Être chrétien face à la maladie, la vieillesse, la souffrance.
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Être chrétien face à la maladie, la vieillesse, la souffrance.
Etre chrétien face à la maladie, la vieillesse, la souffrance 21/03/12 la Roquette Sr Anne Chapell INTRODUCTION Etre chrétien face à la maladie, la vieillesse, la souffrance, voilà un thème dont je m’approche avec crainte, c'est-à-dire à la fois, respect et timidité…. En effet, autant on peut en parler quand on ne souffre pas soi-même et croire avoir quelques idées claires sur la question, autant quand on se retrouve face à quelqu'un qui souffre, le mutisme voire l’aphasie, l’impossibilité de parler, s’emparent de nous. Que dire ? Que faire ? Et la question qui nous saisit à la gorge est celle-ci: souffrir a-t-il un sens ? Y a–t-il un sens à la souffrance ? Ou bien, souffrir n’est-il pas justement ce qui est « insensé », dénué de sens ? N’y aurait-t-il pas alors un certain côté impudique à parler de la souffrance, ce noyau de résistance au plus intime de nous-mêmes ? Pour Maurice Bellet, prêtre (théologien, philosophe) et psychanalyste, la souffrance n’est pas une question, la souffrance souffre ! Celui qui souffre attend qu’on le soulage de sa souffrance, pas qu’on la lui explique ! Il attend d’être soulagé… L’attente qui se loge au cœur de la souffrance, c’est bien cela : être soulagé. Pour François Varillon, jésuite et grand spirituel, la souffrance n’est pas un problème car à tout problème il y a une solution, ce qui n’est pas le cas de la souffrance qui ne peut se comprendre. La souffrance, et plus globalement, le mal, est un scandale. Ça nous échappe, ça nous dépasse ! Pourtant Dieu est Amour. Alors, entend-on dire aussitôt, pourquoi la souffrance, la maladie, le handicap, la déchéance physique, etc… ? Vraiment, on préfèrerait ne pas parler de la souffrance et cependant, elle est là, on y est confronté, tous, à un moment ou l’autre de notre existence, de façon plus ou moins dramatique, de façon plus ou moins tragique. Certains font même œuvre, profession de la côtoyer tous les jours pour tenter de la soulager. Mais quand on est chrétien, quand même, serait-on tenté de dire, n’a-ton un petit truc en plus, qui nous permette de comprendre le pourquoi de la souffrance ? Bernanos écrit : le Christ n’est pas venu expliquer la souffrance mais l’habiter. Y aurait-il là une sorte de fil d’Ariane pour traverser la souffrance sans s’y perdre, ou pour parler plus chrétiennement, une sorte de viatique pour cette traversée risquée de la souffrance, C’est ce que je vous propose d’explorer ce soir. A- ASPECT ANTHROPOLOGIQUE I- LES METAMORPHOSES CONTEMPORAINES DE LA SOUFFRANCE Peut-on identifier des modifications concernant l’expérience de la souffrance dans les dernières décennies ? J’en retiendrai trois : a. La souffrance a cessé d’être un magma informe, une terra incognita : on a exploré l’expérience de la souffrance en essayant de l’étudier, de la « disséquer », d’en faire une cartographie. On retient depuis Cicely Saunders [1918-2005] (pionnière des soins palliatifs) quatre domaines de souffrance dans ce qu’elle appelait le « total pain », la souffrance globale 1 1- la souffrance physique Quand le corps lâche… Quand nous ne sentons plus que la lourdeur, le poids de la matière en nous et nous nous demandons où s’est enfui l’esprit. - douleur et autres symptômes d’inconfort - altération de la communication : trachéotomie - Atteinte de l’image corporelle : déchéance, handicap, paraplégie, colostomie - Perte d’autonomie 2- la souffrance psychologique Quand le moral fait défaut, quand les ressources psychiques sont anéanties … - Douleur morale - Protestation, révolte - Lassitude, épuisement, résignation : le patient ne peut plus investir le quotidien - Désespoir, dépression et sentiment d’impuissance - Anxiété, angoisse de mort, peurs 3- la souffrance sociale ou socio-familiale Quand le maillage relationnel se distend… - Solitude, isolement social : perte du statut social perte du rôle familial - sentiment d’inutilité - ressenti d’une qualité de vie insuffisante - se sentir une charge pour la famille et/ou la société « je fais souffrir les autres » 4- la souffrance spirituelle Quand le sol se dérobe, quand le roc des convictions s’effondre… - Perte du sens de la vie, absurdité de l’existence malade : l’horizon du sens se déplace au fur et à mesure de l’itinéraire, d’où la difficulté d’élaborer du sens en situation de déconstruction personnelle. A chacun d’élaborer ses réponses pour son propre compte. - Remise en question des convictions religieuses - Réévaluation des croyances philosophiques Tout ceci dans un cadre culturel donné. b- La souffrance a cessé d’être muette : elle parle, elle s’exprime. On invite le souffrant à dire sa souffrance, à ne pas se laisser emmurer par elle, car la parole libère. Le souffrant n’est plus seulement le patient qui subit, qui pâtit : il est un sujet qui parle. Mais écouter la souffrance se dire, cela requiert une écoute de grande qualité, de grande discrétion. Il faut une écoute compatissante qui sache entendre jusqu’à l’inaudible, entendre ce qui n’est pas dit. Ces formations à l’écoute se sont beaucoup développées et c’est tant mieux, en particulier parmi les bénévoles, qui sont presque des professionnels de l’écoute, les membres des équipes d’aumôneries, les visiteurs de malades. c- la souffrance doit être combattue. En témoignent les centres anti douleurs (quand le symptôme douleur envahit le champ de la conscience), les progrès de la pharmacologie (les différents antalgiques dont la puissance d’action est graduelle, mais aussi la spécificité d’action pour des douleurs données). Une des grandes options de la médecine contemporaine, c’est de lutter contre la douleur (depuis la péridurale pour l’accouchement, l’anesthésie pour les soins dentaires, pour les examens d’exploration 2 comme la colonoscopie jusqu’aux soins palliatifs qui font de la lutte contre la douleur une de leurs priorités). Première remarque d’ordre théologique sur ces transformations anthropologiques : Dans ce contexte, le thème de la souffrance rédemptrice, de l’identification aux souffrances du Sauveur, de l’invitation à porter sa croix font partie d’un langage qui ne passe plus. Que dire d’une présentation de la souffrance comme d’une prédilection divine : « Dieu doit t’aimer beaucoup pour qu’il t’éprouve autant ». Cela n’apporte guère de consolation. Au contraire cela risque d’ajouter de la souffrance à la souffrance ! Deuxième remarque d’ordre théologique sur ces transformations anthropologiques : Quand le Christ rencontrait des malades, il ne leur faisait pas de discours : il les soulageait, il les guérissait. Il y a une sorte d’urgence de l’agir. Pie XII, dans son discours du 24 février 1957 devant une assemblée internationale de 500 médecins, prend position au sujet du traitement de la douleur. Il affirme la légitimité morale de diminuer l’intensité de la douleur physique, que ce soit par l’analgésie (les anti douleur) ou l’anesthésie, spécialement pour un chrétien. Le fait d’éviter la douleur physique ne s’oppose pas nécessairement à l’idéal chrétien de vouloir participer à la passion du Christ, dit-il en 1957, avant le concile Vatican II, car la vie du chrétien est toujours sous la croix du Christ, que la souffrance y soit présente ou non. L’essentiel, c’est la volonté d’aimer Dieu et de le servir en toutes choses, la douleur acceptée peut être, éventuellement, un des moyens de poursuivre ce but. Et quand la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, en 1980, traite de l’attitude du chrétien devant la souffrance, il reprend pour l’essentiel les discours de Pie XII en 1957. Aujourd'hui, quand on souffre, on veut une seule chose : que cela cesse ! La souffrance n’est perçue en elle-même ni comme source de consolation, ni comme occasion de résignation. Au contraire, si elle persiste malgré tout, elle peut devenir une cause de difficulté de la relation avec Dieu. Aujourd'hui, la souffrance se laisse explorer, la souffrance parle et la souffrance est combattue. La conséquence qui en résulte, c’est que la personne souffrante doit être considérée avec un infini respect et qu’il ne faut pas rajouter de la souffrance à la souffrance par des discours tout faits sur une éventuelle vertu de la souffrance. Certaines souffrances peuvent être relues et recéler un sens pour la personne qui les traverse. Mais il y a un résidu résistant de la souffrance qui ne supporte aucune assimilation. Il y a un irréductible de la souffrance. II- LES DIFFICULTES SOUFFRANCE CONTEMPORAINES DU RAPPORT A LA Il me semble que la question de « pourquoi la souffrance ? » est talonnée de nos jours par une deuxième interrogation qui prend de plus en plus d’importance : « à quoi bon la souffrance ? » C’est un petit déplacement qui n’a l’air de rien et pourtant, on passe insensiblement d’une interrogation sur le sens de la souffrance « pourquoi ? » à une question sur son utilité « à quoi bon ? », « à quoi ça sert ? » et nous voyons là comment l’ambiance utilitariste et pragmatique s’immisce dans nos questions ultimes. Vaut la peine d’être vécu ce 3 qui sert à quelque chose. D’accord pour une quatrième ligne de chimio et toute l’épreuve que ça représente si ça me permet de guérir, mais à quoi bon souffrir quand il n’y a plus rien à faire, que la bataille est perdue ? (et nous nous rappelons que la souffrance n’est pas seulement physique). Je proposerai quatre pistes pour cette difficulté contemporaine d’affronter la souffrance. a- Un certain rapport au temps Le malade expérimente le temps qui dure, le temps de la béance, du non faire, de la passivité. Or, la temporalité personnelle est marquée actuellement par un double rétrécissement : o Immédiateté : le temps est atomisé o Individualité : chaque individu a son rythme propre, son temps propre. En effet, on est passé d’un temps collectif du vivre ensemble à un temps de plus en plus privé que chacun organise à sa façon, chacun à son rythme. Le temps de l’altérité est mis à mal. On éprouve de la difficulté à se laisser bouleverser par l’irruption de l’autre qui vient déranger mon rythme, mon organisation. La temporalité sociale est également ébranlée : le temps long de la solidarité est de plus en plus difficile à vivre au profit d’un temps court du geste solidaire. Donner une aide ponctuelle est plus facile qu’un long accompagnement. Le temps de la maladie est considéré comme un « bug » de l’existence, un raté qui doit être réparé au plus vite, qui me concerne moi, qui vient troubler mon rythme de vie et mes planifications. Il est de moins en moins porté par le temps collectif de la société. Même la maladie est investie d’une instrumentalisation. Avant, pour protester contre des conditions de travail inhumaines ou limites, on se mettait en grève, acte social par excellence. Aujourd'hui, on se met en arrêt-maladie, dans un geste infiniment individuel. C’est la temporalité individuelle qui prime. b- Un certain rapport au corps L’être humain est plus que lui tout seul, plus que lui ici et maintenant. Ainsi, le corps est le lieu de l’intégration d’une histoire. Il est tissé de rencontres, d’interdépendances. Il est porteur d’une histoire sacrée. Pourtant, il est de plus en plus vécu comme un outil performant qui donne de soi au monde une image avantageuse. Qu’il vienne à présenter des failles et cela est vécu comme une trahison, une rupture de contrat avec la vie. Dans la société du tout jetable, le corps peut être perçu comme ce dont on peut se défaire quand il ne remplit plus son rôle escompté (d’où la progression de l’idée d’un droit à l’euthanasie) La transformation du corps, la perte d’autonomie deviennent intolérables. La maladie n’est plus perçue comme un processus naturel mais comme un échec, une faillite : « j’ai perdu la bataille » « la maladie a gagné » « je rends les armes ». Finalement, il y a une manière de s’auto-exclure de la société parce qu’on a intériorisé l’exclusion sociale de celui qui n’est plus performant. c- Un certain rapport à la limite et à la maîtrise Le sentiment de toute puissance infantile ne disparaît jamais vraiment. Et la maladie et la vieillesse viennent comme des spectres hanter nos rêves de toute puissance. Nous ne supportons plus ces limites : la médecine a fait tellement de progrès et est apparue comme toute-puissante (dans une montée en puissance impressionnante entre les années 1950 à 1975). Nous sommes formés à maitriser la nature, notre existence, alors quand la maladie survient, c’est insupportable, insoutenable. d- Un certain rapport à la normativité 4 Très subtilement, la société nous envoie des signaux pour nous dire ce qu’est la norme, la tendance. Un exemple éclatant réside dans le diagnostic prénatal de la trisomie 21. Aucun eugénisme au sens où l’Etat prendrait des mesures d’éradication d’enfants atteint de handicaps, seulement un subtile aller-retour entre des pratiques proposées (dosage des marqueurs sériques chez la femme enceinte, éventuellement amniocentèse, avec la proposition d’interruption médicale de grossesse s’il s’agit d’un enfant trisomique) et des façons de faire effectives qui se généralisent. Et 90% des couples concernés choisissent l’avortement. Donc, de moins en moins d’enfants trisomiques, donc de plus en plus difficile de faire le choix de laisser venir au monde un enfant trisomique. C’est ce qu’on pourrait appeler une sorte d’eugénisme libéral, une auto régulation de la société face au handicap. Cette « normativation » fonctionne également pour la vieillesse, la maladie. La norme c’est d’être jeune, beau, fort et en bonne santé. Pas de place dans ce « formatage sociétal » pour l’expérience de la souffrance et de la maladie. En résumé, je relierai les difficultés contemporaines face à la souffrance à un quadruple insupportable : o Par rapport au temps : l’insupportable de la durée. A quoi bon ce temps qui ne sert à rien ? Les repères qui structurent la personne s’effondrent et le temps lui-même atomisé, ne peut plus porter cette expérience dans la durée. Le temps social s’effondre. o Par rapport au corps : l’insupportable du vécu de la maladie. A quoi ça sert de vivre comme ça ? A quoi ça sert de vivre ça ? L’intolérable de la pure passivité. o Par rapport à la limite : l’insupportable de l’impuissance. Et dans la totale impuissance, le dernier pouvoir qui subsiste c’est celui de demander que tout ça s’arrête. Vous voyez se profiler la justification de la demande de mort. o Par rapport à la normativité : l’insupportable de la singularité (unicité) de l’événement. La maladie, la vulnérabilité ne cadrent pas avec les normes que propose la société. B- ASPECT THEOLOGIQUE Le chrétien est un homme de ce monde, même s’il n’est pas du monde, il est traversé par les grands courants qui influencent et travaillent la société. Mais il cherche dans sa foi les moyens d’affronter l’épreuve. I- DES TENTATIVES INNOCENTER DIEU POUR JUSTIFIER LA SOUFFRANCE ET Tout d’abord, notre raison humaine essaie de comprendre ce qui résiste à notre compréhension et va tenter d’expliquer le pourquoi de la souffrance et peut-être même à quoi ça sert. En tant que chrétiens, nous nous forgeons grossièrement trois types d’arguments : a. Le mal et la souffrance comme l’ombre du bien Dans un tableau de Rembrandt, les ombres sont nécessaires à l’harmonie de l’ensemble. La beauté de l’œuvre vient du savant agencement des ombres et des lumières. La lumière ne serait pas si belle s’il n’y avait pas d’ombre. La souffrance est de même nécessaire pour faire ressortir le bien. Allez dire cela à quelqu'un qui souffre ! Leibniz a écrit que « le mal n’est plus le mal s’il est un moment nécessaire dans le progrès ». N’est-ce pas ce que disait Hitler ou Staline ? Le mal perd son caractère de mal quand il est replacé dans la perspective du développement global. La souffrance n’est plus alors qu’une crise de croissance. 5 Et bien, le chrétien doit rejeter un tel argument car le chrétien se place, non pas du côté des généralités de l’histoire, mais du côté de celui qui souffre, qui subit la souffrance, il est du côté de celui qui meurt. Cette justification de la souffrance comme un mal nécessaire à un plus grand bien, ne fait que rajouter de la souffrance à la souffrance. Ecoutons plutôt cette parole d’Ivan Karamazov, dans le roman de Dostoïevski : « Quand bien même l’immense fabrique de l’univers apporterait les plus extraordinaires merveilles et ne couterait qu’une seule larme d’un seul enfant, moi, je refuse » Alors on dit qu’au plan physique, la douleur est un avertissement utile et qu’au plan spirituel, l’épreuve est purifiante. Peut-être, peut-être seulement... Car l’expérience de la souffrance est particulièrement singularisante. L’unicité de la personne se manifeste : la même épreuve sera pour l’un un tremplin (mon cancer m’a permis de recommencer mon existence de façon nouvelle) et pour l’autre un gouffre d’où il ne peut remonter (tout s’est arrêté avec mon cancer). Chaque personne est unique face à la souffrance. On a déjà dit que pour certains, la souffrance est une marque de prédilection divine : « Dieu éprouve ceux qu’il aime ». A ce prix –là, on est tenté de penser « pourvu que Dieu ne m’aime pas de trop ! » Bien sûr, les vers d’Alfred de Musset disent une vérité : « nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert ». Mais l’amour aussi nous révèle à nous-mêmes. Alors, on introduit une grande nuance : on va dire que Dieu ne veut pas le mal, mais qu’Il le permet ! Quelle prétention de se mettre ainsi dans la pensée divine et de savoir ce que Dieu veut ! Mais, entre nous, qu’est-ce que cela change pour celui qui souffre ? b. La souffrance comme châtiment C’est une perception largement répandue, même dans l’Ancien Testament. Tu l’as bien cherché, tu l’as bien mérité ! Et pourtant, nous voyons la souffrance toucher tellement d’innocents : la terrible actualité de Toulouse nous le rappelle encore. Il est choquant d’affirmer que les souffrances de l’enfant sont méritées. Dans le livre de Job, les amis de Job brandissent la thèse du malheur-châtiment et Job ne cesse de proclamer son innocence. Les consolations qui lui sont offertes sont inefficaces et sont plutôt insultantes à la souffrance. Là aussi, il y a une tentation de l’homme de se mettre à la place de Dieu et de nommer les manifestations du jugement divin. Tel tsunami, c’est pour punir telles personnes, telle épidémie (comme le sida) c’est pour châtier telle population ! Quelle audace ! On ne peut pas justifier le mal, car le mal, c’est l’ « injustifiable » (J. Nabert) c. La souffrance liée à la liberté de l’homme Alors, faisons un pas de plus, ce n’est pas Dieu qui est responsable du mal, c’est la liberté de l’homme. La liberté de la créature entraîne la possibilité d’un mauvais usage de la liberté. L’homme serait à l’origine de ses maux, comme le fumeur à l’origine de son cancer du poumon, encore que… Est-ce parce que je fais un mauvais usage de ma liberté qu’il y a des épidémies ? Bref, toute tentative de justification, d’explication de la souffrance échoue, heurte la conscience. II- LA SOUFFRANCE COMME MYSTERE A TRAVERSER 6 Notre cœur se retourne en nous et ne cesse de protester contre la souffrance. Alors ne nous indique-t-il pas un chemin. Au lieu de chercher en Dieu la justification du mal, ne s’agit-il pas de reconnaître Dieu au sein de notre protestation contre la maladie et la souffrance, ne faut-il pas le reconnaître dans nos efforts pour tenter de soulager la souffrance ? « Dieu se manifeste dans la larme versée par l’enfant qui souffre et non dans l’ordre du monde qui justifierait cette larme » Berdiaef. Décidément, Dieu n’est pas là où on l’attend. Elie Wiesel écrit cette scène dans un camp de la mort : « où est le bon Dieu, où est-il demanda quelqu'un derrière moi. [...] Le voici, il est pendu ici à cette potence » Dieu est toujours du côté de la victime, du côté de celui qui souffre, car sa toute-puissance d’amour. Et la vraie force, c’est de ne pas utiliser sa force. Rappelons-nous Bernanos : le Christ n’est pas venu expliquer la souffrance mais l’habiter. Donc, pas de réponse intellectuelle à la souffrance. Une seule réponse, existentielle : l’attitude concrète que l’homme doit prendre face au mal, l’engagement pour soulager la souffrance. Il faut renoncer à trouver une fonction, une finalité à la souffrance. La souffrance n’est pas faite pour être comprise, elle est faite pour être combattue, soulagée. Dieu n’explique pas la souffrance, il s’engage contre elle, avec toute la puissance de son amour. La souffrance est un non-sens, un lieu obscur à traverser. Pour cette traversée obscure, on peut proposer trois attitudes, que l’on espère, chrétiennes. a. Maintenir l’exigence de la conscience pour débusquer les explications simplistes de la souffrance Il faut savoir reconnaître la souffrance, l’entendre, sans la court-circuiter ou la bâillonner par des propos simplistes ou lénifiant. La souffrance est un cri et il faut un certain courage pour l’entendre dans toute sa rudesse. C’est à ce prix que la souffrance peut devenir parole. Accepter de ne pas savoir quoi répondre. Etre là, avec celui qui souffre. Ne pas déserter cette place de la sollicitude, de l’attention. Et toujours chercher à la débusquer. Il faut là une véritable qualité d’attention, comme le Bon Samaritain qui perçoit celui qui souffre sur le bord du chemin : pas de discours, mais une mise en œuvre de la sollicitude (le vin pour désinfecter et l’huile pour adoucir). Et quand il ne peut faire plus, il passe le relais … à l’aubergiste, sans pour autant se désengager : il repassera. b. La vocation à la joie et au bonheur est la plus forte Nous sommes faits pour la joie et le bonheur, c’est pour cela qu’il faut s’insurger contre la souffrance qui défigure. Au cœur de la souffrance, cueillir les aspirations à la vie. Guetter sans cesse chez celui qui souffre ce lieu inviolable, où la vie est encore intacte. Ne pas se résigner. Témoigner que ce corps souffrant, que ce lieu est appelé à une vie pour toujours, à une joie sans fin. Résister à la résignation. Cette joie spirituelle ne se situe probablement pas au même endroit que la joie psychologique. Cette joie spirituelle habite un lieu intime, le lieu des profondeurs, qui se manifeste par une paix sous marine même si les flots de surface sont agités. c. Entrer en passivité : passer de l’avoir à l’être La souffrance est l’expérience de la passivité : je subis la maladie, la vieillesse. La souffrance m’arrache à moi-même. « Je ne me reconnais plus » disent bien des grands malades. « Je est un autre » disait Rimbaud. La souffrance m’exproprie de moi-même, elle me fait entrer en terre inconnue. La souffrance m’arrache la santé. Mon intelligence au moins alors: humiliation de la déchéance intellectuelle. Mon passé alors : et voilà que mes souvenirs se brouillent. 7 Renoncer à tout soi-même, pour recevoir la vie pleine à laquelle on aspire. Ce n’est pas du discours : c’est de la transformation progressive en chair et en os. Faire du vide pour accueillir la vie. Se laisser arracher ce que j’ai pour recevoir qui je suis. Cette passivité suggère le mystère du samedi Saint : le silence, l’anéantissement, le lâcher prise, où se métamorphosent en lumière les pires ombres du monde. CONCLUSION Pour conclure, j’aimerais vous proposer une figure spirituelle. J’aurais pu retenir Job ou le psalmiste qui crie vers le Seigneur du fond de sa souffrance, ou encore Simon de Cyrène qui est réquisitionné pour porter la croix avec Jésus. Je préfère vous livrer la figure spirituelle de Joseph d’Arimathie (Mc 15,4246). Joseph d’Arimathie vient descendre le corps de Jésus et il porte toute la lourdeur de ce corps mort comme on se charge du poids du réel, des illusions perdues, des espoirs déçus. Oui, il faut prendre à bras-le-corps la lourdeur du réel chargé de nos attentes déçues, de nos illusions mortes, de nos souffrances, assumer le réel et non pas faire une crise de colère comme un enfant capricieux déçu qui laisserait tout tomber. Non pas tout laisser tomber, mais prendre en charge ce réel qui me déroute, qui me fait sortir de la route que je m’étais imaginée et le déposer peut-être dans l’incompréhension, sûrement dans la confiance. C’est à cette condition de la déposition du corps de Jésus dans la nuit du tombeau que le Ressuscité se dressera au matin de Pâques. Joseph a juste fait ce qu’il avait à faire, descendre le corps, l’envelopper, le porter, le déposer. Il me semble que nous sommes appelés à endosser ainsi le réel de la souffrance, dans un geste de remise confiante au mystère du tombeau. Pas d’explication, seulement une espérance confiante. La souffrance est comme un cri, et parce qu’elle est écoutée, elle peut devenir une parole. Le Verbe lui-même n’est pas venu faire de discours sur la souffrance, il est venu l’habiter, plus encore la traverser, pour nous frayer le chemin vers la vie en plénitude. 8