Épiscopal et royal : le Palais Rohan de Strasbourg
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Épiscopal et royal : le Palais Rohan de Strasbourg
www.union-sainte-cecile.org Caecilia 2/2014 : Art sacré © Union Sainte Cécile - Strasbourg Épiscopal et royal : le Palais Rohan de Strasbourg Etienne MARTIN, conservateur du musée des Arts décoratifs / Palais Rohan © M. Walter Entre la cathédrale et l’Ill s’étend l’ancien domaine épiscopal qui comprenait, autour de l’antique Fronhoff - la cour des corvées -, au nord la cathédrale, à l’est le Bruderhoff – actuel lycée Fustel de Coulanges - destiné aux chanoines vivant alors selon la règle de la vie commune, au sud l’Oeuvre Notre-Dame - à savoir la fabrique de la cathédrale -, et à ses cotés la résidence épiscopale, la Pfalz. Ce dispositif ne changera guère du Moyen Âge à la Révolution si ce n’est que le Bruderhoff devient après 1681 collège des Jésuites puis, en 1762, collège royal après l’expulsion des disciples de saint Ignace. Armand Gaston de Rohan-Soubise Le 10 juin 1704, Armand Gaston de Rohan-Soubise (1674-1749) gravit les marches qui l’ont conduit en l’espace de quelques dix années au trône épiscopal de Strasbourg - il est à peine âgé de trente ans -, premier successeur français d’une longue lignée de princeévêques appartenant au Saint-Empire romain germanique. Strasbourg a alors la réputation d’être l’un des chapitres les plus nobles et les plus riches de l’Empire, et par la suite de France, le diocèse constituant l’un des plus gros bénéfices de l’Occident chrétien ! Un palais qui soit en mesure d’assurer un train de maison véritablement royal Les origines de la Maison de Rohan, parmi les plus illustres du royaume, se perdent dans les brumes de l’histoire et se confondent avec celles d’un légendaire roi de Bretagne, Conan Mériadec. Armand Gaston de Rohan, académicien (1703) - il succède à Perrault -, évêque de Strasbourg (1704), cardinal (1712), Grand Aumônier de France et commandeur de l’ordre royal STRASBOURG, Palais Rohan, le hall d’entrée dégageant l’enfilade de l’appartement du prince-évêque. du Saint-Esprit (1713), bénéficie d’une ascension fulgurante qui témoigne de ses éminentes qualités, de son aisance dans la conduite des affaires, qu’elles soient religieuses, diplomatiques, voire politiques, et d’une constante protection royale. Le château de Saverne À peine nommé, en 1704, le jeune évêque demande à l’architecte parisien Delamair les plans de son futur hôtel… parisien ! Il sera bâti de 1705 à 1708 à l’extrémité de l’enclave familiale des Rohan dans le Marais et désigné dès l’origine sous l’appellation « Hôtel de l’évêque de Strasbourg » ou « Hôtel de Rohan-Strasbourg ». Cette résidence parisienne à peine achevée, le prince-évêque lance son premier grand chantier alsacien… à savoir la rénovation et l’agrandissement du château de campagne des évêques de Strasbourg à Saverne ainsi que l’embellissement de ses www.union-sainte-cecile.org Caecilia 2/2014 : Art sacré © Union Sainte Cécile - Strasbourg © M. Walter STRASBOURG, Palais Rohan, la Salle des évêques, ou Antichambre du roi, où figuraient les portraits en pied d’Armand-Gaston de Rohan et de ses sept prédécesseurs sur le trône épiscopal de Strasbourg. vastes jardins, ceci sous la direction de Robert de Cotte (1656-1735), Premier architecte du roi, l’un des architectes les plus en vue d’Europe. Le château sera malheureusement dévasté par un incendie en 1779 et remplacé à la demande du troisième successeur d’Armand Gaston de Rohan, le prince Louis-René de Rohan-Guéméné. Quant aux jardins, ils disparaîtront à la faveur des ventes révolutionnaires. Le palais strasbourgeois Le second chantier alsacien d’Armand Gaston de Rohan, le palais épiscopal de Strasbourg, est initié dès 1727 lorsque le prélat en demande les plans à Robert de Cotte. À cette date, en effet, les travaux de Saverne sont en voie d’achèvement. Le prince-évêque se tourne désormais vers Strasbourg où il a décidé la construction, en lieu et place de la vieille résidence épiscopale, d’un palais qui sera l’aboutissement éclatant de son goût de bâtir apparu dès 1704. Il aura donc fallu près de trente ans pour qu’il s’engage dans la reconstruction de sa demeure strasbourgeoise. Mais, c’est par ce der- nier édifice qu’il va permettre à Robert de Cotte de signer le chef-d’œuvre de sa longue carrière, s’appuyant sur la collaboration d’artistes apparus au fil des chantiers parisiens et savernois du cardinal, nombre d’entre eux étant issus des Bâtiments du roi. Le prince, non seulement lui passe une commande exceptionnelle, mais manifeste d’emblée une ardente volonté de voir aboutir son projet et, de plus, dans des délais très ramassés. De fait, le palais strasbourgeois sera construit, décoré et meublé en l’espace de dix années, de 1732 à 1742 ! C’est par cette ultime commande que le prince-évêque bâtisseur inscrit à l’ombre de la vertigineuse cathédrale un des jalons de l’histoire nationale de l’architecture et des arts du décor, exemple exceptionnellement préservé d’une demeure royale et princière des années 1730. Le plan établi par l’architecte est celui des grands hôtels parisiens de l’époque, disposés entre cour et jardin. Les élévations principales s’inscrivent dans la tradition classique de Jules Hardouin-Mansart. Elles sont revêtues, pour les façades nobles, d’un parement de « pierres blanches » tirées des carrières de Wasselonne, rappelant le calcaire parisien, et contrastant avec le grès rose employé pour les parties secondaires. De même, l’ardoise des toitures vient se substituer à la couverture locale en tuiles de terre cuite. Cette polychromie, inédite alors à Strasbourg, augmente le caractère éminemment parisien de l’édifice. À la qualité des matériaux réponds celle de la sculpture, les façades d’honneur en étant abondamment pourvues. La masse des bâtiments est imposante car il ne s’agit pas de la demeure d’un particulier. Toute l’emprise au sol a été nécessaire pour répondre à la demande du commanditaire, à savoir construire un hôtel aux dimensions d’un palais qui soit en mesure d’assurer un train de maison véritablement royal. Le prince-évêque n’a-t-il pas décidé de représenter le roi à Strasbourg et par conséquent d’y recevoir en son nom ? Cependant, le vaste appartement du roi, dès lors indispensable, et celui du prince-évêque se partageant l’étage noble du corps de logis, les ailes et les pavillons réservés aux communs et aux divers services ne permettent pas, du fait de leur conséquente emprise au www.union-sainte-cecile.org Caecilia 2/2014 : Art sacré © Union Sainte Cécile - Strasbourg © M. Walter STRASBOURG, Palais Rohan, la majestueuse façade arrière, donnant sur la terrasse et sur l’Ill. L’appartement du roi se développe sur toute sa longueur. sol, l’établissement de parterres à l’arrière, coté rivière. La façade sur l’eau est de plus longée par un passage public : Robert de Cotte lui substitue une majestueuse terrasse à laquelle on accède par des grilles de ferronnerie richement ouvragées. Au cœur de la vieille citée médiévale ceinte de fortifications, par conséquent au tissu urbain extrêmement dense, le palais bénéficie du luxe suprême d’être libre sur toutes ses façades extérieures ce qui augmente son caractère de résidence palatiale et autorise la grandiloquence dans le dessin de la façade d’entrée et de la façade sud, donnant sur la rivière, au revers de laquelle se développe sur toute la longueur l’enfilade de l’appartement du roi. Épiscopal et royal Ainsi, côté rivière, le tour de force du Premier architecte est d’avoir su mettre en place un environnement véritablement royal, un majestueux balcon sur la ville. Il s’agissait alors non seulement d’y voir la ville, tout en restant en retrait selon le principe du belvédère, et de profiter du spectacle de l’Ill qui palliait l’absence de jardin, mais il importait avant tout d’en être vu afin d’affirmer le pouvoir monarchique dont le palais lui-même constituait une métaphore. Le séjour de Louis XV au palais Rohan en janvier 1744, dont les fameuses gravures de Weiss et Lebas ont conservé le souvenir, a magistralement démontré la justesse du dispositif imaginé par Robert de Cotte, lorsque plusieurs jours durant la population strasbourgeoise a défilé sur la terrasse du palais pour acclamer le souverain apparaissant sous un dais au balcon de son appartement. Cette double vocation, épiscopale et royale, est stigmatisée par allusions croisées à la personne d’Armand Gaston de Rohan et à celle du roi. Elles se chevauchent avec insistance dans la conception décorative du palais, tant extérieurement qu’intérieurement, véritable manifeste proclamant urbi et orbi la position enviée des Rohan auprès du souverain. Etienne Martin (textes) et Marc Walter (photographies) sont les auteurs de l’ouvrage intitulé « Le Palais Rohan » paru aux Editions des musées de la Ville de Strasbourg (224 pages).