L`ÉTHIQUE PROTESTANTE ET L`ESPRIT DU CAPITALISME
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L`ÉTHIQUE PROTESTANTE ET L`ESPRIT DU CAPITALISME
Compte rendu Max WEBER : L’ÉTHIQUE PROTESTANTE ET L’ESPRIT DU CAPITALISME* Dominic LEROUZÈS Publié dans Aspects sociologiques, Vol. 2, no 3, novembre 1994, pp. 40-41. Depuis que le monde est monde, la croyance, qu'elle soit animiste, cosmique, ou déiste, a toujours détenu une place de choix au sein de la culture. À l'évidence, la croyance implique l'existence d'un système culturel, déjà établi dans les mœurs des fidèles et qui engendre une structure de normes formelles et informelles. Si l'on part de ce fait, serait-il maintenant possible d'établir une corrélation entre les valeurs instituées dans le culte et les valeurs propres à un système économique? C'est ce que Max Weber (1864-1920), historien, économiste et sociologue de la fin du XIXe siècle, a tenté de démontrer. Suite à des recherches rigoureuses, celui que l'on appelle « le père de la sociologie des religions » a émis l'hypothèse fort audacieuse à l'époque qu'il existerait un lien de causalité réel entre les valeurs d'une religion ou d'une secte et le comportement économique de ses adeptes. Pour Weber, ce lien n'est pas le seul qui pourrait être établi; en fait, le capitalisme pourrait, selon lui, découler de plusieurs sources et une de ces sources — qu'il a approfondie — est l'éthique religieuse. L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme met en relation toute la morale ascétique des puritains du XVIIIe siècle et l'essor du capitalisme. Lorsqu'on parle d'éthique religieuse, on doit se référer au concept d'« éthos », par lequel on désigne l'éthique religieuse assimilée et mise en pratique par l'individu. Tout cet ensemble intégré de croyances se traduit dans le comportement humain sous forme de conduites spécifiques, en particulier celles qui renvoient au monde économique. Nous y reviendrons plus loin. Il est bien important de comprendre que Weber ne se contente pas d'analyser le comportement historique des sectes protestantes issues du calvinisme — dont plusieurs sont dites puritaines — mais il plonge littéralement au sein des croyances religieuses afin d'en extirper la confirmation de son hypothèse. 1 La question première que le chercheur allemand s’est posée pour amorcer sa recherche était : pourquoi les couches économiques supérieures de la société, composées surtout des chefs d'entreprises et des détenteurs de capitaux, sont majoritairement de religion calviniste? Pour y répondre, Weber est allé chercher les éléments déterminants du protestantisme. Une notion importante s'est dégagée de son investigation : la Beruf (profession/vocation). De fait, en faisant un peu de théologie, on peut constater que le puritain du XIXe siècle recherchait avant tout la grâce de Dieu, c'est-à-dire que tout son agir avait pour but la plus grande gloire de Dieu afin de mériter le ciel à sa mort. À cela s'ajoute la croyance en la prédestination, élément très important chez les calvinistes. La prédestination est le fait que Dieu détermine le destin de l'être humain avant même qu'il soit né, ayant déjà décidé s'il est sauvé ou s'il est damné. Mais comment savoir qui est sauvé ou damné? Les puritains vivent ainsi dans l'angoisse de savoir s'ils sont sauvés, et le seul moyen de s'en assurer est d'avoir la grâce de Dieu pour soi. Selon la croyance puritaine, l'indice principal de la présence de la grâce de Dieu pour soi est la réussite et les richesses matérielles qui s'ensuivent. La richesse est alors justifiée comme le fruit bien mérité (aux yeux de Dieu) d'un labeur tenace; le livre de Job sert d'appui à cette thèse. Après avoir été éprouvé, celui-ci est resté docile à la volonté de Dieu qui l'a comblé de richesses. Par conséquent, pour obtenir des signes de la grâce de Dieu — et avoir ainsi l'assurance de son salut — on devait, par le travail quotidien, déceler les moindres indices de prospérité. Dans ce contexte, le métier pratiqué constitue la vocation {Beruf) du paysan comme de l'entrepreneur. Tous deux doivent se donner pleinement à leur besogne afin de s'assurer de leur rédemption, et ainsi « augmenter leurs chances de salut ». Aussi, faut-il le souligner, tout ce qui n'était pas utile comme la musique, les arts, les sports, était violemment réprouvé. Il ne fallait pas perdre son temps, car chaque minute oisive était une minute perdue, une minute stérile pour la gloire de Dieu et pour son propre salut. Ainsi, l'entrepreneur calviniste, devait, pour suivre sa conscience de pieux protestant, faire fructifier ses avoirs, investir rationnellement dans ce qui sera prolifique, épargner et accumuler. Et bien sûr, il avait à sa disposition des ouvriers sobres et efficaces, ne cherchant que le dépassement et l'ardeur au travail. De plus, à propos de la richesse, les protestants croyaient que « si on la poursuit dans le dessein de vivre plus tard joyeux et sans souci, [elle] n'est que tentation de la paresse et scabreuse jouissance de la vie. Au contraire, dans la mesure où elle couronne l'accomplissement du devoir professionnel, elle devient non seulement moralement permise, mais encore effectivement ordonnée. » Dans cette optique, l'argent n'est pas une fin en soi, il est un moyen de discernement. Jointe à l'ardeur au travail, l'ascèse ou la privation des biens matériels conduisait alors à l'accumulation de la richesse, au capitalisme. Selon Weber, le capitalisme découlerait de l'« ethos » puritain et de toutes les conduites intégrées du protestantisme. Cependant, plusieurs causes peuvent influencer un fait social. Pour Weber, autant la théorie de Marx sur le capitalisme est valable jusqu'à un certain point, autant d'autres causes peuvent jouer dans l'origine et la progression du système capitaliste. Weber en déduit tout de même que « l'évaluation religieuse du travail sans relâche, continu, systématique, dans une profession séculière, comme moyen 2 ascétique le plus élevé est à la fois preuve la plus sûre, la plus évidente de régénération et de foi authentique, a pu constituer le plus puissant levier qui se puisse imaginer de l'expansion de cette conception de la vie que nous avons appelée, ici, l'esprit du capitalisme. » Toute la culture occidentale est restée marquée par cette conduite économique rationnelle et disciplinée, caractérisée jadis par un ascétisme religieux fort ancré dans les mœurs. Mais ce « désenchantement du monde », Weber l'avait déjà remarqué en 1893. Par cette expression, il voulait signifier que les sociétés ont graduellement laissé tomber les sacrements, ainsi que toute référence à la transcendance divine dans l'organisation et dans la direction des choses du monde. La culture perd ainsi sa relation avec l'au-delà, tout en continuant à s'imposer le même code de conduite. Bref, le monde a perdu son caractère enchanté. On peut constater aujourd'hui la quasi-absence des signes religieux dans notre quotidien. Toutefois, une chose reste sûre, beaucoup de nos conduites ont un fondement culturel religieux; un fondement qui n’est pas toujours apparent mais qui peut être dévoilé, du moins en partie, par la sociologie. Domonic LEROUZÈS Premier cycle, Sociologie, Université Laval * WEBER, Max, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Éditions Plon, 1893, - deuxième édition corrigée de 1967 -, 227 p. 3
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