Pascale Hontoir : "Le programme Freedom (sevrage à domicile)"
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Pascale Hontoir : "Le programme Freedom (sevrage à domicile)"
Le programme Freedom (sevrage à domicile) Pascale HONTOIR, 11 mars 2013 Le projet Freedom pour ce qui est du domaine de l'aide et de l'hébergement. Tandis que tout ce qui se réfère aux soins appartient aux compétences fédérales. Nous avons donc répondu à l’appel à projet du Fonds Fédéral de Lutte contre les Assuétudes. J’ai déjà fait souvent ce genre d’exercice et je peux vous dire que ça ne marche pas à tous les coups ! Par un beau temps d’hiver comme aujourd’hui, le 14 décembre 2009, nous avons appris qu'à partir du 1 janvier 2010, on pouvait aller de l’avant avec 10 prises en charge, qu'un subside avait été octroyé pour le faire, ça a donc été assez rapide. Le premier patient a été pris en charge en avril 2010. Pascale Hontoir Je viens vous présenter aujourd’hui notre projet Freedom : « free », libre; « Dom », domicile. Je voudrais remercier Anne et l’ANPAA de nous accueillir aujourd’hui pour présenter ce projet, qui nous tient à cœur déjà depuis 4 ans comme vous allez le voir. (Nous remercions le Docteur Jonniaux pour son rappel des mécanismes et de l’installation de la dépendance. exposé qui n’a pas été retranscrit) C’est un projet que nous avons construit ensemble (le docteur et moi travaillons ensemble, depuis 25/30 ans) ; nous l'avons finalisé avec l’aide de Benoît Brouillard qui devait être là aujourd’hui mais s’excuse de ne pouvoir être avec nous. Il est coordinateur du Réseau Assuétudes du Hainaut Occidental en Belgique. Notre projet Freedom a été intégré d’abord dans le réseau qui s’appelle La Caho et depuis le début de l’année, le projet Freedom est devenu une ASBL, donc une association à part entière, mais qui fait aussi partie du réseau. er Les objectifs de Freedom, c’est de pouvoir entendre et de répondre à la demande, d’organiser la rencontre, d’ouvrir la parole sur la thématique de la dépendance, de proposer des soins et un suivi, mais aussi de rencontrer les proches, ce qui est une particularité des soins à domicile et parfois aussi une difficulté. Le dispositif Freedom s’adresse à tout citoyen adulte de notre région, le Hainaut occidental, et qui est en questionnement avec sa consommation ; il a donc la possibilité d’appeler et d’activer ce dispositif de soin en recevant chez lui des soignants. Chez vous, il y a le PASBA qui est également un soutien à domicile. Dans notre dispositif, nous assurons le passage à domicile, en moyenne 3 à 4 mois par patient. Les demandes émanent surtout des bénéficiaires, mais aussi des proches, des médecins traitants ou de tout autre soignant. L’an passé, 50% des demandes émanaient des médecins traitants et des services psycho médicosociaux et le reste venait soit des patients soit des proches. Pourquoi l'a-t-on créé ? Nous avions, à certains moments, l’impression d'une inadéquation entre les soins proposés et la maladie alcoolique. Pour info, nous avons travaillé tous les deux en service de cure..., et en ce qui me concerne, je travaille aussi dans une structure hospitalière « Les Marronniers » où je suis coordinatrice d’un programme de soins en assuétudes. Nous avions l’impression que les patients étaient « débarqués » brusquement à l’hôpital, qu’on devait les accueillir comme ça, « débarqués » par les familles, avec ce sentiment qu’ils subissaient une double rupture : une rupture entre leur domicile et l’hôpital et ensuite une rupture entre l’hôpital et le domicile. Une autre contradiction flagrante : ils devaient être enfermés pour pouvoir se libérer d’un produit. Ce sont ces constatations / impressions qui sont à la base de la construction de ce projet. En 2009, en Belgique en tout cas, les assuétudes sont un domaine partagé au niveau des compétences : une compétence des Communautés pour la prévention, des compétences régionales Comment ça se passe ? Un numéro de téléphone est diffusé sur des dépliants. Julie, ici présente, va recevoir les demandes dans notre nouveau bureau Freedom. Celle-ci va analyser la demande et déjà donner de nombreux renseignements concernant l'aide possible à recevoir. Il faut que vous sachiez que nous avons actuellement des subsides pour une quarantaine de prises en charge 2 par an, et qu’aujourd’hui nous sommes à 16/17 patients, 25 personnes sont en attente. C’est clair qu’on ne va pas arriver tout de suite. Le docteur Jonniaux et moi allons en pré-visite, il peut y en avoir une comme plusieurs, je vous les décrirai. Nous allons par la suite organiser une première concertation, un rassemblement des professionnels de proximité. Nous couvrons une zone assez large, et c’est intéressant de pouvoir travailler avec des gens différents, des indépendants, des gens qui ne demandent qu’à pouvoir comprendre la problématique ; en général ce sont ceux-là qui s’inscrivent dans ce genre de démarche de soin. Depuis l’an dernier, nous organisons des visites de suivi une fois que le dispositif complet est terminé pour essayer de mettre en place des relais, ainsi que de pouvoir continuer à être témoin de l'évolution, d'être « miroir ». l’heure, à travers l’empathie, à travers l’alliance. J’aimais bien quand tu disais tout à l’heure : « on est un professionnel mais on est aussi avant tout un être humain ». On va chez des gens, c’est franchement différent, mais peut-être pouvons-nous en prendre de la graine pour nos consultations. Ça se fait comment ? Ça se fait à l’occasion d’une rencontre clinique paisible, nous nous rendons chez l’autre, on discute, il fait beau, il fait chaud, froid, souvent une tasse de café nous attend et nous allons constater que la manière dont on va être reçu va aussi évoluer au fur et à mesure de nos passages. Nous allons essayer de favoriser la rencontre, une rencontre qui va être bienveillante, c’est fort important et j’y reviendrai, et qui sera certainement liée au sentiment d’incomplétude. Si on est appelé, c’est parce qu’il y a quelque chose qui manque quelque part, il y a quelque chose qui ne va pas. Il faut surtout laisser place à l’imprévisible... Nous n'avons donc pas de canevas serré quand on arrive, et nous ne sommes pas dans une position de jugement. Pendant cette visite, on met en évidence les besoins de soin du bénéficiaire, nous partageons la philosophie de notre projet : le bénéficiaire est au centre du dispositif de soin ; c’est un concept que j’entends depuis des années en Belgique, mais ici on essaie de voir quels sont les besoins de soin de la personne. On vient veiller sur le patient et on ne vient pas le surveiller, c’est très important. Je retiendrais toujours l'exemple d'une petite dame à Mouscron qui nous a dit combien elle avait été interpellée par cette manière d'appréhender les soins... et j’ai senti qu’elle avait grandi de quelques centimètres à ce moment-là. C'était une dame qui avait une soixantaine d’année, qui nous a appelé pour un sevrage. Nous lui avons dit « vous savez, on ne va pas venir vous contrôler, vous surveiller », elle nous a regardé « Ah ben ça, je ne m’attendais pas à ça, vous n’allez pas venir avec un éthylotest pour voir si j’ai bu ? » - « Et bien non, nous allons travailler dans la confiance. » Ensuite, elle a pu nous dire combien elle s’était senti La pré-visite est effectuée à deux (psychiatre et psychologue), l’intérêt c’est probablement et très certainement un partage de l’appréciation de la dépendance et de l’appréciation des étayages ; n’oublions pas que nous sommes à domicile, on peut se retrouver soit avec des gens qui sont très entourés, mais comment sont-ils entourés ? On peut se retrouver aussi chez des gens qui sont très seuls et donc quel genre d’étayage allons-nous pouvoir mettre en place ? Tout à l’heure on parlait de l’étayage de la télévision, il peut y avoir aussi les voisins, les amis. Il n’y a pas que les familles et parfois les familles ne sont plus trop présentes. On va pouvoir aussi s’entretenir, entre nous, sur les comorbidités éventuelles, mais aussi sur les impossibilités de réaliser ce genre de sevrage à domicile et ensemble reconnaître l’accueil reçu. Nous allons dans l’espace intime du sujet, la position éthique est donc complètement différente. On ne reçoit pas dans notre cabinet où on est le maître des lieux, on va chez le patient et on se retrouve quelque part en position d’invité, ce qui est concrètement différent. Nous allons faire donc un travail de rencontre ; la rencontre est fort importante, elle va se faire, comme tu le disais tout à 3 ré-estimée, elle a pu nous parler de son enfance traumatique avec une mère autoritaire et puis finalement, maintenant, un mari qui se moquait de son physique. Nous disons donc aux personnes que nous ne viendrons surtout pas les (vous) surveiller mais que nous viendrons veiller sur elles (vous). Quelque part dans l’équipe, nous sommes tous des veilleurs. aussi organiser un relais et une visite commune avec une équipe relais si jamais il y a impossibilité de prise en soin, ce qui peut arriver. Un petit arrêt sur la notion de clinique du domicile est fort important. Je pense qu’il faut avoir fondamentalement le désir de rencontrer l’autre et prévoir ainsi le temps de la rencontre, ce que nous allons faire surtout au moment de la pré-visite. C'est quitter la dictature des soins, et essayer de se tenir dans une position de sollicitude. La dictature des soins : quand vous allez à l’hôpital, vous n'avez plus le choix, on vient vous piquer à telle heure, vous êtes pris en charge, vous devenez un objet de soin. Nous tenons à ce que la personne, à son domicile, reste sujet et puisse décider mais aussi nous proposer des solutions de soins auxquelles elle a pensé. C’est important de pouvoir se tenir dans la sollicitude, on a parlé très récemment, de la différence entre le « cure » et le « care », ici on est dans le souci de l’autre et non dans le « cure ». Respecter les codes du domicile : quand on arrive à domicile, il y a aussi le perroquet, 4 ou 5 chiens, si c’est pas 8 ou 9 quand il y a une portée, nous avons donc tout ça à respecter. Il y a une formule que j'apprécie particulièrement: à domicile, il y a lieu d' « abandonner les talons hauts et l’interprétation triomphante »... C’est aussi rendre la responsabilité au bénéficiaire, ce sera son travail, ce ne sera pas le travail des soignants ; il agira heure par heure, minute par minute parfois, pour savoir s’il va reprendre ce verre ou pas, il est donc acteur de son travail vers l’abstinence. Nous avons de plus en plus l’impression que ce ne sont pas les murs qui décident, que ce n’est pas l’institution mais c’est à chaque fois le bénéficiaire, et donc cette somme de décisions va représenter sa victoire. Nous allons essayer de mettre nos compétences en alcoologie au service de ses connaissances et ses difficultés. Pendant la pré-visite, nous allons aussi rencontrer les proches ou alors rencontrer le vide, ce sont des choses qui arrivent régulièrement. Nous allons essayer de repérer les aides possibles au quotidien, les relais à mettre en place, mais aussi intégrer les proches au processus de soin le plus vite possible afin qu’ils accompagnent les bénéficiaires et qu’ils ne soient pas étrangers, ni rejetant face au dispositif, qu’ils comprennent bien ce qui est en jeu, la philosophie afin d'éviter qu'ils ne deviennent « toxiques ». Au terme de la pré-visite et quoi qu’il en soit, le docteur Jonniaux fait régulièrement une prescription de Campral® / Aotal avec une explication vraiment détaillée des effets, parce que les gens ne comprennent pas bien l'intérêt du Campral®. Comme ils ne ressentent aucun effet, ils l'abandonnent très vite. Nous ne commencerons pas de sevrage s’il n’y a pas une prise régulière de Campral® pendant 3 à 4 semaines. Au terme de cette pré-visite, qui peut durer entre 1 et 2 heures, soit nous proposons une nouvelle pré-visite, soit il n’y a pas de souhait de continuer ou soit le patient nous dit « je suis prêt, on peut tout mettre en route ». Au terme d’une pré-visite, nous pouvons Une fois la décision prise, on peut organiser la première concertation, c’est le travail de Julie : réunir une équipe de soin de proximité. Mis à part nous deux qui sommes incontournables, l’équipe de soin comprend un kiné, un infirmier et un médecin traitant. Selon les régions ou villes que nous traversons, ce ne seront évidemment pas les mêmes soignants. Pendant cette première concertation, nous allons pouvoir parler de l’état de dépendance ; la concertation se fait avec le patient à la maison, avec les proches éventuellement, si le patient le souhaite et si les proches le désirent. Il y aura une répartition des tâches : l’organisation des rendez-vous, quand est-ce qu’on démarre par rapport à l’emploi du temps du patient ? On ne démarre jamais en fin de semaine, toujours au début. Si c’est 4 quelqu’un qui travaille encore il peut y avoir un délai. Exemple, un futur bénéficiaire avait besoin de coacher un collègue pour pouvoir assurer une partie de son travail. Lors de cette 1ère concertation, une partie administrative revient aussi à Julie : distribuer les documents de prise en charge, le consentement aux soins pour le patient. On distribue aussi un carnet de liaison qu’on va demander au patient de présenter à chaque passage des soignants, un carnet de bord, qui sera juste pour lui, qui est édité par la firme Merck pour Aotal® ou Campral®. On va décider de la date de la prochaine concertation et on va surtout intégrer les proches au dispositif de soin, en leur donnant des infos, des rendez-vous, et les informer sur les groupes de paroles qui sont à leur disposition dans la région. rôle sur ses épaules... L’infirmier va veiller à la gestion des médicaments, donc Campral®, Rivotril®, les IM de B1, B6, B12, le sulfate de magnésium, les autres médications, en éventuelle coordination avec le médecin traitant. Son passage sera biquotidien pendant 10 jours puis quotidien les 20 jours suivants. Il participera évidemment aussi à la concertation. Le kiné : dans un premier temps, le patient en sevrage va être très contracté, c’est important donc de pouvoir pratiquer la relaxation, des massages pour pouvoir assurer un lâcher prise, sans produit et favoriser une décontraction musculaire. Ensuite, selon les pratiques et les besoins, d'autres activités de mobilisation peuvent être envisagées : footing, mobilisation musculaire, gym… Le kiné décidera luimême avec le patient le rythme de ses passages à domicile (de 2 à 5 fois semaine). Il participe à la concertation. La première concertation rassemble donc tous les professionnels de proximité et les proches éventuels. Le médecin traitant si possible, l’infirmier, le kiné, et les deux incontournables. Nous sommes dans une notion de multi-disciplinarité, chacun va ouvrir sa discipline à l’autre et expliquer comment il va mettre son expertise à profit du patient. D’une région à l’autre, nous rencontrons des disparités, notamment en kiné, les propositions ne sont pas toujours les mêmes. Nous sommes dans l'optique d'un partage démocratique pour ajuster l'offre de soins au plus près des besoins du patient et transmettre les valeurs de Freedom : tous veillent et apportent leur soutien et il n’y a pas de contrôle. Le psychiatre alcoologue s'occupe de la coordination des soins, de la liaison dans l’équipe de soin, des spécificités du traitement alcoologique, des entretiens, du contact avec les familles. Le docteur Jonniaux et moi-même passons un jour sur deux, ils reçoivent ainsi une visite tous les jours pendant une dizaine de jours, donc pendant le sevrage physique, puis ensuite selon les besoins deux à trois fois par semaine. Le psychiatre supervise la concertation. En tant que psychologue clinicienne, j'effectue des entretiens de soutien; je ne fais pas de psychothérapie à domicile, mais une formation en phénoménologie me permet facilement de mettre en évidence des thèmes existentiels difficiles comme le piège, l’intrusion et de proposer au patient de trouver un autre professionnel qui puisse travailler ces difficultés avec lui. J'ai beaucoup de contacts avec les familles, je continue à donner des infos sur le traitement et je fais le lien avec Julie. Je passe donc 2 à 3 fois par semaine, puis une fois par semaine, et je participe aux concertations. Le médecin traitant : nous lui demanderons une surveillance somatique, une mise au point physique éventuelle ainsi que de pouvoir par la suite penser au suivi du patient. On lui demande aussi de participer aux concertations ainsi que d'effectuer un passage hebdomadaire. Au début de la mise en place du projet, nous étions de doux rêveurs : nous pensions à un passage quotidien... Nous avons été confrontés à une réalité bien plus difficile, notamment dans des régions complètement désertiques en médecins traitants. La pénurie est telle que c'est parfois le psychiatre qui prend le relais ou encore l'infirmier qui porte plus que son Le rôle de Julie, notre fil rouge : tout à l’heure, je parlais de la permanence de 5 l’objet, je pense que c’est très rassurant quand on part de pouvoir dire que « derrière le téléphone il y aura toujours une même personne, il y aura Julie. » Elle est là, je pense que c’est très important. Elle peut réentendre que ça va bien ou pas, donner de l’information… elle sera en même temps représentative de la permanence et de la sécurité. En général, elle maintient le contact avec le bénéficiaire une fois par semaine par téléphone pendant la durée du dispositif, elle recherche les soignants de proximité, recherche les contacts et les relais locaux et... coordonne les agendas, tâche ardue ! Nous avons un subside pour 40 prises en soin, le dispositif est gratuit pour le bénéficiaire, mis à part le traitement médicamenteux. Il n’y a pas de frais d’hébergement, puisque le patient est chez lui, c’est lui qui nous héberge en quelque sorte, tout ça devrait être rentré dans un calcul. C’est un protocole souple mais c’est surtout une nouvelle conception des soins à accueillir. Le patient peut retrouver son milieu professionnel après 2 semaines. Vu la thématique du séminaire « alcool et santé des femmes », nous avons aussi des demandes de mamans avec 3, 4, 5 enfants provenant de plusieurs lits et qui ne peuvent pas être « placés » chez les différents papas. Nous sommes souvent confrontés à l’usure des proches qui sont à bout. Parfois, dans ces moments-là, un éloignement du patient alcoolique peut être bénéfique. Les patients suivis sont souvent peu stressés par rapport à ce qu'ils peuvent ressentir à l’hôpital, parce qu’il n’y a pas de changement dans leur cadre de vie, mais en contrepartie il y a une dangerosité si les co-morbidités sont mal évaluées. En général une prise en charge dure plus ou moins 4 mois, mais le dispositif est variable et souple dans le temps. Le sujet prend une part active à la décision d’arrêt du dispositif lors d’une dernière concertation avec ses partenaires de soin, c’est toujours avec le patient que nous décidons : on continue ou on arrête. Il y a des petits signes qui montrent que les gens vont bien, parfois ils nous téléphonent « ah, je dois aller chez le coiffeur, garder ma petite- fille, faire du baby sitting », ceci veut dire que les gens s'activent et donc nous pouvons commencer à partir un peu sur la pointe des pieds, mais nous insistons sur les possibilités de visites de suivi (1 à 2 fois par mois par le psychiatre ou moi-même), et sur une mise en place de relais selon la demande du bénéficiaire et suivant l’offre locale : des relais culturels, des relais associatifs... Les forces du dispositif : la rencontre directe avec les proches, la responsabilisation du bénéficiaire vis-à-vis de ses soins versus infantilisation à l'hôpital / objet de soin, maintien d'une liberté. Nous mentionnons aussi comme force la découverte de l’alcoologie par les soignants ; ceci est relevé dans les réunions interprofessionnelles que nous organisons annuellement. Les soignants nous disent qu’ils peuvent ainsi découvrir l’alcoologie autrement et avoir un autre regard sur les patients qu’ils vont croiser par la suite, qu’il y a moins de solitude professionnelle par rapport à cette problématique, et qu’ils apprécient la possibilité de réactiver rapidement le dispositif en cas de rechute. Les limites de Freedom : elles peuvent être diverses allant des co-morbidités importantes au niveau physique (cirrhoses en décompensation, varices œsophagiennes, cachexie...) ou des comorbidités psychiatriques (automutilations, psychoses décompensées, syndromes de Korsakoff au stade bien avancé...). Il y a ensuite ce que j’appelle « l’enveloppe fuitée du domicile », le domicile n’est plus du tout sécurisant pour la personne, soit par l’état des lieux, l’état de « taudis », le fait qu’on ne peut pas recevoir des soignants dans ces lieux-là, ou alors si il n’y a pas d’accès si on doit faire venir une ambulance en urgence... Ce sont toutes ces choses là sur lesquelles il faut veiller. Les faiblesses : pour certains soignants, il est difficile de s’engager dans ce processus de transdisciplinarité qui demande du temps. Mais une fois que certains s'engagent (et ils sont nombreux), ils en apprécient les avantages et les 6 contacts humains. Une autre faiblesse est l’incertitude quant aux subventions, « estce que notre projet va devenir pérenne, est-ce qu’on pourrait augmenter le staff de l’équipe ? » Nous sommes toujours suspendus aux décisions gouvernementales de fin d'année. Il nous est parfois difficile de trouver des médecins traitants dans certaines régions, mais c'est aussi une liste d’attente de bénéficiaires à gérer, c’est une vaste zone géographique à couvrir et enfin il faut trouver aussi des relais locaux spécifiques. Freedom c’est tout à fait possible, réalisable, mais il faut des professionnels motivés et souples, sensibles à la prise en soin des dépendances, non-résistants à un traitement intensif à domicile, et qui croient dans les bienfaits d’une multidisciplinarité. acteurs de leur traitement. Ils n’ont pas l’impression d’être considéré comme un numéro ou comme quelqu’un dont on ne tient pas compte. Un patient qui avait déjà été hospitalisé en cure dans un service spécialisé nous a dit « moi je n’ai jamais vu autant de gens autour de moi, je n’ai jamais eu autant d’entretiens, on ne s’est jamais autant préoccupé de moi ! » - Justement le risque après, à la fin du suivi, c’est ? - C’est le sevrage par rapport à l'équipe. Mais en général, nos passages s’estompent un peu à la fois et on constate qu’ils retournent vers l’extérieur : ils nous téléphonent pour nous dire « je ne serais pas là, ou je pars en vacances, je pars en week-end, j’ai envie de préparer ça convenablement... » - Eux peuvent partir en vacances, mais pas Julie! Echanges Quelle évaluation vous faites, maintenant que ça fait… - Nous partons aussi en vacances, on s’organise. En général c’est très bien vécu ils nous renvoient « Vous en avez bien besoin ! ». On a vraiment l’impression d’être dans une communauté d’humanité, nous avons toutes sortes de discussion, et ça je pense que c’est extrêmement important. Il faut prendre distance avec la fameuse « neutralité bienveillante ». - Oui, qu’est-ce que tu entends par évaluation ? Est-ce que ça marche ? Oui ça marche. Maintenant c’est quoi ça marche en alcoologie ? - Est-ce que les patients vous renvoient que c’est un… - J’aimerai bien moi parce que c’est un peu mon thème, c’est développer cette question de l’entourage. J’ai bien aimé le fait que ce soit mentionné qu’il pouvait être absent et que c’était aussi un étayage à prévoir, mais j’aimerai bien, c’est vraiment ça qui me paraît intéressant dans le fait d’aller à domicile. - Les patients nous renvoient que c’est un super projet, que c’est ce qu’ils attendaient, on a des patients qui sont abstinents depuis le début du projet, d'autres ont rechuté, certains ont rappelé, donc pour nous c’est une victoire. Trois « mémorants » de l’UCL (Université Catholique de Louvain), de l’Ecole de Santé Publique nous ont rejoint : un mémoire porte sur le patient, un autre sur le soignant, et un mémoire porte sur les liens avec le réseau ; on pourra donc vous en dire plus. Chaque année on fait aussi une petite enquête de satisfaction. Mais Julie est toute nouvelle, on avait une autre coordinatrice administrative avant, elle ne pourra pas vous en dire plus aujourd’hui, on vous fera un retour quand on aura encore plus de recul. En général, les gens sont très satisfait car ils ont eu l’impression d’être acteurs et qu’ils sont - Quand on était plus jeunes, on avait réfléchi à cette question pendant qu’on accueillait des gens en cure à l’hôpital, on leur faisait leur programme, on s’était proposé d’essayer de rencontrer des proches et de peut-être faire du travail avec eux… Une entrée à l’hôpital la plus part du temps ne se fait pas paisiblement, être débarqué à l’hôpital ça se fait de manière relativement chaotique. Nous, un peu naïvement, on se disait, les proches vont discuter un peu avec nous, mais les proches en avaient raz-le-bol, jusque par dessus la casquette, il y avait donc très 7 peu de contacts qui pouvaient se faire avec eux, et ça se terminait par : « toi t’es au club Med et nous on a les emmerdes ». On n’a pas du tout ça à la maison, car d’emblée, tout le monde reste ensemble. Chacun donne son point de vue, chacun s’explique un peu là-dessus, les proches peuvent assister au sevrage, ils ne le font pas de manière suffisante quand le sujet le fait à l’hôpital, parce qu’ils sont éloignés et les réactions vis-à-vis des proches ne sont pas éteintes comme à l’hôpital, elles continuent d’exister avec les choses qui vont et les choses qui vont moins bien. Donc c’est quelque chose qui reste globalement plus humain. On peu le dire en boutade, lorsque les gens sont embarqués à l’hôpital, ils sont coupés de leurs proches, de leur chien, chat, leurs toilettes, etc… Parce qu’il faudrait arrêter l’alcool, ça fait beaucoup de séparation qui viennent s’ajouter au sevrage affectif, c’est dramatique… J’ai entendu des savants dire qu’il faut faire une cassure, pas avec tout mais il faut faire une cassure avec le produit ; en fin de compte dans le monde hospitalier, on fait une cassure de tout en espérant que la cassure du produit s’installe. Les sujets qui sortent de l’hôpital ont soif, ils vont fêter ça, et comme c’est la réalité quotidienne, comme ils viennent de sortir de prison, ils ne vont pas recontacter les geôliers. Ici, ils nous rappellent très vite, parce qu’on reprendra, donc on perd beaucoup moins de temps. Il y a des temps mort qui sont vraiment morts. ça va être un séjour de trois à quatre semaines certains disent parfois « moi, ça ne va pas être possible parce que je suis indépendant, j’ai trois, quatre gosses à la maison… » Maintenant on est arrivé à beaucoup plus collaborer dans les soins. A l’inverse, quand pour nous c’est impossible de faire un sevrage à domicile, comme nous connaissons bien les institutions de la région, c’est facile de dire « je te verrais bien dans telle ou telle institution parce que c’est plus cocon ou parce que justement c’est plus rythmé, etc… », et de téléphoner en face du patient à un de mes collègues pour dire « tiens, voilà j’ai quelqu’un qui pourrait participer à un sevrage chez toi, comment est-ce qu’on pourrait faire ? » ça arrive assez souvent, c’est bien vécu par le patient ; il dit « tu m’envoies là et comme je te fais confiance… si tu me dis que je peux faire confiance à quelqu’un d’autre, j’y vais. » On est dans une espèce de transitivité. - Comment votre projet est-il accueilli par la corporation de la santé ? - Est-ce qu’en Belgique, il y a des structures de soins en ambulatoire, entre justement l’hôpital et ce que vous faites ? Parce que voilà, dans les CSAPA actuellement, on est dans quelque chose entre les deux, parce que du domicile ça fait 20 ans que je travaille dans un CCAA, ça fait 20 ans que j’en fais, pas une prise en charge du tout comme ça, pas aussi étayée. C’est étayé dans la structure du soin mais pas quand je vais au domicile, donc on est dans quelque chose d’un peu intermédiaire. C’est pour ça que je voulais savoir s’il y avait des structures en ambulatoire en Belgique ? - Au début, on était dans la méfiance. Je travaille aussi à l’hôpital, mais j'ai aussi d’autres connexions, je fais partie d’un réseau, de groupes de travail… Au début c’était vu un peu de manière concurrentielle, et maintenant, c’est considéré comme une autre offre de soin à proposer. Le milieu hospitalier nous envoie parfois des patients. Une collègue m’a téléphoné : « écoute, je t’ai envoyé tel patient parce qu’on l’a vu en admission à l’hôpital, et comme il ne veut pas être hospitalisé, il a vu les murs, il a vu ce que c’était, il ne veut pas… », ou bien quand mes collègues hospitaliers annoncent que - Chez nous, en tout cas, ce n’est pas organisé comme chez vous. C’est organisé en fonction des soignants et en fonction de ce que les structures veulent bien mettre en place. On a des centres de cure mais souvent mélangés avec la psychiatrie générale ce qui ne plait pas non plus nécessairement aux patients alcooliques. Sur Tournai, on a un hôpital de jour que le docteur Jonniaux et moi avons créé il y a 15 ans, donc c’est clair que là-dedans on a développé une activité alcoologique que je continue de développer avec des groupes de parole. Donc là, on pourrait penser qu’il y a une 8 structure intermédiaire : l’hôpital de jour. Maintenant, chaque hôpital développe ses projets. Il y a aussi des centres de consultations qui, à mon sens, ne sont pas spécialisés et n’ont pas le temps. Il y a un centre de consultation sur Tournai, avec une mission spécifique en assuétudes mais la liste d'attente est longue... même âge : 44/ 45/ 46 ans. Notre espoir, avec ce dispositif, c’est de les accueillir plus jeunes en sevrage et qu’il y ait donc moins de dommages physiques. - On va peut-être conclure sur une dernière question. - Comment vous expliquez la plus-value de la psychologue ? - Ma question portait sur le relai après « ce bon sevrage », parce que quelquefois il y a vraiment besoin d’un suivi à long terme et quelquefois sur un an, deux ans... - Je peux probablement apporter une connaissance globale de la problématique, partager les compétences en alcoologie et effectuer des entretiens de soutien en essayant de dégager des thèmes existentiels problématiques. Je rencontre également les proches. Un grand merci à tous. - Nous orientons vers le réseau, nous le connaissons de mieux en mieux, on peut se dire « à Tournai, il y a untel chez qui tu pourrais aller, à Ath, c’est une autre dame, même si elle n’est pas alcoologue ou addictologue ». Premièrement chez nous, ces diplômes n’existent pas, et puis parfois les gens n’ont pas nécessairement besoin d’un suivi psy, ils ont besoin juste d’un suivi social ou de pouvoir être réimplantés dans des associations, des petits groupes, etc… Nous pouvons également proposer aux patients une initiative développée par le Dr Jonniaux depuis 1983 : « Le Forum de la dépendance ». C’est un lieu de parole et d’échanges accessible aussi bien aux professionnels de soins, qu’aux patients, qu’aux familles. Depuis 2008, les professionnels en alcoologie des hôpitaux de notre région ont aussi développé un groupe de parole qui est dédié exclusivement aux proches. Je ne sais pas si je réponds à votre question. - Oui, tout à fait. - Ça me fait penser que vous pourriez avoir des formes d’indications avec des patients qui pourraient profiter de ce type de prise en charge et inversement, ça permet de distinguer comment on peut arrêter. - Est-ce que vous avez plus demandes de femmes qu’ailleurs ? de - 50/50 et ça se vérifie chaque année, avec un âge moyen de 45/46 ans. Par curiosité l’an passé, j’ai fait grosso modo une moyenne d’âge parmi les patients que j’avais dans mes groupes à l’hôpital «Les Marronniers ». Finalement on est au 9