Désir d`avenir
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Désir d`avenir
Désir d'avenir J'y ai fait allusion dans un précédent éditorial (mars 1998). Deux points de vue radicalement différents s'opposent sur l'avenir des sociétés d'Europe occidentale, de la société française en particulier. Tous les analystes s'accordent, je crois, pour reconnaître maintenant que « la crise » — dont l'origine ne tient pas aux seuls chocs pétroliers — est de nature structurelle, qu'elle résulte d'une transformation profonde du paradigme technico-économique hier dominant induite par divers facteurs géopolitiques, technologiques, économiques, sociaux et culturels. Mais les uns cependant — très largement majoritaires et de quelque idéologie qu'ils se réclament — s'obstinent, me semble-t-il, à considérer l'avenir comme une reproduction, à quelques détails près, du passé. Convaincus que l'évolution des sociétés humaines est rythmée par des mouvements pendulaires, séduits par les théories cycliques auxquelles volontiers ils recourent, ils voient la société de demain demeurer dans ses grandes formes identique à celle d'hier. Les autres — dont je fais partie — estiment, au contraire, que le système économique et social que nous avons connu est condamné à disparaître, que — quelles que soient les vertus qui furent les siennes — il est désormais fondamentalement inadapté aux opportunités et aux contraintes nouvelles. En bref ils considérent qu'une rupture majeure est inévitable et sans doute souhaitable qui ne s'opèrera pas nécessairement de manière brutale mais peut-être au travers d'une succession de changements, plus ou moins perceptibles, qui feront boule de neige. Les premiers, en fait, attendent beaucoup d'un regain de croissance économique résultant d'un environnement international favorable et d'une restructuration désormais bien avancée du système productif français. Cette croissance plus forte et, à leurs yeux, durable entraînerait une forte dynamique de création d'emplois permettant — affirment-ils volontiers — d'éradiquer le chômage d'autant plus aisément que la population active, à partir de 2005, irait s'amenuisant (le risque étant même de souffrir d'ici dix ans de pénurie de main-d'œuvre...). En conséquence, la durée d'activité professionnelle pourrait être allongée et l'âge de la retraite repoussé, cette double perspective (plein emploi et allongement de la durée de cotisation) permettant de juguler le déséquilibre tendanciel entre le nombre d'actifs et celui des inactifs, donc d'assurer l'équilibre à long terme de nos systèmes de protection sociale. La proportion de retraités (et pré-retraités) dans la population totale serait alors moindre qu'on ne le croit et les gains de productivité amplement suffisants pour assurer une progression équi3 futuribles juillet-août 1998 table des rémunérations et des prestations sans augmentation (voire même en réduisant) du montant des prélèvements obligatoires. Moyennant certes quelques adaptations, le « système » en quelque sorte se perpétuerait à l'identique dès lors que l'on aurait renoué avec le cercle vertueux des « trente glorieuses » ainsi retrouvées. Ce point de vue me paraît excessivement naïf. Je doute que la croissance économique reparte à un niveau élevé et durable, l'environnement international (et l'Europe elle-même) étant sujets à de violents soubresauts et le système productif français loin d'avoir achevé avec succès la mutation profonde qui s'impose. Le problème du chômage et du sousemploi me semble — compte tenu des facteurs d'inertie qu 'on observe — loin d'être résolu ; le risque est grand que, à l'horizon 2005-2010, nous soyons confrontés à la conjonction d'un sousemploi dramatique et d'un vieillissement dont l'ampleur et l'incidence seront d'autant plus lourds à supporter que les cessations d'activité professionnelle précoces demeureront courantes. Je crains en vérité que, sans transformation radicale de notre mode d'organisation collectif un Français sur trois seulement soit cotisant et les deux autres allocataires, que — nonobstant la réforme fiscale qui s'impose — l'assiette et donc le rendement du prélèvement demeurent très en deçà des besoins. Si les salaires augmentent peu et demeurent marqués par des inégalités croissantes, si les revenus de transfert stagnent ou régressent, le « systè4 me » ira dépérissant et le climat d'insécurité actuelle s'aggravera encore. A moins peut-être d'une explosion sociale majeure — qu'on ne saurait exclure surtout dans un climat dépressif propice à n'importe quel débordement —, en l'absence de réformes profondes butant sur des rigidités sociales fortes, une décadence évidente nous guette. Mais deux points de vue, de surcroît aussi simplificateurs, ne suffisent point pour rendre compte de l'éventail des possibles qui, en même temps, n'a peut-être jamais été aussi grand. Un effort d'une toute autre ampleur s'impose donc pour explorer les futuribles. Et, au-delà de cet exercice qu 'il est urgent d'engager, une réflexion plus ambitieuse encore sur les futurs souhaitables serait éminemment nécessaire. Il s'agirait cette fois de concevoir des projets susceptibles d'entraîner une véritable adhésion populaire, une mobilisation collective qui permette de transcender le réflexe de repli et de crispation sur les droits acquis qui, aujourd'hui, paralyse la société française. Le défi n'est-il pas d'une certaine manière de renouer avec l'espoir, de ressusciter le désir, de libérer l'initiative, ceci impliquant sans nul doute de passer d'un discours se situant sur le registre du devoir à une réflexion collective mue par l'envie et le vouloir. Sortons de cette torpeur, de cette psycho-pathologie dépressive. Réhabilitons la dimension du rêve et de l'espoir, puissants générateurs des énergies humaines dont nous avons aujourd'hui tant besoin. Hugues de Jouvenel
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