La+culture+rock+de+Jean
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LA Culture ROCK De Jean-Christophe Cambadélis Chaque mois, dans Rolling Stone, une personnalité du monde du spectacle, des arts ou de la politique dévoile sa passion pour le rock. Épisode 2. Vinyles sixties en main et humour à feu doux, Jean-Christophe Cambadélis, le boss du PS, remet de l’ordre dans ses souvenirs et dans sa culture pop. A u fil des mois, jean-christophe Cambadélis a fini par imposer son style à la tête de la maison socialiste, réussissant notamment à faire la synthèse entre les réformateurs pro-Valls et les frondeurs lors du dernier congrès du parti. En le rencontrant, il est vrai, on peine à imaginer que, dans une autre vie, au début des années 1960 et avant même de devenir militant d’extrême gauche, le jeune Cambadélis est tombé dans le bain moussant du rock anglais. Il est fan des Beatles et voue une admiration sans borne à Paul McCartney. À 15 ans, au cours d’un séjour linguistique en Angleterre, Jean-Christophe Cambadélis est séduit par le mouvement mod. Chemise Ben Sherman et Clarks aux pieds, il est à Brighton et se déhanche chaque week-end sur le dancefloor du Witch Hunter Club, sur fond de Small Faces et de Spencer Davis Group. Cinquante ans plus tard, le patron de la “rue de Solférino” reçoit Rolling Stone dans son bureau de premier secrétaire, le temps d’un retour inédit dans les swinging sixties… Adolescent, comment construisez-vous votre éducation musicale ? Préadolescent, je m’étais concocté un 44 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr emploi du temps très élaboré. Chaque jour de la semaine, je ne manquais l’émission de radio Salut les copains sous aucun prétexte. À 17 heures pile, je me branchais sur Europe 1. C’était mon rendez-vous ! Comme ma mère sortait du travail à 17 heures, ça me permettait d’écouter tranquillement dans ma chambre la quotidienne de Daniel Filipacchi. Je me souv iens encore du générique de l’émission, joué par les MarKeys, un groupe américain de Memphis au son très Stax. Grâce à Salut les copains, je découvre aussi la vague yéyé avec les Chats sauvages, les Chaussettes noires, et bien entendu Johnny Hallyday dont j’achète le 45 tours de son adaptation française de la chanson “House of the Rising Sun” des A nimals. Chez le disquaire, je prends d’ailleurs les deux 45 tours : la version anglaise originale des Animals et la version française de Johnny. J’étais littéralement fasciné par la voix de bluesman d’Eric Burdon. Du coup, voilà que je propose à mes p a r e nt s u ne é c ou t e d e m a d e r n iè r e découverte musicale. Je mets le 45 tours des Animals sur mon électrophone Teppaz et, au bout de quelques secondes, je vois qu’ils sont consternés. (Rires) Visiblement, ils ne comprennent pas mon engouement pour cette musique. Une fois par semaine à la télévision, sur la première chaîne, il y a aussi Âge tendre et tête de bois, l’émission présentée par Albert Raisner, l’homme à l’harmonica. Je suis devant l’écran et c’est un moment magique. Tout le monde passe chez Raisner, de Claude François à Johnny Hallyday en passant par le Spencer Davis Group et les Beatles. C’est l’arrivée du rock dans ma vie, mes parents ne sont plus tuteurs, je m’émancipe. Au niveau musical, vous êtes alors plutôt attiré par ce qui se passe en Angleterre ou aux États-Unis ? En 1963, les groupes anglais me plaisaient davantage. Tout d’abord, il y avait les Beatles avec leurs mélodies immédiatement fredonnables qui vous donnaient tout de suite envie de danser. À l’époque et encore aujourd’hui, il est difficile de résister à ces bijoux que sont “Love Me Do”, “She Loves You” ou “Can’t Buy Me Love”. En Amérique, il y avait bien sûr les Beach Boys, de grands mélodistes, et aussi Simon and Garfunkel avec “The Sound of Silence” qui, par la suite, va me servir de fond sonore pour une pièce de théâtre que je vais mettre en scène. C’est O c t o b r e 2 01 5 © ROB VERHORST/REDFERNS/GETTY IMAGES Par Philippe Langlest – Photographies par Sabrina Lambletin rollingstone.fr | R ol l i n g S t o n e | 45 46 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr pour laisser apparaître les chaussettes qui pouvaient, selon l’humeur, être rouges ou orange… (Sourire) En ce qui concerne les chaussures, je ne quittais pas mes Desert Boots (des Clarks, ndlr), puis j’ai eu des Chelsea Boots Anello & Davide. Pour le haut, c’était chemise Ben Sherman et veste Harrington. Mais il m’est arrivé de porter des pantalons bleu ciel et des chemises psychédéliques vertes, c’était très tendance à l’époque ! (Sourire) Il y avait également dans l’élégance mod le polo à trois boutons Fred Perry, incontournable pour les sorties au centre de Brighton. Fred Perry était resté un sportif très populaire dans le cœur des Anglais, il avait été un très grand joueur de tennis, il avait tout gagné. J’ai appris plus tard qu’il était originaire de la banlieue de Manchester et qu’il était fils de syndicaliste. Quels étaient vos groupes mods de référence ? J’étais un fan de la scène british blues boom avec les Small Faces, les Yardbirds, le Spencer Davis Group et les Who, que je “J’avais compris qu’être mod, en 1965, c’était surtout avoir l’amour, l’obsession du détail vestimentaire !” découvre en 1964 avec un très bon single intitulé “I Can’t Explain”. Plus tard, en 1975, comme j’avais apprécié l’album Tommy (1969), je suis allé au cinéma voir l’adaptat ion sur g ra nd écra n de Ken Russel. L’histoire de ce garçon aveugle, sourd et muet, c’était terrible… La bande-son originale du disque m’a marqué avec des morceaux très puissants… comme “I’m Free” ou “ P i n b a l l W i z a r d ”. D ’a i l l e u r s , Pe t e Townshend a été un élément clé de la réussite du film Tommy car, selon moi, il a su parfaitement retranscrire l’ambiance de la musique des Who. Et les Rolling Stones dans tout ça ? Je découvre les Rolling Stones à Brighton dans ma famille d’accueil. On est en juin 1965 et mon correspondant anglais, qui sait que j’aime le rock, vient me voir un soir dans ma chambre. Il me dit : “Tu sais j’ai acheté un EP d’un groupe londonien qui s’appelle les Rolling Stones, je trouve ça pas mal, tu veux écouter ?” Le titre c’était “(I Can’t Get No) Satisfaction”. J’ai tout de suite trouvé le riff de guitare de Keith Richards très percutant, même si au fond de moi je restais fidèle aux Beatles. J’ai toujours pensé que les Beatles avaient épousé davantage leur époque que les Stones. Pourtant, Jagger, Richards et les autres sont toujours aussi bons en concert encore aujourd’hui. Je suis allé les voir à l’hippodrome de Vincennes en juin 1995. Pendant tout leur concert, ils ont mis le feu et il y avait une ambiance formidable dans le public. Leur récital s’est terminé sur des trombes d’eau mais j’étais ravi ! Depuis cinquante ans, les Stones sont restés égaux à eux-mêmes et leur musique n’a pas bougé. Franchement, les Beatles ont arrêté trop tôt ! (Sourire) Quelle est votre période préférée chez les Beatles ? La période 1963-1969 est exceptionnelle ! Les Beatles avec leurs costards noir et blanc, leur veston sans col, avaient un look mod. Pour moi, les Fab Four, c’était un compositeur surdoué, Lennon, un très bon musicien, Harrison, un batteur correct, Ringo, et un vrai génie qui était Paul McCartney. Quand “Macca” enregistre la chanson “Yesterday” par exemple, il est seul au chant, sans filet, avec juste sa guitare et un quatuor à cordes derrière lui, c’est magistral. Que ce soit avec les Beatles, les Wings ou en solo, McCartney a toujours eu une façon unique de placer sa voix qui reste encore aujourd’hui d’une pureté hallucinante. Derrière les Beatles, il y avait aussi le maître d’œuvre d’Abbey Road, George Martin. Les étoffes sonores et les dorures beatlesiennes, c’est lui. Paul et lui ont v raiment forgé le son du g roupe. Franchement, en 2015, vous pouvez réécouter “Hey Jude”, “Let It Be” ou “Get Back”, Paul est toujours au sommet de sa maîtrise vocale. Il n’y a que Brian Wilson qui, à l’époque, pouvait prétendre à le concurrencer. Il y avait d’ailleurs une grande rivalité entre eux, à juste titre, car à cette époque ils étaient de loin les meilleurs mélodistes rock de la planète. À ce propos l’album Pet Sounds des Beach Boys est somptueux, les harmonies sont d’un très haut niveau. De “Wouldn’t It Be Nice” à “Sloop John B” en passant par “Here Today”, on est dans la maestria pop totale. Vous n’avez jamais été tenté d’intégrer un groupe ? J’aurais bien aimé ! À Brighton, j’avais des copains qui jouaient de la batterie et de la guitare. Les filles les adoraient, j’en étais jaloux ! (Rires) Mais je n’étais pas doué pour le chant et encore moins pour la guitare, et par la suite je me suis orienté vers le théâtre et l’expression corporelle. Vous qui avez vécu Mai 68, quelle est pour vous la bande-son de cette époque ? En mai 1968, je commence vraiment à me O c t o b r e 2 01 5 © SABRINA LAMBLETIN sur place, à Brighton, en Angleterre, que j’ai vraiment construit mon éducation musicale. Mes parents m’avaient envoyé là-bas en séjour linguistique pour que je perfectionne mon anglais mais je fréquentais davantage les clubs rock de la ville que mes exercices de grammaire ! (Sourire) Mon QG de l’époque, c’était le Witch Hunter, un club de Brighton fréquenté quasi exclusivement par des mods. J’aimais bien leur look, ils avaient un style très élégant dans lequel je me retrouvais. Ce qui me plaisait au Witch Hunter, c’était surtout de pouvoir danser sur la musique. Je n’étais pas encore dans l’écoute. Le rock pour moi, c’était la danse ! A lors, quand j’entendais les premiers accords de “Sha-La-La-La-Lee” des Small Faces, c’était instinctif, je filais me déhancher sur la piste. La danse, j’ai toujours aimé ça. D’ailleurs, beaucoup plus tard, j’ai même pratiqué la danse classique. C’est à Brighton que vous découvrez les mods ? Oui ! C’est à Brighton que je deviens un jeune mod. J’étais dans le sud de l’Angleterre au cœur de la mod culture avec ses groupes et ses codes vestimentaires. C’est d’ailleurs sur la plage de Brighton qu’a été tourné le film Quadrophenia qui, via son héros Jimmy, retrace très bien l’ambiance qui régnait dans la cité balnéaire britannique à cette période. Très vite, je me suis aperçu qu’il y avait une rivalité entre les mods et les teddy boys. En avril 1964, il y avait eu des confrontations assez musclées entre les deux confréries, à Clacton, une ville voisine. Certains étaient armés de pioches et de barres de fer, ça ne rigolait p a s à l’é p o q u e . D é j à q u’u n c o up d e matraque ça fait mal, alors un coup de pioche, vous imaginez les dégâts… Chez les mods, à Brighton, l’activité principale, c’était la danse. À cette époque, le rock anglais représentait pour moi un moment de danse, de convivialité. Les yéyés français étaient déjà loin derrière moi, j’étais à fond dans le rock anglais. Sur la plage de Brighton, quand il y avait des rassemblements de mods, il y avait plusieurs écoles. D’un côté, le mod londonien couvert d’un parka M.65, affichant fièrement son scooter Lambretta ou Vespa, comme dans le film Quadrophenia, de l’autre, le mod de Brighton qui se la jouait plus polo Fred Perry et paire de Clarks. Je rentrais plutôt dans cette seconde catégorie… (Sourire) Au niveau du look, vous suiviez la tendance vestimentaire des mods ? J’essayais de suivre la tendance car j’avais compris qu’être mod, en 1965, c’était surtout avoir l’amour, l’obsession du détail vestimentaire ! (Sourire) Par exemple, je portais généralement un pantalon cigarette dont l’ourlet devait être assez haut surtout, © SABRINA LAMBLETIN Jean-Christophe Cambadélis politiser et j’écoute davantage de songwriters américains engagés comme Bob Dylan, avec des titres très forts comme “Like a Rolling Stone” ou “Blowin’ in the Wind”. Il y avait la guerre du Viet Nâm qui hantait nos esprits. Musicalement, j’avais découvert le free jazz avec Archie Shepp. La période était très baba cool. À ce moment-là, j’étais pensionnaire mais je faisais le mur chaque soir pour rejoindre mes camarades à la Sorbonne. J’ai participé à beaucoup de manifestations, l’ambiance était électrique, il y avait beaucoup de coups de matraque aussi ! (Sourire) Et la bande-son qui tournait en permanence en mai 1968, dans toutes les assemblées générales de gauchistes, que ce soit à Paris ou dans toute la France, c’était “L’Internationale” ! Quel disque a changé votre vie ? Votre question n’est pas facile pour moi car, à chaque période de ma jeunesse, il y a un disque qui m’a aidé à franchir un cap, qui m’a accompagné. Le disque qui a bouleversé la fin de mon adolescence, c’est peut-être “Mrs Robinson” de Simon and Ga r f u n kel, u n moment où je choisis l’amour à l’adolescence. C’est un peu la fin des conventions pour toute une génération qui s’émancipe du vieux monde issu de la Deuxième Guerre mondiale. Quand j’ai écouté pour la première fois “Yesterday” des Beatles, ça a été également une grande émotion. Passons à votre panthéon musical. Quels sont les albums rock que vous n’échangeriez pour rien au monde ? Quand j’étais jeune, j’étais un g ros consommateur de EP’s et de 33 tours. Je me souviens encore du plaisir que j’éprouvais en ouvrant les pochettes d’albums, il y avait une part de mystère. Et le son du vinyle, c’était magique. Dans toute bonne discothèque rock qui se respecte, je pense qu’il faut un Beatles, soit Let It Be, un Beach Boys, soit Pet Sounds, une bonne compil’ des Small Faces, un Spencer Davis Group juste pour “Keep on Running”, un best of des Stones, Jump Back, le triple album du festival Woodstock que malheureusement j’ai loupé en 1969 – je voulais absolument aller voir Jimi Hendrix sur scène ! Mon album fétiche d’Hendrix, c’est Are You Experienced, avec entre autres le morceau « Fire » qui est une vraie tuerie ! Comme j’ai toujours eu une grande admiration pour le travail de Pink Floyd, je trouve l’album Dark Side of the Moon indispensable. Par contre, quand le punk est arrivé vers 1977, j’étais déjà très impliqué dans la politique et je suis passé totalement à côté de The Clash par exemple. Si je vous dis rock français, ça vous évoque quoi ? Téléphone, bien sûr ! À un moment au O c t o b r e 2 01 5 FAN ABSOLU ! “Dans toute bonne discothèque rock qui se respecte, il faut un Beatles (…) et un Spencer Davis Group.” Parti socialiste, entre 1986 et 1987, on s’est demandé si on n’allait pas acheter les droits de la chanson “Un autre monde” à JeanLouis Aubert. Il nous l’avait laissée pour la fin d’un congrès et les militants avaient adoré le refrain. Faut dire qu’au PS, on traînait Míkis Theodorákis et son « Changer la vie » depuis 1977… Le groupe Téléphone rajeunissait le PS et galvanisait les fins de nos meetings. En plus, c’était un très bon groupe de rock, très Stones. Après, la direction du parti a changé et on a abandonné Té lé phone p ou r s e r e me t t r e s u r Theodorákis. (Sourire) Depuis quatre ans, on a un nouvel hymne baptisé “Il est temps”, j’avoue qu’en meeting, ça le fait moyen… Aujourd’hui, j’aimerais bien trouver des jeunes musiciens capables de composer le futur hymne du PS. Qu’est-ce que vous écoutez aujourd’hui ? J’apprécie beaucoup les crooners comme Frank Sinatra. Je ne me lasse toujours pas d’entendre sa version de “My Way” : la classe à l’état pur ! J’ai réécouté dernièrement quelques enregistrements live du Rat Pack avec son trio de champions : Frank Sinatra, Dean Martin et Sammy Davis Jr. J’adore ça ! Si vous n’aviez pas été un homme politique, vous seriez-vous vu dans la peau d’une rock star ? Et si oui, laquelle ? Sa ns hésiter une seconde, Paul McCartney ! rollingstone.fr | R ol l i n g S t o n e | 47
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