F Rousseau Muséohistoire 2015

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F Rousseau Muséohistoire 2015
De la “muséohistoire” des conflits
contemporains à la “muséohistoire
appliquée” : premier bilan et perspectives
Publié le 15 août 2015
par Frédéric Rousseau, Université de Montpellier III
La muséohistoire : essai de définition d’un néologisme
Distincte de la muséographie et de la muséologie, la muséohistoire a été définie récemment, et
plus exactement au cours de la réalisation d’un programme de recherches international et
interdisciplinaire soutenu par l’Agence Nationale de la Recherche (A.N.R., Les Présents des
Passés) et développé à l’Université Paul Valéry de Montpellier (France) en 2009-2012 [1].
Précisons tout de suite que si ce programme avait pris pour objets les musées des conflits
contemporains, nous pensons que la muséohistoire pourrait être utilement mobilisée pour de
nombreux autres types de musées d’histoire, et notamment les musées d’histoire ouvrière et
industrielle. Pour aller vite, rappelons que si les muséologues s’intéressent aux sciences et
techniques du classement, de la conservation et de l’exposition d’œuvres et d’objets, les
muséographes étudient principalement les collections, et retracent l’histoire des musées d’un
point de vue essentiellement institutionnel et culturel. Pour sa part, et sans rejeter ces apports
tout à fait nécessaires, c’est avec les outils des Sciences humaines et sociales que la
muséohistoire s’attache plus spécifiquement à l’examen et au questionnement des narrations
muséales [2] de l’histoire.
Dans le cadre du programme de recherches Les Présents des Passés, les chercheurs,
historiens, sociologues, didacticiens de l’histoire, ont interrogé les mises en espace et en récit
de l’histoire des conflits contemporains et des passés douloureux, et les ont confrontées au
savoir académique – tout particulièrement le savoir historien. Ce faisant, il s’est agi de
prendre la mesure des différentes portées de ces objets culturels hybrides que sont les musées
d’histoire. Hybrides en effet, car les espaces d’exposition, tout en reprenant à leur compte une
part des savoirs historiens déconstruits et reconstruits, et dans lesquels ils trouvent d’ailleurs
une certaine caution de véridicité et donc, d’autorité, à dispenser eux aussi un « savoir », y
introduisent d’autres dimensions, notamment mémorielle, idéologique, politique, sociale et
économique (voir le tourisme dit de mémoire et les projets de développement de zones à
reconvertir… par la mise en scène d’un patrimoine et d’une mémoire) qui ne sont pas sans
effets sur les narrations.
Précisons encore que les narrations muséales sont entendues au sens le plus large de dispositif
narratif total composé de tous les éléments concourant à la mise en récit et en scène des
passés : l’attention du muséohistorien se porte sur les textes (titres, cartels, légendes,
chronologies, etc.) bien sûr, mais aussi sur tous les objets (armes, outils, authentiques ou non,
etc.) et documents exposés (photographies, affiches, tracts, documents audio-visuels,
documents originaux et/ou reproductions, témoignages, œuvres d’art, maquettes, dioramas,
extraits de films de fiction comme au Camp des Milles, etc.) ; sont également pris en compte
les multiples dispositifs architecturaux et scénographiques conçus pour donner du sens à
l’ensemble de l’exposition : conception des bâtiments (ex. Oradour-sur-Glane), pentes (rampe
de Caen, Nagasaki), étages, couloirs, jeux d’éclairage et de sons, couleurs, jeux d’échelle,
bornes interactives, hologrammes (In Flanders Fields d’Ypres, Historiale de Cassino),
insertion d’éléments fictionnels, etc. Dans la confrontation des narrations au savoir historien,
la muséohistoire tâche de repérer les chaînes de causalité retenues par l’exposition, et de
déceler les points de vue adoptés ; ainsi n’est-il pas neutre de choisir d’inscrire l’histoire de la
Seconde Guerre mondiale dans une séquence historique débutant en 1939, 1933 ou en 1918,
voire en août 1914. Dans le même ordre d’idées, il n’est pas indifférent que la crise
économique et sociale mondiale de 1929 soit désignée comme l’une des causes de l’arrivée au
pouvoir des nazis, ou encore que la guerre d’Espagne soit présentée ou non comme la
répétition de la Seconde Guerre mondiale.
Ponctuellement, la muséohistoire peut relever ici ou là les erreurs factuelles, mais elle
s’intéresse plus encore aux oublis plus ou moins volontaires (amnésies) de même qu’aux
obsessions mémorielles (hypermnésies) ; elle distingue les panthéons des piloris. Les
premiers regroupent ceux qui au regard des représentations dominantes chez les entrepreneurs
de mémoire ont fait le « bon choix » : si l’on prend le cas des musées consacrés à la
Résistance, ce sont les bons, les héros, les combattants. À l’inverse, les seconds dénoncent le
comportement indigne des méchants, des collaborateurs de l’ennemi, des traitres, et des
bourreaux. Grâce à cette attention, la muséohistoire est à même de mesurer la mobilité
différenciée des airs du temps (les paradigmes dominants) qui cheminent entre concurrence
des mémoires héroïques (résistants) et victimaires (civils ordinaires, persécutés raciaux),
« victimisation », « politisation-dépolitisation » du propos, « déconflictualisation » du récit, et
discours idéologiques plus ou moins implicites, etc. Elle prend garde aux falsifications, et est
sensible aux instrumentalisations politiques. Elle mesure la place et le rôle accordés aux
témoins ; les écarts aussi vis-à-vis des acquis des recherches récentes. Pour finir, la
muséohistoire s’intéresse particulièrement au sens du propos, aux messages et aux valeurs qui
sous-tendent les expositions ; elle questionne leur portée en replaçant systématiquement les
différents éléments observés dans leurs contextes politiques, sociaux, culturels, économiques
de production. À ce titre, le rôle des fondateurs et des initiateurs de projet muséal (les
« entrepreneurs de mémoire », les communautés mémorielles), celui des différentes tutelles,
des financeurs, des administrateurs et des gestionnaires ne peuvent être ignorés et entrent
d’emblée dans le questionnement.
En ce sens, quelle que soit leur dénomination- musée, mémorial, historial, centre d’histoire,
centre d’interprétation, etc. – on peut soutenir que les espaces muséaux sont abordés par la
muséohistoire en tant qu’objets culturels, sociaux et politiques ; objets culturels, ils le sont en
effet en tant que supports d’histoire et de représentations, de mémoires et d’oublis ; mais
objets socio-politiques, ils le sont également car nombreux et différents sont les acteurs
concernés par ces espaces : le ou les fondateurs, les réalisateurs d’exposition, les scénaristes et
les scénographes, les associations, les témoins, et les donateurs, qui tous à des titres divers
participent à l’entreprise de mémoire ; doivent y être adjoints les tutelles et les financeurs et
enfin, les différents publics visés dont on essaie de combler les attentes supposées et qui
jouent leur rôle et influent sur l’exposition. C’est ainsi qu’autour de chaque espace muséal,
différents enjeux se cristallisent, se conjuguent ou varient au gré des acteurs impliqués et
selon les périodes considérées : enjeux de savoirs et de transmission du savoir, enjeux
mémoriels dans un contexte de plus en plus concurrentiel, enjeux normatifs et idéologiques
aussi ; enjeux économiques enfin. Des stratégies se déploient, des rapports de force se
dégagent et évoluent au fil du temps qu’il convient d’examiner ; précisément, considéré sur la
durée, l’espace muséal demeure un objet culturel et socio-politique vivant et en constante
évolution. Et de fait, des expositions se « démodent » et subissent des mutations parfois
radicales ; des promoteurs ayant été à l’origine des créations vieillissent, disparaissent et
cèdent la place à de nouvelles générations d’animateurs-gestionnaires parfois plus préoccupés
de « rentabilité » que de transmission mémorielle ; certaines structures qui initialement étaient
de statut privé ou associatif passent sous la tutelle de collectivités territoriales, ce qui parfois
peut induire l’élaboration d’un discours plus consensuel visant un public plus large ; ces
différentes évolutions s’accompagnent souvent de refontes d’expositions assez éloignées des
expositions premières, tant du point de vue du professionnalisme que du contenu et de la
mobilisation croissante des nouvelles technologies. Toutes agissent comme des révélateurs
des sociétés qui les voient naître et se transformer. Le muséohistorien est alors conduit à se
demander si ces lieux sont au service d’une explicitation critique et civique du passé ou de
l’exploitation maximale d’un bassin… touristique. Ajoutons enfin que ces espaces doivent
aussi être examinés en tant qu’objets politiques, tout autant témoins que recéleurs de projets
éthiques et/ou civiques, et fréquemment porteurs, plus ou moins en filigrane, d’une leçon pour
aujourd’hui et traçant un chemin et une conduite pour demain. Voilà, sans les avoir épuisé,
autant d’éléments qui intéressent les muséohistoriens pour lesquels le musée n’est pas
seulement vitrine mais un miroir et un laboratoire d’une richesse non seulement sous-estimée
mais trop peu questionnée [3].
Après cet essai de définition, je poserai un certain nombre d’enjeux et de problèmes en
commençant par illustrer les liens qu’entretient la muséohistoire avec la didactique de
l’histoire.
Muséohistoire et didactique de l’histoire.
Aujourd’hui, nous pouvons prendre acte du fait que les usages publics de l’histoire se
multiplient et que la transmission du savoir historien se fait de plus en plus hors des salles de
cours ; c’est un fait, l’enseignement scolaire de l’histoire est concurrencé par le cinéma, les
jeux vidéos, la bande dessinée, les ressources de l’internet (Wikipedia), les docu-fictions, la
chanson, le théâtre, les reconstitutions plus ou moins théâtralisées à contenu vaguement
« historique » (Le Puy du Fou), etc. Dans ce panorama non exhaustif, les musées jouent leur
partition et tiennent un rôle de premier plan. Ils ont pour cela des atouts. Pour nombre
d’établissements, en effet, le public d’âge scolaire forme une cible de choix, sans doute pour
des raisons purement comptables permettant notamment de légitimer les coûts de
fonctionnement auprès des tutelles financières et politiques, mais en réalité bien d’autres
raisons poussent les musées à faire des efforts en direction des scolaires et de leurs
professeurs, à créer des « services éducatifs », à réserver au sein même du musée des espaces
spécialement dédiés à l’exploitation scolaire d’une visite de groupe d’élèves, à prévoir des
documents spécifiques appelés « dossiers pédagogiques », à imaginer des espaces virtuels
accessibles par l’internet, et à proposer toutes sortes d’animations. On touche là un point
important : les musées d’histoire prétendent en tout premier lieu délivrer une leçon d’histoire
entendue au sens scolaire du terme. Mais du point de vue de la muséohistoire, il reste à
déterminer s’ils délivrent un « prêt à penser », un cadre normatif et prescriptif, ou des outils
d’appropriation critique du passé ? Ce positionnement dans l’offre culturelle et éducative
explique que du point de vue factuel, les expositions essaient de coller d’assez près au savoir
dispensé dans les manuels scolaires au point d’en reprendre parfois (comme au Mémorial de
Caen par exemple) la forme d’exposition ou de mise en page à grand renfort de chronologies,
de textes apportant des définitions de concepts et de notions (totalitarisme, nazisme, fascisme,
collaborateur, etc.), de documents iconographiques devenus emblématiques d’une période (De
Gaulle à la BBC de Londres, entrevue de Montoire d’Hitler et Pétain, portail d’Auschwitz,
etc.) et que l’on retrouve effectivement dans les manuels scolaires de l’enseignement
secondaire. À la façon des auteurs de manuels scolaires et des enseignants préparant leurs
cours, les musées s’emparent des connaissances historiographiques et les déconstruisent,
avant de fabriquer un savoir proprement muséal, mise en intrigue singulière et originale, plus
ou moins distanciée du récit savant. Le musée participe ainsi pleinement de l’apprentissage et
de la transmission de l’histoire. À ce premier titre, la muséohistoire emprunte clairement à la
didactique de l’histoire quand celle-ci évalue les pratiques de transmission du savoir historien
et la capacité des narrations à restituer les passés dans toute leur complexité, adossées, plus ou
moins rapidement, aux avancées de l’historiographie. Et comme le cours d’histoire,
l’exposition muséale ne peut totalement échapper à l’éducation morale et civique. Quelle que
soit la question ou la période traitée, l’approche développe toujours un point de vue doté d’un
système de valeurs porté et reconnu par une communauté faisant société [4].
Toutefois, pas davantage que les auteurs de manuels et que les enseignants, le musée n’agit de
manière isolée et figée ; ses pratiques narratives sont toujours inscrites dans un monde social
en perpétuel mouvement. En cela également, la muséohistoire possède des affinités évidentes
avec la didactique de l’histoire quand elle repère et prend la mesure des multiples expressions
de la doxa et plus encore des effets de la demande sociale, à une période déterminée, sur la
composition narrative des musées d’histoire.
Les recherches menées au cours du programme Les Présents des passés ont permis de
dépasser la simple posture consistant à critiquer à partir du point de vue et des pratiques
scientifiques de l’historien [5]. Le musée n’est pas un ouvrage savant. Il n’a pas vocation à
apporter systématiquement la preuve de ce qu’il avance. Il ne répond pas non plus aux
injonctions de programmes officiels d’enseignement. En revanche, sous certaines conditions,
il pourrait devenir un instrument propice à une réflexion critique sur les mouvements et les
enjeux mémoriels qui traversent, structurent ou déchirent une société. Pour ce faire, il faudrait
que les musées s’assument pleinement dans leur différence avec l’histoire enseignée, qu’ils
organisent leurs stocks de savoirs et leurs collections d’objets de façon à témoigner des
évolutions successives des régimes mémoriels, qu’ils deviennent eux-mêmes tout à la fois des
conservatoires des présents successifs des passés mis en musée et des outils d’appropriation
critique de l’histoire et des mémoires [6]. Cela est rarement le cas, pour des raisons de place
notamment, et généralement une exposition recouvre et chasse la précédente. Un cas
exceptionnel de ce point de vue est visible à Bruxelles au Musée Royal de l’Armée qui a
conservé en son état quasi originel sa salle consacrée au XIXe siècle, période fondatrice à la
fois de la Belgique contemporaine et de l’aventure coloniale. Dans une moindre mesure, le
musée de la Résistance de Vassieux-en-Vercors a également conservé des traces de
l’exposition originelle conçue par un ancien résistant ; mais celles-ci sont quasiment fondues
dans la nouvelle si bien qu’elles passent largement inaperçues ; pas plus que dans l’exposition
bruxelloise, elles ne sont mises en perspectives pour illustrer et questionner les jeux de
mémoire, cet autre objet de l’histoire.
Des leçons pour aujourd’hui…
Toutefois, par-delà cette approche encore très scolaire de l’histoire, la plupart de ces espaces
muséaux justifient leur existence par le rôle plus large – qu’eux-mêmes généralement
s’assignent – de médiation culturelle et morale entre la société, ses passés et ses présents. De
façon d’ailleurs souvent plus explicite que l’enseignement scolaire, il n’est en effet pas rare
que le musée d’histoire exprime conjointement à sa leçon d’histoire un message civique
(patriotique souvent mais pas toujours [7]) ; il met en exergue et illustre par l’exemple un
ensemble de valeurs telles que l’honneur, la ténacité, la résistance à l’oppression
particulièrement célébrées dans les musées de la Résistance et de la Déportation ; dans ces
musées, et cela témoigne des inflexions récentes du régime mémoriel dominant, on peut par
exemple constater que l’accent est mis de plus en plus sur le sauvetage des juifs traqués par
les nazis et leurs complices, ainsi que sur la solidarité (les Justes parmi les Nations sont de
plus en plus présents), et plus largement la politique d’extermination nazie en association avec
les milieux collaborateurs. Il n’est d’ailleurs pas rare aujourd’hui que dans l’évocation du
système concentrationnaire nazi, le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau prenne
l’ascendant sur les camps de déportation dédiés aux déportés pour raison politique. Signe de
la migration des modèles, jusqu’au Japon, Auschwitz est devenu le métonyme de la barbarie
nazie et le bombardement atomique est lui-même qualifié d’ « holocauste » [8]. À l’Historial
de Péronne, l’exposition consacrée à la Première Guerre mondiale se conclut sur un film
évoquant la bataille de la Somme que l’on peut qualifier de « poétique » ; outre des images
d’une lente remontée de la Somme renvoyant à certaines images du film Shoah de Claude
Lanzmann [9], une phrase significative s’approprie un élément de la doxa généralement
appliquée à l’histoire de la destruction des juifs d’Europe et prétendant « l’irreprésentabilité »,
« l’indicibilité », « l’incompréhensibilité » [10] de cet événement majeur du XXe siècle :
« Une bataille qui demeure à jamais irreprésentable dans sa globalité, sa complexité et son
horreur » [11].
Dans le même temps, le même présent devrait-on dire, un certain nombre de musées,
notamment ceux de facture la plus récente s’alignent sur une tendance forte de
l’historiographie et prennent soin de minorer l’ampleur de la Résistance (par ex. la nouvelle
exposition de Limoges de 2012). D’autres instrumentalisent sciemment leur objet pour
démonétiser sévèrement la résistance des communistes au profit de la lutte conduite par les
seuls gaullistes depuis Londres et Alger (par ex. au Mémorial de l’internement et de la
déportation-Camp de Royallieu à Compiègne [12]). Ici, les luttes politiques et électorales du
jour percutent de plein fouet le devoir d’histoire…
Par delà ces quelques exemples, soulignons encore le fait que les musées des conflits
contemporains ont ceci en partage qu’ils permettent de poser un certain nombre de questions
fondamentales pour toute société démocratique : notamment par rapport à l’usage légitime ou
non de la violence. Quelles sont en effet les circonstances permettant d’admettre comme
légitime l’exercice de la violence par le peuple et le citoyen ordinaire ? Et qui en décide ? Estce chaque citoyen ou ses représentants, ou ceux qui prétendent le représenter sans avoir reçu
délégation de souveraineté ? En héroïsant des figures historiques considérées comme
exemplaires (de Gaulle, Jean Moulin) et en présentant des répertoires d’action (actions
clandestines, propagande, sabotages, attentats, lutte armée, et/ou protection de réfugiés,
sauvetage de personnes traquées, etc.) les musées français traitant de la Résistance et de la
Déportation proposent à leurs publics bien davantage qu’une leçon d’histoire. Ils valorisent
des modèles de comportement et des répertoires d’action non dénués d’un certain potentiel
pour agir dans le présent et l’avenir. A l’inverse, ils stigmatisent aussi tout un ensemble de
comportements présentés comme indignes. Dans le même ordre d’idées, ces musées posent la
question non moins importante de savoir à partir de quel point le citoyen doit désobéir à la
loi ? Où situer le point de rupture, la frontière immatérielle séparant l’acceptable et
l’insupportable ? En fait, peu de musées consacrés aux guerres échappent aux prescriptions
normatives en plein ou en creux. Certains se montrent moins subtils que d’autres. En plein, le
musée de Gernika par exemple, utilise le martyre infligé en 1937 à la cité basque par la
Légion Condor alliée de Franco pour stigmatiser tout recours à la violence, quel que soit le
contexte, et condamner tout particulièrement les attentats de l’ETA, sans distinguer entre ceux
perpétrés durant la dictature ou après la disparition du dictateur et le rétablissement de la
démocratie. Hiroshima et son musée-mémorial de la bombe dénouent radicalement la tragédie
du contexte de la guerre déclenchée par le Japon. L’exposition n’interroge pas les
responsabilités japonaises. Un discours quasi exclusivement victimaire supporte ici un
message pacifiste adressé au monde entier. Le largage de la bombe fatale n’est pas un
aboutissement de la Guerre de Quinze ans et du Pacifique mais le moment zéro de la menace
nucléaire pesant sur l’avenir de l’humanité toute entière. Hiroshima n’est pas notre passé,
mais notre futur… En plein encore, mais pour la Première Guerre mondiale cette fois,
l’exposition d’In Flanders Fields d’Ypres (Yper) axe son propos sur une condamnation
explicite de la guerre, et met notamment en scène les fraternisations de noël 1914 qui durant
quelques heures ont suspendu la guerre sur le front occidental. En creux cette fois, l’Historial
de Péronne Musée de la Grande Guerre, en « omettant » sciemment de mentionner les
mutineries et les fraternisations esquive la question des rapports qu’entretient en temps de
guerre le citoyen avec les institutions dont il dépend, l’armée au premier chef, et la guerre
elle-même, au travers de la figure de l’ennemi. Développant une approche exclusivement
culturelle et particulièrement réductrice, déconnectée de tout contexte social et politique, il
tente d’accréditer l’idée – défendue par l’historiographie dominant le champ des études sur
14-18 et à laquelle l’établissement est adossé depuis ses origines – que le patriotisme fut à la
source de tout : du « consentement », de la « haine de l’ennemi », de « l’esprit de croisade »,
de la durée de la guerre et des millions de victimes… et au-delà, des atrocités de la Seconde
Guerre mondiale, génocide compris [13].
Dans leur volonté de vivre au présent et de se rendre accessibles aux plus jeunes générations,
un certain nombre de musées tentent de dispenser une leçon pour aujourd’hui et demain : c’est
l’intention qui sous-tend la reprise fréquente des formules incantatoires du genre « devoir de
mémoire… » : « qui ne se souvient pas du passé est condamné à le revivre » (CHRD de
Lyon), « plus jamais ça ! »… À l’entrée du musée de la Résistance et de la Déportation de
l’Ain à Nantua, le visiteur est accueilli dans le couloir d’entrée par deux grands panneaux, sur
le premier est écrit : « Transmettre la mémoire. Résistance. Liberté » ; sur le second :
« Apprendre l’Histoire. Déportation. Oppression » [14]. À la sortie de l’Holocaust Memorial
de Montréal, le visiteur termine sa visite en traversant ce qui s’apparente à une salle de
recueillement ; cette phrase en français traduite en anglais et en hébreu donne le ton : « Nous
sommes les héritiers… ». Au Camp des Milles, l’exposition s’achève sur ces mots : « Ne rien
faire, c’est laisser faire » ; le choix est réduit à ce binôme : « Devenir complice… ou
résister ». Sans doute, pourrait-on objecter, ces éléments sont ici sortis de leurs contextes ;
ainsi, l’exposition du Camp des Milles fait-elle aussi réfléchir grâce à une longue succession
de panneaux écrits sur « le conditionnement à la violence » et la « déresponsabilisation », « la
soumission aveugle à l’autorité », les « effets de groupe, le conformisme ». Toutefois, rien
n’assure que les jeunes s’arrêtent devant chaque panneau, le lisent et s’en approprient la
portée réflexive. C’est bien pourquoi, les leçons délivrées par ces espaces passent
essentiellement dans ces quelques formules fortes destinées à frapper et à marquer les esprits ;
or, ce discours majeur est souvent fort réducteur, maladroitement normatif et prescriptif au
point que l’on peut douter de leur efficacité.
Nombre d’intentions généreuses tournent en effet à la confusion la plus
totale particulièrement dans les espaces précédant la sortie de l’exposition : ainsi le musée
départemental de la Résistance de Grenoble présentait-il il y a peu (décembre 2009) un écran
de télévision sur lequel passaient en boucle des images de la profanation du cimetière juif de
Carpentras… La dernière salle appelait à la « vigilance » et à la « réflexion » et s’achevait sur
ce texte problématique à bien des égards :
Et aujourd’hui ? L’Allemagne nazie est battue en 1944. Mais les idées nazies qui ont entraîné
dans la mort des millions de personnes n’ont pas disparu. Elles menacent toujours, aux 4 coins
du monde, la liberté des hommes. Il en est de même dans les pays où le pouvoir politique ne
supportant aucune opposition ouverte exerce la tyrannie du totalitarisme. C’est aussi le cas
dans les pays où une même religion, imposée à tous, enferme ses habitants dans l’intégrisme.
Rester vigilant, prêt à dire non et à se battre, telle est l’attitude des résistants.
Au Camp des Milles, un écran distille l’une après l’autre les dépêches d’agences de presse
relatant « des actes antisémites. Exemples sur le mois de mars 2012 » ; sur la dernière on lit
ceci : « Lundi 19 mars 2012. Noisy-le-Grand (93160). La synagogue a fait l’objet d’un tag
représentant trois dessins dont un cocktail Molotov. Plainte déposée »…
Au-delà de ces quelques exemples, personne ne peut nier qu’établir le lien entre les luttes du
passé et celles du présent soit difficile, compliqué et peut-être nécessaire. Mais force est de
constater que le nouage est souvent effectué de façon au mieux maladroite, au pire
tendancieuse. Se placer sous l’égide incontestable de la défense des Droits de l’Homme suffitil ? Le Mémorial de Vassieux, dont la dernière salle est une salle de projection tente d’établir
le lien entre les résistants du Vercors et les « nouveaux résistants » : le film est introduit par
cette phrase dictant la voie à suivre : « préserver les générations futures du fléau de la guerre.
Droit international. Justice internationale » ; suivent des images de l’assemblée générale de
l’O.N.U. et la reproduction des différents logos des organisations dépendantes : OMS,
UNICEF, UNESCO ; puis celle d’ONG (françaises pour la plupart) : Médecins du Monde,
Médecins sans frontières, Reporters sans frontières, et Greenpeace… ; puis sont projetés des
extraits du procès de Nuremberg. Un nouveau texte destiné à établir le lien entre passé et
présent apparaît alors : « que d’avancées démocratiques depuis la république du Vercors de
1944, mais les pays se déchirent à nouveau, d’autres barbaries, d’autres totalitarismes
imposent leur diktat à travers le monde. Rappelons-nous ces résistances d’aujourd’hui… » ;
sont alors évoquées différentes situations : « Cuba 1956 » (Fidel Castro et Che Guevara) ;
« Hongrie 1955 (sic) » ; « Afrique du sud 1960 » (Nelson Mandela) ; « Vietnam 1965 » ;
Etats-Unis, champ de coton, illustrations de la lutte contre la ségrégation (Martin Luther
King) ; « Chili 1970 (sic) » (Salvador Allende, sa chute) ; « Sahara 1973 » ; « Portugal
1974 » ; « Afghanistan 1978 » (Commandant Massoud) ; « Chine 1989 » (étudiant devant les
chars place Tien an Men). Suit cette phrase conclusive : « des résistances armées se sont
levées en d’autres endroits du monde. Les peuples ont résisté en Algérie, au Tibet, en
Argentine, au Mexique, en Palestine, en Tchétchénie, en Birmanie ». De la vision d’un tel
montage, on peut évidemment se demander ce que des visiteurs, scolaires notamment peuvent
retirer. Les luttes absentes (celles d’Afrique noire particulièrement) sont aussi signifiantes que
les luttes citées et illustrées pêle-mêle. L’emploi du verbe « résister » au passé composé est
également problématique pour un certain nombre de cas : Tibet, Palestine, Tchétchénie ?
Cet exemple témoigne des tensions qui traversent ces narrations dès lors qu’elles ne se
contentent pas de rendre compte du passé et qu’elles veulent dire aussi un sens pour lire le
monde d’aujourd’hui, et peut-être indiquer une conduite à suivre, pour agir dans le monde
d’aujourd’hui. Se pose alors crûment la question de l’engagement du musée d’histoire. Sauf à
considérer, comme le prétendent faussement encore certains historiens dans leur domaine
– l’histoire, que le musée a un « devoir » d’objectivité, il faut admettre que celui-ci est de
facto engagé, par son discours sur le passé, et par les leçons qu’il en tire pour le présent et le
futur. Par son exposition au public, à tous les publics, et bien davantage que l’enseignant
calfeutré dans sa classe et moins exposé, le musée est placé sous l’œil acéré et le feu critique
permanent et provenant de tous les côtés de l’échiquier idéologique. Or, comme le montre
l’exemple caricatural de Vassieux, il semble particulièrement compliqué sinon problématique
de vouloir tenir un propos sur le passé, le présent et le futur sans prendre parti.
Une proposition d’application : l’analyse croisée des narrations muséales comme outil
de dialogue et de pacification des mémoires.
L’histoire tragique du XXe siècle et le début du troisième millénaire ont crument montré que
sur fond de crise notamment économique, sociale, et politique, les revendications identitaires
fondées sur une lecture non partagée du passé et un rejeu enflammé de mémoires
douloureuses peuvent parfois déboucher sur les formes les plus aiguës de l’action politique,
du terrorisme à la guerre.
Partout dans le monde, et dans un contexte particulièrement instable, marqué par des
bouleversements aussi profonds qu’accélérés générés par les progrès de la technologie et de la
science mais qu’accompagne, aussi, une perte générale de repères et de sens, de nombreux
peuples, nations et communautés se révèlent à leurs différentes échelles en quête d’identité, de
reconnaissance, de réparation et de légitimité. Dans cette quête multidimensionnelle, il n’est
alors pas rare que les uns et les autres recourent au passé, ou plus exactement à certaines
pages de l’Histoire, qu’ils réactivent, relisent, interprètent et instrumentalisent à des fins
politiques et sociales contemporaines. Cette mobilisation d’un passé plus ou moins éloigné,
plus ou moins vérifié et plus ou moins mythifié, est apparue et apparaît encore aujourd’hui
dans de nombreuses régions du globe comme un instrument majeur, sinon une arme
redoutable, tout d’abord dans la définition de soi, des siens et des autres, mais aussi dans la
défense de sa communauté ethnique et/ou culturelle, voire dans la délimitation de son
territoire et de sa souveraineté, avec tous les effets induits en termes de déstabilisation
intérieure et extérieure. Aujourd’hui encore, un certain nombre de phénomènes
d’hypermnésie et d’amnésie font obstacle à une véritable pacification des mémoires et des
relations entre les peuples, comme en Espagne malgré la « transition démocratique » ou au
Japon vis-à-vis de la Corée ou de la Chine[15]. Selon les périodes et les conjonctures, des
revendications plus ou moins assoupies peuvent brutalement se révéler sources de tensions,
alimenter des ressentiments et des peurs réciproques, et finalement déboucher sur des crises
intenses et parfois violentes.
Ainsi, chacun ou presque, en Europe, garde-t-il à l’esprit les horreurs de la récente guerre
déchaînée en ex-Yougoslavie [16]. Les noms de Sarajevo, Srebrenica, Priedor, Vukovar et
d’autres encore, ont rejoint la déjà longue liste des lieux de martyres de notre humanité. Il
n’est guère utile ici de multiplier les exemples et les rappels, l’histoire tragique du XXe siècle
[17] ainsi que ses nombreux prolongements apparus en ce début de troisième millénaire [18]
ont abondamment et crument montré que sur fond de crise notamment économique, sociale, et
politique, les revendications identitaires appuyées sur des lectures non partagées du passé et
des rejeux enflammés de mémoires douloureuses et plus ou moins mythifiées (la bataille de
Kosovo polje de 1389 célébrée par Milosevic en 1989) peuvent parfois déboucher sur les
formes les plus aiguës de l’action politique, du terrorisme à la guerre. L’enjeu niché au cœur
des mémoires de guerre n’est donc pas mince.
Dans ce contexte de tensions et de crises, la muséohistoire peut jouer le rôle d’outil de
pacification à plusieurs échelles. À une condition essentielle toutefois : éviter toute posture en
surplomb. Le chercheur en muséohistoire doit absolument prendre en considération les
contraintes nombreuses et spécifiques auxquelles les responsables d’établissements muséaux
sont confrontés au quotidien. Sans cette prise en compte de la réalité, tout propos aussi fondé
soit-il du point de vue scientifique, historique, manquera sa cible.
Pour demeurer dans le cadre européen, il apparaît nettement qu’au-delà de leur union
économique et douanière quelque peu bousculée depuis plusieurs années, et en dépit de
l’attribution récente du Prix Nobel de la Paix à l’Union européenne, les Européens peinent à
définir les contours de leur identité commune à cause précisément du souvenir non partagé
d’événements douloureux et de représentations divergentes du passé. Or, il nous semble que
le dialogue des mémoires, première étape d’un partage et d’une pacification des mémoires
constitue précisément l’une des conditions du succès de la construction et de la pérennisation
d’espaces pacifiés et pacifiques en Europe [19], mais aussi dans le reste du monde.
Pour une approche nationale, transnationale et/ou post-nationale des mémoires blessées, trois
espaces d’enquête peuvent être délimités. Dans une offre muséale surabondante et en
perpétuelle mutation, précisément, il s’agirait de porter plus particulièrement le regard vers
des passés douloureux de notre humanité et vers des mémoires blessées telles qu’elles
s’exposent et se mettent en scène au sein de ces institutions spécifiques que sont les musées
d’histoire, entendus ici au sens large d’espaces muséifiés et ce, quelle que soit leur
dénomination. L’approche ne peut être que nationale (Espagne par exemple [20]),
transnationale (Chine ou Corée/Japon) et post-nationale (Union européenne) tout à la fois, en
ce sens que suivant les périmètres des espaces considérés, les mémoires s’ignorent ou se font
signe, esquissent des rapprochements ou s’écartent, se croisent et/ou s’emboîtent. Trois
espaces peuvent être délimités conjointement et non séparément ; conjointement dans la
mesure où chacun des espaces est inévitablement connecté aux autres voisins et partenaires
pour le meilleur et pour le pire ; l’analyse des effets de miroir et d’interactions réciproques
seraient ainsi au cœur de l’analyse.
Ces trois espaces sont aussi trois cercles emboîtés en ce sens que chaque échelle d’analyse
éclaire la problématique fondamentale, celle du partage et de la reconnaissance mutuelle pour
une pacification des mémoires dans le cadre de l’édification de communautés de destin.

Le premier cercle : Histoires et mémoires parallèles. L’introuvable espace
mémoriel européen :
En novembre 1989, la chute du Mur de Berlin a été saluée comme le moment des grandes
retrouvailles d’Européens longtemps séparés contre leur volonté ; après plusieurs décennies
d’histoires parallèles, les deux Europe nées de la Seconde Guerre mondiale pouvaient enfin se
réunir et ne faire plus qu’une. L’euphorie est cependant vite retombée. On sait aujourd’hui à
quel point l’avènement de cet espace commun et de cette communauté de destin s’avère
compliqué, laborieux et rempli d’embûches. En effet, sur fond de crise économique et sociale
profonde, fort dévastatrice pour la cohésion sociale à l’intérieur de chaque État européen mais
aussi à l’échelle de l’Europe toute entière, deux lignes de fractures sont de plus en plus
perceptibles ; l’une pourrait-on dire schématiquement, est horizontale ; l’autre est verticale.
La première est bien connue, elle fait la une des journaux depuis plusieurs années ;
schématiquement encore, c’est celle qui sépare de plus en plus dramatiquement une Europe
nordique, réputée travailleuse, vertueuse et riche, et, pour l’essentiel, une Europe méridionale
et ensoleillée réputée indolente, paresseuse sinon tricheuse, et pauvre ; la seconde fracture est
moins immédiatement visible mais elle n’en sépare pas moins également deux Europe de
chaque côté d’une ligne qui suit peu ou prou l’ancien rideau de fer et qu’éloignent, voire
opposent, à la fois deux expériences historiques à la fois communes et distinctes, et deux
mémoires finalement différentes du court Vingtième siècle [21] ; à l’ouest de ce rideau de fer
mémoriel [22], lorsque l’on se souvient des combats contre le nazisme, c’est généralement
pour célébrer la victoire sur l’hitlérisme, mais aussi le retour à la démocratie libérale qui a
accompagné celui de la prospérité consumériste occidentale, à l’abri du parapluie américain
durant la guerre froide ; à l’est, certes, on se souvient également des années de lutte contre le
nazisme, mais plus encore, on se remémore surtout les années grises de l’occupation
soviétique et de la dictature « communiste » qui les ont immédiatement suivies [23] ; en
témoigne la floraison récente d’établissements muséaux mettant surtout l’accent sur
l’oppression et la répression « communistes » connue sous l’emprise soviétique [24] ou
encore l’hypermnésie de Katyn dans tous les musées polonais.
À l’ouest, la mémoire du génocide des Juifs d’Europe est devenue un paradigme dominant au
point de devenir central et largement partagé [25] ; à l’est, au contraire, cette mémoire-là est
quelque peu brouillée sinon refoulée au profit d’une mémoire douloureuse des deux
oppressions, nazie et « communiste », le poids de la seconde prenant largement le pas sur la
première [26] ; outre les problèmes posés aux historiens par l’assimilation systématique des
deux grands régimes « totalitaires » du XXe siècle, et la relative amnésie qui l’accompagne ici
concernant les responsabilités locales dans le processus de destruction des juifs d’Europe
orientale, de tels écarts historiques et mémoriels obèrent tous les efforts de constitution d’un
espace mémoriel européen. En effet, la véritable concurrence que se livrent deux paradigmes
mémoriels aussi structurant en Europe même que le sont Auschwitz et l’oppression soviétique
constitue un véritable défi en termes de pacification des mémoires (ainsi la Déclaration
controversée du Parlement européen du 23 septembre 2008 proclamant la date du 23 août
« journée européenne de commémoration des victimes du stalinisme et du nazisme ». Elle a
été suivie le 2 avril 2009 d’une résolution adoptée à la majorité absolue condamnant les
« régimes totalitaires, en particulier communistes et nazi »). Cette concurrence demeure
sources de graves incompréhensions entre Européens [27] ; à plus d’un titre, les musées
d’histoire constituent une caisse de résonance et un observatoire de premier ordre pour
ausculter les mémoires présentes des passés douloureux d’une Europe en quête d’une
mémoire sinon commune, au moins partagée.
Par l’analyse systématique des narrations muséales, la confrontation de l’histoire et des
mémoires, et la comparaison menée à l’échelle du continent, une vaste enquête pourrait
consiste à faire un état des lieux des mémoires européennes aussi exhaustif que possible en
multipliant les jeux d’échelles, c’est-à-dire en mêlant au sein du corpus des musées-cibles des
établissements de taille et de nature fort différentes, depuis les musées blockbusters du type
Mémorial de Caen, Imperial War Museum de Londres, Musée de l’Insurrection de Varsovie,
etc. jusqu’aux structures plus modestes, qu’elles soient privées ou associatives, ou relevant de
collectivités territoriales (Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation de Castelnaule-Lez, Hérault, Musée de la Résistance en Morvan de Saint-Brisson, etc.)
Seraient visés plus particulièrement les Musées de guerres (1ère et Seconde Guerres
mondiales); les musées de la résistance (ouest) et des résistances (est) ; les musées traitant
plus spécifiquement de la déportation et de l’extermination des Juifs d’Europe, à l’ouest et à
l’est ; compte-tenu de l’acuité particulière des conflits mémoriels dans cette région, les
Balkans et particulièrement l’ex-Yougoslavie devraient constituer un chantier privilégié, de
même que la Grèce et l’Espagne qui malgré leurs « transitions démocratiques » respectives
vivent aujourd’hui une sorte de guerre froide des mémoires de guerre civile. Bien qu’il
s’agisse de contextes fort différents, les mémoires belges et irlandaises connaissent une
réactivation spectaculaire qui mériterait une étude spécifique. Enfin, les représentations
présentes des passés fascistes et résistants pourraient être également observées avec une
particulière attention en Italie, en France, en Belgique.

Le deuxième cercle : l’espace mémoriel occidental
Cet espace est entendu au sens le plus large : outre l’Europe et ses marges les plus immédiates
(Israël, Turquie), il comprend aussi les projections d’Europe que constituent les Amériques,
l’Australie, la Nouvelle-Zélande. S’y ajoutera le Japon qui sous certains aspects (niveau de
développement, standard de vie, liens de partenariats économiques et politiques avec
l’Occident) peut s’apparenter à un pays occidental. Il a en outre combattu durant la Seconde
Guerre mondiale les États-Unis qui avant de se transformer en partenaire économique furent
leur vainqueur et occupant.
Contrairement à l’étude du premier cercle, celle-ci ne peut pas avoir de prétention à
l’exhaustivité. Toutefois, l’enquête à mener devrait permettre de repérer à la fois les
proximités et les écarts mémoriels majeurs existant d’une région à l’autre ; replacées dans
leurs différents contextes de production, l’étude comparée et contextualisée des principales
narrations muséales révèlerait notamment les pleins et les ceux de la carte mémorielle de cet
Occident élargi. Les rythmes suivis par les différents régimes mémoriels seraient soulignés.
La domination du paradigme de la Shoah/Holocaust serait notamment évaluée. Un intérêt
particulier serait également porté aux dispositifs d’exposition tant matériels que narratifs des
passés douloureux. On tenterait de repérer les tendances ; ainsi, pourrait-il être vérifié si ce
que l’on voit dans certains musées annonce ou non (l’Historiale de Cassino) une dérive
générale de type Walt-Disney qui ferait de l’histoire douloureuse un spectacle pour
consommateurs d’émotions fortes ?

Le troisième cercle. L’espace mémoriel global à l’heure de l’OMC et de la
mondialisation
Il est à noter que pour ce troisième cercle, un grand nombre de régions sont encore des terres
inconnues du point de vue de la muséohistoire. Il ne peut donc être question de vouloir tout
couvrir. Ici, l’enquête à conduire ne peut être qu’une enquête collective et internationale. Elle
nécessiterait avec plus d’exigence encore de trouver de nombreux partenaires, collaborateurs
et chercheurs-correspondants locaux.
Toutefois, pourraient être privilégiés dans un premier temps plusieurs chantiers pour lesquels
nous disposons déjà de quelques données (Japon, France, Vietnam, États-Unis [28]) et qui
présentent surtout un caractère d’urgence au regard d’enjeux diplomatiques parfois
majeurs dans différentes régions du monde actuel. En font partie le Sud-est asiatique : le
Japon, ses voisins, ses ex-ennemis, ses partenaires : Chine-Corée-États-Unis. Le Vietnam, ses
ex-ennemis, ses partenaires : Chine-France-États-Unis. Le sous-continent indien : IndePakistan-Chine. Dans ces régions, la fin de la guerre froide ainsi que la mondialisation ont
libéré un certain nombre de paroles et de mémoires douloureuses (Corée, Chine
particulièrement [29]). Mais un certain nombre d’amnésies dominent tant au Japon (crimes
commis durant la guerre de quinze ans dans le sud-est asiatique [30]) qu’aux États-Unis (bien
peu de regard critique concernant les bombardements anti-cités atomiques et
« conventionnels », le massacre de prisonniers de guerre, le recyclage des criminels de guerre,
etc.) ; le recensement sur cette région est à peine commencé et doit être complété. Deux
dernières zone d’application de la muséohistoire s’imposent enfin avec l’Amérique latine où
dans de nombreux États, les transitions démocratiques récentes réactivent un certain nombre
de cicatrices du passé (Chili, Argentine, etc.) et l’Afrique, sur laquelle la muséohistoire est
restée quasiment muette jusqu’à ce jour.
En somme, il s’agirait de répondre à deux questions-clés : qu’est-ce qu’une narration qui
pacifie ? Et la pacification exige-t-elle l’oubli ou nécessite-t-elle le souvenir partagé dans le
respect de l’histoire ?
Les études comparées et croisées conduites dans les trois cercles révéleraient l’état des
mémoires douloureuses dans un certain nombre de régions du monde d’aujourd’hui. Ce
faisant, elles nourriraient une réflexion sur le statut de victime et de coupable [31], sur les
dispositifs de deuils collectifs, sur la notion de responsabilité individuelle et collective, ainsi
que sur les dispositifs narratifs ouvrant vers une reconnaissance mutuelle. À ce titre, l’histoire
longue des musées serait abordée au travers de leurs différents contextes de fondationrefondations, et la sociologie des entrepreneurs de mémoire (fondateurs, gestionnaires,
financeurs, tutelles, bénévoles, Amis des musées, etc.) serait également développée [32].
Mais plus encore, au travers de la publication de travaux individuels et de synthèses
collectives, et de l’organisation de différentes manifestations scientifiques internationales (via
l’ICOM notamment, l’UNESCO), il pourrait s’agir d’attirer l’attention de la communauté
scientifique, mais aussi et plus directement, d’interpeler institutions muséales et entrepreneurs
muséaux sur les usages problématiques et autres abus de la mémoire, les mésusages des
passés douloureux, mais aussi de faire connaître les usages vertueux rencontrés, au sens où ils
contribuent effectivement à pacifier notre monde sans renoncer à diffuser la connaissance du
passé, et en transmettant des valeurs civiques universelles sans pour autant tomber dans un
moralisme bêlant confinant au désarmement spirituel et idéologique.
Enfin, à l’autre bout de la chaine de transmission mémorielle, on retrouverait la dimension
didactique évoquée au début de cette communication ; un tel programme s’intéresserait
particulièrement aux publics scolaires fréquentant ces établissements muséaux ; des
protocoles d’observation pourraient être élaborés avec des enseignants afin de mener une
réflexion conjointe tenant compte des contraintes spécifiques de chacun des acteurs.
Ainsi, et en ce sens, nous pourrions effectivement passer de la muséohistoire à la
muséohistoire appliquée afin d’aider non seulement à réfléchir, mais aussi à produire les
conditions d’un dialogue des mémoires, première étape vers une pacification de celles-ci et
des représentations conflictuelles des passés douloureux [33]. Partant d’un état des lieux
ambitieux, deux effets pratiques seraient donc recherchés et attendus : tout d’abord susciter
une prise de conscience des différents acteurs concernés fondée sur la diffusion des analyses ;
ensuite, contribuer avec ces mêmes acteurs à définir des stratégies muséales en matière de
résolution des problèmes les plus aigus (ex. le déni des crimes perpétrés en Chine et en Corée,
entre autres, par l’armée japonaise durant la Guerre de quinze ans).
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[1] Ce programme a produit un certain nombre de publications témoignant du contenu et des
contours de la muséohistoire.
[2] Pour un point sur cette notion et beaucoup d’autres mobilisées par la muséohistoire, se
reporter à Patrick Louvier, Julien Mary et Frédéric Rousseau (dir.), Pratiquer la
muséohistoire. La guerre et l’histoire au musée. Pour une visite critique, Outremont
(Québec), Athéna éditions, 2012.
[3] Charles Heimberg, Mari Carmen Rodríguez, « Musées, histoire et mémoires. En guise
d’introduction », Le Cartable de Clio, Lausanne, Antipodes, n° 11, 2011, pp. 21-23.
[4] Jean-François Forges, Éduquer contre Auschwitz. Histoire et Mémoire, Paris, Pocket,
2004 (1997).
[5] Sophie Wahnich, « Introduction », in Sophie Wahnich (dir.), Réfléchir l’histoire des
guerres au musée, Culture et Musées, n° 20, p. 13.
[6] Charles Heimberg, « Morette, un musée de la Résistance de la première génération :
fidélités, temporalités et épopées narratives », En Jeu. Histoire et mémoires vivantes, Paris,
Fondation pour la Mémoire de la Déportation, n°1, juin 2013, pp. 49-71.
[7] Julien Mary, « France/États-Unis : musées de guerre ou musées en guerre ? Les crimes des
guerres d’Indochine –Vietnam, entre hypermnésie et amnésie », in Julien Mary, Frédéric
Rousseau (dir.), Les musées de guerre. La guerre au musée entre histoires et mémoires,
Essais de muséohistoire (2), Paris, Michel Houdiard éditeur, 2013, pp. 260-272.
[8] Frédéric Rousseau, « L’Empire des douleurs. Histoire et mémoires de la Guerre de quinze
ans (1931-1945) dans quelques musées japonais », in F. Rousseau (dir.), Les Présents des
passés douloureux. Musées d’histoire et configurations mémorielles. Essais de muséohistoire,
Paris, Michel Houdiard éditeur, 2012, pp. 124-158 (traduction anglaise 2012).
[9] Images d’un jeune garçon remontant lentement la rivière la Ner, en chantant une chanson
apprise des Allemands… Cf. Claude Lanzmann, son film Shoah, 1985 et Shoah, Paris,
Gallimard, Folio, 1985, pp. 137-138.
[10] S’agissant du génocide des juifs, cette affirmation de Jean-François Forges par exemple :
« Il n’est pas possible de comprendre un tel crime », Jean-François Forges, Éduquer contre
Auschwitz, Histoire et Mémoire, Paris, Pocket, 2004 (1997), préface de Pierre Vidal-Naquet,
p. 44, note 38. On retrouve cet interdit chez Claude Lanzmann.
[11] Visite effectuée en novembre 2011 ; le film est signé Laurent Véray, enseignantchercheur en cinéma à l’Université de Paris X-Nanterre.
[12] Frédéric Rousseau, « « Résistance ». Éléments pour la muséohistoire d’une matière
hautement dangereuse », En Jeu. Histoire et mémoires vivantes, Paris, Fondation pour la
Mémoire de la Déportation, n° 1, juin 2013, pp. 21-47.
[13] Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, 14-18, retrouver la guerre, Paris, Gallimard,
2000.
[14] Visite effectuée en décembre 2009.
[15] Mari Carmen Rodríguez, « Usages politiques des passés traumatiques en Espagne :
muséohistoire de la guerre civile » et Frédéric Rousseau, « L’Empire des douleurs. Histoire et
mémoires de la guerre de quinze ans (1931-1945) dans quelques musées japonais » in
Frédéric Rousseau (dir.), Les Présents…, op. cit. De nombreux musées japonais sont en effet
centrés sur les seules souffrances endurées par le peuple japonais ; ceux d’Hiroshima, ou
Nagasaki présentent ainsi une narration purement victimaire dénonçant la férocité des
bombardements, nucléaires notamment, sans contextualiser ces violences dans le long cycle
guerrier et impérialiste déclenché par l’Empire japonais au début des années 30.
[16] Xavier Bougarel, Bosnie. Anatomie d’un conflit, Paris, La Découverte, 1996 ; Isabelle
Delpla, « La preuve par les victimes. Bilans de guerre en Bosnie-Herzégovine », in Enquêter
sur la guerre (sous la direction de Nathalie Lemoine), Le Mouvement Social, Paris, La
Découverte, janvier-mars 2008, pp. 153-183.
[17] Annette Becker, Georges Bensoussan (dir.), Violences. Violences de guerre, violences
coloniales, violences extrêmes avant la Shoah, Revue d’Histoire de la Shoah, n°189, juilletdécembre 2008. Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d’Europe, trad. de l’anglais par MarieFrance de Paloméra, André Charpentier, Emmanuel Dauzat, Paris, Gallimard-Folio, 3
volumes, 2006 (1985). Jacques Sémelin, Purifier et détruire. Usages politiques des massacres
et génocides, Paris, Le Seuil, 2005.
[18] Marc Le Pape, Johanna Siméant, Claudine Vidal (dir.), Crises extrêmes. Face aux
massacres, aux guerres civiles et aux génocides, Paris, La Découverte, 2006.
[19] À ce titre, l’expérience en cours de création d’un musée d’histoire germano-tchèque sur
le site de Usti-lad-Labem constitue une expérience très intéressante à suivre.
[20] Mari Carmen Rodríguez, « Usages politiques…, op. cit.
[21] Éric J. Hobsbawm, L’Âge des extrêmes. Histoire du court XXe siècle 1914-1991,
Bruxelles, Éditions Complexe-Le Monde Diplomatique, 1999 (1994).
[22] Emmanuel Droit, « Le goulag contre la Shoah. Mémoires officielles et cultures dans
l’Europe élargie », Vingtième siècle. Revue d’histoire, Paris, Sciences Po, n° 94, février 2007,
pp. 101-120.
[23] Françoise Mayer, « Des musées de l’anticommunisme en République tchèque », in
Frédéric Rousseau (dir.), Les Présents…, op. cit.
[24] En 1993 ouvre à Riga le Musée de l’Occupation de la Lettonie ; en 1997, ouvre à Vilnius
un Musée des victimes du génocide ; comme l’indique encore son site web, « le musée
systématise et complète des matériaux historiques et documentaires sur les répressions des
régimes d’occupation pratiquées contre les habitants de la Lituanie entre 1940 et 1990 ».
L’essentiel de la narration est consacrée à l’oppression soviétique. À Budapest, une Maison de
la Terreur s’est ouvert en 2002, présentant les mêmes dérives relativistes.
[25] Yannis Thanassekos, « Typologie mémorielle et paradigmes muséaux. L’histoire
mouvementée du pavillon belge à Auschwitz (1966-2006) », in Frédéric Rousseau (dir.), Les
Présents…, op. cit.
[26] Delphine Bechtel, « Les pogroms en Galicie, 1941 : des pages blanches de l’histoire à
une histoire en pointillés ? », in Luba Jurgenson, Alexandre Prstojevic (dir.), Des témoins aux
héritiers. L’écriture de la Shoah et la culture européenne, Paris, Editions Petra, 2012, pp.
113-134.
[27] Georges Mink, Laure Neumayer (dir.), L’Europe et ses passés douloureux, Paris, La
Découverte, 2007.
[28] Julien Mary, « Entre héroïsation et victimisation : muséohistoire comparée des captivités
de guerre françaises et états-uniennes en Extrême Orient (1942-1973) » ; Sophie Wahnich,
« Les musées d’histoire des guerres du Vietnam à l’heure du renouveau et de l’Organisation
Mondiale du Commerce : pour qui ? pour quoi ? » ; Frédéric Rousseau, « L’Empire des
douleurs. Histoire et mémoires de la guerre de quinze ans (1931-1945) dans quelques musées
japonais », in Frédéric Rousseau (dir.), Les Présents…, op. cit.
[29] Régis Arnaud, « Le Japon et la Chine divisés par la mémoire », Le Figaro, 15 octobre
2007.
[30] Tetsuya Takahashi, « Japan’s problematic past », Le Monde Diplomatique, english
version, april 2007.
[31] Ian Buruma, « Entre honte et culpabilité. Le souvenir de la guerre chez les Allemands et
les Japonais », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, Paris, Presses de Sciences Po, n° 39,
juillet-septembre 1993, pp. 72-78.
[32] Michel Offerlé, Sociologie des groupes d’intérêt, Paris, Montchrestien, 1998.
[33] Bogomil Jewsiewicki, « De la vérité de la mémoire à la réconciliation. Comment
travaille le souvenir ? », Le Débat, Paris, Gallimard, n° 122, novembre-décembre 2002.