v pour vendetta bd ciné - Atelier Autonome du Livre

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v pour vendetta bd ciné - Atelier Autonome du Livre
Au fil de la semaine
CULTURE
Lignes rouges
Visions du
réel veut
mettre en
jeu «non
tant une
réconciliation
avec le
monde
qu’un
approfondissement
de son
irréductible
et
passionnante
altérité».
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P o l i t i s , JEUDI 20 AVRIL 2006
DR
CINÉMA. Le festival de documentaires suisse Visions du réel programme, du 24 au 30 avril,
des films qui ont partie liée avec des catastrophes, des traumatismes, des attentats. Traversée
de certaines de ces œuvres, en marge de la compétition.
Artur Zmijewski propose à un ancien déporté de «restaurer» le chiffre qu’il porte sur l’avant-bras.
Créé il y a douze ans, Visions du réel se veut un carrefour de films capables de « décentrer le regard » et de
mettre en jeu « non tant une réconciliation avec le monde
qu’un approfondissement de son irréductible et passionnante altérité ». L’édition 2006, qui ouvre ses portes
à Nyon entre le 24 et le 30 avril, a finalement choisi
de projeter douze films d’Artur Zmijewski dans une
section intitulée Reprocessing reality. De quoi lancer
un débat sur la représentation de la violence.
Si ce n’est pas une thématique clairement affichée par
Visions du réel cette année, la violence est tellement
enchâssée dans une bonne part des films programmés qu’elle dessine comme un sentier à travers l’édition 2006. En marge de la compétition, où vont se
confronter une vingtaine de films du monde entier
et autant de premiers films, deux ateliers seront
consacrés à Avi Mograbi et à Rithy Panh. Pour ses
dénonciations de la violence perpétrée par son pays
en Palestine, et son engagement physique dans ses
films, l’Israélien Avi Mograbi (Comment j’ai appris à
surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon, Pour un seul
de mes deux yeux) est présenté comme un « cinéaste de
la désobéissance civique ». Le Cambodgien Rithy Panh,
l’auteur de S 21, la machine de mort khmère rouge (2002)
et des Artistes du théâtre brûlé (2005), crée les conditions pour que « les bourreaux repensent à leurs actes et
que les victimes puissent dire ce qu’elles ont subi ».
C’est aussi la violence politique qu’Alexander Oey analyse dans Hans-Joachim Klein : my Life as a Terrorist,
mais sous l’angle du portrait. Il part à la rencontre de
l’un des hommes qui a participé à la prise d’otages intentée par les cellules révolutionnaires RZ contre les
membres de l’Opep à Vienne en 1975. L’opération s’est
soldée par trois morts. Quittant, après une longue
cavale, le gang dont il rejetait les méthodes antisémites et fascisantes, Hans-Joachim Klein s’est réfugié en Normandie. Il a vécu dans la clandestinité,
affirmant n’avoir jamais tué et condamnant le terrorisme. Ce dont il témoigne dans un livre, la Mort-mercenaire (Seuil). En 1998, Hans-Joachim Klein a été
arrêté en France, extradé en Allemagne et condamné
à neuf ans de prison. Relâché en 2003, il est retourné
vivre en Normandie, où il travaille comme ouvrier agricole. Alexander Oey va le trouver chez lui, dans son
village. Il le suit sur les petites routes de campagne à
bord de son utilitaire puis l’accompagne à Francfort
pour une visite personnalisée de cette ville où HansJoachim Klein a débuté sa vie politique. Compagnon
de lutte de Daniel Cohn-Bendit et de Joschka Fisher
dans les années 1970, Hans-Joachim Klein était
membre du mouvement d’extrême gauche allemand,
Lutte révolutionnaire.
Images actuelles, images d’archives, le film est construit
sur un choc récurrent entre présent calme et passé
violent. Ces allers-retours nourrissent une réflexion
sur les mouvements politiques radicaux et le passage
à la lutte armée. Son ancien professeur de philosophie
et son camarade Cohn-Bendit répondent au terroriste repenti en mettant le doigt sur leurs divergences.
Lui guette, et souligne, ses dérives. Il évoque ses limites
– tuer – et le moment où il a « décroché » pour une autre
violence, subie celle-ci : vivre sous un faux nom, sans
liberté, la peur au ventre. Il aborde aussi les conséquences de sa situation sur ses proches. On pense à Tom
Stall, le personnage principal du film de David Cronenberg, A history of violence. Parce que Hans-Joachim
Klein parle du maniement des armes avec un ton d’expert, fanfaronne en évoquant un attentat aux explosifs,
mais se dit choqué par les meurtres commis par ses complices. S’il ne renie pas ses engagements de jeunesse,
il ne cesse de s’interroger sur le sens de ce qu’ils ont
fait ensuite. Sorte de Cesare Battisti allemand, HansJoachim Klein vit dans la crainte d’être rattrapé par son
passé. En 1993, il a fait une tentative de suicide. L’ami
Dany Cohn-Bendit est venu à la rescousse. Son soutien à l’ancien terroriste a valu au député européen
une demande visant à lever son immunité parlementaire. Comme Joschka Fisher, il a été appelé à témoigner à son procès. Aujourd’hui, Hans-Joachim Klein
tente de vivre une autre vie. Cesare Battisti est encore
loin de pouvoir en faire autant.
Hans-Joachim Klein : my Life as a Terrorist est aussi un
film sur la clandestinité. Dans Sans papiers, Andreas
Hoessli tente de délimiter cette zone où l’homme
n’est plus rien, sinon traqué, en dressant le portrait
de clandestins équatoriens, péruviens, boliviens, philippins installés en Suisse. En passant de scènes de
la vie quotidienne à des prises de vue du décor urbain,
le documentariste confronte l’intégration professionnelle et sociale de ces hommes et de ces femmes
avec le no man’s land administratif dans lequel ils
sont maintenus, depuis parfois dix ans. Autre intérêt de ce film : faire valoir les différentes politiques
mises en œuvre dans certains cantons suisses à
l’égard des sans-papiers.
Comment mettre en forme une évocation de la violence ? La séance spéciale « Tsunami », consacrée aux
traces laissées par le cataclysme un an après, est, de
ce point de vue, plutôt aventureuse. Les courts essais
thaïlandais qu’elle réunit campent à la lisière du
documentaire, de la fiction et du cinéma expérimental. Ils ont en commun de recourir massivement
au silence et de remplacer les mots par les bruits de
la nature et des sonorités électroniques. Les personnes filmées parlent sans qu’on les entende, ou
restent muettes. Ces courts métrages utilisent aussi
des procédés d’accélération ou de ralentissement
des images. Comme pour dire un nouveau rapport
au temps, et à l’espace. Dans Ghost of Asia, Apichatpong Weerasethakul, le réalisateur du fameux
Tropical Malady, montre, en accéléré, un jeune homme
occupé à manger des fruits ou à jouer au ballon sur
une plage pendant que des voix d’enfants nomment
chacun de ses mouvements. « Manger salement », « se
savonner le corps »… Autant de chapitres d’un programme qui s’écoule rapidement sur fond de musique
électro. Pour dire une vie qui a repris, ou une vie
réduite à son plus simple fonctionnement ? La plupart de ces films d’après tsunami se déroulent sur une
île, souvent vide de touristes. Peu de traces de dégâts
ou de reconstruction, mais une attention portée à
ce qui reste de l’homme après la catastrophe. Quelles
blessures ? La question taraude l’édition de ce festival, qui programme également une séance spéciale
consacrée à Vittorio de Seta et une nouvelle section
intitulée « Fictions du réel » pour saluer les œuvres
d’habitués de Nyon, tels Marceline Loridan-Ivens,
Alexandre Sokurov ou Noami Kawase.
INGRID MERCKX
Visions du réel, du 24 au 30 avril, 18 rue Juste-Olivier,
case postale 593, 1260 Nyon 1, Suisse.
Tél. : + 41 22 365 44 55. Site : www.visionsdureel.ch
Livre anar, film nanar
CINÉMA. Culte et révolutionnaire, le roman graphique
« V pour vendetta » devient film. Quand Hollywood vide
une œuvre de sa politique moelle.
LONDRES, 1997. Un 1997 tel qu’il
n’y en a jamais eu, tel qu’il a été
imaginé par le scénariste britannique Alan Moore seize ans auparavant. À la façon d’un 1984, la
capitale s’est abîmée sous le joug
fasciste quand surgit V, héros masqué et héraut anarchiste, qui lie
vengeance personnelle et résistance
politique. Bande dessinée culte,
sans cesse rééditée, V pour Vendetta (1) est la dernière victime
d’une obsession hollywoodienne,
l’adaptation de comics à succès.
Voilà qui assure un minimum d’entrées – celles des « déjà-fan » –,
mais en rien une œuvre de qualité. Réalisé par James Mc Teigue
et écrit par les frères Wachowski Hugo Weaving (V) et Natalie Portman (Evey), loin des héros de la BD d’Alan Moore.
(Matrix), ce film n’échappe pas à la
règle. Ne serait-ce là qu’un nanar de plus, qu’un Tout dépend de ce qui en naît : fascisme ou anarnouveau passage mal négocié entre roman gra- chie. L’un et l’autre représentent le choix le plus
phique et septième art ? Pas seulement. Scénario extrême en termes de responsabilité individuelle,
remanié, complexité épurée, esthétique dévoyée : tout annihilée dans un cas, exaltée dans l’autre. Le film
à l’écran témoigne de la moulinette Warner, qui préfère suggérer une troisième voie, « juste » milieu ô
transforme une œuvre révolutionnaire en un hachis combien perturbant : notre bonne vieille démocratie !
de prêt-à-penser. Une métamorphose qui soulève Avec, en apothéose finale, une manifestation massive
devant Downing Street. Allez, une « happy end » et
bien des questions idéologiques.
tout le monde rentre chez soi…
Commençons par un aveu. Cette adaptation était atten- L’anarchie est, elle, renvoyée au placard, aussitôt les
due de pied ferme, et au tournant. Non sans une bases de la dictature ébranlée. Il faut dire que son
dose de perplexité : après le 11 Septembre, et sous l’ère héraut, V, n’a rien du héros positif ni du jeune preBush, un grand studio américain allait-il oser prendre mier. Déporté, soumis aux expériences d’une docla défense d’un « terroriste », et le risque de montrer toresse Mengele, devenu tout à la fois surpuissant et
l’explosion du Parlement anglais ? Oui, et c’est déjà fou, V possède, sous son masque, de multiples visages.
là source d’étonnement. En outre, les frères Wachowski Dépositaire d’un monde disparu, métisse et fertile.
bouleversent l’intrigue d’origine, qu’ils préfèrent Victime et créature du fascisme. Assassin poursuivant
situer au XXIe siècle (pour ne pas perdre le specta- ses anciens tortionnaires. Terroriste s’attaquant au
teur ?). Ici, armes chimiques, virus et grosse firme phar- régime. Mais aussi émancipateur, en général, et d’une
maceutique remplacent les instruments de terreur jeune fille, Evey, en particulier. C’est ce personnage
plus « classiques » du type bombe atomique. Prendre qui, dans le film, tient le haut de l’affiche. Ou du
ses distances avec l’œuvre adaptée relève d’autant moins, sa nouvelle version. Face à un système répresmoins du crime de lèse-majesté qu’il s’agit d’intro- sif et inégalitaire, l’Evey de la bande dessinée incarduire des éléments d’actualité. La connivence entre nait un cheminement – fructueux mais lent et diffidirigeants politiques et industriels, l’exploitation de cile – vers l’autonomie, où l’écueil premier était la peur :
la peur, l’omniprésence d’images télévisuelles, la peur de quitter un univers connu, peur de la répresconservation illégale d’un Coran apparaissent comme sion, et peur, avant tout, de sa propre responsabilité.
autant de clins d’œil évidents à nos sociétés, et d’em- D’orpheline paumée, peureuse, inculte, ouvrière que
bryons de regard critique.
la misère pousse à se prostituer, Evey est devenue
L’effort aurait pu être loué s’il ne relevait de l’amal- jeune cadre dynamique, travaillant à la télévision,
game, entre régime fasciste et démocratie décadente, quasi vierge, héritière de la culture et de la résistance
et, surtout, s’il n’éclipsait pas le thème central de la parentales. Bienvenue dans un monde où la pauvreté
bande dessinée : la responsabilité individuelle. Qu’un et le corps-marchandise n’existent pas ! Politiquegroupe de puissants sème la panique pour mieux ment correcte, cette transformation met également
s’emparer du pouvoir, et c’est la problématique du com- à mal un V pour vendetta construit d’abord comme un
plot qui prédomine. Que les structures politiques roman d’éducation. L’éducation et la liberté ne valents’écroulent après une catastrophe, et c’est celle du elles donc que pour une poignée d’élus ? Le film le
choix de chacun qui émerge. Faut-il opter pour l’ordre laisse penser. La bande dessinée, elle, préfère l’éveil
à tout prix et laisser des milices prendre les rênes du au réveil.
pays ? Ou s’organiser peu à peu et établir un système
MARION DUMAND
fondé sur le principe de liberté ? Contrairement au (1) V pour vendetta, scénario d’Alan Moore et dessins de
film V pour Vendetta, le roman graphique d’Alan David Lloyd, traduction de Jacques Collin, Delcourt, 272 p.,
Moore examine d’autant mieux cette alternative qu’il 39,95 euros. Ne possédant pas les droits d’auteur, Alan Moore
en questionne la source : effrayant et destructeur par n’a pu manifester son hostilité au film qu’en refusant que son
nature, le chaos est-il intrinsèquement mauvais ? nom y soit attaché.
DAVID APPELBYE
CULTURE
LE 23 MARS, JOUR DE PRÉSENTATION de l’édition 2006
du festival Visions du réel au Centre culturel suisse,
80064, du vidéaste polonais Artur Zmijewski, a
déclenché un esclandre. Certains, choqués, ont crié
au scandale. D’autres, plus mesurés, ont réprouvé
les méthodes et la forme de ce film. Ses défenseurs,
ultraminoritaires, ont peiné à faire valoir la démarche
de l’auteur. Et pour cause. Dans 80064, Artur Zmijewski propose à un ancien déporté polonais de « restaurer », comme on restaurerait un meuble, le chiffre
qu’il porte sur l’avant-bras. La marque d’Auschwitz.
L’homme, âgé de 92 ans, a dû commencer par accepter, car, au début du film, il se trouve dans un salon
de tatouage avec le vidéaste. Il est assis. Artur Zmijewski, debout, lui demande de raconter son histoire. Plongée-contreplongée, champ-contrechamp :
la scène prend des allures
d’interrogatoire. Au
moment de passer au retatouage, le vieil homme
se rétracte : il ne voit plus
le sens de cet acte. Mais
il finit par céder, sur l’insistance d’Artur Zmijewski. La scène où le
chiffre 80064 est progressivement ranimé de
noir par le pistolet du
tatoueur concentre une
rare violence.
« Comment peut-on, au nom
de l’art… ? » : dans la salle,
des spectateurs ont
dénoncé une démarche
de scoop télévisuel instrumentalisant le sujet du
film – le vieil homme – en
faisant fi de tout respect.
Artur Zmijewski a acquis,
dans le champ de l’art
contemporain, une réputation de provocateur
transgressif et agressif.
Sa particularité : travailler
sur ce qui altère la perception de la réalité (la
maladie, un handicap,
une prise de toxiques…) et déclencher un événement qu’il capture dans un film performance. Son
producteur, Pierre Bal Blanc, a eu beau faire remarquer, ce soir-là, la standardisation des réactions, qui
procédaient selon lui de « compassion » et de « morale »,
il n’a pu immuniser 80064, film kitsch, contre sa
vaine obscénité.
Directeur de Visions du réel depuis 1995, Jean Perret a reconnu que son équipe avait plus ou moins bien
accueilli les œuvres d’Artur Zmijewski en préparant la sélection 2006. Mais la démarche de 80064
induit une réflexion sur le geste documentaire qui
intéresse ce festival suisse décidé, en outre, à mettre
en évidence les rapports entre les salles de cinéma
et les lieux où l’art contemporain s’épanouit.
Au fil de la semaine
JEUDI 20 AVRIL 2006 ,
Politis,
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