parkerGuitMag
Transcription
parkerGuitMag
078_081_AC24_KenParker.qxd 12/01/10 10:49 Page 78 FRED KOPO CHEZ KEN PARKER Au cours de multiples salons et expositions, j’ai eu la chance de croiser le chemin de quelques grands luthier contemporains, et parmi eux Ken Parker. D’un intérêt réciproque, lié sans doute à l’emploi que nous faisons l’un et l’autre de matériaux peu conventionnels, notre relation a évolué vers une complicité certaine, ou l’amitié prend le dessus sur le partage des techniques et des conceptions. C’est donc chez un maître et ami que je me suis rendu au printemps dernier, pour résider et travailler quelques huit semaines à "Parkerland", et c’est le fruit de cette résidence que je souhaite vous faire partager ici. 78 Fred Pons 078_081_AC24_KenParker.qxd 12/01/10 10:49 Page 79 Photo 1 P our la plupart d’entre nous, l’évocation de Parker fait immédiatement référence à la Fly (Photo 1), cette géniale guitare électrique qu’on peut qualifier de "guitare-concept", dans la mesure où tout dans sa conception avait été revisité et repensé, de la frette au chevalet, du design à la légèreté. Mais peu d’entre nous savent que Ken a passé la main, ou les clefs de l’usine Parker Guitars, qui appartient désormais à Washburn, pour se consacrer depuis 2003 à la création de guitares archtop toutes acoustiques, et toutes aussi "concept", tant dans la recherche de sonorité que de légèreté. (Photo 2) A ce propos, la définition préférée de Ken Parker pour le design est celle qu’on doit à William B. Stout, grand designer industriel, "Simplicate and add more lightness" que je traduirais ainsi : "Complifier et ajouter de la légèreté" ! La première fois que j’ai rencontré Ken, c’était en janvier 2001, au Namm Show de Los Angeles. Quelques années plus tard, en 2008, au salon de Montréal, je tombe en admiration sur une guitare archtop acoustique, puis découvre avec bonheur que c’est une nouvelle création de Ken. A nouveau, dans cette guitare au design un peu plus conventionnel, tout est repensé, sans complexe ni complaisance, avec une liberté d’esprit guidée par le seul but de la sonorité. Ken Parker est installé dans un grand et bel atelier, au nord de New-York (Photo 3), où il travaille seul à la réalisation de quelques guitares par an, toutes uniques mais basées sur le même modèle à table et fond voûtés, fruit d’une recherche de plusieurs années afin d’en optimiser la puissance et le timbre. En effet, il est convaincu depuis longtemps que les guitares archtop ont perdu au cours du XXe siècle toute vocation acoustique, se limitant à un son jazz amplifié le plus souvent, par l’intermédiaire d’un micro magnétique en position "neck". Il s’est donc fixé pour but de redonner à cette famille de guitares ses lettres de noblesse acoustique. S’il en fabrique aujourd’hui si peu chaque année - moins de cinq par an -, c’est qu’elles sont d’une architecture remarquablement élaborée Photo 2 (Photo 4), dans laquelle chaque détail est pensé avec le soin et la liberté créative qui le caractérisent, pour un résultat simple et léger... Concernant le poids, précisément, c’est l’un des critères fondamentaux que Ken applique dans le contrôle d’une fabrication ; plus encore qu’aux épaisseurs, il accorde à ce paramètre autant d’importance que les ingénieurs aéronautiques dans la conception de machines volantes, pesant chaque partie du futur instrument pour garantir l’équilibre et la légèreté de l’ensemble. Un autre aspect considérable dans l’architecture de ses guitares est le souci apporté à la fluidité des lignes, particulièrement à l’intérieur de l’instrument : l’abolition de toute forme angulaire qui viendrait briser la propagation des ondes sonores. On peut observer la forme très particulière des tasseaux de la guitare qui sont également plaqués, face intérieure, du même bois que les éclisses, donnant l’illusion lorsqu’on observe par ouïe latérale, qu’il n’y a pas de tasseau du tout (Photo 5). Enfin, les matériaux, toujours utilisés à bon escient, vont des bois les plus précieux aux métaux les plus fins (ou le contraire). En passant bien évidement par le carbone, par petites touches techniques indispensables à l’équilibre de cette architecture, telles que la contre-éclisse suspendue qui traverse l’ouïe, ou encore le "tenon" d’enclavement du manche sur lequel nous reviendrons plus en détail. (Photo 6 : ici sur cette photo du modèle Grace, ce tenon est plaqué or ! ) Lors de mon séjour chez Ken, j’ai eu le plaisir de débiter et travailler avec lui du "Quilted mahogany" (acajou pommelé), bois extrêmement rare issu d’un arbre dont l’origine et l’histoire est un roman à elle toute seule. Ce qui impressionne en premier lieu quand on entre dans l’atelier de Ken, c’est la place accordée à la mécanique. Même si les machines à bois sont bien présentes, j’ai vite compris que le cœur du dispositif était l’espace consacré aux outils de mécanique de précision. La fraiseuse, âgée de plus de trente ans, trône comme un Bouddha (Photo 7) au milieu de la pièce, et je constaterai souvent qu’elle est indispensable dans de nombreuses procédures de fabrication. (Photo 8) Texte & Photos : Fred Pons www.kopo.fr Photo 3 Photo 4 Photo 5 Photo 6 Photo 7 79 078_081_AC24_KenParker.qxd Photo 8 Photo 9 Photo 10 Photo 11 Photo 12 80 12/01/10 10:49 Page 80 Ken Parker Si on connaît sa période "industrielle", on sait moins que Ken Parker a eu une première carrière de luthier à New York, et que son parcours est jalonné d’expériences et de rencontres fructueuses. Né en 1952, il a 18 ans lorsqu’en pleine guerre du Viêtnam, il est l’un des premiers et rares appelés à obtenir le statut d’objecteur de conscience, évitant ainsi le front. Après un long voyage initiatique en Europe et en Afrique, il revient dans son Connecticut natal, et se forme à l’ébénisterie de 71 à 73, puis saisit l’opportunité d’un emploi dans l’horlogerie, métier qui orientera radicalement son approche de la lutherie. C’est en effet au cours de cette expérience qu’il s’initie à la mécanique de précision, acquiert une connaissance de nombreux matériaux et les méthodes d’affûtage spécifiques à leur usinage. Il travaillera pour Grandfather Clocks jusqu’en 1975. Fort de ces expériences, Ken monte à New York pour travailler avec Richard Newman et fabrique ses premières guitares archtop. C’est alors qu’il fait la connaissance de James L. D’Aquisto, à qui il rend visite le plus souvent possible afin de recueillir ses précieux conseils. L’influence de Jimmy sera déterminante pour Ken, lui permettant d’approcher les fondements de la guitare jazz new-yorkaise et de créer le tissu de connaissance des standards qu’il s’efforce depuis de bousculer. En 77, il ouvre son premier atelier à New York, qu’il partage avec un facteur de luth (une expérience de plus), et continue de fabriquer essentiellement des guitares archtop, dont le modèle "Celestial", précurseur de ses instruments actuels par un certain nombre de détails importants comme l’épaisseur des voûtes, le cordier et l’enclavement du manche déjà très ergonomique. Jusqu’en 1983, il est en charge d’un atelier sur la 48ème rue à Manhattan, où dix personnes travaillent en fabrication et réparation pour quelques guitaristes de renom tels que Toots Thielemans, John McLaughlin, Joe Pass, Kenny Burrell, Jim Hall, Nile Rogers, Andy Summers, Keith Richards, Lou Reed, Robert Fripp, etc. Puis Ken se replie dans une maison familiale loin de Big Apple pour se concentrer sur ses créations. Il développe alors un grand nombre d’instruments, dont la Fly qui fera plus tard sa renommée. C’est durant cette période que débute son partenariat et son amitié avec Larry Fishman, qu’on ne présente plus dans le monde du transducer pour guitare, avec qui il développe de nombreux systèmes de prise de son qu’il expérimente sur ses modèles. Il assure en retour pour Fishman un travail d’ingénierie en méthode et outils de production. C’est en 1990 qu’est fondée la compagnie Parker Guitars, implantée dans la région de Boston, qui produira sa gamme de guitares électriques, dont la Fly est le modèle phare. Utilisant avec efficacité le bois et le carbone, mélangeant un set de micros magnétiques et des capteurs piezo dans un vibrato au design très novateur, cette guitare aura rapidement un succès aussi remarquable que son design, d’une élégance rare, et la compagnie Parker produira près de 30 000 guitares en moins de 15 ans, employant jusqu’à 50 personnes. Lorsqu'en 2003 Parkers Guitars est vendue, Ken retrouve la liberté de temps qui lui manquait durant cette quinzaine d’années passées à travailler plus de 60 heures par semaine. + d'infos : http://kenparkerarchtops.com Bien évidemment, les kayaks suspendus, les centaines de CD, les dizaines de meubles à tiroirs remplis d’outils, ajoutent au caractère magique du lieu, et si la première impression pourrait être un fourbi, je m’apercevrai vite que tout a une place très précise. (Photo 9) Sur les sept semaines que j’ai passées avec lui, la première a été consacrée à la rencontre, la découverte du lieu, un peu de travail de débit de bois, puis durant cinq semaines nous avons travaillé à construire un modèle de ses guitares archtop acoustiques, pour finir par un travail en commun de création d’un modèle électro-acoustique. Nous nous sommes lancés dans la sculpture des tables et fonds, par un composé de méthodes traditionnelles et plus "modernes", telle qu’une magnifique copieuse pas numérique, qui permet à l’aide de gabarit, d’ébaucher très efficacement les voûtes. Mais pour un bois 078_081_AC24_KenParker.qxd 12/01/10 10:49 Page 81 Photo 13 Photo 14 Photo 15 Photo 16 précieux, la crainte de l’éclat liée au plaisir de toucher la matière, fait recourir à la bonne vielle gouge. (Photo 10) Petit secret de fabrication, Ken colle le joint central de ses pièces à sculpter de façon très légère dans un premier temps, pour pouvoir les ouvrir lorsque la voûte est presque à épaisseur finale, et les recoller alors définitivement après avoir refait une surface de joint parfaite qui corrigera les mouvements dus à l’usinage. (Photo 11) Les voûtes seront très prononcées, et les épaisseurs les plus fines possibles, contrôlées au poids et à la flexibilité. Le cintrage des éclisses est fait à l’aide de résistances souples mises au contact du bois dans un dispositif de moule et contre-moule aux formes étudiées. Plus caractéristiques sont les tasseaux aux formes très fluides, occupant le moins d’espace possible, opposant très peu de résistance aux vibrations, mais d’une énorme solidité car il sont constitués d’un assemblage de nombreuses lames de bois pressées à la résine epoxy puis, pour parfaire le tout, plaqués du même bois précieux que le reste de la guitare. Les contre-éclisses, en peuplier, sont cintrées dans la masse et renforcées par du carbone aux endroits où elles subiront des contraintes particulières. (Photo 12) L’assemblage de la caisse (table, éclisses, fond) est inspiré de la lutherie du quatuor, les deux faces étant collées "à chaud", à la colle organique, pour pouvoir être démontées un jour si nécessaire, et dés-affleurent du moule, créant ce débord qui fait le charme des violons et contrebasse (Photo 13). La fileterie est également très comparable à celle de ces même instruments à archet, filets trois brins à l’intérieur du modèle, mais la gorge est usinée à l’aide d’une machine que Ken a mis au point, et qui impressionne par son efficacité. (Photo 14) La construction du manche est un concentré de Parker, tant dans la modernité des outils et des méthodes que dans la remise en questions des principes les plus répandus. Là encore, c’est un composé de bois et de carbone, mais dont la seule partie carbone visible sera finalement le talon, ou plutôt le tenon carré qui coulissera dans le tasseau pour permettre le réglage du manche et de l’action des cordes. (Photo 15) L’âme du manche est faite d’un bloc de Cedar, très léger et sonore (Photo 16), qui sera moulé dans plusieurs plis de fibre, et d’un pli de placage de la même essence que la caisse, une fois encore (Photo 17). Cette opération de moulage se fera en une fois et ne prendra qu’une heure, grâce à un moule en aluminium entièrement réalisé par l’artiste (Photo 18), mais les tâches préparatoires à cette stratification finale sont nombreuses et délicates. Photo 17 Photo 18 Pour finir, je reviendrai sur la spécificité mécanique du savoir-faire de Ken Parker, en vous montrant quelques-unes des pièces d'accastillage qu'il réalise, toutes uniques, pour chaque guitare qu'il produit. Ses cordiers sont suspendus sur une sphère en laiton tourné (Photo 19), qui coulisse à l'intérieur d'un cylindre aluminium ajusté dans le tasseau inférieur. Les mécaniques, à engrenage apparent, sont usinées avec soin et terminées par une série de boutons tournés dans un bois correspondant à celui de la touche, du chevalet et des plaquages de pick-guard et de tête. (Photo 20 & 21) Ici, un modèle en Koa ondé qui fait rêver ! (Photo 22) Photo 22 Photo 20 Photo 19 Photo 21 81