Le pays du Brésil couchant - Gauthier de Hoÿm de Marien

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Cahier spécial
Le pays du Brésil couchant
GAUTHIER DE HOYM ET MARTIN MOSNIER 22 JUIN 2006 À 21:32 (MIS À JOUR : 22 JUIN 2006 À 21:32)
ENQUÊTE
Fasciné et façonné par le mythe du football brésilien, le Japon s'est
émancipé de sa référence historique et tourne désormais les yeux vers
l'Europe. Aujourd'hui, 21 h (TF1)
Brésil ­ Japon
Il s'appelle Kunishige Kamamoto. Une légende au Japon, un attaquant, un vrai. «Grâce à lui, nous
avons gagné la médaille de bronze aux Jeux olympiques de 1968, au Mexique», se rappelle le
journaliste japonais Shuici Tamura. Kamamoto est un pionnier. A l'époque, le football nippon est
embryonnaire. Mais les bases sont là : un système universitaire pour les fondations, et un premier
championnat national en 1965, même un peu branque, pour les débouchés. Et Kamamoto, donc, pour
faire rêver. Déjà, les Japonais font montre d'une bonne volonté que l'on dit culturelle : pour préparer
les JO, ils enchaînent 82 matchs, dont quelques­uns amicaux contre Arsenal et São Paulo, plus un
stage en altitude à Mexico. On ne plaisante plus avec le football. Le bronze vaut l'or. A l'époque,
chaque petit Japonais qui ne joue pas au base­ball et qui, pas tout à fait par hasard mais pas loin, tape
dans le ballon avec ses pieds, ne rêve que d'une chose : aller jouer au Brésil.
La population nippone va apprendre le football au rythme des Tostão, Rivelino, Jaïrzinho et Pelé.
Signe du temps, la genèse du mythe brésilien au Japon s'effectue via le petit écran, en noir et blanc.
«La Coupe du monde 70 est la première diffusée au Japon. Les Japonais ont donc vraiment découvert
le foot à travers les exploits de la Seleção», se rappelle Shuici Tamura. La première émission TV,
Diamond Soccer, suivie par le premier canard, Soccer Magazine, voient le jour dans ces années­là. En
1972, pour enfoncer le clou, Pelé est en ville : une succession de matchs amicaux qui va «renforcer
encore un peu plus le mythe brésilien», selon Tamura. «Le style brésilien, cette joie de jouer, a tout de
suite beaucoup plu au peuple japonais», formule Leonardo ​
ancien joueur du PSG et du Milan AC qui
évolua aux Kashima Antlers en 1994­1995 ​
avant d'approfondir : «Cette fascination pour le joueur
brésilien s'explique aussi par l'histoire qui unit les deux pays.» Référence aux Nikkei­Jin, diaspora
nippone massive installée au Brésil depuis le milieu du XIXe siècle. A la base, des paysans débarqués à
São Paulo en tant que main­d'oeuvre suite à une grève des paysans brésiliens. «A cette époque, le
Japon s'est véritablement ouvert. Les gouvernements japonais ont délégué de nombreuses missions à
l'étranger, complètent les rédacteurs du site Nippon­Ganbare, entièrement dédié au football japonais.
Outre les Nikkei­Jin, des étudiants ont été envoyés en Grande­Bretagne, en France, en Allemagne, en
Belgique et aux Etats­Unis. De ces migrations, les Japonais ont tiré des enseignements : ils ont ainsi
créé un code pénal sur le modèle français, rédigé par un certain Boissonade, et ils ont également dû
comprendre, plus tard, que les Brésiliens étaient la référence en matière de football... L'engouement
pour le Brésil vient sans doute de là.»
CAPTAIN TSUBASA.
Le public international constatera cette fascination nippone pour le Brésil grâce au dessin animé
manga intitulé, en France, Olive et Tom, du nom des deux petits footballeurs en socquettes, héros de la
série et de la bande dessinée originelle. Un carton. «Beaucoup de jeunes footballeurs japonais sont
fans et passent leur temps à reproduire les figures de Captain Tsubasa [titre original du dessin animé,
ndlr]. Moi­même, quand j'étais jeune, je m'entraînais à faire des jongles dans les escaliers comme dans
le manga», se rappelle Masahi Oguro, l'attaquant international japonais du FC Grenoble. Captain
Tsubasa raconte l'épopée d'une équipe de football, la Newteam, drivée par Olive Atton (Tsubasa), qui
n'a qu'un seul rêve : rejoindre le Brésil de son mentor Roberto, un type au poil roux qui dragouille
gentiment sa mère en regardant le petit cogner le cuir comme un sourd à longueur de journée.
Roberto, c'est l'ancienne star brésilienne venue enseigner son art aux petits Japonais avant de leur
donner une chance d'accéder au paradis : le championnat brésilien. On est en 1983 et, déjà, les
tournois de São Paulo ou Rio ont perdu de leur cachet, et le football brésilien est en passe de devenir
un gigantesque réservoir de main­d'oeuvre pas chère et ultraqualifiée pour les clubs européens. Et plus
seulement les gros. Les Japonais sont à côté de la plaque, manifestement. Mais au taquet.
Lors du lancement de la J. League, le championnat professionnel japonais, dix ans plus tard, le
premier réflexe des clubs est d'attirer à grands flots de dollars les stars, parfois vieillissantes, du football
brésilien. Dunga, Bebeto, Jorginho, Careca, Zico ou Leonardo. «A cette époque, le niveau du
championnat était tellement faible qu'ils se baladaient, véhiculant ainsi l'image mythique du
footballeur carioca», notent à nouveau les rédacteurs de Nippon­Ganbare. Un état des lieux confirmé
par Leonardo : «Je suis arrivé au bon moment, juste au début de leur passion pour le foot. C'est vrai
qu'il y avait une effervescence incroyable autour de moi. Mes cheveux longs leur plaisaient beaucoup,
et j'ai eu énormément de succès auprès des femmes, particulièrement nombreuses dans les tribunes.
Pour elles, la beauté des joueurs était primordiale. Heureusement, j'avais une femme et trois enfants...»
Dans la foulée, logiquement, les Nippons offrent les clés de leur propre football aux facétieux
Brésiliens. Falcão et surtout Zico ​
«la référence absolue, car il jouait là­bas alors que le championnat
n'était pas professionnel», dixit Leonardo ​
amorcent la pompe en devenant les premiers Auriverde à
prendre en main la sélection du pays.
TERRE DE DÉBOUCHÉS.
Ces dernières années, les noms des meilleurs joueurs de la J. League, quoique moins ronflants que par
le passé, ont toujours un fort accent de samba (Ueslei, Rodrigo Gral, Emerson, Magno Alves,
Washington...). Mieux, Ramos, Wagner Lopes et Alessandro Santos, pourtant tous Brésiliens, ont été
intégrés à la sélection nippone. Le dernier nommé est même présent au Mondial allemand : d'un
eldorado pour retraités, la ligue japonaise est devenue une terre de débouchés pour Brésiliens de
troisième zone. Le monde à l'envers. Il est loin désormais le temps où Kazu Miura, légende du football
japonais, mettait les voiles pour taquiner du côté de la Juventude de São Paulo.
On ne sait pas si Miura aime Tsubasa, mais le fait est qu'il réalisa le rêve du petit protégé de maître
Roberto : un contrat pro au FC Santos du Roi Pelé. On dit «le FC Santos du Roi Pelé» parce que,
depuis le mythique n° 10, le club a brillé par son absence sur la scène continentale. Le championnat
brésilien est déjà, à l'époque, l'équivalent d'une D2 européenne. Mais qu'importe, Kazu est un dieu
dans son pays natal, et il enchaîne : Palmeiras, Sociedade Esportiva Matsubara, Clube de Regatos
Brazil, et enfin le Coritiba FC. Mieux, il va anticiper : après un retour au pays, il comprend que le
football ne se joue pas au... pays du football, mais bel et bien en Europe, et pourquoi pas en Italie. Il
file donc à Gênes et devient, pour l'occasion, le premier Japonais à fouler les pelouses transalpines.
Avant même Olive Atton !
Car le petit gars de la Newteam va y venir, comme un symbole : «Il s'agit de la version sortie pour la
Coupe du monde 2002, expliquent les gars de Nippon­Ganbare. Tsubasa Road to 2002, où Tsubasa
quitte le Brésil pour l'Europe et le FC Barcelone. On s'aperçoit alors que les mentalités changent, que le
saint Graal ne se trouve plus au Brésil mais en Europe. Ce courant est confirmé dans l'autre manga,
Hungry Heart Wild Striker, où le héros rejoint le club de l'Ajax Amsterdam et son frère le Milan AC.»
Fiction et réalité se confondent puisque les footballeurs japonais commencent, au début des années
2000, à enflammer les entraînements des différents championnats européens, suivis à la trace par des
armées de télés locales : Nakata, Inamoto, Oguro, Takahara, Nakamura, Ono, Yanagisawa... Les
destins se croisent.
MUTATION.
En même temps que le football nippon s'émancipe, le mythe brésilien s'essouffle. «Aujourd'hui,
personne au Japon ne s'intéresse plus au championnat brésilien car le niveau est faible. Je pense aussi
que ce basculement de l'intérêt réside dans le fait que les meilleurs joueurs brésiliens évoluent en
Europe. On remarque cette évolution dans le sponsoring également. Il y a dix ans, Mizuno parrainait
des joueurs brésiliens. Aujourd'hui, ce sont essentiellement des Européens qui en font la publicité»,
expose Yuki Ogawa, du Weekly Foccur Digest Magazine.
Une tendance qui se confirme aussi dans le choix des sélectionneurs, l'intermède réussi du Français
Philippe Troussier à la tête de la sélection nippone lors de la Coupe du monde 2002 (huitième de
finale) représentant un avant­goût de la mutation du football japonais. «Les passages de Wenger et
Troussier dans notre archipel ont créé de nouveaux modèles ​
notamment au niveau de la formation, où
la France est la référence. Il y a un grand débat au Japon : de quel modèle doit s'inspirer notre football
? Le Brésilien nous correspond au niveau technique et physique. Mais le style européen correspond
plus à la mentalité japonaise : plus discipliné, plus organisé, plus tactique. Pour moi, la sélection
japonaise est justement un mélange, une synthèse de toutes ces influences», constate Shuici Tamura.
Et maintenant, l'élève veut dépasser le maître. «Le Brésil a encore une grande longueur d'avance sur le
Japon», explique Oguro, tout comme l'ensemble des nations européennes. «La victoire vietnamienne
sur les Etats­Unis a été pour nous un modèle du genre, raconte Yuki Ogawa. Le Vietnam est sorti
vainqueur car le plan de bataille était plus efficace, ils ont su mettre en place une stratégie qui a payé.
C'est ce que doit faire l'équipe du Japon pour battre les équipes occidentales.» Du coup, Oguro et ses
copains s'y croient : «Certes, les Brésiliens jouent bien, c'est indéniable, mais personne n'est imbattable.
Lors d'une Coupe du monde, tout est possible !» Preuve que le mythe brésilien a bien du plomb dans
l'aile.
Gauthier de HOYM et Martin MOSNIER
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