SUR LA COLLECTION DE COUTEAUx
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SUR LA COLLECTION DE COUTEAUx
DOSSIER 25 Le pliant Muscle Car de SOG fait de nombreux clins d’œil aux “Muscle Cars” dont il tire son nom. Le plus discret est le marquage “427”. Le marquage 427 (en cubic inches) fait référence à la cylindrée de cette Chevrolet Corvette. Collection, collectionneur, collectionnite… P our bien fixer les choses, le recours au dictionnaire s’impose. Selon le Larousse, la collection (du latin “collectio”) est une “réunion d’objets rassemblés et classés pour l’instruction, le plaisir, l’utilité”. Pour certains professionnels, ce mot désigne aussi l’ensemble des créations nouvelles présentées à chaque saison à une clientèle donnée. C’est le cas des vêtements de mode, mais depuis peu le terme est employé dans la coutellerie notamment chez William Henry Knives. Le verbe collectionner désigne “l’action de réunir en collection” et a pour synonyme “rassembler”. Quant au collectionneur, c’est une “personne qui a la passion de collectionner”. Et, enfin, le collectionnisme (ou la collectionnite, plus fréquent dans le langage courant) renvoie à “une tendance pathologique à accumuler des objets de toute sorte en l’absence d’un but utilitaire”. Pourquoi collectionner ? Il serait possible de penser que l’envie de collectionner présuppose un goût et une connaissance de l’objet désiré, en l’occurrence le couteau. Mais, l’expérience le démontre, celle-ci s’acquiert au fil du temps par expérience, avec ou sans l’appui d’un expert, d’ailleurs. Quel Réflexions sur la collection de couteaux Au fil des ans, en France comme à l’étranger, le monde du couteau a considérablement évolué. Parmi les évolutions les plus notables, il convient de mentionner, entre autres, l’essor technique du domaine industriel, le principe des “custom collaborations”, le développement des mécanismes et l’apparition d’un nouveau marché par l’intermédiaire d’Internet. Ces éléments ont sensiblement influé sur une pratique, celle des collections. L’approche sous la forme d’une réflexion personnelle, forcément partiale et incomplète, mais visant à mettre en lumière un phénomène inhérent au monde du couteau. passionné n’a jamais observé le comportement d’un célèbre coutelier français accompagnant un grand collectionneur sur les salons pour guider ses choix ? Collection “classique” s’il en est, les couteaux artisanaux. Ici des pièces retraçant la carrière de Bud Nealy. Cependant, un tel conseil n’est au final pas indispensable car les revues spécialisées jouent aussi ce rôle d’apprentissage ou de perfectionnement. Plusieurs raisons expliquent, de façon très classique d’ailleurs et sans pour autant verser dans la psychologie de bazar, comment, à partir d’un simple achat, il est possible de verser dans la collection. Il n’entre pas dans mes intentions de les lister toutes, mais d’évoquer brièvement les principaux facteurs. • Le plaisir : le premier est évidemment le plaisir, qui se révèle double, celui de posséder et celui de la La collection artisanale peut accepter un modèle industriel, comme ce Pesh Kabz pliant né de la collaboration entre Bud Nealy et CRKT. C’est tout de même un prototype !!! recherche, de la traque de l’objet. Il va de soi que tous deux se combinent à loisir. Posséder un ou des couteaux de collection, quelle qu’en soit la valeur, permet de l’exposer de manière égoïste E XC A L I B U R - 03/ 2010 26 Collection “Harley et couteaux” : une partie de la gamme Harley-Davidson Knives fabriquée par Benchmade. Milan, la manifestation s’est ouverte avec la vente des pièces artisanales de Bob Loveless, dont certaines étaient rares, voire rarissimes, rassemblées par un éminent collectionneur. Vendu d’un ou pour faire partager à quelques “happy few” de ses amis ou plus largement, cette passion naissante ou déjà établie. Il faut se garder de généraliser, mais l’ouverture d’une collection aux yeux d’un large public demeure un phénomène rare. Le plaisir de la recherche de la traque (salon, ventes aux enchères) est un facteur important, commun à tous les collectionneurs. Mais la pratique a considérablement évolué au cours des dernières années, et principalement grâce à l’essor d’Internet et des sites marchands dont la fameuse “baie” est un exemple révélateur. Et malgré le risque important de fraude et de contrefaçon consécutif à un sentiment d’impunité sur “la toile”, le comportement des consommateurs a changé. Il est désormais évident qu’Internet est incontournable pour les collectionneurs y compris de couteaux. • L’intérêt financier : même si cette notion de “collection de couteaux - placement financier” peut sembler incongrue pour nombre d’amateurs, elle n’en est pas moins fondée quand bien même elle reste rare. La récente crise économique semble avoir touché tous les secteurs de la collection, couteau compris. Un récent exemple démontre pourtant que l’intérêt ne faiblit pas pour peu que les moyens financiers soient là. Lors de l’édition 2008 du Salon de E XC A L I B U R - 03/ 2010 différents paramètres. Elle résulte d’une très habile combinaison entre qualité des pièces, rareté (entretenue ou non) de celles-ci, sans oublier l’intervention du phénomène spéculatif inhérent à tous les domaines de la collection. être autrement ? Permettez-moi d’en douter ! En France, point de guide ni de cotation, car le nombre d’artisans (et de collectionneurs aussi) est moindre. En outre, les rares tentatives menées dans une telle perspective se • Phénomènes et épiphénomènes : dans le domaine coutelier, des phénomènes spécifi- 1 2 3 1 - Le Native de Spyderco en édition limitée commémorant l’opération Iraqi Freedom. Notez la lame gravée de la phrase « nous prions pour que vous rentriez sains et saufs ». 2 - Collection thématique “militaire” : la baïonnette Fulcrum d’Extrema Ratio choisie pour le combattant “FELIN”. 3 - Collection thématique “Couteaux de cinéma” : ici un véritable First Blood de Jimmy Lile, c’est-à-dire le couteau de Rambo. Collection thématique Papillon : les modèles industriels de Spyderco et les incontournables Benchmade (Pacific Cutlery et Bali-Song Inc.). Seul manque l’Arc-Angel de Cold Steel. Collection militaire “Iraqi Freedom” : les deux modèles à vocation patriotique créés par GERBER. seul tenant, l’ensemble s’est littéralement arraché. Une telle situation est indubitablement liée à la notion de cote d’amour d’un coutelier. À cet égard, mieux vaut rappeler que l’on touche ici à un domaine où la raison intervient peu dans la mesure où la “valeur” accordée naît de ques interagissent. En premier lieu, il convient de différencier les situations américaine et européenne. Aux USA, le concept de guide de cotation s’est développé, non sans problème au début, pour s’imposer et fournir une base à l’image du “Levine’s Guide” prenant en compte les travaux de nombreux artisans américains, bien sûr. Cette formule n’est pas exempte de défaut, et les critiques perdurent. Il en est de même pour les suspicions de partialité ou de prise d’intérêt. Mais peut-il en sont soldées par une levée de bouclier. Toutefois, mes confrères auteurs et moi-même avons pleinement conscience que braquer le projecteur sur tel ou tel coutelier agit à moyen terme sur sa réputation. Sur ce constat, viennent se greffer des considérations personnelles. Il peut s’agir d’un événement tragique comme le décès d’un artisan, déjà connu, dont les pièces sont recherchées, qui entraîne une flambée incontrôlée des prix. Là, se mêlent respect pour le travail et spéculation. Les disparitions de Bob Lum, il y a un peu plus de deux ans, et de Frank Centofante, en septembre dernier, illustrent une telle situation. Plus sensible est la notion de valeur sûre accolée au nom d’un coutelier à 27 l’image de Bob Terzuola ou d’Ernest Emerson dont les modèles customs initiaux s’arrachent à prix d’or. Notons que, pour ce dernier, la “surcote” touche aussi bien les pièces de type Viper que les modèles semi-customs. L’anecdote est révélatrice puisque le célèbre CQC-6 emblématique modèle ayant créé le “tactical folder” n’existe que sous la forme artisanale et que dix ans d’attente sont nécessaires pour en obtenir un. Et à ce jour, Ernest Emerson s’est toujours refusé à en commercialiser une version industrielle !!! En outre, acquérir un couteau de l’artisan sur un salon américain relève du défi extrême et de la chance puisque, face à une demande croissante, Ernest est obligé de procéder à un tirage au sort. Seuls les “vainqueurs” de cette tombola peuvent acquérir les pièces customs et semicustoms. À tous ces éléments viennent s’ajouter des évolutions et des tendances ponctuelles du monde de la coutellerie qui seront évoquées à leurs niveaux respectifs afin de mettre en lumière leur influence sur la pratique des collectionneurs dans la tentative de typologie qui suit. Essai de typologie Il n’est pas question d’établir ici une typologie exhaustive des collections coutelières, il s’agit tout au plus d’une distinction entre les principaux axes. Tous peuvent être amendés par une possibilité de mixité décidée par le collectionneur lui-même. Purisme ou pas ? • La querelle des anciens et des modernes : ce sous-titre un peu provocateur vise à mettre en lumière la première dichotomie applicable dans le domaine de la collection. Le sens commun associe souvent le collectionneur et l’amateur de pièces anciennes. Le couteau n’y échappe pas puisque le secteur du “vintage” se développe avec une constance inégalée. L’objet du désir peut donc être une pièce littéralement antique ou plus simplement datant d’une époque déterminée. Il s’intègre dans un cadre thématique précis à l’image des “bowie knives” du XIXe siècle, par exemple, ou historique comme les poignards traditionnels sahariens ou bien les baïonnettes de l’Armée française correspondant à une Collection thématique commémorative : le coffret des M16 “1 A$$ to risk” de CRKT. Une édition limitée. réalisées au cours des vingt dernières années, avec une petite marge cependant, selon ce que les experts s’accordent à considérer. Le passionné dispose de nombreux moyens pour sa collecte, aussi variés que les salons qui se développent de plus en plus en France comme à l’étranger, les boutiques spécialisées ayant pignon sur rue ou existant sur Internet. Il est amusant de constater que cette distinction fondée sur l’âge de l’arme blanche ne possède d’autre référence reconnue que la notion d’antiquités telle que définie par les professionnels (historiens, experts judiciaires et du secteur de l’assurance, commissaires-priseurs et revendeurs). Si l’on prend en compte le léger flou qui accompagne celle-ci, l’absence de définition officielle contraignante est appréciable. Ainsi, le passionné fixe lui-même son champ de recherche et ses limites relatives à l’ancienneté de ses pièces. L’amateur de couteaux papillons, ou balisong, peut donc rassembler des modèles actuels artisanaux ou industriels de La collection thématique permet plusieurs variantes : ici une partie des collaborations industrielles de Russ Kommer avec CRKT, les modèles à lame fixe. période plus ou moins large. Dans ce cas, le collectionneur explore ses lieux de prédilection que sont les salons de l’arme ancienne et les sites Internet marchands spécialisés ou généralistes. À l’opposé de cette approche historique se situe la collection qualifiable de “moderne” concernant seulement les couteaux ou armes blanches E XC A L I B U R - 03/ 2010 28 Thématique “Harley et Couteaux” : les deux pliants Orange County Choppers fabriqués par Kershaw rendent hommage à un célèbre show bike, le “Spyder-Bike”. que la fabrication artisanale et une crise économique, qui se ressent dans le domaine des loisirs, sont à l’origine de cette situation. Mais dans certains cas, le manque d’espace de rangement La collection classique “mono marque” Spyderco implique la recherche de pièces anciennes, voire rares, à l’image du modèle Jess Horn (en haut), du pendentif (à droite) de la pince à cravate (à gauche), des deux Mariner (au centre) et de cette version limitée de l’Endura Wave (en bas). marque Benchmade, Spyderco, Cold Steel et découvrir accidentellement sur un salon une pièce du début du XXe siècle à manche en celluloïd. Laquelle ne dépare aucunement la collection qu’il se constitue. • Artisans ou industriels ? Voici une question brûlante s’il en est, qu’un grand nombre d’amateurs s’est sans doute posée après avoir franchi le premier pas et juste avant de passer au stade supérieur. Et la réponse qui pouvait être apportée il y a vingt ans n’est plus de mise aujourd’hui car la frontière entre ces deux secteurs n’est plus aussi nette. En effet, le couteau industriel n’a pas toujours occupé la place qui est la sienne aujourd’hui sur le marché. Même s’il a toujours retenu l’intérêt des collectionneurs en France comme aux États-Unis. Dans l’Hexagone et en Europe, le Laguiole et le Douk-Douk sont d’excellents exemples de cette situation qu’il s’agisse des modèles dits d’époque que des pièces modernes. Outre-Atlantique, les pliants traditionnels génèrent le même engouement à l’image de Case dont la gamme très fournie offre de nombreux axes de collection thématique. Certains sont même surprenants puisque les Boys scouts of America côtoient la franc-maçonnerie, Johnny Cash et John Wayne ainsi qu’une large E XC A L I B U R - 03/ 2010 vitrines supplémentaires. Le cas serait identique pour un artisan aussi productif que l’ami Fred Perrin dont la table sur les salons est de loin la plus garnie !!! Après avoir posé ces considérations, il est nécessaire de se pencher sur quelques formes que peut revêtir une collection. Collections de saisons Jamais la collection de couteaux n’a été aussi proche du second sens que le monde de la mode lui prête. D’une conception classique, elle semble évoluer au fil des mouvements et tendances qui secouent le marché. variété de couleurs. À l’heure actuelle, le niveau de la production industrielle s’est considérablement élevé tant au plan du design que pour le volet technique. Certaines réalisations ne sont pas loin d’égaler des pièces artisanales. Et si l’on ajoute la pratique des “custom collaborations” qui s’est développée depuis plusieurs années, la notion de frontière tenue, évoquée ci-dessus, se trouve confirmée. L’intérêt majeur des couteaux industriels fabriqués dans le cadre d’un accord avec un artisan est de permettre à un plus grand nombre d’amateurs d’accéder à des pièces que la rareté et le prix élevé rendent difficiles d’accès. Le collectionneur peut ainsi réunir des modèles intéressants sans pour autant se ruiner. Néanmoins, son butin n’atteindra pas la valeur spéculative des pièces originales signées par les couteliers et réservées à des amateurs plutôt à l’aise financièrement. Heureusement, le but principal de la collection étant, à mon sens, le plaisir d’avoir et non de thésauriser. La collection mono marque Spyderco offre l’opportunité de suivre l’évolution d’un artisan comme ces trois collaborations avec Bob Terzuola. aboutit à un résultat similaire. En effet, dans de nombreux domaines, la présence de l’emballage d’origine conditionne à la fois l’intérêt et la valeur des pièces. Et ce qui est valable pour les miniatures de parfum ou pour les montres de haute horlogerie s’applique bien évidemment aux couteaux. Dès lors, un dilemme majeur se pose au passionné : exposer ses objets ou les garder soigneusement rangés dans leurs boîtes ? Le premier cas implique de disposer d’un espace de stockage pour l’emballage. Le second est susceptible de priver du plaisir des yeux. Situation cornélienne s’il en est !!! Et le problème s’amplifie. Imaginons un instant l’amateur collectionnant tous les modèles de CRKT. La marque a adopté depuis le début du XXIe siècle un rythme de croisière caractérisé par l’introduction annuelle d’un nombre de nouveautés situé entre 40 et 80, toutes variantes confondues. Il y a lieu de craindre un envahissement rapide nécessitant l’achat d’armoires et de • Collectionner tout azimut ou cibler ses choix, telle est la question : cette approche semble un peu plus récente que les distinctions précédentes. L’augmentation des prix concernant aussi bien Une thématique de collection récente : la production industrielle les crochets de secours d’urgence. • La collection artisanale : rassembler les pièces d’un coutelier demeure une constante, mais ceci se déroule dans une grande discrétion. Les cocktails ou dîners précédant certains salons favorisent ce type de transaction. L’objet du désir peut alors rester sur la table d’exposition accompagné de la mention “vendu” ou bien gagner immédiatement la vitrine ou le coffre de l’heureux possesseur où il retrouve d’autres créations du même auteur. C’est selon. En cela, la collection de couteaux n’a rien d’original par rapport aux montres et bijoux. Pourtant, elle s’en différencie dans certaines circonstances, notamment lorsque le coutelier se révèle trop productif. À ce moment, l’amateur, devenu éclairé, peut se recentrer sur le modèle phare 29 INTERVIEW DE MISTER MOON (1) Collectionneur européen, spécialiste en baïonnette M9 et créateur du site www.M9M4.com Mister Moon a accepté de répondre à nos questions concernant sa propre collection particulière ciblée et sur la manière dont il parvient à la développer. FC : Comment êtes-vous venu à la collection ? MM : Tout a commencé en fin d’année 2006. Comme je pratiquais le tir sportif depuis de nombreuses années, l’idée m’est venue d’acheter, pour ma carabine AR15, une baïonnette M9 aperçue dans une boutique parisienne. Son prix était élevé, mais j’ai finalement craqué pour son esthétique… une sorte de petit “glaive” romain, si je puis dire. Quelques jours après, un de mes amis m’a dit que j’aurais mieux fait de l’acheter sur un site d’enchères en ligne car son prix aurait été moins élevé. Du coup, par curiosité, j’ai commencé à jeter un œil sur ce fameux site. Et c’est là que je me suis rendu compte que le prix de ma baïonnette était terriblement “bas”, mais, qu’en plus, il existait un grand nombre d’autres modèles, avec des marquages différents, et aussi des coloris allant du blanc au bleu en passant par l’orange !!! FC : Pourquoi cet intérêt pour cette baïonnette M9 ? MM : J’ai donc tenté une première enchère que j’ai bien évidemment perdue. À la suite de quoi, j’ai fini par atterrir sur des forums spécialisés en couteaux et autres baïonnettes. Il s’agit essentiellement de sites anglo-saxons. Prototype de baïonnette M9 par Lancay. Baïonnette M9 de marque BUCK adoptée par l’USMC - Model 1993. Quelques “enchères” plus tard, je finis par tomber sur une page Internet où se trouvait un modèle M9 quasi transparent. Et là, je me suis dit que le plus difficile restait à faire, en ce sens que la pièce en question était pratiquement introuvable puisqu’il s’agissait d’un prototype fait pour les armuriers de l’US Army à très peu d’exemplaires dont la plus grande partie fut détruite lors des tests dans la base militaire de Rock Island aux USA. Dès lors, il me fallait par tous les moyens possibles trouver celle qui paraissait inaccessible et impensable à obtenir. FC : Comment avez-vous constitué votre collection ? MM : Alors que je continuais à trouver et à acquérir de nouveaux modèles M9 Bayonet, je profitais de chaque phase de finalisation de mes achats pour poser systématiquement la question suivante aux vendeurs : « Auriez-vous dans un vieux recoin, ou chez un vieil oncle, cette fameuse baïonnette transparente ? » Naturellement, la réponse arrivait bien plus vite que l’envoi de mes courriels sous la forme d’un “NO”. Après plusieurs achats de modèles “courants”, une réponse positive m’attendait dans la boîte à lettres. Le 85e vendeur (si mes souvenirs sont exacts) me disait qu’il était l’heureux propriétaire de cette “M9 Clear”, mais qu’en plus il en possédait trois versions aux marquages différents ! Aussitôt, je lui ai demandé s’il se sentait prêt à m’en céder un exemplaire. Et la réponse fut… « pas pour le moment ». Dès cet instant, je me mis à le harceler à raison de deux e-mails hebdomadaires et il finit par craquer ! M’ayant trouvé sympa et surtout “mad” pour un “frenchy” (LOL), il accepta même de me vendre les trois modèles en question !!! Après cet achat, j’ai commencé à mettre en ligne les photos desdites pièces sur des forums d’outre-Atlantique. Plusieurs membres américains ignoraient jusqu’à l’existence de ces M9 Clear. Mais le plus surprenant fut la réaction d’un “gros collectionneur” de M9, originaire des USA, qui entama une enquête. Pour lui, il était impossible qu’un Français, loin de tout et surtout ignorant en la matière, puisse posséder ces trois prototypes. Ce brave homme m’envoya même plusieurs courriels m’expliquant qu’il « allait retourner le pays pour savoir qui était l’imbécile américain qui avait pu se séparer de tels outils ». Dès lors, mon intérêt pour la M9 n’a fait que croître. Au fil de mes recherches, je finis par acquérir des modèles de plus en plus rares, allant de la M9 Prototype Model XM à des M9 EXPERIMENTAL, le tout dans un état proche du neuf. FC : Votre passion vous a entraîné plus loin encore, pouvez-vous nous en dire plus ? MM : Après deux années passées à traquer la M9, j’ai eu l’idée de faire fabriquer par mon ami Joe Anvil, un modèle de M9 pouvant s’adapter sur la carabine M4 à canon court de 11,5’’ équipant certaines forces spéciales américaines. Apparemment cette version n’avait jamais été créée, car l’actuelle baïonnette équipant l’US Army ne peut s’adapter que sur les canons de 14,5’’ ou plus. Une fois les prototypes fabriqués, je me suis décidé à les envoyer à la société LanCay aux USA. FC : Vous avez créé un site Internet qui fait référence en la matière, quelles étaient vos motivations ? MM : Tout simplement parce qu’il n’était pas question d’accrocher le moindre tableau sur les murs de mon appartement, alors pensez donc… des baïonnettes !!! Ainsi est né le site www.M9M4.com Mais le site de référence américain est www.quarterbore.com. Quant aux spécialistes de la question, ils sont également présents sur place, y compris le fameux Bill Porter passé maître en la matière. FC : Un dernier mot ? MM : Cette passion a pris énormément de ma vie privée en passant par mon temps… quant à l’argent, je ne compte plus les lettres de rappel de mon banquier. Le peu de modèles rares qui composent mon site auraient été impossibles à trouver et même à acheter sans les conseils de Chris Johnson, un des plus importants collectionneurs américains de M9. (1) Mister Moon est le pseudonyme de ce collectionneur qui préfère garder l’anonymat. E XC A L I B U R - 03/ 2010 30 Une forme de collection plus restreinte : celle des prototypes de couteaux industriels. Ici le prototype du Ganyana de Blade-Tech accompagné d’un Ganyana Lite à manche vert. de l’artisan. Il est plus facile de réunir une collection de griffes Fred Perrin, même si le nombre de variantes est déjà important, que de rassembler l’intégralité des couteaux du spécialiste français du couteau de terrain. Et même si on est en droit de le regretter, l’autolimitation soulage le portefeuille. Le choix de produire des pièces en série limitée, et à durée déterminée, effectué par plusieurs artisans n’est sans doute pas anodin. Ainsi, Allen Elishewitz renouvelle annuellement ses collections. Une fois épuisés, il n’y a aucune chance de revoir les modèles en question. Jens Anso est encore plus restrictif grâce à son concept de Testlab Outbreak. Le couteau est proposé à un instant donné en une quantité réduite et… quand il n’y en a plus, il n’y en a plus !!! Aucun des deux artisans précités ne déroge à cette règle qui fait le bonheur de leurs collectionneurs attitrés. Et une telle pratique présente l’avantage de maintenir les prix pratiqués à un bon niveau ! Une dernière question se pose pour l’amateur désireux de se lancer. Doit-il jouer la carte des couteliers établis ou parier sur les “jeunes qui montent” ? Il n’y a pas de réponse garantie, car pour un Jens Anso qui a réussi à s’imposer, combien de talentueux créateurs ont des difficultés à percer ? • La collection industrielle : rassembler pour son plaisir des couteaux industriels pourrait sembler plus facile en termes de budget. Pourtant, la situation est désormais sensiblement identique à celle évoquée précédemment. Il existe deux approches de cette thématique. La collection peut être “mono marque”, c’est-à-dire consacrée aux créations d’une entreprise précise. L’amateur rassemble E XC A L I B U R - 03/ 2010 toutes les pièces produites. Ou plutôt, il tente de le faire, car le nombre annuel de nouveautés mises sur le marché est croissant. En plus, viennent s’ajouter les éditions limitées, “sprint runs” (terme choisi par Spyderco) ou encore commémoratives et anniversaires. Force est de constater que le budget consacré à la passion s’en ressent, d’autant plus que la qualité et la technicité des produits en question se sont élevées proportionnellement. Des choix sont alors nécessaires, j’y reviendrai ci-dessous. Mais les “fans” d’une grande marque aiment partager leur centre d’intérêt et Internet leur permet de se regrouper sur Une partie de la collection de griffes Fred Perrin, les modèles les plus anciens avec, au centre, en position verticale, les deux premières Griffe du coutelier (début des années 90). site Internet. Sans surprise, l’influence d’un événement malheureux constaté chez les artisans est identique dans le monde industriel. Les couteaux Al Mar fabriqués dans les années 1990, sous l’égide de son fondateur, tiennent le haut du pavé et sont bien plus recherchés que ceux de la nouvelle gamme développée par Gary Fadden après le décès d’Al Mar. Sur cette pratique centrée sur les modèles d’une entreprise, l’excellent article de Gérard Pacella consacré à Randall Knives est très instructif. La seconde approche qui pourrait être qualifiée de multimarques semble connaître un certain recul aujourd’hui. Les raisons économiques n’expliquent pourtant pas tout. En effet, elle est plus délicate à gérer et touche au domaine de la collection thématique. Enfin, à la frontière des secteurs indus- triel et ar tisanal se trouve une idée de collection très prisée, celle des prototypes ou des modèles de présérie que certaines entreprises acceptent de vendre. Il est important que le marquage soit présent sur les lames en général pour les forums de discussion. Ainsi le site américain Usual Suspect Network réserve, dans sa subdivision consacrée au “couteau industriel de qualité”, un espace aux amateurs de Spyderco et de Blade Tech. Il va de soi que les marques concernées sponsorisent cette opération. Sal Un axe réducteur mais original de Glesser et son équipe la collection de couteaux pliants tactiques : les modèles à prise en main ont intégré cet état de fait depuis fort long- “pistolet”. De haut en bas, le P001 de STI Knife Tactical, le UUK Folder de Laci Szabo temps grâce à son forum (fabriqué par A. Elishewitz) et le Spyderco imaginé par Massad Ayoob. dédié sur son propre attester de la qualité des pièces en question. Celles-ci ne courent pas la rue et se les procurer est très délicat. • La collection thématique : le cadre thématique induit une notion de sélection. Le collectionneur rassemble les différentes variantes de son objet de passion relevant d’un domaine précis. La forme et la fonction sont à la base du choix. Il peut s’agir des couteaux à forte connotation historique de type “bowie knife” ou encore des couteaux de chasse, de survie, ou bien encore des pièces liées au cinéma. L’originalité de cette approche est qu’une telle collection peut être mixte. Elle peut transgresser la fameuse frontière entre artisans et industriels. La sélectivité volontaire décidée par le collectionneur peut aussi lui être imposée par l’évolution du marché. La croissance exponentielle du nombre de modèles produits industriellement ou fabriqués artisanalement amène parfois le collectionneur à se recentrer volontairement sur un sous-segment de son domaine de collection initial. Du couteau tactique en général, il peut passer aux seuls modèles droits ou pliants à lame tanto, ou encore aux fermants à assistance au déploiement. Il en est de même pour le couteau de secours d’urgence, très à la mode aujourd’hui, dans lequel les crochets de sécurité viennent de se tailler une place importante au point de devenir un domaine de collection spécifique. • La collec t ion à dominante technique : le caractère mixte relevé dans le cadre thématique est aussi très présent dans la recherche des couteaux à mécanisme innovant dont les artisans sont sans conteste les initiateurs. Rassembler des modèles fermants à système est une idée qui a fait son chemin. Elle connaît même un grand succès puisqu’elle touche à la Ces Trifolders de Cold Steel ne sont pas des papillons, mais ils relèvent du domaine des pliants à ouverture par gravité. cote d’amour portée à certains couteliers. Heureusement pour le portefeuille (cet élément est difficile à occulter !), les fabricants industriels permettent de satisfaire cette passion par le biais des “custom collaborations”. Sur ce plan, CRKT est en pointe. Chaque année, son catalogue intègre a minima trois nouveaux mécanismes. Les amateurs ont ainsi pu accéder au E-Lock d’Allen Elishewitz, mais aussi découvrir l’AOS (Arctuate Opening System) et le Snap-Lock d’Ed Van Hoy, le Fulcrum de Charles Kain et le Glide Lock de Barry Gallagher pour ne citer que les plus récents, mais auxquels il faut ajouter les systèmes de sécurité active que sont le LAWKS (Lake and Walker Knife Safety) ou LBS. Spyderco adopte une approche inédite avec son pliant Sage qui sera décliné en plusieurs versions, conservant la même ligne générale, rendant hommage aux artisans ayant contribué au développement technique de la coutellerie. La première édition adopte le liner lock de Michael Walker. La seconde fait appel au Reeves Integral Lock (ou Frame Lock) conçu par Chris Reeves. Les prochaines déclinaisons, très attendues, devraient utiliser un mécanisme de Blackie Collins et le Front Lock cher à Al Mar. À lui seul, le Spyderco C123 Sage est un thème de collection technique. • La collection “tendances” : le monde du couteau est aussi rattrapé par la mode et les grandes tendances du marché. Depuis plusieurs mois, la couleur effectue une percée remarquable chez les industriels comme chez les artisans. Les nouveaux matériaux synthétiques permettent de nombreuses variations dont les couteliers ne se privent guère. L’orange est très en vogue aujourd’hui. Fréquemment utilisé pour les manches des modèles de secours d’urgence, ce coloris est désormais présent sur tout type de pièces : chasse, loisirs et même port au quotidien. L’année 2009 a été marquée par l’apparition des couteaux “roses” destinés à soutenir la lutte contre le cancer du sein. Cette initiative suivie par plusieurs fabricants mérite d’être soulignée car elle fait partie d’un mouvement plus large né aux États-Unis. Les industriels du couteau, parmi lesquels Spyderco, Benchmade, Victorinox, Doug Ritter, Rough Rider et Ka-Bar, ont rejoint des entreprises de la protection personnelle, Sabre Red et Maglite ou du monde de la moto comme Harley-Davidson qui propose une gamme de vêtements pour femme reprenant le logo et la couleur rose symbolisant la lutte contre la maladie. De nombreux autres thèmes de collection existent et il serait fastidieux, voire impossible, de les illustrer en intégralité, compte tenu de l’évolution constante du monde du couteau. Toutefois, il est possible de s’interroger sur l’avenir. Une crainte, oui. Infondée ? L’avenir le dira Au final, le couteau diffère assez peu des autres objets de collection, de luxe et à forte valeur ajoutée notamment. Aussi peut-on nourrir certaines craintes quant au marché. Aujourd’hui, le risque majeur serait que se produise ce qui s’est passé dans le domaine de l’horlogerie avec l’arrivée des acheteurs de l’exURSS. Le terme est employé à dessein, car il ne s’agit pas de collectionneurs au sens propre (1). Ces clients ont trusté, dans un premier temps, les ventes aux enchères de la Côte d’Azur pour acquérir les plus belles pièces. Leur intervention a eu pour conséquence une flambée quasi hallucinante des prix et une surcotation des montres d’occasion des grandes marques en général. Bien malin celui qui pourrait dire vers quel nouveau produit ces “amateurs” vont désormais se retourner pour placer leur argent !!! Même si l’aspect financier occupe une certaine place, le choix est suffisamment large pour que chacun s’y retrouve. Il y en a vraiment pour toutes les bourses ! La dominante en matière de collection reste donc, sans conteste, le plaisir. Dans ces conditions, pourquoi ne pas envisager une “collection hétéroclite de couteaux choisis au feeling” ? Le nouveau “PowerAssit” élève les multi-tools à une nouvelle dimension. C’est le premier multi-tool au monde à héberger non pas une mais deux lames à ouverture assistée S.A.T. (SOG Assisted Technologie) UN VÉRITABLE EXPERT SAIT QUE CE N’EST PAS LA MANIÈRE DONT VOUS UTILISEZ UN OUTIL QUI EST IMPORTANT. C’EST PLUTÔT DE SAVOIR QUEL OUTIL VOUS UTILISEZ ! Frédéric Combe L’auteur remercie les collectionneurs (anonymes) rencontrés pour leur accueil ainsi que Mister Moon pour son aide. BIBLIOGRAPHIE : Gérard Pacella “La collection des couteaux Randall” (Excalibur n° 49). (1) Ce mot doit aussi être pris dans toutes ses acceptions. Les rumeurs de blanchiment d’argent de la mafia russe lors de ces ventes ont retenu l’attention des services de Police. sogknives.com 888-SOG-BEST
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