnerie du portable d’Isabelle Balkany est un bruit de basse-cour. La première adjointe console ses interlocuteurs avec « le bon score à Levallois». Les mégots s’entassent dans le cendrier. A 19 h 40, elle envoie un SMS à Nicolas Sarkozy : « Triste et inquiète pour la France, ivre de rage contre les médias haineux. La seule chose qui me console, c’est la vraie vie, celle sans toute cette violence et nous qui t’aimons». Patrick: « Moi, Nicolas, je l’appellerai tranquillement demain. » Il est 20 heures. Le visage de François Hollande apparaît en grand sur l’écran. Des images montrent le convoi de Nicolas Sarkozy en route vers la Mutualité. Patrick Balkany a une bouteille de Perrier dans une main, la télécommande dans l’autre, et une cigarette dans la bouche. Il s’énerve. « Isabelle, t’as une télé de 1912 ou quoi ? On voit rien ! » Des poules caquettent de nouveau. La première adjointe répond tout en regardant, consternée, la foule en liesse de la place de la Bastille. Elle se désole : « Vous avez vu ça ? Il n’y a pas de drapeaux français ! Que les drapeaux rouges des cocos ! L’image est terrible. Nous, la droite, on aime le drapeau français et “La Marseillaise”.» Silence. Nicolas Sarkozy parle. Dans le bureau de la première adjointe, même le maire a fini par s’asseoir. Les époux allument ensemble une cigarette. « Alors là, je suis émue », confesse-t-elle quand le président sortant évoque « l’honneur immense » d’avoir présidé la France. « Il est digne, hein ? » Patrick acquiesce : « Digne, sincère, comme il est toujours.» Isabelle envoie un deuxième SMS à son ami Nicolas : « Ton intervention était très digne et très sincère. J’ai toujours pensé que tu es un bel homme. » Le maire regagne son bureau. « Bon, Isabelle, si Nicolas t’appelle, tu lui dis qu’il m’appelle ». Le blues de « Nicolas » n’inquiète pas ses amis. Patrick : « Il ne fait pas dans l’introspection, Nicolas, il s’isole et il rebondit. Il veut faire des conférences, voyager.» Isabelle: « Je ne l’ai jamais vu déprimé. Même en 1999, quand il s’est pris une pâtée aux européennes. Il la connaît, la politique : vous vous cassez la paillasse à travailler pour les autres et un dimanche soir, à 20heures, tout s’arrête. » p Marion Van Renterghem n’ont cessé de tirer à boulets rouges sur Nicolas Sarkozy, s’exaspère Alexandra Gonzalvez, assistante de direction. Près de cinq ans après les faits, on lui rappelle encore le dîner du Fouquet’s.» Plusieurs militants considèrent que la gauche a usé et abusé de cette image abîmée. « Nicolas Sarkozy a réuni sur lui tellement de critiques d’ordre personnel que le vote s’est cristallisé sur le choix d’un homme et pas sur un projet », regrette Pierre-Marie Faure, dirigeant de société. Mickael Kadosh, 41 ans, un ingénieur, se risque à une critique plus fondamentale : « Une partie de son électorat a été déçue, les ouvriers notamment. Nicolas Sarkozy a perdu la campagne sur ses promesses non tenues.» Le président arrive à la Mutualité et prend la parole à 20 h 30. Il reconnaît sa défaite, sans tergiverser. Puis il retrouve ses invités dans sa loge, parmi lesquels Didier Barbelivien, David Douillet, Claude Guéant. Le ministre de l’intérieur veut convaincre le chef de l’Etat de participer à la bataille législative. Il en touche un mot à Henri Guaino, qui partage son avis. Mais Nicolas Sarkozy ne se laisse pas convaincre, pour l’instant en tout cas. A Montpellier, au siège de la fédération de l’Hérault, le silence s’est fait instantanément quand Nicolas Sarkozy a pris la parole à la télévision. « Nooooon », crient en chœur les militants quand l’orateurditprendrel’entière responsabilité de la défaite. Quelques larmes perlent au coin des yeux. « J’y ai cru. J’y ai vraiment cru, jusqu’au bout», se lamente Valérie, des trémolos dans la voix. « Les Français sont des veaux», enrage une vieille dame, rappelant le mot prêté au général de Gaulle. « A partir de demain, c’est la guerre. En comparant Sarkozy à Pétain, la gauche a accusé Sarkozy d’avoir vendu la France aux Allemands, mais eux, ils vont la vendre aux Arabes», assène un homme en chemise mauve qui souhaite rester anonyme. Tous ont en tête les élections législatives qui arrivent, « la troisième mi-temps», selon les mots d’Arnaud Julien, le président de la fédération. A Lyon, dans la permanence UMP, on a écouté avec le même recueillement qu’à Montpellier le discours de Nicolas Sarkozy. Puis on s’est projeté avec la même célérité vers les législatives et l’aprèsSarkozy. « Il faudra recomposer le parti avec le Front national, pas avec le centre qui a appelé à voter Hollande», estime Christophe, un militant de 48 ans. « Je suis gaulliste. Dans ma famille, on est résistants, pas collabos », rétorque le député Christophe Guilloteau. Mustapha Gouilha, un militant du 8e arrondissement, prône « l’union de la droite aux législatives ». Ce n’est pas gagné : dans la 2e circonscription du Rhône, on ne compte pas moins de sept candidats à droite. Un socialiste débarque à l’Elysée, donc. A Avallon (Yonne), Patrick Coutance, « notaire de province, ni très gros ni trop petit », comme il se définit avec humour, vit cette arrivée comme intempestive mais pas comme un cataclysme. « Pour moi, rien ne va changer. Bon, on risque de me prendre un peu plus de sous. » Le notable fait bonne figure mais rumine quand mêmeun rien d’amertume.« Nicolas Sarkozya fait bouger le pays, il a même brutalisé la droite là-dessus. C’est franchement l’homme qu’il nous fallait mais ce n’est pas celui que les gens aiment. En France, au fond, on est toujours dans le même moule : Chirac, Hollande, on aime les mous, les gentils, les rad-soc. » «Les riches ne vont pas payer» A Domecy-sur-Cure,AlainRauscent s’est fait une opinion très claire de la suite : « Celle qui va trinquer, c’est la classe moyenne qui est salariée et qui consomme. Parce qu’il ne faut pas rêver, les riches ne vont pas payer. S’ils sont riches, c’est qu’ils savent comment s’y prendre! » A Sucy-en-Brie (Val-de-Marne), les électeurs se devinent aussi en futures vaches à lait. « J’ai peur de l’arrivée de la gauche et des dépenses que veulent faire les socialistes, explique Geneviève Angelvy, 76 ans. Il va forcément falloir compenser quelque part, augmenter les prélèvements. » Edouard Ganier, 23ans, achève des études en ostéopathie et regrette que « dans cette campagne, on a parlé des très riches et des très pauvres mais pas des classesmoyennes surlesquelles, au bout du compte, on va taper ». A Sceaux, le discours de départ de Nicolas Sarkozy a ému Claude, le retraité qui se voulait impavide. Le voilà qui fend l’armure, se prend même à applaudir, aux plus belles envolées. « Il parle du fond du cœur, ça a de la tenue, il monte d’un cran, comme disait Malraux. Il est gaullien. » Peut-être parce qu’il est heureux et soulagé, au fond, suppute Claude. « Ce monsieur qui voulait être libre s’est imposé les pires contraintes. Et vous voulez que je vous dise ? L’homme le plus malheureux du monde, ce soir, ce doit être Hollande. Désormais, il a tout sur le dos. » Nicolas Sarkozy a quitté la Mutualité. Il est rentré à l’Elysée, a rejoint son fils Louis qui est à Paris. Est-il à cet instant, comme le pense Claude, un être redevenu libre et peut-être l’homme le plus heureux du monde ? p Benoît Hopkin, avec « Une année en France », le service politique et les correspondants 14 0123 présidentielle 2012 Mardi 8 mai 2012 La France qui pleure Jean-François Copé, secrétaire général de l’UMP, à la Mutualité dimanche. OLIVIER LABAN MATTEI/NEUS POUR « LE MONDE » « Je porte toute la responsabilité de cette défaite », a déclaré M. Sarkozy. OLIVIER LABAN MATTEI/NEUS POUR « LE MONDE » LacampagnedeM.Sarkozy,d’abordretardée,puisimprovisée Le président-candidat a parié sur ses succès européens et sur une posture de réformateur, avant de chercher fébrilement son salut sur sa droite I l aura été le président d’un seul mandat. Battu, dimanche 6 mai, par François Hollande, Nicolas Sarkozy quitte l’Elysée, à 57 ans, « licencié » par les Français comme Valéry Giscard d’Estaing eut le sentiment de l’être en 1981, à 55 ans, au terme de son premier et unique septennat. Comme lui, il laisse la place à un socialiste. Pourtant, M. Sarkozy a voulu y croirejusqu’aubout,pensantincarner la majorité silencieuse, être le « candidat du peuple » contre l’« entre-soi » des élites. Jusqu’au dernier moment, il aura tenté de séduirelesélecteursduFrontnational, axant sa campagne sur les «valeurs» traditionnelleset faisant de l’immigration le sujet principal de sa campagne. En vain. Une impression de déjà-vu 2012 n’est pas 2007. Le président sortant s’est enfermé dans le même schéma, persuadé que ce qui avait marché une première fois marcherait une seconde. Il s’est entouré des mêmes équipes : le politologue Patrick Buisson, issu de la droite maurrassienne; le néogaulliste Henri Guaino, rédacteur de ses discours; ses communicants Pierre Giacometti et Jean-Michel Goudard.IlamêmerappeléEmmanuelle Mignon, conseillère d’Etat, qui avait été sa boîte à idées en 2006-2007. Mais les conquérants d’hier étaient les revenants d’aujourd’hui. Une impression de déjà-vu, et une équipe qui croyait pouvoir faire oublier le bilan d’un quinquennat de crise et une posture présidentielle contestée. Cette campagne chaotique et manquée a commencé, en fait, le 31décembre 2011. La crise de l’euro semble enfin jugulée. M. Sarkozy joue la carte du président réformateur: après la réforme impopulaire des retraites, il en ajoute une autre, la TVA sociale, qu’il évoque, sans la nommer,dans ses vœuxde Nouvel An aux Français. S’il perd l’élection, au moins ce sera, pense-t-il, en ayantfait sondevoir. Il rêve de faire mieux que Gerhard Schröder, l’ancien chancelier allemand, qui fut battu d’un cheveu, en 2005, en raison de réformes impopulaires, maisjugéescourageuses.Lechefde l’Etatmisesuruneentréeencampagnetardive,espérantjouerlaposture présidentielle le plus longtemps possible, face à un François Hollande sous-estimé à l’Elysée et moqué pour son manque d’expérience. Le chahut de Bayonne Mais l’entrée en campagne réussie du candidat socialiste, le 22 janvier, au Bourget (Seine-SaintDenis), et la persistance des mauvais sondages poussent le président sortant à accélérer le rythme. Le chef de l’Etat fait une sorte de déclaration de candidature informelle dans un entretien au Figaro Magazine du 11 février. Il y vante sesvaleurs.Ildécidesurtoutd’invoquer le peuple contre les élites, en prônant notamment le recours au référendum pour court-circuiter les corps intermédiaires, les syndicats à propos de la formation professionnelle et le Parlement au sujetdu droitdevote des étrangers. Lecandidatveutreprendrelatactique qu’il avait adoptée en 2007 : une proposition par jour, pour dominer l’agenda médiatique. Mais la plupart de celles-ci « n’impriment» pas dans les esprits. Nul ne retient ses idées sur les allégements de charges ou la réforme de l’école. M. Hollande le prend de court en annonçant, le 27 février, que, s’il est élu, la part des revenus supérieure à 1 million d’euros sera taxée à 75%. La campagne patauge, et l’équipe de M. Sarkozy craint qu’il ne soit rattrapé par Marine LePen, qui a préempté le sujet de la viande halal. Le président voit son autorité sapée, lorsqu’il se fait chahuter, le 1er mars, dans le centre de Bayonne (Pyrénées-Atlantiques). A droite toute M.Buissons’enfoncedanslabrècheainsiouverteetconvaincleprésident d’orienter sa campagne à droite toute pour tenter de siphonner une seconde fois les voix du FN. M. Sarkozy propose la mise sous condition de séjour de l’attribution durevenu de solidaritéactive (RSA) et du minimum vieillesse, enfonce le clou en proposant de diviser par deuxl’immigrationlégale,etmenace– lorsde sonmeetingde Villepinte (Seine-Saint-Denis), le 11 mars – de suspendre unilatéralement les accords de Schengen. Il fait de la frontière, thème cher à la « France du non », son leitmotiv. Etcelasemblemarcher.M.Sarkozyremonte,etdépasseuncourtinstant M. Hollande dans les intentions de vote. En apparence, l’affaire Merah tombe à point nommé pour le président, qui gère luimême, avec le ministre de l’intérieur, Claude Guéant, l’assaut donné au domicile du tueur, le 22 mars. Il croit qu’il a dominé M. Hollande, apparu en président bis. En réalité, le fait divers a arrêté momentanément les compteurs, sans permettreau sortantd’entirerun quelconque bénéfice. Les propositions économiques, destinéesà disqualifierleprogram- me de M. Hollande, sont bien peu audibles.M.Sarkozynégligetoutce quipeutrassurerl’électoratcentriste, car il est convaincu que les électeurs de François Bayrou lui sont acquis, et qu’ils seront effrayés par l’envolée de Jean-Luc Mélenchon, le charismatiquecandidatdu Front de gauche. Il continue donc une campagne très droitière, attaque la CGT et condamne sans cesse la présencedeviandehalaldanslescantines scolaires, les horaires de piscine prétendument séparés entre les hommes et les femmes à Lille, ville dont Martine Aubry est maire, et, surtout, le droit de vote des étrangers aux élections locales, promis par le candidat socialiste. Là encore, il commet une erreur d’analyse: il n’anticipe pas l’effet de la règle d’égalité des temps de parole dans les médias audiovisuels, qui met en sourdine son duel avec le candidat socialiste dès la fin mars, et l’expose seul aux attaques des neuf autres candidats. Les humanistes grincent des dents Au sein de l’équipe, des tensions apparaissent. Face à M.Buisson et à Mme Mignon, les tenants d’une ligne plus humaniste appellent à un recentrage de la campagne : il s’agitd’HenriGuaino,dePierreGiacomettietdeJean-LouisBorloo,présidentdu Parti radical, qui a finipar annoncersonralliementàM.Sarkozy. Celui-ci a beau s’afficher avec son ancien ministre, les promesses sociales tardent à venir. Elles sont bloquées par les partisans de l’orthodoxiebudgétaireou nesont pas reprises par la presse, soit que M. Sarkozy saute les passages concernés dans ses discours, soit qu’il y ajoute des digressions et MarineLePen entend être «la vraieopposition» à la gauche ©2012 Ebel - www.ebel.fr - Réf 1216037-1216069 Dimanche 6mai au soir, Marine Le Pen a répété son ambition de constituer « la véritable opposition» à la gauche, à la faveur des élection législatives. Dans son allocution, elle a estimé qu’il fallait « une opposition qui tranche idéologiquement et qui soit digne de confiance, ferme, honnête et sûre d’elle-même». « Les Français qui ont voté pour moi veulent une autre politique. C’est à nous de jouer ce rôle », a-t-elle déclaré devant quelques journalistes. La défaite de Nicolas Sarkozy conforte le parti d’extrême droite dans sa stratégie: profiter de la faiblesse de la droite parlementaire pour se substituer à elle. Mme Le Pen compte sur une présence au second tour des législatives dans de nombreuses circonscriptions. Le FN ambitionne d’avoir un groupe à l’Assemblée nationale et de jouer le rôle de «parti charnière», selon le mot de Mme Le Pen. L’ex-candidate à la présidentielle évoque une « tripartition de la vie politique». Tous les ténors du FN interprètent le résultat de dimanche par « le rejet d’un homme». Ainsi, pour Jean-Marie Le Pen, « il y avait un phénomène d’allergie entre M.Sarkzoy et le peuple français. Il était urticant». p Abel Mestre 30 Rue Danielle Casanova - 75002 Paris Tél : 09 77 51 31 10 email : [email protected] Eva Joly salue « la victoire de toutes les gauches » NOUVELLE EBEL BELUGA La candidate d’Europe Ecologie-Les Verts Eva Joly à la présidentielle a salué, dimanche 6 mai, à la Bastille « la victoire de la gauche, de toutes les gauches et des écologistes rassemblés», tout en éludant la question de son éventuelle entrée au gouvernement. « Cela suffit à mon bonheur pour ce soir », a-t-elle déclaré. La victoire de M. Hollande marque « un espoir de réparation de toutes les divisions que nous avons vécues sous Nicolas Sarkozy: c’est un espoir important », a-t-elle ajouté. adopte un tel ton que les journalistes ne retiennent plus que ses propos agressifs sur l’immigration et sur ses adversaires de gauche. Le double échec du premier tour Dès le 22 avril, c’est l’échec. M. Sarkozy arrive en deuxième position derrière M. Hollande, alors qu’il était convaincu d’être en tête. L’échec est double, puisque Marine Le Pen atteint un score (17,90 %) supérieur à celui de son père en 2002. Les reports de voix, au second tour, ne s’annoncent pas en sa faveur. Surtout, la stratégie quiveut que, aprèsavoir rassemblé son camp au premier tour, on se recentre au second, est caduque tant l’extrême droite est forte. Toujours plus à droite, M.Sarkozyjoueletoutpourletoutdansl’entre-deux-tours. Par un sophisme, il franchit un pas que la droite classique n’avait jamais franchi: il explique que le FN est républicain, puisqu’il respecte les règles de la démocratie. Attaques sur l’immigration, mise en cause généralisée des médias et des sondeurs, sifflés à chaque meeting ; remise au goût dujourde lavaleurtravail, célébrée en 2007, et dénonciation de l’assistanat : tels sont les thèmes obsédants des meetings de M. Sarkozy. Il invente même une fête du « vrai travail », qui serait célébrée le 1er mai, avant de faire marche arrière sous l’influence des modérés de son camp, et de la rebaptiser « vraie fête du travail». Lorsqu’un policier est mis en examen pour « homicide volontaire», pour avoir tué d’une balle dans le dos un fuyard, en Seine-SaintDenis, M. Sarkozy propose de créer une « présomption de légitime défense » pour les policiers. Sans s’apercevoir, prétendra un membre de son entourage, qu’il s’agissait d’une proposition de Mme LePen, proposition que même M. Guéant, ministre de l’intérieur, avait qualifiéede «permis de tirer». La sobriété, trop tard Les centristes commencent à tousser,telJean-Pierre Raffarin,qui prévient,dans Le Monde du27avril, que les explications auront lieu au lendemain du 6 mai. Pendant le week-endde l’entre-deux-tours,les conseillersdeM.Sarkozy,dontHenri Guaino et Alain Minc, lui expliquent qu’il est allé trop loin, beaucoup trop loin, tandis que M. Buisson persiste, au contraire, à affirmer que sa stratégie a permis de limiter les dégâts. Le ton s’atténue, un peu, à partir du discours de Toulouse, le 29avril. C’est de Gaulle qui est convié, le 1er mai, au Trocadéro, à Paris. Même silesattaquescontrelagauchesont virulentes, la dernière grande réunion, le 3 mai à Toulon, ville où l’extrême droite est forte, est sobre. Mais il est trop tard. M. Sarkozy a réduit un peu son retard, en séduisant une partie de l’électorat FN, mais il a fait fuir beaucoup de centristes. Au lendemain du débat du 2 mai entre les deux candidats du second tour, M. Bayrou annonce qu’il votera pour M. Hollande. Dans sa déclaration, dimanche soir, M.Sarkozy a déclaré: «Je porte toutelaresponsabilitédecettedéfaite.» Et de conclure, justifiant encore une fois sa stratégie, pourtant perdante : « Rien de ce que j’ai dit dans cette campagne n’était factice.» Que pouvait-il dire d’autre? p Arnaud Leparmentier et Vanessa Schneider ManuelVallset MartineAubry entêtedes «premiers-ministrables» Selon un sondage d’Ipsos pour Le Monde, France Télévisions, Radio France et Le Point, réalisé du 3 au 5 mai auprès de 3 123 personnes, Manuel Valls et Martine Aubry sont préférés par 26 % des Français pour le poste de premier ministre (la maire de Lille a un net avantage auprès des électeurs de gauche, avec 41 % contre 17 % pour son collègue d’Evry). Ils sont suivis par Laurent Fabius (16 %), Jean-Marc Ayrault (14%), Pierre Moscovici (10 %) et Michel Sapin (8 %). p Barack Obama a téléphoné à François Hollande Dimanche 6 mai, le président américain Barack Obama a téléphoné à M.Hollande pour le féliciter de son élection, a annoncé la Maison Blanche. Il a dit à M. Hollande « qu’il attendait avec impatience de travailler » avec lui sur « une série de défis communs». M. di Rupo salue la victoire du candidat socialiste Elio di Rupo, premier ministre belge, a salué, dimanche 6 mai, « un ami qui devient président de la République». Les propositions économiques de M. Hollande vont avoir, selon lui, un « impact positif » en Europe. .(+.2)'(# 5( 423*( ,"/1)( 4/+!3 & $"%0 -). .4,