Pascale Hontoir : "Le programme Freedom (sevrage à domicile)"

Transcription

Pascale Hontoir : "Le programme Freedom (sevrage à domicile)"
Le programme Freedom
(sevrage à domicile)
Pascale HONTOIR, 11 mars 2013
Le projet Freedom
pour ce qui est du domaine de l'aide et de
l'hébergement. Tandis que tout ce qui se
réfère
aux
soins
appartient
aux
compétences fédérales. Nous avons donc
répondu à l’appel à projet du Fonds
Fédéral de Lutte contre les Assuétudes.
J’ai déjà fait souvent ce genre d’exercice
et je peux vous dire que ça ne marche pas
à tous les coups ! Par un beau temps
d’hiver comme aujourd’hui, le 14
décembre 2009, nous avons appris qu'à
partir du 1 janvier 2010, on pouvait aller
de l’avant avec 10 prises en charge, qu'un
subside avait été octroyé pour le faire, ça
a donc été assez rapide.
Le premier patient a été pris en charge en
avril 2010.
Pascale Hontoir
Je viens vous présenter aujourd’hui notre
projet Freedom : « free », libre; « Dom »,
domicile. Je voudrais remercier Anne et
l’ANPAA de nous accueillir aujourd’hui
pour présenter ce projet, qui nous tient à
cœur déjà depuis 4 ans comme vous allez
le voir.
(Nous remercions le Docteur Jonniaux
pour son rappel des mécanismes et de
l’installation de la dépendance. exposé qui
n’a pas été retranscrit)
C’est un projet que nous avons construit
ensemble (le docteur et moi travaillons
ensemble, depuis 25/30 ans) ; nous
l'avons finalisé avec l’aide de Benoît
Brouillard qui devait être là aujourd’hui
mais s’excuse de ne pouvoir être avec
nous. Il est coordinateur du Réseau
Assuétudes du Hainaut Occidental en
Belgique. Notre projet Freedom a été
intégré d’abord dans le réseau qui
s’appelle La Caho et depuis le début de
l’année, le projet Freedom est devenu une
ASBL, donc une association à part entière,
mais qui fait aussi partie du réseau.
er
Les objectifs de Freedom, c’est de
pouvoir entendre et de répondre à la
demande, d’organiser la rencontre,
d’ouvrir la parole sur la thématique de la
dépendance, de proposer des soins et un
suivi, mais aussi de rencontrer les proches,
ce qui est une particularité des soins à
domicile et parfois aussi une difficulté.
Le dispositif Freedom s’adresse à tout
citoyen adulte de notre région, le Hainaut
occidental, et qui est en questionnement
avec sa consommation ; il a donc la
possibilité d’appeler et d’activer ce
dispositif de soin en recevant chez lui des
soignants. Chez vous, il y a le PASBA qui
est également un soutien à domicile.
Dans notre dispositif, nous assurons le
passage à domicile, en moyenne 3 à 4
mois par patient. Les demandes émanent
surtout des bénéficiaires, mais aussi des
proches, des médecins traitants ou de tout
autre soignant. L’an passé, 50% des
demandes émanaient des médecins
traitants
et
des
services
psycho
médicosociaux et le reste venait soit des
patients soit des proches.
Pourquoi l'a-t-on créé ? Nous avions, à
certains moments, l’impression d'une
inadéquation entre les soins proposés et
la maladie alcoolique. Pour info, nous
avons travaillé tous les deux en service de
cure..., et en ce qui me concerne, je
travaille aussi dans une structure
hospitalière « Les Marronniers » où je suis
coordinatrice d’un programme de soins en
assuétudes. Nous avions l’impression que
les
patients
étaient
« débarqués »
brusquement à l’hôpital, qu’on devait les
accueillir comme ça, « débarqués » par
les familles, avec ce sentiment qu’ils
subissaient une double rupture : une
rupture entre leur domicile et l’hôpital et
ensuite une rupture entre l’hôpital et le
domicile.
Une
autre
contradiction
flagrante : ils devaient être enfermés pour
pouvoir se libérer d’un produit. Ce sont
ces constatations / impressions qui sont à
la base de la construction de ce projet. En
2009, en Belgique en tout cas, les
assuétudes sont un domaine partagé au
niveau
des
compétences :
une
compétence des Communautés pour la
prévention, des compétences régionales
Comment ça se passe ? Un numéro de
téléphone est diffusé sur des dépliants.
Julie, ici présente, va recevoir les
demandes dans notre nouveau bureau
Freedom. Celle-ci va analyser la demande
et
déjà
donner
de
nombreux
renseignements concernant l'aide possible
à recevoir. Il faut que vous sachiez que
nous avons actuellement des subsides
pour une quarantaine de prises en charge
2
par an, et qu’aujourd’hui nous sommes à
16/17 patients, 25 personnes sont en
attente. C’est clair qu’on ne va pas arriver
tout de suite. Le docteur Jonniaux et moi
allons en pré-visite, il peut y en avoir une
comme plusieurs, je vous les décrirai.
Nous allons par la suite organiser une
première concertation, un rassemblement
des professionnels de proximité. Nous
couvrons une zone assez large, et c’est
intéressant de pouvoir travailler avec des
gens différents, des indépendants, des
gens qui ne demandent qu’à pouvoir
comprendre la problématique ; en général
ce sont ceux-là qui s’inscrivent dans ce
genre de démarche de soin. Depuis l’an
dernier, nous organisons des visites de
suivi une fois que le dispositif complet est
terminé pour essayer de mettre en place
des relais, ainsi que de pouvoir continuer
à être témoin de l'évolution, d'être
« miroir ».
l’heure, à travers l’empathie, à travers
l’alliance. J’aimais bien quand tu disais
tout à l’heure : « on est un professionnel
mais on est aussi avant tout un être
humain ». On va chez des gens, c’est
franchement différent, mais peut-être
pouvons-nous en prendre de la graine
pour nos consultations.
Ça se fait comment ? Ça se fait à
l’occasion d’une rencontre clinique paisible,
nous nous rendons chez l’autre, on
discute, il fait beau, il fait chaud, froid,
souvent une tasse de café nous attend et
nous allons constater que la manière dont
on va être reçu va aussi évoluer au fur et à
mesure de nos passages.
Nous allons essayer de favoriser la
rencontre, une rencontre qui va être
bienveillante, c’est fort important et j’y
reviendrai, et qui sera certainement liée au
sentiment d’incomplétude. Si on est
appelé, c’est parce qu’il y a quelque chose
qui manque quelque part, il y a quelque
chose qui ne va pas. Il faut surtout laisser
place à l’imprévisible... Nous n'avons donc
pas de canevas serré quand on arrive, et
nous ne sommes pas dans une position
de jugement.
Pendant cette visite, on met en évidence
les besoins de soin du bénéficiaire, nous
partageons la philosophie de notre projet :
le bénéficiaire est au centre du dispositif
de soin ; c’est un concept que j’entends
depuis des années en Belgique, mais ici
on essaie de voir quels sont les besoins
de soin de la personne. On vient veiller sur
le patient et on ne vient pas le surveiller,
c’est très important. Je retiendrais toujours
l'exemple d'une petite dame à Mouscron
qui nous a dit combien elle avait été
interpellée
par
cette
manière
d'appréhender les soins... et j’ai senti
qu’elle
avait
grandi
de
quelques
centimètres à ce moment-là. C'était une
dame qui avait une soixantaine d’année,
qui nous a appelé pour un sevrage. Nous
lui avons dit « vous savez, on ne va pas
venir vous contrôler, vous surveiller », elle
nous a regardé « Ah ben ça, je ne
m’attendais pas à ça, vous n’allez pas
venir avec un éthylotest pour voir si j’ai
bu ? » - « Et bien non, nous allons
travailler dans la confiance. » Ensuite, elle
a pu nous dire combien elle s’était senti
La pré-visite est effectuée à deux
(psychiatre et psychologue), l’intérêt c’est
probablement et très certainement un
partage
de
l’appréciation
de
la
dépendance et de l’appréciation des
étayages ; n’oublions pas que nous
sommes à domicile, on peut se retrouver
soit avec des gens qui sont très entourés,
mais comment sont-ils entourés ? On peut
se retrouver aussi chez des gens qui sont
très seuls et donc quel genre d’étayage
allons-nous pouvoir mettre en place ? Tout
à l’heure on parlait de l’étayage de la
télévision, il peut y avoir aussi les voisins,
les amis. Il n’y a pas que les familles et
parfois les familles ne sont plus trop
présentes.
On
va
pouvoir
aussi
s’entretenir, entre nous, sur les comorbidités éventuelles, mais aussi sur les
impossibilités de réaliser ce genre de
sevrage
à
domicile et
ensemble
reconnaître l’accueil reçu. Nous allons
dans l’espace intime du sujet, la position
éthique est donc complètement différente.
On ne reçoit pas dans notre cabinet où on
est le maître des lieux, on va chez le
patient et on se retrouve quelque part en
position d’invité, ce qui est concrètement
différent.
Nous allons faire donc un travail de
rencontre ; la rencontre est fort importante,
elle va se faire, comme tu le disais tout à
3
ré-estimée, elle a pu nous parler de son
enfance traumatique avec une mère
autoritaire et puis finalement, maintenant,
un mari qui se moquait de son physique.
Nous disons donc aux personnes que
nous ne viendrons surtout pas les (vous)
surveiller mais que nous viendrons veiller
sur elles (vous). Quelque part dans
l’équipe, nous sommes tous des veilleurs.
aussi organiser un relais et une visite
commune avec une équipe relais si jamais
il y a impossibilité de prise en soin, ce qui
peut arriver.
Un petit arrêt sur la notion de clinique
du domicile est fort important. Je pense
qu’il faut avoir fondamentalement le désir
de rencontrer l’autre et prévoir ainsi le
temps de la rencontre, ce que nous allons
faire surtout au moment de la pré-visite.
C'est quitter la dictature des soins, et
essayer de se tenir dans une position de
sollicitude.
La dictature des soins : quand vous allez à
l’hôpital, vous n'avez plus le choix, on
vient vous piquer à telle heure, vous êtes
pris en charge, vous devenez un objet de
soin. Nous tenons à ce que la personne, à
son domicile, reste sujet et puisse décider
mais aussi nous proposer des solutions de
soins auxquelles elle a pensé.
C’est important de pouvoir se tenir dans la
sollicitude, on a parlé très récemment, de
la différence entre le « cure » et le
« care », ici on est dans le souci de l’autre
et non dans le « cure ».
Respecter les codes du domicile :
quand on arrive à domicile, il y a aussi le
perroquet, 4 ou 5 chiens, si c’est pas 8 ou
9 quand il y a une portée, nous avons
donc tout ça à respecter. Il y a une formule
que j'apprécie particulièrement: à domicile,
il y a lieu d' « abandonner les talons hauts
et l’interprétation triomphante »...
C’est aussi rendre la responsabilité au
bénéficiaire, ce sera son travail, ce ne
sera pas le travail des soignants ; il agira
heure par heure, minute par minute parfois,
pour savoir s’il va reprendre ce verre ou
pas, il est donc acteur de son travail vers
l’abstinence. Nous avons de plus en plus
l’impression que ce ne sont pas les murs
qui décident, que ce n’est pas l’institution
mais c’est à chaque fois le bénéficiaire, et
donc cette somme de décisions va
représenter sa victoire. Nous allons
essayer de mettre nos compétences en
alcoologie
au
service
de
ses
connaissances et ses difficultés.
Pendant la pré-visite, nous allons aussi
rencontrer les proches ou alors rencontrer
le vide, ce sont des choses qui arrivent
régulièrement. Nous allons essayer de
repérer les aides possibles au quotidien,
les relais à mettre en place, mais aussi
intégrer les proches au processus de soin
le plus vite possible afin qu’ils
accompagnent les bénéficiaires et qu’ils
ne soient pas étrangers, ni rejetant face au
dispositif, qu’ils comprennent bien ce qui
est en jeu, la philosophie afin d'éviter qu'ils
ne deviennent « toxiques ».
Au terme de la pré-visite et quoi qu’il en
soit, le docteur Jonniaux fait régulièrement
une prescription de Campral® / Aotal avec
une explication vraiment détaillée des
effets, parce que les gens ne comprennent
pas bien l'intérêt du Campral®. Comme ils
ne
ressentent
aucun
effet,
ils
l'abandonnent très vite. Nous ne
commencerons pas de sevrage s’il n’y a
pas une prise régulière de Campral®
pendant 3 à 4 semaines. Au terme de
cette pré-visite, qui peut durer entre 1 et 2
heures, soit nous proposons une nouvelle
pré-visite, soit il n’y a pas de souhait de
continuer ou soit le patient nous dit « je
suis prêt, on peut tout mettre en route ».
Au terme d’une pré-visite, nous pouvons
Une fois la décision prise, on peut
organiser la première concertation, c’est le
travail de Julie : réunir une équipe de soin
de proximité. Mis à part nous deux qui
sommes incontournables, l’équipe de soin
comprend un kiné, un infirmier et un
médecin traitant. Selon les régions ou
villes que nous traversons, ce ne seront
évidemment pas les mêmes soignants.
Pendant cette première concertation, nous
allons pouvoir parler de l’état de
dépendance ; la concertation se fait avec
le patient à la maison, avec les proches
éventuellement, si le patient le souhaite et
si les proches le désirent. Il y aura une
répartition des tâches : l’organisation des
rendez-vous,
quand
est-ce
qu’on
démarre par rapport à l’emploi du temps
du patient ? On ne démarre jamais en fin
de semaine, toujours au début. Si c’est
4
quelqu’un qui travaille encore il peut y
avoir un délai. Exemple, un futur
bénéficiaire avait besoin de coacher un
collègue pour pouvoir assurer une partie
de son travail. Lors de cette 1ère
concertation, une partie administrative
revient aussi à Julie : distribuer les
documents de prise en charge, le
consentement aux soins pour le patient.
On distribue aussi un carnet de liaison
qu’on va demander au patient de
présenter à chaque passage des
soignants, un carnet de bord, qui sera
juste pour lui, qui est édité par la firme
Merck pour Aotal® ou Campral®. On va
décider de la date de la prochaine
concertation et on va surtout intégrer les
proches au dispositif de soin, en leur
donnant des infos, des rendez-vous, et les
informer sur les groupes de paroles qui
sont à leur disposition dans la région.
rôle sur ses épaules...
L’infirmier va veiller à la gestion des
médicaments, donc Campral®, Rivotril®,
les IM de B1, B6, B12, le sulfate de
magnésium, les autres médications, en
éventuelle coordination avec le médecin
traitant. Son passage sera biquotidien
pendant 10 jours puis quotidien les 20
jours suivants. Il participera évidemment
aussi à la concertation.
Le kiné : dans un premier temps, le
patient en sevrage va être très contracté,
c’est important donc de pouvoir pratiquer
la relaxation, des massages pour pouvoir
assurer un lâcher prise, sans produit et
favoriser une décontraction musculaire.
Ensuite, selon les pratiques et les besoins,
d'autres activités de mobilisation peuvent
être envisagées : footing, mobilisation
musculaire, gym… Le kiné décidera luimême avec le patient le rythme de ses
passages à domicile (de 2 à 5 fois
semaine). Il participe à la concertation.
La première concertation rassemble donc
tous les professionnels de proximité et les
proches éventuels. Le médecin traitant si
possible, l’infirmier, le kiné, et les deux
incontournables. Nous sommes dans une
notion de multi-disciplinarité, chacun va
ouvrir sa discipline à l’autre et expliquer
comment il va mettre son expertise à profit
du patient. D’une région à l’autre, nous
rencontrons des disparités, notamment en
kiné, les propositions ne sont pas toujours
les mêmes. Nous sommes dans l'optique
d'un partage démocratique pour ajuster
l'offre de soins au plus près des besoins
du patient et transmettre les valeurs de
Freedom : tous veillent et apportent leur
soutien et il n’y a pas de contrôle.
Le psychiatre alcoologue s'occupe de la
coordination des soins, de la liaison dans
l’équipe de soin, des spécificités du
traitement alcoologique, des entretiens, du
contact avec les familles. Le docteur
Jonniaux et moi-même passons un jour
sur deux, ils reçoivent ainsi une visite tous
les jours pendant une dizaine de jours,
donc pendant le sevrage physique, puis
ensuite selon les besoins deux à trois fois
par semaine. Le psychiatre supervise la
concertation.
En tant que psychologue clinicienne,
j'effectue des entretiens de soutien; je ne
fais pas de psychothérapie à domicile,
mais une formation en phénoménologie
me permet facilement
de mettre en
évidence des thèmes existentiels difficiles
comme le piège, l’intrusion et de proposer
au patient de trouver un autre
professionnel qui puisse travailler ces
difficultés avec lui. J'ai beaucoup de
contacts avec les familles, je continue à
donner des infos sur le traitement et je fais
le lien avec Julie. Je passe donc 2 à 3
fois par semaine, puis une fois par
semaine, et je participe aux concertations.
Le
médecin
traitant :
nous
lui
demanderons une surveillance somatique,
une mise au point physique éventuelle
ainsi que de pouvoir par la suite penser au
suivi du patient. On lui demande aussi de
participer aux concertations ainsi que
d'effectuer un passage hebdomadaire. Au
début de la mise en place du projet, nous
étions de doux rêveurs : nous pensions à
un passage quotidien... Nous avons été
confrontés à une réalité bien plus difficile,
notamment
dans
des
régions
complètement désertiques en médecins
traitants. La pénurie est telle que c'est
parfois le psychiatre qui prend le relais ou
encore l'infirmier qui porte plus que son
Le rôle de Julie, notre fil rouge : tout à
l’heure, je parlais de la permanence de
5
l’objet, je pense que c’est très rassurant
quand on part de pouvoir dire que
« derrière le téléphone il y aura toujours
une même personne, il y aura Julie. » Elle
est là, je pense que c’est très important.
Elle peut réentendre que ça va bien ou
pas, donner de l’information… elle sera en
même temps représentative de la
permanence et de la sécurité. En général,
elle maintient le contact avec le
bénéficiaire une fois par semaine par
téléphone pendant la durée du dispositif,
elle recherche les soignants de proximité,
recherche les contacts et les relais locaux
et... coordonne les agendas, tâche ardue !
Nous avons un subside pour 40 prises en
soin, le dispositif est gratuit pour le
bénéficiaire, mis à part
le traitement
médicamenteux. Il n’y a pas de frais
d’hébergement, puisque le patient est
chez lui, c’est lui qui nous héberge en
quelque sorte, tout ça devrait être rentré
dans un calcul. C’est un protocole souple
mais c’est surtout une nouvelle conception
des soins à accueillir. Le patient peut
retrouver son milieu professionnel après 2
semaines. Vu la thématique du séminaire
« alcool et santé des femmes », nous
avons aussi des demandes de mamans
avec 3, 4, 5 enfants provenant de
plusieurs lits et qui ne peuvent pas être
« placés » chez les différents papas.
Nous sommes souvent confrontés à
l’usure des proches qui sont à bout.
Parfois, dans ces moments-là, un
éloignement du patient alcoolique peut
être bénéfique. Les patients suivis sont
souvent peu stressés par rapport à ce
qu'ils peuvent ressentir à l’hôpital, parce
qu’il n’y a pas de changement dans leur
cadre de vie, mais en contrepartie il y a
une dangerosité si les co-morbidités sont
mal évaluées.
En général une prise en charge dure plus
ou moins 4 mois, mais le dispositif est
variable et souple dans le temps. Le sujet
prend une part active à la décision d’arrêt
du
dispositif
lors
d’une
dernière
concertation avec ses partenaires de soin,
c’est toujours avec le patient que nous
décidons : on continue ou on arrête. Il y a
des petits signes qui montrent que les
gens vont bien, parfois ils nous
téléphonent « ah, je dois aller chez le
coiffeur, garder ma petite- fille, faire du
baby sitting », ceci veut dire que les gens
s'activent
et
donc
nous
pouvons
commencer à partir un peu sur la pointe
des pieds, mais nous insistons sur les
possibilités de visites de suivi (1 à 2 fois
par mois par le psychiatre ou moi-même),
et sur une mise en place de relais selon la
demande du bénéficiaire et suivant l’offre
locale : des relais culturels, des relais
associatifs...
Les forces du dispositif : la rencontre
directe
avec
les
proches,
la
responsabilisation du bénéficiaire vis-à-vis
de ses soins versus infantilisation à
l'hôpital / objet de soin, maintien d'une
liberté.
Nous mentionnons aussi comme force la
découverte de l’alcoologie par les
soignants ; ceci est relevé dans les
réunions interprofessionnelles que nous
organisons annuellement. Les soignants
nous disent qu’ils peuvent ainsi découvrir
l’alcoologie autrement et avoir un autre
regard sur les patients qu’ils vont croiser
par la suite, qu’il y a moins de solitude
professionnelle par rapport à cette
problématique, et qu’ils apprécient la
possibilité de réactiver rapidement le
dispositif en cas de rechute.
Les limites de Freedom : elles peuvent
être diverses allant des co-morbidités
importantes au niveau physique (cirrhoses
en
décompensation,
varices
œsophagiennes, cachexie...) ou des comorbidités psychiatriques (automutilations,
psychoses décompensées, syndromes de
Korsakoff au stade bien avancé...). Il y a
ensuite ce que j’appelle « l’enveloppe
fuitée du domicile », le domicile n’est plus
du tout sécurisant pour la personne, soit
par l’état des lieux, l’état de « taudis », le
fait qu’on ne peut pas recevoir des
soignants dans ces lieux-là, ou alors si il
n’y a pas d’accès si on doit faire venir une
ambulance en urgence... Ce sont toutes
ces choses là sur lesquelles il faut veiller.
Les faiblesses : pour certains soignants,
il est difficile de s’engager dans ce
processus de transdisciplinarité qui
demande du temps. Mais une fois que
certains s'engagent (et ils sont nombreux),
ils en apprécient les avantages et les
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contacts humains. Une autre faiblesse est
l’incertitude quant aux subventions, « estce que notre projet va devenir pérenne,
est-ce qu’on pourrait augmenter le staff de
l’équipe ? » Nous sommes toujours
suspendus
aux
décisions
gouvernementales de fin d'année.
Il nous est parfois difficile de trouver des
médecins traitants dans certaines régions,
mais c'est aussi une liste d’attente de
bénéficiaires à gérer, c’est une vaste zone
géographique à couvrir et enfin il faut
trouver aussi des relais locaux spécifiques.
Freedom c’est tout à fait possible,
réalisable, mais il faut des professionnels
motivés et souples, sensibles à la prise en
soin des dépendances, non-résistants à
un traitement intensif à domicile, et qui
croient dans les bienfaits d’une multidisciplinarité.
acteurs de leur traitement. Ils n’ont pas
l’impression d’être considéré comme un
numéro ou comme quelqu’un dont on ne
tient pas compte. Un patient qui avait déjà
été hospitalisé en cure dans un service
spécialisé nous a dit « moi je n’ai jamais
vu autant de gens autour de moi, je n’ai
jamais eu autant d’entretiens, on ne s’est
jamais autant préoccupé de moi ! »
- Justement le risque après, à la fin du
suivi, c’est ?
- C’est le sevrage par rapport à l'équipe.
Mais
en
général,
nos
passages
s’estompent un peu à la fois et on
constate qu’ils retournent vers l’extérieur :
ils nous téléphonent pour nous dire « je ne
serais pas là, ou je pars en vacances, je
pars en week-end, j’ai envie de préparer
ça convenablement... »
- Eux peuvent partir en vacances, mais
pas Julie!
Echanges
Quelle évaluation vous faites, maintenant
que ça fait…
- Nous partons aussi en vacances, on
s’organise. En général c’est très bien vécu
ils nous renvoient « Vous en avez bien
besoin ! ». On a vraiment l’impression
d’être dans une communauté d’humanité,
nous avons toutes sortes de discussion, et
ça je pense que c’est extrêmement
important. Il faut prendre distance avec la
fameuse « neutralité bienveillante ».
- Oui, qu’est-ce que tu entends par
évaluation ?
Est-ce que ça marche ? Oui ça marche.
Maintenant c’est quoi ça marche en
alcoologie ?
- Est-ce que les patients vous renvoient
que c’est un…
- J’aimerai bien moi parce que c’est un
peu mon thème, c’est développer cette
question de l’entourage. J’ai bien aimé
le fait que ce soit mentionné qu’il pouvait
être absent et que c’était aussi un étayage
à prévoir, mais j’aimerai bien, c’est
vraiment ça qui me paraît intéressant dans
le fait d’aller à domicile.
- Les patients nous renvoient que c’est un
super projet, que c’est ce qu’ils attendaient,
on a des patients qui sont abstinents
depuis le début du projet, d'autres ont
rechuté, certains ont rappelé, donc pour
nous
c’est
une
victoire.
Trois
« mémorants » de l’UCL (Université
Catholique de Louvain), de l’Ecole de
Santé Publique nous ont rejoint : un
mémoire porte sur le patient, un autre sur
le soignant, et un mémoire porte sur les
liens avec le réseau ; on pourra donc vous
en dire plus. Chaque année on fait aussi
une petite enquête de satisfaction. Mais
Julie est toute nouvelle, on avait une autre
coordinatrice administrative avant, elle ne
pourra pas vous en dire plus aujourd’hui,
on vous fera un retour quand on aura
encore plus de recul. En général, les gens
sont très satisfait car ils ont eu
l’impression d’être acteurs et qu’ils sont
- Quand on était plus jeunes, on avait
réfléchi à cette question pendant qu’on
accueillait des gens en cure à l’hôpital, on
leur faisait leur programme, on s’était
proposé d’essayer de rencontrer des
proches et de peut-être faire du travail
avec eux… Une entrée à l’hôpital la plus
part du temps ne se fait pas paisiblement,
être débarqué à l’hôpital ça se fait de
manière relativement chaotique. Nous, un
peu naïvement, on se disait, les proches
vont discuter un peu avec nous, mais les
proches en avaient raz-le-bol, jusque par
dessus la casquette, il y avait donc très
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peu de contacts qui pouvaient se faire
avec eux, et ça se terminait par : « toi t’es
au club Med et nous on a les emmerdes ».
On n’a pas du tout ça à la maison, car
d’emblée, tout le monde reste ensemble.
Chacun donne son point de vue, chacun
s’explique un peu là-dessus, les proches
peuvent assister au sevrage, ils ne le font
pas de manière suffisante quand le sujet
le fait à l’hôpital, parce qu’ils sont éloignés
et les réactions vis-à-vis des proches ne
sont pas éteintes comme à l’hôpital, elles
continuent d’exister avec les choses qui
vont et les choses qui vont moins bien.
Donc c’est quelque chose qui reste
globalement plus humain. On peu le dire
en boutade, lorsque les gens sont
embarqués à l’hôpital, ils sont coupés de
leurs proches, de leur chien, chat, leurs
toilettes, etc… Parce qu’il faudrait arrêter
l’alcool, ça fait beaucoup de séparation qui
viennent s’ajouter au sevrage affectif, c’est
dramatique… J’ai entendu des savants
dire qu’il faut faire une cassure, pas avec
tout mais il faut faire une cassure avec le
produit ; en fin de compte dans le monde
hospitalier, on fait une cassure de tout en
espérant que la cassure du produit
s’installe.
Les sujets qui sortent de l’hôpital ont soif,
ils vont fêter ça, et comme c’est la réalité
quotidienne, comme ils viennent de sortir
de prison, ils ne vont pas recontacter les
geôliers. Ici, ils nous rappellent très vite,
parce qu’on reprendra, donc on perd
beaucoup moins de temps. Il y a des
temps mort qui sont vraiment morts.
ça va être un séjour de trois à quatre
semaines certains disent parfois « moi, ça
ne va pas être possible parce que je suis
indépendant, j’ai trois, quatre gosses à la
maison… » Maintenant on est arrivé à
beaucoup plus collaborer dans les soins.
A l’inverse, quand pour nous c’est
impossible de faire un sevrage à domicile,
comme nous connaissons bien les
institutions de la région, c’est facile de dire
« je te verrais bien dans telle ou telle
institution parce que c’est plus cocon ou
parce que justement c’est plus rythmé,
etc… », et de téléphoner en face du
patient à un de mes collègues pour dire
« tiens, voilà j’ai quelqu’un qui pourrait
participer à un sevrage chez toi, comment
est-ce qu’on pourrait faire ? » ça arrive
assez souvent, c’est bien vécu par le
patient ; il dit « tu m’envoies là et comme
je te fais confiance… si tu me dis que je
peux faire confiance à quelqu’un d’autre,
j’y vais. » On est dans une espèce de
transitivité.
- Comment votre projet est-il accueilli
par la corporation de la santé ?
- Est-ce qu’en Belgique, il y a des
structures de soins en ambulatoire, entre
justement l’hôpital et ce que vous faites ?
Parce que voilà, dans les CSAPA
actuellement, on est dans quelque chose
entre les deux, parce que du domicile ça
fait 20 ans que je travaille dans un CCAA,
ça fait 20 ans que j’en fais, pas une prise
en charge du tout comme ça, pas aussi
étayée. C’est étayé dans la structure du
soin mais pas quand je vais au domicile,
donc on est dans quelque chose d’un peu
intermédiaire. C’est pour ça que je voulais
savoir s’il y avait des structures en
ambulatoire en Belgique ?
- Au début, on était dans la méfiance. Je
travaille aussi à l’hôpital, mais j'ai aussi
d’autres connexions, je fais partie d’un
réseau, de groupes de travail… Au début
c’était
vu
un
peu
de
manière
concurrentielle, et maintenant, c’est
considéré comme une autre offre de soin
à proposer. Le milieu hospitalier nous
envoie parfois des patients. Une collègue
m’a téléphoné : « écoute, je t’ai envoyé tel
patient parce qu’on l’a vu en admission à
l’hôpital, et comme il ne veut pas être
hospitalisé, il a vu les murs, il a vu ce que
c’était, il ne veut pas… », ou bien quand
mes collègues hospitaliers annoncent que
- Chez nous, en tout cas, ce n’est pas
organisé comme chez vous. C’est
organisé en fonction des soignants et en
fonction de ce que les structures veulent
bien mettre en place. On a des centres de
cure mais souvent mélangés avec la
psychiatrie générale ce qui ne plait pas
non plus nécessairement aux patients
alcooliques. Sur Tournai, on a un hôpital
de jour que le docteur Jonniaux et moi
avons créé il y a 15 ans, donc c’est clair
que là-dedans on a développé une activité
alcoologique
que
je
continue
de
développer avec des groupes de parole.
Donc là, on pourrait penser qu’il y a une
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structure intermédiaire : l’hôpital de jour.
Maintenant, chaque hôpital développe ses
projets. Il y a aussi des centres de
consultations qui, à mon sens, ne sont pas
spécialisés et n’ont pas le temps. Il y a un
centre de consultation sur Tournai, avec
une mission spécifique en assuétudes
mais la liste d'attente est longue...
même âge : 44/ 45/ 46 ans. Notre espoir,
avec ce dispositif, c’est de les accueillir
plus jeunes en sevrage et qu’il y ait donc
moins de dommages physiques.
- On va peut-être conclure sur une
dernière question.
- Comment vous expliquez la plus-value
de la psychologue ?
- Ma question portait sur le relai après
« ce
bon
sevrage »,
parce
que
quelquefois il y a vraiment besoin d’un
suivi à long terme et quelquefois sur un an,
deux ans...
- Je peux probablement apporter une
connaissance globale de la problématique,
partager les compétences en alcoologie et
effectuer des entretiens de soutien en
essayant de dégager des thèmes
existentiels problématiques. Je rencontre
également les proches.
Un grand merci à tous.
- Nous orientons vers le réseau, nous le
connaissons de mieux en mieux, on peut
se dire « à Tournai, il y a untel chez qui tu
pourrais aller, à Ath, c’est une autre dame,
même si elle n’est pas alcoologue ou
addictologue ». Premièrement chez nous,
ces diplômes n’existent pas, et puis
parfois les gens n’ont pas nécessairement
besoin d’un suivi psy, ils ont besoin juste
d’un suivi social ou de pouvoir être
réimplantés dans des associations, des
petits groupes, etc… Nous pouvons
également proposer aux patients une
initiative développée par le Dr Jonniaux
depuis 1983 : « Le Forum de la
dépendance ». C’est un lieu de parole et
d’échanges accessible aussi bien aux
professionnels de soins, qu’aux patients,
qu’aux familles. Depuis 2008, les
professionnels en alcoologie des hôpitaux
de notre région ont aussi développé un
groupe de parole qui est dédié
exclusivement aux proches. Je ne sais
pas si je réponds à votre question.
- Oui, tout à fait.
- Ça me fait penser que vous pourriez
avoir des formes d’indications avec des
patients qui pourraient profiter de ce type
de prise en charge et inversement, ça
permet de distinguer comment on peut
arrêter.
- Est-ce que vous avez plus
demandes de femmes qu’ailleurs ?
de
- 50/50 et ça se vérifie chaque année,
avec un âge moyen de 45/46 ans. Par
curiosité l’an passé, j’ai fait grosso modo
une moyenne d’âge parmi les patients que
j’avais dans mes groupes à l’hôpital
«Les Marronniers ». Finalement on est au
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