Ballonnements et flatulences - im@il
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Ballonnements et flatulences n° 16 / 31.8.2014 Définition1 Le météorisme ou ballonnements (eng.: bloating) décrit le ressenti purement subjectif d’un abdomen gonflé. On le confond souvent par erreur avec la flatulence, l‘émission de vents et la formation de gaz dans le tractus gastro-intestinal. Chaque personne développe des gaz, la plupart sont inodores. L’odeur est due aux bactéries présentes dans l’intestin qui libèrent des petites quantités de gaz contenant e.a. du soufre. L’aérophagie doit être définie à part, elle désigne l‘ingestion d’air. Les gaz déglutis et ceux produits dans l’intestin sont éliminés sans symptômes à raison de 200-2000 ml/jour, la plupart par expiration lors de l’échange gazeux ou évacués par l’anus sous forme de flatulence. Introduction Des études menées auprès de la population permettent d’estimer la prévalence des ballonnements à 16-30%.2 Lors d’un sondage réalisé en 2006 auprès d‘un échantillon représentatif de 2‘050 personnes en Allemagne, 13% d‘entre elles ont reconnu avoir eu des ballonnements durant les 7 derniers jours.3 Les ballonnements excessifs sont un problème très fréquent ayant des répercussions cliniques, sociales et économiques pour les personnes concernées. Dans le groupe de patients souffrant de pathologies gastro-intestinales fonctionnelles (comme le syndrome de l‘intestin irritable, SII), les ballonnements sont le symptôme le plus fréquent et le plus dérangeant.2 Chez les personnes saines, l’intestin à jeun est capable de transporter d’importantes quantités de gaz qui seront évacuées sous forme de flatuosité (terme latin pour vent ou pet en langage familier)4 en moyenne 10x par jour.1 La formation de ballonnements est souvent multifactorielle et est déterminée par l‘accumulation de gaz intestinaux en plus des éléments liquides et solides de l’intestin. Causes des ballonnements Tonus de l‘abdomen Le tonus de l’abdomen joue un rôle important dans la sensation d‘être ballonné/e. Une tension de la paroi abdominale trop faible avec des muscles abdominaux relâchés ne retient pas le gonflement de l’abdomen et contrinue à une sensation subjective de ballonnements.1 Une prise de poids rapide avec accumulation de graisses au niveau et à l’intérieur de l’abdomen peut également renforcer la sensation de ballonnements.1 Augmentation du volume intestinal La cause des ballonnements la mieux documentée dans la littérature est une augmentation du volume du contenu de l‘abdomen,1,2 soit au niveau extra-intestinal (p.ex. lors d‘ascite dans la cavité abdominale) soit au niveau intra-intestinal (en raison de substances solides, liquides ou gazeuses). Jusqu’à 80% des patients souffrant de constipation se plaignent de ballonnements abdominaux.1 L‘augmentation du volume de l‘intestin par des matières solides (fécales) ou gazéiformes chez les patients souffrant d’un transit ralenti („slow transit constipation“) peut être une explication. Parmi le groupe bien plus grand de patients ayant des ballonnements fonctionnels et un SII, on observe souvent un volume de gaz intestinaux normal malgré la présence de symptômes marqués. Un ralentissement isolé du transit des gaz dans l’intestin grêle avec une faible rétention de gaz est ici le facteur incriminé.5 Toutefois, ces troubles de la motilité gastro-intestinale ne sont pas encore définis de manière spécifique. Dyspepsie Les ballonnements sont un symptôme majeur de la dyspepsie (cf. article imail-Offizin n° 12/30.6.2011) et sont souvent difficiles à localiser dans l’abdomen supérieur. Les ballonnements postprandiaux chez les patients souffrant de dyspepsie proviennent de l’estomac et ne dépendent pas du gaz intestinal produit.1 Chez ces patients, on suppose un déficit du réflex adaptant le fond de l’estomac au volume de nourriture, de sorte que le déplacement distal du contenu gastrique vers l‘antre est perçu comme un ballonnement. Ces patients parlent de „ballonnements“ pour décrire au mieux ce qu‘ils ressentent, alors que les termes «tension», «satiété» ou «pression» seraient plus précis.1 Sensibilité anormale1 Un sentiment de ballonnement subjectif survient souvent également sans raison apparente et sans qu’aucun organe ne soit impliqué, surtout chez les patients souffrant de dyspepsie ou de SII. L’hypersensibilité viscérale est ici un facteur déclenchant essentiel. L‘hypersensibilité de la paroi abdominale est beaucoup plus rare, elle survient p.ex. suite à un traumatisme abdominal ou à des cicatrices dues à une opération. Formation de gaz1 Le gaz présent dans le tractus gastro-intestinal est essentiellement dû à la déglutition d‘air (env. 2500 ml/ jour) et à la production intestinale. Il est essentiellement constitué d‘azote (N2), de moins de 2% d’oxygène (O2) et de proportions variables de gaz carbonique (CO2), d’hydrogène (H2) et de méthane (CH4). La composition varie tout au long du tractus gastro-intestinal. La formation de gaz dépend de la quantité de substances aptes à la fermentation ayant échappé à l‘absorbsion dans l’intestin grêle, et de la composition de la flore intestinale. Une malabsorption notamment des glucides présents en trop grande quantité dans le côlon et qui y fermentent est la raison principale d’une production de gaz accrue. Maldigestion et malbsorption L‘intolérance au lactose (due à un déficit en lactase), l’absorption incomplète du fructose (une limitation bénigne de la résorption transépithéliale de la molécule dans l’intestin grêle) et la consommation excessive d’édulcorants présents dans les chewing-gums et les Editeur: Pharmaceutical Care Research Group, Universität Basel Auteur: Dr. Isabelle Arnet, dipl. pharm. Review: Prof. Dr. Lukas Degen, Gastroentérologie et Hépatologie, Universitätsspital Basel Données scrupuleusement contrôlées, toutefois sans garantie © Pharmaceutical Care Research Group www.imail-offizin.ch Ballonnements et flatulences n° 16 / 31.8.2014 boissons (p.ex. sorbitol, xylitol) sont une cause fréquente de ballonnements. Souvent, toutes ces causes précitées s’ajoutent à des symptômes gastro-intestinaux fonctionnels si bien que divers mécanismes sont à l‘origine des ballonnements. Il n’est donc pas étonnant que les régimes alimentaires ne soient pas toujours efficaces. Pire: les patients souffrant d’intolérance au lactose peuvent souvent consommer une certaine quantité de lactose sans conséquences notables. Dans une étude menée en double aveugle, les personnes ayant déclaré souffrir d‘une forte intolérance au lactose ont pu consommer jusqu’à 250ml de lait contenant du lactose sans aucun symptôme.6 Traiter les ballonnements excessifs (Tab. 1) Traiter les ballonnements chez les patients ne présentant aucun autre symptôme constitue un véritable défi dans la pratique quotidienne, car le traitement doit épouser le tableau clinique des maladies gastro-intestinales fonctionnelles comme le syndrome d‘intestin irritable, souvent présentes. Il est rare qu’une personne souffre de ballonnements isolés. En conséquence, les recommandations thérapeutiques publiées s‘apppliquent également aux maladies comprenant des ballonnements comme symptôme parmi de nombreux autres. Quasiment aucune étude n‘a porté exclusivement sur les ballonnements. Si une cause qui pourrait être corrigée apparaît dans le cadre des examens effectués (p.ex. une intolérance au lactose), un traitement ciblé sera mis en œuvre. Si les symptômes peuvent être attribués à une dyspepsie fonctionnelle ou à un syndrome d‘intestin irritable, les options thérapeutiques existantes seront utilisées comme p.ex. les prokinétiques ou les spasmolytiques. On veillera également à normaliser l’évacuation des selles. Tableau 1: Recommandations pour le traitement des ballonnements/ tensions abdominales/ météorisme/ flatulence (adapté selon13,19) avec indication du niveau de preuve* Traitement Fibres solubles (psyllum, plantago, ispaghula) Probiotiques Phytothérapeutiques Agents anti-mousse Rifamixine (non commercialisé en CH) Recomman- Niveau de Etudes dation* preuve** / Réf. B 2 [17] B B C A 2-3 2-3 1 [12] [15] [11] ** Niveau de preuve 1: Etudes cliniques randomisées (et méta-analyses correspondantes) 2: Etudes de cohorte 3: Etudes de cas-témoins 4: études de cohorte et de cas-témoin de moindre qualité, avis d’experts * Recommandation B: Études de catégorie de preuve 2 ou 3 C: Études de catégorie de preuve 4 Les dérivés de silicone (siméticone, diméticone) ont un effet anti-mousse grâce à leur propriété de surface. Ils sont supposés empêcher localement l’accumulation de grandes quantités de gaz dans l’intestin et sont adminstirés avant les examens du tractus gastro-intestinal. Bien que le siméticone existe sous forme de comprimés à mâcher souvent utilisés par les patients contre les ballonnements, son avantage par rapport au placebo n‘est pas démontré.7 Il n’existe pas d‘étude positive sur le traitement des ballonnements / flatulences par des dérivés de silicone en tant que traitement unique. Le charbon activé adsorbe et rend les substances nocives inactives. Son efficacité contre la formation de gaz intestinaux et de microéléments malodorants présents dans les flatuosités n‘est pas démontrée. Des études randomisées en double aveugle ont exclu tout effet.8 Les antibiotiques sont en théorie capables de modifier les bactéries intestinales de telle sorte que l’activité de la flore productrice de gaz diminue, réduisant ainsi la production de gaz excessive.9 Cette approche thérapeutique a rencontré peu de succès.1 La rifaximine [non commercialisée en Suisse; disponible en Allemagne (Xifaxan®) et aux Etats-Unis (Rifaxan®)] est un antibiotique agissant localement dans l’intestin qui a été évalué dans différentes études randomisées, menées en double-aveugle et contrôlées contre placebo. Dans une méta-analyse de 5 études comptant 1‘803 patients présentant un SII, la rifaximine a montré un effet sur les ballonnements supérierur à celui du placebo. Le bénéfice thérapeutique s‘élevait à une amélioration des symptômes généraux d‘environ 10% (NNT de 10), il était faible et comparable à celui d’autres traitements.10 Les probiotiques (cf. article imail-Offizin N° 19/14.12.2008, en allemand) sont supposés réduire la flore intestinale pro- ductrice de gaz et augmenter celle qui en consomme.9 En augmentant la masse des bactéries intestinales, on escompte un effet, notamment lors de constipation et par la réduction de la prolifération bactérienne dans l’intestin grêle. L’efficacité des probiotiques lors de ballonnements et de flatulence n’a, à ce jour, pas encore été démontrée en raison de la qualité insuffisante des études publiées.11 Dans le traitement du syndrome de l’intestin irritable, différentes souches de bactéries Bifidus ont été utilisées avec succès (B. infantis 35624, B. animalis ssp. lactis DN-173010).12 Les phytopharmaceutiques utilisés pour traiter les ballonnements n‘ont été le sujet d‘aucune étude spécifique. L’extrait alcoolique de végétaux frais Iberogast® (iberis, chardon-Marie, cumin, chélidoine, réglisse, camomille, mélisse, menthe; 31% d’alcool) s’est révélé efficace et sûr dans 4 études randomisées, menées en double aveugle auprès de patients souffrant de dyspepsie fonctionnelle et d’un syndrome d’intestin irritable.13 Une étude contrôlée contre placebo portant sur le mélange Editeur: Pharmaceutical Care Research Group, Universität Basel Auteur: Dr. Isabelle Arnet, dipl. pharm. Review: Prof. Dr. Lukas Degen, Gastroentérologie et Hépatologie, Universitätsspital Basel Données scrupuleusement contrôlées, toutefois sans garantie © Pharmaceutical Care Research Group www.imail-offizin.ch Ballonnements et flatulences n° 16 / 31.8.2014 d’herbes tibétaines Padma Lax® a montré une amélioration significative des ballonnements chez 61 patients souffrant d‘un SII avec une constipation prédominante.14 Les préparations végétales à base de cumin, fenouil ou anis ont un effet carminatif (effet éliminant les gaz). Sous forme d’infusion, elles ont démontré leur effet spasmolytique et favorisant la digestion en cas de ballonnements. Les préparations enzymatiques seront utilisées lors de météorisme uniquement en cas de maldigestion avérée. Une seule étude réalisée auprès de personnes en bonne santé existe, pour qui les troubles dyspeptiques étaient moins importants après un repas riche en graisses.15 Un régime riche en fibres peut améliorer la consistance et l‘évacuation des selles et par conséquent soulager les ballonnements. On préférera les agents gélifiants hydrosolubles (psyllum, plantago, ispaghula)16 car ils ne favorisent pas la production de gaz. Parce que les fibres peuvent également provoquer des ballonnements, leur utilité thérapeutique est secondaire. Elles seront recommandées à titre d‘essai aux personnes consommant peu de fibres.17 Pour diminuer la quantité d‘air avalé en mangeant, il suffit de manger plus lentement, dans le calme et de bien mâcher les aliments. Eviter absolument les aliments produisant du gaz (Tab. 2). Conclusion Les ballonnements sont des troubles accompagnant diverses pathologies. Ils sont le mieux décrits par la sensation subjective d’un abdomen gonflé. Ils représentent un problème clinique pertinent et touchent principalement les patients présentant des pathologies fonctionnelles du tractus gastrointestinal (syndrome d’intestin irritable, dyspepsie fonctionnelle) mais aussi d‘autres troubles digestifs fonctionnels. Si l‘origine est une intolérance au lactose ou la malabsorption de fructose, le traitement pourra être ciblé et causal. Le plus souvent toutefois, on tentera d’abord des approches thérapeutiques symptomatiques exploratoires permettant de soulager les symptômes. La normalisation du transit est ici un élément clé. Les approches médicamenteuses (toutes avec un faible niveau de preuve et un degré de recommandation B, C) impliquent les probiotiques, les agents anti-mousse (siméticone) et les phytopréparations. Un régime alimentaire visant une réduction de la production de gaz intestinaux constitue également une approche thérapeutique non médicamenteuse. Tableau 2: Aliments ayant un effet sur le volume de gaz intestinaux par la fermentation bactérienne dans le côlon (sans prise en compte de la tolérance individuelle) Effet flatulo- Aliments gène fort Petit-pois, haricots, lentilles, choux de Bruxelles, oignons, ail, céleri, carottes, raisins secs, bananes, pruneaux, abricots, flocons de blé, pain complet modéré Pommes de terre, aubergines, agrumes, pommes, biscuits, gâteau et pain faible Viande, volaille, poisson, œufs, riz, maïs, popcorn, noix, chocolat, laitue, tomates, brocoli, chou-fleur, asperges, cerises, raisins, pastèque Références [1] Azpiroz F, Malagelada JR. Abdominal Bloating. Gastroenterology. 2005; 129: 1060-78 [2] Agrawal A, Whorwell PJ. Review article: abdominal bloating and distension in functional gastrointestinal disorders - epidemiology and exploration of possible mechanisms. Aliment Pharmacol Ther. 2008; 27: 2-10 [3] Hiller W, Rief W, Brähler E. 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