Ketchup - Babelio

Transcription

Ketchup - Babelio
Ketchup
AU DIABLE VAUVERT
Xavier Gual
Ketchup
Roman traduit du catalan
par ANTOINE MARTIN
Ouvrage traduit avec le concours de l’institut Ramon Llull
Titre original : KETCHUP
ISBN : 978-2-84626-148-7
© Xavier Gual, 2006
© Éditions Au diable vauvert 2008, pour la traduction française
Au diable vauvert
www.audiable.com
La Laune BP 72 30600 Vauvert
Catalogue sur demande
[email protected]
Pour les gens qui
connaissent leur ignorance.
Un couteau carnivore
À l’aile douce et homicide
Maintient un vol et une lueur
Autour de ma vie.
Miguel Hernández,
L’éclair qui ne cesse pas
K
« La liberté n’existe pas. La vie ne t’offre que deux
options : te fondre dans le troupeau ou mourir. » Voilà
la maxime qui te traverse l’esprit quand tu as le couteau sous la gorge. On te prédit que tu ne tarderas
pas à tomber, mais tu es né pour vivre dangereusement. « Te fondre dans le troupeau ou mourir… »
Faire ses devoirs, finir ses études, chercher un travail décent… Ou vaut-il mieux vendre des cachets,
conduire comme un malade et compter sur le petit
numéro débile du « ketchup » ? Où est ton avenir ?
Avec quelles cartes joues-tu ? Sur quel os risques-tu
de tomber? Ignorance et frustration, ou révolte sans
cause ? Tu as deux options. Seulement deux.
— Qu’est-ce qu’il y a, Miki ? Tu sens la lame du
couteau un peu trop près de ton cou ?
Choisis.
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Le Gagneur
Vivre dans ce quartier n’était pas facile. Miguel
Hernàndez le savait, et voilà pourquoi il s’y était si
bien adapté. Depuis qu’on l’avait renvoyé du collège à quinze ans, il traînait du bar à la place et de
la place au bar, à y mener ses « affaires » et à chercher la bagarre. L’école est dans la rue, disait-il à
Sapo, un ami au curriculum identique au sien.
Miki, comme il préférait se faire appeler, était
convaincu que les choses n’allaient pas si mal et que
l’avenir lui sourirait. À dix-huit ans passés, avec son
allure dégingandée et son crâne rasé, il avait deux buts
dans l’existence : être le roi du quartier et conduire
une voiture mortelle. Des motivations peut-être
idiotes en apparence, mais elles représentaient pour
lui les symboles de la réussite personnelle et les clés
de voûte d’une façon d’être. Rien ne laissait prévoir,
pourtant, que tout finirait comme ça, au bout du
compte.
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— Maintenant.
Ils ouvrent la porte d’un coup d’épaule, en faisant pas
mal de bruit. Pourtant, personne ne les regarde,
personne ne dit rien. Finalement assez contents de
cette indifférence, ils gravissent l’escalier d’un pas
décidé. Arrivés à l’étage, ils se retrouvent perdus
dans une mer de bureaux. Ils inspectent la salle et
localisent une paire de chaises libres qu’ils réquisitionnent rapidement.
— T’es sûr que c’est ici, Sapo ?
— Laisse-moi faire.
— Ce genre de boulots, c’est sans moi, cousin.
Le Miki pose son casque de moto par terre.
— Quoi, tu veux pas gagner de blé ?
— Grave que oui, mais j’ai pas besoin de traîner
ici et de perdre mon temps comme un branleur.
Il fouille les poches de son survêt et en tire un
paquet de cigarettes et un briquet, qu’il se met à tripoter nerveusement.
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Le Gagneur
Ketchup
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— Écoute, Sapo, en deux ou trois « ouiquindes »,
je peux gagner de quoi payer la première traite de
la bagnole. Je vendrai un bon paquet de cachetons
en discothèque et c’est fait. Allons-y.
— Mais t’as pas la moto ? Il se gratte la tête.
— Si, mais je veux une bagnole pour faire chier
cet enfoiré de Vinagre. Pour le faire chier, et pas
qu’un peu, même.
— Ça serait pas plutôt que tu veux impressionner
ta petite pute ?
— Eh, connard ! Répète ça et je te fais sauter les
dents ! crie Miki en lui envoyant une bourrade.
— Et toi, méfie-toi de moi. Tu sais comment a
fini la vieille tantouze de la place, non ?
— Oui. Quelqu’un lui a réglé son compte…
— Exact. Hier, dans la nuit. Des amis à moi.
— Ouais. Et qu’est-ce que ça a à voir avec le fait
que tu m’insultes la Sandra ?
— J’ai un couteau sur moi, cousin.
Intriguées, deux employées de bureau les regardent, tandis qu’une femme assise pas très loin en
profite pour filer aux toilettes.
— On perd notre temps, Sapo, insiste Miki en
mettant une cigarette derrière son oreille.
— C’est ça, comme si t’étais pressé.
— Ben quoi ?
— Un type « comme il faut » doit bosser.
— Moi, personne me dit ce qu’il faut que je fasse,
même ma vioque, pigé ?
— Excusez, messieurs, les interrompt une employée
de bureau. Vous cherchez quelque chose?
— Ouais, on veut du boulot.
— Vous êtes inscrits sur les listes du chômage ?
demande-t-elle, avec un léger sourire.
— Moi, je dirais que oui. Ça te dit pas quelque
chose, Miki ?
— Ouais, ça me dit vaguement quelque chose.
Mais ça fait longtemps.
— Alors voyez, si vous voulez, vous pouvez prendre
ces dossiers. Il y a les offres d’emploi disponibles. Si
vous en trouvez une qui vous intéresse, il y a du papier
et un stylo pour noter le code. Quand vous aurez fini,
vous venez à mon bureau et j’enverrai vos cévés aux
entreprises que vous aurez sélectionnées. Entendu?
— OK, madame.
Sans en écouter davantage, Sapo se lève de sa
chaise. Miki prend le casque de moto et lui emboîte
le pas.
— T’as vu, mec ? Elle nous a traités de messieurs.
— Ouais, mais dans le fond, on lui fait peur. Je
l’ai vu dans ses yeux.
— Qu’est-ce que tu veux dire? Ça serait pas parce
qu’on a l’air de bourges ?
— De bourges? Mais t’as la gueule pleine de boutons, mongolien !
Sapo ouvre légèrement le rabat du dossier.
— Cousin, il y a du boulot pour un régiment,
là-dedans.
— Ne me prends pas la tête avec les militaires,
hein ? ronchonne Miki, en fouillant nerveusement
les poches du pantalon de survêt.
— Ça va. Par quoi tu veux qu’on commence ?
— Par les boulots qui rapportent beaucoup de
blé. Je veux devenir riche.
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