Georges Bohas

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Georges Bohas
 Les relations de type métonymique dans la lexicalisation en arabe1 Georges Bohas, ENS-­‐LSH, ICAR (UMR 5191) À Jean-­‐Pierre, avec un peu de retard Nous allons tenter de montrer comment les relations métonymiques interviennent dans le lexique de l’arabe classique. Nous entendons « relation métonymique » au sens de Jakobson (1958), traduit et cité dans Jakobson (1963) : les termes en relation manifestent une certaine contiguïté. Autrement dit : « La métonymie désigne une chose par le nom d’une autre qui lui est habituellement associée » (REBOUL, 1991). Notre étude prend pour objet le Kazimirski2, réparti en racines triconsonantiques, transféré sur la base KAZIMIRO3. La transcription utilisée est celle d’Arabica, sauf pour l‫ﺝج‬e transcrit par j et le ‫ ﻉع‬ transcrit par &. Nous allons étudier trois types de rapports métonymiques : la propriété saillante ; la relation cause/effet ou effet/cause ; et le rapport hypéronyme/hyponyme. 1 Je remercie D. E. Kouloughli et M. Dat qui ont bien voulu relire cette contribution et me faire part de leurs remarques ; cela n’implique pas qu’ils partagent mon point de vue ou qu’ils aient quelque responsabilité dans les erreurs d’appréciation ou d’interprétation qu’elle pourrait contenir. 2 Kazimirski (1860), dictionnaire de référence pour l’arabe classique. 3 Base réalisée par D. E. Kouloughli, Georges Bohas et ses étudiants. 31
La propriété saillante Au début, nous pensions intituler cette première partie « Les synecdoques lexicalisées en arabe ». La synecdoque est définie par Bacry (1992) comme la figure où le terme propre et le terme figuré se trouvent dans un rapport d’inclusion : le Buste = Jane Mansfield. Mais il est évident que ce n’est pas le rapport d’inclusion qui est le plus important, sinon on appellerait « le Buste » toutes les femmes ayant un buste ; ce qui compte, c’est qu’une des caractéristiques de Jane était d’avoir de gros, de volumineux seins qu’elle excellait à mettre en valeur. Mais on ne peut pas se limiter au rapport d’inclusion. Soit la phrase suivante échangée avec un collègue : « Avec le temps, le rouquin s’est complètement déboisé », avec le sens : « Un autre collègue qui avait autrefois des cheveux roux est devenu chauve ». Certes, la couleur rousse de ses cheveux a été une de ses caractéristiques, mais subsiste-­‐t-­‐
il un rapport d’inclusion puisqu’il est maintenant chauve ? C’est discutable, mais il subsiste bien une caractéristique jugée par moi-­‐
même et le locuteur auquel je m’adresse comme saillante. De même dans « Le ventripotent se mit à lui écraser les orteils » : les amateurs ont reconnu l’inspecteur principal Bérurier et ses méthodes un peu drastiques. Certes son ventre fait partie de Bérurier, mais ce qui compte, c’est qu’il soit proéminent : c’est une des caractéristiques distinctives, saillantes, du vaillant inspecteur. Un exemple un peu différent : « L’Argentin se précipite au filet » = un joueur de tennis d’origine argentine, Vilas4, par exemple, se précipite. C’est l’exemple donné par Bacry (1992) pour l’antonomase où l’on désigne un individu par l’espèce. Une de ses qualifications est d’être argentin, cette qualification est en quelque sorte montée en épingle si bien qu’on désigne le bonhomme par cette caractéristique. Evidemment, si tous les joueurs sont argentins (imaginons un match de foot à Buenos Aires), on n’emploiera pas une phrase pareille. S’ils sont tous argentins, le fait d’être argentin n’est plus une propriété saillante. « Quand les anciens disent le philosophe, ils entendent Aristote. Quand les latins disent l’orateur, ils entendent Cicéron. Quand ils disent le poète, ils entendent Virgile ». Pour les grecs évidemment, l’orateur, c’est Démosthène et le poète, Homère (voir Dumarsais, 1977, p. 98). Ce qui montre que les aspects civilisationnels et le contexte géographique partagés par les locuteurs jouent un rôle dans l’affaire. 4 Il fut le premier joueur argentin à gagner un tournoi du Grand Chelem. 32
L’étude du lexique montre que cette relation de « propriété saillante » est particulièrement exploitée dans le lexique de l’arabe pour créer des noms d’animaux. Il n’en va pas de même dans toutes les langues. Ainsi, si l’on tentait la même opération sur la langue française, la déception tiendrait à ce que la plupart des noms d’animaux qui nous sont familiers proviennent surtout du latin et le rapport à la racine est occulté, remontant à l’indo-­‐européen. Même « sanglier », provenant de singularis, « solitaire », n’a aucune transparence lexicale pour un locuteur d’aujourd’hui. Toutefois, il ne s’agit pas d’un phénomène propre à l’arabe, car une enquête similaire menée sur l’égyptien ancien conduirait à des résultats analogues à ceux que l’on observe en arabe. Il en va ainsi pour noure qui désigne en copte le vautour, de l’ancien égyptien NRT, qui provenait de la racine NR, « veiller, surveiller », ayant le sens de « la vigilante », celle qui surveille le territoire (en quête de charognes). Tout porte à croire que pour le locuteur égyptien ancien la motivation était transparente, ce qui n’était plus le cas en copte puisque la racine n’y était plus en usage5. Dans l’inventaire qui suit, nous donnons l’ensemble des acceptions fournies par Kazimirski et mettons en gras les lignes pertinentes. AIGLE ʾadfā 1. Incliné, courbé, penché vers la terre. 2. Qui a les cornes très longues, tournées en arrière (bouc, bélier). 3. Qui a les ailes très longues, à grande envergure. 4. Qui a le cou long, l’encolure longue (chameau). 5. Qui a le bec recourbé, aquilin (se dit de l’aigle). De là, av. l’art., al-­‐dafwā' aigle. – al-­‐dafwā' grand arbre. BUFFLE ʾa&yan, pl. &īn 1. Qui a le noir des yeux grand, qui a une grande prunelle noire. De là : 2. Taureau sauvage, buffle. 3. Qui a beaucoup de domestiques, pour ainsi dire, d’yeux qui voient pour le maître. 4. Visible, qui est en évidence. 5. Troué, percé. 5 Je remercie Gérard Roquet pour cet aperçu des données du domaine égyptien. 33
CAMÉLÉON ʾafṭaḥ 1. Qui a la tête large, le crâne plat. De là al-­‐ʾafṭaḥ taureau. 3. Caméléon. CHÈVRE nāfiṭa 1. Fém. de nāfiṭ 2. Qui lâche l’urine en la dispersant çà et là. De là 3. Chèvre (comp. &āfiṭa ). CHIEN &awwan et &awwāʾ 1. Qui hurle beaucoup, grand hurleur. De là 2. Chien. KATHA6 ʾanmas Gris, d’une couleur trouble. De là, au pl. nums (pl. de namsāʾ fém.) oiseaux katha. LION al-­‐mubarbir 1. Le grondeur, c.-­‐à-­‐d. lion. barbār 1. Fâché, en colère. 2. Qui gronde, qui fait du bruit. 3. Qui produit un bruit, qui crie (se dit des objets inanimés). Av. l’art. al-­‐barbār lion. basūr 1. Austère, sévère, renfrogné. 2. Av. l’art. al-­‐basūr lion. baṣbāṣ, fém. baṣbāṣa 1. Rapide, fait accompli rapidement (se dit du voyage que font les chameaux dans la nuit). 2. Maigre, et comme tel, agile à la course. 3. Av. l’art. lion. 6 Oiseau semblable au pigeon. 34
al-­‐jāriʾ L’audacieux, c-­‐à-­‐d. lion. jirāḍ 1. Gros, épais. 2. Fort, robuste. 3. Lion. jurāhim 1. Gros, corpulent. 2. Lion. ḥādir 1. Petit, gros et ramassé (homme). 2. Jeune homme beau, et un peu gras. 3. Qui a les yeux gros et larges. De là al-­‐ḥādir lion. ḥaṭṭām 1. Qui casse, qui brise, qui écrase habituellement, souvent. De là al-­‐
ḥaṭṭām lion. miḥṭam 1. Qui casse, qui brise tout. al-­‐miḥṭam lion. ḥumāris 1. Fort. 2. Hardi, courageux. al-­‐ḥumāris lion. ḫabbās Grand preneur, grand faiseur de proie, qui en fait à tout moment, et qui en est toujours avide. al-­‐ḫabbās lion. ḫabūs Qui enlève, qui emporte comme sa proie. al-­‐ḫabūs Lion. ḫunābis 1. Horrible, affreux, d’un aspect hideux. De là, av. l’art., lion. 2. Très-­‐obscur (se dit de la nuit). 3. Ancien et impérissable. (Se dit de la gloire). ʾaḫṯam 1. Qui le nez aplati, écrasé. 2. Lion. 35
ḫādir 1. Qui se cache au fond d’un antre, d’une tanière. av. l’art., al-­‐ḫādir lion. 2. Paresseux, fainéant. ḫušām 1. Qui a un nez gros et épais. 2. Grand (se dit d’un nez, d’une montagne). 3. Dont le sommet est large (montagne). 4. Lion. ʾaḫnas Camus, camard, qui a le nez écrasé ou retroussé. al-­‐ʾaḫnas le camard : lion. muḫīf Qui jette la terreur, l’épouvante, terrible. al-­‐muḫīf lion. ribbāḍ Lion, proprement, qui se couche habituellement les jambes ployées pour guetter sa proie. rādin Qui détruit, qui fait périr. al-­‐rādī lion. razzām Qui gronde, qui grogne. De là al-­‐razzām lion. murzim 1. Qui se tient de pied ferme, comme s’il était planté en terre. De là 2. Lion. zāyif 2. Qui marche avec fierté. De là 3. al-­‐zāyif lion. šundaḫ 1. Gros, épais, fort et au corps long. De là 2. Lion. ʾaḍbaṭ 1. Qui travaille, qui fait quelque chose avec les deux mains. 36
2. Qui tient ferme, qui ne lâche pas prise, tenace. On dit : ʾaḍbaṭ min ḏarra plus tenace qu’une fourmi. De là, al-­‐ʾaḍbaṭ Lion. ḍamraz 1. Dur, affreux. De là 2. Lion. muḍṭahid 1. Qui maltraite, qui opprime. De là, al-­‐muḍṭahid Lion. &abbās 1. Qui a les traits naturellement sévères, une expression du visage austère. De là, al-­‐&abbās lion. &ārin, fém. &ārina 1. Eloigné, situé à une grande distance (maison, habitation). 2. Qui se nourrit de viande, carnivore. De là, al-­‐&ārin lion. ġādin 1. Matinal, qui sort ou vient de grand matin. De là, al-­‐ġādī lion. muftajiʾ Qui tombe à l’improviste. De là, al-­‐muftajiʾ lion. fāris 4. Qui déchire, qui dévore. De là, al-­‐fāris lion. farfār 1. Léger, inconstant, volage. 2. Bavard, loquace. 3. Qui brise et détruit tout. De là 4. Lion. furānis 1. Qui a un gros cou. De là 2. Lion. firnās 1. Brave, courageux. 2. Lion. 3. Chef d’un village quṭūb Qui a le front ridé, froncé. De là, al-­‐quṭūb lion. 37
mumtani& 1. Qui refuse quelque chose, ou qui se refuse à ... 2. Fort, puissant, et dont l’accès n’est pas facile. De là, al-­‐mumtani& lion. mutanāḍar Celui au sujet duquel on s’avertit réciproquement. De là, al-­‐
mutanāḍar lion. mahūb et mahīb 1. Qui est à craindre, dangereux (chemin, endroit). 2. Craint, qui est à craindre, redoutable (homme, etc.). De là, al-­‐
mahūb et al-­‐mahīb lion. mutahayyab7 Qui est à craindre. De là, al-­‐mutahayyab lion. ward 1. Fleur d’un arbre. 2. Rose. 3. Safran. 4. Joue vermeille. 5. Adj. rose (de couleur rose). 6. Roux, fauve, entre la nuance kumayt et ʾašqar (se dit d’un cheval); pl. wurd et wirād. 7. Lion (fauve = français, le fauve se mit à rugir). De là 8. métaphore (comme en français) : homme brave, intrépide. LOUP ṭilw 1. Efflanqué, qui a le corps maigre. De là 2. Loup. &assās 1. Qui fait sa tournée pendant la nuit. De là, al-­‐&assās loup. &asūs 1. Qui va à la chasse pendant la nuit, ou qui vaque aux travaux des champs pendant la nuit. 2. Qui rôde de nuit. De là, al-­‐&asūs loup. 7 Dans le Kasimirski, on trouve mutahayyib, la consultation du Qāmūs amène à rectifier. 38
mallāz Qui enlève quelque chose et s’enfuit. De là, al-­‐mallāz loup. ONAGRE nā&il 1. Qui porte une semelle sous la plante des pieds (bête de somme) ; ferré (cheval). 2. Chaussé (homme). 3. Très dur (sabot). 4. Qui a le sabot très dur. De là 5. Onagre. 6. Qui a beaucoup de chaussures, de souliers de rechange. SANGLIER hallūf 1. Hérissé de crins, de soie, couvert d’une soie abondante. De là 2. Sanglier. SERPENTS hazīl, pl. hazlā Mince et maigre. De là, au pl. al-­‐hazlā les serpents. TAUREAU ʾafṭaḥ 1. Qui a la tête large, le crâne plat. De là al-­‐ʾafṭaḥ taureau. 2. Voy. ʾafda&. 3. Caméléon. Il y a donc un animal dont on repère une spécification saillante et à partir de cette spécification, qui peut être une partie de l’animal, ou un aspect de son comportement, on nomme la bête. Il y a eu lexicalisation. Mais peut-­‐on dire pour autant qu’il s'agit de catachrèse ? En d’autres termes, qu’il n’y a plus de figure de rhétorique, mais seulement une donnée lexicale ? Nous reviendrons sur ce point dans la conclusion. Cause/effet ou effet/cause Il s’agit d’une des sous-­‐classes de métonymies, d’après Dupriez (1984, p. 290) : métonymie de la cause pour l’effet. « Vivre de son travail, c’est-­‐
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à-­‐dire, vivre de ce que l’on gagne en travaillant » (DUMARSAIS, p. 62-­‐63) ; il a « une belle main », « il a lu Cicéron » (ibid.) ou de l’effet pour la cause : on a forcé Socrate à boire la mort (= la ciguë) (DUPRIEZ, 1984, p. 290). janaḥa 1. Se pencher, s’incliner. De là 2. Être proche, imminent, s’approcher. janaḥa al-­‐aṣīlu le soir approche. mujāwir 1. Voisin, situé ou demeurant à côté. De là 2. Étudiant (demeurant à côté de la mosquée, à laquelle est attachée une académie madrasa). miḥašš 4. Fourgon en fer pour remuer et attiser le feu. De là, au fig., miḥašš ḥarb instigateur de la guerre, boute-­‐feu, et bon chef, qui sait faire la guerre. On dit miḥašš al-­‐katība d’un homme qui sait habilement conduire les escadrons contre l’ennemi. ḫāma 3. Dresser, élever quelque chose en guise de tente. De là 4. Faire halte et séjourner dans un endroit. dabūb 1. Qui marche lentement, surtout à cause de son obésité. De là 2. Gras (bête de sommes, monture). dafana 1. Cacher, dérober aux regards. De là 2. Enterrer, ensevelir, enfouir (un homme mort, un trésor, etc.). raba&a 8. Se tenir debout ; attendre (dérivé probablement des quatre pieds des quadrupèdes). De là 9. Attendre avec patience, se contenir, se maîtriser. De là 10. S’abstenir de quelque chose, renoncer à quelque chose, n’en rien faire. rata&a 1. Se repaître, manger et boire à satiété, profitant de l’abondance des vivres. De là 40
2. Vivre au sein de l’aisance. De là, en gén., jouir (de toute sorte de plaisirs).. ratila 1. Etre rangé en ordre et avec art. De là 2. Etre beau (se dit d’un râtelier de belles dents). riḥm et raḥim, pl. ʾarḥām 1. Utérus, siège du foetus. De là 2. Liens du sang, parenté. -­‐ ḍū al-­‐riḥm utérin (frère). zanama – F. II 1. Fendre le bout d’une oreille à une chamelle, etc., et la laisser pendre. De là 2. Marquer d’une marque à laquelle on puisse reconnaître. simāṭ 4. Natte ou nappe sur laquelle on met les plats (syn. sufra). De là 5. Repas. sāmma 1. Fém. de sāmm venimeux (se dit des bêtes dont la morsure est venimeuse), vénéneux (des plantes). De là 2. La mort. šāra – F. IV. ʾašāra 4. Montrer au doigt, signaler, indiquer quelque chose. De là 5. Ordonner telle ou telle chose. 6. Donner un conseil ; conseiller, recommander à quelqu’un telle chose. ma&ṣūb 3. Qui a le milieu du corps serré. 4. Qui se serre le ventre pour supporter la faim. De là 5. Qui a faim. mu&lahaj 1. Né d’un père noble et d’une mère servante. De là 2. Vil, méprisable. 3. Stupide, idiot. ġayṯ 1. Pluie abondante et qui s’étend aux environs. De là 2. Végétation qui surgit à la suite d’une pluie abondante. 41
fajja – F. IV 1. Écarter (les jambes). De là 2. Marcher vite, accélérer le pas (se dit d’un homme). manṣūr 1. Aidé, assisté, secouru. De là 2. Victorieux, vainqueur (comme assisté de Dieu). nāfir 1. Qui fuit, qui se sauve, qui est en fuite. – qawm nafr gens en fuite, les fuyards. 2. Pl. nuffar, nawāfir qui met en fuite, qui disperse. De là 3. Vainqueur. waḍaʾa – F. V 1. Faire ses ablutions avant la prière ; se préparer à la prière par des ablutions ; se laver avec de l’eau. De là 2. Parvenir à l’âge de puberté, c.-­‐à-­‐d. à l’âge où l’on ne peut se dispenser de faire des ablutions (se dit d’un jeune homme ou d’une jeune fille). šamara – F. V. 1. Se retrousser, retrousser les pans de son vêtement pour n’en être pas embarrassé. De là 2. Passer rapidement, tout droit, être lancé, se lancer sur la route. 3. S’éloigner d’un endroit. 4. Se préparer à quelque chose, se mettre à l’ouvrage, à l’affaire. De l’hypéronyme à l’hyponyme Le premier sens est général (hypéronyme) et il y a particularisation (application à un hyponyme), c’est-­‐à-­‐dire qu’il s’agit d’une propriété énoncée généralement et qu’un objet ou un individu possède particulièrement, comme dans : jimā& Tout instrument qui réunit, fixe et retient. De là : carcan. jum& 1. Contraction, réunion en un seul, rapprochement des objets séparés ou dispersés. De là 42
2. Poing, poignée, main fermée. 3. Partie extérieure de la main, les doigts étant fermés. ʾajamm 1. Charnu, couvert de beaucoup de chair (os). 2. Uni, dont la surface est égale. De là imraʾa jammāʾ al-­‐&iẓām femme grasse (dont les os ne présentent pas d’inégalités). jamūm 1. Rempli d’eau, qui a de l’eau en abondance (puits). 2. Inépuisable, infatigable, qui ayant fourni une course, s’élance à une autre. De là 3. Cheval infatigable, d’une santé et d’une vivacité exubérantes. ijtihād 1. Application, assiduité. De là 2. Etude assidue et approfondie de la loi divine, qui rend capable de résoudre les questions de droit. 3. Interprétation du code religieux en matière de dogme. jār 1. Voisin. De là 2. Voisin d’un lieu saint, c.-­‐à-­‐d. qui demeure à côté d’un temple. Ainsi, jār allāhi Voisin de Dieu, celui qui a établi son domicile dans le voisinage de la maison de Dieu, la Câba. muḥarrif 1. Qui défigure, qui estropie (un nom). 2. Qui altère, falsifie. De là : muḥarrif al-­‐injīl Falsificateur de l’Évangile, terme d’injure appliqué à tout chrétien. ḥaram 1. Chose illicite, défendue. 2. Pl. ḥurum et aḥrām chose sacrée pour quelqu’un, qu’il défend, et pour laquelle il combat, comme sa famille, et surtout ses femmes. De là 3. Femme, épouse, femmes, et 4. Gynécée, harem. 5. Chose sacrée réservée à certains usages, et dont les profanes sont exclus. 6. Territoire de la Mecque. 7. Enceinte sacrée du temple de la Mecque. au duel, al-­‐ḥaramāni les deux villes saintes : la Mecque et Médine. ḥasuww 1. Tout ce qu’on avale en humant. De là 2. Soupe mêlée de farine, et qui n’est ni trop claire ni trop épaisse. 43
dajala – F. II. 1. Enduire de quelque chose. De là 2. Dorer ou argenter. daġal 1. Vice, défaut, tout ce qui par sa présence détruit la pureté ou la perfection d’une chose (comme, p. ex., une substance étrangère, etc.). De là 2. Fausse monnaie. ḍakara 1. Toucher, frapper ou blesser quelqu’un au membre de la génération. 2. Rappeler, raconter qqc, faire mention de qqc ; raconter que... 3. Rappeler avec éloge, vanter. 4. Raconter quelque chose d’après quelqu’un. 5. Attribuer à quelqu’un telle ou telle chose. 6. Se rappeler quelque chose, se souvenir de ce qu’on avait oublié ; penser à quelque chose, à quelqu’un, s’en ressouvenir, et rappeler souvent (p. ex., Dieu, le nom de Dieu). De là 7. Lire le Coran. 8. Faire ses prières. radda – F. VIII. 1. Retourner, revenir, être ramené irtadda &alā aṯarihi il revint sur ses pas. De là 2. irtadda &an dīnihi Il abandonna sa religion, il apostasia, il se fit renégat, proprement revenir sur ses pas (après avoir cru en Dieu). muzhiq 1. Qui marche avec rapidité, qui parcourt l’espace avec la rapidité de l’éclair. 2. Qui tue, qui ôte la vie, qui fait périr. De là 3. Sabre. sālik 1. Qui marche, qui suit tout droit un chemin. De là 2. Qui suit une certaine pratique ; spécialement adonné à la vie contemplative, ascétique. šāhid 2. Témoin oculaire, qui témoigne avec certitude. De là, al-­‐šāhid le témoin par excellence, c.-­‐à-­‐d., Muḥammad. muṣāb 1. Atteint, frappé. De là 2. Frappé d’un malheur. 44
ṣāġa 1. Donner une forme à quelque chose, façonner, former d’après un certain modèle. De là 2. Etre orfèvre, faire des travaux d’orfèvrerie. miṭraḥ 1. Long (bois de la lance, etc.). 2. Qui porte loin, qui va loin (oeil, regard). 3. Qui lance à une grande distance. De là 4. Qui lance loin le sperme dans l’utérus (se dit d’un étalon vigoureux). &āriḍ 1. Qui se présente, qui survient, qui surgit, qui paraît. 2. Accident, pl. &awāriḍ. 3. Qui passe les troupes en revue ; qui visite, qui fait l’inspection. 4. Tout objet qui se met en travers et barre le passage. De là 5. Nuage qui occupe une partie du ciel. 6. Montagne qui est sur notre route. 7. Nuée de sauterelles qui couvre une partie du ciel. 8. Celui à qui il est survenu quelque accident ; malade ou fatigué. nāqa &āriḍ chamelle malade ou fatiguée. 9. Dent qui est en saillie et sort de la bouche. &ulb 3. Tout ce qui est dur au toucher. De là 4. Sol dur et stérile, que la pluie ne vient jamais ranimer et féconder. ġaraba 1. S’en aller, partir, s’éloigner, absol. ; av. &an de la chose, s’éloigner de... (syn. ġāba, av. &an, disparaître, se cacher quelque part). 2. Mettre à l’écart, av. &an de la personne. uġrub &annī éloigne-­‐toi de moi, va-­‐t-­‐en. De là 3. Se coucher (se dit du soleil ou de la lune). faʾama 1. Se remplir de quelque chose d’humide. On dit : faʾama min al-­‐māʾ Il a étanché sa soif avec de l’eau. De là 2. Se remplir la bouche d’herbes, de vert (se dit d’un chameau, etc.). fattāḥ Proprement : Qui ouvre tout ce qui est fermé. De là 1. Conquérant, vainqueur par excellence. Et 45
2. Qui sait surmonter toutes les difficultés ou donner à tout une issue favorable ; qui ouvre les portes de la miséricorde et pardonne généreusement, ou qui ouvre à la vérité les coeurs des hommes endurcis. De là al-­‐fattāḥ surnom de Dieu. waḏra 1. Morceau de chair ou de viande découpé et sans os. De là, au duel, al-­‐waḏratān les lèvres. 2. Clitoris. 3. Gland de la verge. wā&iẓ 1. Qui avertit, qui exhorte. De là 2. Prédicateur qui prêche dans une mosquée. waqīfa 1. Toute chose qui est tenue, retenue, arrêtée à la même place. De là 2. Chamois ou chèvre qui est acculée par les chiens dans une impasse de la montagne et où le chasseur peut l’attaquer à son aise. Conclusion La propriété saillante, la relation cause/effet ou effet/cause et celle de l’hypéronyme à l’hyponyme sont des mécanismes qui relèvent de la métonymie et qui permettent d’exprimer un grand nombre de significations en arabe. Revenons au point abordé à la fin de la première partie : y a-­‐t-­‐il eu lexicalisation totale ou partielle ? Une étude complémentaire de l’exploration à laquelle nous venons de procéder consisterait à demander aux locuteurs8 si, quand ils perçoivent le sens 2, le sens 1 leur reste accessible. Par exemple, quand un locuteur entend et identifie ḥallūf au sens de « sanglier », garde-­‐t-­‐il accès à « hérissé de crins, de soie, couvert d’une soie abondante » ; ou encore, lorsqu’il emploie dafana au sens de « enterrer, ensevelir », garde-­‐t-­‐il accès à l’idée de « cacher, dérober aux regards » ? De même, en français beaucoup de locuteurs, entendant le mot « bureau », ne font pas le rapport avec le mot « bure » ; tout le monde emploie l’expression « faire la grève », mais peu de gens la relient au 8 Tout en sachant que la connaissance de la langue des « locuteurs » en question est plus ou moins sujette à caution, puisque l’arabe classique n’est la langue maternelle de personne. 46
sens de départ du mot grève, « plage de gravier, de sable » (où les gens se réunissaient en attendant du travail)9 ; la plupart, entendant le mot « cathédrale », ne font pas de rapport avec la « cathèdre » ; un jour j’ai même entendu un guide touristique dire, désignant la chaise de l’évêque : « On l’appelle une cathèdre parce qu’elle est dans une cathédrale », et personne n’a bronché. C’est donc que le sens 1 ne leur est plus accessible et que tous ces termes sont pour eux des catachrèses. Si notre locuteur arabophone a perdu tout contact avec le sens 1, c’est que la lexicalisation est totale, autrement dit, que le résultat est une catachrèse. En revanche, s’il lui reste cet accès, la figure étant encore présente, la lexicalisation n’est pas achevée. REFERENCES BACRY, Patrick, 1992, Les figures de style, Paris, Belin. DUMARSAIS, César Chesneau, 1977 [1e éd. 1757], Traité des tropes, Paris, Le Nouveau Commerce. DUPRIEZ, Bernard, 1984, Gradus, les procédés littéraires, Paris, 10/18. JAKOBSON, Roman, 1963, « Deux aspects du langage et deux types d’aphasie », in Essais de linguistique générale, traduit de l’anglais et préfacé par Nicolas Ruwet, Paris, Éditions de Minuit, p. 43-­‐67. KAZIMIRSKI, Albert de Biberstein, 1860, Dictionnaire arabe-­‐français, Paris, Maisonneuve et Cie [rééd. Beyrouth, Librairie du Liban, s.d.]. LITTRE, Émile Maximilien Paul, 1882, Dictionnaire de la langue française, Paris, Hachette. REBOUL, Olivier, 1991, Introduction à la rhétorique, Paris, PUF. Qāmūs = Fayrūzābādī, Majd al-­‐Dīn Muḥammad b. Ya&qūb al-­‐, Al-­‐Qāmūs al-­‐Muḥīṭ, Beyrouth, Mu'assasat al-­‐risāla, 1987 (3e éd.). 9 Pourtant, dans ce cas, les deux acceptions figurent sous la même entrée lexicale (voir Littré), mais cela n’arrange pas les choses, semble-­‐t-­‐il. 47