Un trou dans la tête et Scarface

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Un trou dans la tête et Scarface
 Un trou dans la tête de Frank Capra (1959) et Scarface de Brian De Palma (1983) Maxime Grandgeorge Hypokhâgne J.P. Vernant, Sèvres Quel rapport y a-t-il entre Tony Manetta (du film Un trou dans la tête de Capra) et
Tony Montana (du Scarface de De Palma) ? Sans doute aucun. Ils ne vivent pas à la même
époque, ne sont pas issus du même milieu social, ni même du même pays ! Rien ne semble
rapprocher ces deux films.
En 1959, lorsque Capra réalise son avant-dernier film, il n’a plus rien à prouver.
C’est peut-être le principal reproche que l’on pourrait adresser à Un trou dans la tête. En
effet, le film semble réutiliser la formule de la comédie à caractère socio-politique qui avait
fait le succès de Capra depuis près de trente ans. On y retrouve les thèmes qui lui sont chers –
la famille, le travail, la réussite … - mais cependant exploités avec moins d’ingéniosité.
De Palma lorsqu’il tourne Scarface en 1983, bien qu’il ait connu un certain succès
avec Phantom of the Paradise, Carrie et Blow Out, n’est qu’au début d’une importante
carrière cinématographique. En s’inspirant du film de gangster de Howard Hawks, il réalise
l’un de ses plus grands films, qui sera mal accueilli à sa sortie en raison de sa violence et de
son langage, mais obtiendra avec le temps le statut de véritable « film culte ».
De Palma franchit une nouvelle étape dans sa carrière : il se détache peu à peu de
l’influence hitchcockienne – voyeur, fenêtre, double – pour imposer un style puissant et
grandiose. Capra tente également de se renouveler en abordant le thème de la paternité ainsi
qu’en transposant son récit dans un univers inédit : le film se déroule en Floride, au bord de la
mer ; le personnage central s’intéresse à l’argent et aux femmes, il n’est pas un « John Doe »,
un « Monsieur-tout-le-monde » luttant pour survivre.
C’est là que se rejoignent les deux films : outre les palmiers de Floride, la mer et la
plage ; Capra et De Palma dotent leur personnage de traits de caractère communs. Ces deux
films mettent en scène l’égo masculin dans toute son arrogance et sa splendeur. Tony et Tony
sont tous deux des hommes orgueilleux, ambitieux, aveuglés par l’argent, machos … dont les
défauts précipitent la perte. Tony Manetta, malgré son caractère foncièrement bon, est
hypocrite, égoïste et menteur. Capra procède à un renversement carnavalesque des rôles du
père et du fils, duquel il tire une grande partie de son humour. Tony apparaît comme « un petit
garçon de 41 ans », et son fils, Ally, comme « un adulte de 11 ans ». Chez De Palma, Tony
est obsédé par le pouvoir ; il veut tout contrôler : le marché de la drogue, sa famille, les
sentiments humains … Il est une parfaite illustration de l’hubris de l’homme. Tombant dans la
démesure (voitures, villas, sécurité …), il devient rapidement paranoïaque et sombre dans
l’addiction à la cocaïne.
Capra nous offre une morale universelle, mais assez banale : l’argent ne fait pas le
bonheur. Ils sont si pauvres, et pourtant « ils ont l’air si heureux » ! La solitude et le malheur
de Tony Montana, malgré sa richesse démesurée, semble confirmer la thèse rejetant tout
rapport logique entre argent et bonheur.
Capra propose une fois de plus une réflexion sur la famille, l’amitié, l’amour …
Cette fois-ci, l’ange gardien Clarence ne viendra aider personne ; si le personnage de Frank
Sinatra est sauvé, c’est grâce à sa famille. Le personnage d’Al Pacino franchit quant à lui le
point de non-retour : ses multiples crimes, meurtres et bains de sang auront raison de lui. Et
pourtant, on éprouve une certaine compassion pour ce « méchant » qui reste fidèle à ses
principes et dénonce l’hypocrisie des gens. Il lance au restaurant : « Vous avez besoin de
moi ! Je suis le méchant ! ». En effet, que serions-nous sans pouvoir pointer du doigt LE
méchant, celui qui éclipse toutes nos fautes et nous fait passer pour des saints ?
Frank Capra a sûrement plus apporté au cinéma que De Palma ; mais entre ces deux
Tony, Sinatra et Pacino, le résultat est sans appel : Brian De palma réalise une véritable
épopée, magnifiant l’ascension et la chute de Scarface. Sa caméra concrétise à la fois
l’isolement du personnage dans sa gigantesque baignoire, sa démesure face aux montagnes de
coke, sa folie lorsqu’il abat son meilleur ami. Le film se termine en apothéose : Tony
Montana est seul face à des dizaines d’hommes, se défendant comme un héros, criblé par les
balles. Il apparaît finalement sous une figure christique, ses bras et son corps formant une
croix lors de sa chute. Cette rédemption est un très grand moment de cinéma !