Habiter Marseille : Synthèse des professeurs
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Habiter Marseille : Synthèse des professeurs
Habiter Marseille : Synthèse des professeurs Une grande copropriété et un centre living-room ou un territoire du vivre ensemble ? Le mardi 24 mars 2015 l’APHG en partenariat avec l’équipe d’histoire-géographie du Lycée Marseilleveyre a reçu Elisabeth Dorier, géographe du laboratoire population, environnement et développement qui est intervenue auprès de deux classes de première ES, puis s’est entretenue avec les enseignants. Ses travaux portent sur les espaces clos dans le Monde et plus précisément à Marseille. Leur existence en pleine évolution dessine un nouveau paysage urbain et suscite de nombreuses interrogations sur la manière d’habiter la ville et du vivre ensemble. Thème qui figure dans nos programmes de géographie du secondaire. Une lecture de la ville qui dépasse la traditionnelle dichotomie : Quelle représentation, quelle lecture peut-on porter sur Marseille ? Nous connaissons les stéréotypes habituels : Marseille la ville intégratrice en communion avec l’OM, la cité conviviale et cosmopolite autour de ses espaces publics, une fédération de quartiers-villages... Mais Marseille c’est aussi le territoire urbain le plus inégalitaire de France, ségrégé et de plus en plus cloisonné : 14% de la surface urbanisée de Marseille habite désormais dans des « copropriétés fermées », allant jusqu’à 35 à 40 % dans les quartiers aisés du Sud. Ce constat bouleverse totalement nos lectures traditionnelles de la cité phocéenne. Nous connaissions le fameux clivage entre quartiers Nord et quartiers Sud, nous savions que les inégalités sociales et spatiales étaient fortement accentuées à Marseille mais Elisabeth Dorier nous invite, carte à l’appui, à une lecture bien plus complexe de la ville qui dépasse la traditionnelle dichotomie. Construire une géographie sociale : Pour construire une géographie sociale de la ville, notre géographe et son laboratoire d’étude s’est doté d’une méthodologie et d’outils statistiques et cartographiques forts pertinents. Un logiciel permet de calculer des surfaces et 1 d’identifier des espaces spécifiques et notamment les fameuses « résidences encloses ». Leur identification est d’une grande utilité pour les pouvoirs publics (marins-pompiers, élus, urbanistes ...) qui ont d’ailleurs passé une commande auprès du laboratoire de géographie urbaine. Ces espaces clos engendrent de multiples problèmes : Circulation des usagers (piétons, vélos), contournement des flux des automobilistes créant des goulots d’étranglement dans certains points nodaux de la ville... Vers le modèle d’une ville cloisonnée : On voit se constituer le modèle d’une ville cloisonnée, constituée de noyaux privatifs en copropriété qui ne correspondent plus à la notion traditionnelle de quartier. Notre géographe n’hésite pas à nous faire part d’une typologie qui s’appuie sur une observation de terrain et d’enquêtes réalisées par ses étudiants doctorants dont les recherches ont été médiatisées. On découvre que ces « enclosures » sont diverses et touchent différentes catégories sociales pas seulement les plus aisés de la société. Tous les types d’habitats tendent à se fermer. Certes les plus aisés sont fortement représentés dans des lotissements emblématiques comme les Haut de Périer où certaines formes rappellent le contexte latino-américain ; mais aussi les classes moyennes ainsi que les couches populaires qui se sentent abandonnées n’hésitant pas à se barricader constituant parfois des barrières « sauvages » qui ne respectent pas les normes de bases (accès aux handicapés, passage d’une poussette pour enfant...) comme par exemple le lotissement des Castors. Certaines routes ou chemins d’accès sont bloqués comme au Coin Jolie devenu « coin bani » où les usagés doivent effectuer le contournement d’une copropriété pour se rendre à l’école communale du quartier. Des espaces verts s’avèrent inaccessibles barrés par des copropriétés... On peut ainsi observer un foisonnement de fermetures pour tous les types d’habitats : rues privatisées, copropriétés d’immeubles, lotissements pavillonnaires et « résidentialisation » de HLM. Cette urbanisation en noyaux privatisés ne résulte pas seulement des seules inégalités sociales mais d’une géohistoire spécifique à Marseille. Un empilement d’héritages explique certains découpages d’où la nécessité de porter un regard rétrospectif en étudiant le cadastres, l’évolution des propriétés, repérer les trames anciennes notamment les fameuses bastides qui ont été souvent transformées en bloc ou morcelées en lotissement-copropriété et fermées. L’étude des délibérations des conseils municipaux peut aider à la compréhension, les droits d’usages sont aussi utiles à repérer... On constate que la loi peut aller dans le sens des enclosures, si par exemple une voierie est entretenues pendant trente ans par les résidents, elle peut-être fermée. D’une manière générale on remarque que les fermetures se font souvent sans concertation avec les habitants du quartier, des clôtures spontanées émergeant un peu partout. Cette tendance ne semble pas s’arrêter, les promoteurs immobiliers prennent le relais proposant des produits sécurisés : On construit dans le sécuritaire et le durable comme la Closerai Toscane ou les Hauts de Mazargues. L’idée est de 2 proposer une résidence fermée avec un espace vert à l’intérieur du domaine privé dans un quartier qui est en fait à proximité de la Cayolle quartier à risque. Idem pour les terrains de la Méditerranée à proximité du centre commercial grand littoral dans le XVème arrondissement. L’objectif étant d’attirer des classes moyennes et de favoriser des entrées fiscales dans des zones où les taux de chômage sont parmi les plus élevés de France. Dans quelle ville vivrons-nous demain ? Changer d’échelle... Cette lecture de l’espace marseillais nous interpelle. Dans quelle ville vivronsnous demain ? On voit se dessiner une conception de la ville en noyaux de « l’entre-soi »: des copropriétés juxtaposés, espaces privatisés déconnectés de plus en plus avec le quartier lieu de vie et un centre-ville « living-room » lieu du brassage social. Une ville gérée de plus en plus sous la forme de concessions franchisées s’opposant à la notion de ville passante. Cela pose aussi la question de la gouvernance et des choix financiers dans une période d’économie et de rationalisation budgétaire. Les pouvoirs publics concentrant l’argent dans le living room laissant au privé la gestion des quartiers ? Nous n’en sommes pas encore là mais un regard sur la planète (Afrique du Sud, Amérique Latine ...) nous montre qu’habiter la ville s’éloigne du « vivre ensemble » dans bien des parties du Monde. Notes prises par Caroline Bon et Daniel Micolon Le 28 mars 2015 Pour en savoir plus : Ensembles résidentiels fermés et recompositions urbaines à Marseille. http://www.univ-provence.eu/gsite/Local/geographie/dir/user210/articles/Marseille_%20residences_fermees_Dorier-Apprill.pdf Rapport sur la diffusion des ensembles résidentiels fermés à Marseille, les urbanités d’une ville fragmentée. http://rp.urbanisme.equipement.gouv.fr/puca/activites/rapport-diffusionensembles-residentiels-fermes-marseille.pdf Fermeture résidentielle et politiques urbaines, le cas marseillais : On peut trouver des cartes dans ce site : http://articulo.revues.org/1973 3