Il était une fois le 9 mai 1998

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Il était une fois le 9 mai 1998
Il était une fois
le 9 mai 1998
Par Grégory Lallemand
Avec le concours de
Romain Duhomez et Sylvain Créïs
1
Edité par
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Sommaire
De l’amertume à l’espoir…………………………….5
Tassette, ou les coulisses de l’exploit………16
Le jour sacré………………………………………………29
Samedi 9 mai, 20H…………………………………….49
Toute une région dans la rue…………………….77
Racontez le………………………………………………111
Remerciements……………………………………….114
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Pour tous les supporters du RC Lens.
Ceux d’hier, d’aujourd’hui et de demain…
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De l’amertume à l’espoir
Qu’il est triste ce Stade de
France. Malgré ce virage
rouge et bleu qui fête la
victoire des siens, il est triste
ce stade qui dans quelques
semaines
célèbrera
le
triomphe des Bleus. Là-bas, en attendant, tête basse, JeanGuy Wallemme salue une dernière fois ces 25 000 âmes
Sang et Or qui ont empli l’enceinte dionysienne en ce
samedi 2 mai 1998. « Ce soir-là, il y avait 80 000
personnes. J’avais pourtant ressenti une drôle
d’impression : au-delà du fait qu’on n’avait pas réalisé
une grande prestation, je me souviens surtout de la faible
ambiance qui régnait. Il n’y a jamais eu le bruit que
pouvait faire Bollaert, à 40 000, tous les week-ends. Oui,
l’ambiance était bizarre». Le capitaine courage du Racing
Club de Lens vient de voir passer l’une des plus belles
opportunités de sa vie : être le premier joueur lensois à
soulever la Coupe de France. « Le vent du Nord souffle sur
la France», le message du tifo organisé par les Tigers en
début de match, a vécu.
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Les bourrasques étaient parisiennes et les deux
rafales, signées Raï et Simone, ont finalement eu raison de
la résistance artésienne. Vladimir Smicer avait bien réussi
à ramener quelque peu l’espoir en fin de match. Seulement
voilà, il était écrit qu’après les défaites lors des finales
1948 et 1975, le club minier devrait encore patienter avant
de pouvoir arborer fièrement Dame Coupe à son palmarès.
Tony Vairelles le sait bien. Et ce ne sont pas les
encouragements de ses adversaires du soir qui atténuent la
détresse du chouchou de Bollaert : « A la fin de la
rencontre, quelques joueurs parisiens, Alain Roche et
Marco Simone notamment, étaient venus nous voir. Ils
nous avaient dit : ˝ Maintenant, allez gagner à Auxerre.
On veut que vous soyez champions. Vous le méritez !˝ ».
Inconsolable, Fred Déhu demeure, lui, une dizaine
de minutes dans le rond central. L’œil hagard et humide, le
milieu de terrain lensois revoit défiler ce magnifique
parcours qui a mené son équipe à la grande messe de
Saint-Denis. Le Havre (2-1), Epinal (2-0 après
prolongation), Argentan (3-1), Caen (2-1) et Lyon (2-0)
sont tombés sous les assauts de ce RC Lens invulnérable
cuvée 98. Ce même roc qui finit donc par s’écrouler si
près du but. Si proche du rêve accompli.
La médaille du second, Lens y est habitué. Le
Poulidor du foot français subit là une bien cruelle défaite.
Le Racing n’a plus perdu depuis le 12 mars. C’était en
demi-finale de la Coupe de la Ligue. A Paris, déjà. Contre
le PSG, déjà. 2-1, déjà. Daniel Leclercq déçu, mais pas
abattu, ne veut pas voir cela. Le coach lensois ne monte
pas sur le tapis bleu de la tribune présidentielle. Il s’en est
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allé et est déjà plongé vers la prochaine étape de ses Sang
et Or : Auxerre ! « Je ne suis pas monté ce soir-là. Il y
avait de la déception certes, mais elle n’était pas si grande
que cela. Avant cette finale, nous étions dans une spirale
positive. Il ne fallait donc pas exagérer les conséquences
de cette défaite. Nous n’étions pas, dans les vestiaires, si
tristes qu’on peut le penser. Ce match à Saint-Denis,
c’était une fête. Comme le sont toutes les finales. J’avais
connu un peu le même sentiment lors de celle de 1975
perdue face à l’ASSE. Nous nous étions inclinés mais nous
avions déjà en poche notre qualification pour une Coupe
Européenne. En 1998, c’était pareil. On avait déjà assuré
le tour préliminaire de la Ligue des Champions. C’était
pareil, à la différence près qu’il y avait Auxerre derrière.
Une belle opportunité de ne pas finir sans titre s’offrait à
nous. » Au moment où Alain Roche, le capitaine parisien,
brandit cette Coupe de France si convoitée par les
Artésiens, les douze trains affrétés afin d’acheminer les
milliers de supporters lensois font déjà ronronner leurs
machines. Ils partiront à l’heure. Aucune liesse populaire
en Sang et Or ne viendra perturber l’organisation de la
SNCF. Malheureusement...
Les joueurs du Racing, quant à eux, écoutent
encore le Druide. Cyrille Magnier, le stoppeur du RCL,
apprécie alors les paroles du Grand Blond : « Dès que
nous sommes entrés dans le vestiaire, Daniel nous a
dit : ″ On a perdu cette finale. Maintenant, il y a
Auxerre. ″. Il voulait que nous nous projetions directement
vers cette rencontre en Bourgogne. Personnellement, je ne
suis pas du genre à m’attarder sur les événements. Ce
discours m’a donc plu. Là, je me suis dit : ″ Allez, c’est
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bon. Il reste un match ″ ». Alors que chacun enfile son
plus beau costume pour la soirée qui se prépare, un jeune
tchèque use de son rasoir, là-bas, dans un coin de
l’immense douche du luxueux Stade de France. Smicer,
hilare, raconte : « Cela reste un drôle de souvenir cette
histoire de barbe. Je l’avais laissée pousser au fur et à
mesure des victoires en Coupe, comme le veut la tradition.
Tout le monde m’en parlait. Pavlina, ma compagne, en
avait même eu un peu marre à un moment donné. Il faut
dire que, si parfois le poil pousse normalement, le mien a
eu tendance à partir dans tous les sens ! Au début c’était
vraiment rigolo comme truc. Mais, au bout de quatre ou
cinq mois, ma femme ne voyait plus le bout venir. C’était
franchement drôle. Mais, une fois la défaite consumée en
finale face au PSG, je ne me suis plus posé de questions.
Je l’ai rasée. C’était triste de la raser après une défaite.
Mais c’était la tradition. Quand je suis sorti des vestiaires,
j’étais tout beau tout neuf ».
Le bus conduit par « Capo », indéboulonnable
pilote des Lensois lors des déplacements depuis des
années, prend alors la direction du Lido. Dans le car,
chacun affiche un visage fermé. La soirée sera forcément
plus maussade que prévue. Pourtant, tous tentent de
masquer leur déception. Yoann Lachor sirote un coca en
se remémorant une finale où il n’est pas entré en jeu. « Les
gens du club, qui nous avaient soutenu durant toute la
saison, étaient tous présents, On se devait donc d’aller
boire un verre avec eux à Paris. C’était leur récompense à
eux. Au Lido, on a parlé de tout et de rien. Moi, j’étais
finalement content de me balader dans Paris. C’était la
première fois que j’y mettais les pieds ! Pour le peu qu’on
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discutait du match perdu, on se disait que nous n’avions
rien à nous reprocher. On avait donné le maximum. On
n’a pas fait la fête quand même. On l’a juste reportée
d’une semaine ». Tony Vairelles avoue que le résultat a
forcément altéré l’enthousiasme de la jeune bande venue
du Pas-de-Calais. « Tous les joueurs étaient venus avec
leurs compagnes. Moi, j’étais célibataire à l’époque.
J’étais donc venu avec mon papa. Nous avions perdu et le
temps n’était pas à la fête. Mais, si nous avions gagné, je
crois que je me serais lâché. J’aurais probablement dansé
le jerk sur la piste avec les danseuses du Lido ! »
L’attaquant du Racing laisse donc ces charmantes
demoiselles tranquilles. Et il achève sa nuit en tête à tête
avec … son père. « Nous sommes rentrés à notre hôtel : le
Concorde Lafayette. Je n’ai pas l’habitude de beaucoup
dormir après les matches. Je me repasse souvent les
actions des rencontres dans la tête. Cette nuit-là, j’ai
parlé avec mon père dans la chambre. On s’est dit que ce
n’était pas possible, qu’il faudrait qu’on se reprenne vite,
pour être champion à Auxerre. Avec mon père, nous avons
parlé de manière naturelle. Il fallait évacuer et, tout cela
s’est fait logiquement. Entre nous ».
La benne restera vide ce soir. Pour cette fois…
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Devant la semaine qui attend les Sang et Or, le
staff lensois décide de laisser les joueurs au repos toute la
journée du lundi. Rendez-vous est donc donné le mardi
matin pour préparer ce qui se présente comme le rendezvous le plus important de l’Histoire du Racing Club de
Lens. Pour Gus, cette rencontre doit se préparer comme
n’importe quelle autre. « Après la finale perdue au Stade
de France, je me suis dit que je ne devais rien lâcher,
continuer de bien me préparer lors de mes séances
d’entraînement, rester concentré sur mon objectif. Je n’ai
rien changé à mes habitudes ». Même si la peur de tout
perdre effleure l’esprit de beaucoup de monde. Le gardien
lensois ne s’en cache pas : « Tout le monde y pensait un
peu. On avait joué, et perdu, une demi-finale de Coupe de
la Ligue. On avait joué, et perdu, la finale de la Coupe de
France. Allions-nous passer à côté de tout ?
Personnellement, j’avoue m’être fait la réflexion ». Cyrille
Magnier ne dit pas autre chose : « Le risque était
évidemment grand de tout perdre dans cette semaine
dantesque qui commençait. Je crois, cependant, que
personne n’en a parlé. On a tous pensé qu’on pouvait finir
la saison sans rien gagner. Tout le monde y songeait, mais
je pense qu’on a tous évité le sujet ! ».
L’environnement lui n’a que cela en tête : ne pas
tout perdre et devenir la meilleure équipe de football de
tout le pays. Guillaume de poursuivre : «De cette
préparation d’avant Auxerre, je me souviens surtout d’une
drôle de sensation. On sentait que toute la Ville de Lens,
et peut-être toute une région, retenaient leur souffle.
C’était une semaine à part. Après un entraînement de
l’après-midi, à Tassette, cela devait être le mercredi, je
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suis allé faire quelques courses dans Lens, j’ai alors
ressenti chez les gens une grande attention. Ils ne me
parlaient pas de ce match à Auxerre. Ils ne disaient rien.
On avait perdu contre le PSG et ils avaient probablement
peur qu’on manque tout. Qu’on ne gagne rien. Leur
attitude, et leurs regards, suffisaient pour comprendre
que, le 9 mai, il ne fallait pas se louper. L’attente était
énorme pour tous ceux qui aiment ce club ». Tony
Vairelles renchérit : « Toute la semaine, j’avais senti les
gens profondément déçus de cette défaite en finale. Cette
déception était si forte qu’ils n’osaient pas trop nous
aborder dans les jours qui précédaient ce match. Il y avait
une profonde pudeur et un profond respect dans leur
attitude. Mais on ne savait pas quel bonheur nous étions
en passe de donner aux supporters ». Pour Hervé Arsène,
qui a connu les pires moments de D2 avec le Racing, le
regard des gens n’est pas trop lourd : « On a la chance,
par rapport aux autres clubs, d’avoir des supporters
connaisseurs du football et pas du genre à exprimer de la
rancœur, surtout quand ils voient qu’on s’est battu. Une
relation forte existe entre les supporters de Lens et ce
club : c’est de l’amour. Nous sommes des amoureux. J’ai
connu des matches où Lens était dernier de D2 et où il y
avait encore 8 000 spectateurs dans le stade. Nous étions
mauvais, et le public ne sifflait pas. Ça, ça n’existe pas
ailleurs qu’à Lens. Alors, il y avait bien sûr un peu
d’amertume chez eux après cette défaite contre Paris mais
ils s’étaient surtout contentés d’avoir pris du plaisir à
nous voir arriver jusqu’en finale. De plus, le parcours en
championnat était là aussi pour atténuer leur déception ».
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Les fans, eux, sont bien décidés à aller chercher ce
sacre. Et ce ne sont pas les frasques médiatiques de Guy
Roux, quelques semaines auparavant, qui vont freiner
leurs ardeurs. L’entraîneur auxerrois a en effet expliqué
que les artésiens ne pourraient pas se procurer plus de
places que le quota habituel réservé aux supporters
visiteurs. Il a même joué le grand bluff en annonçant le
guichet fermé, deux semaines avant la date du Grand
Match, alors que le stade était loin d’afficher complet. Il
faut plus qu’un mensonge, quand bien même proféré par
un vieux roublard, pour décourager les plus fervents.
Durant toute la semaine, les alentours du Stade de l’Abbé
Deschamps prennent des allures d’annexe de Bollaert.
Chacun tentant, par des moyens plus ou moins légaux, de
se procurer le précieux sésame. Mickaël Debève, lui, a du
mal à contenir cette effervescence extérieure. Il préfère
s’en protéger. « A part pour aller à l’entraînement, je n’ai
pas mis un pied dehors durant cette semaine. Il y avait
trop d’effervescence dans la ville et puis, je voulais éviter
que tout le monde me parle. Dans le groupe, on s’était
efforcé de ne pas parler de ce match. On n’avait pas
besoin de cela pour en comprendre l’importance ».
Heureusement pour les Artésiens, Tassette, hameau
de paix placé à l’ombre de la tribune Lepagnot et qui
jouxte la désormais célèbre voie ferrée, n’a rien d’un cadre
pesant. D’ailleurs, tous louent aujourd’hui la convivialité
et le charme de cet endroit où se sont préparées les
grandes conquêtes du RCL. A commencer par la plus belle
en ce début du mois de mai 1998. « Tassette ? C’était très
convivial, se rappelle Lachor. Cette semaine là, nos
supporters étaient présents à chaque séance
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d’entraînement. Cela n’avait rien à voir avec le Centre
Technique de la Gaillette qui a vu le jour en 2001. Même
si la Gaillette est l’évolution logique du football, Tassette
c’était vraiment sympa. Il y avait une vraie proximité avec
ceux qui nous soutiennent. Et, avant Auxerre, c’était bien
de les sentir proche de nous. » Ce n’est pas Vairelles, le
favori du public, qui contredira son arrière gauche :
« C’était extra. C’est pour ces moments-là qu’on aime
jouer au football. Le jour où on n’a plus envie de signer
des autographes, de faire des sourires aux gens et de
discuter avec eux, c’est qu’il est grand temps d’arrêter de
faire ce métier ! Quelques jours avant Auxerre, il y avait
forcément un peu plus de monde qu’à l’accoutumée. Ceux
qui étaient là depuis le début de saison étaient évidemment
présents. Oui, c’était vraiment extra…»
Malgré les apparences, celui dont tout Bollaert
scande le nom à chaque rencontre n’est pourtant pas au
mieux physiquement. Ce ne sont pas les jambes qui ne
répondent plus. Pas de souci là-dessus et les derniers
adversaires du Racing Club de Lens s’en sont rendus
compte. Non, Tony a mal à la mâchoire. Il s’en explique :
« Je vais vous livrer un secret. J’ai joué les 5 derniers
matches avec la mâchoire fracturée. Cela s’est fait lors de
la première minute du match à Metz. Dany Boffin m’a mis
un coup de coude volontaire ou involontaire. J’ai tout de
suite ressenti une fracture. J’ai tout de même joué cette
partie dans son intégralité. Au retour de Metz, j’ai passé
une radio et elle a décelé une grave blessure. Le médecin
m’a dit qu’elle allait m’empêcher de jouer pendant
quelques semaines. Si je prenais un nouveau coup à cet
endroit, cela se serait aggravé et le cerveau aurait même
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pu être touché ! Au club, tout le monde s’était concerté.
Personnellement, j’étais insouciant. Et il était improbable,
à mes yeux, que je manque toutes ces rencontres
importantes. On a donc pris la décision de garder tout
cela secret. Pour éviter à nos adversaires de connaître ce
point faible, et d’en profiter pour m’intimider en visant ma
figure dans tous les contacts, nous n’avons rien dit à
personne ». Daniel Leclercq, très inquiet au sujet de son
attaquant vedette, se demande même comment le protéger
au maximum. Tony se marre : « C’est vrai, le coach
s’était même renseigné auprès des médecins pour savoir
s’il n’était pas possible de jouer avec un casque intégral !
Vous imaginez un peu ? Un casque intégral ! J’ai tout de
suite pensé que j’allais être habillé en motard jusqu’à la
fin de la saison ! Mais bon, un casque, niveau discrétion,
on peut quand même trouver un peu mieux ! »
L’ancien nancéien, lui, se délecte jour après jour
« des purées diverses et variées préparées par les
cuisiniers du club ». De son côté, Vladimir Smicer
commence à prendre conscience de l’importance de
l’événement : « On s’est beaucoup parlé pendant la
semaine. On avait des joueurs en forme physiquement et
techniquement nous étions très biens. Il fallait évacuer,
comme on pouvait, la défaite en Coupe de France. Et puis,
on a surtout insisté à passer en revue nos points forts. Il
nous fallait un petit point, celui du nul, pour être
Champions de France. On avait un gardien de grande
expérience en la personne de Guillaume Warmuz.
Derrière, nous étions très costauds. Au milieu et devant,
nous avions une grande confiance. Avec Daniel Leclercq
nous tenions un grand coach. On s’est dit qu’il était
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impossible de passer au travers à Auxerre. Que nous
avions fait le plus dur en allant nous imposer à Metz
quelques semaines auparavant. On savait que nos
supporters seraient présents en nombre du côté du Stade
de l’Abbé Deschamps. Cela a joué aussi. On savait qu’eux
ne lâcheraient rien. Qu’on ne pouvait pas les décevoir. On
a positivé tout ce qu’on pouvait positiver. Certaines
semaines marquent une vie. Celle-là m’a marqué. Car il y
avait de la nervosité mais elle était très positive ». Et
Vladi, qui a pourtant connu une Finale de Championnat
d’Europe des nations en 1996 en Angleterre, de se lâcher :
« On ne pouvait pas passer à côté de cette occasion en or.
D’ailleurs, c’était un peu notre leitmotiv à ce moment là :
tous se dire que c’était l’occasion de notre vie. Car c’était
ça. L’occasion de notre vie ! »
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Tassette, ou les coulisses de l’exploit
L’enjeu de ce Lens-Auxerre
n’échappe plus à personne au
moment où débutent les premières
séances d’entraînement de la
semaine. Pourtant, il règne comme
une grande sérénité dans le camp
lensois. On en veut pour preuve ces
gestes si habituels répétés en ce
mardi après-midi où le plaisir
transpire sur les visages des
principaux protagonistes. Stéphane Ziani plaisante encore
avec quelques supporters. Wagneau Eloi offre, comme
cela est encore de coutume à l’époque, ses chaussettes et
ses shorts à ceux qui sont présents pour l’encourager. Et
Anto Drobnjak chambre encore ses coéquipiers, ne cadrant
pas leurs frappes, lors de la séance. Leclercq a d’ailleurs
décidé de ne rien bouleverser de ses programmes devenus
de véritables rituels en cours de saison. « Moi, cela me fait
toujours rire quand un entraîneur dit qu’il va faire
travailler ses joueurs devant le but parce qu’ils sont en
manque de réalisme. Personnellement, c’est toute l’année
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que je les faisais travailler devant le but ! ». Que Leclercq
ne change pas ses habitudes, cela peut aussi paraître un
peu effrayant tant il fait preuve d’exigence. Mais tous s’en
accommodent. Hervé Arsène, le milieu défensif malgache
du RCL, revoit encore quelques scènes qui caractérisent
très bien l’état d’esprit du coach. « Pour donner un
exemple qui résume assez bien le personnage, je dirais
que même dans les décrassages, il recherchait la
perfection. Si tu lui faisais une passe à un mètre de lui, il
t’engueulait, le ballon devait être dans les pieds. Il fallait
toujours essayer de mettre son coéquipier dans les
meilleures conditions. Même dans les petits jeux qui
pouvaient paraître anodins. Il était comme ça en tant que
joueur et il l’est resté en tant qu’entraîneur ». Le coach,
lui, a décidé de ne laisser aucun répit aux siens : «Je leur
ai proposé des séances solides. On a fait du physique
pendant la semaine. Il ne restait qu’un match et Micka
s’étonnait de faire autant de travail de fond. Il fallait
préparer ce match de la meilleure des façons et à mon
sens, cela passait par des séances musclées ! » Debève
acquiesce : « Je me souviens de séances de fou dont une à
Wingles. Nous étions partis courir, c’était une tuerie. A
posteriori, je peux affirmer que c’était une bonne chose ».
Chacun demeure donc attentif aux conseils du
Druide. Cyrille Magnier par exemple : « Il nous avait
transmis sa culture de la gagne. Il était toujours positif
dans sa causerie d’avant match. Et avant Auxerre, cela
nous a probablement servi. De toute manière, les années
Leclercq, c’est ça ! On jouait pour gagner, tout de suite
vers l’avant et on essayait d’insister sur la simplicité du
jeu. Le coach voulait gagner partout où nous allions. Il ne
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doutait de rien. Pour lui, il était hors de question de
débuter un match sans viser la victoire. C’était
inconcevable. Alors, la semaine qui a suivi la Finale, nous
n’avons rien changé. A l’entraînement, et cela a été le cas
toute l’année, tout le monde voulait gagner. Je me
souviens que Fred Déhu détestait perdre les petites
oppositions que nous faisions lors des séances. Cela
pouvait lui gâcher la journée ! Quand nous effectuions des
4 contre 4, tout le monde voulait gagner. Personnellement,
et cela a été le cas toute au long de la saison 1997-1998,
j’avais réellement les ″boules″ lorsque je réalisais une
mauvaise séance d’entraînement. Cela, je ne l’ai retrouvé
nulle part ailleurs. C’était la touche Leclercq ça. La
culture de la gagne. Et, cette semaine du 9 mai, c’était une
volonté collective ». Une semaine classique pour les uns,
mais pas tout à fait pour les autres. Tony Vairelles s’en
explique : « Je faisais surtout attention à ne pas prendre
un mauvais coup sur la mâchoire. Mais bon, pour être
Champion de France, moi, j’aurais donné un bras ! Mais
pas une jambe, ça non, car j’en avais besoin pour le
samedi soir. »
Plus discrets, mais tout aussi concernés, les jeunes
joueurs du RC Lens continuent de tout donner sur le joli
gazon de Tassette. En y repensant, Daniel Leclercq
remercie ceux qui ont joué le jeu jusqu’au bout. Pourtant,
certains passaient peu de temps sur la pelouse lors des
réjouissances de fin de semaine. « Romain Pitau, Cédric
Berthelin et Aboubacar Sankharé notamment, ont apporté
leur pierre à l’édifice. Ils étaient tous en réserve la saison
précédente. Ils étaient très respectueux de leurs aînés. Ils
ne jouaient pas ou peu le week-end mais, à l’entraînement,
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ils se dépensaient sans compter pour faire avancer le
groupe. Les anciens étaient leurs idoles en quelque sorte.
Warmuz était un exemple pour Berthelin, Ziani pour Pitau
et Yoann pour Sankharé. C’était pour moi comme une
victoire de voir un tel respect entre des joueurs de
différentes générations. Quand un garçon me dit en fin de
saison "Coach, je n’ai pas joué, mais j’ai passé une bonne
saison", cela vaut toutes les primes de matches. »
Si Sankharé apprécie Lachor, il doit l’observer
attentivement, ce mercredi après-midi, au moment où ce
dernier se lance dans une série de frappes au but demandée
par François Brisson, l’entraîneur adjoint des Sang et Or.
Yoann, futur héros de l’Abbé-Deschamps, raconte : « A
l’entraînement, cette semaine là, je n’arrêtais pas de dire
à mes coéquipiers, lorsqu’on travaillait devant les buts et
que je plantais une frappe, ″ celle-là, c’est celle que je
vais mettre samedi à Auxerre !″. C’était évidemment sur le
ton de la plaisanterie. En tout cas, je le prenais comme
tel ». Sans savoir ce que le destin lui réserve, le latéral
gauche engage même une conversation prémonitoire avec
un fan placé derrière les cages : « J’ai parlé avec un
supporter. Et il m’a dit : ″Samedi, si tu marques, qu’est ce
que tu fais ?″. Je lui ai répondu : ″Comme je ne sais pas
faire de salto, je ferai probablement cinq tours de
terrain″ ». S’il en est un qui n’aime pas fabuler, c’est bien
Guillaume Warmuz. L’un des piliers de la demeure
lensoise a rendez-vous avec un journaliste. Après une
rapide douche, le gardien du Racing quitte Tassette pour
se rendre à Bollaert. C’est à ce moment que tout se révèle
à lui : « C’est bien simple, raconte-t-il, nous étions dans
les coursives du stade. Et, je ne sais toujours pas
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pourquoi, mais c’est à ce moment-là que j’ai eu le
sentiment que rien ne pouvait nous arriver en fin de
semaine. Qu’on allait être Champion. N’allez pas me
demander pourquoi. C’est juste qu’en discutant avec lui je
me suis dit que le 9 mai allait être notre jour. » Warmuz
n’est pas le seul à sentir le bon vent, celui du sacre qui
approche. Chaque signe du ciel est bon à prendre. Le
coach lui-même s’attache à certains détails de la vie
quotidienne : « Chaque matin, sur le chemin de
l’entraînement, j’écoutais RFM dans ma voiture. Et tous
les jours de cette semaine fatidique, j’entendais Freddy
Mercury chanter ″We are the champions″. A la première
écoute, je n’étais pas plus surpris que cela. Cependant,
après plusieurs matins à l’avoir entendu en partant à
Tassette, je me suis dit ″Putain, ça, c’est un signe ! ″ ».
Le centre d’entraînement de Tassette
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A l’heure où la presse s’interroge sur la capacité de
réaction des Sang et Or suite à la déception de SaintDenis, les Lensois prennent donc le parti de sourire et
d’être le plus détendu possible. Yoann Lachor, malgré ses
22 ans, ne s’en fait pas une montagne. « Vous savez, j’ai
toujours joué les premiers rôles en catégories jeunes. J’ai
été champion en minimes avec Lens. En 17 ans, c’était
pareil. En Gambardella, nous avions atteint la finale en
1994. Même en DH, et avec la réserve, nous réalisions de
belles choses. Alors, honnêtement, quand, lors de ma
deuxième saison en pro, je me suis retrouvé leader de la
Division 1 avec le Racing, cela ne me stressait pas plus
que ça. Je me disais que c’était le cheminement logique ».
Cette décontraction peut même en décontenancer plus
d’un. A commencer par les supporters lensois qui
reviennent ce jeudi 7 mai pour sonder l’état des troupes.
Certains, déjà présents la veille, ont même dormi dans leur
voiture sur le parking de Bollaert ! Ils voulaient être à
nouveau là, à 48 heures du départ pour Auxerre, afin
d’insuffler l’énergie nécessaire à leurs protégés pour qu’ils
leur offrent le bonheur ultime.
Stéphane Ziani rencontre alors un adolescent à la
sortie de Tassette. S’engage alors un dialogue teinté
d’admiration et de passion. « Stéphane, samedi, vous allez
le faire ». «On va tout faire pour cela en tout cas. Je peux
te le promettre.» « Non, mais, il faut que vous le fassiez.
Mes parents supportent Lens depuis des années. Samedi,
vous avez l’occasion de les rendre heureux, de tous nous
rendre heureux. Faîtes-le. Pour nous tous, faîtes-le ! » Et
Ziani de répondre : « Oui, tiot, on va le faire ! ». The
Little Big Man, arrivé de Bordeaux onze mois auparavant,
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interpellant un gamin en patois du Nord, c’est une
nouvelle preuve de l’adhésion très forte qui mêle alors
cette équipe à sa région.
Fred Déhu, quant à lui, répond encore aux
sollicitations de la presse venue prendre la température.
Une presse qui n’en finit plus de faire monter la pression.
Elle qui a longtemps snobé le parcours Sang et Or. Debève
raconte : « Les media disaient tous que Metz allait être
Champion, ou alors Marseille, mais sûrement pas nous.
On était entre les deux, et ce n’était pas si mal d’être
protégés de cette surmédiatisation. Si on a su l’emporter
aussi aisément à Metz, c’est peut-être aussi parce qu’on
ne nous attendait pas ». Et Cyrille Magnier de reprendre :
« Je me souviens que certains quotidiens ne furent pas très
tendres avec nous cette saison-là : après notre défaite à
Châteauroux, le journal L’Equipe avait présenté ce
mauvais résultat comme la fin de toutes espérances
lensoises dans l’optique du titre de champion. Ils avaient
écrit : ″ Lens, le titre, c’est fini ″. Cela nous avait vexés,
d’autant que nous étions de vrais compétiteurs. Cet article
en a galvanisé plus d’un au sein du groupe. Nous avions
la rage ». Mais, en ce 7 mai au soir, le journal sportif a
tout de même changé son fusil d’épaule. Et la France du
foot vit désormais en attente de ce qui se fera à Auxerre et
à Metz ce week-end. A se demander quel camp sera choisi
par les Dieux du ballon rond pour y faire la fête.
Le rendez-vous est proche cette fois. Et certains se
plongent dans la réflexion. Cyrille Magnier se remémore
un moment à part dans la saison. Celui qui les a
probablement fait basculer du statut de potentiels
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candidats pour une place européenne à celui de grands
prétendants à la place de leader de Ligue 1. Et, Leclercq
n’est une nouvelle fois pas étranger à cette prise de
conscience : « C’était un peu plus tôt dans la saison. Un
matin, je crois que c’était un matin, il nous a pris, un par
un, dans les vestiaires devant tous les autres partenaires.
Il nous regardait fixement et nous disait : ″Toi, tu veux
être Champion de France ?″. Evidemment que tout le
monde répondait, à son tour, par l’affirmative. A partir de
ce moment, nous étions devant nos responsabilités. Il ne
fallait pas que cela soit des paroles en l’air. Daniel
n’aurait pas aimé cela. On avait donc une ligne de
conduite à suivre. Notre comportement et notre attitude
sur le terrain devaient alors être à la hauteur de ce vœu
prononcé devant tout le monde. A cette question, quand
nous répondions ″Oui, coach″, cela voulait dire quelque
chose. Il s’est passé un truc à ce moment-là. C’est le genre
d’instant qui vous marque quand vous êtes joueur. Ce
n’est pas commun ». Micka Debève sourit à l’évocation de
cet épisode si particulier : « J’étais le premier à répondre
juste avant Fred Déhu. Bien sûr, je lui ai dit ″oui″. Mais,
je savais qu’après il allait falloir être à la hauteur. Tout le
monde a répondu à Daniel Leclercq par l’affirmative et là,
on s’est senti fort. Tout le monde savait que les autres
étaient prêts et convaincus à aller chercher ce Titre ». A
la fin de la ronde, un jeune formé au RC Lens : « Quand le
coach m’a regardé et m’a dit : ″Yoann Lachor, voulezvous être Champion de France ? Allez-vous tout faire
pour cela ? ″. Cela m’a marqué. Je me suis dit :
″ Maintenant c’est du sérieux ! ″ ».
23
Il fait chaud dans les cœurs et le week-end est là, à
portée de doigts. En ce jeudi soir, le président Martel
passe, comme de coutume, ″Chez Paulo″ à Avion. Ce petit
café coincé sur la route d’Arras est le repère du président
lensois. Le patron est un de ses amis intimes, un supporter
du Racing aussi. Il a connu le dernier grand événement du
Club sur la scène nationale. C’était en 1975. Au beau
milieu des fidèles Sang et Or, « Paulo » avait vu SaintÉtienne s’imposer en finale de la Coupe de France.
Depuis le début de semaine, Gervais est sur des
charbons ardents. Arsène raconte : « C’est simple, il est
tout le temps stressé. Alors là, il l’était plus que jamais.
On venait de perdre à Paris et dès qu’on perdait, on le
voyait un peu plus. Il était capable de nous engueuler pour
un match perdu, et de nous encourager de toutes ses
forces pour le prochain match aussitôt après. Tous les
dirigeants étaient inquiets. Les Doré, Collado, Plet et
Martel n’en menaient pas large ». Daniel Leclercq de
confirmer : « Il était dans un bel état le président ! Après
la finale de la Coupe, il nous a tous offert un petit cadre. Il
était inscrit : ″ Ce n’est pas grave. Le président Chirac
n’était pas là. Cette défaite ne compte pas. ″ C’est vrai
Jacques Chirac n’était pas au Stade de France et n’avait
pas pu saluer mes joueurs comme le veut la tradition. Ce
petit cadeau du président Martel, au début de la semaine
d’Auxerre, nous a forcément marqués. Il avait toujours le
don pour dédramatiser quand il fallait le faire, même si
cela devait bien bouger à l’intérieur. C’est vrai que
Gervais était chaud bouillant cette semaine-là. Alors, je ne
vous dis pas à 48 heures du match… »
24
Il fait lourd sur l’Artois en ce vendredi, jour férié.
Alors que les commémorations du 8 mai se multiplient
pour célébrer les 53 ans de l’armistice, à Tassette
l’ambiance est celle d’une veillée d’armes. Une véritable
armée de fans est présente pour essayer d’entrevoir ses
braves soldats. Une veillée d’armes qui s’effectuerait, dans
n’importe quel club du Monde, à l’abri des regards
indiscrets. Mais, Lens est encore Lens cette année-là. Et il
possède, à la tête de son équipe fanion, un homme dont les
veines sont irriguées de Sang et d’Or depuis des lustres.
Depuis presque toujours. A la surprise des badauds grimés
des mêmes couleurs, il s’approche de la grille et en
demande son ouverture : « Ces gens sont là depuis le
début de saison. Ils ont toujours été là. Certains ont connu
les jours les plus noirs du club. Ils ont quand même le
droit de profiter des beaux jours. »
Vladimir Smicer, l’attaquant du RCL, est très
concentré. Dans tout ce qui se fait, lors de la dernière
séance, l’ex-joueur du Slavia Prague est à fond. « Oui car
la pression était grande. Cette défaite en Finale n’avait
pas été facile à gérer. On s’est donc dit que, physiquement
nous étions bien, que cette finale nous avait permis de
garder le rythme alors qu’Auxerre, lui, n’avait pas joué ce
week-end là. Que cela allait peut-être nous aider. On a
surtout tout fait pour évacuer notre nervosité, même si,
évidemment, elle était présente. ».
Yoann Lachor, lui, sait que le lendemain il foulera
la pelouse de l’Abbé-Deschamps. « Je le savais depuis le
mercredi. Déjà, j’étais vraiment déçu de ne pas avoir pu
participer à la finale de la Coupe. Je l’avais fait savoir.
25
Mais le coach ne laissait rien transparaître. Ce jour-là,
j’ai rencontré un membre du personnel du Racing. Je lui
ai dit : ″Franchement, je suis encore déçu de ne pas avoir
joué ce match″. Il m’a répondu : ″Ca ira mieux samedi, tu
vas jouer ! ″. Je n’avais pas compris le message. Puis il a
répété : ″Samedi, ce sera bien. T’inquiète pas, tu vas
jouer ! ″. J’ai donc compris. Je savais que j’aurai ma
chance à Auxerre. J’étais donc un peu plus tranquille ».
Tony Vairelles, de qui, c’est sûr, le déclic peut
venir samedi soir, ramasse les ballons en compagnie de
Cyrille Magnier. « Nous avions une relation privilégiée lui
et moi. Cyrille partageait ma chambre en déplacement.
Quand Christophe Delmotte est parti, la saison
précédente, il s’est retrouvé tout seul. On a donc fait
chambre commune l’année du titre. Avec Cyrille, cette
première semaine de mai 1998, nous ne nous sommes pas
mis la pression plus que ça. On ne s’est pas dit ″Tu te
rends compte de ce qui nous attend à Auxerre ?″. On s’est
juste dit qu’on avait perdu la petite finale au Stade de
France, et que la grande finale nous attendait à Auxerre ».
L’entraînement est terminé. La prochaine fois que
les Lensois toucheront un ballon de foot tous ensemble, il
aura tout intérêt à rouler dans le bon sens…
Daniel Leclercq décide alors de dévoiler son
groupe. Celui qui sera amené à aller chercher le Saint
Graal, à partir de 20H, ce samedi. Les noms apparaissent
sans surprise. « Warmuz, Marichez - Sikora, Wallemme,
Déhu, Magnier, Lachor, Méride - Arsène, Foé, Brunel,
Ziani, Debève - Vairelles, Drobnjak, Eloi, Smicer ». Hervé
26
Arsène est serein en regardant la feuille de ceux qui seront
du voyage en Bourgogne. Il revoit aussi, le fil de la
saison : « Le premier match fut très important. Là, on
jouait Auxerre à la maison et nous avions gagné 3-0. Au
final, c’était un très beau match mais nous avions eu peur
avant la partie. En effet, Lachor et Wallemme ne jouaient
pas et Sankharé – un jeune du centre – connaissait sa
première titularisation. Autant à l’aller, j’appréhendais,
autant au retour j’étais serein. Comme on se battait pour
le titre, j’étais sûr que des gars comme Foé et Déhu
allaient courir comme des monstres. On était si fort que je
me disais qu’il ne pouvait pas nous arriver grand-chose
de méchant. Il fallait vraiment qu’en face ils soient
costauds pour venir nous chercher. »
Chaque joueur retrouve son domicile familial. Le
staff lensois a décidé de ne prendre la route d’Auxerre
qu’au dernier moment, toujours dans le souci de ne rien
changer à ses fameuses habitudes qui l’ont amené là. Ils
attendront donc le samedi matin pour se retrouver. Mais,
en ce vendredi soir, malgré la quiétude apparente, chacun
sait qu’il jouera la plus belle rencontre de sa carrière
demain. La plus importante aussi. Ce qui génère forcément
une certaine anxiété au moment où chacun tente de trouver
le sommeil. Vladi, pourtant si imperturbable d’habitude,
l’avoue sans détour : « La nuit du vendredi 8 au samedi 9
mai, j’avais du mal à m’endormir. Moi j’avoue avoir été
assez nerveux. J’avais mal au ventre, je ne me sentais pas
très bien. Même si j’avais confiance ».
L’invulnérabilité dégagée par le Racing Club de
Lens depuis quelques mois désormais proviendrait-elle
27
d’une force supérieure ? Quasi mystique ? En tout cas,
certains Sang et Or y croient. Tony Vairelles, dans sa
maison de Liévin, ferme les yeux : « Si j’avais fait la
carrière qui était la mienne jusque là, c’est qu’IL m’avait
aidé. Disons que j’ai juste demandé à Dieu de nous
protéger. Et qu’il nous donne la force d’aller jusqu’au
bout. Voilà ce qu’étaient mes prières ». Jean-Guy
Wallemme fait de même : « Je suis très croyant. Alors,
comme souvent j’ai prié. Je ne pensais pas que Dieu serait
présent le lendemain soir. Avec tous les malheurs qu’il y a
dans le monde, Il devait avoir autre chose à faire que
d’aider un pauvre capitaine à être Champion de France à
l’Abbé Deschamps. Cela dit, je pensais quand même qu’il
enverrait un de ses potes pour nous aider ! »
Effectivement, s’il pouvait y avoir quelques représentants
de la Divinité dans les travées auxerroises, dans quelques
heures, ils seraient les bienvenus.
A 21H14, le soleil s’est couché sur l’Artois, ses terrils et
ses chevalets. Demain, il fera jour. Un beau jour,
forcément, pour devenir Champions de France…
28
Le jour sacré
En ce samedi matin, très tôt,
Daniel Leclercq s’en va.
Guesnain, petit village situé à
proximité de Douai, dort
encore. Tranquillement, comme à son habitude, Daniel
enfile ses baskets Umbro, équipementier du Racing Club
de Lens. Il prend son temps, croise quelques badauds et
plante un premier pied dans ce 9 mai. Un premier pied
planté dans le bois de Lewarde, Comme d’habitude.
« Chaque matin de match, j’avais le même rituel cette
saison là. Vers 6H ou 6H30, j’allais courir une petite
heure dans la forêt qui jouxte le Centre Historique Minier
de Lewarde. N’allez pas croire que cela était seulement en
relation avec l’histoire minière du RC Lens, c’était surtout
qu’il s’agissait du bois le plus proche de chez moi ! Je
rencontrais souvent quelques personnes. Elles me
reconnaissaient. Elles me demandaient si elles pouvaient
m’accompagner dans mon footing. Je répondais que non.
Non pas parce que je n’en avais pas envie. Leur
compagnie aurait pu m’être sympathique. C’est juste que
j’avais besoin d’être seul. De courir à mon rythme. D’être
29
seul avec moi-même. Pour pouvoir songer au match qui
arrive. A ce que nous devrions faire dans quelques
heures ».
Daniel passe ensuite sous la douche. Il monte au
volant de sa voiture et rejoint Lesquin, où le départ de la
grande aventure est prévu pour 9H du matin. Dans la salle
d’embarquement, Daniel observe les visages de ses
protégés. Hervé Arsène en fait de même avec son coach
afin de sonder, quelque peu, l’humeur du Druide. « Il ne
laissait rien transparaître. L’émotion et la pression qu’il
avait sur les épaules étaient très intérieures. Cela
rejaillissait sur le groupe. Si tu vois ton coach stressé,
c’est que ça ne tourne pas rond et ça te stresse aussi.
L’aspect psychologique est très important. Pour moi, les
meilleurs entraîneurs sont ceux qui arrivent à faire fi de
leurs émotions en public, car ce sont eux qui mettent leur
groupe dans les meilleures dispositions. Dans sa tête, je
suis certain que ça bouillonnait cette semaine-là, mais ça
ne se voyait pas. Ce sont des perfectionnistes, mais ils
arrivent à se contenir ».
Avant de monter dans l’avion, Jean-Guy
Wallemme passe devant le kiosque à journaux. Pour
autant, le capitaine lensois n’a pas besoin de lire les titres
de la presse nationale pour savoir, qu’en ce jour que tout le
Pas-de-Calais espère béni, une rencontre énorme l’attend à
l’Abbé-Deschamps. « On savait qu’on devait réaliser un
grand match. On allait à Auxerre. Eux devaient nous
battre pour se qualifier pour la Coupe d’Europe. Metz
recevait Lyon dans le même temps. Les Lorrains devaient
gagner pour être Champions tout en espérant qu’Auxerre
30
nous batte. Quant aux Lyonnais, ils devaient prendre les
trois points pour l’Europe ! Autant dire que tous nos
destins étaient liés. Le nôtre, on l’avait réellement entre
nos mains. On savait que cela passerait par nous,
uniquement par nous. On allait donc à Auxerre pour
gagner. Pour prendre un point, personnellement, je ne
sais pas comment on fait. On ne peut pas calculer et se
dire qu’on va chercher le nul. » L’hôtesse de la
compagnie habituellement usitée par le club artésien peut
fermer la porte de l’avion. La prochaine fois que les Sang
et Or fouleront la terre de leur Région, ils seront les
éternels seconds ou les héros.
Durant la petite heure qui sépare l’aéroport lillois
de la Bourgogne, chacun s’occupe. Le silence est un
compagnon de route très fidèle et la tension monte
quelque peu en ce milieu de matinée. Tony Vairelles
esquisse tout de même un sourire : « J’ai pensé à Fred
Meyrieu qui nous maudissait depuis quelques semaines.
Lui qui attendait un faux pas de notre part. Un faux pas
qui n’est jamais venu. Il nous appelait régulièrement et
nous disait : ″Vous me faîtes chier ! A chaque fois, on
gagne. Mais vous aussi !″».
Cyrille Magnier est bien loin de toute considération
envers son ex-coéquipier. « Pour certains d’entre nous,
cela faisait sept à huit ans qu’on évoluait ensemble. Je
pensais donc très fort à Fred Déhu, Jean-Guy, Guillaume
ou Siko. On avait appris à se connaître. L’entraîneur était
celui qu’il nous fallait. Plus la saison avançait et plus je
me disais : ″pourquoi pas ?″. Là, oui, je me suis dit :
31
″C’est sûr, c’est écrit″. Ce matin-là, c’est ce à quoi j’ai
pensé. On allait chercher notre récompense ».
A 10H40, le commandant de bord demande à tous
ses passagers d’accrocher leurs ceintures. La descente vers
la piste d’atterrissage icaunaise se réalise sans problème
majeur. Avant de poser le pied sur un territoire qu’il
connaît bien – il a joué à Louhans Cuiseaux – Guillaume
Warmuz jette un coup d’oeil par le hublot. « Il faisait très
beau sur la Bourgogne ». Puis, il exécute un rapide tour
d’horizon des visages de ses coéquipiers et un
bilan : « Nous étions tranquilles ». En entrant dans
l’aéroport d’Auxerre-Branches, les Sang et Or sont
presque des voyageurs comme les autres. Daniel Leclercq
est sorti le premier. Derrière lui, personne n’ose trop la
ramener. « A part peut-être Xavier Méride qui était
toujours d’humeur égale et prêt à plaisanter », rigole
encore le Druide.
Eric Sikora et Anto Drobnjak sont les derniers à
poser leur séant dans le bus. La troupe Sang et Or peut
s’acheminer tout doucement vers l’hôtel réservé pour
l’occasion. Magnier se remémore l’arrivée à l’endroit où
ils devaient tous finir de préparer LE match. « Les
dirigeants avaient choisi le même hôtel que d’habitude
lors de nos déplacements à Auxerre. Tout avait été fait
pour ne pas déroger à notre ligne de conduite. C’était une
bonne chose. Il ne fallait pas bouleverser notre façon de
faire sous prétexte que cette partie revêtait une
importance plus grande. Dès notre arrivée, nous avons
donc procédé à la traditionnelle promenade». Yoann
Lachor s’en souvient comme si c’était hier : « Le jour du
32
match, on a fait une petite promenade. Elle fut de la même
durée que d’habitude. Elle avait le même goût que toutes
celles que nous avions effectuées jusque là ».
Hervé Arsène, de son côté, scrute chacune des
réactions de ses coéquipiers. En grand frère. « Moi, comme
d’habitude, je suis resté toujours très naturel. Je ne suis
pas du genre à parler mais à agir. Néanmoins, j’essayais
toujours de rassurer mes coéquipiers, de leur dire des
petits mots gentils pour les placer dans les meilleures
conditions possibles ». La petite balade s’achève alors que
le soleil surplombe la demeure où logent les Lensois.
Déhu et Brunel sont là à épier les faits et gestes du serveur
de l’hôtel. Le repas va être servi. L’occasion sera belle de
tous se regarder dans le blanc des yeux. Partager encore
quelques moments de quiétude tous ensemble, avant le
déferlement qui s’annonce pour la fin de journée.
Assis les uns en face des autres, les Sang et Or ont
le droit au même régime alimentaire qu’à chaque
déplacement. Comme Lachor le dit, dans un fou rire,
« nous n’allions tout de même pas manger autre chose que
des pâtes ! Cela avait toujours été des pâtes jusque là.
Nous n’allions pas, d’un coup, commander des tagliatelles
au caviar juste parce que nous jouions le titre de
Champion de France de Football le soir même ! ».
Daniel Leclercq, lui, est plongé dans ses pensées.
Tout est-il optimum ? Tout a-t-il était mis en œuvre pour
que ses joueurs soient au top au moment de pénétrer sur la
pelouse ? La pression populaire ? Il l’a habilement
détournée en conviant tous les fans aux séances
33
d’entraînement. La pression médiatique ? Il a appris à faire
avec, lors de cette saison qui est, rappelons-le, sa première
en tant qu’entraîneur d’une équipe de Ligue 1. « Au club,
j’avais quelqu’un pour m’aider à gérer mes relations avec
les médias et celles que j’avais en interne au club. J’ai
beaucoup appris de Stéphane Bigeard en 1997/1998. Il
m’a aidé à gérer mes relations avec le milieu qui entoure
le monde professionnel, avec la presse notamment. Je suis
persuadé que si je suis un bon entraîneur aujourd’hui,
c’est grâce à lui ». Sûr qu’à ce moment-là, Leclercq songe
au public de Bollaert. A tous ceux qui, un jour, ont été
contaminés par le virus du Racing Club de Lens.
D’ailleurs, où en sont nos valeureux supporters ?
On les avait quittés du côté de Tassette. On les retrouve
dans les rues adjacentes du stade de l’Abbé-Deschamps.
Les artères de la cité auxerroise arborent un joli mélange
de bleu, de blanc, de Sang et d’Or. Certains sont là depuis
la veille. La plupart posent pour la postérité avec leurs
collègues bourguignons. D’autres sont à la recherche,
encore et sans relâche, d’un billet pour ce soir. Un
supporter lensois, les yeux grands ouverts, exprime une
confiance assez détonante. « On va être Champion de
France. Moi je vous le dis. Ça c’est certain. Hier, alors
que je passais une petite soirée avec mes potes dans le
Pas-de-Calais, on s’est dit qu’on ne pouvait pas manquer
ça. On se devait d’être là aujourd’hui. On a donc pris la
route vers 2H du matin. Comme ça, sur un coup de tête.
En arrivant, ce matin, on s’est dit que ce serait impossible
de trouver une place. On a tenté notre chance. On était les
premiers devant la billetterie. Une vieille dame a ouvert
son guichet. Je lui ai demandé, sans conviction, s’il lui
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restait des places. Elle m’a dit ″Oui, Monsieur, il y en a
qui sont revenues de sections de supporters auxerrois. Je
préfère vous prévenir, elles sont à 80 francs ! C’est cher
mais c’est le seul prix qu’il me reste″. Si elle savait que
j’aurais mis vingt fois ce prix pour avoir une place ! Pour
y être ! Alors, voilà, j’ai ma place. Je peux vous dire que
c’est un signe ça. La chance est avec nous. Ce soir, on
sera Champion de France. » Là-bas, les premiers bus
venus du Nord pointent le bout de leurs carcasses. Et à
l’intérieur, des centaines de fans prêts à se vider les tripes,
ce soir en tribune, pour pousser leurs joueurs vers le sacre.
Il est 14H30 et les chants artésiens ont déjà pris le dessus
sur les chants locaux.
Bien loin de l’effervescence irrespirable dans
laquelle est plongé le stade champêtre de l’Yonne, les
joueurs du Racing Club de Lens entament leur sieste.
Vairelles et Magnier partagent la même pièce. Pas de mots
trop forts, juste des discussions normales, presque banales.
Cyrille s’explique : «Nous avions préparé ce match
comme les autres. Avec Tony, on ne s’est pas mis la
pression outre mesure. On savait où on allait. La sieste
nous a fait du bien ». Yoann Lachor ne dit pas autre
chose : « la sieste s’est vraiment déroulée normalement ».
Smicer, quant à lui, n’est pas au mieux : « Il y avait
une grande intensité dans chaque instant que nous
partagions à ce moment-là. Chacun vit les choses
différemment selon sa personnalité. Certains le vivent
tranquillement. D’autres moins. C’était mon cas ». Hervé
Arsène ne parle plus. Il est concentré sur ce qu’il va se
passer ce soir. Et la sieste se déroule… dans les toilettes de
35
sa chambre ! « Je prie avant chaque match, c’est comme
un rituel. Dans la vie de tous les jours, je ne prie pas, mais
pour le foot, si. Je me cache, je vais aux toilettes car je
suis très pudique, mais je prie, oui. En 1998, je partageais
ma chambre avec Jean-Guy Wallemme. Le 9 mai, il a dû
se demander pourquoi je suis tant allé aux toilettes et
pourquoi j’y restais si longtemps (éclat de rire) ! Je ne
priais pas pour moi, mais pour le Club. Je ne pense même
pas à moi, j’ai envie que mon Club réussisse, c’est tout ».
Après plusieurs incantations discrètes dans les toilettes de
l’hôtel, le Malgache réapparaît. Le regard enjôleur et la
mine satisfaite, il sait que l’heure est à la collation. La
dernière de la saison.
Guillaume Warmuz et Marc-Vivien Foé attendent
déjà leurs partenaires dans la salle à manger. Le portier
artésien tient alors une conversation qui n’est pas
franchement d’actualité. Mais qui a, au moins, le mérite de
faire s’évader deux des principaux protagonistes de cette
saison historique. « Il faisait toujours aussi beau. J’étais
assis à côté de Marco. Et il se met à parler de son avenir.
Il doit signer à Manchester United dans les jours qui
arrivent. Il sait que tout est réglé. C’était aussi le cas pour
Stéphane Ziani qui allait s’envoler pour la Corogne. On
discute donc du futur. Cette discussion reste gravée dans
ma mémoire ». Cependant, le match est omniprésent. Et
son évocation est inéluctable. « Marco et moi savions que
nous venions de perdre en finale de la Coupe. On était
donc dans un état d’esprit particulier. On ne voulait pas
se manquer. On s’est dit qu’on allait jouer le titre de
Champion de France. Et qu’il fallait aller le chercher ».
36
En apercevant les deux hommes, Daniel Leclercq
se remémore forcément quelques moments délicats vécus
par le groupe cette saison-là. Le Camerounais fait partie de
ses clashes habituels qui jalonnent une année de vie en
commun. « Dans la vie d’un groupe, tout n’est pas
toujours rose. Même au cours d’une saison réussie comme
1997/98, il y a eu des clashes. Par exemple, Foé blessé en
début de saison, avait repris avec l’équipe de CFA.
Comme il venait à peine de revenir, il n’avait pas été bon.
Je ne l’ai pas retenu pour le match suivant, je souhaitais
qu’il joue encore un match avec la réserve. Marco ne
l’entendait pas de cette oreille et n’acceptait pas de jouer
ce second match. Ca a été tendu entre lui moi pendant une
semaine, on ne se disait même plus bonjour. Alors,
Gervais Martel a convoqué Marco dans son bureau. Ce
jour là, il y avait Jean-Luc Lamarche, François Brisson et
moi-même. Le discours du Président a été clair avec
Marc-Vivien : « Daniel Leclercq est responsable de
l’équipe. S’il a décidé que tu ne jouais pas en Ligue 1 et
que tu devais refaire un match en CFA, tu dois t’y tenir,
c’est comme ça ». Une semaine après, tout était réglé.
Marco avait compris quelle relation devait exister entre
un coach et ses joueurs. J’en ai pleuré quand est arrivé ce
que tout le monde sait, parce qu’après notre accrochage
on était vraiment soudé tous les deux et on avait beaucoup
de respect l’un pour l’autre ». Ce soir, face à Lachuer,
Marco sera un titulaire indiscutable.
Regroupés dans la petite cour de l’hôtel, tous les
joueurs lensois sont présents. Wagneau Eloi se chamaille
gentiment avec Christophe Marichez, le gardien
remplaçant du Racing. Rapidement, la voix de François
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Brisson, l’entraîneur adjoint, vient mettre un terme à ce
dernier moment de rigolade. « Allez les gars, il est 17H30,
tous à la causerie…»
Cette fois, Daniel Leclercq n’a plus le choix. Ses
mots, il les a déjà choisis. Il va laisser parler son cœur.
Comme il l’a toujours fait, et bien fait, depuis le moment
où il a pris les rênes de l’équipe première. Tous assis
devant lui, ses joueurs sont attentifs. Ils savent que l’heure
est grave. Le coach explique : « Je les ai regardés. J’ai
surtout insisté sur le fait qu’il fallait dédramatiser tout ça.
Que la finale perdue, c’était fini. Que la pression des
media n’était rien à côté de tout ce qu’on avait réalisé
depuis le début de saison. Qu’il fallait rester fidèles à
certaines valeurs, à certains principes de jeu qu’on avait
mis en exergue depuis le premier match de la saison.
C’était face à Auxerre, le 2 août 1997 ».
A ses côtés, Leclercq a placé un paperboard,
comme pour ne rien oublier. Différentes couleurs de
marqueurs sont alors utilisées, mais toutes les phrases ont
la même importance. Qu’elles soient en bleu, en rouge ou
en vert. « Je suis fier de ce que vous avez fait » écrit-il en
premier lieu. Puis, toutes découlent, une à une. Avec une
vraie justesse dans les termes employés. « Soyons
conscients de ce qui fait notre force, soyons exigeants
dans notre tâche, soyons encore plus généreux, restons
simples, soyons plus professionnels que jamais, on fait
tout ensemble, vive la rigueur et vive notre jeu ». Autant
de phrases qui touchent directement la vingtaine de
personnes présentes devant le Druide. Yoann Lachor sait
que son entraîneur est un maître dans la manière de
38
sublimer son équipe. « Il
nous a sorti ce paperboard.
Avec tous ces mots
importants. Pour ça, il était
très fort Daniel ! Quand tu
lis ça, forcément que cela te
fait quelque chose. Toutes
ces
phrases
étaient
« positives ». Il voulait que
l’on soit « exigeant dans
notre tâche », qu’on « reste
simple » et qu’on « garde
les mêmes règles de jeu ».
Toute notre saison était
résumée dans ces trois
volontés inscrites, en bleu,
sur cette feuille de papier ».
Tout à l’heure, Cyrille Magnier aura fort à faire
devant Stéphane Guivarc’h, le meilleur buteur de Ligue 1
avec 21 buts. Jamais, pourtant, Leclercq n’évoque les
adversaires du jour. Magnier apprécie : « Je savais que
Guivarc’h était un sérieux client. Mais, je le répète, on
savait où on allait. On se sentait fort. Et nous nous
sommes surtout efforcés de rester les mêmes. Et à se
concentrer sur notre jeu ». Arsène acquiesce : « Daniel
Leclercq s’appuyait toujours sur quatre piliers
fondamentaux : la perfection dans le jeu, les supporters, la
région et le Club. Ensuite, il demandait de jouer comme
chacun savait le faire, sans soucier de son adversaire
direct ou de la tactique de l’adversaire. Jamais, dans la
saison, il n’a parlé du jeu d’en face. Il disait que c’était à
39
nous d’imposer notre façon de jouer et aux autres de
s’adapter. A Auxerre, il a fait pareil. Cela nous procurait
une grande confiance ».
Le principal intéressé l’avoue aujourd’hui : « Vous
savez, on se ressemble un peu tous. Les joueurs et les
entraîneurs, on est pareil. On sait ce qu’on veut entendre.
J’avais perçu chez mes joueurs une envie d’être valorisés.
Et ce, dès le début de saison. Ils en avaient un peu marre
qu’on dise qu’ils ne formaient qu’une ″équipe
valeureuse″, qu’ils étaient des ″joueurs vaillants″. Ils
avaient vraiment envie qu’on parle d’eux pour autre
chose, pour leurs qualités techniques notamment. Je me
suis donc évertué à mettre l’accent là-dessus. Je voulais
insuffler un certain état d’esprit. Et ce, dès les premières
séances. Je voulais que tout le monde se sente valorisé. Et
pas seulement les attaquants. On a donc favorisé certains
enchaînements destinés à montrer de l’allant offensif et de
la technicité à tous les coins du terrain. On a répété des
phases de jeu qui allaient donner du plaisir à ceux qui les
regarderaient, et à ceux qui les réaliseraient. On a fait
cela toute la saison. Il fallait le refaire une dernière fois ».
Leclercq donne ensuite la composition de l’équipe
qui débutera la rencontre. Pas de surprise majeure. Le 4-33- classique sera de la partie. Ce même 4-3-3 qui tient en
admiration tout le football français depuis quelques mois
déjà. Devant Warmuz, gardien du temple, Leclercq place
la défense qui n’a pris qu’un but lors des quatre dernières
journées de championnat. Sikora à droite et Lachor à
gauche, deux joueurs nés dans le Pas-de-Calais. Eric à
Courrières et Yoann à Aire-sur-la-Lys. Dans l’axe de la
40
défense ? La paire Wallemme-Magnier. Le Maubeugeois
et le Portellois sont arrivés au centre de formation du
Racing, ensemble, en 1984. Le milieu de terrain
s’articulera autour de trois éléments incontournables. Fred
Déhu jouera dans quelques heures son 197ème match avec
le Racing. Il sera associé, à la récupération, à Marco Foé,
arrivé en provenance de Yaoundé juste après le Mondial
aux Etats-Unis en 1994. Stéph’ Ziani sera à la manœuvre
comme il l’a magnifiquement fait cette saison, inscrivant
même 11 buts en championnat. Quant à l’attaque, de qui
on attend énormément en ce 9 mai, elle aura trois fous
furieux pour la guider. Vladi Smicer, le technicien, sera
chargé d’amener le danger. Tony Vairelles, l’infatigable,
tentera de percer la muraille bleue et blanche. Anto
Drobnjak, le finisseur, devra être réaliste, comme il le fut à
14 reprises depuis son arrivée en Artois.
Mika Debève sera donc sur le banc. Mais, loin
d’être déçu, il écoute les paroles du coach jusqu’au bout :
«On avait tous conscience que c’était important, pour
nous, mais aussi et surtout pour le club. On a tous pensé
« Club ». Et Daniel Leclercq a mis en avant d’autres
valeurs, comme la Région notamment, au travers de son
discours et de son paperboard ». Leclercq enfonce
définitivement le clou. Il fait mouche grâce à son ultime
phrase : « Messieurs, demain toute une Région sera fière
de vous ». Oui, c’est vrai, si tout un pays va les guetter ce
soir, c’est bien toute une Région qui n’attend plus que
cela. Depuis 92 ans maintenant, elle attend.
Impatiemment, elle attend. Il reste 90 minutes, les plus
dures, les plus longues, les plus intenses. Et pourquoi pas
les plus merveilleuses à vivre aussi ?
41
Il est 18H10. Dans le bus qui fait vrombir son
moteur, Hervé Arsène est déjà installé. Il est l’un des
premiers à coller son regard à la vitre du véhicule. Il attend
le signal de départ pour le stade. Il sait qu’il ne jouera pas
ce soir. Sur le banc de touche, Marichez, Méride, Brunel,
Debève et Eloi seront en tenue et attendront un
hypothétique signe de la main du coach pour faire leur
entrée. « Vévé », lui, n’aura pas cette chance. Il est le dixseptième homme. Le dix-septième nom. Celui qu’on ne
couche jamais sur la feuille de match en championnat de
France. Il repense à cette causerie: « Daniel a annoncé qui
allait jouer parmi le groupe des 17. Je me suis retrouvé
17ème homme. Je devais donc faire face. Mais je l’ai fait
sans sourciller. Même quand je ne joue pas, mon premier
rôle c’est d’encourager mes partenaires, de me mettre à la
disposition du collectif. Je parlais surtout aux milieux de
terrain car j’étais en concurrence avec eux. La
concurrence était saine car tout le monde avait conscience
que nous étions dans le même bateau. Si le bateau coule,
tout le monde coule. J’ai fait en sorte qu’il reste à flot en
relayant les paroles du coach, en insistant sur des détails
qui se révèlent importants pour la suite». Le milieu lensois
a d’ailleurs tout intérêt à rester vigilant. Certains regards
peuvent aider des collègues qui ne sont pas tous au mieux
de leur forme mentalement.
Vladimir Smicer est pensif sur son siège de bus. Le
Tchèque n’en peut plus. Nerveusement, il est à bloc. « A
ce moment-là, je suis vraiment tendu. J’ai le cœur qui tape
très fort. Je me revois petit lorsque je rêvais de gagner un
grand championnat européen. Je suis vraiment ému, mais
je demeure très nerveux. Tous ces sentiments se sont
42
accélérés en arrivant dans la ville d’Auxerre. Quand le
bus entre à proximité du stade, je ne vous dis pas dans
quel état j’étais ! ». Les Sang et Or ne croisent pas de
supporters en pénétrant dans le stade. « Il valait peut-être
mieux » plaisante finalement Smicer…
Les sacs sur l’épaule et des envies plein le cœur,
voilà comment les Lensois traversent le couloir les menant
aux vestiaires. Les sourires se crispent et chacun essaie de
ne pas trop penser à ce qui arrivera, fatalement, dans
moins de deux heures. Gaétan Huard, devenu consultant
pour une chaîne câblée, croise son confrère Christophe
Josse. Les équipes techniques de Canal Plus sont déjà sur
place. Ce soir, c’est Multiplex sur la chaîne cryptée. Les
matches de la soirée ? Cannes-Guingamp, MonacoBordeaux, Châteauroux-Paris, Le Havre-Marseille, BastiaNantes, Rennes-Toulouse, Strasbourg-Montpellier, MetzLyon et Auxerre-Lens.
Nul doute que les téléspectateurs auront droit à un
incessant va et vient entre les deux derniers cités. Le titre
de Champion de France fera son difficile jusqu’au bout.
Après 3210 minutes de jeu depuis le début de saison, il n’a
pas encore choisi son camp. Il sait qu’il devra prendre une
décision dans les heures qui viennent. Tel un joli minois
qui a le choix entre deux magnifiques prétendants lui
faisant ardemment la cour, le sacre ne sait toujours pas sur
lequel déposer son baiser enivrant, celui du bonheur
suprême. Alors, Metz et Lens continuent de faire de la
séduction, de se montrer sous leur plus beau jour pour
s’attirer les faveurs de la récompense nationale. A SaintSymphorien, on assure que les Lorrains méritent le titre,
43
parce qu’ils ont été leaders de L1 pendant une très longue
partie de la saison. Cependant, dans le parcage visiteur à
Auxerre, on jure que c’est au Racing de décrocher le gros
lot. Il a gagné à Metz le 29 mars dernier (0-2), et il produit
un jeu d’attaque qui réconcilie forcément tous les
amoureux du ballon rond avec un sport devenu tellement
calculateur en quelques années.
Yoann Lachor pose ses affaires dans l’exigu
vestiaire de l’Abbé-Deschamps. Puis, il décide d’aller tâter
la pelouse. Plus pour s’imprégner, un peu, de l’atmosphère
de ce match si spécial que pour choisir la longueur de ses
crampons. « Chacun vit son avant match très
différemment. Certains s’isolent avec un ballon dans les
mains. D’autres le font avec un walkman.
Personnellement, j’ai toujours eu besoin de parler, de
beaucoup parler, de penser à autre chose et ne pas me
focaliser sur l’heure et demie de foot qui va arriver. Alors,
ce soir-là, j’ai fait pareil ». L’arrière gauche du Racing
papote avec Philippe Brunel, dit ″L’Ecureuil″. Les deux
compères discutent de tout sauf de football. Ils regardent
un peu en tribune présidentielle. Ils y croisent des
silhouettes familières. Celles des dirigeants lensois,
notamment, qui prennent petit à petit leurs marques dans
l’enceinte auxerroise.
Anto Drobnjak et Stéphane Ziani se placent tout
discrètement derrière le banc de touche qui sera celui des
Lensois ce soir. Ils effectuent un rapide tour d’horizon du
stade. Les yeux des deux joueurs artésiens s’arrêtent alors
quelques instants sur la tribune réservée aux fanas du club
minier. Beaucoup sont déjà présents. Un « Allez Lensois,
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tes supporters sont là » de circonstance donne le ton d’une
soirée qui s’annonce haute en couleurs. Le chant est repris
par de nombreux supporters de Lens placés dans les autres
tribunes. Guy Roux a perdu son pari : il y aura, au bas
mot, 3000 écharpes Sang et Or dans ses travées.
Il est 19H17 et Daniel Leclercq observe avec
attention les attitudes de chacun de ses gars. Déhu est déjà
prêt. Wallemme enfile sa chaussure droite. Méride met
une petite tape amicale sur la nuque de Warmuz. Magnier
se désaltère. Des gestes simples. Des moments de vestiaire
comme il en existe partout sur la planète-foot avant une
rencontre. Cependant, ce soir, chaque instant prend un
degré de gravité supplémentaire. René Mignon, le kiné de
l’équipe première, se tient à disposition de tous pour
prévenir les possibles petits bobos. Arsène, lui, sort des
toilettes pour la vingtième fois de la journée. Il vient de
parler à Dieu. Il sait qu’il transmettra à ses coéquipiers la
force nécessaire pour aller chercher ce qu’ils sont tous
venus conquérir.
Le filet à ballons est de sortie. Tony Vairelles
ouvre la porte des vestiaires. L’échauffement va pouvoir
débuter. « Je me souviens que nous nous étions échauffés
sur la pelouse de l’Abbé Deschamps, chose qui est assez
exceptionnelle puisque, à Auxerre, Guy Roux faisait
toujours tout pour que nous nous échauffions sur un
terrain annexe. C’est quand même formidable ça ! C’était
n’importe quoi d’ailleurs. Guy Roux, il ne fait jamais
comme les autre de toute façon. Mais, ce 9 mai, nous nous
étions préparés directement sur le terrain de match ».
45
Derrière la Tribune Vaux, celle des supporters
venus du Pas-de-Calais, c’est la cohue. Les places, au
marché noir, se vendent à prix d’or. Les dirigeants locaux
ont décidé de remettre un maximum d’invitations aux
jeunes footballeurs du coin. Devant le flux continu de
voitures estampillées RCL, les prix flambent, mais chacun
y trouve son compte. Les footballeurs en herbe se font un
peu d’argent de poche. Les automobilistes pourront
assister à cette partie qui va débuter dans moins d’une
demie heure maintenant. Dans tous les coins de l’AbbéDeschamps, des CRS et des stadiers viennent guider les
supporters lensois. Ils les emmènent, là, où chacun voulait
secrètement être placé, avec tout le peuple du Nord, là bas
dans ce coin de tribune. Elle va déborder, c’est sûr. Ils sont
trois par siège mais, quand on veut, on peut. Alors on se
serre, on lève les mains et on suit la cadence « Allez
Lensois… Allez Lensois… Allez Lensois… Allez les Sang
et Or… »
Hervé Arsène hallucine à la vue de ce parcage
extraordinaire. « Ce n’est réellement qu’à l’entrée sur le
terrain, pour l’échauffement, que l’on voit le parcage
visiteurs bondé et des lensois dans les autres tribunes de
l’Abbé Deschamps. Là, tu sais que ce n’est pas un match
ordinaire. Bien sûr, on le savait déjà, mais on en prend
d’autant plus la mesure quand on voit cet engouement ».
Smicer, entre deux étirements, salue ses fans qui
l’acclament. «Ils étaient partout » se rappelle aujourd’hui
l’attaquant lensois. Vairelles prend, lui aussi, conscience
de l’événement : « On s’est dit, en regardant le parcage
de supporters lensois, qu’on pouvait marquer l’Histoire
du club ».
46
Guillaume Warmuz se concentre sur les frappes
d’André Lannoy. Il sait que, ce soir, s’il ne prend pas de
but, il sera Champion de France. Alors, il s’applique dans
tout ce qu’il fait. « Jusqu’au bout, dans ma préparation, je
suis resté attentif. Je n’ai rien laissé au hasard ». Puis, en
meneur naturel qu’il est, il s’approche du rond formé par
tous ses coéquipiers. Le portier lensois vient se placer à
quelques mètres de ses partenaires. Il les regarde fixement
et crie, comme il le fait à chaque match, quelques conseils.
« Toujours les mêmes mots », raconte un Arsène hilare.
Warmuz : « On ne lâche rien les mecs, on prend tout ! ».
Comme le souligne alors un Hervé Arsène au top de sa
forme : « Et puis, ce soir, il y a vraiment quelque chose de
bien à prendre, n’est ce pas ? ». Comment lui donner
tort ?
L’échauffement s’achève. Dans six minutes, les
Sang et Or pénètreront sur le carré vert. Tout le monde est
à sa place et les joueurs lensois retrouvent, brièvement, le
calme de leur vestiaire, avant la terrible tempête. Debève
est confiant : « On partait pour gagner. C’était la même
équipe que d’habitude, avec nos trois attaquants. Le
football est fait pour jouer avec des avants. C’est peut-être
plus difficile pour les milieux mais on est d’autant plus
motivés quand on sait que devant soi, on a des gars
comme Vairelles, Ziani et Drobnjak, qui sont capables de
placer un pion n’importe quand ». Jean-Guy Wallemme,
en bon capitaine, tape dans la main de tous ses
coéquipiers. « A ce moment-là, je me concentre sur
l’intérêt général. Celui de l’équipe. Je ne pense qu’à
ça ! » Avant de sortir dans le couloir qui mène au cher
gazon de Guy Roux, tous jettent un dernier regard sur le
47
fameux paperboard du coach. Là, une phrase forte,
toujours. Celle qui fait comprendre que la réussite doit être
cueillie avec détermination et panache. « Notre plaisir,
c’est maintenant ». Oui, le plaisir, c’est maintenant, ou
peut-être jamais.
Marichez balance, à la cantonade, un
dernier « Allez les gars ». Gervais Martel serre la main,
comme d’habitude, de tous « ses garçons ». Magnier
paraît détendu : « Bien sûr, on a toujours un peu de stress
avant un match. Mais, dans le couloir avant de rentrer, ce
jour-là, je n’avais aucune pression particulière. Et puis,
ce n’était pas la finale de la Coupe du Monde, c’était le
championnat de France ! Même si, évidemment, c’était un
match très important. Mais il l’était tout autant que les 33
qui l’avait précédé ».
Vairelles scrute un point imaginaire au bout du
couloir. Déjà prêt à se défoncer, il croit très fort en son
destin : « On avait foi en nous. On restait sur une
incroyable série de sept victoires consécutives. Il était
impossible d’avoir tenu jusque là et de craquer sur la
dernière marche ». Lachor est dans sa bulle : « Autant je
parle avant le match, autant, une fois dans le couloir, je
suis concentré. Je suis tellement dans le match à ce
moment-là, que même si un ami proche venait me saluer à
cet instant, je ne le verrais pas. Mais, on sait tous qu’on a
notre destin entre les mains. Un match nul nous suffit Là,
je dois y aller. On doit tous y aller. Il n’y a plus le choix ».
Cette fois, nous y sommes. Il n’y a plus à reculer, juste à
tout donner et à offrir le premier titre de sa longue et riche
histoire au Racing Club de Lens…
48
Samedi 9 mai, 20H
A 20H, Gervais Martel se
signe en jetant un regard au
ciel. Monsieur Batta peut
donner le coup d’envoi
dans une ambiance menée,
comme il se doit, par le
parcage lensois. L’équation
est simple à ce moment-là. Tout se jouera à distance, entre
Auxerre et Lens d’une part, entre Metz et Lyon d’autre
part. Les Auxerrois sont obligés de s’imposer pour espérer
la qualification européenne sans passer par la case
Intertoto. Lens peut se contenter d’un point pour être
sacré. Il faudrait, en cas de résultat nul en Bourgogne, que
les Messins s’imposent par sept buts d’écart face à Lyon
pour venir coiffer le Racing au poteau. Autant dire qu’ils
n’ont pas de temps à perdre.
A Saint-Symphorien, devant 17 952 spectateurs,
les hommes de Joël Muller se ruent donc en direction des
buts adverses. Uras, le défenseur de l’OL, apprécie mal la
trajectoire d’un ballon. Sa tête est totalement dévissée et le
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cuir s’en va traîner dans la surface de réparation de
Grégory Coupet. Bruno Rodriguez, le buteur du FC Metz,
ne se fait pas prier. Reprise du plat du pied et le ballon se
fige dans la cage. Fred Meyrieu peut laisser éclater sa joie.
A 20h04, le scénario tant craint par les supporters Sang et
Or est déjà en route. Metz mène 1 à 0. Les Artésiens le
savaient déjà, mais ils en ont une rapide confirmation : ils
ne devront compter que sur eux-mêmes.
Sur le banc, à Auxerre, l’info passe vite. Malgré
l’ordre délivré par le coach de ne pas se préoccuper des
autres, le banc de touche est rapidement au courant de
l’évolution de la situation. Lens est toujours Champion.
Mais cela ne tient plus qu’à un fil. Celui d’un but
auxerrois. Micka Debève a compris : « Sur le banc, on sait
que Metz vient d’ouvrir le score, puisque les
commerciaux écoutent le match. L’ordre avait pourtant
été donné de ne rien dire aux gars sur le terrain, ni aux
coaches. Philippe (Brunel) et moi sommes au courant que
Metz mène contre Lyon ». Hervé Arsène, même s’il sait
qu’il n’entrera pas en jeu ce soir, a obtenu le droit de
s’asseoir sur le bord de la pelouse. « Je suis sur le banc.
Je ne veux pas être au courant du résultat de Metz » Mais
l’attitude de ses voisins ne trompe pas : « Je comprends
tout de suite que Metz a marqué ». A quelques mètres de
là, Daniel Leclercq a l’oreille curieuse. C’est ce que croit
Debève. « Je pense que le coach ne le laisse pas
transparaître mais il connaît le score de Metz-Lyon ». Si
tel est le cas, cela ne le perturbe pas.
Le Druide, observe, en ce début de match, une
équipe lensoise conquérante. Le stress n’a pas l’emprise
50
redoutée sur ses joueurs. Le Racing joue d’entrée dans le
camp d’Auxerre. Il se procure d’ailleurs la première
opportunité. Smicer trouve les filets de Charbonnier.
Malheureusement, l’attaquant du RC Lens, est signalé
logiquement en position de hors jeu. « Je me souviens très
bien de cette action. Stéphane Ziani me livre un bon
ballon et je marque. Jamais, je ne pense être hors-jeu. Je
crois que je viens d’ouvrir le score. Par la suite, je n’ai
jamais revu cette action mais, on m’a dit que j’étais
vraiment hors-jeu de quelques centimètres. C’est vraiment
dommage, car j’ai provoqué une fausse joie à beaucoup
de supporters lensois (rires ) ! ». Lachor ne s’en émeut
pas : « D’où je suis, je vois nettement que Vladi est horsjeu. Je n’ai même pas le temps d’y croire. L’arbitre de
touche lève son drapeau quasi immédiatement ! ».
Dans ces premières minutes de jeu, l’arrière gauche
n’est absolument pas tendu. Il se retrouve même à discuter
avec un de ses adversaires. Ce qui n’est pas franchement
du goût de son capitaine. « Je me souviens de l’attitude de
leader de Jean-Guy. D’ailleurs, il me fait une remontrance
en début de match. C’est l’époque où Auxerre joue encore
en 4-3-3, avec un marquage strict. Personnellement, je
passe donc la soirée avec Arnaud Gonzales, l’attaquant
bourguignon. A un moment donné, alors qu’il y a un
blessé, je commence à discuter gentiment avec Gonzales.
C’est une discussion cordiale. Jean-Guy me regarde
fixement et me dit : ″Yo, avant le match je veux bien, après
le match je veux bien, mais pendant je ne veux pas !″. Il a
raison, je suis là pour gagner ce match, pas pour parler
avec mon adversaire direct. »
51
Lens pousse et Auxerre contre. A la 14ème minute,
Sabri Lamouchi, le milieu de terrain de l’AJA, plante une
flèche aiguisée dans les cœurs Sang et Or. Une action
rondement menée et Warmuz s’incline. Auxerre ouvre la
marque. « Je perds mon duel avec Guivarc’h, raconte
Magnier. Lamouchi frappe et Guillaume est masqué. Le
ballon fuse et vient se loger au ras du poteau. Cela part
mal ». Oui, cela part mal. Sur la première incursion
bourguignonne, le titre change de main. Il prend la
direction de la Lorraine. Daniel Leclercq esquisse un
sourire d’agacement : « Vu du banc de touche, je vois que
les joueurs sont atteints ».
Dans ses cages, Gus repense alors au cruel scénario
d’il y a une semaine. Lorsque Raï et Simone avaient
profité des seuls ballons exploitables qu’ils avaient eu à se
mettre sous la dent pour anéantir les rêves du RCL en
Coupe de France. « C’est, une nouvelle fois, le premier
ballon que j’ai à toucher dans un match et une nouvelle
fois, il finit au fond. Là, je me dis que ce n’est pas
possible. Qu’on ne peut pas tout perdre. Que la roue va
bien finir par tourner. Qu’il faut forcer notre destin. Mais
oui, à ce moment-là, je revois se dérouler la finale de la
Coupe. Et, je me dis qu’on est maudit ». Arsène a la même
sensation : « Après le but d’Auxerre, tu as l’impression
que la situation de Paris se reproduit, c’est inquiétant ».
A Metz, Patrick Razurel, le secrétaire des Grenats,
informe son président, Carlo Molinari, de la nouvelle. Un
frisson parcourt alors les travées messines. Le club, qui
avait perdu sa place de leader au soir du 29 mars lorsque le
52
RC Lens s’était imposé en Moselle, retrouve son fauteuil
de Champion virtuel.
Malgré ce coup du sort, les joueurs lensois évitent
de paniquer. Lachor remarque qu’aucun découragement ne
vient entamer l’allant des Sang et Or malgré ce premier
quart d’heure difficile. « Il y a un truc qui m’a marqué.
Durant toute la saison, dès qu’on prenait un but, personne
ne faisait de remontrances à qui que ce soit. L’erreur de
l’un était tout de suite digérée par les autres. Quand
Lamouchi marque, on sait que la situation se complique.
Mais Guillaume ramasse le ballon dans ses filets. Il le
relance en direction d’Anto et de Tony. On fait
l’engagement et personne ne fait de remarque désagréable
à un coéquipier. Il y a une telle force en nous, et une telle
solidarité, qu’on sait qu’on peut égaliser n’importe quand.
Même si évidemment, ce but change pas mal de choses… »
Les Sang et Or décident de ne rien lâcher. Ils n’en
ont pas le droit. Vairelles, véritablement déchaîné, percute
et voit sa frappe fuir le cadre pour quelques centimètres.
Sikora subit ce même triste sort. Monté de son poste
d’arrière droit, il tente sa chance. Le ballon flirte avec le
poteau droit de Charbonnier. Gervais Martel n’en croit pas
ses yeux. Malgré une domination constante, ses joueurs ne
parviennent pas à trouver la faille. Celle qui leur rendrait
le titre. «On prend un but sur leur première occasion
franche, se souvient Vairelles. Mais on joue bien. Lionel,
le gardien bourguignon, arrête tout ! Il y a surtout une
frappe qui lui arrive en première période. Un ballon
enroulé que je vois au fond. Il va le chercher d’une
manière incroyable. Aujourd’hui encore, je me demande
53
comment il a fait ça ! D’ailleurs, Lionel se blesse sur cette
détente là, et Cool le remplace », poursuit un Vairelles
admiratif devant les prouesses de Charbonnier. Le nouvel
arrivant sera-t-il plus simple à battre que son
prédécesseur ? Sur l’action suivante, le ballon dégagé par
Cool revient sur Anto Drobnjak. Le buteur monténégrin
bute une nouvelle fois sur un os. Un portier en état de
grâce peut-il en cacher un autre ? Ou Lens parviendra-t-il
à forcer la décision ?
Debève, assis aux côtés de Xavier Méride, l’espère
sincèrement. « C’est délicat de le vivre de cette manière.
On ne peut rien faire. Après le but de Lamouchi, je suis
abattu sur le coup. Après un petit moment de doute, je vois
que la réaction est positive sur le terrain. Il faut continuer
à y croire. On attaque à tout va. C’est vraiment une belle
réaction ».
Cyrille Magnier, accroché comme il le peut aux
basques de Guivarc’h, voit tous ses coéquipiers de
l’attaque se démener en vain. Le doute ne le saisit toujours
pas : « Cela te fait chier, ça c’est sûr. Tu vois cependant
que tu joues bien et que tu peux revenir à tout moment. Tu
te dis ″Merde quand même, on domine, cela va bien finir
par rentrer !″. Il n’y a pas d’inquiétude car on sait qu’on
peut revenir. On s’en sent franchement capable ». Le
défenseur du Racing ne veut pas savoir ce qu’il se passe à
Metz : « Je ne m’en préoccupe absolument pas. On sait
qu’on a notre destin entre les mains. Que si on égalise, on
est champion, ou alors, il faudrait que Metz gagne par
sept buts d’écart. C’est impossible. Un but de notre part et
on est champion. C’est ce que je me dis ». Un but suffit en
54
effet, mais une nouvelle réussite auxerroise viendrait
sérieusement condamner les espoirs artésiens. Guivarc’h,
encore lui, passe tout près de remettre ça. Sur une contreattaque, forcément, l’Ajaïste fait preuve de roublardise.
Son centre-tir trouve la base du poteau de Warmuz. Cette
dernière tentative auxerroise met fin à une première
période très alerte.
En dépit de la pression qui règne sur l’AbbéDeschamps, le jeu pratiqué, essentiellement par le Racing,
n’a pas permis aux spectateurs et aux téléspectateurs de
s’ennuyer une seule minute. Dans la tribune réservée aux
visiteurs, les mines sont pourtant graves. A 20H48, les
deux équipes rejoignent leurs vestiaires respectifs.
Auxerre mène 1 à 0. Lens, lui, n’est plus Champion.
Le silence est lourd, pesant même. Lorsque tous les
joueurs du Racing se posent à leur place, une certaine
frustration marque chacun de leurs visages. Daniel
Leclercq reste lucide et demeure objectif par rapport à
l’excellente prestation des siens dans ces 45 premières
minutes. Il se remémore ce moment. « Je fais tout pour les
rassurer. Il ne faut pas se décourager. Nous ne sommes
pas irrémédiablement voués à l’échec. J’insiste sur le fait
qu’on a réalisé de grandes choses en première mi-temps,
qu’on doit continuer, que cela va passer. Je rappelle qu’il
est important de laisser une trace dans l’histoire du club.
Qu’il reste une mi-temps pour cela. Intérieurement, je n’ai
aucun doute. On est trop bon ce soir pour perdre ce
match ».
55
Ses joueurs l’écoutent attentivement, avant de
prendre conscience, tous ensemble, que la roue va tourner.
Lachor confirme : « Nous sommes énervés. Alors, nous ne
nous asseyons que quelques secondes. Puis, tout le monde
se met debout. On passe toute la mi-temps debout autour
de la table. Jean-Guy prend la parole. Il a les mots justes.
Il a un charisme naturel Jean-Guy, et ses paroles sont
importantes à ce moment-là. Il ne faut pas faire n’importe
quoi, continuer à pousser, et enfin, mettre ce but qu’on
mérite. Il ne reste plus qu’à concrétiser ». Debève se
repasse la scène : « Après un moment de calme plat, tout le
monde se lève d’un bond et se révolte. Jean-Guy et
Guillaume, deux gagneurs au caractère bien trempé,
prennent la parole : ″On n’a pas le droit de lâcher. On a
plus le choix, il faut y aller ! Toujours donner plus ! ″.
Cela marque nos esprits avant de reprendre cette partie ».
Guillaume Warmuz assume son statut de cadre : « A la mitemps, c’est très simple. Il y a d’abord un grand silence.
Un énorme silence. Puis, certains joueurs, dont moi,
prennent la parole. Je dis qu’on ne peut pas tout perdre.
Je demande à mes coéquipiers d’y croire très fort. Je
souligne qu’on n’a pas fait de nul de la saison à
l’extérieur, mais que celui-là on va aller le chercher tous
ensemble. J’insiste sur le fait qu’il ne faut pas douter. Pas
maintenant ». Jean-Guy Wallemme abonde dans le sens de
son gardien : « Je parle beaucoup. C’est ma responsabilité
de capitaine. On a réalisé une bonne première période.
J’insiste là-dessus. Je le répète plusieurs fois ».
Vladimir Smicer, quant à lui, arbore un large
bandeau sur le crâne. Il s’est blessé en première mi-temps.
Il va devoir céder sa place. « Je me suis heurté à un
56
défenseur auxerrois en première période. Les soigneurs
m’ont posé un bandeau sur la tête. Cela s’avère pourtant
insuffisant. J’annonce à Daniel Leclercq que je ne me sens
plus trop bien. Je lui dis ″ Coach, j’ai mal à la tête, je ne
peux plus reprendre″. Je ne me sens plus capable de jouer
à 100%. Il vaut mieux laisser ma place. Wagneau me
remplace donc. »
Dès que Wallemme apprend l’entrée en jeu de
l’attaquant haïtien, il le prend un peu à part du reste de la
troupe : « Je me souviens qu’en tout début de saison, lors
du stage de préparation à Alfortville, il nous avait fait très
mal. Au cours d’une séance d’entraînement, il nous avait
vraiment cassé les couilles. Il était en jambes et nous avait
mis le bouillon, à nous, les défenseurs. A un moment, j’en
avais eu un peu marre de lui courir après et je lui avais
mis un gros tacle, un peu énervé. Daniel avait stoppé la
séance sur mon tacle, craignant probablement que cela ne
se termine plus douloureusement pour Wagneau. Alors, à
la mi-temps d’Auxerre, je viens le voir et je lui dis :
″Wagneau, souviens-toi d’Alfortville. Tu nous les avais
brisées là-bas. Dans les 45 minutes qui viennent là, je ne
veux plus voir les Auxerrois. Je ne veux voir que toi. Tu
vas leur casser les couilles maintenant. Comme tu l’avais
fait à l’époque. Il te reste 45 minutes, bouges toi le cul !″».
Mickaël Debève, lui, ne sait pas encore s’il rentrera
en deuxième période. Il se met donc au service de ses
coéquipiers. « C’est vrai que j’avais participé à plus de
30 matches cette saison, mais dans ces moments là, il faut
savoir mettre sa fierté de côté. Et puis, le club passe avant
tout. On n’a pas le droit de penser à soi. Le remplaçant se
57
met à la disposition des titulaires, sans se poser de
question ou avoir des arrières pensées. A la mi-temps,
j’aide mes partenaires et je les encourage. Après, on se
prépare mentalement pour éventuellement apporter en
seconde période. On n’a pas le droit de ne pas être prêt
sur ce genre de match ». Hervé Arsène tape encore dans
les mains de ses coéquipiers. Il veut encore croire en une
soirée qui chante. « Je n’aime pas les gens égoïstes, qui
râlent dès qu’ils ne jouent pas. Si tu aimes ton club, tu te
dois d’avoir un comportement digne de ton amour ».
Avant de regagner le terrain, Magnier prononce ces mots :
« Un but et on est champion ! Un petit but, et on sera
champion ! »
Les Lensois sont les premiers à revenir sur la
pelouse. Remontés, voire survoltés pour certains, les Sang
et Or ont décidé de ne plus tergiverser. Ziani exhorte son
ami Anto, Déhu hurle à qui veut l’entendre que cela finira
bien par passer, Guillaume fait un petit signe discret au
parcage lensois. Vairelles regarde Eloi. « Je suis
vachement pote avec lui. Et je sais qu’il peut faire de
grandes choses ». Il reste une mi-temps. Une petite mitemps pour aller chercher le sacre de toute une carrière. Ils
le savent.
Dès les premières secondes de la deuxième
période, Capitaine Jean-Guy est rassuré. « On repart sur le
même rythme que la première ». Warmuz demeure
pourtant tendu : « Les premières minutes, je les vis
difficilement. Forcément, il nous faut revenir au score ».
Tony s’arrache encore de la tête mais Cool s’interpose.
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Cela finira bien par rentrer. C’est sûr. C’est inéluctable
désormais. La chance va tourner.
On joue la 53ème minute. Une touche dans le camp
lensois. Nous sommes sur le côté droit. Eric Sikora pour
l’effectuer. Il trouve Stéphane Ziani à hauteur de la ligne
médiane. Le stratège du Racing parvient à glisser le ballon
à Fred Déhu. Là-bas, Vladi est attentif. « Je suis sur le
banc. J’ai déjà enfilé mon survêtement. Je vois surtout une
passe lumineuse de Fred Déhu. Quel ballon millimétré il
lui met le Fred ! » Oui, c’est vrai, le ballon est millimétré.
Une trajectoire de rêve. Une inspiration géniale. Un ballon
travaillé de l’extérieur du pied qui prend tout le monde à
revers. Tout le monde sauf un jeune fou nommé Yoann
Lachor. Au prix d’une chevauchée effrénée, l’arrière
lensois entre dans la surface. « Ce but il est bizarre quand
même, explique le héros du 9 mai. J’ai pas mal de chance.
Déjà, intrinsèquement, Gonzales, qui me prend au
marquage, va plus vite que moi. Je parle en vitesse pure.
La passe de Fred est magique. Derrière, tout le monde se
regarde du côté auxerrois. Danjou pense que Gonzales va
venir me couper, comme prévu. Gonzales croit que
Danjou va venir couvrir l’action. Ils se regardent tous.
Moi, je me retrouve là, seul. Pas par hasard, mais disons
que l’action est quand même peu banale car les Auxerrois
commettent une erreur un peu inhabituelle chez eux ».
Lachor est légèrement excentré sur le côté gauche du but.
« Me retrouvant dans cette situation, je me dis que je dois
délivrer un bon centre pour un coéquipier. Oui, je veux
centrer ! Et là, j’ai un regard vers la surface de
réparation. J’ai un grand moment de solitude car il n’y a
strictement personne dans l’axe ». Vairelles, Drobnjak et
59
Eloi sont bien pris au marquage. Yoann n’a aucune
solution. Si ce n’est de tenter sa chance… Alors ? Alors, il
met tout ce qu’il possède dans ce tir rasant devenu
mythique. « Je n’ai donc plus le choix. Je jette mon pied
comme ça. Presque histoire de faire quelque chose. Je
prends ce ballon du plat du pied gauche ». La délivrance :
« Il passe à quelques centimètres du pied de Fabien Cool
». Moment de folie à l’Abbé-Deschamps. La Tribune
Vaux explose. Le Pas-de-Calais aussi. Lachor, bras en
croix, implore ses coéquipiers de le rejoindre. « A ce
moment-là, je pense surtout à fêter ça avec mes potes. Je
ne pense à rien d’autre. Ma réaction est celle-là. Le
premier truc auquel je pense, c’est de fêter ça avec mes
coéquipiers. D’ailleurs, j’ouvre mes bras tout de suite.
Comme pour dire ˝ J’ai marqué ! On a marqué ! Venez les
gars ! ˝. Ce but, on l’attendait tous »».
Le banc de touche est vide. Ils sont tous debout.
Daniel Leclercq esquisse un nouveau sourire. Un sourire
plein de plaisir cette fois. Gervais Martel laisse éclater
toute son impatience. Jérôme Lepagnot, l’intendant du
club, peut serrer le poing. René Mignon, d’habitude si
pondéré, exulte. Hervé Arsène, ému, ne peut expliquer ce
qu’il ressent à ce moment-là. « Ce but de Yoann est
extraordinaire. C’est beau. C’est fort ». Smicer sait que ce
but va tout changer : « Quand je vois le ballon se figer
dans les filets de Fabien Cool, je ressens tout de suite un
soulagement en moi. Un poids en moins. Je me dis : ˝
Maintenant, si nous tenons, nous serons Champions de
France dans quarante minutes. ˝ Si on ne prend pas de
buts c’est fini. Un superbe instant. Je regarde le parcage
de supporters lensois qui vient d’exploser. Je me dis que
60
quarante minutes c’est peu et énorme à la fois, mais qu’on
va tenir. » Vairelles ne dit pas autre chose : « Sur ce
match, il est logique de revenir au score. Quand Yoann
marque, je lui saute dessus. Et je sais que cela va suffire ».
Magnier est sur un nuage : « Oui, pendant quelques
instants, je suis complètement ailleurs. Tout simplement
ailleurs… ». Il reste pourtant encore beaucoup de temps
dans cette douce soirée de l’Yonne. Mais la France du foot
vient de comprendre que tout a basculé dans le sens du
RCL.
Toute ? Pas vraiment. Au Stade Nungesser de
Valenciennes, le club du VAFC reçoit Boulogne-sur-Mer
en championnat de CFA. Le match ne revêt aucun enjeu.
Alors, les supporters des deux camps écoutent AuxerreLens à la radio. Le bruit ambiant empêche toute bonne
réception des informations. Et, parfois, elles peuvent être
assez déroutantes. Un spectateur crie alors : « But de
Lachuer à Auxerre… But de Lachuer… ». Un grand
silence. Puis, soudain, l’info. La vraie. « Non… Non…
C’est Lachor ! But de Lachor à Auxerre! ». Et les
supporters valenciennois et boulonnais de chanter
ensemble le bonheur d’une Région. « Allez les Sang et
Or… ». Ils rejoignent tous les fans de Lens qui viennent
d’entrer en transe.
A Metz, l’intensité de la rencontre a bien faibli
depuis le but précoce de Rodriguez. Mais l’info, là aussi,
trimballe les supporters lorrains d’un extrême à l’autre. «
But de Lachuer à Auxerre… » Grondement de plaisir.
L’AJA mènerait 2 à 0 et le FC Metz s’envolerait vers son
premier titre ? Grondement de rage finalement. C’est bien
61
Yoann Lachor qui vient de marquer. Et c’est bien Lens qui
est à nouveau devant au classement.
A l’Abbé-Deschamps, Guy Roux essaie de replacer
ses joueurs sur les bons rails. Mais rien n’y fait. Le Racing
propose un football total. Presque irréel. Gus, dans ses
buts, reste malgré tout très vigilant. « Il faut tenir. Malgré
le peu d’occasions que se procurent les Bourguignons, je
me dois de rester très attentif. Je suis très concentré sur ce
qu’il se passe. J’essaie de ne pas me disperser ». Eloi
apporte de la fraîcheur sur le côté droit. Il percute, élimine
encore Rabarivony. Son centre trouve Vairelles mais le
ballon est une nouvelle fois capté par un Cool qui voit les
vagues artésiennes déferler inlassablement vers son but.
Jean-Guy Wallemme, de son poste de libero, est
impressionné par la volonté des siens d’aller jusqu’au
bout, de ne pas attendre le grand moment mais de tout
faire pour qu’il arrive plus tôt que prévu par le biais d’un
second but libérateur. « On ne gère pas, on sait qu’un nul
suffit mais on continue d’attaquer. On montre réellement
ce qu’on a dans le ventre ! ». Leclercq vient de lancer
Philippe Brunel dans le grand bain. Il demande à ses
joueurs de continuer d’attaquer. « Putain, Philippe, va
devant ! », hurle-t-il. L’entraîneur lensois veut voir son
équipe l’emporter. « Personnellement, je ne veux qu’une
chose : qu’on gagne ce match. Ce 1 à 1 ne me suffit pas.
Un match de foot, ça se gagne ! ».
Un quart d’heure. Voilà ce qu’il reste dans ce
championnat de France 1997/1998. Les Lensois donnent
tout, forts et fiers comme les champions qu’ils rêvent de
62
devenir. Ils y sont presque, Vairelles apprécie alors
l’attitude des anciens, ceux de l’arrière, les gardiens du
temple. « Toute la vieille garde des Jean-Guy, Cyrille ou
Siko temporise nos ardeurs en fin de rencontre. Pourtant,
jusqu’au bout, on fait tout pour gagner ce match. C’est
notre objectif. Personnellement, en fin de match, je ne suis
pas si anxieux que cela. J’avoue même, et cela peut
paraître improbable, que je ne suis pas franchement
pressé que cela se termine. Pour la simple et bonne raison
que je veux être champion en gagnant ce match ».
Smicer, lui, n’en peut plus. Il scrute le panneau
lumineux qui surplombe les tribunes placées derrière
chaque but. « Je ne fais que ça ! Je ne le quitte plus des
yeux. On maîtrise vraiment à ce moment-là. On sent une
grande confiance en nous. Mais, comme en football il peut
toujours se passer quelque chose, un mauvais coup de
sifflet de l’arbitre par exemple, je me dis qu’il faut rester
attentif. Même si, inconsciemment, je sais qu’on va aller
au bout ».
Marc-Vivien Foé s’envole une nouvelle fois sur un
bon ballon de Stéphane Ziani. Sa tête est dégagée par le
gardien adverse. Cyrille Magnier épie le Camerounais qui
pique ce ballon de la tête. « Elle est belle cette occasion
pour Marco en fin de match. Cette attitude est simplement
à l’image de notre saison. La gagne, seulement la gagne.
Mais nous restons très attentifs. Jean-Guy, par exemple,
avec toute son expérience, nous recadre beaucoup dans
les dernières minutes. Même si on continue à partir de
partout pour aller marquer ce deuxième but, il ne faut pas
faire n’importe quoi. On doit rester en place. Et ce
63
chronomètre du stade que je ne cesse de regarder… » Les
Sang et Or sont de tous les contacts et, techniquement, ils
sont au-dessus du lot. Comme ils le sont depuis le début de
saison d’ailleurs.
L’ambiance est énorme. L’Abbé-Deschamps est au
bord de l’asphyxie. Et ce tableau d’affichage qui avance si
lentement… Des secondes qui paraissent des minutes. Des
minutes qui ressemblent à des heures. Mais, au bout, pour
le Racing, c’est l’Eternité qui l’attend, celle des exploits
inoubliables. Oui, l’estime éternelle de tout un peuple. Un
peuple qui n’en finit plus de bouillir. Il scrute chaque fait
et geste de ces onze maillots, mouillés comme jamais, sur
le gazon auxerrois.
Wallemme, plein de sang froid, provoque encore
quelques frissons à des fidèles qui n’en peuvent plus. Sa
feinte, marquée du sceau de la classe, permet à Warmuz de
récupérer le ballon tranquillement. De gagner aussi un peu
de temps au passage… « J’ai une entière confiance en
Guillaume. Et puis, sur le moment je me sens serein. Assez
pour faire ce geste. C’est le genre de moment où tu te
permets de tenter l’impossible parce que tu sais que rien
ne peut t’arriver ». Le guide de cette équipe du RCL, dans
ses moments dramatiques, c’est Jean-Guy Wallemme,
assurément. Mickael Debève admire le leadership de son
défenseur : « L’équipe souffre physiquement mais on a une
entière confiance en nos défenseurs. Il ne faut pas que
l’équipe se désolidarise. Jean-Guy prend les choses en
main. Les deux derniers remparts sont des capitaines en
puissance, des patrons. Et devant eux, Fred et Stéphane
prolongent cette épine dorsale. Là, toute l’équipe se
64
surpasse ». Jean-Guy, lui, explique comment il ressent ces
derniers efforts : « C’est surtout dans ce dernier quart
d’heure qu’il faut répondre présent : ne pas reculer, ne
pas subir, surtout contre Auxerre. Plus le ballon est loin
de notre surface, moins on risque d’encaisser. Nous
faisons aussi attention à ne pas concéder de coups de pied
arrêtés car deux buts sur trois sont marqués sur ce genre
d’occasions. On continue de mettre Auxerre sous pression.
Il y a des matches au cours desquels je n’étais pas serein,
là je le suis plus que jamais. Ce n’est pas de la certitude
ou de l’arrogance mais bien de la sérénité ».
En état de fusion, la tribune lensoise monopolise
aussi les regards de nombreux observateurs non avertis.
Une telle ferveur, de telles couleurs, et un tel bonheur qui
approche, cela vous donne forcément les yeux qui brillent.
Gaétan Huard, l’ex-gardien de Lens, ne commente plus le
match. L’émotion est trop forte et il quitte son poste de
consultant. Il ne reviendra au micro qu’à la fin de cette
rencontre. Hélas, elle est encore loin d’être terminée…
Dans les tribunes superposées prises d’assaut par le
public visiteur, c’est le carnage. Il faut tenir. Tous
ensemble. « Tous ensemble » c’est d’ailleurs le chant
hurlé, bras dessus, bras dessous, par les fans. A ce
moment-là, ce ne sont plus onze joueurs qui défendent,
bec et ongle, leur point du nul. Ce sont des milliers de
fidèles qui empêcheront, quoi qu’il arrive, les Auxerrois
d’inscrire un but. Le speaker du stade, pris de panique,
demande alors aux supporters lensois de se calmer. La
sécurité n’est plus, paraît-il, assurée. « Pour des raisons de
sécurité, nous prions les supporters lensois d’arrêter de
65
sauter dans la tribune supérieure ». Il est vrai que l’étage
haut commence sérieusement à vaciller. Mais, dans ces
minutes de liesse qui précèdent d’autres plus intenses
encore encore, personne n’entend les revendications de
l’animateur de l’Abbé-Deschamps. Ce sera le bouillon
jusqu’au bout.
87ème minute… Warmuz est surchauffé. « Je ne
pense plus qu’à ça : au titre. D’ailleurs, nerveusement, je
n’ai pas le temps de penser à autre chose. Je sens qu’un
truc énorme est en train de se réaliser et je m’efforce de
n’avoir les yeux que sur le ballon. Ce ballon qui ne doit
pas franchir ma ligne. Auquel cas, nous serons Champion
de France dans quelques minutes ». Un long ballon dans
la surface. Et Guillaume qui va devoir aller au charbon
devant la menace Guivarc’h. « Je vais boxer un ballon
dans ma surface. Un Auxerrois place une tête qui passe
juste au-dessus. Siko et Yoann sont revenus en catastrophe
sur la ligne. C’est un moment fort. Je sens que la plus
grosse frayeur est passée ». Le cuir achève sa course
derrière le but. Lachor peut respirer et commencer à
imaginer. « Guillaume rate un peu sa sortie au poing mais
Tainio manque la cible. J’étais près des cages au cas où…
Là, il y a un moment spécial. Je me retrouve avec Siko
dans les cages. Je regarde alors le chronomètre : il reste
trois minutes. Je regarde Siko, puis de nouveau le chrono.
Et je me dis ˝ Si on en reste à 1-1, on est Champion de
France. Et ce but c’est moi qui l’aurais marqué. ˝ Cela
m’a donné quelques forces supplémentaires sur les
derniers duels. Je ne pouvais plus, on ne pouvait plus,
laisser passer une telle chance ». Cyrille Magnier
commence à prendre conscience que tout va enfin pouvoir
66
se concrétiser. « A trois minutes de la fin, tu te dis que
c’est pour très bientôt ».
89ème minute… Tony Vairelles va encore
chercher un ballon dans les pieds des défenseurs
bourguignons. Il ne lâche rien. « Je cours partout. Je
continue à faire des appels dans tous les sens. Je veux
qu’on aille marquer ce but de la victoire. Maintenant,
c’est vrai qu’avec dix minutes de plus d’arrêts de jeu,
nous prenons un sérieux risque de tout perdre. C’est donc
mieux ainsi ». Jean-Guy Wallemme implore même
Monsieur Batta de mettre fin à ce supplice. « Il faut dire
que j’ai un bon rapport avec lui ». Seulement voilà,
l’arbitre ne peut pas arrêter ce match maintenant. Il reste
encore trente secondes dans le temps réglementaire ! «
Oui, mais on ne sait jamais ! Je tente le coup…» poursuitil dans un grand éclat de rire. Lachor reprend : « Tous ces
chants et toute cette effervescence autour de toi, pendant
cette minute là, c’est énorme. Tu ne regardes pas à droite
ou à gauche. Pourtant, tu sens que le stade est devenu un
véritable volcan. Il y a des écharpes Sang et Or de
partout. Là, ça devient très chaud. On ne peut plus se
trouer. Moi, j’ai le banc juste à mes côtés. J’évite de les
regarder, mais je sens qu’ils sont tous derrière moi. Qu’ils
poussent sur chacune de nos interventions ».
90ème minute… Sur le carré vert, comme sur le
banc, tout le monde n’attend plus qu’une chose, que ce
satané coup de sifflet libérateur retentisse enfin dans
l’Abbé Deschamps. Sur le bord de la pelouse, pour
Mickaël Debève, la tension aussi est à son paroxysme :
« Sur le terrain, j’ai l’impression que les autres ne sont
67
pas trop impatients. A l’échauffement par contre, c’est
beaucoup trop long. En fin de match, l’arbitre siffle à
plusieurs reprises. A chaque fois, on croit que c’est le
coup de sifflet final. Mais non, il faut encore attendre.
C’est interminable et donc insupportable ». Les arrêts de
jeu peuvent débuter, Lens est prêt, et ses supporters avec
lui, à se plonger dans une nuit d’ivresse.
21h52 : Il ne peut plus rien arriver aux Lensois. Ce
n’est pas ce dernier ballon mis dans la boîte qui va venir
démolir l’édifice artésien bâti depuis le 2 août dernier.
D’ailleurs, l’un des ouvriers de ce succès s’élève encore
une fois pour écarter le danger. Marc-Vivien Foé, d’une
tête rageuse transmet le ballon à Wagneau Eloi parti pour
marquer le second but. Il n’en aura pas le temps, tant pis.
Ou plutôt tant mieux. Jean-Guy comprend : « Quand je
vois Monsieur Batta s’apprêter à mettre le sifflet à la
bouche, je sprinte comme jamais pour libérer toute la joie
qu’il y a en moi. Je ne sais pas s’il arrête le match suite à
ma demande mais, en tout cas, il fallait que ça s’arrête
pour que je puisse laisser exploser tout ce qui me restait. »
92 ans d’attente pour d’intenses secondes de
frénésie. Pour l’exprimer, une joie simple, spontanée,
naturelle et quasi indescriptible comme celle de Vladimir
Smicer : « C’est simplement un moment magique. Je
commence à courir partout. Comme un fou. Nous allons,
très naturellement, derrière notre but. C’est là que sont
logés nos supporters. Il n’y a parfois pas de mots pour
exprimer ce qu’on ressent. Personnellement, je n’en
trouve pas pour ce moment-là. Et ce n’est pas parce que
mon français n’est pas parfait ! ». Et tous se rejoignent
68
dans les bras de Warmuz qui n’est pas prêt d’oublier : «
Cette fois, je ne pleure pas. Il n’y a que de la joie dans
mon cœur à ce moment-là. Il n’y a pas de mot pour
exprimer ce que je ressens à ce moment précis. Je suis
agenouillé, devant le Kop lensois, et tous les joueurs me
tombent dessus. Siko tout d’abord. Puis, tous les autres. »
Oui, ils sont tous là. Déhu, Lachor, Brunel, Marichez et
Foé forment la plus belle des pyramides humaines au pied
d’une tribune en ébullition. Mickaël Debève les rejoint :
« Oui, je vais voir Gus, mon grand copain et on se saute
tous dessus devant le parcage des supporters. »
Là bas, sur le banc, leurs deux guides craquent,
Gervais le premier. Le bon Président Martel, dix ans après
sa prise de fonction, peut laisser les larmes couler sur son
visage. Ce ne sont pas Francis Collado ou Guy Leriche,
deux de ses fidèles lieutenants au Racing, qui semblent en
mesure de lui permettre de retrouver ses esprits. Daniel
Leclercq, le second, se laisse emporter par l’émotion lui
aussi. Sa naturelle pudeur le pousse aussitôt à cacher son
visage radieux des deux mains. Mais il rit Daniel, c’est
sûr. Il rit dans les bras de Marco, dans ceux de Fred. Il rit
de voir son rêve du début de saison se réaliser, la sous ses
yeux. Et surtout, il est fier. Fier d’avoir accompli cela avec
ses hommes. Fier de voir tant de bonheur autour de lui.
Fier d’être lensois, tout simplement : « Le but du football,
c’est quoi ? C’est de donner du plaisir aux gens et d’en
prendre sur le terrain, qui plus est avec le Racing Club de
Lens qui a toujours eu cette philosophie du jeu, du beau
jeu, pour ses supporters. Là, je peux vous dire qu’on en
prend, du plaisir. Et eux aussi. De les voir dans cette
69
tribune, riant, pleurant, c’est fort, c’est ça la finalité de
notre métier, donner du plaisir à tous ces gens. »
Eric Sikora, son métier, il ne l’a exercé qu’au RCL.
Le voilà, lui le gosse de Courrières, perché sur la grille, à
haranguer la foule. Il est assisté d’un Wagneau Eloi aux
anges. Et les touts premiers « On est Champion »
descendent des travées. Tony Vairelles est abasourdi :
« Là, je ne réagis pas tout de suite. T’es Champion de
France… Vous vous rendez compte ? Champion de
France ! La meilleure équipe du pays ! Ce à quoi tout
jeune footballeur français rêve quand il débute dans ce
sport. C’est tout simplement des moments fantastiques. »
L’admiration est réelle. La France du foot est
contemplative et c’est dans les yeux des adversaires qu’on
le perçoit le mieux. Jean-Guy Wallemme discute quelques
secondes avec Franck Silvestre, le défenseur
bourguignon : « Il a déjà vécu un sacre de Champion de
France en tant que capitaine. C’était en 1996 avec
Auxerre. On se serre donc la main. On s’apprécie
beaucoup l’un l’autre. Il est déçu pour son club de ne pas
avoir accroché de place européenne mais il est très
content pour nous. Il n’est pas le seul : tout le public
d’Auxerre nous applaudit, on sent vraiment que ce Titre
fait plaisir à toute la France du Football, pas seulement
aux supporters de Lens. » Cyrille Magnier, pour sa part, se
souvient alors des mots prononcés en début de saison par
Gérald Baticle, l’attaquant strasbourgeois : « C’était lors
de la deuxième journée. On se déplaçait en Alsace. On
avait perdu le match sur un but, de Zitelli, à la fin. Au
coup de sifflet final, Gérald Baticle était venu me voir et
70
m’avait dit, à ma grande surprise : ˝ Avec l’équipe que
vous avez, vous allez être champion. Moi je vous le dis, si
vous faîtes pas les cons, vous allez être champion de
France. ˝ Il m’a dit ça après deux matches. Après une
défaite de notre part. Je l’ai regardé en me disant qu’il
devait divaguer. Ca y est, il peut dire qu’il avait raison. »
Si beaucoup de joueurs de L1 louent alors le jeu du
Racing et la fraîcheur qu’il a amenée à ce championnat, il
y a aussi des adversaires malheureux. A Metz, la sentence
est tombée. Pour le titre, les Lorrains repasseront.
Pourtant, certains ont cru jusqu’au bout à un but victorieux
de l’AJA. Au-delà même de la fin du match Metz-Lyon, la
rumeur courait encore que tout demeurait envisageable.
Lionel Letizi a d’ailleurs connu la plus triste fausse joie de
sa carrière. Vairelles raconte : « Si moi je ne m’étais
absolument pas soucié de ce qu’il se passait à Metz, les
Messins savaient notre résultat. Lionel Letizi, qui est un
ami, m’a raconté, par la suite, qu’une incompréhension
était à l’origine d’une fausse joie monumentale. A la fin de
la rencontre Metz-Lyon, Lionel, qui est un grand ami, a
jeté un coup d’œil vers son banc. Carlo Molinari, le
président lorrain, fit alors un signe des deux mains en
désignant notre score à Auxerre : 1-1. Les deux pouces
levés en l’air ont fait croire à Lionel que cela voulait dire
que c’était bon. Qu’ils étaient champions ! Le gardien
grenat s’est donc cru champion de France pendant
quelques secondes. Avant d’être ramené à la dure
réalité ».
La réalité, à Auxerre, c’est une communion
émouvante, entre une équipe et son public. Un public qui
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vient de s’asseoir sur son petit nuage, là haut, au septième
ciel. L’atteindre, un jour, n’était qu’un doux songe pour
tous ceux qui avaient décidé de soutenir les Sang et Or
depuis leur plus tendre enfance. Là, ils viennent de
grimper sur le toit de la France. Ils n’ont plus envie d’en
redescendre. Wallemme et Vairelles peuvent entonner un
« Si t’es fier d’être un Lensois, frappe des mains ! ». Tout
le parcage, bourré à craquer, reprend la gestuelle. C’est
magnifique. Et Arsène de jubiler : « On a pris un plaisir
fou sur la pelouse d’Auxerre avec nos supporters ». Avec
les leurs, évidemment. Avec ceux des autres aussi. La
belle réussite lensoise, dans cette soirée, c’est aussi cette
faculté à faire basculer l’Abbé-Deschamps côté Sang et
Or. Bien sûr, les Bourguignons ont espéré la victoire
jusqu’au bout. Mais devant l’excellence du jeu lensois et
celle des supporters, Auxerre, beau joueur, s’est incliné.
Les fans de l’AJA sont donc encore présents dans leurs
travées. Ils applaudissent le nouveau Roi de France, ils lui
témoignent leurs plus sincères félicitations et ovationnent
ceux qui leur ont fait passer une soirée incroyablement
intense. Les joueurs du Racing entament un tour
d’honneur. Ils le méritent bien. Ils trouvent des supporters
d’Auxerre très réceptifs à la petite ola qu’ils lancent
devant la tribune qui, logiquement, ne devrait pas être la
leur.
Après un quart d’heure de folie, d’images
indélébiles, gravées dans les mémoires de ceux qui
pourront dire : « Le 9 Mai ? A Auxerre ? Moi j’y étais »,
les joueurs du RCL éprouvent l’envie d’aller fêter ça en
petit comité. Pas pour longtemps, c’est certain, car Lens
Champion cela ne peut se faire que dans une liesse
72
populaire. Mais là, à 22H10, ils se retrouvent tous dans le
vestiaire. Sauf le héros du jour, déjà sous le feu des
projecteurs. « Aujourd’hui encore, je revois ce journaliste
de France 2 qui vient m’interviewer, explique un Yoann
Lachor agacé. Il me parlait de ce but, de ce titre. Mais moi
j’avais très envie d’aller célébrer tout ça avec mes potes,
déjà dans le vestiaire. Je n’avais que 22 ans à l’époque. Je
n’avais pas osé dire non. Alors j’ai répondu à ses
questions. C’est mon plus grand regret de cette saison là.
Cela serait arrivé plus tard dans ma carrière, j’aurais eu
la présence d’esprit de lui dire ˝ Attends mon coco, laisse
moi profiter, repasse plus tard ! ˝. Mais là, je ne l’ai pas
fait. Et le cri de guerre, celui de la victoire, il a été réalisé
alors que je n’étais pas là… ».
Lachor ne voit donc pas Patrice Bergues se lever
en tribune présidentielle. L’ancien entraîneur de Lens
explique : « A l'époque, je travaillais à la Fédération
Française de Football. J'étais à Auxerre. Avec mon
épouse, nous avons suivi ce match. J'ai poussé avec eux
pour qu'ils aillent chercher ce titre. Je suis parti juste
après la rencontre. J'étais content pour le Racing. Ce titre
était à eux et je n'avais rien à revendiquer dans ce succès.
J'ai appelé Gervais Martel et tous les gens que je
connaissais dans le club pour les féliciter ». Lachor ne
voit donc pas l’étreinte poignante de Gervais Martel et de
Daniel Leclercq. Il ne voit pas le président lensois susurrer
à l’oreille du Druide, dans un sanglot, un « Merci
Daniel ». Deux mots qui valent tous les discours du
Monde. Il ne voit pas son entraîneur formuler ces paroles
fortes, devant les micros qui s’activent autour de lui : « A
quoi je pense, là, tout de suite ? Je pense à ceux qui nous
73
ont quittés cette saison. Dès la fin du match, j’ai tout de
suite eu une pensée pour ces personnes. Des personnes
très importantes au club. Je pense surtout à « Médho »
Oudjani. Sa disparition nous a fait mal. De là haut, il doit
être heureux. Je pense à ma mère, aussi. Et puis,
évidemment, je suis tellement heureux de voir le bonheur
sur les visages des supporters lensois qui ont fait le
déplacement… Ils sont fous de joie ! ». Lachor ne voit pas,
non plus, Louis Plet craquer comme un gosse. La
mémoire vivante du Racing ne pensait jamais pouvoir
vivre cela. Les larmes coulent. Inexorablement. La bière
coule, elle aussi. Philippe Brunel a joué les sauteurs de
capsules. Le champagne fait également son apparition.
Magnier confirme : « Dans les vestiaires, on a laissé
éclaté nos cris de joie. On a sabré le champagne. C’était
fabuleux ! ».
Malgré les chants de toute sa formation, Martel
tente de répondre aux journalistes. Il trace un bilan de la
saison pour les millions de téléspectateurs encore rivés sur
Canal Plus: « C’est la victoire d’un club sympa. Et elle est
logique. Je crois sincèrement qu’on mérite ce titre. Nous
avons gagné à Marseille en début de saison, puis on a
battu Lyon, Monaco ou encore Metz chez eux. On a un
groupe formidable. Je remercie les joueurs et tout le staff.
Je suis content pour tous les gens qui aiment ce club. Ca
doit être la fête à Lens. Mais, que les gens se préparent
parce qu’on arrive. Et ça va barder ! ». A la question de
savoir s’il est content, Gervais s’exclame, en ch’ti dans le
texte, « Té m’étonnes que chuis contint ! Ch’est chur
cha… »
74
Dans la Tribune Vaux, ils sont tous « contints ».
Les farandoles n’en finissent plus de faire tanguer le stade
auxerrois. Mais, les joueurs, où sont-ils ? « On veut les
Champions » scande la meute Sang et Or. Xavier Méride
est le premier à venir la satisfaire. Mickäel Debève le suit
de près. Anto Drobnjak, embrasse encore une jeune
demoiselle vêtue d’un maillot floqué à son nom. Stéphane
Ziani reçoit l’accolade de Guillaume Warmuz. Tony
Vairelles n’en finit plus de distribuer des sourires. JeanGuy Wallemme discute avec Christophe Marichez. Tous
ont les yeux qui scintillent de bonheur. Pour Debève et
Siko, il faut associer tout le club à ce succès historique.
Des supporters aux commerciaux. Comme Fabrice
Wolniczak. Micka se souvient : « Le moment que j’aime le
plus, c’est le déshabillage de Fabrice Wolniczak (rires).. Il
y avait Guy Leriche, Jean-Marie Bomba, Serge Doré et
Fabrice Wolniczak… Avec Siko et Vladi, on lui a retiré ses
godasses et son pantalon, il s’est retrouvé en chemise et
slip. Il s’est mis à shooter dans une de ses pompes pour
l’amener jusque dans la cage auxerroise. Il a marqué dans
le but vide, et nous l’avons suivi, on a partagé la joie du
buteur, avec lui, c’était vraiment très drôle… » .
Personne ne touche plus le sol. Ce qui provoque
quelques situations ubuesques. Ainsi, faute de prétendants,
la feuille de match portera la signature … d’Hervé
Arsène ! « Il n’y avait plus personne, tout le monde
s’éparpillait pour fêter le titre. Moi, j’étais au bord de la
pelouse, tout seul. On est venu me voir pour signer la
feuille, et je l’ai fait. Heureusement que Papy Arsène était
là parce qu’il n’y avait plus personne de Lens !
D’habitude, Monsieur Plet est toujours là. Le 9 mai, même
75
les dirigeants, on ne les a plus vus. C’est donc moi qui me
suis exécuté ! »
Le bus du Racing peut entamer une manœuvre de
dégagement. Ses joueurs viennent de saluer, une ultime
fois, ce stade de l’Abbé-Deschamps. Une enceinte à
jamais mythique pour Gus, Anto, Stéph, Fred, Marco,
Siko, Vévé, Wagneau, Jean-Guy, Tony, Vladi et les autres.
Le parcage artésien peut entonner une dernière
« Lensoise » pour honorer ce « Jour de Gloire » qui, à
force d’être chanté, est enfin « arrivé ». Lens est
Champion de France. De toute la France. Il est 23H25, il
est l’heure de retrouver cette région qui est fière ce soir.
Celle qui a tant souffert par le passé et qui transpire de
bonheur désormais. La terre du Pas-de-Calais.
76
Toute une région dans la rue
Le groupe Lensois a
désormais
hâte
de
partager ses émotions
avec les supporters restés
à la maison. Un petit
contretemps
vient,
cependant, retarder les
festivités.
L’aéroport
d’Auxerre ne permet plus aucun transport aérien dans cette
jolie nuit de mai. Les Sang et Or vont devoir bifurquer
vers Troyes ou un avion les attend. Leclercq s’impatiente.
« J’étais énervé d’aller jusqu’à Troyes, je voulais rentrer
le plus vite possible en Artois ». « Ça m’avait irrité d’aller
à Troyes, renchérit Wallemme. J’avais tellement hâte
d’être à Lens pour partager tout cela avec les supporters.
Ceci étant, c’est vrai que dans l’avion, on s’est plutôt fait
plaisir ».
Le plaisir est en effet palpable lorsque, à 0H12,
décolle le jet transportant la meilleure équipe du pays.
77
«Dans l’avion, on a tous déconné. On a beaucoup chanté
», raconte Tony Vairelles, l’un des chefs de file de cet
après match. « Mais nous n’avions pas entonné le célèbre
Ch’Gros René ! » conclue-t-il en grand connaisseur des
chansons les plus populaires des travées de Bollaert.
Debève, installé au dernier rang, lève son verre et
lance un « On est vraiment phénoménal » qui va si bien à
ces joyeux drilles. Wallemme torse nu, et Arsène déchaîné
partent alors dans un magnifique chant paillard. Tout le
monde se marre. Le président applaudit des deux mains.
Hervé Arsène se souvient de ce moment à part : « Je
n’explique pas ce qui m’a pris. Dès que l’occasion se
présente de mettre l’ambiance, je réponds présent. Ce soir
là, l’occasion était trop belle ! Le président aussi a
participé à la fête. Quand il faut se lâcher, Gervais est à
fond avec nous. En France, il n’y a que Nicollin, le
président de Montpellier et lui pour participer comme ça à
l’ambiance. Ce ne sont pas des présidents en cravate qui
restent dans leur coin. Des moments comme celui-là
soudent un groupe, pour toujours ». Jean-Guy Wallemme
continue son festival devant un Smicer hilare. Le capitaine
lensois est chaud. « Je tiens juste à préciser, pour tous
ceux qui m’ont vu hurler une chanson paillarde, que
j’étais sobre dans l’avion pour Lens. Beaucoup ont été
étonnés de me voir expressif à ce point. Je suis comme ça
dans la vie de tous les jours. Après, c’est sûr que j’ai
l’image d’un mec froid dans les media. Il faut dire, les
media ne me connaissent pas réellement ».
Wagneau Eloi se pince encore pour être sûr de ne
pas rêver : « Champions de France… Champions de
78
France… ». Et Xavier Méride de lui faire la traduction
hispanique : « On est Campeones ! ». Marc-Vivien Foé et
Stéphane Ziani semblent beaucoup plus réservés. Ils
savourent en silence. Au rythme des bouteilles de
champagne qui se défilent, l’engin se rapproche de
Lesquin. L’équipage demande alors à chacun de bien
accrocher sa ceinture. Le Nord est là. Il a les bras ouvert.
Les héros peuvent atterrir.
En traversant le tarmac de l’aéroport, les Sang et
Or ne savent toujours pas ce qui les attend. Guillaume
Warmuz a raison lorsqu’il clame à ses voisins : « La nuit
ne fait que débuter. La fête n’est qu’à son
commencement ». Le portier artésien raconte : « De cette
nuit de délire, je me souviens surtout de l’arrivée à
Lesquin. C’était de la pure folie. Il y avait du monde
partout. On se doutait que l’accueil serait fantastique. De
là à imaginer que cela pouvait l’être à ce point… ».
Combien sont-ils à avoir investi le hall et à attendre leurs
Lensois ? 5000 selon les organisateurs qui portent tous une
écharpe aux couleurs du RC Lens, 5000 selon la police.
« Il y avait 5000 personnes » selon Yoann Lachor. Tout le
monde est d’accord. On peut donc procéder aux
retrouvailles.
Le buteur de la soirée est pris de panique :
« C’était de la folie. Une énorme chaleur se dégageait du
petit aéroport. Les gens s’accrochaient à mon sac à dos.
J’ai dit à Marco Foé : ˝ On ne passera jamais ! ˝ » JeanGuy pense que tout ceci est dangereux : « Je savais qu’il y
aurait du monde, mais pas à ce point. Quand j’ai vu le
hall plein à craquer, j’ai eu peur. Oui, j’ai eu peur pour
79
les gamins qui étaient écrasés contre les vitres. Oui, j’ai
eu peur pour les gens qui étaient noyés dans cette chaleur
étouffante ». Cyrille Magnier, téméraire, tente de
s’engouffrer : « Quand j’ai vu toute cette foule venue nous
accueillir, j’ai été effrayé. Jamais je n’aurais pu imaginer
une telle marée humaine à l’aéroport. J’ai fait trois ou
quatre mètres dans la foule. Puis, j’ai fait demi-tour ».
Vairelles peut constater que sa côte vient encore de
grimper en quelques heures. « Personnellement, les gens
me tiraient les cheveux, et Dieu qu’ils étaient long à cette
époque. A un moment, mon entrejambe était même coincé
contre une rambarde de l’aéroport. Les gens me tiraient
de chaque côté ! Toute personne de condition masculine
peut comprendre ma douleur à ce moment-là. C’était de la
folie ».
Wallemme est suivi de près par
Drobnjak : « A l’intérieur de
l’aéroport, les supporters
voulaient nous toucher, nous
porter en triomphe. J’étais
énervé car dès qu’on touche à
mes cheveux ou à ma barbe, ça
bouillonne
en
moi.
Et
subitement, j’ai reçu une
grosse claque en pleine gueule.
Je ne savais pas qui avait fait ça, j’ai répliqué par un bon
coup de coude derrière moi. Un supporter, au hasard, a
du morfler ce soir-là ».
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Debève regarde son président qui se fait porter par
la foule… avant de le voir tomber dans les vapes ! « Oui,
j’ai eu peur ! Devant moi, il y avait Jean-Guy et le
président. L’aéroport débordait, les gens étaient fous de
joie. Les stewards étaient comprimés. Gervais a fait un
malaise tellement il faisait chaud et la foule était dense.
C’est en voyant cette folie dans l’aéroport que j’ai
compris l’ampleur de ce qu’on avait réalisé ». Arsène est
noyé dans la masse : « il nous a fallu 30 minutes pour
nous approcher du bus qui n’était qu’à 20 mètres ».
Daniel
Leclercq,
inquiet, parvient tout de
même à se hisser jusque
celui-ci. Aidé par un fan
protecteur, il atteint les
marches du véhicule :
« J’étais quand même à
cent
lieues
de
m’imaginer ce qui allait
se passer. A Lesquin,
quand on est descendu
de l’avion, ça allait. C’est après que ça c’est compliqué.
Un supporter, près de moi, m’a proposé de traverser
l’aéroport avec lui, pour me protéger d’un éventuel
mouvement de foule. J’ai accepté et il ne m’a plus quitté
jusqu’au bus. Pour le remercier, je lui ai donné un objet
qui avait beaucoup de valeur pour moi. Lors d’un match
de cette saison, je portais une parka pour la première fois.
On avait gagné. Superstitieux comme je suis, je l’ai portée
jusqu’à la fin de la saison. A Auxerre, malgré les trente
degrés et la chaleur étouffante, je l’ai mise. Pourtant ce
81
soir là, je l’ai donnée à ce supporter qui m’avait sorti
d’une énorme cohue ». Cyrille Magnier voit son président
revenir à lui : « Quand Gervais a fait son malaise, j’ai un
peu paniqué. Personnellement, je me demandais par où je
pouvais passer. Tant bien que mal, nous sommes montés
dans le bus ».
En s’installant à sa place, Wallemme croise Anto
Drobnjak. L’ancien Bastiais adopte une drôle d’attitude et
Jean-Guy de comprendre. « Une fois dans le bus pour
revenir à Lens, j’ai vu Anto. Il me regardait avec un
sourire malicieux. J’ai compris alors que c’était lui qui
m’avait tarté dans l’aéroport. Je lui ai dit : ˝ Anto, t’es
vraiment un abruti. Quelle claque je lui ai mis au
supporter ! ˝ ». Anto explose de rire.
Vladi Smicer s’assoit à l’avant du bus. Il regarde
encore, par la fenêtre, tous ces gens venus les remercier.
« Oh, mais quel moment celui-là ! On savait, avant le
match, qu’en cas de titre, on entrerait dans l’histoire de ce
merveilleux club qu’est le Racing Club de Lens. C’est
seulement en arrivant à Lesquin que nous avons vraiment
compris ce que cela représentait pour la région. J’étais
très fatigué mentalement. Toute la pression emmagasinée
depuis la finale de la Coupe de France venait de
retomber. Nous avions l’impression d’être les Rois du
Monde ! Nous n’étions que les Rois de France mais cela
suffisait déjà à notre bonheur. On savait tous que le public
lensois était le meilleur du pays. On ne pouvait tout de
même pas s’attendre à un tel accueil. A Lesquin, c’était
costaud ! ».
82
Le bus du Racing slalome, comme il le peut, au
milieu d’une foule dense. Daniel Leclercq n’est pas
rassuré en voyant tous ces gens courant à proximité des
roues du car. « C’est vraiment dangereux » dit-il à Serge
Doré. Les joueurs artésiens continuent d’applaudir tous
ceux qui ont du mal à les voir partir. Un autre rendezvous, tout aussi passionnel mais beaucoup plus
gigantesque, doit être honoré. Il n’est pas encore officiel
mais va l’être dans quelques dizaines de minutes…
Il est 1H40 lorsque les Sang et Or entrevoient les
premières lueurs de l’autoroute A1. Au bout de la route, il
y a Lens. Une ville de Lens déjà sans dessus dessous.
Depuis 21H52, la cité minière a changé de galaxie.
Dès le coup de sifflet libérateur de Monsieur Batta,
ils se sont rués dans leurs voitures. Qu’ils soient de SaintQuentin dans l’Aisne comme ce couple venu spécialement
pour l’occasion, de Dunkerque tel cet enfant au maillot
floqué du numéro 13 de Fred Déhu, ou de Valenciennes
comme ce supporter assidu depuis plus de vingt ans, ils
chantent à tue-tête. De Douai à Saint-Omer, de Cambrai à
la fosse 3 de Liévin, d’Armentières à la fosse 6 de
Fouquières-les-Lens, ils sont arrivés de partout. Certains
sont même venus de Normandie, de l’Oise, de Paris, des
Ardennes et même d’Alsace pour vivre ce moment fort du
sport nordiste. Ils ne pouvaient pas rater ça.
Mais, «ça», c’est quoi au juste ? Ce sont les
principales artères de la ville qui sont désormais
engorgées. C’est le boulevard Basly noir de monde. C’est
cette place de la Gare qui ne compte plus ses embrassades.
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Celle-là même qui avait accueilli, voilà une semaine, tout
un peuple déçu après la finale de la Coupe de France. Ce
sont ces voitures immatriculées d’une bonne vingtaine de
départements qui se rangent comme elles le peuvent. Ce
sont, sur la Route de Béthune, tous ces « On est les
Champions » qui résonnent sans discontinuer. Au rond
point Bollaert, point de ralliement naturel, c’est cette foule
qui entame quelques farandoles endiablées. C’est ce
touriste allemand qui n’en croit pas ses mirettes. Lui qui
était de passage dans la région et à qui on a dit « Restez à
Lens ce soir, parce qu’il risque de se passer quelque chose
d’exceptionnel ». Il a bien fait d’écouter ces
recommandations bienveillantes. Là, il a sorti son
caméscope et filme cette liesse rafraîchissante et sans
heurts qui colore le centre-ville. Notre touriste pourra
raconter, lorsqu’il sera de retour au pays, qu’il a vu une
Région dans la rue. Ce sont tous ces bistrots qui réalisent
le chiffre d’affaires du siècle. Ce sont toutes ces friteries
qui vont effectuer une nuit blanche et tous ces américains
fricadelles qui se vendent comme des petits pains. C’est
cette quinquagénaire qui se lance, rue Victor Hugo, dans
un pas de danse énergique sur le capot d’une voiture. C’est
la Place du Cantin qui a subitement pris des allures de
Champs Elysées parisiens. C’est cette Place de l’hôtel de
Ville qui devient le théâtre de la ola la plus rapide de
l’Histoire. Ce sont ces « Lensoise » qui sont hurlées
devant les corons de la Route de Lille. Ce sont des
centaines de drapeaux qui fleurissent aux fenêtres des
maisons comme lors de la Libération. C’est Lens en fête.
Et Dieu que c’est beau.
84
Le rond-point Bollaert s’embrase
Soudain, sans que personne n’ait donné d’ordre
préalable, la foule s’est retournée. Comme aimantée par
son Temple, elle décide d’aller dire bonsoir à Félix
Bollaert. Pour voir ce qu’il s’y passe. Dans deux jours, il
faudra le laisser à disposition du comité d’organisation de
la Coupe du Monde. Alors, les fans Sang et Or ont envie
d’en profiter une dernière fois cette saison. Avant de
devenir la plus petite Ville de tous les temps à accueillir le
plus grand évènement footballistique de la planète,
Bollaert va célébrer la plus grande équipe de l’Hexagone :
la sienne. Lorsque les premiers supporters débarquent au
pied des tribunes Marek et Xercès, celles-ci sont fermées.
Les grilles sont closes. Jacky Lefranc, gardien du stade, est
en panique. Il sollicite l’aide de plusieurs supporters pour
ouvrir les grilles et demande même à deux d’entre eux de
pénétrer sur la pelouse et de tenir le micro pour faire
85
patienter une foule pressée de retrouver les siens. Voilà
deux animateurs d’Europe 2 Lens/Béthune lancés dans le
grand bain de Bollaert, eux qui étaient venus participer à
la fête en temps que supporters de Lens. Leur mission,
improvisée, sous le regard d’un commissaire de police
dépassé par les événements : tout faire pour que l’attente
se déroule à la fois sans débordements et avec de la bonne,
de la très bonne humeur.
Dans le bus des joueurs, arrivé à hauteur d’HéninBeaumont, le programme n’est pas encore fixé. Debève
l’assure : « Nous allions vers Lens. Mais on ne savait pas
ce que nous allions véritablement y faire ». Jean-Guy
Wallemme porte le maillot de Guillaume Warmuz. Il a
perdu le sien. « Ce que j’ai fait de mon maillot de match ?
Ça, je n’en sais rien ! Dans ce genre de moment, t’as pas
les neurones qui fonctionnent correctement. Je l’ai peutêtre donné aux supporters à Auxerre. De voir toute cette
joie sur le visages des gens après tant d’efforts consentis,
ça m’a empêché de réfléchir à ce que je faisais ». Un
Cyrille Magnier ébahi regarde le flot impressionnant des
automobilistes qui les saluent. « On entendait toutes les
voitures qui nous klaxonnaient. Même les motards qui
nous escortaient faisaient les débiles ! ».
André Delelis, le maire de Lens depuis 1966,
discute avec le président Martel. S’il ne sait pas encore
quel virus touche actuellement sa ville, il va vite être au
courant. Lachor se repasse la scène : « Ca klaxonnait de
partout. Delelis nous disait qu’il y avait 20 000 personnes
à Bollaert. On l’a appelé sur son téléphone portable.
Quelqu’un présent au stade lui a demandé l’autorisation
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d’ouvrir les portes. Il a dit non. On l’a rappelé quelques
minutes plus tard et on lui a dit qu’ils étaient désormais
près de 30 000 à l’entrée. Qu’ils allaient casser les grilles
si on n’ouvrait pas. Au début, quand on nous a annoncé
30 000 personnes, on a tous cru à une blague. Là, on ne
rigolait plus. Nous nous sommes regardés, tous ensemble,
et on s’est dit ˝ les gars, on doit aller à Bollaert. Il faut
qu’on y aille ˝ ». Tout est spontané, non préparé, et c’est
ce qui rend cette nuit si envoûtante.
Sorti à Liévin, le car des Champions prend la
direction de Tassette. « Il y avait du monde de partout en
arrivant à Lens. C’était blindé. Pour éviter d’être pris
dans les embouteillages, nous sommes passés par
Tassette » raconte Tony Vairelles. A 2H35, le véhicule
s’immobilise derrière la tribune Lepagnot. Un chant
traditionnel de Bollaert résonne dans la pénombre. C’est
seulement quand ils sortent du tunnel que les observateurs
s’aperçoivent qu’il s’agit bien des Champions et non pas
de supporters lambdas. Gervais Martel en tête, mène un
cortège festif et hurlant .
La rumeur monte dans un stade Bollaert déjà plus
qu’à moitié plein. Dominique Regia-Corte, le speaker de
Bollaert, et toute l’équipe d’animation canalisent, comme
ils le peuvent, l’impatience d’un public qui ne cesse de
chanter. Quelques personnes parviennent à pénétrer sur la
pelouse. Sans aucune animosité. Juste pour aller humer la
bonne odeur de ce terrain, déjà légendaire pour beaucoup,
devenu lieu de pèlerinage ce soir. Les drapeaux virevoltent
et certains supporters se laissent totalement aller. Un
homme pleure. Il s’agenouille et embrasse le carré vert.
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Devant une assistance qui l’acclame. La sono du stade est
à fond et balance les plus grands airs habituels des soirs de
match. Les fans la couvrent alors aisément en s’arrachant
les cordes vocales. Une ola improvisée débute de la
tribune Trannin où ils ne sont que quelques centaines à ce
moment-là. A chaque tour, elle repasse à cet endroit. Et à
chaque fois, ils sont encore plus nombreux. Cent d’abord,
deux cent, cinq cent, mille, deux mille. Les autres
tribunes ? Elles sont quasiment pleines. La Tony Marek ?
Plus aucune place. La Xerces Louis ? Une personne de
plus et elle déborde. La Delacourt ? Un mur d’écharpes.
La Lepagnot, habituellement la plus tranquille ? Un
fumigène allumé au milieu de la foule. Comme pour
célébrer cet instant magique où Lens a trouvé sa Lumière.
L’équipe du Racing Club de Lens est d’ailleurs
réunie dans cette tribune dite « présidentielle ». Elle s’est
installée dans les Salons Privilèges, si chers à Gervais
Martel puisque les sponsors ont aussi aidé le RCL à
atteindre cet objectif si utopique il y a encore quelques
années. C’est dans ces Salons que les joueurs retrouvent
leurs familles restées dans le Pas-de-Calais. Micka Debève
embrasse sa femme et observe le spectacle qui se présente
à lui : « A Bollaert, on est resté un moment au Privilège
avec nos familles et les dirigeants. L’accès à cette partie
de la Lepagnot nous était réservé. Ça chantait de partout
dans les tribunes. L’attente était longue là aussi ». Cyrille
Magnier regarde cette foule immense : « Tout était
organisé de manière très carrée. On voyait les gens
arriver dans le stade, petit à petit ». Tony Vairelles a le
sourire : « On attendait derrière les vitres. On voyait cette
foule qui grandissait. On s’est dit : ˝ Mais c’est pas
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possible ! A-t-on dit à ces gens qu’il n’y avait pas de
match ce soir ? ˝ C’était sensationnel. Il n’y a pas de
phrase assez belle pour exprimer la fierté que nous avions
d’appartenir au RC Lens à ce moment-là. Ils étaient fiers
de nous. Mais qu’est ce que nous étions fiers d’eux ! ».
Yoann Lachor est sous le choc. Cette fois, ça n’a plus rien
à voir avec le titre en minimes, en 17 ans, avec la
Gambardella ou encore la Division d’Honneur. « J’étais
ébloui par ce qui se passait devant nous, à quelques
mètres. On les voyait mais ils ne nous voyaient pas. Eux
qui paient toutes les semaines pour nous regarder jouer,
cette nuit-là, j’aurais tellement voulu payer ma place pour
les regarder eux. Oui, j’aurais payer cher pour m’asseoir
en tribune. Et passer quelques heures à observer ce
spectacle magnifique ». Le latéral gauche lensois est très
loin de cette 53ème minute et de ce ballon déposé par Fred
Déhu. Il prend conscience de ce que son équipe vient de
réaliser. «Là, je me suis dit que c’était à part. Que tous ces
gens qui aimaient Lens, et qui étaient là à cette heure de
la nuit, pour nous, méritaient ce moment de bonheur. Que
vivre ça, à Lens, c’était un don du ciel pour tous les
joueurs ».
L’annonce est faite au micro. « Les joueurs sont
dans le stade, ils arrivent ». Clameur. Le capitaine
Wallemme a toujours le souci du détail. Cet œil protecteur
vis-à-vis de ceux qui l’entourent. De son coéquipier de la
défense centrale au supporter anonyme qui a fait tous ces
kilomètres pour assister à cette fiesta incroyable. « On
savait qu’il y avait du monde, mais pas à ce point. Avant
d’entrer sur la pelouse, on avait quand même une idée de
ce qui nous attendait puisqu’on avait passé un moment
89
avec nos familles dans le Carré VIP de la Lepagnot. On
avait demandé à ce qu’il soit précisé au micro qu’on ne
sortirait que si tout le monde restait en tribune. Car si 15
ou 20 personnes passaient le grillage, beaucoup d’autres
auraient suivi et la joie n’aurait pas pu être partagée avec
l’ensemble des supporters. On voulait vraiment que tout le
monde puisse profiter de cette nuit exceptionnelle. Et tout
cela s’est fait dans le plus grand des respects. C’était
vraiment très fort. Il n’y a qu’à Lens qu’on peut voir ça ».
Le public, tellement impatient de voir « ses idoles
devenues des Dieux » dixit Leclercq, s’exécute et tout le
monde retrouve sa place en tribune. Gervais Martel
appelle toute la troupe : « On y va les gars ».
En prenant l’ascenseur qui mène au rez-dechaussée, Hervé Arsène sait qu’il va vivre des minutes
inoubliables. En traversant le couloir, qui a déjà pris des
allures de Mondial, il repense à son arrivée dans le Pas-deCalais. C’était en 1987. « Quand Lens m’a tendu la main,
c’est un peu comme si vous attrapiez un mendiant dans la
rue, que vous le receviez dans votre bureau et que vous lui
disiez ˝Voilà, maintenant, travaille.˝ Grâce au football et
au Racing Club de Lens en particulier, j’ai une vie
meilleure et je peux apporter un plus à ma famille. Le RCL
m’a donné tout ce que je souhaitais, c’est à dire l’amour,
la fortune et le pouvoir. Ça m’a empêché de connaître la
vie quelconque à laquelle j’étais destiné. On m’a donné
une chance, je l’ai saisie mais on me l’a donnée, c’est ça
que je retiens. Quoi qu’il arrive, on n’oublie jamais son
premier amour. Quand j’étais petit, je regardais le
Championnat d’Europe à la télé, les joueurs de foot
européens étaient mes idoles, je me serais mis à genoux
90
pour avoir leurs posters. Et grâce au Racing, mon rêve de
jouer aux côtés ou contre ces grands joueurs s’est réalisé.
Et mes copains d’enfance m’ont vu à la télé jouer avec ces
mecs-là… »
Il repense à l’excellent accueil que lui avaient
réservé les fidèles de Bollaert et au fait que le foot, à Lens,
c’est tout de même une sacrée histoire ! « Quand je suis
arrivé au club, j’ai voulu m’imprégner de la culture
locale. Je voulais aussi comprendre pourquoi les gens
étaient si fanatiques, je suis alors allé voir un match dans
le Kop de la tribune Marek. C’était en 1987. J’étais avec
les musiciens. J’ai participé à l’ambiance puisque j’ai
tapé durant tout le match sur une des grosses caisses. A un
moment donné, Lens a été mené au score et tout le monde
était un petit peu découragé. J’ai redoublé d’efforts en
tambourinant de plus en plus, et tout le monde s’est remis
à chanter. Je me souviens qu’il faisait très froid ce soir-là,
et je ne me rendais pas compte qu’en plus de taper sur la
peau avec la baguette, je tapais du bras sur le bord de la
caisse. Je ne m’en suis aperçu que lorsque j’ai vu mon
bras en sang. A ce moment, j’ai pris conscience de ce que
c’était qu’être supporter de Lens ».
Pour avoir tant voulu comprendre l’acharnement
des aficionados du Racing, Hervé en connaît désormais les
principales caractéristiques. « J’ai vu tous les sacrifices
que les supporters de Lens sont capables de faire pour
venir voir leur équipe jouer. Je sais que plein de
supporters préfèrent manger moins pour s’acheter leur
billet d’entrée. Je sais comment ça se passe dans les
maisons. C’est fort quand même, j’ai toujours eu
91
beaucoup de respect pour ça ». Il a les larmes aux yeux,
Hervé. Il mérite ce qui va se passer dans quelques
secondes. Ils le méritent tous. Tout le monde est à sa
place. Le grand frisson, c’est pour tout de suite.
Daniel Leclercq affiche un magnifique sourire en
montant les dernières marches qui permettent de poser le
pied sur la pelouse de Bollaert. « Là, ça tapait très fort
dans mon cœur. Je n’avais quasiment jamais ressenti cela.
Si ce n’est lors du premier match de la saison. Lors de
Lens-Auxerre le 2 août, quand j’ai pénétré sur la pelouse,
par les vestiaires de la Trannin, à l’époque, j’avais
regardé le stade en me disant ˝ Ah quand même ˝. C’est
exactement ce que j’ai ressenti le 10 mai en faisant mes
premiers pas sur le gazon de Bollaert. » Vladimir Smicer
se souvient aussi de cette émotion. « Je ne sais même plus
quelle heure il était quand nous sommes entrés sur la
pelouse. Deux heures ? Trois heures ? Peu importe parce
que ce souvenir je le garderai toute ma vie ».
Il est 3H05. Et devant 32 000 paires d’yeux rivés
sur le bas de la tribune Lepagnot, toute l’équipe du RC
Lens se voit offrir la plus belle des « Lensoise ». « Allons
enfants de la patriiiieee… Le jour de gloire est arrivé…
Allez les Sang et Or… Vous êtes les plus forts… Allez
Lens ! ».
Vladi, comme beaucoup de supporters du Racing à
ce moment-là, ne peut contenir tout ce qui se mêle en lui.
« J’ai pleuré. Avec tant d’émotions et de passion dans le
même instant, c’était obligatoire. Nous sommes des
hommes ! Nous ne sommes pas des cailloux ! J’ai donc
92
craqué. Voir ce plaisir et cette fierté sur le visage des
supporters de Lens, c’était trop fort. De toute façon, il n’y
a qu’à Lens qu’on peut voir cela. C’est unique ». Gervais
Martel ne dit pas autre chose à la troupe de journalistes qui
le suit de très près. « Vous savez, il n’y a qu’ici. Oui, il n’y
a qu’ici qu’on peut voir un truc pareil. Je savais qu’ils
allaient nous réserver un accueil de Champion. C’est
fait ».
Anto Drobnjak a le visage d’un enfant de dix ans.
« Quand j’ai signé à Lens en début de saison, alors que
Marseille me faisait des avances, certains n’ont pas
compris. Maintenant, je pense qu’ils peuvent comprendre.
Je n’ai pas fait le mauvais choix visiblement… ». Stéphane
Ziani, pour France 3, se dit « heureux d’appartenir à cette
génération de joueurs qui a donné ce plaisir à toute cette
Région qui le mérite vraiment ». Smicer a tout de même
quelques regrets. « C’était exceptionnel. D’ailleurs, cette
réception en pleine nuit a provoqué un petit regret en moi
par la suite. J’aurais aimé que nous soyons sacrés à
domicile quinze jours plus tôt contre Bastia. Lors de cette
avant-dernière journée, le score était de 1 à 1 à la
soixantième minute mais le public nous avait donné la
force de faire exploser la défense bastiaise en fin de
rencontre. Nous avions gagné 5 à 1 mais Metz l’avait
emporté à Toulouse. Nous avons donc dû attendre ce soir
du 9 mai ».
Fred Déhu est heureux. Il n’arrête pas de déclarer,
à droite ou à gauche, que c’est pour ce public là qu’ils
l’ont fait. Le tour d’honneur peut débuter. Il y en aura
deux. Lachor se laisse aller à quelques déclarations
93
simples mais tellement révélatrices de l’onde d’euphorie
qui parcourt Bollaert. « Je suis vraiment très fier d’être
Lensois ce soir ». Wallemme réunit ses coéquipiers dans le
rond central. Ils se tiennent tous la main. Et c’est parti
pour un « Tous ensemble ».
A 3H30, chacun se salue. Le public, dans une
marée de mains impressionnante, peut entonner un sincère
« Merci Lensois ». Leclercq peut à nouveau balancer le
thème général de cette nuit historique : « Il n’y a qu’à
Lens qu’on peut vivre ce genre de choses ». C’est certain,
il n’y a qu’à Lens. Les fondations de Bollaert en
trembleront, c’est sûr, pendant quelques décennies.
Les supporters lensois peuvent donc retrouver la
rue, ce théâtre si merveilleux qui peut laisser libre court à
toutes les improvisations. Et puis, il y a les autres héros à
accueillir, ceux qui étaient à l’Abbé-Deschamps. A 4H10,
les premiers bus entrent dans Lens. Une véritable haie
d’honneur est là pour les recevoir. Un fan sort du car et est
ovationné par tous ceux qui n’ont pas eu la chance d’avoir
une place pour LE match. « Les gens nous applaudissaient
comme si nous y étions pour quelque chose ! ».
Evidemment que chacun a sa part de responsabilité dans
ce succès. Ils n’ont jamais rien lâché. Ils sont toujours
restés fidèles à ce club. Même dans les moments les plus
difficiles, ils ont su être là pour soutenir leurs couleurs. Ils
étaient encore présents à Auxerre, il y a quelques heures
pour pousser le Racing. Alors, ils y sont forcément pour
quelque chose. Quand on leur apprend qu’ils ont manqué
les joueurs à Bollaert, ils sont un peu déçus. Mais ils se
reprennent rapidement en disant « Oui, mais nous étions à
94
Auxerre ». Tout le monde est heureux. Les
« Bourguignons » et les « Bollaertois ». Certains fans,
fraîchement débarqués, se décident à prendre la direction
de la Mairie. Les fontaines qui trônent au milieu de la
place sont une invitation irrésistible aux délires les plus
humides.
La fontaine de l’Hôtel de Ville est prise d’assaut
Du côté des joueurs, on décide de se séparer en
plusieurs groupes : ceux qui veulent visiter leur oreiller
pour quelques heures et ceux qui veulent prolonger ce
plaisir. « J’ai vu ma femme qui m’attendait encore, se
souvient Magnier. D’ailleurs, je pense que ma famille a
vraiment vécu cette semaine là de manière intensive. Nous
avons voulu aller manger quelque part, mais il y avait
trop de monde. On savait, au regard de la liesse qu’il y
avait dans la ville, qu’il serait difficile d’être tranquille ».
95
Debève suit ses coéquipiers en voiture : « Philippe Brunel,
Fred Déhu et Guillaume Warmuz étaient devant moi dans
une rue de Lens. Les gens étaient fous, ils se jetaient sur
nos capots. J’ai pris peur, et finalement, je suis rentré
chez moi ». Wallemme guide enfin ses coéquipiers vers un
restaurant sympa : « Au petit matin, on est allé manger au
White Horse, près d’Arras, tous ensemble. »
Lachor apprécie ce moment loin de l’effervescence
électrique des dernières heures. « C’était vraiment un coin
tranquille. Nous étions autour de la table. C’est au calme
que nous avons pu repenser à tout cela et se rendre
compte du chemin parcouru en une saison. C’est là aussi
que nous avons pu savourer ce que nous venions de faire
et prendre la mesure de l’événement. » Jean-Guy se
délecte de cet instant d’intimité en compagnie de quelques
uns de ses partenaires. «On a passé en revue toute la
saison et discuté de choses et d’autres entre nous. C’était
un moment très tranquille. Ensuite, on est parti dormir
quelques heures. C’était vraiment trop court pour une
telle nuit. »
Daniel Leclercq ne trouve pas le sommeil. « Je n’ai
pas beaucoup dormi. Mais c’était du bon repos. Oui, cela
m’a fait du bien de me reposer. Parce que la journée du
dimanche s’annonçait échevelée ». Vladi Smicer retrouve
son lit pour un très court instant : « Je suis rentré chez moi
vers 7 heures du matin. A 8 heures, il fallait que je sois
debout ! Nous avions rendez-vous un peu plus tard à
Bollaert pour Téléfoot. Je n’ai donc dormi qu’une heure ».
96
L’émission phare de TF1 a, en effet, pris le parti de
réaliser son édition du 10 mai 1998 à Lens. Un choix
judicieux mais avant de retrouver tout ce beau monde à
Bollaert, Vladi passe chez son ami Gus. Le soleil vient de
se lever sur l’Artois. Guillaume s’en souvient avec
émotion : « Le soleil était au rendez-vous, comme un
symbole. Le matin, alors que nous avions très peu dormi,
Vladi est passé chez moi. Je me souviens qu’on avait
discuté de tout ça. C’était un moment exceptionnel. On
avait parlé simplement, heureux d’être là. Comme quand
tu es tout petit et que tu reçois le cadeau dont tu as
toujours rêvé, et que tu as envie d’en parler à un de tes
amis ». Vladi l’assure : « Avec Gus nous avons pris un
petit déjeuner ensemble. On a fumé un grand cigare
comme cela se fait dans de nombreux sports et on s’est
parlé. On s’est remémoré tous ces bons moments vécus
cette saison là. C’était sympa. Puis nous avons pris la
direction de Lens où du monde nous attendait ! »
A partir de 8 heures, tous les Champions de France
1998 arrivent, au compte-goutte, à Bollaert. Les cernes
sont difficilement masqués. Cyrille Magnier s’en
explique : « Déjà, nous n’avons pas dormi pour la plupart.
Il fallait être à Bollaert pour Téléfoot. Tout s’est déroulé à
200 à l’heure. » L’euphorie, elle, est plus que visible.
Guillaume a la voix enrouée, séquelle d’une nuit aussi
éprouvante que délicieuse.
Le parking du stade n’a pas désempli. La presse du
matin s’est fait l’écho de la présence de l’équipe lensoise
pour Téléfoot. Certains supporters n’ont pas dormi non
plus. D’autres, comme les joueurs, se sont assoupis
97
quelques heures. Comme d’habitude, fidèles au rendezvous, ils sont là pour remplir les travées de la Marek et de
la Xercès et pour chanter leur fierté d’être lensois, d’être
champions. « Et les bouffons, ils sont champions », clin
d’œil ironique à l’image parfois écornée des supporters du
Racing. Le Druide n’en pense pas moins : « Aux yeux des
autres, on passe pour des petits paysans, mais à mes yeux,
l’image des supporters de Lens est exceptionnelle. Ils sont
authentiques, passionnés et reconnaissants ».
Et c’est pour eux que Gervais Martel a une pensée
lorsque s’ouvre le rendez-vous hebdomadaire du football
sur TF1 : « Je vous remercie de faire cette émission en
direct de Bollaert, c’est important pour tous ces gens qui
aiment le RC Lens. » Les musiciens du Kop donnent la
mesure. Les 10 000 personnes présentes ce matin
démontrent à la France entière que l’équipe de Lens a le
public qu’elle mérite. Depuis hier, l’inverse est également
exact. Chaque joueur, assis en tribune Lepagnot, entend
alors son nom résonner sur l’air des lampions. Daniel
Leclercq se voyant réserver une ovation privilégiée.
Vladimir Smicer se replonge déjà dans le match de
la veille. Il savoure les titres des journaux locaux comme
pour se persuader qu’il ne rêve pas. Sikora, le portable
vissé à l’oreille gauche, répond aux multiples marques de
sympathie qui bouchonnent sur son répondeur. L’émission
se termine comme elle avait commencé, avec un mot du
Président pour le public artésien : « Je veux juste dire aux
supporters lensois que nous serons reçus cet après-midi à
la mairie par Monsieur Delelis, et qu’il y aura une grande
98
parade dans toute la ville. Venez nombreux. » L’appel sera
entendu…
Rejoints par leurs partenaires d’entraînement que
sont les José Pierre-Fanfan, Romain Pitau ou autres
Philippe Durpès, les Sang et Or se dirigent, après le
générique final, vers les grilles de la Marek. Ils posent
pour la postérité devant une tribune fatiguée mais toujours
colorée. Après un dernier signe à leurs fans, Tony
Vairelles et consorts quittent Bollaert le cœur chargé
d’émotion et la tête remplie de souvenirs. La journée est
pourtant loin d’être terminée pour les nouveaux
représentants du football français en Ligue des
Champions.
L’après-midi s’annonce même très chaude. Alors
que les hommes de Leclercq se restaurent, tous ensemble,
vers 12H30, un nouveau ballet de voitures décorées aux
couleurs Sang et Or déferle sur Lens. L’annonce d’une
parade dans les rues a déclenché une nouvelle vague de
passion. Les joueurs lensois s’apprêtent, sans réellement
savoir ce qui les attend, à surfer avec délectation sur ce
moment d’hystérie régionale. Comme cette nuit, Lens a
revêtu ses habits de fête. Le soleil, cette fois, noie le
centre-ville. « C’était une journée formidable. Une
journée merveilleuse », se souvient Warmuz.
L’attirail complet a été sorti par les plus jeunes et
les plus anciens des supporters : écharpes, casques de
mineurs, maquillage, maillots, ballons et confettis. Il est
alors impossible d’entrapercevoir le moindre centimètre
carré du bitume brûlant des chaussées de Lens. Partout, du
99
Rouge et du Jaune. Partout, des sourires béats et des yeux
qui brillent. Partout, l’envie de célébrer ceux qui sont là,
dans les coulisses de Bollaert, à se demander quelle est
cette énorme rumeur qui enfle au fur et à mesure qu’ils
prennent place dans cette benne si particulière.
A 14H35, Gervais Martel appuie sur l’accélérateur
du tracteur qui attendait, depuis une semaine et la finale de
la Coupe, de se balader triomphalement entre le stade et
l’Hôtel de Ville. Daniel, qui a tombé le smoking pour une
chemise à carreaux plus confortable, joue le co-pilote :
« Je ne voulais pas être dans la benne avec les joueurs.
Cette journée, c’était la leur. L’échappatoire, ça a été de
dire à Gervais : ˝ Conduis le tracteur, je me mets à tes
côtés ˝ ». Cette fois, la rumeur devient folie. Le bain de
foule peut débuter.
Tout là-haut, Jean-Guy porte des lunettes, ébloui
par ce qu’il voit à ses pieds. « J’en ai pris plein les yeux.
Avoir rendu tant de personnes heureuses, c’était une
véritable apothéose. C’est l’idée que je me fais de mon
sport. En tout cas, je le pratiquais pour vivre ce genre de
moments. Cet événement a permis de voir les media parler
autrement de notre région. Etant natif du Nord / Pas-deCalais, je n’avais pas eu besoin des phrases de Daniel
Leclercq, avant le match à Auxerre, pour savoir qu’on
pouvait marquer l’histoire du RC Lens ». Le capitaine est
satisfait. « Je suis heureux et fier d’avoir mis en lumière la
région et, sans vouloir tomber dans le cliché, d’avoir
apporté du soleil dans ce ciel gris et monotone. On a un
peu changé le paysage de cette région pendant quelques
semaines. Voire quelques mois. Il y avait du bonheur dans
100
les yeux des gens. J’avais 31 ans au moment du Titre.
C’était une source de motivation. Je suis fier aujourd’hui
du rôle que j’ai joué dans les sourires des gens cette
année là ». Wallemme joue encore avec les supporters en
contrebas. Il salue tout le monde : ceux qu’il reconnaît et
ceux, nombreux, qu’il ne reconnaît pas. « Ça venait de
partout. C’était normal pour nous d’être là avec tous ces
gens de la région. Ça fait partie des choses qu’on se doit
de partager ».
Un capitaine heureux et fier
Marc-Vivien Foé agite un drapeau offert
gracieusement par un fan. Vladimir Smicer est aux anges.
« Nous étions dans cette benne et c’était très émouvant.
D’habitude, moi qui habitais Lens même, je mettais quatre
minutes pour aller de Bollaert à la Mairie. Cette fois-ci,
101
j’ai mis des heures. Du haut de la benne, je voyais plein de
gens que je connaissais et pas mal de personnes qui nous
avaient soutenus toute la saison. Certaines soutenaient
même le club depuis des années et des années. Oui, cela a
été long jusqu’à la Mairie. Long mais
surtout
terriblement bon ». Avec Guillaume, le Tchèque se
rallume un cigare. « C’était un jour exceptionnel comme
on rêve tous d’en vivre dans une carrière de footballeur ».
Cyrille Magnier, si réservé à l’accoutumée, lève les
mains et répond aux sollicitations venues d’en bas. Il
observe ce bonheur que l’on peut presque toucher. « Je
voyais mes coéquipiers eux aussi très concernés par cette
marée humaine. On prenait vraiment conscience qu’on
avait réalisé un truc fantastique ». Daniel Leclercq est
également attentif à ce public. Mais pas vraiment pour les
mêmes raisons. « Tout au long du trajet, j’ai fait attention
à Gervais. On n’avait pas beaucoup dormi et les gens
étaient vraiment très proches du tracteur. J’avais toujours
peur qu’un gamin se fasse bousculer ou même renverser.
On a traversé tout Lens comme ça, c’était de la folie dans
les rues de la ville ».
Micka Debève n’a plus peur de cette fusion
populaire. Il ne veut plus rentrer chez lui désormais. Il est
si bien, dans la benne, entouré de ses potes, à regarder ce
fantastique parterre Sang et Or. Parfois, il élève son regard
et s’étonne de voir ces gens montés sur les lampadaires,
sur les abribus, ou agrippés aux branches des arbres. « Ce
défilé à Lens à bord du tracteur et de la benne, c’était
formidable. Je pense que ce week-end restera comme le
plus beau moment de ma vie de joueur de foot ».
102
Yoann Lachor et Wagneau Eloi saluent la foule
L’ascension du boulevard Basly a des allures de
montée de l’Alpe d’Huez, un jour de Tour de France, la
ferveur lensoise en sus. Ils sont plus de 40 000, en ce
dimanche, à acclamer les Champions, leurs Champions.
Tous veulent les approcher, leur parler, les toucher, et leur
témoigner toute leur gratitude. Parfois si décriée, cette
ville de 36 000 âmes est la capitale de la France
aujourd’hui. Et le coach, en apercevant quelques jeunes
dans le rétroviseur, de se remémorer quelques railleries
passées. « Un jour, peu après ma nomination à la tête de
l’équipe première, je marchais tranquillement sur le
boulevard Basly, à Lens. Trois jeunes qui me suivaient
parlaient de foot. Ils n’avaient que l’OM et le PSG à la
bouche. Je ne leur ai rien dit, j’ai fait comme si je ne les
avais pas entendus. Le 10 mai, ces mêmes jeunes, je les ai
revus dans Lens. Ce n’était pas ceux-là, mais c’était le
103
même genre de gosses. Leur discours avait changé. Je
voyais, dans leurs yeux, qu’ils me regardaient en se
disant : ˝ C’est celui qui a redonné la fierté aux Lensois ˝.
Comme quoi, il n’y a pas que Paris et Marseille. Je suis
fier de cela ».
Parmi les spectateurs de ce défilé, là-haut, sur son
balcon, l’une des plus charismatiques gloires du club salue
le passage du cortège. Ovationné par ceux qui l’ont adulé,
Robby Slater, joueur australien du Racing entre 1990 et
1994, sort timidement de sa demeure. Jean-Guy
Wallemme fait signe à son ex-coéquipier, et toute la Ville
de Lens de l’imiter. Comme pour dire « Vous qui avez
participé à la Légende du RC Lens, levez les bras, ce titre
il est à vous. » Un supporter se souvient de ce moment : «
J’étais sur le boulevard, à regarder la benne et l’attention
de tous s’est portée sur Jean-Guy Wallemme. Il faisait de
grands gestes comme pour dire à ce balcon de descendre.
Je me suis alors tourné vers le balcon et ai reconnu mon
idole. Je portais justement le maillot de 1994. Robby était
là, il était fier. Tout le monde l’acclamait, moi j’étais
ébahi de le voir, si simple, fidèle à lui-même. Ç’a duré un
petit moment, et on sentait vraiment tout le monde heureux
de partager cet instant avec lui. Robby, c’est l’icône de
toute cette époque de la remontée en D1. Le voir ici, ce
jour-là, c’était le plus beau des symboles. »
Après plus d’une heure et demie de traversée, le
carrosse royal peut, enfin, s’arrêter sur le parvis de l’Hôtel
de Ville. Les joueurs descendent un à un. Guillaume
Warmuz prend alors quelques minutes pour discuter avec
une personne âgée. Une discussion qui va le marquer à
104
tout jamais. « Elle était en pleurs. Elle m’a dit qu’elle
avait fait la guerre, qu’elle avait vu la Libération et la fête
qui s’en était suivie. Elle m’a dit surtout qu’elle n’avait
jamais connu cela. On a libéré les gens du Nord ce soirlà. »
La Libération !
André Delelis, celui-là même qui s’est toujours
battu et plus encore pour son Racing, attend ses invités. Ils
sont un peu en retard par rapport au protocole initial, mais
depuis 1906 qu’il attend, le club lensois peut bien profiter
langoureusement de cette liesse populaire. Daniel Leclercq
prolonge même ce doux plaisir : « Avant de rentrer dans
le hall de la mairie, je me suis retourné une dernière fois
et je me suis dit : ˝ Mais, tout de même, qu’est ce que c’est
beau ! ˝ Puis nous sommes entrés. Le Maire était très ému
de procéder à cette remise des médailles. Le Club et la
Ville sont profondément en lui ». Après un discours
105
forcément criant d’amour pour ce blason, André Delelis
récompense chacun des Champions de France. Jean-Guy
Wallemme : « Il nous a remis la médaille de la Ville de
Lens. Ça nous faisait deux médailles avec celle de
« Champion de France ». Mais, ce n’est pas important de
telles récompenses : les plus belles médailles sont dans la
tête… »
Tony Vairelles au balcon de l’Hôtel de Ville
Après la réception à l’Hôtel de Ville, les joueurs, le
staff et les dirigeants prennent le chemin du Golf d’Arras
où ils passeront la soirée. L’émission Stade 2 est réalisée
en direct de là-bas, et c’est d’Arras aussi qu’ils reçoivent
officiellement le trophée de Champions de France 1998.
Entourée d’une écharpe Sang et Or, la Coupe prévue à cet
effet est remise à Gervais Martel, en premier lieu. Le
président la soulève fièrement avant de la remettre au
capitaine du Racing, en guise de reconnaissance envers
106
l’ensemble de l’effectif. Jean-Guy Wallemme s’empare de
cet objet tant convoité par les 18 équipes de Ligue 1. Le
libéro artésien savoure l’instant : « La finalité, le Titre,
c’était un miracle pour un club comme Lens. A l’époque,
le Racing était le petit club gentil chez qui on aimait bien
aller jouer. Cette année là, on a su hisser les ambitions du
club à hauteur de sa popularité. Je retiens le match à
Monaco : cette victoire était un signe fort de nos capacités
car on avait su l’emporter sans faire un gros match. Je
n’ai jamais rêvé au cours de cette saison, ou alors
c’étaient des rêves lucides. A chaque match, l’unique but
c’était de gagner. Et on a su mettre le dynamisme
nécessaire pour y arriver. Si on ajoute à cela l’énorme
ferveur qu’il y avait autour, je pense pouvoir dire qu’on a
eu ce qu’on méritait. »
Les images de la saison se bousculent alors dans
les têtes et tous sont pris par l’émotion. Cyrille Magnier
vit l’un des plus beaux moments de sa vie : « Pour moi,
c’était tout de même une sacrée fierté. Le plus beau
moment de ma carrière à coup sûr. Je suis né au Portel
dans le Pas-de-Calais. J’ai été formé au Racing Club de
Lens. J’y ai tout connu : la Division 2 aussi. Alors, être
Champion de France, imaginez un peu ! Je ne sais pas si
on a marqué l’histoire du club, mais, à jamais, nous
ferons partie de l’équipe lensoise qui est devenue
championne de France en 1998 ».
Hervé Arsène comprend qu’il sera, toute sa vie,
viscéralement lié au club minier : « Il y a un proverbe
malgache qui résume assez bien ce que peut représenter le
RC Lens pour moi. Je ne sais pas ce que ça va donner,
107
mais je vais essayer de le traduire en français : ˝ Imagine
que tu doives traverser une rivière et que tu n’as aucun
moyen pour y arriver. Et là, tu trouves une barque sur la
berge. Tu te sers de la barque pour traverser la rivière, et
une fois arrivé sur l’autre berge, tu donnes un coup de
pied dans la barque. ˝ Et bien non, moi la barque, je la
range dans un hangar qui ferme à clef. » Il montre sa
poitrine : « Et je garde la clef là, dans la poche sur mon
cœur. Le RC Lens, c’est ma barque. »
Mickaël Debève, lui, sait qu’ils resteront dans
l’histoire des Sang et Or, à tout jamais : « C’était
important d’être sacrés, car tout le monde retenait le
parcours européen des anciens, comme Leclercq et
Bousdira et surtout leur fameux match contre la Lazio. Il
fallait passer à autre chose, effacer cette époque, sans
bien sûr oublier ce qu’ils avaient fait. Jusqu’à cette
semaine du 9 mai 98, les gens nous parlaient des années
70. Aujourd’hui, et tant que Lens ne gagnera pas, ce sera
de nous qu’on parlera. »
Vladimir Smicer dédie ce sacre à tout un peuple :
« J’ai pensé à tous ces gens qui nous avaient permis d’être
là, et tous les supporters qui m’avaient accueilli, moi le
Tchèque débarqué de nulle part... Lens, c’était ma
deuxième famille. Et si le 9 mai, j’ai pu leur donner du
bonheur, j’en suis heureux. »
Gus, pour sa part, est fier du parcours accompli :
« Je ne savais pas encore que ça allait rester comme la
plus belle chose réalisée au cours de ma carrière. On a
rendu fiers tous ces supporters de Lens. Même en France,
108
beaucoup de monde était heureux de cette réussite. Lens
est un club si populaire qu’il méritait ce moment de grâce.
On a ouvert le palmarès de ce club et j’en suis très fier.
Autant on a eu du bonheur à côtoyer ce public, autant on
lui en a donné. Cela reste la plus belle réussite de tout ce
que j’ai pu faire dans le football. »
Tony Vairelles, pourtant peu fétichiste, n’a pu
s’empêcher de le devenir l’espace d’un week-end. « Le
maillot du match à Auxerre, je l’ai gardé. Tous les autres,
je les ai donnés à des supporters. Notamment à ceux qui
venaient tous les jours nous soutenir à Tassette. Le maillot
du Titre représente beaucoup pour moi. Depuis lors, nous
faisons partie de la Légende d’un club très particulier. Et
ce maillot, c’est la preuve qu’on n’a pas rêvé. »
Yoann Lachor, le héros du week-end, ne sait pas
encore de quoi demain sera fait : « C’est vrai que, pendant
trois ou quatre ans, j’ai cru que mon nom avait changé,
que ce n’était plus ˝ Yoann Lachor ˝ mais ˝ Yoann Lachor,
celui qui a mis le but à Auxerre ˝. Je ne sais plus combien
de temps a réellement durée cette sensation. Ce but, c’est
un instant exceptionnel dans une carrière. C’est clair que
si je l’avais inscrit à 34 ans, cela ne m’aurait pas gêné
d’en parler et d’en parler encore. Mais, j’ai marqué ce but
alors que j’étais tout jeune. Après ce match, je n’avais
absolument pas conscience qu’il allait rester dans
l’histoire du club. Rassurez-vous, aujourd’hui je mesure la
grande chance que j’ai d’avoir marqué un but si
important. Ce n’est quand même pas donné à tout le
monde. Surtout pour un arrière gauche ! Et puis, sur
l’instant, j’ai pris un pied monstre… »
109
Le Grand Blond est assis dans le salon du Golf
d’Arras. L’œil humide, Daniel sait que ce qu’il vit est à
part. En une saison, en tant qu’entraîneur d’une équipe de
l’élite, il a fait basculer son club de toujours de l’anonymat
à la reconnaissance suprême. Les gens, c’est certain, ne
l’oublieront jamais. Comme lui non plus n’oubliera jamais
tous ceux qui l’ont mené là : « Je tiens vraiment à rendre
hommage à tous ceux qui ont fait l’histoire du RC Lens.
J’ai la chance d’avoir marqué encore plus les gens grâce
au titre de 1998, mais n’oublions pas que si nous en
sommes arrivés là un jour c’est que des centaines de
joueurs ont porté le maillot Sang et Or avant cela. Et puis,
on sent le respect dans les regards des gens qu’on croise.
Aujourd’hui encore, je continue de courir dans le bois de
Guesnain ou près de mon étang d’Anor, je cours toujours
seul car j’ai besoin d’être concentré sur ce que je fais.
Mais les joggers que je croise ne me voient plus comme
avant. »
« Mais, tout de même, qu’est ce que c’est beau ! »
110
Racontez le…
En ce week-end historique de mai 1998, les Sang et
Or ont offert le plus magnifique des cadeaux à tous ceux
qui ont œuvré, dans l’ombre ou dans la lumière, pour le
Racing Club de Lens. Nul doute que les images
demeureront incrustées dans la mémoire collective
pendant des années.
Pour les 1099 mineurs qui, en mars 1906, ont péri
dans les veines des Mines de Courrières.
Pour ceux qui, la même année, ont décidé de créer
le club lensois afin de montrer que le courage et la volonté
du peuple de l’Artois sont plus forts que la fatalité.
Pour les premiers joueurs qui se sont adonnés au
football sur la Place Verte de Lens. Pour tous ceux qui,
malgré les événements historiques qui jalonnèrent le 20ème
siècle, n’ont jamais abandonné l’idée de lendemains qui
sourient.
111
Pour les Hus, Marek, Siklo, Stanis, Duffuler, ou
Sowinski. Pour les Oudjani, Wisniewski, Placzek, Lech,
Faber, ou Bousdira. Pour les Marie, Marx, Vercruysse,
Boli, Meyrieu, Laigle, ou Adjovi-Bocco. Et pour tous les
autres…
Pour les François, Michlowski, Fruchart ou
Lemerre. Pour les Dos Santos, Bergues, ou Leclercq. Et
pour tous les autres…
Pour les Van Den Weghe, Douterlinghe, ou
Moglia. Pour les Brossard, Houdart, Bondoux, ou Martel.
Et pour tous les autres…
Pour les Corons de Sallaumines, de Méricourt ou
de Oignies. Et pour tous les autres…
Pour toutes les générations de supporters lensois
ayant donné un peu, beaucoup ou même toute leur vie
pour ces couleurs. Pour ceux qui étaient là, le 9 mai 1948,
à encourager les Lensois à Colombes en Finale de Coupe
de France. Pour ceux qui sont là, en ce 9 mai 1998,
cinquante ans plus tard à hurler leur amour de ce club.
Pour tous ceux qui, partis trop tôt, n’ont pas pu y être.
Pour tous ceux qui continuent d’espérer revivre
pareilles émotions. Pour tous ceux qui, après eux,
porteront fièrement le Sang et l’Or. Et pour tous les
autres…
Pour cette femme, rencontrée dans cette nuit
féerique de mai, qui nous disait ceci, un sanglot dans la
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gorge : « Mon mari était mineur. Il est descendu pendant
des années au fond, mais au-delà de sa fierté pour sa
corporation, il avait une passion : le Racing Club de Lens.
Jamais il ne manquait une rencontre à Bollaert. Il est
décédé de la silicose voilà quelques mois. Il aurait
tellement voulu être là, aujourd’hui, pour voir cela.
Quelque part, je me dis qu’il est là. Qu’il voit cela et qu’il
doit être heureux. S’il ne le voit pas, moi je le vois. Et je
sais que j’aurai tout le temps de lui raconter cela un
jour ». Elle débutera probablement son récit par « Il était
une fois le 9 mai 1998 ».
Vous aussi, vous pouvez le raconter. Oui,
maintenant, vous pouvez…
« Il aurait tellement voulu être là, aujourd’hui… »
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Remerciements
Au terme de cette magnifique aventure humaine, je tiens à
remercier tous ceux qui ont œuvré pour ce projet. « Il était
une fois le 9 mai 1998 » n’aurait jamais pu voir le jour
sans l’apport de ces personnes. Merci à eux, très
sincèrement.
Merci à Daniel Leclercq, Champion de France 1998,
Merci à Hervé Arsène, Champion de France 1998,
Merci à Mickaël Debève, Champion de France 1998,
Merci à Yoann Lachor, Champion de France 1998,
Merci à Cyrille Magnier, Champion de France 1998,
Merci à Vladimir Smicer, Champion de France 1998,
Merci à Tony Vairelles, Champion de France 1998,
Merci à Jean-Guy Wallemme, Champion de France 1998,
Merci à Guillaume Warmuz, Champion de France 1998,
Merci à eux pour leur disponibilité et leurs sourires.
Merci à Emmanuel, Thomas T., Norbert, Jean et Aurélien,
supporters indépendants,
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Merci à Jean-Christophe des Bollaert Boys,
Merci à Ben et à Thomas J. des Red Tigers,
Merci à eux pour leurs photos et leur passion.
Merci à Nathalie Legrand,
Merci à Myriam Chevrin,
Merci à Nicolas Descamps,
Merci à Malik Duroy,
Merci à Philippe Devillier,
Merci à Hubert Vivien,
Merci à Sylvain Créïs,
Merci à toute l’équipe du Groupe Force 1,
Merci à eux pour leur aide au quotidien.
Merci à Romain Duhomez, de Lensois.com,
Merci à lui pour son implication, son courage, son
humilité. Et pour tout le reste aussi…
Merci à mes parents,
Merci à eux de m’avoir fait découvrir la ferveur de
Bollaert alors que je n’étais encore qu’un enfant. Ils
m’ont permis de rencontrer, dans les travées des
Secondes ou sur le parking de Bollaert, tous ces
supporters anonymes qui aiment le Racing Club de
Lens.
Merci, enfin, à tous ceux qui sont fidèles à Lensois.com..
Notre énergie au service de votre passion…
Grégory Lallemand
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