Être chrétien face à la maladie, la vieillesse, la souffrance.

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Être chrétien face à la maladie, la vieillesse, la souffrance.
Etre chrétien face à la maladie, la vieillesse, la souffrance
21/03/12 la Roquette
Sr Anne Chapell
INTRODUCTION
Etre chrétien face à la maladie, la vieillesse, la souffrance, voilà un thème dont je
m’approche avec crainte, c'est-à-dire à la fois, respect et timidité…. En effet, autant on peut
en parler quand on ne souffre pas soi-même et croire avoir quelques idées claires sur la
question, autant quand on se retrouve face à quelqu'un qui souffre, le mutisme voire l’aphasie,
l’impossibilité de parler, s’emparent de nous. Que dire ? Que faire ?
Et la question qui nous saisit à la gorge est celle-ci: souffrir a-t-il un sens ? Y a–t-il un
sens à la souffrance ? Ou bien, souffrir n’est-il pas justement ce qui est « insensé », dénué de
sens ? N’y aurait-t-il pas alors un certain côté impudique à parler de la souffrance, ce noyau
de résistance au plus intime de nous-mêmes ?
Pour Maurice Bellet, prêtre (théologien, philosophe) et psychanalyste, la souffrance
n’est pas une question, la souffrance souffre ! Celui qui souffre attend qu’on le soulage de sa
souffrance, pas qu’on la lui explique ! Il attend d’être soulagé… L’attente qui se loge au cœur
de la souffrance, c’est bien cela : être soulagé.
Pour François Varillon, jésuite et grand spirituel, la souffrance n’est pas un problème
car à tout problème il y a une solution, ce qui n’est pas le cas de la souffrance qui ne peut se
comprendre. La souffrance, et plus globalement, le mal, est un scandale. Ça nous échappe, ça
nous dépasse !
Pourtant Dieu est Amour. Alors, entend-on dire aussitôt, pourquoi la souffrance, la maladie,
le handicap, la déchéance physique, etc… ?
Vraiment, on préfèrerait ne pas parler de la souffrance et cependant, elle est là, on y est
confronté, tous, à un moment ou l’autre de notre existence, de façon plus ou moins
dramatique, de façon plus ou moins tragique. Certains font même œuvre, profession de la
côtoyer tous les jours pour tenter de la soulager.
Mais quand on est chrétien, quand même, serait-on tenté de dire, n’a-ton un petit truc
en plus, qui nous permette de comprendre le pourquoi de la souffrance ? Bernanos écrit : le
Christ n’est pas venu expliquer la souffrance mais l’habiter. Y aurait-il là une sorte de fil
d’Ariane pour traverser la souffrance sans s’y perdre, ou pour parler plus chrétiennement, une
sorte de viatique pour cette traversée risquée de la souffrance, C’est ce que je vous propose
d’explorer ce soir.
A- ASPECT ANTHROPOLOGIQUE
I-
LES METAMORPHOSES CONTEMPORAINES DE LA SOUFFRANCE
Peut-on identifier des modifications concernant l’expérience de la souffrance dans les
dernières décennies ? J’en retiendrai trois :
a. La souffrance a cessé d’être un magma informe, une terra incognita : on a
exploré l’expérience de la souffrance en essayant de l’étudier, de la « disséquer »,
d’en faire une cartographie. On retient depuis Cicely Saunders [1918-2005]
(pionnière des soins palliatifs) quatre domaines de souffrance dans ce qu’elle
appelait le « total pain », la souffrance globale
1
1- la souffrance physique
Quand le corps lâche… Quand nous ne sentons plus que la lourdeur, le poids de la matière en
nous et nous nous demandons où s’est enfui l’esprit.
- douleur et autres symptômes d’inconfort
- altération de la communication : trachéotomie
- Atteinte de l’image corporelle : déchéance, handicap, paraplégie, colostomie
- Perte d’autonomie
2- la souffrance psychologique
Quand le moral fait défaut, quand les ressources psychiques sont anéanties …
- Douleur morale
- Protestation, révolte
- Lassitude, épuisement, résignation : le patient ne peut plus investir le quotidien
- Désespoir, dépression et sentiment d’impuissance
- Anxiété, angoisse de mort, peurs
3- la souffrance sociale ou socio-familiale
Quand le maillage relationnel se distend…
- Solitude, isolement social : perte du statut social
perte du rôle familial
- sentiment d’inutilité
- ressenti d’une qualité de vie insuffisante
- se sentir une charge pour la famille et/ou la société « je fais souffrir les autres »
4- la souffrance spirituelle
Quand le sol se dérobe, quand le roc des convictions s’effondre…
- Perte du sens de la vie, absurdité de l’existence malade : l’horizon du sens se déplace
au fur et à mesure de l’itinéraire, d’où la difficulté d’élaborer du sens en situation de
déconstruction personnelle. A chacun d’élaborer ses réponses pour son propre compte.
- Remise en question des convictions religieuses
- Réévaluation des croyances philosophiques
Tout ceci dans un cadre culturel donné.
b- La souffrance a cessé d’être muette : elle parle, elle s’exprime. On invite le
souffrant à dire sa souffrance, à ne pas se laisser emmurer par elle, car la parole libère. Le
souffrant n’est plus seulement le patient qui subit, qui pâtit : il est un sujet qui parle. Mais
écouter la souffrance se dire, cela requiert une écoute de grande qualité, de grande
discrétion. Il faut une écoute compatissante qui sache entendre jusqu’à l’inaudible,
entendre ce qui n’est pas dit. Ces formations à l’écoute se sont beaucoup développées et
c’est tant mieux, en particulier parmi les bénévoles, qui sont presque des professionnels de
l’écoute, les membres des équipes d’aumôneries, les visiteurs de malades.
c- la souffrance doit être combattue. En témoignent les centres anti douleurs
(quand le symptôme douleur envahit le champ de la conscience), les progrès de la
pharmacologie (les différents antalgiques dont la puissance d’action est graduelle, mais
aussi la spécificité d’action pour des douleurs données). Une des grandes options de la
médecine contemporaine, c’est de lutter contre la douleur (depuis la péridurale pour
l’accouchement, l’anesthésie pour les soins dentaires, pour les examens d’exploration
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comme la colonoscopie jusqu’aux soins palliatifs qui font de la lutte contre la douleur une
de leurs priorités).
Première remarque d’ordre théologique sur ces transformations anthropologiques :
Dans ce contexte, le thème de la souffrance rédemptrice, de l’identification aux
souffrances du Sauveur, de l’invitation à porter sa croix font partie d’un langage qui ne
passe plus. Que dire d’une présentation de la souffrance comme d’une prédilection
divine : « Dieu doit t’aimer beaucoup pour qu’il t’éprouve autant ». Cela n’apporte guère
de consolation. Au contraire cela risque d’ajouter de la souffrance à la souffrance !
Deuxième remarque d’ordre théologique sur ces transformations anthropologiques :
Quand le Christ rencontrait des malades, il ne leur faisait pas de discours : il les
soulageait, il les guérissait. Il y a une sorte d’urgence de l’agir.
Pie XII, dans son discours du 24 février 1957 devant une assemblée internationale de
500 médecins, prend position au sujet du traitement de la douleur. Il affirme la légitimité
morale de diminuer l’intensité de la douleur physique, que ce soit par l’analgésie (les anti
douleur) ou l’anesthésie, spécialement pour un chrétien. Le fait d’éviter la douleur physique
ne s’oppose pas nécessairement à l’idéal chrétien de vouloir participer à la passion du Christ,
dit-il en 1957, avant le concile Vatican II, car la vie du chrétien est toujours sous la croix du
Christ, que la souffrance y soit présente ou non. L’essentiel, c’est la volonté d’aimer Dieu et
de le servir en toutes choses, la douleur acceptée peut être, éventuellement, un des moyens de
poursuivre ce but.
Et quand la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, en 1980, traite de l’attitude du
chrétien devant la souffrance, il reprend pour l’essentiel les discours de Pie XII en 1957.
Aujourd'hui, quand on souffre, on veut une seule chose : que cela cesse ! La
souffrance n’est perçue en elle-même ni comme source de consolation, ni comme occasion de
résignation. Au contraire, si elle persiste malgré tout, elle peut devenir une cause de difficulté
de la relation avec Dieu.
Aujourd'hui, la souffrance se laisse explorer, la souffrance parle et la souffrance est
combattue. La conséquence qui en résulte, c’est que la personne souffrante doit être
considérée avec un infini respect et qu’il ne faut pas rajouter de la souffrance à la souffrance
par des discours tout faits sur une éventuelle vertu de la souffrance.
Certaines souffrances peuvent être relues et recéler un sens pour la personne qui les
traverse. Mais il y a un résidu résistant de la souffrance qui ne supporte aucune assimilation. Il
y a un irréductible de la souffrance.
II-
LES DIFFICULTES
SOUFFRANCE
CONTEMPORAINES
DU
RAPPORT
A
LA
Il me semble que la question de « pourquoi la souffrance ? » est talonnée de nos jours par
une deuxième interrogation qui prend de plus en plus d’importance : « à quoi bon la
souffrance ? » C’est un petit déplacement qui n’a l’air de rien et pourtant, on passe
insensiblement d’une interrogation sur le sens de la souffrance « pourquoi ? » à une question
sur son utilité « à quoi bon ? », « à quoi ça sert ? » et nous voyons là comment l’ambiance
utilitariste et pragmatique s’immisce dans nos questions ultimes. Vaut la peine d’être vécu ce
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qui sert à quelque chose. D’accord pour une quatrième ligne de chimio et toute l’épreuve que
ça représente si ça me permet de guérir, mais à quoi bon souffrir quand il n’y a plus rien à
faire, que la bataille est perdue ? (et nous nous rappelons que la souffrance n’est pas
seulement physique).
Je proposerai quatre pistes pour cette difficulté contemporaine d’affronter la souffrance.
a- Un certain rapport au temps
Le malade expérimente le temps qui dure, le temps de la béance, du non faire, de la passivité.
Or, la temporalité personnelle est marquée actuellement par un double rétrécissement :
o Immédiateté : le temps est atomisé
o Individualité : chaque individu a son rythme propre, son temps propre.
En effet, on est passé d’un temps collectif du vivre ensemble à un temps de plus en plus privé
que chacun organise à sa façon, chacun à son rythme.
Le temps de l’altérité est mis à mal. On éprouve de la difficulté à se laisser bouleverser par
l’irruption de l’autre qui vient déranger mon rythme, mon organisation.
La temporalité sociale est également ébranlée : le temps long de la solidarité est de plus en
plus difficile à vivre au profit d’un temps court du geste solidaire. Donner une aide ponctuelle
est plus facile qu’un long accompagnement.
Le temps de la maladie est considéré comme un « bug » de l’existence, un raté qui doit être
réparé au plus vite, qui me concerne moi, qui vient troubler mon rythme de vie et mes
planifications. Il est de moins en moins porté par le temps collectif de la société.
Même la maladie est investie d’une instrumentalisation. Avant, pour protester contre des
conditions de travail inhumaines ou limites, on se mettait en grève, acte social par excellence.
Aujourd'hui, on se met en arrêt-maladie, dans un geste infiniment individuel. C’est la
temporalité individuelle qui prime.
b- Un certain rapport au corps
L’être humain est plus que lui tout seul, plus que lui ici et maintenant. Ainsi, le corps
est le lieu de l’intégration d’une histoire. Il est tissé de rencontres, d’interdépendances. Il est
porteur d’une histoire sacrée.
Pourtant, il est de plus en plus vécu comme un outil performant qui donne de soi au
monde une image avantageuse. Qu’il vienne à présenter des failles et cela est vécu comme
une trahison, une rupture de contrat avec la vie. Dans la société du tout jetable, le corps peut
être perçu comme ce dont on peut se défaire quand il ne remplit plus son rôle escompté (d’où
la progression de l’idée d’un droit à l’euthanasie)
La transformation du corps, la perte d’autonomie deviennent intolérables. La maladie
n’est plus perçue comme un processus naturel mais comme un échec, une faillite : « j’ai perdu
la bataille » « la maladie a gagné » « je rends les armes ».
Finalement, il y a une manière de s’auto-exclure de la société parce qu’on a intériorisé
l’exclusion sociale de celui qui n’est plus performant.
c- Un certain rapport à la limite et à la maîtrise
Le sentiment de toute puissance infantile ne disparaît jamais vraiment. Et la maladie
et la vieillesse viennent comme des spectres hanter nos rêves de toute puissance. Nous ne
supportons plus ces limites : la médecine a fait tellement de progrès et est apparue comme
toute-puissante (dans une montée en puissance impressionnante entre les années 1950 à
1975). Nous sommes formés à maitriser la nature, notre existence, alors quand la maladie
survient, c’est insupportable, insoutenable.
d- Un certain rapport à la normativité
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Très subtilement, la société nous envoie des signaux pour nous dire ce qu’est la norme,
la tendance. Un exemple éclatant réside dans le diagnostic prénatal de la trisomie 21. Aucun
eugénisme au sens où l’Etat prendrait des mesures d’éradication d’enfants atteint de
handicaps, seulement un subtile aller-retour entre des pratiques proposées (dosage des
marqueurs sériques chez la femme enceinte, éventuellement amniocentèse, avec la
proposition d’interruption médicale de grossesse s’il s’agit d’un enfant trisomique) et des
façons de faire effectives qui se généralisent. Et 90% des couples concernés choisissent
l’avortement. Donc, de moins en moins d’enfants trisomiques, donc de plus en plus difficile
de faire le choix de laisser venir au monde un enfant trisomique. C’est ce qu’on pourrait
appeler une sorte d’eugénisme libéral, une auto régulation de la société face au handicap.
Cette « normativation » fonctionne également pour la vieillesse, la maladie. La norme c’est
d’être jeune, beau, fort et en bonne santé. Pas de place dans ce « formatage sociétal » pour
l’expérience de la souffrance et de la maladie.
En résumé, je relierai les difficultés contemporaines face à la souffrance à un
quadruple insupportable :
o Par rapport au temps : l’insupportable de la durée. A quoi bon ce temps qui ne sert à
rien ? Les repères qui structurent la personne s’effondrent et le temps lui-même
atomisé, ne peut plus porter cette expérience dans la durée. Le temps social s’effondre.
o Par rapport au corps : l’insupportable du vécu de la maladie. A quoi ça sert de vivre
comme ça ? A quoi ça sert de vivre ça ? L’intolérable de la pure passivité.
o Par rapport à la limite : l’insupportable de l’impuissance. Et dans la totale
impuissance, le dernier pouvoir qui subsiste c’est celui de demander que tout ça
s’arrête. Vous voyez se profiler la justification de la demande de mort.
o Par rapport à la normativité : l’insupportable de la singularité (unicité) de l’événement.
La maladie, la vulnérabilité ne cadrent pas avec les normes que propose la société.
B- ASPECT THEOLOGIQUE
Le chrétien est un homme de ce monde, même s’il n’est pas du monde, il est traversé par
les grands courants qui influencent et travaillent la société. Mais il cherche dans sa foi les
moyens d’affronter l’épreuve.
I-
DES TENTATIVES
INNOCENTER DIEU
POUR
JUSTIFIER
LA
SOUFFRANCE
ET
Tout d’abord, notre raison humaine essaie de comprendre ce qui résiste à notre
compréhension et va tenter d’expliquer le pourquoi de la souffrance et peut-être même à quoi
ça sert. En tant que chrétiens, nous nous forgeons grossièrement trois types d’arguments :
a. Le mal et la souffrance comme l’ombre du bien
Dans un tableau de Rembrandt, les ombres sont nécessaires à l’harmonie de
l’ensemble. La beauté de l’œuvre vient du savant agencement des ombres et des lumières. La
lumière ne serait pas si belle s’il n’y avait pas d’ombre. La souffrance est de même nécessaire
pour faire ressortir le bien. Allez dire cela à quelqu'un qui souffre !
Leibniz a écrit que « le mal n’est plus le mal s’il est un moment nécessaire dans le progrès ».
N’est-ce pas ce que disait Hitler ou Staline ?
Le mal perd son caractère de mal quand il est replacé dans la perspective du développement
global. La souffrance n’est plus alors qu’une crise de croissance.
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Et bien, le chrétien doit rejeter un tel argument car le chrétien se place, non pas du côté des
généralités de l’histoire, mais du côté de celui qui souffre, qui subit la souffrance, il est du
côté de celui qui meurt. Cette justification de la souffrance comme un mal nécessaire à un
plus grand bien, ne fait que rajouter de la souffrance à la souffrance.
Ecoutons plutôt cette parole d’Ivan Karamazov, dans le roman de Dostoïevski : « Quand bien
même l’immense fabrique de l’univers apporterait les plus extraordinaires merveilles et ne
couterait qu’une seule larme d’un seul enfant, moi, je refuse »
Alors on dit qu’au plan physique, la douleur est un avertissement utile et qu’au plan
spirituel, l’épreuve est purifiante. Peut-être, peut-être seulement... Car l’expérience de la
souffrance est particulièrement singularisante. L’unicité de la personne se manifeste : la même
épreuve sera pour l’un un tremplin (mon cancer m’a permis de recommencer mon existence
de façon nouvelle) et pour l’autre un gouffre d’où il ne peut remonter (tout s’est arrêté avec
mon cancer). Chaque personne est unique face à la souffrance.
On a déjà dit que pour certains, la souffrance est une marque de prédilection divine : « Dieu
éprouve ceux qu’il aime ». A ce prix –là, on est tenté de penser « pourvu que Dieu ne m’aime
pas de trop ! »
Bien sûr, les vers d’Alfred de Musset disent une vérité : « nul ne se connaît tant qu’il n’a pas
souffert ». Mais l’amour aussi nous révèle à nous-mêmes.
Alors, on introduit une grande nuance : on va dire que Dieu ne veut pas le mal, mais
qu’Il le permet ! Quelle prétention de se mettre ainsi dans la pensée divine et de savoir ce que
Dieu veut ! Mais, entre nous, qu’est-ce que cela change pour celui qui souffre ?
b. La souffrance comme châtiment
C’est une perception largement répandue, même dans l’Ancien Testament. Tu l’as
bien cherché, tu l’as bien mérité !
Et pourtant, nous voyons la souffrance toucher tellement d’innocents : la terrible actualité de
Toulouse nous le rappelle encore. Il est choquant d’affirmer que les souffrances de l’enfant
sont méritées.
Dans le livre de Job, les amis de Job brandissent la thèse du malheur-châtiment et Job ne
cesse de proclamer son innocence. Les consolations qui lui sont offertes sont inefficaces et
sont plutôt insultantes à la souffrance.
Là aussi, il y a une tentation de l’homme de se mettre à la place de Dieu et de nommer les
manifestations du jugement divin. Tel tsunami, c’est pour punir telles personnes, telle
épidémie (comme le sida) c’est pour châtier telle population ! Quelle audace ! On ne peut pas
justifier le mal, car le mal, c’est l’ « injustifiable » (J. Nabert)
c. La souffrance liée à la liberté de l’homme
Alors, faisons un pas de plus, ce n’est pas Dieu qui est responsable du mal, c’est la
liberté de l’homme. La liberté de la créature entraîne la possibilité d’un mauvais usage de la
liberté. L’homme serait à l’origine de ses maux, comme le fumeur à l’origine de son cancer
du poumon, encore que… Est-ce parce que je fais un mauvais usage de ma liberté qu’il y a
des épidémies ?
Bref, toute tentative de justification, d’explication de la souffrance échoue, heurte la
conscience.
II-
LA SOUFFRANCE COMME MYSTERE A TRAVERSER
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Notre cœur se retourne en nous et ne cesse de protester contre la souffrance. Alors ne nous
indique-t-il pas un chemin. Au lieu de chercher en Dieu la justification du mal, ne s’agit-il pas
de reconnaître Dieu au sein de notre protestation contre la maladie et la souffrance, ne faut-il
pas le reconnaître dans nos efforts pour tenter de soulager la souffrance ?
« Dieu se manifeste dans la larme versée par l’enfant qui souffre et non dans l’ordre du monde
qui justifierait cette larme » Berdiaef. Décidément, Dieu n’est pas là où on l’attend. Elie
Wiesel écrit cette scène dans un camp de la mort : « où est le bon Dieu, où est-il demanda
quelqu'un derrière moi. [...] Le voici, il est pendu ici à cette potence » Dieu est toujours du
côté de la victime, du côté de celui qui souffre, car sa toute-puissance d’amour. Et la vraie
force, c’est de ne pas utiliser sa force. Rappelons-nous Bernanos : le Christ n’est pas venu
expliquer la souffrance mais l’habiter.
Donc, pas de réponse intellectuelle à la souffrance. Une seule réponse, existentielle :
l’attitude concrète que l’homme doit prendre face au mal, l’engagement pour soulager la
souffrance. Il faut renoncer à trouver une fonction, une finalité à la souffrance. La souffrance
n’est pas faite pour être comprise, elle est faite pour être combattue, soulagée.
Dieu n’explique pas la souffrance, il s’engage contre elle, avec toute la puissance de son
amour. La souffrance est un non-sens, un lieu obscur à traverser. Pour cette traversée obscure,
on peut proposer trois attitudes, que l’on espère, chrétiennes.
a. Maintenir l’exigence de la conscience pour débusquer les explications
simplistes de la souffrance
Il faut savoir reconnaître la souffrance, l’entendre, sans la court-circuiter ou la
bâillonner par des propos simplistes ou lénifiant. La souffrance est un cri et il faut un certain
courage pour l’entendre dans toute sa rudesse. C’est à ce prix que la souffrance peut devenir
parole. Accepter de ne pas savoir quoi répondre. Etre là, avec celui qui souffre. Ne pas
déserter cette place de la sollicitude, de l’attention. Et toujours chercher à la débusquer. Il faut
là une véritable qualité d’attention, comme le Bon Samaritain qui perçoit celui qui souffre sur
le bord du chemin : pas de discours, mais une mise en œuvre de la sollicitude (le vin pour
désinfecter et l’huile pour adoucir). Et quand il ne peut faire plus, il passe le relais … à
l’aubergiste, sans pour autant se désengager : il repassera.
b. La vocation à la joie et au bonheur est la plus forte
Nous sommes faits pour la joie et le bonheur, c’est pour cela qu’il faut s’insurger
contre la souffrance qui défigure. Au cœur de la souffrance, cueillir les aspirations à la vie.
Guetter sans cesse chez celui qui souffre ce lieu inviolable, où la vie est encore intacte. Ne pas
se résigner. Témoigner que ce corps souffrant, que ce lieu est appelé à une vie pour toujours, à
une joie sans fin. Résister à la résignation.
Cette joie spirituelle ne se situe probablement pas au même endroit que la joie
psychologique. Cette joie spirituelle habite un lieu intime, le lieu des profondeurs, qui se
manifeste par une paix sous marine même si les flots de surface sont agités.
c. Entrer en passivité : passer de l’avoir à l’être
La souffrance est l’expérience de la passivité : je subis la maladie, la vieillesse. La
souffrance m’arrache à moi-même. « Je ne me reconnais plus » disent bien des grands
malades. « Je est un autre » disait Rimbaud. La souffrance m’exproprie de moi-même, elle me
fait entrer en terre inconnue.
La souffrance m’arrache la santé. Mon intelligence au moins alors: humiliation de la
déchéance intellectuelle. Mon passé alors : et voilà que mes souvenirs se brouillent.
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Renoncer à tout soi-même, pour recevoir la vie pleine à laquelle on aspire. Ce n’est
pas du discours : c’est de la transformation progressive en chair et en os. Faire du vide pour
accueillir la vie. Se laisser arracher ce que j’ai pour recevoir qui je suis.
Cette passivité suggère le mystère du samedi Saint : le silence, l’anéantissement, le lâcher
prise, où se métamorphosent en lumière les pires ombres du monde.
CONCLUSION
Pour conclure, j’aimerais vous proposer une figure spirituelle. J’aurais pu retenir Job
ou le psalmiste qui crie vers le Seigneur du fond de sa souffrance, ou encore Simon de Cyrène
qui est réquisitionné pour porter la croix avec Jésus.
Je préfère vous livrer la figure spirituelle de Joseph d’Arimathie (Mc 15,4246). Joseph d’Arimathie vient descendre le corps de Jésus et il porte toute la lourdeur de ce
corps mort comme on se charge du poids du réel, des illusions perdues, des espoirs déçus.
Oui, il faut prendre à bras-le-corps la lourdeur du réel chargé de nos attentes déçues, de nos
illusions mortes, de nos souffrances, assumer le réel et non pas faire une crise de colère
comme un enfant capricieux déçu qui laisserait tout tomber. Non pas tout laisser tomber, mais
prendre en charge ce réel qui me déroute, qui me fait sortir de la route que je m’étais imaginée
et le déposer peut-être dans l’incompréhension, sûrement dans la confiance. C’est à cette
condition de la déposition du corps de Jésus dans la nuit du tombeau que le Ressuscité se
dressera au matin de Pâques. Joseph a juste fait ce qu’il avait à faire, descendre le corps,
l’envelopper, le porter, le déposer.
Il me semble que nous sommes appelés à endosser ainsi le réel de la souffrance, dans un geste
de remise confiante au mystère du tombeau. Pas d’explication, seulement une espérance
confiante.
La souffrance est comme un cri, et parce qu’elle est écoutée, elle peut devenir une
parole. Le Verbe lui-même n’est pas venu faire de discours sur la souffrance, il est venu
l’habiter, plus encore la traverser, pour nous frayer le chemin vers la vie en plénitude.
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