Télécharger la version PDF

Transcription

Télécharger la version PDF
témoignages
La déco,
mon homme et moi
On discute, on se dispute, on passe la main… La
décoration est devenue un nouvel enjeu dans les couples.
Comment négocier au mieux ? 3 couples racontent.
par Sophie Pasquet
V
ous l’avez peut-être remarqué : nous,
les femmes, ne régnons plus en impératrice sur notre maison. Voilà
que les hommes, parce qu’ils descendent les poubelles de temps en
temps et savent changer une couche, revendiquent le
droit de donner leur avis sur la couleur de la console
de l’entrée ou le design du pare-feu… Même les enfants
demandent à être consultés sur la couleur de leur
chambre (passe encore) ou celle du couloir qu’ils traversent le matin (pourtant mal réveillés). Aujourd’hui,
tout le monde réclame le droit d’entrer dans le petit
monde feutré de la décoration d’intérieur : le logement
est devenu une passion. 91 % des Français déclarent
lui accorder une place très importante. Il représente la
2e priorité après leur famille (96 %), avant les loisirs et
le travail*. 18,6 % des dépenses lui sont consacrées, un
chiffre qui a quasi doublé en quarante ans** !
« Aujourd’hui, la déco, c’est comme le prénom de l’enfant, ça se négocie ! », remarque Marie Davideau, directrice de Lilibricole (www.lillibricole.com), cours de
bricolage réservés aux filles (mais pas seulement,
1 avantages
aujourd’hui, les cours de déco sont aussi squattés par
les garçons). « Les filles gardent l’avantage car elles savent trouver les arguments pour convaincre leur
conjoint, mais elles ne sont plus seules à décider, surtout chez les jeunes », remarque-t-elle. Alors, le jeu devient parfois glissant. Quand Ida a emménagé chez Jérôme et qu’elle l’a entendu dire : « T’inquiète pas, si on
n’a pas de place pour ton tableau très orange et ton armoire, on les mettra au garde-meuble », elle s’est mise
à pleurer… « Il croyait m’ôter une épine du pied, mais
moi j’ai entendu : « Si tu pouvais éviter de débarquer
avec tes trucs moches et ton histoire encombrante, ce
serait bien… », rigole-t-elle – jaune moutarde –
aujourd’hui. Alors, noir ou blanc ? Mon armoire normande ou ton canapé design ? Style baroque ou épuré ? Aujourd’hui, l’épreuve du couple n’est plus la visite
dominicale chez la belle-mère ou le déplacement professionnel avec la bombe célibataire du bureau… mais
plutôt la visite chez Ikea et son ultime rite de passage :
en ressortir encore mariés !
* Source : Cetelem 2007
** « Les Français et leur logement », étude de Gérard Mer-
Nathalie, 34 ans,
et Thierry, 40 ans
Le défi déco : un an après leur rencontre, Thierry et Nathalie
emménagent ensemble. 80 cartons à déballer dans 95 m2. Thierry
a déjà « réservé » deux pièces pour son bureau et la chambre de
son petit garçon.
En déco, vous venez d’où ?
Nathalie : de nulle part ! Chez mes parents, les meubles étaient
posés là, au hasard des déménagements. La déco, ce n’est pas
dans ma culture. C’est en regardant chez mes copains que je me
suis rendue compte que l’on pouvait réfléchir à « ça » ! Mais il y a
des objets auxquels je tiens : mes livres, des peluches, des photos
et des tableaux.
Thierry : pour moi, c’est très important. Ma mère était décoratrice.
Je l’ai toujours vu mélanger des meubles anciens avec des objets
design. La déco, ça crée une identité. En regardant le salon des
gens, on apprend beaucoup sur eux. Je suis surtout attaché à mon
canapé en cuir rouge, acheté avec mon premier salaire.
Votre cauchemar déco-couple
Nathalie : on avait beaucoup trop de choses. Thierry m’a
demandé de jeter des photos, des livres, des objets ringards, mais
lui ne jetait rien ! On s’est surtout disputés à propos de trois grands
tableaux que je voulais mettre dans le salon. Pour moi, c’était des
coups de cœur. Leur côté sombre me touche beaucoup. Il les
trouve sinistres et il pensait qu’ils allaient faire peur à son petit
garçon. C’est la seule chose qui aurait pu me faire céder. Mais
Oscar les a trouvés beaux aussi. J’ai – presque – gagné la partie.
Thierry : ses trois grands tableaux noirs et blancs et leurs
allusions à la mort… Ils ne sont pas vraiment adaptés à une pièce
à vivre où l’on a envie de se détendre. J’ai fini par céder… Mais on
en a mis un dans la chambre.
Votre meilleur moment
Nathalie : qu’il admette enfin que, moi aussi, j’arrive dans notre
appart avec une vie et des objets perso ! Qu’il m’aide à trier et
jeter… ce qui est pour moi une épreuve. Comme je n’ai pas de
maison de famille, j’ai toujours avec moi mes peluches d’enfant. Il
m’a proposé de les mettre à la cave. La cave, c’est comme une
première séparation… Je crois qu’il était temps.
Thierry : qu’elle prenne les choses en main chez Ikea pour choisir
la cuisine. Après le déménagement, j’étais crevé. J’ai capitulé…
Contrairement à beaucoup de couples qui s’engueulaient autour de
nous, on était sereins. J’avais confiance…
Votre déco-découverte de l’autre
Nathalie : il est tatillon ! J’ai découvert qu’il y avait des livres dont
il voulait voir la tranche dans la bibliothèque du salon et d’autres
qui pouvaient passer derrière. J’avais mis les livres n’importe
comment…
Thierry : elle est bordélique !
AVANTAGES
2
témoignages La déco, mon homme et moi
Nani et Thibault, 30 ans
Astrid, 31 ans, et François, 35 ans
Le défi déco : les travaux de rénovation et d’aménagement de
l’appartement qu’ils viennent d’acheter.
En déco, vous venez d’où ?
Astrid : ma mère a beaucoup de goût et elle est très forte. Ça me met un
peu la pression. J’aime énormément le design. Quand j’ai emménagé chez
François la première fois, j’ai surtout essayé de changer les couleurs en
mettant quelques touches de fuchsia.
François : du Salon des Antiquaires ! Ma chambre d’ado était très
classique. Dans mon premier appart, j’avais une déco très épurée, c’était
une façon de me l’approprier. Je voyage beaucoup et il m’arrive de flasher
sur des idées dans les hôtels, puis j’oublie. En déco, je suis plutôt passif.
Votre cauchemar déco-couple
Astrid : nos canapés… Il fallait choisir. Il voulait garder le sien car il était
confortable, et moi le mien car il était design… Au bout de trois mois de
discussion, on a décidé de garder les deux ! Les travaux d’aménagement
ont aussi été une épreuve car j’ai géré les entrepreneurs. Il était souvent
furieux contre eux, mais c’était à moi de le leur dire… Dans notre chambre,
il m’a encouragée à faire un dressing fuchsia, ma couleur préférée, mais
quand je me suis lancée, il m’a dit : « Bon, t’es sûre, hein ? ». Non, je n’étais
3 avantages
pas sûre !
François : nos canapés ! J’adore le confort, la couleur, l’asymétrie du
mien. Il est plus chaleureux et plus accueillant que celui d’Astrid. Mais elle
tenait au sien, le premier beau meuble qu’elle a acheté. On a sollicité nos
copains pour trancher. Je les ai même soudoyés.
Votre meilleur moment Astrid : le jour où il m’a dit « vas-y, fais-moi la surprise » pour le papier peint
du salon. Je l’ai choisi blanc avec des troncs d’arbres noirs… C’est très
contemporain et je sais qu’il ne l’aurait jamais pris. Ça m’a rappelé notre
rencontre. Tout était bon pour s’épater et se surprendre. Ça lui a plu. Ouf.
François : avoir réussi à faire de notre appartement une histoire
commune, malgré nos différences ou, plutôt, avec nos différences. Etre allé
avec elle à un cours de bricolage sur le béton ciré…
Votre déco-découverte de l’autre
Astrid : il est moins assuré dans son goût personnel que dans son
boulot… mais ce challenge de l’aménagement nous a rapprochés.
François : l’aventure a confirmé qu’Astrid a du goût, des idées et de la force
de caractère. Quand je propose quelque chose en déco et qu’elle me
répond : « On va réfléchir », je sais que c’est mort !
Le défi déco : Nani et Thibault ont été choisis par le site
eBay pour fêter ses dix ans. EBay a mis à leur disposition
pendant un an un appart de 50 m2 à meubler entièrement avec
des objets achetés sur le site d’enchères en ligne (qu’ils
garderont). Ils avaient 8 000 € et 10 semaines.
En déco, vous venez d’où ?
Nani : j’ai toujours vu mes parents faire des travaux, aménager
des apparts… Pour moi, la déco, c’est assez naturel, mais pas
arrêté. Je suis passée d’un salon marocain orange à une
bonbonnière turquoise et chocolat. Cette fois, j’avais envie d’un
appart dans l’esprit loft et vintage, plutôt sobre.
Thibault : de 18 m2… vite meublés ! C’était un peu « fourretout ». Ici, j’avais envie d’un appart dans le style pop’art.
Votre cauchemar déco-couple
Nani : si je l’avais écouté, on aurait acheté des téléphones
orange, mis du plastique et de la couleur partout. On a passé
4 h tous les soirs sur un iPad et un ordinateur pour trouver nos
meubles. Pas facile d’acheter sur photo. J’ai lâché sur la
« moins pire » des étagères « pop » qu’il m’a proposées… On
n’était pas d’accord sur le choix de la télé. En acheter une à
800 € me paraissait aberrant ! C’était au tout début, on avait un
budget à tenir.
Thibault : la télé ! J’ai grandi dans un environnement hightech, je sais exactement ce qui se fait aujourd’hui. J’aurais
acheté plus grand et plus cher, mais Nani n’était pas d’accord.
Elle ne joue pas aux jeux vidéo, elle ne peut pas comprendre…
Votre meilleur moment
Nani : que l’on ait réussi le challenge, que cet appart ressemble
à notre couple plutôt qu’à nous individuellement. On a choisi la
table basse modulable, le canapé convertible pour pouvoir
accueillir nos copains, c’était important. Finalement, j’ai bien
fait de « lâcher » sur le tableau « pop » que Thibault m’a
proposé. Au début, j’ai fait « arghh » mais, aujourd’hui, je le
trouve génial. Il voulait aussi un canapé d’angle car il n’en avait
jamais eu. Je l’ai laissé faire. Il m’a poussée à acheter un
magnifique robot mixeur qui me tenait à cœur, mais assez cher.
Thibault : le fauteuil club à 213 €. Je trouvais aberrant de
mettre un tel prix dans un fauteuil... Jamais, je ne me serais
autorisé ça. Mais quand je suis allé le chercher, il était
beaucoup plus beau qu’en photo. C’était une bonne surprise.
Votre déco-découverte sur l’autre
Nani : son enthousiasme pour la déco. Thibault flashait sur plein
d’objets. Moi, j’essayais davantage d’imaginer le résultat final.
Thibault : son amour pour le « vintage ». Si je l’avais laissée
faire, on serait dans la petite maison dans la prairie de Charles
et Caroline Ingalls, chauffés au bois…
http://www.appartebay.com
Décorer, c’est s’affirmer !
Perla Serfaty-Garzon, psychosociologue, auteure de Marre d’être la fée du logis ?
Paradoxes de la femme d’aujourd’hui (Armand Colin)
l Pourquoi la déco prend-elle de plus en plus d’importance dans les
couples ?
Avant, la maison comptait peu dans la vie des gens. L’idéal de la « mère au foyer »
est née au 19 ième siècle. La religion voulait alors confiner les femmes dans leur
intérieur pour contrôler leur sexualité. Elles ont alors régné sans partage sur la
décoration de leur maison. Aujourd’hui, la maison est tellement importante que les
hommes veulent avoir droit au chapitre… On assiste à une survalorisation de
l’intimité, de l’individu, de l’intérieur… La maison est de venue l’expression de soi,
l’image que l’on donne de soi aux autres. Décorer, c’est s’affirmer. La séparation
entre les territoires masculins et féminins bouge. Les filles se mettent au
bricolage et les hommes à la déco… surtout chez les jeunes couples.
l Les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas ?
Mais si, au contraire ! Le goût est quelque chose de très personnel, mais il est
aussi lié à l’éducation que l’on a reçue. Quand on aime une armoire normande,
c’est aussi l’histoire qu’elle raconte sur nous que l’on aime. Si le compagnon, lui,
n’apprécie que le design, il va bien falloir discuter ! En regardant comment on
aménage l’espace, discute et négocie la décoration, on apprend beaucoup sur son
couple. La maison est devenue un tel enjeu qu’il faut y trouver un terrain
d’expression pour chacun.
l Comment faire pour que ça se passe bien ?
D’abord, réaliser combien (et pourquoi) tel ou tel objet est important pour soi,
AVANTAGES
4