l`allemagne unie en europe et dans le monde
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l`allemagne unie en europe et dans le monde
DOCUMENTS DOSSIER L'ALLEMAGNE UNIE EN EUROPE ET DANS LE MONDE Nous continuons ici la publication des réponses que diverses personnalités allemandes nous ont fait parvenir à la lettre dans laquelle nous les interrogions sur le rôle de l'Allemagne unie en Europe et dans le Monde. POUR UNE SOLIDARITÉ DÉMOCRATIQUE SANS RIVAGES ANGELA MERKEL L a question du rôle de l'Allemagne en Europe et dans le monde est aussi vieille que l'Allemagne elle-même. On en discute à nouveau de manière intensive en ce moment, non seulement en Allemagne, mais aussi à l'étranger. Deux questions sont au cœur de ce débat. Premièrement : dans quelle direction va s'orienter l'Allemagne à partir de sa position centrale en Europe ; plutôt vers l'Est ou plutôt vers l'Ouest ? Et deuxièmement : l'Allemagne est-elle prête, estelle en mesure de faire usage de manière pleinement responsable de ses nouvelles potentialités ? Dostoïevski déjà exprimait l'idée d'une Allemagne qui entre l'Est et l'Ouest ne serait pas encore fixée, et « n'aurait pas encore dit son dernier mot ». Longtemps cette question a également joué un rôle important dans le débat intellectuel allemand. Thomas Mann s'en saisit dans La Montagne magique et dans les Considérations d'un apolitique. En Allemagne, un slogan anti-occidental opposait, au tournant du siècle, Kultur à Zivilisation. Cela signifiait le refus de choisir entre l'Est et l'Ouest : la Mitteleuropa était élevée au rang de programme. Mais cependant le va-et-vient entre deux mondes n'a jamais réussi à l'Allemagne. Se situer au milieu entre l'Est et l'Ouest a souvent signifié s'asseoir entre deux chaises. 33 DOCUMENTS La division de l'Allemagne et de l'Europe avait rendu ces questions sans objet pendant les quarante dernières années. Ancrées dans deux systèmes d'alliances opposées, extrêmement vulnérables à chaque crise éclatant entre l'Est et l'Ouest, la RDA et la République fédérale, bien que leur appartenance à ces blocs ne fût pas de même nature, voyaient le champ de leur politique extérieure plus ou moins réduit. Mais avec l'unification de l'Allemagne, avec le fait pour celle-ci d'avoir recouvré sa souveraineté et le retrait déjà bien engagé des troupes de l'ex-URSS, le champ de la politique extérieure de l'Allemagne s'est désormais considérablement élargi. L'Est recherche une coopération avec l'Ouest. La question du rôle de l'Allemagne en Europe et dans le monde se pose de ce fait en des termes nouveaux. La politique extérieure de l'Allemagne : politique nationale ou coopération internationale ? Les quarante dernières années avaient vu naître, face au défi représenté par l'Union soviétique, de puissantes structures de coopération internationales : l'OTAN et la Communauté européenne. Une étroite collaboration supranationale était la condition de survie pour les démocraties libérales occidentales. Désormais, après la fin du conflit Est-Ouest, il faut redéfinir les raisons qui rendent nécessaire une telle coopération internationale. Les structures édifiées entre 1945 et 1990 ont-elles fait leur temps ? Une étroite coopération internationale correspondait-elle seulement aux nécessités d'une période historique désormais révolue ? Une politique extérieure purement nationale est-elle à nouveau possible et cohérente ? Comment doit agir l'Allemagne unifiée : suivant un point de vue national ou dans le cadre d'une coopération européenne et internationale ? Nous devons prendre ces questions très au sérieux. D'autres pays européens, et même les États-Unis d'Amérique, se posent aujourd'hui eux aussi des questions similaires par rapport à eux-mêmes. Par le passé, les politiques extérieures européennes ont généralement eu pour objectif l'équilibre des forces, selon le concept classique anglais de « balance of power ». Le sens de cette vision en était clair : aucun État ne devait devenir assez puissant pour dominer les autres. Au fond, la politique occidentale par rapport à l'Union soviétique était basée sur ce même principe : l'Europe occidentale seule n'était pas assez forte pour compenser les énormes efforts d'armement fournis par les États du Pacte de Varsovie. Elle avait besoin de l'aide des États-Unis et du Canada pour rétablir l'équilibre. Désormais, après l'écroulement de l'Union soviétique et l'unification allemande, les rapports de force – dans la perspective d'une analyse prenant pour base l'État-nation – se dessinent à nouveau autrement : l'Empire soviétique s'est écroulé sur lui-même, et pour les États qui lui succèdent, les priorités vont aux affaires intérieures. L'Allemagne unifiée apparaît en revanche nettement renforcée. Va-t-elle s'intégrer définitivement à un concert européen, ou va-t-elle de nouveau « faire jouer ses muscles » ? Il ne s'agit pas là d'une question de pure forme. Elle se pose déjà depuis quelque temps. Récemment encore, Henry Kissinger a dessiné les contours d'un scénario inquiétant dans un article de fond de l'International Herald Tribune et formulé des 34 DOCUMENTS propositions concrètes pour la restauration de l'équilibre par rapport à l'Allemagne. Une telle argumentation suit un courant clairement perçu en Europe comme conséquence de la réunification allemande. En se basant sur l'idée d'équilibre, certains avaient naguère proposé de ne trancher le problème de l'unité allemande que dans dix ans. L'Allemagne serait-elle donc en train de redevenir une grande puissance ? Par sa population, l'Allemagne est certes plus grande que ses voisins, mais point assez cependant pour pouvoir mener une politique réellement indépendante. Ni ses ressources, ni le chiffre de sa population, ni sa situation géographique ne la rendent capable d'assumer des fonctions de grande puissance dans l'univers de la fin du XXe siècle. Cela la distinguait de manière fondamentale et irréversible des États-Unis de l'autre côté de l'Atlantique et de l'empire euro-asiatique qu'était l'Union soviétique. Mais l'Allemagne est suffisamment grande pour attirer sur elle des questions critiques. Chacune de ses actions est suivie avec une attention particulière par ses voisins. Cela ne peut surprendre, au regard de l'histoire récente de l'Allemagne. L'Allemagne est un géant fragile. Dans une telle perspective, si l'Allemagne voulait jouer le rôle d'une nation indépendante, sa position, vu sa taille, ne serait pas particulièrement facile et même particulièrement difficile. Il est vrai que, d'un point de vue historique, une Allemagne unie au centre de l'Europe constitue plutôt une exception qu'une règle. Historiquement l'Allemagne était il n'y a pas si longtemps encore éclatée en des centaines de petits États. A la place de l'Allemagne, il y avait eu pendant des siècles le SaintEmpire Romain Germanique qui ne fut d'ailleurs ni un véritable empire, ni saint, ni exclusivement germanique. Notre perspective ne peut être que l'Europe Rares sont les pays européens dont l'avenir dépend autant que celui de l'Allemagne de la poursuite de l'intégration européenne (et cela précisément à cause de sa taille critique). L'intégration européenne est la réponse institutionnelle à l'expérience de plusieurs siècles de jalousies et de luttes nationales. Désormais la paix n'est plus assurée contre les autres, mais avec les autres à travers un réseau intégré d'intérêts réciproques. L'Allemagne est prête à y apporter entre autres un élément essentiel de son identité : le mark allemand. La décennie à venir décidera de la réussite de la percée vers un État fédéral européen ; elle nous apprendra si la coopération et l'intégration restent les lignes de force de l'avenir de l'Europe. Le peuple français jouera un rôle important dans la réponse qui sera apportée à cette question. L'amitié franco-allemande a été et reste le moteur du processus européen d'unification. Les Allemands, les Français, et avec eux tous les autres Européens doivent être prêts à reconnaître ceci : le maintien de la souveraineté de nos peuples dépend de manière décisive de notre détermination ou non à exercer ensemble cette souveraineté. Chaque État, replié sur lui-même ne sera pas souverain, mais de plus en plus impuissant sur la scène internationale. A la fin de ce millénaire, l'Europe se voit encore une fois offrir la chance de sortir de l'immaturité qu'elle a elle-même provoquée. 35 DOCUMENTS Certes, maintenant que l'Allemagne a recouvré sa souveraineté, de plus larges espaces s'ouvrent à elle en politique extérieure. Et il est également clair que l'Allemagne, tout comme la France, la Grande-Bretagne et d'autres États définira elle aussi ses propres intérêts nationaux. En ce sens, l'Allemagne devient« normale »., en politique étrangère aussi. Mais l'Allemagne agira ainsi non pas en dehors, mais au sein de structures de coopération internationales déjà existantes. Les relations internationales interdépendantes sont et restent la base de notre position. Elles sont solides et sûres. Leur bon fonctionnement est de l'intérêt de l'Allemagne et de l'intérêt de l'Europe. La sécurité grâce à la prospérité et à la démocratie Quand on parle aujourd'hui de la politique de sécurité en Europe, on pense de moins en moins aux armements militaires, mais bien au contraire au soutien apporté au processus de réformes dans les nouvelles démocraties du Centre, de l'Est et du Sud-Est de l'Europe par la coopération politique et économique. Mais cela signifie aussi que les grandes démocraties de l'Amérique du Nord continueront à jouer en Europe un rôle important, bien que différent de ce qu'il était du temps de la guerre froide. Il s'agit de la part des démocraties stables de fournir un effort commun au service du renforcement de la démocratie dans toutes les parties du continent, au service de l'économie de marché et des droits de l'homme, et non seulement en Europe mais dans le monde entier. C'est pour cela qu'on ne saurait renoncer au partenariat euro-atlantique. L'Allemagne a pris la tête de l'aide aux États de l'Est engagés à fond dans le processus de réforme. Cela est compréhensible, car l'Allemagne, par sa situation géographique, est aussi la première concernée par la réussite ou l'échec des réformes à l'Est de notre continent. Mais aucun pays ne doit se bercer de l'illusion de pouvoir rester à l'écart de ces développements. Le soutien aux nouvelles démocraties est une tâche que toute l'Europe doit assumer. Si l'Ouest ne stabilise pas l'Est maintenant, c'est l'Ouest qui sera déstabilisé par l'Est. Le vieil ordre européen est mort, le nouveau est seulement en devenir. « Ouest » et « Est » ne sont plus synonymes de systèmes différents. Ces termes apparaissent de plus en plus comme des abstractions géographiques. La démocratie, l'économie de marché et les droits de l'homme sont certes des produits de la civilisation occidentale, mais ce sont aujourd'hui des valeurs universelles de portée mondiale. ■ (Traduction : Valérie Alaouret) Angela Merkel, née en 1954, fille de pasteur et ayant toujours vécu en RDA où elle a fait des études d'ingénieur, est maintenant ministre fédéral de la Jeunesse et des Questions Féminines. Elle est également vice-présidente de la CDU. 36 DOCUMENTS DOSSIER VUES DE SAXE : L'ALLEMAGNE, LA COMMUNAUTÉ ET L'EUROPE DE L'EST ACCEPTER LES DIFFÉRENCES KURT BIEDENKOPF L' unité allemande a donné lieu en même temps – et c'est là un fait important – à l'ouverture de l'Europe Centrale et de l'Europe de l'Est. La victoire sur la division de l'Allemagne est en même temps la fin de la division de l'Europe. Et les conséquences politiques de cette fin de la division de l'Europe dépassent de loin l'incidence qu'aura l'unité allemande sur l'Europe et la Communauté Européenne. A regarder aussi sous l'angle qui est principalement le mien depuis deux ans, c'est-à-dire à partir de l'un des nouveaux Länder, mon impression est que, jusqu'à présent, on ne s'est pas suffisamment rendu compte de l'importance que revêt cette fin de la division de l'Europe pour le processus européen. Nous concentrons toujours très fortement notre attention sur l'intégration de la partie orientale de l'Allemagne et sur la poursuite de l'intégration ouest-européenne. Nous voyons bien les défis que représentent pour nous d'un côté la constitution de nouveaux États dans l'ancienne zone de domination de l'Union soviétique, de l'autre la revitalisation de la géographie européenne, de la constitution étatique de l'Europe entière, mais nous n'avons toujours pas tout à fait mesuré – et cela n'apparaît donc pas non plus dans notre action pratique au plan politique – quel gigantesque défi attend ici l'Europe. Si l'on voulait accorder à la Pologne, à la Tchécoslovaquie et à la Hongrie le même soutien que l'on accorde en Allemagne aux nouveaux Länder, il faudrait que l'ensemble de la Communauté européenne serve à ces trois pays d'Europe Centrale et du Sud-Est à peu près les mêmes prestations que celles que la République fédérale accorde aux nouveaux Länder. Et si l'on voulait étendre cette aide dans des proportions équitables à tout l'espace est-européen il faudrait alors que l'ensemble du monde occidental se déclare prêt à des transferts d'importance semblables à ceux que réalise l'ancienne République fédérale en direction des nouveaux Länder. L'ampleur de la tâche n'a donc pas encore été réellement mesurée. Ce sera pourtant une mission décisive, y compris pour les relations de la Communauté Européenne avec les nouveaux 37 DOCUMENTS Länder allemands. Ceux-ci, en effet, ont été partie intégrante de l'Est pendant quarante-cinq ans. Sortis de cette intégration à l'Est, dans le système de domination stalinien de l'ex-Union soviétique, les voilà maintenant en quelque sorte transférés dans la communauté des États occidentaux constituée par la Communauté Européenne et par l'OTAN. Coup d'œil sur l'évolution de l'Europe Pour comprendre correctement et véritablement le rapport de la Communauté Européenne à ce processus, et aussi le rapport des nouveaux Länder à cette même Communauté, il me semble nécessaire de jeter au moins un rapide regard sur l'évolution qui s'est faite jusqu'à ce jour. Si l'on regarde les modifications de la carte de l'Europe à intervalles d'une centaine d'années depuis l'époque des Hohenstaufen (1), on constatera que la carte politique ne cesse de changer, et plus particulièrement au centre de l'Europe occidentale. Les périphéries se montrent au contraire relativement stables, raison pour laquelle on y trouve depuis longtemps des formes étatiques où État et nation se rejoignent. L'espace des pays de langue allemande, au contraire, situés au centre, n'a jamais trouvé le repos. De nombreuses structures étatiques y changent continuellement leurs frontières, les contrées et les régions leurs appartenances politiques. Dans l'alternance de fragmentations politiques plus ou moins importantes, cet espace est en perpétuel mouvement. Les jeunes générations, nées ou arrivées à l'âge adulte après la Seconde Guerre mondiale, ressentent cette mobilité comme un danger. Elles sont habituées à une Europe politiquement stable, presque figée, l'Europe divisée, l'Europe bipartite. Cependant après la fin de cette bipolarisation qui l'a caractérisée de 1945 et 1989, l'Europe se remet en mouvement. Nous en faisons l'expérience dans de nombreuses parties du continent. Mais à cette expérience nous ne sommes pas préparés, car la pensée de la grande majorité de ceux qui vivent aujourd'hui en Europe, à l'Ouest comme à l'Est, a été façonnée par l'Europe bipartite, celle de l'OTAN et du Pacte de Varsovie. On pouvait en saisir l'organisation d'un seul regard car elle était d'une complexité comparativement peu importante.Elle avait été fabriquée par les deux puissances mondiales. Les États européens s'intégraient dans cet ordre bipartite, même si certains demeuraient soucieux d'afficher leur autonomie. A l'Est, sous la domination soviétique, la responsabilité des États européens était presque totalement réduite à néant, à l'Ouest en partie. La confrontation entre l'Est et l'Ouest aidait à maintenir et à préserver, même en matière de politique intérieure, la stabilité politique des États européens, mais aussi celle de deux puissances mondiales. Pourtant, à la longue, cette structure bipartite de l'Europe n'était pas facteur d'équilibre. Ses fondements étaient statiques, un statu quo à demeure qui ne pouvait qu'entrer en contradiction avec les mouvements dans lesquels l'Europe a vécu et vit, depuis qu'elle existe comme espace politique. (1) Dynastie impériale qui régna de 1139 à 1254 (N.d.l.R.). 38 DOCUMENTS La Communauté Européenne et la fin de la bipolarité La Communauté Européenne s'est tout d'abord développée elle aussi dans la bipolarité. Mais elle ne doit pas son émergence à la confrontation Est-Ouest. Ses origines remontent bien plus loin. Dans les années vingt et trente déjà, il y eut un grand nombre de personnalités qui tiraient de l'expérience de la Première Guerre mondiale la conclusion formelle que l'Europe devait s'unir si elle voulait éviter de se détruire elle-même. Mais l'État-nation était encore le plus fort. La tentative de le réaliser en Allemagne sous une forme radicale puis, à partir de là, d'unifier le continent en le soumettant, devait nécessairement conduire à la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale. Et c'est seulement ensuite que s'ouvrit la voie à une unification de l'Europe de l'Ouest. Au commencement, il y eut la décision géniale d'intégrer les économies des États en commençant par le domaine qui était considéré après la guerre comme le noyau de toute puissance nationale : l'industrie minière et métallurgique. Par le biais de l'avantage économique commun, on voulait surmonter les habitudes de penser en termes d'État national en Europe et créer ainsi les conditions essentielles pour relativiser cet État national, d'un État dont les forces et les faiblesses, à l'ère industrielle, étaient déterminées surtout par ses capacités économiques, et plus particulièrement en matière de technique d'armement. L'intégration de l'Europe de l'Ouest réalisée par la Communauté européenne a été sans nul doute facilitée par la division de l'Allemagne. Car celle-ci a fait que la plus grande partie de ce qui restait de l'Allemagne à la suite des règlements d'aprèsguerre, suivant en cela son orientation naturelle, s'est alignée sur l'Ouest, et que cette Allemagne de l'Ouest ne s'est pas tournée vers l'Est. Voilà pourquoi l'ouverture à l'Est manque aujourd'hui largement, comme en témoignent les difficultés liées à la réalisation de l'unité intérieure, car celle-ci suppose en Allemagne de l'Ouest une réorientation à laquelle beaucoup, particulièrement dans les générations d'après-guerre, ne sont pas disposés. L'ordre bipartite a aussi favorisé le développement de la Communauté européenne dans la mesure où celle-ci était un élément constitutif essentiel du Pacte atlantique. Par l'intermédiaire de l'OTAN l'influence des États-Unis, en tant que puissance mondiale de l'Ouest, s'exerçait également sur l'évolution de la CE ; davantage sans doute dans le sens où des tensions réapparaissaient périodiquement dans le rapport à la puissance dirigeante et où en même temps la plupart des États membres de la CE avaient tendance à laisser les responsabilités de leur politique étrangère avant tout aux soins des États-Unis, et beaucoup moins dans le sens d'un contrôle à des fins de domination encore que les tentatives en ce sens n'aient pas manqué. Le débordement des particularismes Aujourd'hui nous discutons pour savoir s'il convient d'accorder aux États-Unis un siège à la table des Européens. Voilà à quoi l'on peut également mesurer l'ampleur des changements provoqués par la fin de l'ordre bipartite. Que signifie maintenant cette fin de l'ordre bipartite, et donc de la division, pour le développement de l'Europe ? Tout d'abord ceci : pendant que non seulement l'Europe de l'Ouest, de nou39 DOCUMENTS veau élargie à la Pologne, la Tchécoslovaquie et la Hongrie, mais aussi les États baltes, et les États balkaniques alignés sur l'Europe occidentale, se regroupent autour de la Communauté Européenne, en Europe de l'Est au contraire, se libèrent des forces centrifuges que l'empire tsariste, déjà, puis et surtout l'empire soviétique de Staline, avaient endiguées. Dans l'ex-Union soviétique se produit une véritable explosion, une explosion des nationalismes et des régionalismes, extraordinairement problématique, et de plus en plus dangereuse pour le pays. Ce qui est surtout inquiétant dans ces développements, ce n'est pas tant qu'ait cessé l'encadrement des rivalités nationales par l'Union soviétique, mais bien plutôt que, par suite de l'explosion des forces jusqu'alors contenues, soient également détruites les structures à l'aide desquelles l'empire tsariste avait garanti sa cohésion. Les mécanismes mis en place plusieurs siècles durant, au cours de l'expansion impériale, pour faire de la multitude de nationalités et de régions un tout apte à coopérer, sont peu à peu dissous. C'est ainsi que dans les différentes régions de l'ancien empire tsariste, les colonies de populations russes – qui servaient à stabiliser l'ensemble de l'empire – sont progressivement éliminées en exigeant de ces populations un loyalisme absolu envers leur région de résidence, ou leur retour en Russie. Tous les essais de coopération pratique avec la configuration étatique qui s'appelle aujourd'hui Communauté des États Indépendants, mais dont personne ne peut dire si elle s'avérera durable, font apparaître les multiples conséquences de cette explosion, qui entraîne l'éclatement des structures de compétences et des responsabilités jusqu'alors en place. On a les plus grandes peines à trouver un interlocuteur qui soit en mesure de prendre des décisions ou de conclure des engagements à long ou même à moyen terme dans le domaine économique. Le centralisme s'écroule et ensevelit dans sa chute tous les règlements administratifs et juridiques précédents, règlements sur lesquels reposait aussi la coopération internationale. En même temps que disparaît l'Europe bipartite, disparaît ainsi la pression extérieure que représentait l'ennemi ; l'évocation de celui-ci permettait aux dirigeants de l'empire soviétique de contraindre la pluralité à former une unité, artificielle à force de centralisme et dont l'instabilité ne pouvait être contenue qu'à l'aide d'une pression extérieure. La pluralité renaît donc. Mais ceux qui ont la charge de l'organiser n'ont jamais pu acquérir suffisamment l'expérience de cette pluralité, ni de la complexité qui en résulte. Ils ne savent pas comment on organise des états de faits complexes au moyen de processus tels que les marchés ou les « systèmes sociaux d'autorégulation ». Créer un haut niveau de consensus C'est pourquoi nous devons apprendre – et c'est l'une des premières grandes tâches de l'Europe après la fin de la division européenne – comment sans démêlés guerriers ni autres bouleversements qui mettraient l'humanité tout entière en péril, on peut passer des structures d'un centralisme contraignant à des formes d'État et de société décentralisées, libérales et démocratiques. Pour cela, il faut bien voir que l'organisation et la gestion de structures décentralisées réclament un effort intellectuel et culturel de plus haut niveau que celles de structures centralisées. 40 DOCUMENTS Plus grand est le nombre des unités qui doivent travailler en coopération et coordonner leurs actions, plus fort doit être le consensus sur le but poursuivi par l'ensemble de la communauté. En d'autres termes, donc, plus l'organisation d'une société suppose de participation à une œuvre de coopération, plus le niveau de consensus doit être élevé. Créer et maintenir un consensus qui rassemble l'État et la société, c'est une réalisation culturelle, qui ne peut être remplacée par des commandements ou par des règlements. Voilà pourquoi ce serait une erreur de croire que l'ouverture de l'Europe Centrale et de l'Europe de l'Est va permettre de transposer tout simplement à cette partie du continent les formes et les méthodes d'organisation de la société qui se sont développées en Europe de l'Ouest. L'idée qu'il serait possible d'appliquer sans difficulté à l'Europe de l'Est les structures sociales développées au cours de ces cent dernières années en Europe de l'Ouest, particulièrement dans les pays au Nord des Alpes, et qui ont également marqué de manière fondamentale l'ordre mis en place dans la Communauté Européenne, cette idée n'est certainement pas sans danger. Une politique guidée par une telle idée est génératrice d'illusions qui seront nécessairement déçues, à l'Est comme à l'Ouest du continent. Ceci n'apparaît nulle part de manière plus impressionnante que dans le processus qui conduit l'une vers l'autre les deux parties de l'Allemagne. Historiquement, elles ont les mêmes racines. Pendant plus d'un millénaire, elles ont connu une civilisation et un développement culturel communs. Pourtant, quarante-cinq années de séparation politique et idéologique ont laissé derrière elles des marques et des différences durables. Surmonter ces différences nées de la division prendra beaucoup plus de temps que ce que, tout à la joie de l'unité retrouvée, on avait d'abord envisagé. Pour ceux, surtout, qui ont vécu en Allemagne de l'Est et y exercent maintenant des fonctions politiques sans avoir pu se préparer à ces responsabilités nouvelles, il est extraordinairement difficile d'acquérir avec toute la rapidité nécessaire les connaissances et de faire les expériences pour exercer de manière efficace, dans une communauté ouverte, décentralisée, reposant pour l'essentiel sur la pratique de la coordination indispensable et de la coopération, ces responsabilités qu'ils ont acceptées. Dans ce qui se passe en ce moment en Allemagne, c'est-à-dire l'intégration dans l'Allemagne et dans l'Europe d'une partie peu étendue, mais en même temps sans doute laplus fortement développée de l'ancien bloc de l'Est, je vois une sorte de leçon de choses pour la création de nouvelles structures et de nouvelles politiques qui dépassent les frontières des nouveaux Länder et, en ce sens, je les trouve représentatives de la tâche qui va plus loin. Par l'unité politique en Europe, nous visons au moins à une relativisation de l'importance des États nationaux. S'il en est ainsi, l'État national n'est donc pas l'instrument adéquat pour la nouvelle organisation de l'Europe, en tout cas pas pour ce qui est de la Communauté Européenne. A l'heure actuelle l'État national se pose, dans une certaine mesure, en concurrence avec les Régions. Et il est très significatif que déjà, à l'intérieur de l'actuelle Communauté Européenne, la tendance à la régionalisation soit en progression. Cependant, les tâches de structuration se présentent différemment, selon que l'on se tient au centre de l'Europe ou sur ses périphéries. Plus on va vers les marges 41 DOCUMENTS du continent européen, plus on constate la stabilité d'unités politiques relativement grandes. Plus on s'enfonce vers l'intérieur, plus est manifeste la diversité de l'Europe – c'est en tout cas l'expérience de son histoire. Rendre utile à l'Europe l'expérience de l'unification intérieure de l'Allemagne L'intégration des nouveaux Länder dans la Communauté Européenne est d'abord une tâche des Allemands, mais c'est aussi une mission européenne qui commande l'avenir et cela, parce que le processus d'intégration durera bien plus longtemps qu'on ne l'avait pensé jusqu'à présent. Cela signifie, si l'on entend par intégration l'élaboration d'une identité allemande commune aussi solide que l'était celle de l'ancienne République fédérale, que ce processus prendra du temps. Il n'est pas possible de surmonter dans de brefs délais quarante-cinq années de division et les marques qu'elles ont laissées. On ne doit pas perdre de vue que plus de la moitié de la population allemande, dans ce qui formait auparavant les deux parties de l'Allemagne, est née à un moment où l'Allemagne était divisée et que donc toutes les expériences existentielles accumulées jusqu'à maintenant par plus de la moitié de la population se rapportent à un pays divisé en deux, dans lequel les habitants de la partie Est étaient infiniment plus attentifs à la partie occidentale qu'inversement. En d'autres termes, les 80 % d'Allemands de l'Ouest ont relativement peu de connaissance et peu d'expérience de la partie orientale de l'Allemagne et, dans la vie de tous les jours, n'ont manifesté à son sujet, jusqu'à la fin de la division allemande, que très peu d'intérêt, alors qu'il en était tout autrement en Allemagne de l'Est. A vrai dire, cette attention à l'Ouest si forte en Allemagne de l'Est, a aussi fait naître là-bas des images et des représentations de l'Allemagne de l'Ouest qui – pour le dire avec précaution – ne recouvraient pas entièrement la réalité de la vie des Allemands de l'Ouest. « Cela prendra du temps » veut dire que le processus allemand d'intégration s'étendra largement à l'intérieur de l'espace de temps dont le contenu est désormais fixé par les Traités de Maastricht. Même à la date ultime prévue dans les Traités pour la réalisation de l'Union monétaire (2), nous nous trouverons encore en Allemagne en plein processus de réalisation de l'unité intérieure. Même alors nous aurons encore à maîtriser les conséquences du processus de l'unification allemande, des conséquences qui, par rapport aux tâches qui étaient jusqu'à présent celles de l'ancienne République fédérale, n'apparaissent pas comme normales, mais au contraire d'un type nouveau. Nombre d'expériences que nous faisons en ce moment en Allemagne au cours du processus de réalisation de l'unité intérieure sont susceptibles d'être utilisées au profit de l'unification européenne. A commencer par les effets de la séparation sur la langue commune. Dans les différences de contenu de nombreux concepts se reflètent les différences des empreintes intellectuelles et idéologiques laissées par (2) 1999 (N.d.l.R.). 42 DOCUMENTS la séparation dans les deux parties de l'Allemagne. Pour un temps au moins, il sera nécessaire d'expliquer et de traduire des concepts chargés de sens différents, dans tous les cas au moins où il s'agit de mots-clés pour la description et l'organisation de la société, mais aussi pour la compréhension de notre passé respectif. Au nombre de ces expériences, on trouve aussi, comme cela a déjà été mentionné, la constatation que l'élaboration de l'ordre social et économique complexe qui porte le nom de « Économie sociale de marché » ne représente pas seulement un effort d'ordre économique mais, pour l'essentiel, un effort d'ordre culturel. Mon maître, Franz Böhm (3), nous apprenait déjà dans les années cinquante à concevoir l'ordre économique avant tout comme une réalisation culturelle. Ceci vaut tout particulièrement pour un ordre économique dans lequel il est possible d'organiser, de coordonner et donc de maîtriser un maximum de données complexes. Un tel ordre économique ne peut s'obtenir sans un haut niveau de culture dans la population, sans un consensus politique également très élevé, et sans une disposition des groupements sociaux et des forces sociales à coopérer et à rechercher des compromis sur un mode pacifique. Co-responsabilité et cogestion Cela s'applique particulièrement à la collaboration entre le travail et le capital. Lorsque dans les années cinquante et soixante, dans la République fédérale d'alors, nous avons institutionnalisé la collaboration entre le travail et le capital au niveau de l'entreprise, sous la forme de la cogestion – en dépit de l'opposition de forces importantes, avant tout idéologiques, dans chaque camp – nous avons rencontré, en France, en Grande-Bretagne ou aux États-Unis, des sourires plutôt ironiques. On voyait là une fois de plus l'expression d'idées sociales romantiques, comme les Allemands en avaient déjà souvent développé. Entre temps, la cogestion a été de plus en plus acceptée comme une voie permettant de surmonter les confrontations ayant le caractère de luttes de classe, et de les réduire à ce qu'elles sont vraiment : des conflits d'intérêts et de répartition dans un ordre économique complexe. Ce qui s'est développé ces dernières années au Japon, qui a commencé à s'introduire en Europe – et qui contribue à la supériorité de nombreuses entreprises japonaises – c'est-à-dire la collaboration entre les salariés et les groupes dirigeants dans un processus commun d'innovation, peut être compris fort bien comme le prolongement de l'idée originellement réalisée dans la cogestion institutionnelle. Dans ses formes avancées, cette collaboration ne recevra plus son impulsion des institutions, mais de la concurrence. Car on a appris peu à peu que le partenariat coopératif entre personnels et dirigeants libère des potentiels d'innovation supplémentaires, amenant ainsi une augmentation des résultats qui n'aurait pas pu être atteinte autrement. Les difficultés auxquelles se voient actuellement confrontés des secteurs considérables de l'industrie américaine, qui fonctionnent (3) Économiste et historien, gendre de la célèbre romancière Ricarda Huch, conseiller du chancelier Adenauer pour les relations avec le monde juif, député au Bundestag. 43 DOCUMENTS sur les principes traditionnels de « hire and fire » (embaucher et virer), soulignent l'importance de tels gains de productivité dans une situation de concurrence internationale. Dans leur propre pays, les entreprises américaines se voient en effet démontrer par des investisseurs étrangers qu'il existe des méthodes meilleures. L'évolution des rapports entre le capital et le travail, qui ont évolué de la confrontation idéologique à la coopération dans l'entreprise, en passant par le partenariat tarifaire et la cogestion, montre de façon exemplaire à quel point des développements intellectuels, culturels et sociaux contribuent à l'accroissement de la capacité productive économique d'une société. La fin de la division européenne et le rétablissement de l'unité de l'Europe font aussi apparaître plus nettement les différences profondes de développement qui se sont manifestées au cours des dernières décennies entre l'Europe de l'Ouest, l'Europe Centrale et l'Europe de l'Est – mais qui, en partie, ont existé depuis toujours. Ceux qui, principalement à cause de la division de l'Europe, sont restés loin en arrière dans leur développement matériel, demanderont s'il est réellement souhaitable de rattraper complètement le développement que l'Europe de l'Ouest a connu jusqu'à maintenant, et plus particulièrement les États membres les plus avancés de la Communauté Européenne. Ceci n'est pas une question purement abstraite, plutôt d'ordre philosophique, encore qu'elle aurait aussi sa raison d'être en tant que telle. Si des doutes surgissent au sujet du sens qu'auraient des efforts procédant de la volonté de rattraper complètement et à l'identique le niveau de développement de l'Europe de l'Ouest, ils sont plutôt provoqués par l'ampleur de la tâche. Et ce sont là des doutes tout à fait justifiés. Un but impossible à atteindre Cela apparaît déjà dans le rapport entre les deux économies allemandes – bien que les conditions pour réussir l'alignement du niveau de vie de l'Est sur celui de l'Ouest pourraient y passer pour idéales, comparées à la situation en Pologne ou en Tchécoslovaquie. Quelques chiffres à ce sujet : Si la croissance réelle de l'économie ouest-allemande est seulement de 1,5 % par an – ce qui est généralement considéré comme le minimum indispensable pour pouvoir éviter des évolutions économiques et politiques préjudiciables –, il faut, pour atteindre le niveau de l'Ouest en 2010, que la croissance réelle de l'économie est-allemande soit en moyenne d'au moins 8 % par an. Autrement dit, l'économie est-allemande devrait, pour atteindre le niveau de vie de l'Allemagne de l'Ouest, consentir des efforts véritablement gigantesques. Des taux de croissance d'au moins 8 % effectifs par an sur une période de dix-huit ans, cela ne s'est encore jamais vu, même à l'époque du « miracle économique allemand ». Et même si ces objectifs pouvaient être atteints, grâce à l'aide spéciale que l'Allemagne de l'Est serait en droit d'attendre de l'Allemagne de l'Ouest, le fait de devoir plus que quadrupler le produit national brut par habitant, en moins de vingt ans, supposerait des efforts politiques, intellectuels et culturels énormes. Il faudrait alors que toute l'éner44 DOCUMENTS gie sociale disponible des individus soit uniquement tendue vers l'accomplissement de cette tâche. Même ainsi, les chances d'atteindre le but fixé seraient minces. C'est pourquoi il n'est pas surprenant d'entendre réclamer, de plus en plus, une alternative à ces objectifs. Mais cela signifie que, de la part de l'Allemagne de l'Est – et avec infiniment plus d'insistance de la part de ses voisins encore plus à l'Est –, la question sera posée à l'Allemagne occidentale et à l'Europe de l'Ouest, jusqu'où elles ont l'intention d'aller, sous la perdurante domination d'un tel modèle de la croissance. Que la croissance matérielle exponentielle liée à ce modèle ne soit à la longue ni capable de produire un équilibre, ni écologiquement possible, voilà qu'il n'est plus nécessaire aujourd'hui de justifier longuement. C'est la raison pour laquelle on reconnaît aussi généralement que, « à un moment quelconque », il faudra faire des modifications, changer de modèle. De quelle manière, et quand ce changement pourrait intervenir, à vrai dire les forces politiques n'en discutent pas encore réellement, c'est-à-dire en débouchant sur des conséquences durables. Même les Traités de Maastricht partent du principe – comme nombre de déclarations du « Groupe des Sept » des pays dits les plus riches – qu'une croissance économique stable et mesurée est la condition de la prospérité de l'Europe. On n'a encore jamais tenté, dans une perspective d'action politique, de définir à côté des qualités matérielles, des qualités immatérielles dont l'accroissement pourrait représenter une alternative, acceptable aussi politiquement et culturellement, à l'expansionnisme matériel de notre civilisation occidentale. Qu'est-ce que cela signifie pour la fixation des objectifs de ce processus d'intégration, qui revêt pour la Communauté européenne aussi une importance considérable ? Cela veut dire qu'il nous faut relativiser l'importance de l'objectif qui serait de vite rattraper complètement l'Ouest sur le plan économique. Il faut fixer de manière plus réaliste les délais nécessaires pour que ce but puisse être atteint, et ce le plus rapidement possible, pour que la motivation nécessaire aux énormes efforts qui même alors seraient à fournir, ne risque pas de se perdre, de s'user dans la déception continuelle d'avoir continuellement à corriger les prévisions. En second lieu, il nous faut développer des visions sur les formes que pourrait prendre, pour la politique et la société, un échange différent des objectifs économiques et nonéconomiques. Cela suppose que la politique en faveur du démarrage de l'économie à l'Est ne soit pas seulement énergique, mais en même temps humaine et orientée sur l'avenir. Ce souci de l'avenir, en particulier, est un élément décisif dans notre réflexion et notre action politiques. Cela veut dire en effet que nous devons aussi prendre le temps de chercher de nouvelles voies, des voies plus efficaces et aussi des voies pour une meilleure qualité de vie pour atteindre l'objectif fixé ! Cela veut dire encore que nous renonçons à rattraper l'essor qui a eu lieu à l'Ouest au cours de ces trente dernières années en le reproduisant pour ainsi dire comme une photocopie instantanée, sans tenir compte du fait que, parmi les voies choisies à l'Ouest, certaines ont été des impasses. Il nous faut donc, en plus de la force, avoir aussi la patience de façonner notre développement de telle sorte qu'il corresponde avec justesse aux besoins et aux possibilités des hommes, faute de quoi il sera impossible de faire passer le message dans les nouveaux Länder. Ce principe est essentiel aussi pour la Communauté Européenne et sa progression, à savoir que 45 DOCUMENTS c'est l'économie qui doit servir l'homme, et non l'inverse. En agissant autrement l'on donnerait l'impression – et c'est un sentiment déjà bien existant – que si à présent l'on n'avance plus sous le fouet du collectivisme, c'est sous le fouet du rendement individuel et de la croissance du PNB que l'on est maintenant poussé de l'avant et que les gens risquent ainsi à nouveau d'y perdre leur identité. Accepter la différence Une telle tentative pour étendre sur un laps de temps prolongé un développement qui, dans ce cas, sera aussi porteur d'éléments de changement et de renouveau par rapport aux objectifs actuellement en vigueur en Allemagne de l'Ouest, pourra se révéler extrêmement fructueuse, pour l'Allemagne tout entière et, dans un sens plus large aussi pour le développement de la Communauté Européenne. Car il pourra apparaître en effet que pour améliorer la qualité de la vie, ce qui est en fin de compte l'objectif final, des éléments sont susceptibles de se révéler importants ou significatifs sur lesquels il est possbile d'agir (au moins en ce qui concerne les conditions-cadre de leur développement) avec des moyens et des intentions politiques, des éléments qui font partie de ce qu'on appelle les aspects immatériels de la qualité de la vie. Cette nouvelle évolution, qui peut conduire aussi à une meilleure acceptation de l'ensemble du processus économique, inclut une autre manière de définir la qualité de vie – du moins, une manière différente des conceptions jusqu'ici dominantes. On ferait aussi apparaître chemin faisant les limites d'une pratique économique traditionnelle, expansive à tous égards, qui a marqué de façon déterminante jusqu'à présent la notion de progrès – en tout cas dans le développement de l'ancienne République fédérale. Lorsqu'à l'intérieur du même pays, 20 % de la population se mettent en route pour un parcours de longue haleine afin de donner forme à quelque chose de nouveau, quelque chose que les 80 % restants de la population ont déjà, il en résulte inévitablement des différences de conception quant aux objectifs que l'on se propose. Or, des conceptions différentes quant aux objectifs ne peuvent passer dans la pratique et dans la politique, que si l'on accepte une accentuation des différences entre les régions dans lesquelles ces conceptions doivent être réalisées. Ce qui signifie que nous devons accepter pendant un certain temps une plus grande différenciation à l'intérieur de l'Allemagne. Si nous ne l'acceptons pas d'une manière efficace, ce qui signifie que si les êtres humains l'acceptent réellement eux aussi, la population de l'Allemagne de l'Est vivra dans un état de permanente insatisfaction, parce qu'elle n'obtiendra pas en réalité ce qu'elle pense pouvoir revendiquer à juste titre, à moins qu'elle ne présente alors à l'Allemagne de l'Ouest des demandes de compensation telles qu'elles conduiraient à une nouvelle division, la scission entre ceux qui demandent et ceux qui doivent donner. Dans le processus d'alignement, tel qu'il se dessine ainsi à l'intérieur de l'Allemagne, ce genre de menaces de scission est déjà inclus en germe. C'est là une expérience que l'on peut d'ores et déjà faire un peu partout. 46 DOCUMENTS En d'autres termes, l'acceptation de différences régionales est de la plus haute importance pour le processus d'égalisation. Jusqu'à présent, j'ai surtout parlé de la durée du processus, et des importantes différences entre les régions qui en résulteraient en Allemagne. Mais si l'on doit accepter en Allemagne de plus grandes différences régionales, cela ne sera naturellement pas sans conséquences pour l'Europe. Car si les Allemands, pour des raisons que les faits imposent, et non parce que nous l'aurons voulu ainsi avec des intentions politiques, doivent accepter dans leur propre pays des différences de développement sensiblement plus importantes, et si de ce fait il n'y aura donc pas au profit des régions plus faibles des actions de transferts d'un volume suffisant pour faire immédiatement passer ces régions à 90 % environ du niveau moyen allemand, on en viendra naturellement aussi ailleurs, partout où l'on assiste à des processus comparables, à réclamer des différences – ou l'acceptation de différences – comparativement même plus importantes. Du moins est-ce là un effet éventuel sur lequel il faut avoir le regard fixé. Cela signifie que si l'on accepte de rédéfinir la comparativité des conditions de vie dans l'esprit de la Constitution allemande, en acceptant qu'il y ait des conditions de vie non pas égales, mais seulement comparables, pendant une période de transition relativement longue –, la discussion s'engagera nécessairement autour de la définition des conditions de vie dans l'Europe entière. De toute façon, cette discussion sera déclenchée d'une manière novatrice par l'ouverture de l'Europe de l'Est, car les différences entre la Pologne, ou la Tchécoslovaquie, ou encore la Hongrie, et les nouveaux Länder sont, dès à présent, déjà bien plus grandes que les différences que nous étions théoriquement prêts à accepter à l'intérieur de l'Europe. ■ (Traduction : Catherine Weinzorn) Kurt Biedenkopf, né en 1930, directeur de l'Institut de politique économique et sociale à Bonn, ancien recteur de la Ruhr Universität de Bochum, fut secrétaire général de la CDU, président de la fédération CDU du Land de Rhénanie Nord-Westphalie, député au Bundestag avant de devenir en 1990 Président du Gouvernement du Land de Saxe. Les sous-titres sont de la Rédaction. 47 DOCUMENTS L’ALLEMAGNE UNIE FACE A SON DESTIN DOSSIER NI L'ANCIENNE RFA, NI UN RETOUR A L'ÉTAT NATIONAL JÜRGEN KOCKA A l’Est comme à l’Ouest de l’Allemagne, la politique de réunification a été fortement approuvée. Elle l’a d’ailleurs été encore plus à l’Est qu’à l’Ouest, où elle n’a pas soulevé une vague nationale d’enthousiasme. Mais dans l’ensemble régnait la confiance dans l'avenir. En décembre 1990 le chancelier Kohl fut réélu à une grande majorité, récoltant ainsi les fruits de sa politique d'unification. En avril 1992, la plupart des Allemands approuvent toujours la réunification. Seule une minorité reviendrait volontiers sur cette décision, ce qui est de toute façon impossible. Même à l’Est presque personne n’aspire au retour de Honecker ou à la reconstruction du Mur. Une sorte de mauvaise humeur règne cependant un peu partout, un mécontentement portant sur la manière dont s'effectue l’unification et la peur de l’avenir. Que s’est-il donc passé ? 1- Sur le plan économique, le gouvernement allemand a tenté avec une grande détermination et en engageant des moyens gigantesques d’implanter les règles et les mécanismes de l’économie libérale dans les régions orientales de l’Allemagne. Ces régions s'étaient depuis des décennies déshabituées de l’économie de marché, elles avaient subi d'énormes pertes de substance sous le régime communiste. Comparées à l'Allemagne occidentale leur économie était peu compétitive et peu productive – en un mot arriérée. Le passage du socialime d'État à l’économie sociale de marché n’a pas jusqu’ici réussi. A l’Est, le chômage massif a franchi la barre des 15 %. L’Est est devenu le pensionnaire de l’Ouest. Le transfert sur des budgets publics de l’Ouest à l’Est s’élève à 100 milliards de DM par an (1). Ceci a eu pour corollaire à l’Ouest l'accroissement des impôts et des pertes en pouvoir d’achat. Presque personne cependant n’est prêt à y consentir des sacrifices économiques encore plus grands, pour des raisons (1) Certains observateurs parlent même de 200 milliards de DM. Voir ci-dessous l'interview de M. Björn Engholm, p.92. 48 DOCUMENTS de solidarité nationale : la mauvaise humeur augmente chez les Allemands de l’Ouest. Ils s’aperçoivent de l'ampleur du fardeau dont ils se sont chargés avec l’unification. Le sentiment de l’appartenance nationale commune a été assez fort chez les Allemands pour légitimer comme allant de soi la politique de réunification étatique. Que la solidarité nationale soit assez forte pour légitimer la répartition tant attendue de la prospérité entre l’Est et l’Ouest, on peut en douter sérieusement. Les Allemands de l’Est inversement pensent que la nouvelle répartition des fardeaux est insuffisante et ne se fait pas assez vite. Leurs salaires et traitements sont certes plus élevés qu'ils ne devraient être en fonction de leur productivité ; et ils continuent d’augmenter, notamment grâce à la pression syndicale. Mais ils restent inférieurs d’au moins un tiers par rapport au niveau ouest-allemand. Le départ des éléments plus qualifiés vers l’Ouest se poursuit donc et la mauvaise humeur grandit ainsi également chez les Allemands de l’Est. Ils étaient accoutumés à beaucoup attendre de l’État, ils en attendent encore davantage maintenant, comme par exemple des subventions pour les industries non-compétitives, et des augmentations des retraites... Cependant les dépenses de l'État ont fait des grands bonds ces dernières années, l’endettement de l’État est immense. Certains croient déjà que les Allemands ont trop présumé de leurs forces économiques en se lançant dans l’unification rapide. Il s'avère ainsi qu'établir une économie de marché productive dans les Länder estallemands est une tâche plus complexe et exigeant plus de temps qu'il n'avait été prévu. Font défaut les conditions préalables dans les domaines économique, juridique et social et aussi dans les mentalités. Bien au contraire, l’introduction de l’économie de marché a eu pour effet de ne souligner que davantage les différences réelles et les capacités de productivité des deux économies. Jetés à l'eau froide de la concurrence, des pans entiers d’industrie s’effondrent littéralement, sans compter la perte des marchés à l’Est, surtout celui de l’ex-URSS secouée par ses propres crises. Pourtant, il y a eu quelques progrès qu'il convient de noter : le pouvoir d’achat des Allemands de l’Est a augmenté, l'extension rapide de l’infrastructure : la construction de routes, la modernisation des moyens de communication progressent sous la direction de l'État, les privatisations avancent, l'investissement se développe et dans quelques branches on peut constater un début de relance, par exemple dans la construction, dans certains métiers de l’artisanat, le commerce de détail et dans les banques. 2- L’unification procède essentiellement par transfert à l'ex-RDA des institutions et règlements ouest-allemands, en politique comme en économie, dans les sciences comme dans les médias, dans l’éducation comme dans les services sociaux. Cela constitue un bouleversement social radical. Pour la majorité des Allemands de l’Est cela signifie un changement en matière d'exigences de qualification, la perte et la rédéfinition de leurs postes de travail dans un environnement où se modifient les conditions du système de travail et de production. Pour cette raison et parce que de nombreux candidats ouest-allemands suffisent à pourvoir les postes de direction, on assiste depuis 1990 dans les nouveaux Länder à de nombreuses « descentes » dans les hiérarchies profession49 DOCUMENTS nelles et à quelques rares promotions, à des changements de postes de travail plus ou moins radicaux (même sans changement de lieu), à des échanges considérables entre élites, à des déracinements massifs et à une peur croissante devant l'avenir et cela d'une manière plus marquée que dans aucun autre pays de l’ancien bloc communiste. Du point de vue social la révolution n’a pas eu lieu à l'automne 1989 : elle se déroule sous nos yeux comme une conséquence de la réunification, mais point dans le temps attendu. L'écart creusé par quarante années L’inégalité sociale s'accroît, et en même temps son modèle se modifie. Beaucoup de jeunes gagnent de l'argent alors que beaucoup de personnes plus âgées comptent parmi les perdants. La nouvelle classe dirigeante se compose partiellement d’Allemands de l’Ouest, ce qui ne va pas sans poser des problèmes psychologiques considérables, d’autant plus que les nouveaux arrivés ne sont pas toujours réputés pour leur tact. Celui qui connaît l’histoire américaine après la Guerre civile, se souviendra des « Carpet baggers » (2). Cependant il n'y a pas eu de massive migration vers l'Est. Certains observateurs pensent qu’elle aurait été utile. L’écart entre les Allemands de l’Ouest et de l’Est reste grand, les ressentiments mutuels regagnent même du terrain. Ce n'est que maintenant que l'on constate peu à peu à quel point quarante années d’une histoire très dissemblable nous ont rendus différents. Que signifie alors le fait d’appartenir à une seule et même nation ? Les Allemands de l’Est éprouvent des difficultés à reconnaître comme leur État cette Allemagne de facture ouest-allemande. Ils ne la repoussent pas vraiment mais ils se mettent en position d'attente, notamment les jeunes. Ils n’ont pas encore – pourrait-on dire – fait réellement et entièrement leur option. Sous plusieurs aspects, il existe actuellement en Allemagne deux sociétés et deux cultures ayant deux histoires. On lit aussi des journaux différents, et cela est vrai même pour les parties occidentale et orientale de Berlin. Malgré tout, l’interdépendance progresse et les influences marquantes se font plus semblables : le système éducatif, la Ligue fédérale de football unique, les possibilités de voyage et même les grandes décisions politiques dont parle la télévision – ce sont là à présent des expériences communes qui imprègnent autant la partie orientale qu’occidentale et qui vont faciliter la progressive intégration. Il faudra du temps, peut-être une génération entière, mais une société allemande unique en naîtra sans doute. Actuellement elle n’existe pas, et il s'ensuit un grand nombre d'impondérabilités et des risques. 3 - Sur le plan politique, il est remarquable de voir à quel point le transfert du système ouest-allemand à l’Allemagne de l’Est a été jusqu'à présent irréversible. Cela vaut pour la Loi fondamentale, même si elle devait être légèrement modifiée l’année (2) Après la défaite du Sud en 1865, de nombreux aventuriers du Nord, n'ayant pour tout bien qu'une valise et une couverture (carpet dans bag) s'étaient répandus dans les États vaincus pour en exploiter sans scrupules les ressources (N.d.l.R.). 50 DOCUMENTS prochaine. Cela vaut pour le système juridique, même si son application à l’Est entraîne de premier abord de grandes difficultés, surtout en ce qui concerne le droit de propriété. Cela vaut pour le système ouest-allemand des partis, qui s’était étendu à l'Est plus ou moins dès avril (3), même si son ancrage dans la population des Länder orientaux est si faible que cela justifie de réelles préoccupations, même si la tension ouest-est croît au sein de certains partis et bien qu’avec le PDS, une part de développement oriental spécifique ne peut échapper au regard. Dans l’ensemble, on doit souligner que l’ancien système politique marxisto-léniniste s’est effondré très rapidement et que le système constitutionnel ouest-allemand, au cours de son application aux nouveaux Länder – a prouvé jusque-là sa souplesse et sa force. Un héritage politique difficile à assumer Mais tout ceci pourrait changer rapidement et les signes alarmants ne doivent être cachés. Les déséquilibres économiques qui s’aggravent, les tensions culturelles et les bouleversements sociaux n'ont pas encore jusqu'à présent manifesté leurs efforts au niveau politique. Comment vont-ils s'exprimer à l'avenir ? Quelle forme prendra la protestation ? Quels tournants politiques y aura-t-il allant peut-être jusqu'à une déstabilisation du système de gouvernement tout entier ? Peut-être y aura-t-il un renforcement des tendances radicales de droite comme expression du ressentiment ? La poussée de l’extrême-droite, lors des élections régionales du 5 avril 1992 dans le Bade-Wurtemberg et au Schleswig-Holstein indiquerait cette orientation. Toutefois, le phénomène d’extrême-droite se développe à l’échelle européenne et il est toujours beaucoup plus faible en Allemagne qu’en France. Cependant même l’avenir du fédéralisme devient incertain, il est sapé du dedans tant les nouveaux Länder sont, pour un avenir encore long, financièrement dépendants du Bund. Le pouvoir de ce dernier s’accroît, entre autres raisons parce que le mélange des fonctions du marché et de l'État, qui caractérise le sytème ouestallemand de l'économie sociale de marché s’oriente, conditionné par l'unification, vers un accroissement du poids de l’État central. La culture politique est empoisonnée en Allemagne par l'héritage d’une dictature qui a duré des décennies, héritage qui reste à digérer et à absorber. Que cela ne soit pas simple, les discussions véhémentes menées à l'heure actuelle le prouvent qui portent sur les phénomènes de culpabilité et d'implication non volontaire sur l'injustice et les compagnonnages de route sous la Deuxième Dictature allemande. En politique extérieure aussi beaucoup de choses sont en mouvement, car il s’agit de redéfinir le rôle de l’Allemagne. La Guerre du Golfe et la crise yougoslave ont révélé cette nécessité d’une manière opposée. Les États d’Europe centrale et orientale attendent beaucoup de l’Allemagne, trop, me semble-t-il, au regard de nos possibilités restreintes. Il est probable que la réunification allemande va plutôt (3) Date de l'élection de la dernière Chambre du Peuple qui fut aussi la première élection libre (N.d.l.R.). 51 DOCUMENTS rendre plus difficile à moyen terme le processus ouest-européen d’unification, même si le gouvernement allemand ne le souhaite pas, comme il l’a encore une fois démontré récemment à Maastricht. De toute façon, il existe une tension en ce qui concerne l'unification allemande entre l’élargissement et l’approfondissement de la Communauté. Si on élargit la Communauté à l’Est, et les raisons ne manquent pas de le faire, on la rend plus hétérogène et le passage à l’Union politique en sera rendu plus difficile. La structure interne des deux États allemands et la stabilité intérieure de la République fédérale allemande étaient co-déterminées naguère par la position respective de l’ex-RFA et de l'ex-RDA au sein du système des relations internationales. Jusqu’à un certain point elles étaient toutes les deux des produits de la Guerre froide. La Guerre froide est terminée. La conjoncture internationale se modifie à une vitesse ahurissante, laissant le dénouement incertain. Ce serait étonnant que la politique intérieure de l’Allemagne ne subisse pas les conséquences de ces changements internes. Les prévisions sont difficiles. Mais une chose devrait déjà être devenue claire : l’Allemagne après l’unification ne sera pas une simple continuation de l’ex-RFA, même si l’unification se réduit pour l'essentiel au transfert du système ouest-allemand à l’ex-RDA, à une intégration de l’ex-RDA dans l’ex-RFA. Cependant la nouvelle Allemagne ne représentera pas non plus un retour à l’ancien État national allemand de marque bismarckienne, qui a péri définitivement en 1945. L’extension de l’Allemagne à l’Est s'est beaucoup rétrécie. Au cours de la réunification, les frontières orientales ont été révisées de manière définitive, pour autant que quelque chose de définitif puisse exister dans l’histoire. La Prusse qui englobait naguère les deux tiers de la population du Reich et dominait de ce fait en Allemagne n'existe plus. Contrairement à la situation antérieure à 1945, voire à 1933 ou même à 1918, la nouvelle Allemagne possède un système démocratico-parlementaire qui fonctionne bien et il est plus que probable qu'il en restera ainsi. De manière plus nette qu’avant 1918 ou 1933 l’Allemagne est à présent une communauté moderne de caractère occidental. Le sens historique de l’unification allemande consiste à permettre une insertion rapide de l’ex-RDA dans la culture politique occidentale. Mais avant tout, les Allemands d’aujourd’hui, au rebours de leurs ancêtres, ont derrière eux l’expérience historique de deux dictatures. L’Allemagne est un État post-fasciste, en partie aussi un État post-communiste. J’espère que nous avons tiré une leçon de ce passé, afin de pouvoir contribuer en toute prudence à résoudre des crises imminentes, qui vont sans doute affecter l’ensemble de l’Europe et qui, sans un engagement allemand, ne pourraient être résolues. ■ (Traduction : Vincente Duchel) Jürgen Kocka, spécialiste d'histoire sociale, est professeur à l'Université libre de Berlin. 52 DOCUMENTS L'ALLEMAGNE ET L'EUROPE DANS UNE ÉCONOMIE MONDIALE DOSSIER EDZARD REUTER A ujourd’hui, c'est un moment où vous devez choisir si vous êtes un optimiste ou un pessimiste. Moi, je préfère le camp des optimistes. Puisque nous pouvons aussi bien adopter – nul ne peut prévoir le futur – une vision positive, même si je dois admettre que les prévisions optimistes ne se concrétisent pas toujours. Pour parler sérieusement : personne ne sait ce que l’avenir peut apporter. Nous autres Européens le comprenons plus clairement que jamais. L’époque cauchemardesque des régimes communistes a pris fin, ce qui permet à bon nombre de nos rêves de devenir vrais. Dans le même temps, nous découvrons que la disparition du système géopolitique bipolaire a laissé la place à une période de questions sans réponses et d’instabilité. Toutes sortes de problèmes nouveaux et imprévus en matière de sécurité soulèvent des questions d’autant plus effrayantes qu’il est difficile d’y répondre. Et de surcroît, la fin du conflit Est-Ouest signifie que nous devons maintenant tourner notre attention vers deux priorités longtemps négligées : l’avenir des pays en voie de développement et la protection de l’environnement. « Les affaires comme d'habitude » Avant tout, je tiens à préciser que les mesures que nous prendrons pour résoudre ces deux problèmes influenceront profondément nos avenirs. Nous devons donc prendre nos décisions sur la base d’une analyse approfondie et qui peut faire mal. Le dirigeant qui veut fournir une assise prospère et durable à son entreprise doit donc développer des stratégies qui ne tiennent pas sur une seule jambe. Bien sûr, suivre la devise « les affaires comme d’habitude » est parfois la bonne attitude. Et il va sans dire que si vous ignorez les nécessités opérationnelles immédiates du marché, vous serez condamné à l’échec. Néanmoins, celui qui agit sans tenir suffisamment compte des tendances mondiales à long terme, met volontairement en péril l’avenir de sa société. Prenons quelques exemples concrets pour faire mieux comprendre ce que je veux dire. 53 DOCUMENTS Premièrement et avant tout, il est vrai que la création du Marché intérieur européen entraînera une dérégulation à grande échelle des marchés qui étaient jusqu'à présent nationaux. Elle signifie aussi qu'il y aura désormais un marché très attrayant pour les investisseurs non-européens – après tout, ne parlons nous pas d’un marché de 320 millions d‘habitants ? Cependant une autre perspective se dessine encore au-delà de la concurrence au sein de la Triade, c’est-à-dire sur les marchés de l’Amérique du Nord, de l’Europe de l’Ouest et de l’Asie de l’Est. Je me réfère ici au spectre qu'on brandit souvent à propos de grandes zones de libre-échange ou de blocs, qui s’isoleraient de leurs partenaires actuels. Je suis profondément convaincu que nous devons étouffer dans le germe cette menace avant qu’elle ne prenne forme. Dans ce but, nous devrions reprendre l’approche utilisée quand nous agissons dans le contexte de la globalisation croissante des affaires et de l’industrie. J’entends évidemment par là une présence de nos entreprises dans les trois régions de l’Amérique du Nord, de l’Europe de l’Ouest et de l’Asie de l’Est. Une telle présence, que ce soit par le biais de l’investissement direct, dans le cadre d'une coopération, de « joint ventures », ou d’une simple alliance, ne diminue pas seulement les risques monétaires. Elle sera (s’avérera être) également très souvent le facteur qui décidera si une société peut équilibrer, sur le plan interne, les risques immenses inhérents aux investissements de capitaux nécessaires pour créer de nouvelles technologies globales et de nouveaux produits. Je comprends – et je partage en fait – la réticence générale à considérer une fois de plus l’industrie japonaise comme le modèle parfait. Néanmoins, nous ne devrions pas oublier à quel point les investissements des sociétés sont une réponse efficace à cette maladie politique qu’est le protectionnisme teinté de populisme. Afin de mieux comprendre les vertus guérisseuses de ce remède, nous devrions effectivement examiner de plus près, par exemple, les transplantations japonaises aux États-Unis et en Europe occidentale. Deuxièmement : bien que la seconde tendance que je souhaite discuter soit souvent négligée, elle concerne directement la concurrence au sein de la Triade. Nous n’avons définitivement pas d’autre choix que de restructurer la façon dont nous faisons les affaires afin de la rendre plus compatible avec le respect de l’environnement. En même temps, je crois fermement que la prochaine période de croissance, de portée mondiale et de longue durée, sera précisément le produit de cette nouvelle approche. Parce que nous en avons un besoin urgent, elle deviendra la force motrice commandant l’application et l’expansion de toutes les technologies élaborées pendant ces dernières décennies. En font partie les nombreuses facettes de la technologie de l’information qui en est encore aux premiers pas de l'enfance. Maintes personnes – y compris des dirigeants de sociétés – préféraient laisser la protection de l’environnement entre les mains des hommes politiques. Mais cela, je l'affirme, ne résoudra pas le problème. Certains diront que les décisions politiques ont créé des conditions économiques globales telles que les prix des produits ne reflètent pas leur véritable coût écologique. Bien que ce soit vrai, cela ne change rien au fait que, dans l’analyse finale, seule la valeur créée par les entreprises déterminera si nous allons sauver notre 54 DOCUMENTS planète ou la ruiner. En même temps nous devons admettre en fin de compte que si l’accroissement de la population mondiale se poursuit au même rythme dramatique, nous ne pourrons survivre sur la base des moyens économiques et techniques actuels. Et cela, pour la simple raison que la tension sur l’environnement ne respectera ni les frontières ni les personnes, qu’elles fussent riches ou pauvres. En fait, le monde est devenu un seul village. Cette simple phrase résume le mieux notre situation géopolitique et géo-économique et d’autant plus celle de notre environnement. Et si mes sources sont exactes, l’industrie japonaise est parvenue récemment, – sous l'égide du MITI – à un nouveau consensus. Celui-ci clame haut et fort que les entreprises doivent intégrer l’écologie dans leurs futures stratégies. Comme nous le savons tous, dès que les Japonais sont parvenus à un consensus sur une stratégie, ils l’appliquent résolument et attendent avec confiance la récompense qui vient à long terme. Nous devons prendre sérieusement en compte ce trait du comportement japonais, au lieu d’agir comme si le Japon nous avait jeté un sort, et que nous, les Américains et les Européens, étions incapables de nous battre dans l’arène de la politique commerciale. En d’autres termes, nous devons changer nos mentalités et réactiver notre capacité d'attention – car c'est seulement ainsi que peuvent se réaliser d’importantes améliorations politiques ou économiques. Pour moi, il n’y a pas de si, de et ou de mais qui tiennent : à long terme la compétitivité de l'Amérique à l'étranger en matière de commerce et d’industrie, dépendra des nouvelles directions que prendra la politique intérieure américaine. Si le Japon devait une fois de plus prendre la tête sur le plan des choix stratégiques essentiels quand la prochaine grande vague de possibilités d’exportations se présentera, alors nous aurons de douloureuses raisons de nous interroger sur l’équilibre et la capacité de coopération au sein de la Triade formée par l’Amérique du Nord, l’Europe de l’Ouest et l’Asie de l’Est. Penser et agir à l'échelle mondiale Nous sommes donc confrontés à deux tendances majeures dans le commerce et l’industrie. Premièrement et avant tout, la présence des entreprises à l’échelle mondiale devient impérative. Et, deuxièmement, nous voyons que nous devons nous préparer, et très rapidement, à une nouvelle ère de compatibilité et de fiabilité en matière écologique. Conjointement il faut faire comprendre que de tels développements exigent de gros investissements initiaux pour donner une base solide à la compétivité future. Cela exige beaucoup de capitaux, que nous parlions d’une entreprise ou d’un pays. Ce n'est donc pas le moment pour ne penser qu’à engranger des recettes ou à rendre plus juteux le taux boursier de nos actions. Le temps est aussi révolu où on s’endettait pour inonder l’électeur de biens de consommation offerts à bas prix. Pour les entreprises, il s’agit de faire de la recherche et du développement, d’adopter une politique de produits et un ensemble de stratégies. Ce paquet comporte aussi la formation de nos employés, et la séléction de dirigeants capables de penser et agir à une échelle mondiale. 55 DOCUMENTS Toutes ces actions ne peuvent être isolées de la vie et de la stratégie politique. Sans un système éducatif concurrentiel, fondé sur la performance qui mobilise et encourage les talents, les efforts des sociétés resteront lettre morte. C’est pour cette raison que les nations doivent être à l’affût de tous les développements internationaux porteurs de nouveaux défis. Cette remarque s'applique naturellement avant tout à la concurrence internationale. Nous allons peut-être découvrir à ce propos que des facteurs d’infrastructure humaine compteront autant que les facteurs qualitatifs tels que les taux d’imposition. Quoi qu’il en soit, nous devons garder à l’esprit un point capital : personne n’est plus à lui seul le centre de l’univers, ou l’exemple parfait à suivre. Celui qui le croit encore se prépare à coup sûr à un réveil brutal. Je ne cherche pas à désigner un quelconque coupable. Nous autres Européens, avons également sur ce point un travail immense à accomplir à domicile. C’est pour cela que je me réjouis que des Américains – et des Européens – aient des discussions parfois très animées sur ces thèmes. Et je suis sincèrement convaincu que les défenseurs du partenariat transatlantique s'en réjouiront également. En effet, même si la concurrence améliore les choses, nous avons encore besoin l’un de l’autre. Depuis des décennies, les États-Unis soutiennent l’Europe dans sa lutte pour préserver sa liberté. Le gouvernement et le peuple américain n’ont pas hésité à nous aider généreusement, car leurs partenaires transatlantiques et eux-mêmes tenaient les mêmes valeurs « comme allant de soi » (1). Mais il ne va certainement pas de soi que, de ce fait, les uns devraient aussi aider leurs amis à porter leur fardeau matériel. C’est pour cela, que nous autres Européens, et surtout nous autres Allemands, n’oublierons jamais notre dette envers nos amis américains. Tout ceci rend d’autant plus nécessaire pour nous de nous interroger sur ce que nous pourrions faire pour maintenir en vie ces expériences et cette amitié. Examinons un exemple : Une coopération internationale réussie et des échanges économiques fructueux dépendent de plus en plus de notre capacité de comprendre l’influence que l’histoire et la culture de votre partenaire exercent sur ses pensées, ses émotions et ses actes. Si vous ne réfléchissez pas à ces influences avant d’être en âge d’assumer des responsabilités au sein d’une entreprise, alors vous commencerez trop tard dans cette voie. Autrement dit, la compréhension mutuelle des sentiments et mentalités à un niveau mondial doit débuter chez les jeunes. Cela a toujours été plus facile pour les relations américano-allemandes que pour d'autres. Mais là aussi, même de bonnes relations peuvent encore être améliorées. C’est ainsi qu’en février 1991, Daimler Benz a invité 80 élèves américains à passer des vacances familiales en Allemagne. Ces élèves avaient participé à un concours qui sondait leur connaissance de mon pays et les 80 premiers candidats arriveront bientôt dans leur famille d'accueil. Nous attendons leur visite avec joie bien que je (1) M. Reuter fait ici allusion aux premières lignes de la Déclaration de l'Indépendance américaine de 1776 (N.d.l.R.). 56 DOCUMENTS doive ajouter que de nombreuses familles regrettent de s’être inscrites trop tard pour pouvoir accueillir nos jeunes visiteurs américains. Je sais que ce n’est là qu’une goutte d’eau dans l’océan des initiatives qui sont nécessaires pour renforcer la coopération internationale. Malgré cette réserve, c'est un pas vers l’instauration d’un cadre approprié en vue des actions nécessaires. Économie et écologie Comme je l’ai dit, les tâches qui nous attendent impliquent l'obligation de prôner, et le cas échéant de défendre, une concurrence saine et en même temps une coopération globale. D'ailleurs nos relations avec les pays en voie de développement exigent cette double approche. Même si nous étions insensibles au point de ne pas nous soucier de leur place dans l'existence de l'humanité, la seule sauvegarde de nos intérêts nous imposerait néanmoins de tourner notre attention vers la troisième tendance majeure, qui constitue un développement central pour la stratégie d’entreprise. Quand il s’agit d’écologie et d’économie, je pense qu'il n'est que temps d'admettre enfin que notre méthode dans les affaires ne peut être compatible avec les critères d’environnement que si les pays en voie de développement peuvent adopter des alternatives économiques saines, face à des perspectives de croissance destructrices au point de vue écologique. Le meilleur exemple – ou le pire – est celui de la forêt tropicale. Sa fin laisse présager des conséquences néfastes, dont personne au monde n’imagine encore l’étendue. Une fois de plus, il appartient à la politique de changer les paramètres fondamentaux et de produire pour les pays en voie de développement des possibilités qu’ils n’auraient pas sans de tels choix. Un des premiers paramètres à revoir c’est le protectionnisme adopté par les pays industrialisés. Mais ne jetons pas le cochonnet trop loin. Les entreprises doivent aussi penser à ce qu’elles peuvent faire elles-mêmes. La Conférence au sommet des Nations Unies qui s'est réunie au mois de juin à Rio portait sur les rapports de l’environnement et du développement. Cela peut sembler une notion étrange à beaucoup d'entre nous qui avons grandi dans des circonstances différentes et à une époque différente. Je suis pourtant convaincu qu’à l’avenir, les stratégies et les décisions devront tirer pleinement profit de telles sources d’informations. L'on peut se demander ce que tout ceci a affaire avec le rôle de l'Europe dans l'économie mondiale ? Mais si nous arrêtons de penser à ces problèmes, on s'apercevra très vite que ces tendances sont inhérentes au thème abordé aujourd'hui. Prenons le cas de l’Allemagne. Nous venons de vivre une révolution pacifique. Nous pouvons remercier notre bonne étoile de son heureux dénouement. Mais cela ne change rien au fait que nous aurons encore beaucoup de conséquences de ce succès qui resteront à traiter. Pour résumer, nous sommes confrontés à toute une série de défis que nous devons maîtriser si nous ne voulons pas qu’ait lieu une seconde révolution – point aussi agréable. Le monde est vraiment en état de bouleversement, et cela pour une longue période. 57 DOCUMENTS En ce qui me concerne, je pense que nous commençons tout juste à penser sérieusement à la manière dont tout cela influencera nos actions. Pour cette raison, je ne peux pas faire de conjectures sur le rôle spécifique de l’Europe dans ce processus mondial. Je peux toutefois dire une chose, c’est que dans un proche avenir, le marché intérieur européen s’étendra au-delà des frontières actuelles des Douze. En conséquence, non seulement nos politiques d'entreprise doivent devenir mondiales mais aussi l’attitude de l’Europe envers sa responsabilité. A l’aune de l’histoire, l’Europe restera dans le même temps un terrain fécond pour trouver des solutions à toutes sortes de problèmes. Notre petite région géographique, serre chaude de diversité culturelle nourrie de traditions occidentales, générera toujours un climat dynamique et novateur. Comme nous le savons tous, chaque région a ses excroissances et des bosquets d’intérêts conflictuels. Les Européens devront émonder efficacement les leurs, ou alors les tendances que j’ai soulignées aujourd’hui ne pourront s’enraciner chez eux. Vous rencontrez le même problème ailleurs dans le monde. Il suffit de lire le dernier rapport du Club de Rome qui trahit ce genre d'inquiétude à ce même sujet. Nous pouvons cependant tirer une conclusion fondamentale des réflexions qui précèdent : l’amitié signifie que vous pouvez discuter des choses avec un esprit critique, surtout quand vous visez à aider l'ami en question. Cet esprit d’amitié a caractérisé les relations transatlantiques depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Nous devons le promouvoir encore et ne jamais le considérer comme acquis.* ■ (Traduction :Vincente Duchel) Edzard Reuter, né en 1928, fils du célèbre maire de Berlin, Ernst Reuter, est à la fois le patron d'une des plus importantes firmes allemandes (DaimlerBenz) et membre inscrit du Parti social-démocrate. * Le texte publié ci-dessus reprend celui d'un discours prononcé le 13 mars 1992 à la « Conference of the Executives Club of Chicago and the Commission of the European Communities ». 58 DOCUMENTS DOSSIER L'UNITÉ ALLEMANDE DE 1990 ET LA FONDATION DU REICH EN 1871 RETOUR HISTORIQUE OU NOUVEAU COMMENCEMENT ? HARTMUT KAELBLE I l est tout à fait normal que l'unité allemande de 1990 n'ait pas trouvé que des défenseurs en Europe, mais qu'elle ait également provoqué des irritations, des peurs et des rejets ouvertement affirmés – en dehors de l'Allemagne, tout comme en son sein. Les raisons en sont en partie historiques : Les erreurs de Bismarck, lors de la création de l'Empire allemand de 1871, la folie des grandeurs de l'Empire wilhelmien et surtout la dictature du régime nazi, son occupation militaire de l'Europe et ses génocides ont laissé de profondes traces dans la mémoire des Européens. Ce souvenir et la mise en garde qu'il impliquait avaient leur utilité. Cependant, même sans l'époque la plus noire de l'Histoire allemande, sans le régime nazi, la simple ampleur démographique de l'Allemagne est faite pour engendrer des réserves et des prudences, aussi bien en Allemagne même que dans les États voisins. Certes, les Européens sont nombreux qui ne partagent pas ces sentiments et qui voient l'Allemagne en Europe dans un rôle semblable à celui de la Californie aux États-Unis, ou…de la Rhénanie Nord-Westphalie en Allemagne. Pour une partie considérable des Européens cependant, cinq raisons justifient que l'on s'inquiète d'un éventuel retour de l'Histoire. Une nouvelle prépondérance allemande ? La balance des puissances en Europe pourrait à nouveau être déséquilibrée. Jusqu'en 1990, les pays les plus grands de l'Europe occidentale étaient à peu près de même taille et se contrebalançaient plus ou moins. Ce fut notamment le cas de la coopération entre la France et la République fédérale allemande, qui s'était avérée être particulièrement bénéfique pour l'Europe, et qui reposait sur l'équilibre approximatif entre les deux pays. Cet équilibre est à nouveau menacé. L'Allemagne avec ses 80 millions d'habitants est à nouveau démographiquement nettement plus 59 DOCUMENTS grande que tous les autres plus grands pays avec chacun autour de 55 millions d'habitants. Cependant la crainte principale concerne l'économie où l'on redoute la suprématie allemande sur tous les autres grands pays, dès que le « boom » aura débuté en Allemagne de l'Est. Beaucoup se souviennent de la première moitié du siècle, lorsque l'Allemagne dépassait largement sur un plan démographique tous les autres grands pays de ce côté-ci de la frontière russe ou soviétique. Pire encore : A cette époque la Grande-Bretagne compensait cette différence grâce à sa supériorité économique et à son Empire, et la France grâce à son rayonnement culturel et à son modernisme politique. Aujourd'hui la Grande-Bretagne et la France n'ont plus guère de telles possibilités de compensation. Le retour aux conflits intra-européens Cette prédominance démographique et économique pourrait un jour comme le craignent certains Européens, non-Allemands comme Allemands, inciter un gouvernement allemand à assouplir l'intégration de l'Allemagne dans les institutions européennes et atlantiques et à vouloir revenir à la vieille souveraineté étatique nationale. Du coup, la base essentielle de près de cinquante années de paix et de sécurité en Europe serait mise en danger : le contrôle partenarial et réciproque des potentiels militaires et économiques, ayant remplacé les permanentes rivalités et menaces émanant des États nationaux. Cette vision a non seulement permis de sauvegarder la paix extérieure en Europe, mais elle a aussi garanti la paix intérieure en Allemagne, car elle barrait la route, dans le quotidien politique, à des rêves allemands d'annexions et de zones d'influences extérieures. Le retour à l'État national souverain serait un retour aux pénibles exercices de balance diplomatiques, souvent vains, pour maintenir l'équilibre de la paix, à l'insuccès de la Société des Nations, et avec une grande probabilité aussi un retour aux conflits armés en Europe. Ces craintes sont renforcées par la disparition de facteurs essentiels à l'intégration de l'Allemagne dans les institutions européennes et atlantiques : premièrement, la menace militaire soviétique et la position avancée de l'Allemagne sont devenues caduques. Parallèlement, la situation idéologique particulière de l'Allemagne, sur le front du camp occidental et de l'économie libre, a disparu, puisque la démocratie et l'économie de marché s'imposent maintenant aussi en Europe de l'Est. Les seuls contraintes restantes pour un lien de l'Allemagne aux institutions européennes et atlantiques sont dues aux craintes diffuses d'une Russie déstabilisée et imprévisible, et d'un Sud islamiste fondamentaliste, craintes qui ne seraient pas suffisamment fortes à la longue – selon certains – pour maintenir l'Allemagne au sein des institutions européennes et atlantiques. Certes, aucun indice sérieux ne permet de croire pour l'instant à une Allemagne qui se détournerait des institutions européennes et atlantiques. Mais les tours de « cavalier seul », difficilement explicables, du gouvernement allemand à l'occasion de la guerre civile yougoslave et la forte critique des décisions de Maastricht dans l'opinion allemande, ainsi que le fréquent emploi dans les médias depuis 60 DOCUMENTS 1990 des formules irréalistes d'un soi-disant retour de l'Allemagne à la « souveraineté » peuvent éveiller de telles craintes ou les renforcer. De nouvelles zones d'influence ? Une nouvelle aggravation Le danger d'un retour de la prédominance allemande, notamment en Europe de l'Est serait en train de croître à nouveau, selon certains Européens. Le grand poids de l'économie allemande dans les relations extérieures commerciales et dans les investissements étrangers dans les pays d'Europe de l'Est pousse certains à craindre un désir de reconquérir le terrain d'influences que l'Allemagne possédait naguère en Europe de l'Est et qu'elle avait perdu après la Seconde Guerre mondiale. La Tchécoslovaquie notamment est exposée à de telles craintes à l'heure actuelle. La politique de l'Allemagne vis-à-vis de la Croatie et de la Slovénie a également été interprétée par certains comme une tentative d'établir de nouvelles zones d'influences allemandes. Ici aussi, nombreux sont ceux qui voient un retour à une Histoire, qui avait culminé négativement dans la conquête et l'exploitation de l'Europe de l'Est par l'Allemagne nazie. Certaines choses qui se sont passées en Allemagne et qui ont été portées à la connaissance du public après l'unification suscitent le souvenir fatal de l'Allemagne nazie chez des Européens allemands ou non-allemands. Deux développements notamment ont « fait la une » négativement dans l'opinion mondiale. Ce fut d'abord une vague spontanée de haine des étrangers et des minorités, qui, au mépris complet des droits de l'homme, a mené à des agressions d'une violence jusqu'alors ignorée contre des demandeurs d'asile, et ensuite la profanation de cimetières juifs. Cette haine existe ailleurs également, mais nulle part en Europe elle a produit depuis 1990 autant de blessés. Une deuxième raison de rappeler des souvenirs désagréables est liée aux « bonnes » affaires de certaines sociétés allemandes, qui livraient des systèmes d'armes particulièrement dangereux à des régimes spécialement brutaux comme l'Irak et la Lybie. De telles livraisons onr été faites aussi en provenance d'autres pays européens et des États-Unis. Mais dans le cas des Allemands, elles peuvent produire des associations d'idées historiques particulièrement négatives. De telles craintes d'un retour de l'Histoire existent effectivement. Elles constituent une réalité et sont finalement plutôt compréhensibles. Et pourtant, l'Allemagne réunifiée de 1990 a bien peu de choses en commun avec les soixante-dix années de l'Empire allemand formé en 1871. Les différences sont éclatantes. Les chances, mais aussi les difficultés, se présentent différemment de celles que connurent l'Empire de Bismarck, voire même le Troisième Reich. Il est important de reconnaître les nouvelles chances, mais aussi les nouveaux problèmes qui en résultent. En tant qu'historien, je souhaite souligner fortement ces différences entre l'Empire allemand créé en 1871 et l'Allemagne de 1990. 61 DOCUMENTS Une autre unité… Cette fois-ci, l'unité allemande est partie de l'Ouest. Contrairement à 1871, elle ne provoque pas de confrontation avec les pays occidentaux, pas de conflit avec la France, par le biais d'un rejet des valeurs politiques occidentales et par l'élaboration d'un principe monarchique non-occidental, d'une Europe centrale antioccidentale. Elle n'établit pas comme après 1871 la prédominance d'un État (la Prusse), qui, unissant d'une part l'industrialisation moderne et la suprématie aristocratique des partis et des parlements modernes d'autre part avec les fortes prérogatives traditionnelles de la monarchie, tout ceci avec de vigoureuses contradictions internes, constituait une voie différente de celle de l'Occident. A présent l'unité allemande donne au contraire la possibilité d'introduire dans toute l'Allemagne les valeurs de l'Occident, les droits de l'Homme, la démocratie, une politique économique libérale et l'État du bien-être social. L'unité allemande ne signifie plus aujourd'hui l'abandon, mais bien au contraire, un accroissement normal de communauté avec l'Occident. Elle réduit à néant également un vieux débat historique de l'époque d'avant 1989, débat important mais à mes yeux irréaliste autour du reproche, selon lequel l'ancienne République fédérale allemande aurait payé chèrement son intégration occidentale, à grands frais, pour ne pas dire trop chèrement, au prix de la division de l'Allemagne. Grâce à l'unité allemande, cette profonde réserve mentale de beaucoup d'Allemands à l'encontre de l'union européenne disparaît. Le lien à l'Occident a de ce fait continué à se normaliser. et des changements profonds En même temps les problèmes intérieurs posés par l'unification de 1990 ne peuvent pas être comparés à ceux qui résultèrent de la fondation de l'Empire par Bismarck en 1871. La rupture créée par l'unité allemande de 1990 est bien plus profonde pour les Allemands de l'Est que le fut pour les États non-prussiens le changement produit par la création de l'Empire de Bismarck en 1871. En 1990 pour les habitants de l'Allemagne de l'Est, tout est en voie de changer : le système économique, la société, le droit, le système politique, l'identité étatique et idéologique, l'orientation de la politique allemande dans le monde. En 1871, seule la Constitution avait été modifiée dans l'immédiat. Aucun Monarque ne dut quitter le pouvoir. De plus la rupture de 1990 a été d'une rapidité fulgurante pour les nouveaux intégrés, bien plus rapide que celle de 1871. L'Empire de Bismarck a attendu pendant des années l'introduction d'une monnaie allemande commune et il a même dû attendre pendant près de trois décennies la promulgation d'un Code de droit civil commun. La nouveauté de la situation de l'unité allemande de 1990 tient donc surtout au fait qu'il s'agit d'amortir et de résoudre sur le plan économique, psychologique, financier et politique, les conséquences et les problèmes posés par une rupture bien plus profonde. Ces conséquences et ces problèmes ne se dessinent que petit à petit, dans toute leur ampleur, pour les individus et pour la politique. 62 DOCUMENTS Une Allemagne nettement occidentale La géographie de l'Allemagne de 1990 est fondamentalement différente de celle de l'Empire allemand de 1871. Le centre de gravité de l'Allemagne de 1990 se situe aujourd'hui à l'Ouest de l'Elbe. Elle fait ainsi partie du noyau dynamique de l'Europe, d'une région comprise entre Paris, Milan, Francfort, Amsterdam et Londres. L'Allemagne de 1990 ne fait plus partie de l'Europe de l'Est, à l'instar de l'Empire allemand de 1871. Elle n'a plus de frontière commune avec la Russie ou avec les États baltes. Berlin, qui se trouvait géographiquement au centre de l'Empire allemand de 1871, se situe près de la limite orientale de l'Allemagne de 1990. La distance qui sépare Berlin de la frontière polonaise est à peu près identique à celle séparant Paris de Fontainebleau. Seul un dixième des Allemands vit encore à l'Est de l'Elbe. Il est d'ailleurs significatif qu'une grande confusion règne aujourd'hui dans la langue allemande quand il est question de la partie de l'Europe dans laquelle se situe l'Allemagne de 1990. Il n'existe aucune expression allemande politiquement neutre pour traduire le terme anglais de « Central Europe ». L'on ne trouve que l'expression Mitteleuropa, contestée et surchargée de signification idéologique, dont les fondements historiques, la culture de l'Europe centrale qui fut celle d'un Kafka ou d'un Freud, ont totalement disparu. Pour une autre raison encore, l'on peut dire que l'Allemagne actuelle est plus occidentale que l'Allemagne de 1871, qui, après avoir péri n'a pas connu de renaissance en 1990 : il s'agit d'un pays aux frontières nettes, contestées par personne et fixées dans un total consensus avec tous ses voisins. L'Allemagne n'appartient plus à cette partie de l'Europe à laquelle appartenait encore l'Empire allemand de 1871, dans laquelle des populations de nationalités et de langues différentes vécurent ensemble, pendant des siècles bien souvent pacifiquement, avant de vivre à l'époque du nationalisme des conflits souvent sanglants, dégénérant parfois en guerres et en génocides. L'Empire allemand de 1871 avec de fortes minorités françaises, polonaises et danoises à l'intérieur de frontières imposées par la force à d'autres peuples et avec un lien très fort en politique extérieure avec l'État multinational des Habsbourg, était profondément imbriqué dans des conflits de ce genre et s'y est comporté de la façon la plus brutale durant le régime nazi. L'unité allemande d'aujourd'hui n'est pas chargée de pareilles hypothèques. Ses frontières sont le fruit du consensus, comme celles des autres pays européens, et la chance s'offre à elle de connaître un nouveau départ, partenarial et non décrété par l'URSS, avec la Pologne et la Tchécoslovaquie. Cette situation géographique occidentale exige de nouvelles réponses politiques : l'Allemagne va devoir développer une nouvelle politique envers les pays de l'Europe de l'Est. Elle va devoir éviter les revendications traditionnelles de suprématie économique et culturelle, mais elle ne sera pas non plus impliquée comme autrefois dans les conflits des nationalités dans cette partie du Continent. En sa qualité de pays actuellement le plus oriental de la Communauté Européenne, elle doit présenter activement sa perspective particulière à Bruxelles, mais elle ne peut pas non plus renoncer à participer parallèlement à la politique commune envers l'Europe de l'Est et à une étroite collaboration avec les autres pays membres de la CEE, car l'Allemagne est en tout cas trop faible pour contribuer seule avec efficacité à 63 DOCUMENTS la stabilisation économique et politique de l'Europe de l'Est. L'Allemagne doit tenir compte des nouveaux souhaits d'autonomie nationale en Europe de l'Est, mais elle ne doit pas encourager aveuglément et sans réserves la création de petits États nationaux, qui n'ont aucune chance de survivre du point de vue économique. L'Allemagne doit encourager l'intégration des pays de l'Europe centrale et orientale dans la Communauté Européenne, mais elle se doit également de les protéger des conséquences d'une intégration trop rapide, du laminage par le rouleau compresseur de l'économie ouest-européenne, et d'un renoncement trop rapide à l'autonomie nationale fraîchement acquise. L'Allemagne n'est pas un État pleinement souverain Au contraire de l'Empire allemand de 1871, l'Allemagne, tout comme les autres États de la Communauté Européenne, n'est pas un État totalement souverain, dans le sens classique du terme. Les attributions de l'État national souverain classique, une politique étrangère et une politique commerciale extérieure indépendantes, une politique militaire et une armée indépendantes, des décisions autonomes en ce qui concerne ses Lois, un contrôle plein et entier de ses propres frontières, tous ces éléments sont massivement restreints, dans le cas de l'Allemagne, et ont été pour une large part transférés de plein gré à la Communauté Européenne ou à l'OTAN pour être exercés en commun. D'autres renoncements sont prévus pour l'avenir en matière de souveraineté. L'on estime à Bruxelles que d'ores et déjà 80 % des décisions de politique économique sont prises par le Conseil européen et non plus par les gouvernements nationaux. Ces renoncements à la souveraineté sont décidés pour le long terme. La majorité des Allemands, tout comme celle des autres Européens, est entièrement d'accord sur ce point et souhaite ne rien y changer. Un retour en arrière ne pourrait d'ailleurs s'opérer que dans des conditions économiques et politiques extrêmement dommageables. Certes, ces transferts de souveraineté font continuellement objet de discussions en Allemagne, comme dans d'autres pays européens, puisque la construction de l'Europe n'est pas encore achevée. Mais rien n'indique qu'il pourrait y avoir un retour à l'ancien État national classique. Le défi sans doute le plus important de cette nouvelle situation est lié à la nécessité pour l'Allemagne de prendre conscience de sa co-responsabilité en ce qui concerne le rôle de la Communauté Européenne au niveau européen et au niveau de la politique mondiale, et au fait que l'opinion publique allemande, les intellectuels allemands et les Universités allemandes ne s'y sont pas encore accoutumés. L'intérêt porté à la Communauté Européenne et au rôle de l'Europe dans la politique mondiale a plutôt diminué depuis 1990. Ce qui préoccupe avant tout la grande majorité des Allemands à l'heure actuelle, c'est l'Allemagne. L'intérêt que pourrait susciter actuellement l'Europe auprès des Allemands serait plutôt lié au rapport entre l'Allemagne et la Communauté Européenne, qu'au rapport entre la Communauté Européenne et le monde extérieur. La politique, l'histoire, l'économie, la culture européennes ne sont pas régulièrement enseignées dans les universités allemandes. Une véritable opinion publique européenne ne s'est pas encore dévelop64 DOCUMENTS pée en Allemagne, tout comme d'ailleurs dans d'autres pays européens. Nous en aurons besoin dans l'avenir. La fin des frontières Une autre conséquence : à l'instar de beaucoup d'autres Européens, les Allemands devront se faire à l'idée que les frontières nationales intra-européennes perdent leur signification historique traditionnelle. Les frontières d'États, avec tout leur côté théâtral, avec leurs contrôles, leurs douaniers, leurs changes, qui frappaient même le visiteur superficiel, avec leurs ruptures très nettes dans les habitudes, dans la langue, dans les règles de circulation, dans le style des constructions, dans la publicité, dans les marchandises, tout ce qui fait apparaître déjà en surface la diversité européenne, tous ces éléments vont disparaître peu à peu ne laissant subsister que des frontières administratives. Ce qui va rendre les postes frontières plus ternes va davantage colorer, du même coup, la vie quotidienne européenne, notamment dans les grandes villes. Ici aussi, nous assisterons à une grande rupture avec l'Histoire : de plus en plus d'Européens originaires d'autres pays de la Communauté Européenne vont venir habiter en Allemagne. Déjà de nos jours les Français et les Britanniques vivant en Allemagne à titre civil sont bien plus nombreux que jamais auparavant dans l'Histoire. Ces nouveaux habitants originaires d'autres parties de la Communauté Européenne ne seront pas des immigrés classiques du type ouvrier, mais ils travailleront dans tous les métiers. Ils auront de plus en plus les mêmes droits que les Allemands, non pas en raison d'une politique d'immigration libérale, mais grâce à des accords européens (1). Les notions que connaissaient les historiens en ce qui concerne les immigrants, tels que naturalisation, intégration, minorités nationales, autonomie culturelle ne seront pas adaptées à ces nouveaux habitants, car ils ne se seront pas rendus dans un autre État, mais seulement dans une autre partie de la Communauté Européenne. L'Allemagne de 1990 est socialement bien autrement imbriquée dans l'Europe que ne le fut l'Empire allemand de 1871. L'Empire allemand de 1871 a coïncidé avec une époque où les structures sociales et économiques se sont développées avec d'importantes divergences dans les différents pays d'Europe. Ce ne furent pas seulement les contrastes entre l'Europe périphérique, toujours agricole et l'Europe interne industrialisée qui se sont accentués vers la fin du 19è et au début du 20e siècles. Les pays industrialisés eux-mêmes ont alors emprunté des voies différentes, comme par exemple la France et l'Allemagne. Ces développements économiques et sociaux divergents se sont imposés à une époque où l'horizon géographique d'expérience européenne directe et personnelle de la masse des Européens était encore très étroit et se limitait entièrement au pays, et voire souvent à la région ou même au village – à l'exception d'une couche supérieure étroite (1) Et plus spécialement grâce au Traité de Maastricht. (N.d.l.R.) 65 DOCUMENTS et de quelques rares professions. Les développements économiques et sociaux divergents et l'horizon géographique limité de l'expérience existentielle avaient renforcé le nationalisme grandissant, et du coup l'éloignement de l'Allemagne par rapport à l'Occident qui était devenu une tendance particulièrement active, inscrite dans la réalité. L'Allemagne de 1992 se situe par contre dans une époque où les sociétés et les économies de l'Europe occidentale se sont progressivement rapprochées les unes des autres depuis des décennies, sans devenir interchangeables, mais produisant certes tout de même une atténuation sensible des contrastes intra-européens. Parallèlement, les horizons spatiaux de l'expérience existentielle de la masse des Européens se sont considérablement étendus, du moins à l'Ouest. Les expériences cueillies au cours de voyages ou celles de la vie quotidienne dans d'autres pays, surtout dans des pays européens, sont devenues monnaie courante. La grande majorité des jeunes Européens de la Communauté européenne de 1992 ont visité d'autres pays. Un tiers au moins ont vécu plus de trois mois dans d'autres pays, européens pour la plupart, de ce fait ces jeunes ont acquis plus que des impressions superficielles et touristiques. Les Allemands ont dû ressentir l'extension de l'horizon géographique des expériences personnelles comme quelque chose de particulièrement dramatique, pris entre la génération du régime nazi, artificiellement séparée de l'étranger par son gouvernement et les générations et époques suivantes, particulièrement ouvertes sur les voisins et sur le monde. Les Allemands de l'Est rattraperont rapidement ce changement. Socialement et culturellement, l'Allemagne de 1990 est nettement plus intégrée en Europe que l'Empire allemand de 1871 ne l'a jamais été au cours des soixante-dix années de son histoire. Une perte historique relative L'unité allemande de 1990 est d'une portée historique moindre que la fondation de l'Empire allemand de 1871. Le poids démographique du Reich en Europe était plus grand, l'écart par rapport aux autres plus grands pays européens plus important que ne l'est le poids démographique de l'Allemagne actuelle. Aux alentours de 1910, 20 % des Européens (en dehors de l'Empire des Tsars) avaient un passeport allemand ; en 1990, ils ne sont plus que 16 %. Le poids de l'Empire allemand en Europe paraissait d'autant plus menaçant, puisque la natalité en Allemagne était alors l'une des plus élevées d'Europe, à l'inverse de la situation actuelle. A la veille de la Première Guerre mondiale, le poids économique de l'Empire allemand, seul grand pays industrialisé d'Europe, l'Angleterre mise à part, était également plus impressionnant que le poids économique de l'Allemagne actuelle, dans une Europe presque totalement industrialisée. L'unité allemande de 1990 présente également une moindre portée historique, étant donné que la politique mondiale ne se fait plus en Europe et que l'Europe n'est plus non plus le centre de l'économie mondiale. L'Europe sert de table d'harmonie aux moyennes puissances européennes cherchant à affirmer leurs ambitions de grandes puissances. Le danger d'une nouvelle suprématie de l'Allemagne en Europe n'étant plus envisageable en 1990, la portée historique de l'unité allemande s'en trouve encore réduite. L'institution supranationale de l'OTAN permet aujourd'hui d'exclure le réar66 DOCUMENTS mement incontrôlé de l'Allemagne, contrairement à ce qui s'est passé entre 1871 et 1949. Grâce aux institutions européennes, le droit de co-décision des différents pays membres est fixé de telle façon qu'une tentative de prédominance d'un seul pays sur ses voisins, de l'Allemagne par exemple, est rendue impossible et que si elle a lieu elle peut être contrée. L'Allemagne est d'ailleurs bien trop petite, dans le cadre de la Communauté européenne, pour pouvoir jouer un rôle semblable à celui qu'était naguère celui de la Russie en Union soviétique ou celui de la Prusse dans l'Empire bismarckien. Qui plus est, la plupart des pays européens et également les États-Unis sont bien plus sensibles aujourd'hui aux éventuelles tentatives de suprématie allemande, après les expériences faites avec l'Allemagne nazie. Il est probable qu'ils se défendraient très tôt et massivement contre une nouvelle prédominance allemande. Les Allemands eux-mêmes sont sensibilisés au problème d'une suprématie allemande, étant donné qu'ils ont beaucoup souffert des conséquences du règne nazi, de la guerre sur leur propre territoire et des massives expulsions de 1945-1946. Pour terminer, l'unité allemande de 1990 est une date moins importante que la fondation de l'Empire allemand en 1871, parce que des développements bien plus marquants ont eu lieu en 1990, sur le plan mondial : l'implosion de la puissance soviétique, l'apparition d'un nouveau centre économique mondial en Asie du Sud-Est, les différences sans cesse croissantes entre Nord et Sud, le fondamentalisme musulman sont des événements et des développements qui ont une réelle portée mondiale. L'unité allemande de 1990, par contre, n'a été qu'un événement européen. Pour une nouvelle responsabilisation européenne Dans l'ensemble, les souvenirs négatifs laissés par l'Empire allemand de 1871, et plus particulièrement à l'Empire wilhelmien et au Troisième Reich, ressuscités par l'unité allemande de 1990, ne sont guère surprenants. Ils font partie de la réalité de 1990. Tant qu'ils ne nous rendent pas totalement aveugles face aux développements nouveaux en Allemagne orientale et en ce qui concerne la position de celle-ci en Europe, ils remplissent même une fonction importante : la sensibilisation aux débuts d'un possible retour à l'histoire d'autrefois et à la lutte pour empêcher un tel retour. Il est vrai que l'unité allemande de 1990 coïncide aussi avec une profonde rupture de continuité, par rapport à l'Empire allemand qui prit fin en 1945. Contrairement au Reich allemand d'avant 1871, l'Allemagne est un pays purement occidental, avec des valeurs occidentales, des institutions et une géographie purement occidentales. Contrairement à ce que voulait l'Empire allemand de 1871, l'Allemagne de 1990 n'est redevenue ni une puissance mondiale, ni la puissance dominante en Europe, ni même un État souverain. En même temps cependant, la nouvelle unité allemande de 1990 soulève de nouvelles questions et de nouveaux problèmes pour l'Allemagne et pour son rôle en Europe, des problèmes pour la solution desquels l'Histoire ne nous apporte que bien peu d'enseignements. L'Allemagne se trouve surtout obligée de faire face à trois nouvelles tâches, la transformation d'une société est-allemande hautement centralisée et bureaucratisée, sans colonisation intérieure et sans les conflits pouvant en résulter, une évaluation 67 DOCUMENTS de ses propres capacités la plus objective possible, une intégration réaliste de l'Allemagne dans l'Europe, et le développement d'une conscience plus active et plus forte de sa responsabilité européenne dans l'ordre mondial. Par ailleurs et pour terminer, la participation à une politique européenne à l'égard de l'Europe de l'Est ne se limitera plus au choix traditionnel entre la suprématie d'une grande puissance ou les prises de position partisanes entre nationalités, elle s'attachera au contraire à l'élaboration d'une politique de nouvelles formes d'institutions internationales et de nouvelles formes de stabilisation en Europe de l'Est. ■ (Traduction : Manuel Mauriès) Hartmut Kaelble, professeur d'histoire économique et sociale à l'Université Libre de Berlin, est un spécialiste de l'histoire comparée des sociétés française et allemande aux 19e et 20e siècles. Il est l'auteur de : Vers une société européenne : Une histoire sociale de l'Europe, 1880-1980, Belin éd., Paris, 1988, et de Nachbarn am Rhein. Entfremdung und Annäherung der französischen und deutschen Gesellschaft seit 1880,(Les voisins sur le Rhin. Distanciation et rapprochement des sociétés française et allemande depuis 1880), C.H. Beck Verlag, Munich, 1991. 68