Punir en effigie: réflexions sur la conception pénale de Bentham
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Punir en effigie: réflexions sur la conception pénale de Bentham
Punir en effigie: réflexions sur la conception pénale de Bentham Andrei Poama (Sciences Po, Paris) Mardi, 16 décembre Journée d’études, CCT & EHESS 2 On a pris l'habitude d'interpréter le panoptique – à savoir, le projet architectural imaginé par Bentham à la fin du 18ème siècle – comme une technique qui sert à généraliser le pouvoir de punir. Avant le panoptique – ou plutôt, avant le panoptisme – le pouvoir pénal était rare, discontinu, inefficace. Avec (et après) l'introduction du panoptique, les peines sont devenues continues, omniprésentes, profondément inscrites dans les relations sociales. Appelons cette thèse – selon laquelle le panoptique est la technique pénale moderne par excellence – la thèse foucaldienne. C'est Foucault qui, pour la première fois, interprète le panoptique benthamien comme le mécanisme principal de généralisation des peines. La prison représente l'exemple typique du mécanisme panoptique. Au chapitre 3 de Surveiller et punir (dédié au a), il insiste sur le fait que « la prison avec toute la technologie corrective dont elle est accompagnée est à replacer là : au point où se fait la torsion du pouvoir codifié de punir, en un pouvoir disciplinaire de surveiller; au point où les châtiments universels des lois viennent s'appliquer sélectivement à certains individus et toujours les mêmes; au point où la requalification du sujet de droit par la peine devient dressage utile du criminel; au point où le droit s’inverse et passe à l’extérieur de lui-même, et où le contre-droit devient le contenu effectif et institutionnalisé des formes juridiques. Ce qui généralise alors le pouvoir de punir, ce n'est pas la conscience universelle de la loi dans chacun des sujets de droit, c'est l'étendue régulière, c'est la trame infiniment serrée des procédés panoptiques. » (Foucault SP : 225). » (c'est moi qui souligne) La thèse foucaldienne repose sur deux positions interprétatives. La première position avance que le panoptique est, avant tout, une procédure intrinsèquement pénale : panoptiser une société, c'est la pénaliser ou la rendre carcérale (« Dans cette société panoptique dont l'incarcération est l'armature omniprésente, le délinquant n'est pas hors la loi ; il est, et même dès le départ, dans la loi, au cœur même de la loi, ou du moins en plein milieu de ces mécanismes qui font passer insensiblement de la discipline à la loi, de la déviation à l'infraction », SP : 308). La deuxième position est que le panoptique aide à généraliser le pouvoir pénal en ceci qu'il libère le terrain pour des nouvelles interventions pénales en rendant leurs cibles plus visibles et, de ce fait, plus accessibles. C'est dans la mesure où le panoptique passe par la surveillance qu'il rend le fait de punir plus aisé, plus facilement observable et, de la sorte, plus certain. Selon la première position interprétative, le rapport entre panoptique et pénal est d'ordre analytique : il n'y a de technique panoptique que pénale. Selon la deuxième position, la fonction première du panoptique relève de la surveillance pénalisante. Mon objectif aujourd'hui est de remettre en cause la thèse foucaldienne au niveau de ses deux positions interprétatives. J’essayerai, plus précisément, d’élaborer une thèse interprétative alternative qui repose sur la conception pénale de Bentham et qui. Contre la première position, je soutiendrai que le panoptique n'est pas projeté – ou, en tout cas, n'est pas censé fonctionner – comme un mécanisme essentiellement pénal, mais comme un dispositif qui tend à la dépénalisation. Contre la deuxième position, je soutiendrai que le panoptique n'est pas pensé uniquement comme un mécanisme de surveillance, mais comme une machine à produire du spectacle. Ces deux contre-positions interprétatives impliquent (1) qu'une société panoptisée n'est pas nécessairement une société carcérale du fait qu’elle est panoptisée et (2) que le 3 panoptique ne représente pas le point de passage d'une société du spectacle à une société de surveillance. De manière plus oblique, l'anti-thèse foucaldienne implique que le panoptique ne devrait plus – ou au moins plus seulement – être inscrit dans une histoire pénale qui mène jusqu'à la prison telle qu'elle fonctionne aujourd'hui. Si on le lit avec une sensibilité plus benthamienne que foucaldienne, le panoptique pourrait être vu comme une première figure d'un spectacle pénal dont le but est de se défaire des peines tout en gardant leurs effets socialement désirables. Le présent du panoptique, ce n'est pas la prison ; ce sont plutôt les séries télévisées. Ma présentation est structurée de la manière suivante. Dans la première section, je résumerai la conception pénale de Bentham, en mettant l’accent sur la distinction qu’il opère entre le concept de peine réelle et celui de peine apparente. Dans la deuxième section, j’analyserai le projet panoptique de Bentham comme une mise en œuvre concrète de sa distinction entre les actions qui relèvent de la peine réelle et les effets qui constituent la peine apparente. L’idée, à ce niveau, est que le panoptique n’est pas tant une “machine à dissocier le couple voir-être vu”; il est plutôt un dispositif qui sert à rompre la relation de proportion directe entre la peine réelle et la peine apparente. La réussite des procédés panoptiques est, à terme, donnée par leur capacité à émanciper la peine apparente de la peine réelle. Dans la troisième section, je tenterai de rapprocher le panoptique de Bentham du panorama de Barker (les deux étant deux techniques particulières du trompe-l’œil). Une remarque s’impose avant de passer à la première section. La remise en cause de l’interprétation foucaldienne du panoptique ne signifie pas que cette dernière soit fausse. Elle n’implique pas non plus que la thèse foucaldienne soit incompatible avec l’interprétation alternative que je tenterai de formuler. D’ailleurs, Foucault est loin d’ignorer la dimension de représentation contenue dans le panoptique. Il observe ainsi qu’il existe une parenté entre la ménagerie royale, les panoramas de Barker et le panoptique de Bentham. Mais il n’assimile pas cette dimension représentative à l’idée d’un spectacle au sens esthétique du terme, mais plutôt à l’idée d’observation au sens naturaliste du terme (“Le Panopticon est une ménagerie royale; l’animal est remplacé par l’homme, par le groupement spécifique la distribution individuelle et le roi par la machinerie d’un pouvoir furtif. A ceci près, le Panopticon, lui aussi, fait œuvre de naturaliste. Il permet d’établir les différences: chez les malades, observer les symptômes de chacun, sans que la proximité des lits, la circulation des miasmes, les effets de contagion mêlent les tableaux cliniques (…).”, SP: 205). Bien qu’elle intègre la dimension figurative du panoptique, Foucault insiste plutôt sur le fait que le panoptique est d’abord une technique de surveillance. La différence de l’interprétation que je propose est, alors, une différence d’accent: il ne s’agit pas de dire qu’il n’y pas de surveillance dans (ou par) le panoptique, mais que la part de surveillance est secondaire par rapport à sa composante spectaculaire. §1 Dire que le panoptique benthamien est d’abord une procédure pénale demande qu’on précise le contenu et l’orientation générale la conception pénale de Bentham. Bentham considère que toute peine constitue un mal, dans la mesure où toute peine contient une part de souffrance. Cette manière de penser la peine découle de la position utilitariste de Bentham, selon laquelle le critère de nos choix moraux consiste à maximiser nos plaisirs et à minimiser nos peines. La peine – qu’elle soit légale ou 4 non – est définie comme “an evil resulting to an individual from the direct intention of another, on account of some act that appears to have been done, or omitted.” (RP). Il y a, plus précisément, trois traits définitionnels des peines. Premièrement, toute peine représente une souffrance, qu’il s’agisse d’une souffrance d’ordre physique ou psychologique vécue de manière directe, ou subie de indirectement, à savoir comme une perte ou une diminution de nos plaisirs. Deuxièmement - et comme conséquence de l’engagement utilitariste de Bentham toute peine est un mal en soi: ‘all punishment is mischief: all punishment in itself is evil.’ (RP). Troisièmement, la peine est une souffrance imposée de manière intentionnelle, ce qui la distingue de la simple vengeance ou de l’autodéfense. A ces trois traits définitionnels s’ajoute un standard justificationnnel: ne sont justifiées que les peines qui parviennent à prévenir des infractions futures (infractions qui, à leur tour, se définissent en termes de déplaisir et/ou de souffrance). La définition et la justification des peines n’épuisent pas la conception pénale des peines. Celle-ci ne peut être comprise de manière adéquate que si on prend en compte la distinction que Bentham opère entre deux types de peine: la peine réelle et la peine apparente. La peine réelle renvoie à l’expérience pénale immédiate et concrète ressentie par le puni et produite par l’agent qui punit. Cette expérience peut être soit physique, soit psychologique (la différence entre ces deux dimension n’est pas, pour Bentham, une différence de nature, mais une différence de degré). La peine réelle est la peine telle qu’elle est vécue par ceux qui ne sont pas punis, mais par ceux qui assistent à l’application des peines. Il s’agit de « that which it appears to a delinquent to have at any time previous to that in which he comes to experience it; or to a person under temptation to become a delinquent previous to the time at which, were he to become so, he would experience it. » La peine apparente est, autrement dit, une forme de pénalité para- ou préexpérientielle. La peine apparente diffère également de la peine réelle de par sa variabilité. Le répertoire expérientiel de la peine réelle demeure relativement limité, alors que celui de la peine apparente est, en principe, indéfiniment ouvert: le ce quoi (that) de la peine apparente n’a pas de contenu définitivement assignable. Tout déploiement public d’une action qui répond à une infraction peut être qualifiée de peine tant qu’il sert le but ultime d’une intervention pénale, qui est celui de prévenir des infractions futures. La distinction entre peine réelle et peine apparente soulève la question de leur relation. Si la peine réelle se trouve du côté de l’expérience individuelle, alors que la peine apparente s’exhibe du côté des effets collectifs, on a raison de se demander comment les deux formes de peine sont liées et de s’interroger sur la nature et la structure de leur rapport. A cette question, Bentham répond en disant que la peine réelle est requise seulement dans la mesure où elle sert de condition de possibilité pour la mise en place de la peine apparente: “‘Ought any real punishments to be inflicted? Most certainly. Why? for the sake of producing the appearance of it. (…). Every particle of real punishment that is produced, more than what is necessary for the production of the requisite quantity of apparent punishment, is just so much misery run to waste. Hence the real punishment ought to be as small, and the apparent punishment as great as possible. If hanging a man in effigy would produce the same salutary impression of terror upon the minds of the people, it would be folly or cruelty ever to hang a man in person.’ (RP) La 5 relation entre peine réelle et peine apparente est donc une relation de conditionnement. Mais ce n’est pas une relation nécessaire, dans la mesure où il n’est pas impossible de penser que la peine apparente puisse être engendrée sans passer par l’infliction de la peine réelle. La relation de conditionnement ne fonctionne que dans un contexte historique où la technologie pénale ne peut être publiquement efficace qu’en recourant à la peine réelle. Bentham réfléchit à cette relation de conditionnement dans le contexte pénal de l’Ancien Régime (plus précisément, en 1775). La capacité et l’imagination techniques de l’Ancien Régime en matière pénale s’articulent autour de l’idée d’une proportion directe entre la peine réelle et la peine apparente: on ne peut augmenter, voire maximiser les effets publics des peines qu’en renforçant l’expérience directe de la peine réelle. La mise en place de ce rapport de proportion directe à travers lequel l’augmentation de la peine réelle se traduit par l’intensification de la peine apparente se réalise, à l’époque de l’Ancien Régime, par le biais des supplices publics. Le supplice n’est, si on l’analyse en termes benthamiens, qu’une structure pénale à travers laquelle peine réelle et peine apparente sont liées de manière proportionnellement directe. Un exemple typique de structure pénale supplicielle est le gibet de Montfaucon. Il s’agit d’un édifice sur trois niveaux qui accueillait des gens pendus à des poutres; l’édifice était normalement situé sur une hauteur, pour assurer le plus de visibilité à cette scène d’exécution publique. Le gibet de Montfaucon a été utilisé jusqu’au 17ème siècle. Ce que Bentham apprécie dans un mécanisme pénal tel que le gibet de Montfaucon, c’est son caractère exemplaire, à savoir sa capacité d’engendrer une quantité conséquente de peine apparente. La manière dont le gibet y parvient, c’est de procéder par une concentration maximale de peine réelle: le gibet peut être considérée comme une des réalisations les plus abouties du rapport de proportion directe entre peine réelle et peine apparente. C’est en concentrant le plus de peine réelle dans un spectacle pénal dont la visibilité est optimale qu’on produit le plus de peine apparente et qu’on contribue à l’exercice préventif des peines. Cependant, Bentham garde une attitude critique par rapport aux structures supplicielles, dans la mesure où les peines réelles représentent un mal qui ne saurait jamais être justifié en tant que tel. La production des peines apparentes à partir de peines réelles garde, en plus, quelque chose d’arbitraire: si l’objectif est de maximiser la quantité de peine apparente, alors on pourra décider ad-hoc d’une augmentation des peines réelles. Qui plus est, il y a des cas où l’individu puni ne réagit pas de manière appropriée – par exemple, il ne manifeste pas suffisamment sa souffrance –, brisant ainsi la linéarité du rapport de proportion directe entre peine réelle et peine apparente. Les effets publics de la plupart des techniques pénales sont imprévisibles en ceci qu’ils dépendent des réactions idoines aux individus particuliers. On ne peut pas penser une politique de la prévention pénale sur la base de mécanismes pénaux dont les effets sont susceptibles de varier à ce point. §2 Le projet du panoptique est censé échapper au risque de la rupture du rapport de proportion directe entre peine réelle et peine apparente. Plus précisément encore, le Panopticon constitue une structure pénale qui renverse le mode de fonctionnement des structures supplicielles tel que le gibet de Montfaucon, dans la mesure où l’objectif 6 du panoptique, c’est d’engendrer le plus de peine apparente à partir de la moindre quantité de peine réelle: ‘A machine might be made, which should put in motion certain elastic rods of cane or whalebone, the number and size of which might be determined by the law: the body of the delinquent might be subjected to the strokes of these rods, and the force and rapidity with which they should be applied, might be prescribed by the judge: thus everything which is arbitrary might be removed. A public officer, of more responsible character than the common executioner, might preside over the infliction of the punishment; and when there were many delinquents to be punished, his time might be saved, and the terror of the scene heightened, without increasing the actual suffering, by increasing the number of the machines, and subjecting all the offenders to punishment at the same time.’ (RP). On tient là une idée que Bentham esquisse au milieu des années 1770, au moment où il articule sa conception pénale, en insistant sur la distinction entre peine réelle et peine apparente. Bentham se confronte donc à deux alternatives: d’un côté, l’exécution en effigie, où la quantité de peine réelle est nulle, mais où la peine apparente ne saurait être préventivement efficace, du fait de son caractère explicitement artificiel ; de l’autre, le supplice, où la quantité de peine réelle est maximale, contribuant ainsi à l’obtention plus probable des effets préventifs, mais où ces effets ne sont pas garantis, puisque le supplice demeure une peine qui dépend de la réaction pénale des condamnés. L’exécution en effigie représente un type de peine pratiquée à l’époque de l’Ancien régime, qui consiste à simuler l’infliction d’une peine réelle à un objet qui représente le condamné: l’effigie peut être soit un tableau, soit un mannequin. L’exécution en effigie consiste dans la décapitation ou la pendaison, puis dans l’autodafé de l’effigie. Cette méthode pénale a été utilisée en France jusqu’au début du 19ème siècle (elle a été réintroduite à l’époque de la restauration, après la défaite de Napoléon). On pourrait dire qu’il s’agit d’une peine qui est exemplaire (au moins symboliquement), sans pour autant être préventivement efficace. L’idée du panoptique est celle d’une réduction de la quantité de peine réelle qui se rapproche de la quantité nulle de peine réelle spécifique à l’effigie, tout en gardant les effets préventifs du supplice. C’est cette recomposition qui rompt avec le rapport de proportion directe entre peine réelle et peine apparente que Bentham poursuit à travers le Panopticon. Le panoptique est moins à interpréter comme la césure avec une pénalité dont la figure principale est le cachot: la spécificité du panoptique n’est pas celle de rendre la peine visible ou de faire de la visibilité une des composantes principales du fonctionnement des peines. Les supplices fonctionnent eux aussi par la visibilité. La visibilité pénale n’est pas une invention moderne. Plutôt, la spécificité du panoptique réside dans le fait de redistribuer – et de renégocier – la structure et le mode de fonctionnement de la visibilité pénale. “If hanging a man in effigy would produce the same salutary impression of terror upon the minds of the people, it would be folly or cruelty ever to hang a man in person.” La raison d’être du panoptique, c’est d’avoir des effets comparables aux supplices, tout en étant – ou en tendant être – une effigie. Dans le panoptique, c’est plus le bâtiment lui-même qui crée la peine apparente. La peine réelle n’y est qu’un détail. ‘The appearance of the building, the singularity of its shape, the walls and ditches by which it is surrounded, 7 the guards stationed at its gates, would all excite ideas of restraint and punishment, whilst the facility which would be given to admission, would scarcely fail to attract a multitude of visitors---and what would they see? – a set of persons deprived of liberty which they have misused; compelled to engage in labour, which was formerly their aversion, and restrained from riot and intemperance, in which they formerly delighted; the whole of them clothed in a particular dress, indicating the infamy of their crimes. What scene could be more instructive to the great proportion of the spectators? What a source of conversation, of allusion, of domestic instruction. (…). And, at the same time, the real punishment would be less than the apparent: the spectators, who would have only a momentary view of this doleful spectacle, would not perceive all the circumstances which would effectively soften the rigours of this prison. The punishment would be visible, and the imagination would exaggerate its amount, its relaxations would be out of sight, no portion of the suffering inflicted would be lost. The greater number even of the prisoners, being taken from the class of unfortunate and suffering individuals, would be in a state of comfort – whilst ennui, the scourge of ordinary prisons, would be banished.’ (RP). Ce que le panoptique tente d’accomplir, c’est de substituer à la peine physiquement subie par les condamnés la présence physique d’un bâtiment punitif. Les murs du panoptique prennent la place des corps suppliciés. Lue ainsi, la logique du panoptique n’est pas de généraliser les peines en les insérant de manière stable et profonde dans le métabolisme quotidien des relations sociales. Le panoptique, c’est plutôt une tentative pour mettre en place des effigies efficaces, à savoir pénalement préventives. La rationalité - ou plutôt l’intentionnalité - du panoptique n’est pas celle d’une infra-pénalité qui fonctionne par surveillance, mais celle d’une pseudo-pénalité qui passe par les techniques du spectacle. S’il est donc vrai que le Panopticon relève plus du spectacle faussement pénal que de la surveillance insidieusement pénalisante, alors on a tort d’analyser notre pénalité en termes panoptiques. Ceci expliquerait d’ailleurs pourquoi nos prisons modernes et contemporaines n’ont pas la forme des cercles panoptiques. Le modèle architectural des prisons modernes n’est pas celui circulaire du panoptique, mais celui radial, tel que celui-ci fut réalisé à Pentonville. Il y a eu trois prisons circulaires construites aux Pays-Bas à la fin du 19ème siècle (qui existent encore aujourd’hui); une autre dans l’Illinois, aux Etats-Unis (le pénitentiaire de Stateville, bâti entre 1916 et 1924) et une autre sur l’île de la Jeunesse (ancienne Isla de Pinos) au Cuba. Le panoptique est plus un spectacle qu’une peine (au sens de peine réelle). Par spectacle, il faut entendre ici une structure capable de produire des effets qui sont similaires à ceux engendrés par une expérience réelle sans pour autant payer le coût de l’expérience réelle elle-même. Cette manière d’interpréter le Panopticon est historiquement cohérente, dans la mesure où l’idée panoptique a ses origines dans le projet du frère de Jeremy Bentham, Samuel Bentham. Samuel est un ingénieur qui travaille pour le prince Potemkine en Russie (autour de l’année 1786). Le Panopticon est projeté pour fonctionner comme un théâtre, au sens propre du terme. Bentham le dit d’ailleurs de manière explicite: “‘in a well composed 8 committee of penal law, I know not a more essential personage than the manager of a theatre” (P; section VII). Bentham voulait encourager un grand nombre de visiteurs pour maximiser les effets de son projet panoptique. Le panoptique est un lieu de divertissement: Bentham avait pensé non seulement à l’édifice du panoptique, mais à son emplacement esthétiquement stratégique. Il voulait créer un Panopticon Hill à Battersea Rise, pas loin de Londres, pour en faire un lieu de visite pendant l’été. “On arrival, the visitors would refresh themselves in the Panopticon Tavern, a place full of fantastical devices, coloured lights, mirrors, and exotic scents. (…). The tavern was to be built of brick glazed in a pearl colour. In the refreshment bar, silverplated copper fountains would spray jets of rose water, orange-flavour water, lavender-water, and Hungary-water; other, invisible, electric fountains would perfume the rooms.” Le Panopticon est construit plus pour le public extérieur que pour les condamnés qui s’y trouvent enfermés. L’œuvre panoptique ne se déploie pas seulement – ni même principalement – à l’intérieur des cellules, mais plutôt dans la distance – et dans l’espace de visibilité – qui sépare l’exposition de ces cellules du regard public. Que le Panopticon appartienne plus à l’univers du théâtre qu’au monde de la surveillance, on peut le voir également dans ce qui se passe une fois que le condamné sort du bâtiment panoptique. Bentham précise que, lors de son retour en société, l’ancien condamné devrait être contraint à porter un masque pénal pour des occasions spéciales. ‘Let the offender, while produced for the purpose of punishment, be made to wear a mask, with such other contrivances upon occasion as may serve to conceal any peculiarities of person. This contrivance will have a farther good effect in point of exemplarity. Without adding anything to the force of the real punishment — on the contrary, serving even to diminish it, it promises to add considerably to the force of the apparent. The masks may be made more or less tragical, in proportion to the enormity of the crimes of those who wear them. The air of mystery which such a contrivance will throw over the scene, will contribute in a great degree to fix the attention, by the curiosity it will excite, and the terror it will inspire.’ (RP) Ceci nous autorise à remettre en cause la thèse foucaldienne, selon laquelle le panoptique procède par surveillance pénalisante, en dissociant le « couple voir-être vu ». Le panoptique n’agit pas uniquement à l’intérieur de l’économie d’un seul sens, qui serait celui de la vue. Ce que le panoptique accomplit, de manière plus significative encore, c’est de dissocier, voire d’annuler le lien de nécessité entre le sens de la vue et les autres sens (et notamment le toucher et l’odorat). Le panoptique, c’est un dispositif qui, dans l’administration de la peine, sert à séparer le visible du reste du sensible. Le panoptique, c’est une manière de voir la peine sans toucher le corps des punis; et c’est une manière de voir la peine sans entendre les cris ou les plaintes des condamnés. La contribution principale du projet panoptique n’est pas celle d’introduire une asymétrie dans le déploiement de la visibilité des peines, mais de déconnecter la visibilité des peines du reste du sensible pénal. Un tel projet a tout son sens dans le contexte de la pénalité du 18ème siècle, lorsque l’expérience sensible des peines peut rendre imprévisibles les effets de leur application. Les cris trop forts d’un condamné 9 publiquement exécuté peuvent engendrer une émeute publique; les odeurs ou le fait d’entrer en contact direct avec les prisonniers peut donner naissance à différents types de maladies. Le Panopticon est censé neutraliser l’expérience du toucher et de l’odorat et de réduire la peine à une expérience purement visuelle à la fois pour celui qui punit et pour ceux qui assistent aux peines. A terme, le panoptique ne garde des peines que ce qu’on peut voir; il suspend ce qu’on peut en ressentir réellement. Le panoptique, c’est aussi une manière de ne plus partager les peines avec ceux qui sont punis: on assiste aux peines sans interagir avec les punis. §3 Assister et regarder sans interagir, c’est l’une des manières de comprendre le spectacle. Foucault indique en passant la parenté entre le Panopticon de Bentham et le Panorama de Barker. Ce que ces deux constructions ont en commun, c’est de produire l’illusion de la réalité en l’absence de celle-ci. ‘‘By my invention, called La Nature à Coup D’Oeil, is intended, by drawing and painting, and a proper disposition of the whole, to perfect an entire view of any country or situation, as it appears to an observer turning quite round (…). There must be a circular building or framing erected, on which this drawing or painting may be performed (…). It must be lighted entirely from the top, either by a glazed dome or otherwise, as the artist may think proper. There must be an inclosure within the said circular building or framing, which shall prevent the observer going to near the drawing or painting, so as it may, from all parts it can be viewed, have its proper effect. (…). The entrance to the inner inclosure must be from below, a proper building or framing being erected for that purpose, so that no door or other interruption may disturb the circle on which the view is to be represented. And there should be, below the painting or drawing, proper ventilators fixed, so as to render a current circulation of air through the whole; and the inner inclosure may be elevated, at the will of the artist, so as to make observers, on whatever situation he may wish they should imagine themselves, feel as if really on the spot.’ Le but d’un panorama, c’est de donner l’impression qu’on est en train de voir tout un paysage dont on est en réalité séparé par une distance géographique trop grande pour pouvoir y accéder. Le premier panorama installé avec succès fut celui de Leicester Square en 1792. La technique fut rapidement adoptée en Europe: en Allemagne par Breysig, en France par Pierre Thayer et Pierre Prévost. Napoléon lui-même a été très impression par la technique des panoramas et a demandé à ce que 8 panoramas représentant ses batailles soit installés Comme le panorama, le panoptique est un trompe-l’œil, mais, contrairement au panorama, il résout un problème symétriquement inverse. Dans le cas du panorama, il s’agit d’émanciper l’accès qu’on peut avoir à un paysage en faisant fi de la distance trop grande qui nous en sépare. Dans le cas du panoptique, il est question d’assurer les effets de visibilité de la peine apparente en faisant l’économie de la distance trop réduite – à savoir du contact – supposée par la peine réelle. Les panoramas rendent la distance réelle du paysage insignifiante, alors que le panoptique rend la distance supposée par l’application de la peine réelle insignifiante du point de vue de l’obtention de la peine apparente. A terme, le panoptique est planifié comme une 10 peine apparente sans peine réelle, tout comme le panorama est construit comme un paysage apparent en l’absence du paysage réel et tout comme, d’une manière plus générale, le spectacle se veut une réalité qui fait l’économie du réel. Le fait d’analyser le Panopticon comme un des modes de réalisation du spectacle devrait nous pousser à chercher sa postérité non pas tant dans les prisons, qui restent les lieux des peines réelles et concrètement subies, mais dans les représentations médiatiques des peines, telles qu’on les voit quotidiennement dans les séries télévisées. Panoptiser une peine n’est pas principalement une technique contribuant à la carcéralisation du social. Panoptiser une peine, c’est plutôt une manière de nous éloigner de ce que les peines ont de réel pour n’en garder que ce qu’elles ont d’apparent. Lorsque, en tant que public, nous accédons aux peines par le spectacle, on y accède par l’image apparente qu’on a de celles-ci, ignorant ainsi ce qu’elles gardent de concret au niveau de leur expérience réelle. Interpréter la pénalité actuelle en termes de panoptisme, c’est oublier que, au niveau de leur expérience physique et psychologique directe, les peines que les punis subissent aujourd’hui passent par des interventions beaucoup plus problématiques que celle de la surveillance soi-disant panoptique. Renoncer au modèle du panoptisme tel qu’il fut proposé par Foucault, c’est reconnaître que notre pénalité est loin d’être douce ou incorporelle et admettre, au contraire, qu’elle reste directe, réelle et intensément physique.