Têtes coupées et gorges tranchées : Socioanalyse du cinéma d
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Têtes coupées et gorges tranchées : Socioanalyse du cinéma d
IEP de Toulouse Têtes coupées et gorges tranchées : Socioanalyse du cinéma d’horreur français des années 2000 Mémoire de recherche présenté par M. Charles Sontag Directeur de mémoire : Philippe Mary 2013 IEP de Toulouse Têtes coupées et gorges tranchées : Socioanalyse du cinéma d’horreur français des années 2000 Mémoire de recherche présenté par M. Charles Sontag Directeur de mémoire : Philippe Mary 2013 REMERCIEMENTS Je tiens à remercier Philippe Mary pour son soutien et son aide au cours de cette période charnière de mon parcours universitaire et professionnel. Je tiens également à remercier Nelson Ghrénassia et Gabriel Festoc, fondateurs de Yukunkun Productions, société au sein de laquelle j’ai effectué mon stage de fin d’études, qui m’ont fait découvrir le monde du cinéma. Je tiens à remercier Jérémy Prince, enseignant et professionnel de l’audiovisuel, pour sa sollicitude et son soutien au cours de ma recherche professionnelle. Enfin, mes remerciements vont vers ma famille et mes amis sans qui Sciences Po n’aurait pas eu la même saveur. Avertissement : L’IEP de Toulouse n’entend donner aucune approbation, ni improbation dans les mémoires de recherche. Ces opinions doivent être considérées comme propres à leur auteur(e). SOMMAIRE INTRODUCTION……………………………………………………………. 1 PARTIE I Le nouveau cinéma d’horreur français : inspirations du passé et trajectoires des réalisateurs……………………………………………… 7 CHAPITRE 1 : Qu’est-ce qu’un film d’horreur ?................................... 7 CHAPITRE 2 : Présentation des films d’horreur en question………… 14 CHAPITRE 3 : Trajectoires des réalisateurs et sentiment d’appartenance au groupe…………………………………………......... 24 PARTIE II Situation du cinéma d’horreur français dans le champ cinématographique : à la recherche de l’autonomie………………............. 32 CHAPITRE 1 : Logiques de définition légitime et contraintes économiques : un genre dominé……………………………………........ 32 CHAPITRE 2 : Valeur symbolique : un cinéma en quête de reconnaissance interne…………………………………………………… 39 CHAPITRE 3 : L’ambivalence du rapport avec le cinéma américain…………………………………………………………………. 45 PARTIE III Structure des relations objectives entre les agents du champ cinématographique : Financement, diffusion, réception…………………… 51 CHAPITRE 1 : Le problème du financement : relations entre les agents et déficit dans les mécanismes de consécration………………… 52 CHAPITRE 2 : Relations entre les œuvres : films à fort capital culturel et imposition de nouveaux modes de pensée………………………........ 58 CHAPITRE 3 : De la diffusion et la réception : y a-t-il un public dans la salle ?........................................................................................................ 63 CONLCLUSION…………………………………………………………….. 69 INTRODUCTION « Une nuit, plusieurs cerfs se jettent inexplicablement sur la clôture électrique d’une exploitation agricole. Apercevant de profondes traces de morsures sur les cadavres des bêtes, les propriétaires de l’exploitation comprennent qu’un prédateur sévit dans les bois alentours. Décidée à le chasser, la famille d’agriculteurs s’enfonce au cœur de la forêt voisine. Stupéfaits, ils constatent que la nature environnante se meurt, ravagée par un mal inconnu. Alors que le soleil décline, des hurlements retentissent autour d’eux. Les chasseurs sont devenus les proies... » Non, ceci n’est pas le synopsis du dernier film d’horreur américain à la mode, ceci est un extrait du dossier de presse d’un film bien français sorti sur les écrans le 13 juillet 2011. Mais comment le cinéma français de Jean-Luc Godard et Jacques Rivette a-t-il pu produire un film mettant en scène une chasse aux sangliers transgéniques dans une campagne aux faux airs du Maine de Stephen King ? C’est le point de départ de notre questionnement. Genre cinématographique et contexte socio-historique De nombreuses études sociologiques ont contribué à faire de la question du genre cinématographique un concept central de la sociologie de l’art. Raphaëlle Moine, dans son étude sur les genres au cinéma, évoque les différentes problématiques inhérentes à l’étude du genre : « Faire l’histoire d’un genre, c’est rendre compte de la naissance d’une appellation générique – préalable nécessaire à la conscience et à la reconnaissance du genre -, de ses modifications, de son obsolescence, de sa disparition éventuelle ; c’est aussi mettre l’accent sur les variations du genre, c’est-à-dire expliquer ses modifications syntaxiques et sémantiques, comprendre ses périodes de succès et ses époques moins fastes, analyser ses éclipses ou sa disparition des écrans1 ». En d’autres termes, faire l’histoire d’un genre, c’est en faire « une des configurations concrètes, esthétiques et socioculturelles, qui apparaissent et opèrent dans 1 Raphaëlle Moine, Les genres du cinéma, Paris, Nathan, 2002, 192 p 1 un champ d’expression donné, à des époques et dans des contextes précis2 ». C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre le terrain de notre étude : le cinéma d’horreur. Historiquement, cinéma français et films d’horreur ont rarement été associés. Comme le remarque Frédéric Gillemo-Mesplomb, « depuis 1930, seuls 50 réalisateurs français ont réalisé plus d’un film fantastique mais plus de la moitié (29) ne poursuivent pas au-delà du deuxième film. Au-delà, il faut la volonté quasi obsessionnelle d’un Jean Rollin (16), d’un Norbert Moutier (6), d’un Raoul Ruiz ou d’un Luc Besson (5), d’un Alain Jessua ou d’un René Manzor (4) pour conjurer ce qui s’apparente à une fatalité économique doublée d’une indignité sociale3 ». Pourtant, à ses débuts, le cinéma français, par le biais de metteurs en scène comme Méliès et ses Voyages dans l’impossible, ne ferme pas la porte au cinéma fantastique. Au contraire, avec ses trucages et l’invention des premiers effets spéciaux, le cinéma de Méliès oscille entre magie et science-fiction, entre réel et imaginaire. « Si aujourd’hui, le film d’horreur est un genre à part entière, désormais récupéré par les grands studios américains – comme en témoignent par exemple L’armée des morts (Zack Snyder, 2004), remake de Zombie (George Romero, 1978) ou bien celui de Massacre à la tronçonneuse (Marcus Nispel, 2004 ; Tobe Hooper, 1974) – ce genre, pourtant, semble impossible à définir ». En effet, aux frontières de plusieurs genres cinématographiques que sont le cinéma fantastique, le cinéma de science-fiction ou encore le thriller, le cinéma d’horreur, constitue un terrain d’étude particulièrement intéressant. De Philipe Rouyer à Eric Dufour en passant par JeanLouis Leutrat, tous les spécialistes du genre cherchent à mettre en avant leur propre définition. Car le genre fascine, il convoque des représentations primales, des sentiments instinctifs, des réactions incontrôlées, il est l’essence même du cinéma qui « nous ouvre une porte sur le monde de l’inexplicable4 ». Mais c’est justement l’essence même du genre horrifique qui pose problème. Entre film d’auteur et produit commercial reprenant certains codes de la culture populaire, le film d’horreur analysé comme un fait social nécessite une définition. C’est dans ce contexte socio-historique peu favorable qu’émerge une nouvelle vague de cinéastes français, fans absolus des films d’horreur américains des années 70 ou encore des gialli5 de Lucio Fulci. En effet, pour reprendre les propos d’Isabelle Régnier et Jean-François 2 Ibid F. Gimello-Mesplomb « Produire un film de genre fantastique en France : entre hétérothopie artistique et quête de légitimité. Analyse d’une tension identitaire dans le champ de la création » F. Gimello-Mesplomb dir. Les cinéastes français à l’épreuve du fantastique : socioanalyse d’une production artistique, 2012, L’Harmattan 4 Propos de Carl Dreyer, réalisateur danois 5 Sous-genre du cinéma d’horreur à la frontière du cinéma policier et du film érotique. 3 2 Rauger, « Il est aujourd'hui un lieu commun qui consiste à saluer l'émergence ou la réapparition d'un cinéma français dit de genre, catégorie floue désignant une certaine manière de rivaliser avec le cinéma hollywoodien ». Depuis une dizaine d’années se sont multipliées les tentatives horrifiques en France. Précisons dans premier temps ce que nous entendons par « émergence d’un cinéma d’horreur français ». Pendant une décennie (du début des années 2000 jusqu’à 2010), sont produits 12 longs-métrages français d’horreur. Par long-métrage français, nous entendons des films de plus de 60 minutes produits par la France et agréés par le CNC Centre National du Cinéma et de l’image animée – (productions intégralement françaises ou bien co-productions internationales majoritaires françaises). C’est sur la base d’idées préconçues et de prénotions au sens de Durkheim que nous avons réuni ces douze films. En effet, ces derniers auraient en commun un certain nombre de caractéristiques qui ont fait émergées cette idée selon laquelle les années 2000 auraient été le théâtre d’une résurgence de l’horreur à la française. Représentation réaliste de la violence, utilisation de procédés gores, critiques sociétales et politiques, faible budget de production, forte reconnaissance à l’internationale. Il conviendra d’étudier ces films afin d’en conclure sur la véracité de cette idée communément admise. Le cinéma d’horreur comme sous-champ Ainsi, pour mener à bien notre étude sur l’émergence d’un cinéma d’horreur français, nous appréhenderons le cinéma d’horreur comme un espace de productions s’inscrivant dans un champ particulier, celui du cinéma français. La notion de champ, conceptualisée par Pierre Bourdieu dans son étude sur le champ littéraire, assimile les espaces sociaux à des champs de force, c’est-à-dire des espaces structurés de positions au sein desquels se jouent des luttes internes entre des agents sociaux pour la détention d'un capital spécifique. Un champ est donc doté d’une autonomie relative, et détermine, en vertu de sa structure propre, de ses intérêts et enjeux particuliers, la valeur des différentes espèces de capital. Le champ constitue donc un espace dynamique : si la structure du champ, à un instant t, est le résultat d’un rapport de force entre des agents et des institutions occupant des positions différentes, elle se modifie au gré des luttes pour conserver ou subvertir cet état des rapports de force. Il nous semble que l’univers du cinéma d’horreur peut être appréhendé comme un sous-champ pour diverses raisons. Le cinéma d’horreur constitue aujourd’hui un genre cinématographique 3 à part entière, reconnu comme tel dans le champ de la production cinématographique. A l’instar d’autres champs culturels, il se structure aujourd’hui autour de deux sous-champs distincts bien symboliques, l’un de « production restreinte » et l’autre de « grande production ». Cette polarisation est par exemple manifeste sur le plan des réseaux de production et de diffusion : d’un côté se pratique la production indépendante et donc une lutte constante pour assurer une diffusion correcte des œuvres ; de l’autre, la production par les grands studios de l’industrie cinématographique assure une plus grande médiatisation et commercialisation des œuvres. C’est la distinction « cinéma d’auteur » / « cinéma commercial ». Cette partition est cependant à nuancer en prenant exemple sur Julien Duval et sur son travail d’analyse du champ de production cinématographique des années 2000. En effet, si le parallèle entre champ littéraire et champ cinématographique propose des perspectives d’analyses intéressantes, ce dernier comporte tout de même certaines limites : « les contraintes économiques sont notablement plus fortes au cinéma qu’en littérature, ce qui confère un rôle sensiblement plus important à la notoriété externe (et, en particulier, médiatique) et rend bien plus précaires les productions destinées à un seul public de pairs6 ». Il semble à ce stade intéressant de se concentrer plus précisément sur les travaux de Bourdieu concernant la genèse et le fonctionnement du champ littéraire pour éclairer notre objet d’étude. Dans son article « Le champ littéraire » est en effet esquissée une méthode d’analyse des œuvres culturelles, qui cherche à réconcilier des traditions méthodologiques distinctes en combinant une lecture interne de l’œuvre et une analyse externe, c’est-à-dire ses conditions sociales de production. En d’autres termes, il s’agit d’étudier conjointement l’espace des positions des agents (angle « externe ») et l’espace de leurs prises de position (angle « interne »). Ainsi, pour comprendre adéquatement les œuvres littéraires, « il faut donc prendre en compte à la fois l'espace des possibles (stylistiques, formels, etc.) qui s'offrent devant chaque écrivain à un moment donné de l'histoire du champ et les dispositions à l'égard de ces possibles qu'il doit à sa position dans le champ et à la trajectoire qui l'y a conduit7. » Cette perspective nous semble fructueuse dans la mesure où elle permettrait d’envisager les films d’horreur comme des prises de position. Cette dimension fait écho à la logique d’autonomie de l’espace des prises de positions dans la conception boudieusienne, qui établit Julien Duval, « L’art du réalisme, Le champ cinématographique français des années 2000, in Actes de la recherche en sciences sociales, 2006/1 n°161-162. P96-115. 7 Pierre Bourdieu. « Le champ littéraire » in Actes de la recherche en sciences sociales, vol 89, septembre 1991 6 4 que le sens et la valeur d’une prise de position (thématique, stylistique, etc.) ne se définissent qu’en référence à l’espace des prises de positions du champ. Les enjeux autour de l’émergence d’une nouvelle vague de films d’horreur en France C’est donc à travers l’étude de ces films d’horreur que nous entendons mettre à jour leurs positions finale dans le champ. Ce qui nous amène à la problématique suivante : Dans un espace de production cinématographique régit par de fortes contraintes économiques, quelles est la position du genre horrifique français dans la lutte pour le monopole de production culturelle légitime ? La question est de savoir comment s’insèrent la production horrifique dans l’espace des productions nationales, quelles sont les contraintes qui pèsent sur l’émergence d’une véritable nouvelle vague d’horreur à la française et quelle est la nature des enjeux auxquels sont confrontés les agents prenant part à la fabrication de ces films. Dans une première partie, nous nous intéresserons aux douze films du corpus et à l’espace de production dans lequel ils s’inscrivent. Ainsi, nous tenterons d’élaborer une définition du film d’horreur en relation avec les multiples genres qu’il charrie pour ensuite décrire précisément les films du corpus et les trajectoires de leurs réalisateurs. Dans une deuxième partie, nous étudierons la situation du genre horrifique français dans le champ cinématographique français. Nous mettrons en avant les logiques de domination qui empêchent la véritable autonomie du genre. Enfin, dans une troisième partie, nous soulèverons les questions liées à la structure interne des relations objectives entre les agents. Il s’agit ici de définir le rôle des différents agents dans la fabrication d’un film et de sa valeur, pour ensuite analyser les prises de positions des films du corpus en relation avec les autres œuvres et enfin la structure des relations avec le public. Genèse et cadre théorique du mémoire Notre étude se basera sur plusieurs matériaux afin d’élaborer une tentative de réponse à la problématique énoncée. Les films en eux-mêmes représentent la matière première de notre étude. Par le biais de concepts précis mis en avant par l’analyse cinématographique de films, nous nous intéresserons aux composantes spécifiques des films (mise en scène, déroulement du 5 scénario, jeu des acteurs, structure des films, études narratologiques…). De plus, nous nous aiderons des différentes interviews des réalisateurs mais aussi de tous les agents ayant pris part à la fabrication des films (producteurs, acteurs, distributeurs, exploitants…) sur différents supports en gardant en mémoire que celles-ci n’ont pas été réalisées dans un contexte proprement sociologique mais ces dernières nous permettront d’établir les différents parcours des réalisateurs et les dispositifs discursifs qu’ils mettent en exergue pour justifier leurs prises de positions artistiques par exemple. Mais les interviews nous donneront aussi la possibilité d’avoir accès aux secrets de tournage, de production et de diffusion des films afin d’analyser les différents obstacles rencontrés lors de la fabrication et la diffusion des œuvres. Pour pouvoir caractériser la réception des films, nous étudierons les chiffres exacts du nombre d’entrées en salles, des ventes de DVD, des ventes à l’international (à travers des sites spécialisés et grâce au concours du CNC et ses dossiers et bilans de la production annuelle) mais aussi les différentes critiques des films provenant de magazines spécialisés et généralistes. D’un point de vue bibliographique, nous nous aiderons des différents travaux ayant pour objet d’étude le cinéma d’horreur en général (Dufour, Romer, Rouyer, Leutrat) mais aussi le cinéma d’horreur français (Rauger, Régnier, Gillemo-Mesplomb), des travaux relatifs à la sociologie de l’art (Bourdieu), du cinéma (Duval, Mary, Creton, Esquenazi), des études sur les dispositifs de censure (Michard, Siagian) et enfin des analyses de la réception des films (Vernier, Haskell). Ayant réalisé tous les stages de ma scolarité à l’institut d’Etudes Politiques de Toulouse dans l’environnement de l’audiovisuel et du cinéma, j’ai acquis des clés d’analyse sociologique mais aussi un intérêt renforcé pour la question du cinéma. Mon stage de fin d’étude au sein de la société de production cinématographique Yukunkun Productions m’a notamment permis de comprendre les mécanismes de développement, de financement, de production et de diffusion d’une œuvre de fiction. C’est aussi à travers les discours des différents agents rencontrés (techniciens, auteurs, réalisateurs, producteurs, distributeurs et exploitants) que j’ai pu comprendre les enjeux inhérents (économiques, artistiques…) au champ de production cinématographique. Enfin, le choix de notre objet d’étude renvoie à une passion pour le genre horrifique dans tous ses états. De Carpenter à Fulci en passant par Cronenberg et Laugier, le film d’horreur me fascine depuis les premières lectures du magazine Mad Movies. Ce mémoire ne résulte pas de la volonté de rendre ses lettres de noblesse à un genre qui n’en n’a pas besoin mais plus d’une réelle envie d’étudier un phénomène encore peu analysé car très récent. 6 PARTIE I Le nouveau cinéma d’horreur français : Inspirations du passé et trajectoires des réalisateurs Le cinéma d’horreur français s’inscrit dans un contexte historique plutôt défavorable à la production de films d’horreur. Il convient donc de définir, dans un premier temps, le champ dans lequel se situe le genre. Dans un second temps, nous définirons le corpus de films étudié en analysant leurs caractéristiques communes mais aussi leurs divergences. Il s’agit ici de mettre en avant les thèmes récurrents et leurs traitements différents. Enfin, sans prétendre à une sociologie des trajectoires, nous évoquerons les parcours similaires des réalisateurs favorisant une certaine identité de groupe malgré quelques contre-exemples. CHAPITRE 1 : Qu’est-ce qu’un film d’horreur ? Section 1 : Tentative de définition du genre La multitude de sous-genres horrifiques tels que le cinéma gore ou le fantastique ainsi que la porosité des frontières entre ces derniers rendent difficile l’élaboration d’une définition englobante. Néanmoins, il est nécessaire de préciser les différentes problématiques inhérentes au genre et de les analyser pour tenter de mettre en avant des attributs communs et enfin une tentative de définition qui nous permettra d’étudier de manière complète le phénomène. En préambule, il convient ici de rappeler que le cinéma d’horreur fait partie de ce que l’on appelle le cinéma de genre. C’est un cinéma usant de codes narratifs et visuels reconnaissables par le spectateur et assimilables à un certain genre cinématographique (le Western, le thriller, le conte, etc.. et le film d’horreur) Pour Philippe Royer, spécialiste du cinéma gore et critique de cinéma qui reprend lui-même la tentative de définition de Jean-Claude Romer8, le cinéma d’horreur se situe en « au carrefour des genres9 ». En effet, il englobe le cinéma fantastique (« On peut parler de fantastique lorsque, dans le monde du réel, on se trouve en présence de phénomènes incompatibles avec les lois 8 9 Jean Claude Romer, « Tentative de définition du fantastique… », L’Ecran fantastique, n°23, avril 1982 Philippe Rouyer, Le cinéma gore : une esthétique du sang, Paris,Cerf, 1997, p 17 7 dites « naturelles »10»), le cinéma de science-fiction (« On peut parler de science-fiction lorsque, dans le monde du réel, il y a intervention d’une intelligence humaine ou extraterrestre dans le processus de phénomènes incompatibles avec les lois dites « naturelles »11 ») et les films mettant en scènes des tueurs psychopathes ou « psycho killer12 ». Cependant, on peut tout de même affirmer que le cinéma d’horreur est un genre à part entière dans le sens où il y a toujours, dans les films d’horreur, cette volonté de faire peur ou de provoquer le dégout. Cette nuance est importante car elle donne ses lettres de noblesse au genre et permet de le distinguer. Si d’une certaine façon, « le cinéma d’horreur commence avec le cinéma lui-même13 » puisque que l’on pourrait considérer le film des frères Lumières L’arrivée d’un train en gare de la Ciotat comme le premier film d’horreur. En effet, « lui seul réalise l’unique but véritable, souvent inscrit en lettres rouges sur les affiches qui, à l’entrée des cinémas, résument à elles seules l’esprit du film : faire peur au spectateur, engendrer en lui un sentiment de terreur14» mais ce film ne prend pas véritablement la « peur pour objet15 » et c’est ce qui différencie le cinéma d’horreur de tous les autres. Les spécialistes précédemment cités mettent tous en avant cet aspect du cinéma d’horreur qui le distingue par exemple du cinéma de science-fiction. Mais les limites entre les genres sont souvent poreuses et certains films sont le produit d’habiles mélanges des genres. Nous pouvons citer Alien de James Cameron. Ce film est considéré comme un film fantastique dans le sens où il met en scène des évènements dépassants « les lois dites naturelles16 » ; il relève aussi de la science-fiction (nous avons affaire à des extraterrestres) et de l’horreur (prend la peur comme élément à part entière). Bien entendu les films d’horreur ne relèvent pas tous du fantastique ni de la science-fiction : il est clair que des films comme Scream de Wes Craven ou encore Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hopper ne peuvent être attachés au fantastique ni à la science-fiction dans le sens où il y a dans ces films une volonté forte d’ancrer le récit dans le réel. Mais pour définir de manière plus globale le cinéma d’horreur (d’un point de vue philosophique, critique mais aussi sociologique), nous nous appuierons sur les définitions d’Eric Dufour et Philippe Rouyer mais aussi sur l’analyse du champ littéraire de Bourdieu. Philippe Rouyer définit l’horreur au cinéma comme suit : « lorsque dans le monde du réel ou de l’imaginaire, on se trouve en présence de phénomènes qui tendent à susciter chez le 10 Jean Claude Romer Op. cit. Ibid. 12 Philippe Rouyer Op. cit. 13 Eric Dufour, Le cinéma d’horreur est ses figures, Paris, PUF, 2006, p 11 14 Ibid. 15 Ibid. 16 Jean-Claude Romer. Op. cit. 11 8 spectateur certaines réactions psychiques ou viscérales dans le registre de la peur et/ou du dégout17 ». Il défend une vision pragmatique du cinéma d’horreur : avec Michael Amrstrong (réalisateur de Mark of the Devil), il décortique et classe le genre en plusieurs catégories et par la suite en trois grandes familles. La classification des thèmes relevant du cinéma d’horreur regroupe sept catégories : les tueurs fous, les non-morts, les monstres crées par l’homme, les monstres extraterrestres, les revanches de la nature, les pouvoirs de l’occulte et les métamorphoses. Sept catégories qu’il classe en trois grandes familles en s’appuyant sur le travail de Stephen King dans Danse Macabre18 : les films qui effraient le spectateur en suggérant le monstre, les films qui révèlent l’aspect « terrifiant et/ou répugnant19 » du monstre et enfin les films qui jouent « la carte de la répulsion en s’attardant sur les conséquences des actes du monstre20 ». Cette définition et cette classification nous permettent d’objectivement visualiser le champ que l’on étudie. Mais Eric Dufour va plus loin et caractérise le cinéma d’horreur par « la suspension de l’action au profit d’une situation bloquée ». C’est l’idée que le début du film est égal à la fin du film. Le cinéma d’horreur est « la répétition du même ». Bien entendu, Dufour caractérise aussi le cinéma d’horreur mais d’une manière plus globale. Il parle de cinéma « adolescent » pour transgressif et manifestant « la liberté, l’insouciance ». Il parle d’un cinéma prenant la forme d’une « critique social et politique » (donnant la parole aux exclus et aux marginaux) qui ne peut, par définition, être institutionnel. Pour donner corps à notre étude sociologique sur l’émergence d’un cinéma d’horreur à la française, il convient d’élaborer notre propre définition qui servira de base de travail pour la suite de notre analyse. Pour ce faire, nous nous aiderons de l’analyse du champ littéraire par Bourdieu dans ses différents travaux sur la sociologie de l’art. Il faut pour ce faire analyser le cinéma français comme un champ c’est-à-dire « un espace social ou des acteurs sont en concurrence avec d’autres acteurs pour le contrôle des biens rares et ces biens rares sont justement les différentes formes de capital21 ». C’est donc un espace régit par des relations de pouvoirs entre dominants et dominés, de lutte pour le monopole de la définition de la légitimité. 17 Philippe Rouyer, Op. cit. p 17 Stephen King, Danse macabre, Berkley, New York, 1983, pp 21-25 19 Philippe Rouyer Op. cit. p 19 20 Philippe Rouyer Op. cit. p 19 21 Pierre Bourdieu avec Loïc J. D. Wacquant, Réponses. Pour une anthropologie réflexive. Paris, SEUIL, 1992, p 73-75 18 9 Dans le cas du cinéma, les différents agents sont les producteurs, les distributeurs, les réalisateurs, les auteurs, les techniciens mais aussi le public. Tout cet ensemble est donc régit essentiellement par des relations de pouvoir et de domination. Sous-champ cinématographique, le cinéma d’horreur est un genre qui s’inscrit dans l’espace cinématographique régit par ces relations de pouvoir et de domination où chaque acteur lutte pour « le monopole du mode de production culturelle légitime22 ». Par ailleurs, les différentes définitions que nous évoquions précédemment sont le reflet parfait de ces luttes symboliques. Critiques et essayistes étant évidemment considérés comme des agents du champ au même titre que les auteurs, producteurs ou distributeurs. Une fois le genre définit, nous allons maintenant élaborer une chronologie non exhaustive de l’émergence des films d’horreur en France et dans le monde. Il est nécessaire de comprendre les conditions d’émergence du genre pour pouvoir analyser les relations et les positions à l’intérieur du champ. Section 2 : L’horreur au cinéma du muet au parlant Sans prendre en considération les premiers films qui, comme nous l’évoquions précédemment, ont paniqués les spectateurs par le caractère nouveau de la technologie23, le cinéma d’horreur comme définit par Dufour prend sa source très certainement dans l’expressionnisme allemand des années 1920. Même si on retrouve des effusions de sang dans certains films de Georges Méliès ou de David W. Griffith au tout début du siècle ou encore de véritables effets gore dans des films comme Un chien andalou de Luis Buñuel24. L’expressionisme allemand de Murnau ou de Lang prend véritablement la peur comme objet du film. Il s’agit de faire réagir le spectateur de manière active en provoquant chez lui une certaine réaction. Nous pouvons citer des films comme Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murnau (1922), Le cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene (1919), Le Golem de Paul Weneger (1920) ou encore Docteur Mabuse le joueur de Fritz Lang (1920). Toute cette mouvance du cinéma allemand préfigure les grands personnages cultes des visages de l’horreur. Il s’agit bien sûr de Dracula, Freddy Krüger ou encore Michael Myers. 22 Pierre Bourdieu. « Le champ littéraire » in Actes de la recherche en sciences sociales, vol 89, septembre 1991, p 14 23 Eric Dufour, Op. cit. 24 Voir l’analyse de P. Rouyer dans La cinéma gore Op. cit. p 25 10 Dépourvu des grands moyens hollywoodiens, le cinéma allemand de l’époque se doit de penser autrement le cinéma en jouant par exemple sur les décors ou la mise en scène pour créer un sentiment de peur chez le spectateur. Un temps marqué par l’émergence du dadaïsme et des expérimentations stylistiques, les cinéastes allemands déforment « les décors, les mouvements des personnages et leur figure, dans un univers tordu, dépourvu de sens et surtout sans espoir25 ». De par le travail sur l’image et les diverses représentations du mal, nous pouvons, avec de nombreux spécialistes, situer les débuts du film dit d’horreur à cette époque. Le personnage de Nosferatu incarné par Max Schreck par exemple, au-delà de représenter le mal absolu (première version du personnage de Dracula, vivant seul dans son château, se déplaçant en flottant dans les airs), fut une inspiration pour bon nombre de cinéastes qui le revendique clairement en pratiquant notamment des hommages réguliers à l’instar de Tim Burton dans Batman, le défi dans lequel le personnage incarné par Christopher Walken s'appelle Max Schreck. Plus récemment, L'Ombre du vampire, réalisé en 2000, traite des coulisses de tournage du film, et met en avant les rumeurs selon lesquelles Max Schreck serait un véritable vampire... Aux Etats-Unis, le genre horrifique muet est marqué par deux grandes écoles : D’un côté, la RKO Pictures (studio de production américain dominant la production nationale) et des films comme King Kong de Merian Cooper et Ernst B. Schoedsack (1933) ou encore La féline de Tourneur (1942), de l’autre Universal Studio et des films tels que Le fantôme de l’opéra de Rupert Julian (1925), Frankenstein de James Whale (1931) ou encore Dracula de Tod Browning. Ce dernier étant considéré comme un personnage clé dans la production horrifique de l’époque puisqu’il réalisa, avec son acteur fétiche Lon Chaney, six films d’horreur dont L’inconnu (1927). Universal fait aussi naître deux des plus grandes stars du cinéma fantastique de l’époque Boris Karloff (le fameux Frankenstein) et Bela Lugosi (le fameux Dracula). Les années 40-50 ne furent pas les plus prolifiques en termes de production horrifique. Ceci étant dû à l’apparition d’un cinéma de science-fiction tourné vers les invasions d’extraterrestres26 en réaction à une certaine peur de l’autre (la guerre nucléaire représentant un traumatisme sans précédent dans l’histoire du monde). 25 26 Eric Dufour, Op. cit. P12 Eric Dufour. Op. cit. p 14 11 Section 3 : Psychose et Blood Feast : les deux premiers films qui marquent le genre Les années 1960 marquent le renouveau du genre horrifique avec une multitude de films d’horreur considérés comme des chefs-d’œuvre du genre encore aujourd’hui. Une décennie qui préfigurera donc les succès des décennies suivantes et ce jusqu’aux années 2000. Eric Dufour et Philippe Rouyer essayant tous deux de déterminer les véritables débuts du cinéma d’horreur en tant que tel et non systématiquement associé au cinéma fantastique, ils s’accordent à penser que les années 60 font figure de décennie centrale pour le genre. C’est au niveau du choix du film que les deux essayistes s’opposent. Pour Eric Dufour, le premier véritable film d’horreur comme on le connaît aujourd’hui c’est-àdire qui regroupe plusieurs caractéristiques propres au film d’horreur est le film d’Alfred Hitchcock, Psychose (1960). Comme nous l’avons évoqué précédemment, Eric Dufour maintient que ce qui caractérise le cinéma d’horreur est la répétition constante de la situation initiale, la « répétition du même27 ». En cela, les films des années 30 ou 40 ne sont pas des films d’horreur mais des films fantastiques. Cette négation de la narration est présente pour la première fois dans le film d’Hitchcock : « passée la mise en place qui se concentre sur le personnage de Janet Leigh et son entourage (le patron, la collègue jalouse), on découvre une situation bloquée qui ne se résoudra qu’à la fin du film »28. De plus, Hitchcock dessine avec Psychose les contours de ce que sera un des éléments central de tout film d’horreur : la musique. Une musique qui se doit « d’abuser volontairement de la rupture afin d’augmenter l’effet de surprise29 » (cf. scène de la douche) mais aussi qui caractérise l’esprit du film par « une ritournelle simple30 ». Philippe Rouyer cite de son côté le film Blood Feast de Herschell Gordon Lewis (1963) comme le premier film d’horreur/gore (comme nous l’avons vu précédemment, ce dernier ne fait pas la différence entre gore et horreur dans sa définition du film d’horreur). Blood Feast, film réalisé avec un budget dérisoire (24 000 dollars31) regorge de plans sanglants et gores et fut véritablement le premier à montrer une langue ou un cœur arrachés à la main. Immense succès, le film permit à Lewis de réaliser plusieurs autres films tels que 2000 maniacs (1964) ou encore Color me blood red (1965) mais ces derniers ne surpasseront jamais le travail effectué sur Blood Feast. 27 Eric Dufour. Op. cit. Ibid 29 Ibid 30 Ibid 31 Philippe Rouyer, Op. cit. p 35 28 12 Les films qui suivront seront classés par Eric Dufour dans quatre grands courants : le courant emmené par Roger Corman (La chute de la maison Usher en 1960, La chambre des tortures en 1961…), le courant de la Hammer, société de production britannique, emmené par Terrence Fischer (Frankenstein s’est échappé en 1957, Le retour de Frankenstein en 1969 ou encore Dracula prince des ténèbres en 1965), le courant italien emmené par Mario Bava et Riccardo Freda (Le masque du démon de Bava en 1960, Le spectre du docteur Hitchcock de Freda en 1963…) et enfin, le courant espagnol représenté par Jess Franco (Le sadique Baron von Klaus en 1962, Le diabolique docteur Z en 1966…). Dufour note tout de même deux exceptions : le courant français de George Franju (Les yeux sans visage en 1960) et les films de l’américain William Castle (Homicide en 1961). Le cinéma d’horreur des années 70 est marqué par le cinéma indépendant américain et italien (et canadien avec Cronenberg) et l’avènement de réalisateurs considérés comme les maîtres du genre tels que Wes Craven (La dernière maison sur la gauche en 1972, La colline a des yeux en 1977), William Lustig (Maniac en 1980), Larry Cohen (Le monstre est vivant en 1974), Brian de Palma (Carrie en 1976), David Lynch (Eraserhead en 1977), John Carpenter (Halloween en 1978), George A. Romero (Zombie en 1978), Lucio Fulci (Le venin de la peur en 1971), Dario Argento et ses gialli32 (Les frissons de l’angoisse en 1975 et Ténèbres en 1982), Ruggero Deodato (Cannibal Holocaust en 1979) ou encore Umberto Lenzi (Cannibalis en 1972). Les années 80 seront marquées par ces réalisateurs et par l’apparition de petits nouveaux comme Sam Raimi et Peter Jackson. La décennie suivante sera celle de « l’éparpillement33 » du genre mais aussi de l’avènement du cinéma d’horreur asiatique34. Au début des années 2000, le cinéma d’horreur mondial cherche un second souffle dû à l’éparpillement des années 90. Second souffle apporté par les cinéastes français. Sous-genre du cinéma d’horreur à la frontière du cinéma policier et du film érotique. Philippe Rouyer Op. cit. p 109 34 Eric Dufour Op. cit. p 37 32 33 13 CHAPITRE 2 : Présentation des films d’horreurs en question Section 1 : Le corpus des films de 2003 à 2010 Pour notre étude, nous avons choisi d’analyser douze films. Les critères de choix ont été les suivants : des films d’horreur (d’après la définition que nous avons élaboré précédemment c’est-à-dire des films ayant pour objet la peur et caractérisés par la répétition de la situation initiale. Ce qui nous permet d’écarter les films relevant du fantastique, du thriller ou encore du genre policier), français (production 100% française ou coproduction majoritaire française agrée par le CNC), produits entre 2002 et 2010 et réalisés par un réalisateur français. Le film Calvaire (2004) écrit et réalisé par Fabrice Du Welz considéré par beaucoup comme faisant partie de la nouvelle vague d’horreur à la française ne rentrera pas en compte dans notre analyse puisque c’est une coproduction minoritaire française et le réalisateur est de nationalité belge. De même que les films Le village des ombres (2010) de Fouad Benhammou, Derrière les murs (produit en 2010 et sorti en 2011) de Julien Lacombe et Pascal Sid et Humains (2009) de Jacques-Olivier Molon et Pierre-Olivier Thévenin. Les trois films étant des films de genre mais appartenant respectivement à la catégorie du thriller fantastique, du conte fantastique et du film d’aventure fantastique. Ce qui nous amène donc à un corpus de douze films que nous allons présenter brièvement et chronologiquement (en fonction des dates de sorties en salles en France) dans cette sous-partie pour ensuite tenter d’en dégager les caractéristiques communes et les divergences. Il s’agit des films Maléfique (2003) d’Eric Valette, Haute tension (2003) d’Alexandre Aja, Sheitan (2006) de Kim Chapiron, Ils (2006) de Xavier Palud et David Moreau, A l’intérieur (2007) d’Alexandre Bustillo et Julien Maury, Frontière(s) (2008) de Xavier Gens, Martyrs (2008) de Pascal Laugier, Mutants (2009) de David Morley, La horde (2010) de Benjamin Rocher et Yannick Dahan, La meute (2010) de Franck Richard, Captifs (2010) de Yann Gozlan et enfin La traque (produit en 2010 et sorti en 2011) d’Antoine Blossier1. Ces films sont donc des films d’horreur à la française et il convient de les résumer brièvement à l’aide du travail préalable réalisé sur le site dédié au cinéma français UniFrance afin de mettre en avant le caractère horrifique de leurs synopsis. 1 Affiches et fiches techniques des films en annexe 14 Maléfique est le premier film de le vague d’horreur française. Sorti en 2003 et réalisé par le toulousain Eric Valette, ce long-métrage d’1h30 met en scène un huis clos claustrophobique à l’intérieur d’une cellule de prison. « Carrère, chef d'entreprise accusé d'escroquerie. Marcus, 35 ans, transsexuel en cours de métamorphose. Pâquerette, 20 ans, attardé mental. Lassalle, 60 ans, intellectuel, meurtrier de sa femme2 ». Tous les quatre sont codétenus et partagent la même cellule. « Derrière une pierre de la cellule mystérieusement descellée, ils découvrent un livre : le journal d'un détenu, Danvers, qui occupait la cellule au début du siècle. Ce journal renferme des formules aux pouvoirs magiques qui permettraient de s'évader...3 » Le second film du corpus est celui réalisé par Alexandre Aja (le fils d’Alexandre Arcady), Haute tension (2003). « Une maison isolée... Deux amies inséparables... Une famille unie...Un tueur sanguinaire qui rôde dans la région…A la nuit tombée, une seule règle : SURVIVRE.4 » La trame narrative du film d’1h25 interdit aux moins de 16 ans est très simple mais efficace ce qui propulsa Aja au rang de maître du genre français (nous analyserons pour cela les trajectoires des cinéastes en question). Sheitan (2006) de Kim Chapiron représente le troisième film du corpus étudié. Avec Vincent Cassel en producteur et acteur principal, ce film d’horreur d’1h35 interdit aux moins de 16 ans dépeint l’histoire de « trois gars qui draguent deux jeunes filles en discothèque. En sortant de boîte, ils font une bien mauvaise rencontre : celle de Joseph, un berger qui prépare une nuit de culte satanique...5 ». Ils (2006), de Xavier Palud et David Moreau, est un long-métrage d’1h18 interdit aux moins de 12 ans. Il met en scène l’histoire d’un jeune couple français installé en Roumanie. « Clémentine est enseignante au lycée français de Bucarest, et Lucas romancier. Le jeune couple vit son bonheur dans une grande maison perdue au cœur de la forêt. Ce soir, leur vie va basculer. Ils ne le savent pas encore, mais ils sont épiés, cernés. Lorsque la nuit sera tombée, Clémentine et Lucas vont découvrir qu’ILS sont là, partout, jusque dans leur maison... Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Les réponses sont au bout de la peur.6 » Il s’avère qu’ILS sont des rôdeurs mineurs orphelins qui s’amusent à effrayer les pauvres gens. 2 Source: UniFrance Ibid 4 Ibid 5 Ibid 6 Ibid 3 15 A l’intérieur (2007) d’Alexandre Bustillo et Julien Maury est un film interdit aux moins de 16 ans d’une durée d’1h20 qui met en scène le cauchemar de Sarah qui, à la veille d’accoucher, passe le réveillon de Noël seule chez elle. « Quelqu'un frappe à la porte. Derrière, une femme prête à tout pour arracher l'enfant qu'elle porte en elle7. » Frontière(s) (2008) de Xavier Gens, est un long-métrage de fiction d’une durée d’1h48 interdit aux moins de 16 ans. Sur fond d’émeutes en réaction aux résultats des élections présidentielles de 2002, le film raconte le calvaire de jeunes banlieusards qui ont commis un braquage. « Poursuivis par des flics hargneux, les membres de la bande dépassent la « frontière » de leur propre violence. Ils s’enfuient en voiture et débarquent dans une auberge perdue en pleine forêt, à la limite de la « frontière » luxembourgeoise. Les tenanciers de cet étrange établissement, accueillants dans un premier temps, vont peu à peu montrer leurs vrais visages : celui de la folie et de la mort ! Crochets de boucher purificateurs, porcs agressifs, coups de flingue mal placés, armes blanches aiguisées à l’extrême, cannibalisme déjanté, néo-nazi sur le retour : les potes vont devoir affronter la douleur absolue et dépasser la « frontière » de l’horreur la plus extrême. Tout ça dans un seul et unique but : survivre. Ou mourir vite !8 » On remarquera le caractère extrêmement marketing des résumés d’UniFrance qui ne fait que retranscrire les résumés des dossiers de presse9. Martyrs (2008) de Pascal Laugier, un des films les plus graphiques du corpus étudié, est un long métrage d’1h40 interdit aux moins de 16 ans. « En France dans les années 70, Lucie, une petite fille de dix ans, disparue quelques mois plus tôt, est retrouvée errant sur la route. Son corps maltraité ne porte aucune trace d'agression sexuelle. Les raisons de son enlèvement restent mystérieuses. Traumatisée, mutique, elle est placée dans un hôpital où elle se lie d'amitié avec Anna, une fille de son âge.15 ans plus tard. On sonne à la porte d'une famille ordinaire. Le père ouvre et se retrouve face à Lucie, armée d'un fusil de chasse. Persuadée d'avoir retrouvé ses bourreaux, elle tire.10 » La deuxième partie du film est entièrement dédiée à des séquences de tortures infligées par un groupe d’individus sur Anna afin d’atteindre le stade de la transfiguration christique. Les trois prochains films du corpus appartiennent à la sous-catégorie des non-morts : Mutants (2009) de David Morley est un film d’horreur interdit aux moins de 12 ans et d’une durée d’1h20. Il développe une intrigue se déroulant dans « un monde où un terrible virus 7 Ibid Ibid 9 Dossiers de presse en bibliographie 10 Ibid 8 16 a contaminé la population, un couple en fuite tente de trouver une zone où se réfugier. Pris au piège par des créatures sanguinaires, Marco et Sonia vont devoir lutter pour leur survie...11 ». La horde (2010) de Benjamin Rocher et Yannick Dahan. Film interdit aux moins de 12 ans d’une durée d’1h42. « Au nord de Paris. Décidé à venger la mort d’un des leurs, un groupe de policiers prend d’assaut une tour HLM dans laquelle s’est barricadée une bande de gangsters, et se retrouve sans le savoir confronté à une horde de zombies. Flics et malfrats n’auront d’autre solution qu’unir leurs forces pour venir à bout de ces êtres terrifiants…12 » Et La meute (2010) de Franck Richard. Coproduction belge majoritaire française, le film interdit aux moins de 16 ans met en scène Yolande Moreau, Benjamin Biolay et Emilie Dequenne. « Charlotte n’a peur de rien. Sur une route déserte, elle prend en stop Max qui disparaît dans les toilettes d’un routier, quelques kilomètres plus loin. Intriguée, Charlotte revient sur les lieux la nuit suivante et se fait surprendre par la Spack, une femme singulière en charge d’une drôle de meute. Charlotte va vite réaliser qu’elle est la prochaine sur le menu.13 » Cette drôle de meute est une meute de non-morts ressuscités avec le sang des ouvriers morts et le charbon des terrils du nord de la France. L’avant dernier film du corpus que nous allons analyser est le film de Yann Gozlan, Captifs (2010). Avec l’actrice Zoé Felix dans le rôle principal, le long-métrage d’1h24 interdit aux moins de 12 ans raconte l’histoire de Carole, « membre d’une équipe humanitaire dont la mission dans les Balkans touche à sa fin. Sur le chemin du retour, elle et ses deux coéquipiers sont brutalement attaqués et enlevés par des criminels aux motivations inconnues. Qui sont ces ravisseurs ? Que veulent-ils vraiment ? La vérité va se révéler terrifiante...14 » Il s’agit ici de trafic d’organe illégal. Et enfin le dernier film d’horreur français produit en 2010 et sorti en 2011 est La traque d’Antoine Blossier. Interdit aux moins de 12 ans, ce long-métrage d’1h20 autour de l’animalité monstrueuse met en scène notamment Bérénice Béjo et François Levantal. « Une nuit, plusieurs cerfs se jettent inexplicablement sur la clôture électrique d’une exploitation agricole. Apercevant de profondes traces de morsures sur les cadavres des bêtes, les propriétaires de l’exploitation comprennent qu’un prédateur sévit dans les bois alentours. Décidée à le chasser, la famille d’agriculteurs s’enfonce au cœur de la forêt voisine. Stupéfaits, ils constatent que la 11 Ibid Ibid 13 Ibid 14 Ibid 12 17 nature environnante se meurt, ravagée par un mal inconnu. Alors que le soleil décline, des hurlements retentissent autour d’eux.15 » Figure monstrueuse, le mal inconnu s’avère représenté sous les traits de sangliers mutants. Mettant en scène des sous-catégories horrifiques multiples (zombies, psycho killer, revanches de la nature ou encore métamorphoses), ces douze films présentent des caractéristiques communes et des divergences qui nous permettent de soulever la problématique de l’émergence d’un genre à la française. Section 2 : Un ensemble homogène en termes de traitement des sujets mais aussi économiquement Si l’on reprend la définition du genre artistique dans le dictionnaire Larousse, « un genre artistique se définit comme une catégorie d'œuvres artistiques définie par un ensemble de règles et de caractères communs ; style, ton d'un ouvrage16 ». Il convient donc, pour analyser le corpus de films choisi en tant que partie intégrante du genre horrifique mais aussi comme une véritable « nouvelle vague » du genre, de mettre en avant les différentes caractéristiques communes et l’ensemble des principes internes régissant ces œuvres. Pour classer ces films dans le genre horrifique, il suffit de se référer à la principale caractéristique mise en avant par Eric Dufour à savoir la répétition de la situation initiale. Si l’on analyse les différents synopsis des films précédemment énoncés, l’absence d’évolution dans les situations narratives est l’élément nous permettant de classer ces films dans la catégorie horreur. Mais l’absence narrative chère à Eric Dufour n’est pas le seul élément qui permet de rapprocher ces douze films. En effet, l’émergence en termes de nombre (comparé aux décennies précédentes), l’homogénéité économique (notamment en termes de budgets) ainsi que les récurrences dans les traitements de sujets forts sont autant de caractéristiques qui nous ont permis de regrouper ces douze films au sein de ce que les spécialistes appellent la « nouvelle vague » d’horreur à la française. 15 16 Ibid Source : www.larousse.fr 18 Tout d’abord au niveau du nombre de productions françaises ou d’origine française, il faut se référer à l’étude réalisée par Laure Hemmer dans son mémoire sur le cinéma d’horreur en France17. De 2003 à 2007, elle comptabilise « 13 films d’horreur produits entièrement ou en partie par la France sur un volume global de 1086 films français ce qui représente 1,2 % de ce total sur une période de 5 ans. Si ce score est remarquable par sa faiblesse, notons que cela représente tout de même une évolution positive ». Une nuance dans le résonnement : Hemmer prend en compte les coproductions minoritaires françaises ce qui ne sera pas notre cas. Cependant, le chiffre avancé par Hemmer nous permet quand même de mettre en relief un phénomène nouveau dans la production cinématographique nationale. Depuis les années 60 et le seul cinéaste français de l’époque réalisant des films mêlant horreur et érotisme, Jean Rollin, il n’y eut guère de production de films de genre horrifiques en France (la production nationale étant dominée par des films de la Nouvelle Vague). Ensuite, il est clair que les films du corpus ont un autre point commun et certainement le plus évident : leur modèle économique. En effet, le budget de chaque film est compris entre 1 et 3 millions d’euros ce qui est peu comparé à la moyenne générale. A titre d’exemple, le budget moyen des films produits en 2010 était de 5,7 millions d’euros et de 6 millions pour les films de 200918. Le modèle économique est le suivant : - plusieurs sociétés de production en coproduction, - une chaîne cryptée, - une ou plusieurs Soficas - et l’aide d’une région (3 fois sur les douze films). Nous sommes donc en présence de films faiblement aidés par l’Etat du point de vue des collectivités territoriales mais aussi des chaînes publiques (aucune chaîne publique n’apparaît dans le plan de financement des films). Caractéristique qui sera à analyser plus tard en termes de reconnaissance du champ. De plus, sur les douze films du corpus, la chaîne cryptée est CANAL+. Cette dernière a participé au financement de tous les films. Ceci s’explique par la ligne éditoriale de la chaîne mais aussi par l’émergence de la collection « FRENCH FRAYEUR » dirigée par Manuel Alduy. 17 Laure Hemmer, Le cinéma d'horreur en France : entre culture et consommation de masse, EAC Paris - Master 1 Management de projets culturels 2007, Dirigé par Sabine Bourgey 18 Source : Le Film Français 19 Collection ayant pour but de participer au financement de films de genre français. La plupart des films du corpus ont été produits par le biais de cette collection. Enfin, les partis pris de mise en scène des douze films ont un point commun : un traitement particulier de sujets forts. C’est tout d’abord dans la violence extrême que s’expriment les metteurs en scène. Décapitations, gorges tranchées, dépeçage, tout y passe. Il s’agit ici de choquer le spectateur avec des images fortes teintées d’un réalisme dérangeant. Mais choquer est-il réellement la volonté principale des réalisateurs ? Ne peut-on pas, en effectuant une deuxième lecture de ces films, y voir une réflexion plus profonde ? Le caractère graphique des exécutions pourrait en effet s’apparenter à de la violence gratuite (principale critique faite à ces films). Il convient de revenir un instant sur la notion de violence gratuite. Pour Eric Dufour, la violence gratuite se définit en réaction à une violence qui ne le serait pas. Une violence justifiée peut se définir de deux manières : soit elle sert un point de vue particulier ou bien elle a clairement sa place dans le déroulement narratif de l’histoire. Ce réalisme et cette violence peuvent être interprétés de plusieurs façons mais dans notre corpus de film on peut penser que le traitement vient appuyer un point de vue particulier voire même une critique sociétale. C’est la montée de l’extrême droite dans Frontière(s) de Xavier Gens, le traitement médiatique des émeutes des banlieues de 2005 dans A l’intérieur de Julien Maury et Alexandre Bustillo, une vision négative et pessimiste de la société en général dans Martyrs de Pascal Laugier ou encore le trafic d’organe en ex-Yougoslavie dans Captifs. Les différentes représentations de la violence servent souvent une critique sociale et politique revendiquée par les réalisateurs. Pascal Laugier, réalisateur de Martyrs, évoque cette violence dans une interview pour le site Allociné : « Choquer ne m'intéresse pas en soi mais il fallait vraiment qu'on ait une sensation physique, organique, de la douleur infligée, sinon on aurait perdu toute idée de gravité de cette violence, ça l'aurait rendu " gadget " et faisait du film un objet passablement douteux19. » La violence gratuite au sens de Dufour est donc réfutée au profit d’un discours plus profond. Du côté de Xavier Gens, réalisateur de Frontière(s), « l’histoire n’est finalement qu’un prétexte pour amener un sous-texte20 ». Sous-texte qui, dans Frontière(s), évoque clairement le résultat du premier tour des élections de 2002 (générique sur fond d’émeutes notamment). « Je suis citoyen et suis scandalisé quand je vois un parti 19 Source : Dossier de presse du film Martyrs disponible sur http://medias.unifrance.org/medias/253/135/34813/presse/martyrs-2009-presskit-francais-1.pdf 20 Interview de Xavier Gens pour le site Fantasy disponible sur http://blip.tv/fantasy-tv/the-divide-interview-dexavier-gens-6203077 20 d'extrême droite arriver au deuxième tour dans mon pays alors que nous avons vécu l'occupation. J'avais l'impression d'un come-back en arrière de 50 ans du temps de Vichy c'était un sentiment horrible. D'un coup toutes les valeurs de la république sont remises en cause et la question des droits de l'homme également.21 » Le film de Gens met donc en avant un véritable discours politique. Franck Richard, réalisateur de La meute, n’évoque pas un discours politique mais plutôt l’envie de dépeindre un certain contexte socio-historique : « Je viens de Lorraine et la bas il y avait des mines qui fermaient dans les années 1980, et je m’en rappelais, ça m’avait disons marqué, même si cela ne te bouleverse pas quand tu as 10 ans et je me suis dit qu’il y avait un terrain fertile pour faire naître une histoire de film de genre22 ». Section 3 : Des divergences subsistent : une multitude de prises de positions artistiques Cependant, il convient de nuancer le fait que tous les films se ressemblent et sont produits de la même manière. Des divergences subsistent et c’est ce qui permet de différencier mais aussi de rendre compte de la diversité des points de vue artistiques des réalisateurs. En effet, de multiples éléments diffèrent d’un film à l’autre. Au-delà de la dimension narratologique (tous les films ne sont évidemment pas construits de la même manière), nous allons évoquer trois grands points de divergence : le sous-genre utilisé, la production et la réception du public. En reprenant la classification de Rouyer23, il est possible de différencier les douze films en fonction des sept catégories de films d’horreur. Maléfique est à ranger dans la catégorie des pouvoirs de l’occulte, Haute Tension dans celle des tueurs fous, Sheitan est un film que certain définissent comme inclassable mais nous le définiront comme appartenant à la catégorie des pouvoirs de l’occulte, Ils met en scène des tueurs fous (du moins représente des tueurs fous qui s’avèreront n’être que des enfants), A l’intérieur se classe dans la même catégorie, Fontières et Captifs aussi. Mutants, La horde et La meute font partie des films d’horreur mettant en scène des non-morts (des zombies plus exactement). La traque de son côté se classe dans la catégorie des monstres créés par l’homme. Pour terminer, Martyrs, film le plus complexe dans son 21 Interview de Xavier Gens pour le site Oh my gore disponible sur http://www.ohmygore.com/interview-34xavier-gens-mai-2008-fr.html 22 Interview de Franck Richard réalisée par Bruno Paul pour le site Yozone disponible sur http://www.yozone.fr/spip.php?article10967 23 Voir page 9 21 traitement de l’horreur, peut se classer dans plusieurs catégories notamment à cause de sa construction en deux parties distinctes. En premier lieu, nous pouvons le classer dans la catégorie des monstres créés par l’homme dans le sens où l’horreur vient de cette femme/monstre qui hante l’héroïne mais dans un second temps, il est indéniable que les tortures infligées à Anna transformant son corps classent le film dans la catégorie des métamorphoses. Mais encore, une fois, il est difficile de clairement identifier l’objet de l’horreur dans la deuxième partie puisque ce n’est pas le corps métamorphosé qui suscite la terreur mais plutôt la souffrance endurée par l’héroïne (nous aurions pu classer la deuxième partie dans la catégorie des tueurs fous puisque des individus inconnus torturent une femme jusqu’à sa mort finale supposée). Comme le montre le dernier exemple, chaque film peut jouer sur les frontières existant entre les catégories de Rouyer mais il est important de mettre en avant les divergences en termes de points de vue artistiques. Divergences qui permettront peut-être, par la suite, de comprendre et d’analyser la réception du public au niveau des entrées en salles. En termes de production, les films se différencient également. Il y a d’un côté les films produits par des sociétés de production établies, c’est le cas de Haute Tension et de Frontière(s) produits par Europa Corp., la société de production de Luc Besson que nous assimilerons à une majors à l’américaine puisque la société est cotée en bourse depuis 2007 et enregistre en 2011 un chiffre d’affaires de 169 M€. De l’autre, il y a les films produits par de plus petites sociétés de production (par petite nous entendons des sociétés qui ont produit en production déléguée moins de 5 films de long-métrage avant la production du film du corpus). C’est le cas notamment pour La Traque produit par Quasar Pictures qui représentait en 2010 le quatrième film en production déléguée de la société ou encore pour A l’intérieur produit en 2006 par la nouvelle société de production La Fabrique de Films dont le film était le premier long-métrage en production déléguée. Le spectre des sociétés de production du corpus est donc étendu et hétérogène. Hétérogénéité qui induit des techniques de production différentes selon les films et qui nous permet de mettre en avant un autre élément divergeant : le casting. En effet, il est possible de différencier les films en fonction du choix des acteurs principaux. D’un côté, il y a des films mettant en scène des acteurs principaux relativement connus du grand public tel que La meute dans lequel jouent Yolande Moreau et Emilie Dequenne, actrices reconnues par leurs pairs comme talentueuses (Yolande Moreau a reçu trois césars, Emilie Dequenne le prix d’interprétation à Cannes pour Rosetta des frères Dardenne) ou encore Captifs avec Zoé Félix. 22 De l’autre des acteurs principaux moins prestigieux tels qu’Alysson Paradis pour A l’intérieur, Milène Jampanoï et Morjana Alaouï pour Martyrs, Olivia Bonnamy et Michaël Cohen pour Ils. D’un point de vue technique et artistique donc, ces films diffèrent. Mais qu’en est-il de la réception du public ? Encore une fois, le corpus de films s’avère hétérogène en termes d’entrées en salles. En effet, si l’on part du principe que 100 000 entrées pour un film d’horreur représente un succès (relatif), seulement quatre de nos films sont des succès en salles puisque seuls Sheitan (302 038 entrées en salles24), Ils (251 302 entrées en salles25), Haute tension (110 54426 entrées en salles) et Frontière(s) (100 186 entrées en salles27) dépassent les 100 000 entrées. Le nombre d’entrées en salles moyen pour les douze films est de 89 683 ce qui est relativement faible mais d’autant plus faible si l’on ne compte que les films ayant fait moins de 100 000 entrées. En effectuant ce second calcul, le chiffre moyen des entrées en salles est de 26 011. En se référant à l’étude sur la rentabilité des films agréés par le CNC entre 1996 et 200228 (période qui ne concerne pas notre corpus mais qui apporte une vision globale sur la rentabilité des films), nous pouvons évoquer les problèmes de rentabilité rencontrés par les films ayant des budgets entre 1 et 2 M€ faisant moins de 100 000 entrées en salles. La rentabilité salles qui envisage la rentabilité des films en ne considérant que le nombre d’entrées en salles, est de -90 % pour les films ayant fait moins de 100 000 entrées en salles. Pour les films ayant réalisés entre 100 000 et 500 000 entrées en salles, la rentabilité salles est de -66 %. Si l’on prend en compte ce facteur uniquement, aucun de nos films n’a été rentabilisé. Ce facteur n’est certainement pas le seul à prendre en compte pour calculer la rentabilité globale d’un film mais représente un bon indicateur afin de mieux comprendre les attitudes de certains producteurs 24 Chiffres disponibles sur www.cbo-boxoffice.com Chiffres disponibles sur www.commeaucinema.com 26 Chiffres disponibles sur www.cbo-boxoffice.com 27 Chiffres disponibles sur www.cbo-boxoffice.com 28 La rentabilité des films, étude réalisée par BIPE pour le CNC en janvier 2004 25 23 CHAPITRE 3 : Trajectoires des réalisateurs et sentiment d’appartenance au groupe Pour tenter de rendre compte des trajectoires des réalisateurs des films du corpus, nous avons analysé des interviews réalisées par certains sites spécialisés (Oh My Gore, Mad Movies, Yozone…). Il s’avère que certaines trajectoires se ressemblent et nous permettent de mettre en lumière un sentiment d’appartenance à un certain groupe d’artistes. Section 1 : Le parcours « classique » Partant du postulat suivant lequel chaque réalisateur possède une trajectoire qui lui est propre et se construit un habitus en rapport à cette trajectoire, nous avons tenté de collecter des données personnelles sur les réalisateurs. Etudier le capital culturel, économique et symbolique de chacun s’est avéré difficile dans le sens où peu de données sur ces sujets spécifiques sont disponibles. Cependant, à travers les différents discours de chacun, nous avons réussi à mettre en avant certains phénomènes sociologiques et un modèle de trajectoire propre au groupe de réalisateurs. Treize réalisateurs sur quinze (trois films ont été réalisés par un duo de réalisateurs) sortent d’une école de cinéma ou d’un cursus universitaire similaire et ont ensuite travaillé dans le milieu du cinéma en tant qu’intermittents du spectacle avant de réaliser leur premier film. De par le discours de ces réalisateurs et la manière dont ils définissent leurs trajectoires, nous pouvons mettre en avant le modèle du parcours « classique ». Franck Richard, réalisateur de La meute, évoque son parcours ainsi : « J’ai fait des études de cinéma assez classiques dans le public et dans le privé et après ça j’ai fait pas mal de chroniques de ciné, des captations de concerts, d’interviews, de choses comme ça tout en écrivant parallèlement des scénarios 1 ». Il en va de même pour Antoine Blossier, auteur-réalisateur de La Traque : « Après un bac L option arts plastiques, j’ai suivi des études de cinéma en fac à Paris 3. Les cours y étaient très théoriques et s’intéressaient principalement au cinéma d’auteur et de la nouvelle vague, loin du fantastique, du thriller et de la SF que j’affectionne. C’est là-bas que j’ai rencontré Erich2. On Interview d’Antoine Blossier réalisée par le site Allociné disponible sur http://www.allocine.fr/personne/fichepersonne-224578/interviews/?cmedia=19205041 2 Co-scénariste du film La traque 1 24 était tous les deux assez perdus au milieu de l’élitisme ambiant. Certains cours m’ont quand même sensibilisé au découpage, notamment pour les scènes de suspense et de tension. Après la licence, je suis passé régisseur et assistant mise en scène, essentiellement dans la pub, pendant près de 6 ans. C’est là que j’ai le plus appris.3 ». Pascal Laugier, réalisateur de Martyrs évoque son parcours de la même façon : « Après le Bac, je monte à Paris comme on l’a tous fait. Comme tout le monde, je me dis le cinéma c’est tellement aléatoire. Moi j’étais assez bon en français donc mes parents m’avaient dit : si ça marche pas dans le cinéma, fais quand même une fac de français, tu pourras devenir prof de français. Comme tout le monde, je vais à Censier faire un espèce de Deug Lettres, Arts, Expression, Communication. […] L’année d’après, j’ai fait une école de cinéma privée, chanceux que mes parents acceptent de me la payer. Et puis ça a été l’ESRA qui avait ceci de chouette c’est que chaque année, on avait vraiment accès aux caméras et on tournait vraiment des films. ». Antoine Blossier, Pascal Laugier, Xavier Gens, Alexandre Bustillo, Julien Maury, Xavier Palud, David Moreau, Franck Richard, Yann Gozlan, Benjamin Rocher, Yannick Dahan ont tous suivi des études de cinéma (Yann Gozlan a d’abord suivi un parcours économique avant de se diriger vers le cinéma) et ont ensuite réalisé de courtsmétrages. Ce qui me permet d’évoquer le faible capital symbolique propre à chacun de ces treize réalisateurs. Les années de « galère » de contrats d’intermittence sur des films traduisent une faible accumulation de capital symbolique au cours de la vie des réalisateurs. Cependant, le fait même d’avoir la possibilité de suivre des études de cinéma qui représentent entre deux et cinq ans d’études, le plus souvent payées par la famille démontre d’un capital économique élevé. Bourdieu dans son étude sur le champ littéraire met en avant le parallèle entre capital économique élevé et augmentation des prises de risques artistiques : « […] les conditions d'existence qui sont associées à l'appartenance à une famille dotée de capital économique favorisent le développement de dispositions comme l'audace et l'indifférence aux profits matériels, ou le flair et l'art de pressentir les nouvelles hiérarchies, qui inclinent à se porter vers les avant-postes, les plus exposés, de l'avant-garde et vers les placements les plus risqués4 ». Associée au champ cinématographique, cette analyse nous permet de comprendre 3 Interview de Pascal Laugier réalisée par le site FilmoTV disponible sur http://www.youtube.com/watch?v=6QSuSDNBqXM 4 Pierre Bourdieu. « Le champ littéraire » in Actes de la recherche en sciences sociales, vol 89, septembre 1991, p 40 25 les prises de positions artistiques des différents réalisateurs du corpus de films. Plus le capital économique est élevé, plus l’individu est enclin à prendre des risques. C’est d’autant plus vrai que le coût des études universitaires privées est plus élevé. On retrouve cet aspect dans le discours de Pascal Laugier sur ces études et sur le fait qu’il ait été « chanceux que ses parents veuillent bien lui payer ». Les réalisateurs cités sont donc en possession d’un capital économique plutôt élevé mais un capital symbolique faible. Ceci pouvant notamment expliquer les prises de positions artistiques choquantes de certains mais aussi le manque de reconnaissance de leurs pairs (voir plus tard). De plus, leurs prises de positions extrêmes peuvent aussi s’analyser en réaction à un certain cinéma français qui ne les a pas forcément épargné. C’est l’idée que l’on retrouve dans certains discours de réalisateurs que plus ils ont mis du temps à réaliser leur premier film, plus les portes se sont fermées devant eux, plus ils ont voulu, en quelque sorte, se venger en réalisant un film ultra-violent et ultra-gore. C’est tout ce « travail d’acculturation » et l’obligatoire acquisition d’un « habitus professionnel » en occupant des positions de « subalternes5 » que rejettent ces réalisateurs. « Comme tout le monde, tu sors de l’ESRA et à moins de trouver un stage de régisseur ou de 5ème assistant ou de bloquer les rues sur un tournage ce que je ne voulais pas faire, j’avais un orgueil démentiel et j’avais peur que de faire ça, ça me dégoute du cinéma ». Pascal Laugier a en effet dû retourner dans le Sud chez ses parents après quelques échecs professionnels et fait des métiers temporaires pendant une dizaine d’années : « Et j’ai essayé tout de suite de faire mes premiers court-métrages, de continuer à tourner, j’ai eu beaucoup de mal. Et puis j’ai été renvoyé comme un cafard de Paris parce que mon compte bancaire a été bloqué, tout s’est arrêté, j’avais 22 ans, je pouvais prétendre à rien et puis je suis retourné vivre chez mes parents. Ça c’était une période d’échec total tu vois où après l’école de cinéma je rentrais en Province, je rentrais chez moi enfin chez mes parents et là ça a duré longtemps la galère. Après il y a eu plusieurs années de galère où j’ai vraiment fait tous les métiers enfin tu vois veilleur de nuit, travailler au MacDo… tous ces trucs là pour gagner des sous, pour les mettre de côté, pour tourner des courts-métrages ». Ce sentiment revanchard que l’on ressent à la lecture ou à l’écoute des différentes interviews est résumé par Pascal Laugier en ces termes : « Faut pas rêver : le film d'horreur, en France, continue à subir les foudres des préjugés et du conformisme. Et un milieu plus conformiste et 5 Philippe Mary, « La cinéma de Jacques Tati et la politique des auteurs » in Actes de la recherche en Sciences Sociales, 2006/1 n° 161-162, p. 42-65. 26 plus bourgeois que le cinéma, ça n'existe pas. » « Je pense que c'est le retour à une France qui sent la naphtaline. Je pense qu'on vit le grand retour du mépris du "genre". A nouveau, c'est une époque de crispation. On veut des films qui ne fissurent rien, qui ne font pas de vague. On vit une époque de moralisme et de conservatisme6 ». Section 2 : Sociologie du « geek » et identité de groupe L’analyse des trajectoires de réalisateurs permet d’identifier les tenants et aboutissants du groupe social en tant que regroupement d’individus ayant des buts et des caractéristiques communes. Claude Dubar définit l’identité d’un groupe social par deux caractéristiques : d’une part l’action de l'individu sur le groupe en important ses caractéristiques propres et d'autre part, la reconnaissance du groupe et de son mode de fonctionnement par autrui7. Il convient donc dans cette partie d’analyser par les discours des réalisateurs et d’établir la présence ou non d’un certain sentiment d’appartenance. Mais dans un premier temps, l’analyse des trajectoires des différents réalisateurs nous permet de mettre en avant le phénomène du « Geek8 ». En effet, il est intéressant de noter que tous les réalisateurs du corpus ont grandi dans la culture du fantastique et de la série B au point d’en devenir des spécialistes, ils appartiennent à la famille des geeks. Le terme de « Geek » serait issu de l'argot américain, inspiré du mot allemand « Geek » (fou) et aurait eu dans un premier temps une dimension péjorative car ses déclinaisons désignaient généralement des bêtes de foires, des fous ou des personnes handicapés mentalement. Il sera ensuite adapté aux Etats-Unis, au début du vingtième siècle, à des personnes marginales n'arrivant pas à s'intégrer à la société. Avec l'essor de nouvelles technologies, le terme s'est une fois de plus vulgarisé pour désigner des personnes toujours marginales, mais cette fois associé à une intelligence accrue et à une passion pour la technologie, de plus en plus liée à cette figure du geek. D'autre part, le goût de ces « geeks » pour les univers fantastiques viendrait selon David Peyron, de leur isolement social qui les pousserait à se réfugier vers ces univers9. 6 Entretien de Pascal Laugier pour le site Ohmygore disponible sur http://www.ohmygore.com/interview-33pascal-laugier-mai-2008-fr.html 7 Claude Dubar, La socialisation, Paris, Armand Colin, 1996/2002 8 Voir le documentaire de Tristan Schulmann et Xavier Sayanoff, Suck My Geek, Canal + 9 David Peyron, Culture Geek, Paris, éditions FYP, 2013 27 Cependant, le Geek est un stéréotype, une catégorie assez floue ayant des pratiques culturelles et sociales communes. Pascal Laugier définit son parcours ainsi : « C’est l’histoire classique du geek de province, enfin on n’appelait pas ça geek à l’époque d’ailleurs c’est un mot que je n’aime pas beaucoup aujourd’hui parce qu’il est un peu employé à tort et à travers mais c’est l’histoire du solitaire de province comme il y en avait plein10 […] c’est-à-dire une vie de province tout à fait normale, très équilibrée mais un peu ennuyeuse, un tempérament fait pour pas trop aller sur les plages l’été et plutôt s’enfermer dans les salles climatisées. Et je me souviens de plein […] de films que j’ai vu au mois de juillet/aout à Cannes où j’étais seul à la séance de 14h et de 16h où il n’y avait vraiment mais personne parce que tout le monde était à la plage. Donc c’est ça en fait, c’est le geekisme de province qui focalise sur le cinéma et particulièrement le cinéma de genre.» C’est l’idée d’une passion pour un certain cinéma qui se serait développée à l’adolescence. La récurrence avec laquelle ce genre de propos apparait dans les différentes interviews nous permet de mettre en avant ce phénomène du geek. Le capital culturel des réalisateurs se serait donc construit autour de cette passion pour un certain cinéma de genre. Une passion revendiquée par tous pour un cinéma différent, déviant, celui des films de genre des années 70. Une culture alimentée par la lecture des magazines spécialisés apparus dans les années 80 tels que Starfix puis Mad Movies puis L’Ecran Fantastique. Cet accès à la culture déviante et exotique sera facilité par l’apparition des premiers vidéoclubs : « Grâce aussi à la première génération des vidéoclubs c’est-à-dire la fin des salles de quartiers. Elles avaient déjà fermés quand j’avais douze, treize ans, c’est fini. Les doubles programmes tout ça je n’ai pas connu. Mais par contre, il y avait les cavernes d’Ali Baba qu’étaient les vidéoclubs de l’époque c’est-à-dire le contraire des vidéoclubs actuels. Il n’y avait pas du tout le concept de nouveauté/pas nouveauté, c’était juste l’accès aux cassettes quoi11. » Yann Gozlan confirme cette passion pour une certaine culture dans une interview pour le site 1KULT : « Mes premiers amours cinéphiliques c’était des films de série B américains qui étaient plus des thrillers, qui baignaient dans une atmosphère un peu fantastique donc c’était des films de série B, des films de studios de commande.12 » Erich Vogel, coscénariste de La Traque assimile cette culture à une grande famille : « On est tous des enfants de ces films-là. Et comme il n’y a pas eu de films 10 Interview de Pascal Laugier réalisée par le site FilmoTV disponible sur http://www.youtube.com/watch?v=6QSuSDNBqXM 11 Ibid 12 Interview de Yann Gozlan pour le site 1KULT disponible sur http://www.1kult.com/2010/08/20/captifsinterview-de-yann-gozlan/ 28 de genres en France depuis très longtemps, on revient vers ces sources et on les utilise comme des bases. On peut pas nous reprocher d’aimer Carpenter et McTiernan, c’est quand même des réalisateurs incroyables. L’autre jour, je regardais Story of Elvis, un téléfilm que Carpenter a fait sur le King, et même ça, ça tue. Carpenter et McTiernan, c’est un peu les derniers grands, non ?13 » C’est ce que Bourdieu appelle les « effets sociaux de l’unité spatiale14 ». C’est l’idée que ces réalisateurs partagent tous les mêmes références, les mêmes films, etc… Comme évoqué précédemment, pour définir l’identité d’un groupe social, il est nécessaire d’analyser la reconnaissance de l’appartenance au groupe. Ainsi, il convient de déterminer le degré du sentiment d’appartenance au groupe des nouveaux réalisateurs de films d’horreur français. De ce côté, la plupart des réalisateurs sont conscient d’appartenir à une nouvelle Vague. Xavier Gens, réalisateur de Frontière(s), évoque la nouvelle vague de films d’horreur en ces termes : « Tous les films que vous avez eu de la vague « French Frayeur » de A l’intérieur à Frontière(s) en passant par Martyrs sont des films très trashs mais qui sont traités comme des films d’auteurs ». Selon lui, il existe une nouvelle vague de l’horreur à la française et il s’identifie comme partie prenante de celle-ci : « Oui je pense qu'il y a une vrai nouvelle vague de jeunes réals actuellement, qui sont tous passés par la case french frayeur ou qui ont fait un film " différent " de ce que l'on voit chez nous15 ». David Morley, réalisateur de Mutants reconnait à son tour faire partie de la nouvelle vague en question : « Ce genre de film rencontre des succès notables à l’étranger, avec une “French touch” comme on dit. La richesse et la vitalité d’un cinéma national passent aussi par sa diversité. Il en faut pour tous les goûts. » ou encore « Je n’ai pas encore vu Martyrs. Il faut être conscient que ces films ouvrent la voie. Ils ont tous un point commun : ils sont sincères, sans concessions et décomplexés. Et rien que ça, c’est énorme 16 ! ». Nous pouvons donc mettre en avant un certain sentiment d’appartenance à un groupe de la part des réalisateurs mais ceci est cependant à nuancer puisqu’un réalisateur comme Pascal Laugier pense au contraire qu’il n’existe pas de nouvelle vague de l’horreur à la française : Ce sont des « films-orphelins, des prototypes, faits par des barges aussi fabuleux qu'isolés qui essaient, au lieu de nourrir leur frustration via internet, de passer à l'acte. Pour ce Interview d’Antoine Blossier et Eric Vogel pour le site Cinétrange disponible sur http://www.cinetrange.com/2010/12/proie-entretien-avec-antoine-blossier-et-erich-vogel/ 14 Pierre Bourdieu. Op. cit. p 19 15 Interview de Xavier Gens pour le site Oh My Gore disponible sur http://www.ohmygore.com/interview-34xavier-gens-mai-2008-fr.html 16 Interview de David Morley pour le site A voir A lire disponible sur http://www.avoir-alire.com/mutantsinterview-du-realisateur-david-morley 13 29 que j'en sais, ce sont tous des gars qui n'avaient aucun piston dans le cinéma et qui se sont bougés les fesses parce que leur désir de faire des films était immense. Par contre, je crois qu'il est imprudent de rêver17 ». Il est clair que nous pouvons analyser ses propos comme une négation de l’appellation « nouvelle vague », cependant il reconnait l’existence d’un groupe de réalisateurs « barges » « fabuleux ». Pour reprendre Bourdieu sur le champ littéraire lorsqu’il évoque les écrivains avant-gardistes, ces réalisateurs forment une « petite[s] secte[s] isolée[s], dont la cohésion négative se double d'une intense solidarité affective, souvent concentrée dans l'attachement à un leader ». Leader qui, dans ce cas, se nomme Alexandre Aja, réalisateur de Haute tension. Enfin, Bourdieu dans le même article parle de désolidarisation lorsque les écrivains avantgardistes accèdent à la reconnaissance. Mais dans notre cas, aucun des réalisateurs n’a accédé à une complète reconnaissance de ses pairs. Section 3 : Alexandre Aja et Kim Chapiron : 2 cas à part aux dispositions préalables Comme nous l’avons évoqué précédemment, les treize des quinze réalisateurs ont accumulé un capital économique important mais peu de capital symbolique et social. Cependant, les deux réalisateurs restants ont des trajectoires différentes de celles des autres. En effet, les réalisateurs Alexandre Aja (Haute tension) et Kim Chapiron (Sheitan), ont hérité d’un capital économique, culturel et symbolique important ce qui leur confère une « notoriété externe », facteur clé qui facilite « les conditions d’entrée dans la profession18 ». Tous deux sont des fils de réalisateurs ou d’artistes reconnus. Alexandre Aja est le fils du réalisateur Alexandre Arcady et Kim Chapiron est le fils de l’artiste Christian Chapiron (alias Kiki Picasso fondateur du groupe artistique Bazooka) et le meilleur ami du fils de Costa-Gavras, Romain Gavras. Leur trajectoire diffère donc totalement de celles des autres qui n’ont accumulés que peu de capital symbolique, et social. Héritage que l’on retrouve dans les parcours des deux réalisateurs puisqu’aucun des deux n’a fait d’école de cinéma mais se sont lancés dans la réalisation très tôt. Alexandre Aja a commencé en tant qu’acteur sur les films de son père et 17 Entretien de Pascal Laugier pour le site Ohmygore disponible sur http://www.ohmygore.com/interview-33pascal-laugier-mai-2008-fr.html 18 Julien Duval, Op. cit. 30 Kim Chapiron a fondé le collectif Kourtrajmé avec son ami Romain Gavras. Ce sont donc deux cas à part dans le spectre des réalisateurs du corpus du film en terme d’accumulation de capital. Pour reprendre Bourdieu et son parallèle entre capital économique et prise de risques évoqué précédemment, il est clair que l’accumulation de capital d’Aja et de Chapiron leur a permis de prendre des risques artistiques. Aja étant un des précurseurs du genre en France (il réalise le deuxième film de la vague étudiée). Est-ce cette accumulation importante de capital social, culturel, symbolique et économique qui a permis à Alexandre Aja de s’imposer comme leader de cette génération de réalisateurs ? C’est un début de piste mais nous pouvons aussi simplement évoquer un certain talent ou encore le fait que ce fut l’un des premiers. Cependant, il existe une réelle identification des autres réalisateurs à la carrière d’Alexandre Aja (il a maintenant réalisé plusieurs films aux Etats-Unis et est devenu producteur). Pour reprendre Bourdieu, il est important d’évoquer ici la notion des « possibles légitimes » ou le droit de faire ou de ne pas faire certaines choses. De par leurs habitus, Aja et Chapiron ont certainement eu plus de possibilités dans leurs prises de positions dans le champ puisque la position de ces derniers est moins précaire que celles des autres réalisateurs. Alexandre et Aja et Kim Chapiron représentent donc deux cas à part dans le spectre des réalisateurs de films d’horreur français. Cependant, il convient de rappeler qu’ils ont eux aussi les mêmes références cinématographiques (« effets sociaux de l’unité spatiale ») et reconnaissent faire partie de la nouvelle vague des films d’horreur français. La définition du genre horrifique soulève donc de nombreux débats notamment autour de la frontière entre fantastique et horreur. De plus, d’un point de vue national, le film d’horreur n’est pas une composante essentielle du champ cinématographique français. Les rares tentatives portées par des passionnées (Rollin et Ruiz pour ne citer qu’eux) furent souvent infructueuses et n’aboutirent pas à un essor du genre. C’est dans ce contexte socio-historique qu’a émergé la nouvelle génération des réalisateurs français du genre. Véritable groupe social partageant les mêmes codes, valeurs et références artistiques, ces « geeks » en manque de capital symbolique réalisent des films aux caractéristiques similaires qui sont à analyser au regard des trajectoires personnelles de leurs auteurs. 31 PARTIE II Situation du cinéma d’horreur français dans le champ cinématographique : à la recherche de l’autonomie Pour reprendre Bourdieu, une des trois opérations nécessaires à l’analyse d’œuvres culturelles réside dans le fait de « situer le champ littéraire (etc.) au sein du champ du pouvoir, avec lequel il est dans le rapport du microcosme au macrocosme1 ». Dans cette partie, nous allons donc tenter de situer le genre horrifique dans le champ cinématographique français et international. Pour ce faire, il faudra se référer à une des notions clés de l’analyse des œuvres culturelles selon Bourdieu : le principe de hiérarchisation interne et externe. Principe que nous étendrons afin d’analyser dans le même temps les logiques internationales qui participent à une certaine mutation du genre. CHAPITRE 1 : Logiques de définition légitime et contraintes économiques : un genre dominé Section 1 : Lutte symbolique pour le monopole de production culturelle légitime « Les différentes classes et fractions de classes sont engagées dans une lutte proprement symbolique pour imposer la définition du monde social la plus conforme à leurs intérêts, le champ des prises de positions idéologiques reproduisant sous une forme transfigurée le champ des positions sociales2 ». Bourdieu, dans son travail sur le pouvoir symbolique s’attache à mettre en avant toutes les luttes de pouvoir internes, ces luttes « invisibles » rendues possibles grâce au concours de « ceux qui ne veulent pas savoir qu’ils le subissent3 ». Il est donc intéressant d’étudier les luttes de pouvoir au sein du champ cinématographique pour comprendre la position du nouveau cinéma d’horreur dans le champ cinématographique français. Pour ce faire, il est essentiel de convoquer la notion de principe de hiérarchisation chère à Bourdieu. Ce dernier, dans son travail sur le champ littéraire, évoque le principe de 1 Pierre Bourdieu, Op.cit. p 7 Pierre Bourdieu, « Sur le pouvoir symbolique », in: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 32e année, N. 3, 1977. pp. 405-411. 3 Ibid 2 32 hiérarchisation interne et le principe de hiérarchisation externe. Le premier prend en compte « […] le critère de la réussite temporelle mesurée à des indices de succès commercial (tels que le tirage des livres, le nombre de représentations des pièces de théâtre, etc.) ou de notoriété sociale (comme les décorations, les charges, etc.), la primauté revient aux artistes (etc.) connus et reconnus par le "grand public". » Le deuxième, le principe de hiérarchisation interne représente « le degré de consécration spécifique (qui) favorise les artistes (etc.) qui sont connus et reconnus de leurs pairs et d'eux seuls (au moins dans la phase initiale de leur entreprise) et qui doivent, au moins négativement, leur prestige au fait qu'ils ne concèdent rien à la demande du grand public.4 » Nous étudierons plus tard les effets concrets de ces principes dans la lutte pour le monopole de production culturelle légitime. Cette lutte proprement symbolique est accentuée par les fortes contraintes économiques qui pèsent sur le champ. Nous nous appuierons sur le travail de Julien Duval sur le champ cinématographique français des années 2000 pour tenter de comprendre les tenants et aboutissants de ces luttes pour le monopole du pouvoir. Afin de dépasser les notions de cinéma « commercial » et cinéma dit « d’auteur », Duval analyse l’espace des réalisateurs en fonction de leurs positions dans le champ mais aussi des logiques de domination et de lutte pour le monopole de la production culturelle légitime. L’auteur reprend donc Bourdieu et son analyse du champ littéraire en la transposant sur le champ cinématographique et toutes les contraintes économiques inhérentes à ce dernier. C’est ainsi que la lutte pour le monopole est entièrement dominée par les grandes sociétés de productions françaises telles que Gaumont, Pathé, Renn Productions, UGC ou Gaumont. Ces dernières dominent le champ car elles contrôlent la totalité de la chaîne de production d’un film et sont économiquement plus importantes. Pour prendre un exemple, sur le financement d’un film, une de ces grandes sociétés peu contrôler toutes les étapes de la fabrication du film (production, distribution, ventes internationales, éditions DVD) ce qui leur confère un pouvoir et une position dominante dans le champ. Pourtant, le champ cinématographique français est très largement composé d’une multitude sociétés de production plus petites, moins fortes économiquement qui, étant dominées par les grosses sociétés de productions précédemment évoquées (comparées par Duval aux grandes majors américaines), luttent contre cette domination. Ce qui est intéressant de noter dans le cas des films de notre corpus, c’est qu’aucun n’a été ni produit ni distribué par une des grandes sociétés dominantes (sauf si l’on considère Europa 4 Pierre Bourdieu, Op. cit. 33 Corp. comme une major). Au début des années 2000, des sociétés comme Fidélité Films, Capture the Flag ou encore Eskwad n’avaient produit que peu de films de long-métrages. Produire des films de genre, en réaction à des productions plus légitimes représente donc une véritable stratégie pour lutter contre la domination écrasante des grosses sociétés de production Pour mesurer le degré de domination et donc d’autonomie du genre horrifique français, il faut donc prendre en compte le degré d’indépendance par rapport aux logiques de domination économique mises en place par les producteurs d’œuvres culturelles légitimes. Section 2 : Réussite temporelle et notoriété sociale : le principe de hiérarchisation externe Comme évoqué précédemment, le principe de hiérarchisation externe est une notion permettant de mesurer le degré de domination et d’autonomie du genre dans le champ cinématographique français. Il se mesure au degré de réussite temporelle (nombres d’entrées en salles, édition en salles, ventes de DVD…) et à la notoriété sociale (nombre de sélections en festivals, consécration spécifique…). Dans notre cas, il convient donc dans un premier temps d’analyser objectivement les facteurs de réussite temporelle (en termes d’entrées en salles, de ventes en DVD, de diffusions télévisées, de ventes à l’international) de chacun des films du corpus. Avec un nombre de spectateurs moyen de 89 683 pour les douze films du corpus (ce qui, comme nous l’avons vu reste relativement faible) et ramené à 26 011 en retirant les quatre films à plus de 100 000 entrées, la réussite temporelle des films en termes d’entrées en salles est très peu élevée. Mais, ces chiffres sont toujours à mettre en parallèle avec les logiques de domination propres au champ. En effet, ces films n’ont pas été diffusés dans l’espace budgétaire adéquate, espace dominé par les grands distributeurs. Une diffusion en salles de deux semaines en moyenne ne permet pas à un film d’être vu par un nombre de personnes assez important et ne permet pas aux mécanismes de « bouche-à-oreilles » de fonctionner correctement. Or, comme l’a montré Delphine Rouchon dans son mémoire intitulé « Le comportement du consommateur et les films d’horreur5 », le mécanisme du bouche-à-oreille reste « le mode de communication le plus puissant » lorsque le marketing est « à outrance ». Alexandre Hervaud, dans un article 5 Delphine Rouchon, Le comportement du consommateur et les films d’horreur, 2011, ESC SaintEtienne - Master 2 Grande Ecole 2011, Dirigé par Isabelle Horvath 34 publié sur le site d’informations Rue896, démontre les effets positifs du bouche-à-oreille sur le financement participatif d’un des films du corpus : La Horde. Bouche-à-oreille d’autant plus accentué qu’il prend racine au sein de la communauté de fans de films d’horreur, la communauté Geek. Dans les circuits de diffusion classique, le cinéma d’horreur apparaît donc comme dominé par les agents ayant le monopole de la production culturelle légitime. Cependant, il convient de noter que le circuit de diffusion ne s’arrête pas aux seules entrées en salles. En effet, il faut prendre en compte les éditions DVD, les diffusions télévisées et les ventes internationales. Le marché des éditions DVD de films d’horreur (toutes nationalités confondues) est, comme le remarque Laure Hemmer dans son travail d’analyse des chiffres des ventes DVD sur l’année 2007, en relative bonne Santé. « De nombreux articles économiques affirment la bonne santé du secteur, dans un marché déjà déclinant, correspondant à un chiffre d'affaires de 25 millions d'euros au rayon horreur en 2007 (sur un total de 1,481 milliards d'euros, comptant le film pour plus de 750 millions d'euros, le hors-film pour plus de 650 millions d'euros et les opérations promotionnelles pour environ 40 millions d'euros)7 ». Les chiffres des éditions DVD seraient donc positifs pour les films d’horreur mais qu’en est-il des films d’horreur français ? Xavier Gens, réalisateur de Frontière(s) évoque le marché en ces termes : « Le film de genre français existe. On le finance, beaucoup plus qu’à l’étranger donc on a vraiment quelque chose qui est en train d’émerger. Il faut continuer parce que ça cartonne en DVD. On donne que les chiffres salles de ces films-là qui sont des échecs mais au final quand tu regardes l’édition DVD ça marche vraiment bien. Les chiffres TV : Canal + sont ravis, ça cartonne. Donc les films sont vraiment appréciés et faut juste qu’on replace les choses dans le bonne ordre en fait 8 ». Le réalisateur évoque clairement les effets positifs du marché du DVD sur la vie de son film. Dans la même interview, il met en avant les stratégies des distributeurs en salles : « Les exploitants français ne jouent plus le jeu des films de genre, c’est-à-dire que nous, quand on a sorti Frontière(s) on avait 200 copies et on a pu en placer que 88 donc tu te retrouves vite piégé en fait c’est-à-dire que t’as dépensé l’argent pour faire tes copies, le distributeur dépense 800 euros pour une copie donc t’imagines le blé qu’ils mettent à la poubelle ! […] Donc si on veut que les films de genre marchent un peu, faut trouver le média qui correspond le plus à la cible en Alexandre Hervaud, « Faire financer son film d’horreur par les internautes, un bon scénario ? » , Rue 89, 2012 disponible sur http://www.rue89.com/rue89-culture/2012/01/13/faire-financer-son-film-dhorreur-par-lesinternautes-un-bon-scenario-228326 7 Laure Hemmer, Op. cit 8 Interview de Xavier Gens pour le site Fantasy disponible sur http://blip.tv/fantasy-tv/the-divide-interview-dexavier-gens-6203077 6 35 fait. » Selon lui, le média correspondant étant clairement le DVD. Il convient toutefois de nuancer ces propos dans le sens où, le marché des éditions DVD en général est en nette baisse depuis 5 ans9. Xavier Gens évoque aussi un autre effet positif permis par les stratégies de différenciation des agents : la diffusion télévisée. Selon Manuel Alduy, directeur de la collection « French Frayeur » de Canal +, en septembre 2011, « sur la chaîne, ces films ont fait de très bonnes audiences, même comparés à un film français classique de deuxième partie de soirée. » De plus, il ajoute l’exemple de Captifs de Yann Gozlan « sorti fin 2010. En salles, il a été vu par 47 000 personnes. Sur Canal, rien qu’en première diffusion, il a réuni 120 000 téléspectateurs, et avec les redifs, on devrait terminer à 350 00010. » Dernière stratégie de lutte contre la domination : les ventes internationales. S’il ne faut retenir qu’un élément caractéristique de la nouvelle Vague de films d’horreur français, c’est bien l’attrait qu’elle provoque à l’étranger. En effet, un film comme Haute Tension a doublé son box-office général grâce aux entrées en salles à l’étranger (6 291 958 $ au box-office mondial11). Vincent Maraval, directeur de la société de distribution Wild Bunch évoque la bonne santé du cinéma d’horreur français à l’international : « Ça se vend mieux que le cinéma d’auteur français, ça se vend mieux que le drame ou la comédie donc c’est une valeur sûre à l’international. […] Martyrs lors de la sortie au Japon, il a fait salle comble toute la première semaine d’exploitation parce qu’il y a un public12 ». En ce qui concerne la notoriété sociale et le degré de consécration spécifique de chaque film, là encore, nous pouvons constater une domination du cinéma légitime. En effet, les films du corpus sont présents et sélectionnés dans les festivals spécialisés (Gerardmer, Sitges, Amsterdam, Avoriaz…) mais jamais sélectionnés en compétition officielle pour les grands festivals concourant à la lutte symbolique pour la définition des œuvres culturelles légitimes tels que la Mostra de Venise, Berlin ou encore le Festival de Cannes (notons tout de même l’exception d’A l’intérieur sélectionné à la semaine de la Critique à Cannes, évènement largement critiqué par le monde du cinéma). 9 Dossier n° 321 : le marché de la vidéo, CNC Extrait de l’article Faire financer son film d’horreur par les internautes, un bon scénario ? par Alexandre Hervaud, Rue 89, 2012 11 Chiffres de cbo-boxoffice.com 12 Interview de Vincent Maraval dans le documentaire Viande d’origine française : Autopsie du cinéma d’horreur français de Tristan Schulmann et Xavier Sayanoff, Canal + 10 36 On constate donc que le cinéma de genre apparaît dominé car écarté des circuits de diffusion classique que ce soit en salles ou sur les chaînes hertziennes malgré certains bons résultats sur le marché de l’édition DVD ou encore en diffusion télévisée sur le câble. Section 3 : Une ambivalence des discours sur le cinéma « intellectuel » et le cinéma « commercial » Il est intéressant de noter une certaine ambivalence dans les discours des réalisateurs quant à leur rapport au cinéma dit « intellectuel » et au cinéma dit « commercial ». Philippe Mary dans son analyse sur le cinéma de Jacques Tati et la politiques des auteurs met en avant la lutte pour le monopole de la définition légitime entre ce qui est noble et ce qui serait ignoble. Ce qui est noble serait représenté par « le « cinéma d’auteur », un cinéma de réalisateurs indépendants ayant toujours voulu secouer le joug de ces dominations, prouvant à tout moment la singularité de leur style de « mise en scène », aussi grand en dignité artistique que celui des grands écrivains (Flaubert) ou des grands peintres (Matisse), pouvant en toute légitimité être reconnus comme eux pour la singularité, la liberté et l’authenticité de leurs créations 13 ». A l’inverse, il existerait un cinéma ignoble représenté par un certain « cinéma subordonné, assujetti, soumis à la logique de toutes les dominations (le commerce cinématographique, la technique, le vedettariat, le théâtre, etc.), coupable de toutes les compromissions esthétiques ou éthiques14 […] ». Malgré le fait que cette définition ait été élaborée pour une certaine époque et donc en rapport avec des logiques propres à cette époque, elle peut tout à fait être transposée au champ cinématographique d’aujourd’hui. En effet, cette caractéristique du champ est en partie imputable aux fortes logiques économiques qui accentuent les différentes dominations et donc les luttes pour le monopole de celles-ci. Le cinéma ignoble est l’équivalent du cinéma dit « commercial » dans le sens assujetti à des logiques commerciales. Au contraire, le cinéma noble représente le cinéma dit « d’auteur ». Bien que, comme le pense Julien Duval, il faille dépasser ses deux logiques pour bien comprendre les logiques internes spécifiques au champ15, il est intéressant de noter dans le cas du cinéma d’horreur français l’ambivalence des discours des réalisateurs ainsi que leurs prises de positions en tant qu’agent du champ. 13 Philippe Mary, Op. cit. p 51 Ibid 15 Julien Duval, Op. cit. p 98 14 37 D’un côté, certains réalisateurs opèrent une stigmatisation systématique du cinéma dit « commercial » en se posant comme véritable auteur réalisant des « films d’auteurs », de l’autre, il y a la volonté systématique de toucher un public large grâce à une bonne diffusion du film en salles ou sur tout autre support. C’est ainsi que Xavier Gens confie dans une de ses interviews ne pas vouloir « faire un Paranormal Activity », le film réalisé sous la forme du found-footage, pour peu de frais et ayant fait le tour du monde. C’est l’idée qu’il ne veut en aucun cas être assimilé à un réalisateur de grosse production hollywoodienne. On retrouve cette idée dans une autre interview de lui réalisée dans le cadre du Festival « Mem Pas Peur » de l’île de la Réunion : « Tous les films que vous avez eu de la vague « French Frayeur » de A l’intérieur à Frontière(s) en passant par Martyrs sont des films très trashs mais qui sont traités comme des films d’auteurs donc faut se dire que c’est pas juste des films d’horreur pop-corn comme le sont Paranormal Activity ou SAW. C’est des films d’auteurs, de metteurs en scène français qui racontent des histoires personnelles mais dans de l’horreur16 ». C’est l’idée qu’à travers ce discours, le réalisateur effectue un processus de légitimation de son travail en tant qu’artiste. D’un autre côté, Xavier Gens est un des premiers à s’être exilé à Hollywood pour réaliser un film de commande d’Europa Corp., Hitman. Il en est de même pour Pascal Laugier qui défend une vision « auteuriste » des films d’horreur mais qui est, lui aussi, allé s’exiler au Canada pour réaliser The Secret avec Jessica Biel en 2012. Cette idée est à nuancer puisque les définitions du cinéma d’auteur et du cinéma commercial restent relativement subjectives. De plus, Xavier Gens qui défend l’idée d’un cinéma d’horreur français d’auteur définit son film Frontière(s) comme un « film fun ». Ce qui, pour lui n’est pas contradictoire avec le cinéma d’auteur. Cependant, les deux réalisateurs du film Ils, Xavier Palud et David Moreau précise avoir voulu à l’origine faire un « film commercial au sens populaire du terme, pas pour faire de l’argent mais plus pour partager le sentiment de peur avec toutes les catégories de public17. » L’idée d’un cinéma d’auteur en lutte contre la domination d’un cinéma commercial est donc à nuancer quelque peu dans le sens où certains réalisateurs ne jouent pas avec cette ambivalence. Bourdieu résume cette caractéristique dans son analyse sur le champ littéraire : « Bref, étant définis par un double refus, (les dominés) doivent recourir simultanément ou successivement à deux stratégies contradictoires : il leur faut combattre la critique "intellectuelle" en la ramenant à sa plus simple expression, ce qui les expose sans cesse à la limpidité simpliste du vulgarisateur 16 Interview de Xavier Gens pour le site Le journal du cinéma disponible sur http://www.youtube.com/watch?v=CyM_Rw6NSUo 17 Interview de David Moreau et Xavier Palud pour Tf1 disponible sur http://lci.tf1.fr/cinema/news/interviewdavid-moreau-xavier-palud-ils-page-1-5008100.html 38 ; mais, sous peine de perdre toute force spécifique, ils doivent aussi manifester qu'ils sont capables de riposter en "intellectuels" aux critiques des "intellectuels"18 […] » Toujours dans cette logique de lutte contre la domination, les réalisateurs des films de notre corpus doivent donc user de stratégies pour pouvoir améliorer leurs positions dans le champ : combattre l’intelligentsia dominante en se posant en rébellion mais aussi savoir développer un discours « auteuriste » sur leurs propres œuvres. C’est d’un côté Xavier Gens qui a voulu faire un « film fun » mais qui défend de l’autre les réalisateurs (en s’incluant) comme de véritables auteurs. Autre exemple : Pascal Laugier, d’un côté, critique vivement le classicisme du cinéma des années 80 : « Le cinéma français des années 80 c’était vraiment de la merde, Je crois qu’il doit rester moins de trente films regardables encore aujourd’hui quoi. Il doit rester 2,3 Claude Miller... Tu vois, tu prends les films de Bob Swaim, les films de Francis Giraud, de Robin Davis, les films de Gilbert, tout ça c’est vraiment de la merde19 ». Mais, de l’autre, il revendique un cinéma indépendant traitant de sujets sociétaux forts. CHAPITRE 2 : Valeur symbolique : un cinéma en quête de reconnaissance interne Pour reprendre Bourdieu, l’œuvre d’art n’existe en tant qu’objet symbolique doté de valeur que si elle est connue et reconnue en tant que telle. Pour analyser la valeur symbolique des films du corpus, il faut donc interroger les mécanismes de reconnaissance propres au principe de hiérarchisation interne. Section 1 : La domination par la critique Aucun des films analysé n’ayant obtenu un véritable succès populaire (nous prendrons en considération le fait qu’un succès populaire se définit en termes d’entrées en salles et à partir d’un million d’entrées), il est nécessaire d’analyser la manière dont les différents films ont été reçus et perçus par la critique. Selon Bourdieu, « les discours critiques sur l'œuvre d'art 18 Pierre Bourdieu, Op. cit. p 11 Interview de Pascal Laugier réalisée par le site FilmoTV disponible sur http://www.youtube.com/watch?v=6QSuSDNBqXM 19 39 contribuent, à travers notamment la lutte pour le monopole de la vision légitime et légitimante des œuvres, à la production de la valeur de l'œuvre d'art qu'ils paraissent enregistrer 1 ». Luttant donc pour le monopole de la vision légitime et de la définition légitime, les critiques participent à la domination d’un certain genre au sein du champ cinématographique. Tout d’abord, la lutte pour le monopole de la définition légitime (c’est-à-dire la lutte pour le monopole de la réponse à la question suivante : est-ce une œuvre d’art ?) est au cœur des logiques de domination. Avoir le pouvoir légitime de faire la différence « entre l'art et le nonart, entre les "vrais" artistes, dignes d'être publiquement et officiellement exposés, et les autres, renvoyés au néant par le refus du jury2 ». Caractéristique que nous avons pu observer en analysant certaines critiques qui allait même jusqu’à exclure certains films du champ. En effet, nous avons relevé certaines critiques émanant notamment de Telerama et de Positif qualifiant un des films de « pensum » ou encore de « navet ignominieux ». Définition qui tend à exclure ces films du champ cinématographique, ce n’est plus de l’art. De plus, un autre élément qu’il est utile de mettre en avant est l’accueil mitigé et globalement inégal des critiques des magazines. Il est important, pour ne pas biaiser l’analyse de catégoriser les types de magazines. Pour ce faire, nous prendrons comme élément principal de classification le degré du pouvoir de définition de la vision légitime du champ cinématographique. Ainsi, nous distinguerons quatre catégories de magazines : les magazines légitimants (Cahiers du cinéma, Positif), les magazines légitimants grand public (Telerama, Le Nouvel Observateur), les magazines grand public (Studio Ciné Live, Première) et les magazines spécialisés (Mad Movies, L’Ecran Fantastiques). Du côté des magazines légitimants, la critique est globalement négative. C’est l’idée que les critiques peuvent louer certaines qualités du film mais ne sont jamais vraiment emballées. On notera pourtant la présence de Philippe Rouyer au sein de la rédaction du magazine Positif. Ce dernier étant un des spécialistes français du film d’horreur. Ainsi, Positif (par le biais de Philipe Rouyer) peut, d’un côté, féliciter la mise en scène de La Horde : « Certes, les dialogues (...) sonnent faux (...). Mais le vrai talent des auteurs est ailleurs, dans la capacité à entraîner les spectateurs dans un récit bulldozer qui n'épargne rien ni personne. » Mais de l’autre, fustiger un manque de moyen évident pour le film Mutants : « Mutants souffre d'un manque de moyens financiers qui paralyse toute velléité artistique. » Pour le film A l’intérieur, le magazine va jusqu’à le qualifier de « navet ignominieux ». Même analyse pour les critiques des Cahiers du Cinéma qui peuvent louer certaines qualités mais restent toujours dans un ton clairement 1 2 Pierre Bourdieu, Op. cit. p 24 Ibid 40 péjoratif ou tout du moins hautain et dédaigneux. C’est l’idée que malgré des intentions louables, aucun film ne trouve vraiment grâce à leurs yeux. « Sensiblement meilleur que les récentes tentatives de renouveler en France le cinéma fantastique, Maléfique peine à éveiller plus qu'un intérêt poli » ou encore à propos du film Mutants : « (...) Il faudra savoir se contenter de l'originalité du décor (...) C'est peu, mais compte tenu de la modestie visible des moyens, c'est suffisant pour mériter la bienveillance. » Un dernier exemple est la critique d’A l’intérieur : « Une sauvagerie plus toc que toquée qui fait enfler la ligne claire du récit et réduit à néant ce petit réalisme banlieusard - si rare dans le genre- dont A l'intérieur joue par ailleurs avec finesse (...) A l'intérieur vaut mieux que bien d'autres du même acabit ». On relève, dans toutes ces critiques, le champ lexical du dédain (« intérêt poli », « bienveillance », « vaut mieux que bien d’autres ». Du côté des magazines légitimants grand public, l’avis est aussi globalement mitigé avec des critiques qui, encore une fois, peuvent mettre en avant quelques qualités ou stigmatiser uniquement les points négatifs. Voici quelques exemples : A propos de La Traque, Telerama l’analyse en ces termes : « Ici, la famille de pétrochimistes véreux, partis à la chasse au sanglier, est tellement abjecte qu'on prend vite le parti des bêtes sauvages lancées à leurs trousses, dans l'espoir que ce pensum s'achève au plus vite. » Télécinéobs, à propos d’A l’intérieur évoque un « authentique film gore (...) Visuellement très réussi, le huis clos fonctionne et le scénario est assez malin pour que l'on ne se lasse pas du tête-à-tête (...) des deux femmes (...) on regrette la pauvreté des dialogues et un final qui lorgne vers le fantastique. » Pour le film La meute, Télécinéobs évoque un « scénario abracadabrant » et Telerama parle du « nanar de la semaine ». Il en est de même pour le film Mutants dont « l’absence d’idée est […] terrifiante » pour Télécinéobs ou encore pour Haute tension analysé comme une redite « des films gore des années 70 », un retour « en arrière ». Enfin, du côté des magazines grand public, nous notons un rejet quasi systématique des films du corpus. Que ce soit Première, Ciné Live ou Studio Magazine (à l’époque), ces derniers n’ont jamais réellement apprécié un film et leur moyenne de notes oscille entre 1/5 et 2/5. C’est un premier élément de réponse quant à l’insuccès en salles. Cette désapprobation des magazines grand public à très certainement influé sur la présence de spectateurs (ou plutôt l’absence). Le genre horrifique français est donc dominé par la structure du champ à travers la critique. En effet, qu’elle soit dédaigneuse du côté des magazines légitimants ou systématiquement négative pour les magazines grand public, il faut souligner l’absence total d’enthousiasme, facteur majeur permettant l’émergence du bouche-à-oreille notamment. 41 Section 2 : Les critiques spécialisées : entre véritable appuie et marginalisation La lutte pour le monopole de la définition légitime des films se caractérise à travers les critiques des différents magazines spécialisés tels que L’Ecran Fantastique ou encore Mad Movies et anciennement, Starfix. Starfix a été lancé en 1983 et a stoppé sa diffusion en 1990. Magazine devenu culte dans les années 80 pour tous les fans de films de genre, il compte parmi ses collaborateurs Christophe Gans ou encore Nicholas Boukhrief devenus tous deux réalisateurs de films de genre (La Pacte des loups et Silent Hill pour Christophe Gans, Le convoyeur et Cortex pour Nicolas Boukhrief). Mad Movies et L’Ecran Fantastique furent d’abord édités sous la forme de fanzines non professionnels pour devenir plus tard les deux références en termes d’analyse de films de genre (Horreur, Science-fiction, Fantastique). Les critiques des films du corpus par ces deux magazines s’avèrent globalement positives. En effet, pour ne citer que quelques exemples, Mad Movies et L’Ecran Fantastique ont encensé des films comme A l’intérieur, Martyrs, Haute tension, Mutants ou Captifs. Voici un florilège : « préparez-vous à prendre en pleine gueule le thriller d'épouvante le plus radical jamais produit dans notre pays. Plus qu'une réussite : une date dans l'Histoire du cinéma d'horreur ! » (Mad Movies à propos d’A l’intérieur) ; « Haute tension, le deuxième opus d'Alexandre Aja, qui, après Furia nous prouve que barbaque éclatée et province française peuvent faire bon ménage. » (Mad Movies à propos de Haute Tension) ; « Fort d'une maturité d'écriture et de mise en scène quasiment inédite dans notre beau pays, Laugier délivre tout simplement le film parfait [...] On appelle ça un chef-d’œuvre. » (Mad Movies à propos de Martyrs) ; « Avant même d'être un film de genre, Martyrs constitue une expérience émotionnelle, sensorielle et spirituelle intense. Le film détourne systématiquement tous les codes, jusqu'à les sublimer. » (L’Ecran Fantastique à propos de Martyrs) ; « Yann Gozlan [...] nous offre une vision parfaitement maîtrisée du survival, renouant avec l'intensité des années 70 et 80 si souvent revendiquée, sans pour autant se limiter aux montées d'adrénaline. » (L’Ecran Fantastique à propos de Captifs). Une nuance tout de même avec l’utilisation du dispositif « Pour/contre » (mis en place pour le film Frontière(s)) mais aussi avec la présence d’une critique (très) négative (des deux magazines) du film La meute. Ceci montre un certain recul analytique effectué par les rédactions par rapport au genre. L’appui de ces magazines contribue à élever le genre français au rang d’étalon or et ses réalisateurs au rang de maîtres de l’horreur à la française. C’est en partie à travers les analyses 42 de Mad Movies et de L’Ecran Fantastique qu’est né le terme « Nouvelle Vague d’horreur française ». De plus, le travail des rédactions de ces magazines critique la position de domination d’une vision légitime d’un certain cinéma et contribue à la lutte contre le monopole de cette vision. Cependant, nous pouvons aussi avancer le fait qu’un tel appui et un tel soutien sans faille puisse participer à la marginalisation du genre. En effet, la critique spécialisée est, par essence et par définition, marginale. Donc, un film légitimé par une frange marginale de la critique ne pourra pas, dans un premier temps, atteindre un large public. De plus, le caractère complet, spécifique et exigent du travail d’analyse des magazines spécialisés peut participer à la mise en avant de certains défauts des films et donc à la marginalisation du genre. Nous pensons notamment à l’évocation systématique des mauvais résultats en salles de la plupart des films. Section 3 : Censure et sanctions négatives La censure représente un des mécanismes d’exclusion du champ cinématographique. Il convient donc d’en analyser la teneur. Tout d’abord, nous citerons deux auteurs ayant travaillé sur la censure cinématographique : Henri Michard et Gajus Siagian. Le premier revient de manière objective sur les deux degrés de polarisation de censure : la « polarisation Sexualité (bonnes mœurs, érotisme, obscénité) et la « polarisation agressivité (ordre public, violence, incitation au crime)3 ». Michard ajoute que la censure cinématographique se situe « au niveau de la morale du groupe, des valeurs communes qu'il est nécessaire de maintenir. Et leur sauvegarde est également organisée, rappelons-le, dans les pays non dotés de censure cinématographique, par le jeu normal des dispositions du Code pénal ». De son côté, Gajus Siagian analyse le système de censure indonésien mais, avant cela, évoque la question de la nécessité de la censure en général : « l'affirmation selon laquelle la censure est une "nécessité éternelle", est une évidence des plus paradoxales. D'un côté, par la répression ou la limitation qu'elle fait de la liberté, la censure est en contradiction avec les droits fondamentaux de l'homme. D'un autre côté, cette limitation est considérer comme une nécessité, justement prévue pour protéger le public des excès de cette liberté-même4 ». 3 4 Henri Michard, « Contrôle cinématographique et protection des jeunes ». Communications, 9, 1967. pp. 54-63. Gajus Siagian, « La Censure cinématographique », Archipel. Volume 5, 1973. pp. 183-190. 43 Il convient donc de mettre en avant les relations ambiguës qu’entretient le cinéma d’horreur français avec les comités de censure. « Les commissions et organismes chargés de délivrer des visas d’exploitation parlent plus volontiers de « classification » mais la terminologie n’y change rien5 » disait Philippe Rouyer à propos des mécanismes de censure. Sur les douze films du corpus, dix ont reçu une interdiction par la commission de classification. Sur ces dix films, on compte six interdictions aux moins de seize ans (dont une avec avertissement pour Martyrs) et quatre interdictions aux moins de douze ans (dont trois assorties d’un avertissement). Les différentes commissions de classifications ont donc été plus que vigilantes avec ces douze films. Un des cas les plus marquants est celui du film de Pascal Laugier, Martyrs. En effet, la commission avait d’abord préconisé une interdiction aux moins de dix-huit ans pour ensuite se raviser et abaisser la sanction aux moins de seize en l’assortissant d’un avertissement. Le premier avis aurait été synonyme de la mort annoncé du film puisque une interdiction aux moins de dix-huit ans a des conséquences économiques fatales sur l’économie d’un film. « Moins de dix-huit ça veut dire énormément de choses, ça veut dire pas de vidéos distribuées dans les Fnac ou les Virgin, pas de multiplexe donc on est en face d’une censure économique sur le moins de dix-huit6. […] Ces films là, tout d’un coup, on leur nie l’accès au public auquel c’est destiné » analyse Vincent Maraval. De plus, « même sur une chaîne comme Canal +, il est réduit à l’espace normalement destiné aux films pornographiques de catégorie cinq donc nous avons le droit à trois diffusions par mois en tout et pour tout. Un film normal, on peut le diffuser trente-cinq fois sur trois mois avec les rediffusions sur Canal + Décalé, etc... 7» explique Manuel Alduy, directeur de la collection « French Frayeur » de Canal +. C’est donc à une véritable exclusion du champ auquel s’exposent les films d’horreur français. Cependant, comme le souligne André Koob, distributeur français de Cannibal Holocaust et ReAnimator, « [Aujourd’hui, à la commission], le gore est pris au troisième ou au quatrième degré et ça passe toujours8 ». En effet, la commission de classification apparaît plus clémente en France que dans d’autres pays européens par exemple9. Par ailleurs, il faut se rappeler de l’analyse de Bourdieu sur le champ littéraire, « c'est déjà exister dans un champ que d'y produire des effets, fût-ce de simples réactions, de résistance ou 5 Philippe Rouyer, Op. cit. p 151 Viande d’origine française : autopsie du cinéma d’horreur français 7 Ibid 8 Entretien avec Jean-Pierre Putters, Mad Movies n°42, Juillet 1986 9 Voir le chapitre sur les régimes européens de censure cinématographique dans l’ouvrage de Philippe Rouyer précédemment cité 6 44 d'exclusion. Il s'ensuit que les dominants ont peine à se défendre contre la menace qu'enferme toute redéfinition du droit d'entrée explicite ou implicite sans accorder l'existence, par le fait de les combattre, à ceux qu'ils veulent exclure10 ». En effet, ceux qui ont le monopole de la définition légitime d’un film ont réagi fermement à l’existence de la plupart des films du corpus en en interdisant l’accès à une certaine catégorie de la population. CHAPITRE 3 : L’ambivalence du rapport avec le cinéma américain Section 1 : Le constat de l’exportation de la « French touch » à l’étranger Vincent Maraval évoquait plus haut l’attrait du cinéma étranger pour le genre horrifique national à travers des ventes internationales très positives pour la plupart des films du corpus mais qu’en est-il vraiment ? Quel est donc ce rapport si particulier que le cinéma d’horreur français entretient avec l’étranger ? Le constat premier est celui de Vincent Maraval, les films se sont bien vendus à l’international. Que ce soit en Espagne, au Japon, en Grèce ou aux Etats-Unis, les films français sont fortement appréciés par le public. Pascal Laugier confirme ce premier constat : « Martyrs m’a fait faire le tour du monde, en Asie, aux Etats-Unis. Et c’est la première fois où j’avais des réactions extrêmement fortes au film1 ». Cette visibilité à l’international représente une stratégie de la part des distributeurs qui utilisent des outils promotionnels spécifiques et font faire le tour du monde à travers de multiples avant-premières. De plus, les critiques étrangères des films du corpus démontrent un intérêt certain pour le genre national. James Quandt, critique et chroniqueur pour le magazine d’art contemporain Artforum a englobé les films français du corpus dans ce qu’il appelle la « New French Extrimity » et définit cette nouvelle tendance comme suit : « Bava as much as Bataille, Salò no less than Sade seem the determinants of a cinema suddenly determined to break every taboo, to wade in rivers of viscera and spumes of sperm, to fill each frame with flesh, nubile or gnarled, and subject it to all manner of penetration, 10 Pierre Bourdieu, Op. cit. p 16 Interview de Pascal Laugier réalisée par le site FilmoTV disponible sur http://www.youtube.com/watch?v=6QSuSDNBqXM 1 45 mutilation, and defilement2 ». Autre exemple du fort attrait des pays étrangers pour le genre, Jamie Graham, critique pour Total Film parle de Martyrs comme « one of the most extreme pictures ever made, and one of the best horror movies of the last decade3 ». Le deuxième constat est l’exportation massive des réalisateurs des films du corpus aux EtatsUnis ou au Canada afin d’y réaliser un film. En effet, Xavier Gens, Pascal Laugier, Alexandre Aja, David Moreau, Eric Valette, Kim Chapiron et David Morley ont tous choisi, après avoir réalisé un premier film d’horreur en France, de tenter l’aventure outre-Atlantique. Alexandre Aja a réalisé son premier film en anglais en 2006 intitulé La colline a des yeux, remake du film de Wes Craven puis ensuite Piranha 3D en 2010. Pascal Laugier a réalisé en 2012 The Secret au Canada. Xavier Gens a réalisé aux Etats-Unis Hitman adapté du célèbre jeu vidéo. De son côté, le tandem David Moreau et Xavier Palud a produit et réalisé The Eye, remake d’un film coréen. Kim Chapiron a réalisé Dog Pound en 2010. Plus tôt, Eric Valette a lui aussi réalisé ses premier film aux Etats-Unis intitulé One Missed Call en 2008 et Hybrid en 2009. « Maléfique m’a apporté beaucoup plus d’ouvertures aux Etats-Unis qu’en France, absolument. […] Il y a un espèce de snobisme de la part des producteurs américains qui aiment bien les réalisateurs européens parce qu’ils sont censés apporter une touche artistique que n’apportera pas le réalisateur américain qui sera plus formaté, etc..4 » analyse Eric Valette. Les réalisateurs évoquent aussi le nombre important de propositions provenant de l’autre côté de l’Atlantique. Pascal Laugier évoque cette expérience : « Quand je reçois une proposition française, j’en reçois quarante américaines ! […] Tout de suite, ça se traduit par des actes très concrets : un agent qui vous appelle tout le temps, des scénarios concrets que vous recevez, des appels de producteurs américains, des rencontres extraordinaires que vous faites dans les studios, les portes qui vous sont ouvertes5 » ; Il s’avère donc que les réalisateurs français reçoivent beaucoup de propositions, souvent des remakes de films d’horreur des années 80. Mais ils n’acceptent pas toutes les propositions. Alexandre Bustillo et Julien Maury ont notamment refusé le remake des Griffes de la Nuit6 produit par Platinum Dunes7. Le troisième constat c’est le retour globalement mitigé de ces réalisateurs français. Revenus en fustigeant notamment la politique des grands studios américains qui ne donnent que peu de James Quandt “Flesh & Blood: Sex and violence in recent French cinema”. Artforum. (February 2004). Jamie Graham, "Art meets gorno...", Total Film 4 Viande d’origine française : autopsie du cinéma d’horreur français 5 Viande d’origine française : autopsie du cinéma d’horreur français Lors de la production du documentaire, Pascal Laugier n’avait pas encore tourné The Secret au Canada. 6 Ibid 7 Société de production américaine créée par Michael Bay, Brad Fuller et Andrew Form 2 3 46 marges de manœuvre aux artistes. Pour donner un exemple, Xavier Gens a quitté la production de Hitman durant la phase du montage car sa vision ne coïncidait pas avec celle des producteurs8. C’est d’ailleurs pour cela que pour son dernier film en date, The Divide, il a choisi une maison de production américaine indépendante9 pour garder un certain contrôle sur son travail. Le quatrième constat du fort attrait du cinéma d’horreur français à l’international c’est le succès fulgurant du réalisateur Alexandre Aja. En effet, La colline à des yeux a généré lors de sa sortie en salles aux Etats-Unis des recettes de plus de 40 M de dollars10 ce qui a permis à Aja de réaliser d’autres films par la suite et d’en devenir le producteur. C’est en partie grâce à cette réussite qu’il est considéré comme le leader de la nouvelle génération de réalisateurs de films d’horreur. Le constat est donc clair : le cinéma d’horreur français s’exporte très bien et a permis à plusieurs réalisateurs de tenter l’expérience à l’étranger. Section 2 : La tentation étatsunienne : entre volonté de représenter un certain cinéma français… En reprenant Julien Duval et son étude sur le champ cinématographique français des années 2000, on remarque le rapport ambivalent qu’entretient le pôle le plus commercial du cinéma français avec « le pôle le plus commercial du cinéma étatsunien (souvent identifié à « l’industrie hollywoodienne »)11 ». C’est une analyse que nous pouvons appliquer au cinéma d’horreur français bien qu’il ne représente pas le pôle le plus commercial du cinéma français. « L’ambivalence que le cinéma américain suscite au pôle le plus commercial du champ s’exprime bien dans deux tendances en apparence contradictoires. D’un côté, les signes de consécration venus des Etats-Unis semblent assez généralement prisés : le succès (même très relatif) sur le marché américain, une nomination aux Oscars, la réalisation à Hollywood d’un remake par une major voir l’invitation à tourner un film à Hollywood […]. De l’autre, chacun, ou presque, tend à se poser (ou à être perçu) en représentant d’une « exception française »12 ». En l’occurrence, Hitman a été produit par la Fox. Instinctive Films 10 Chiffres de cbo-boxoffice 11 Julien Duval, Op. cit. p 109 12 Julien Duval, Op. cit. p 109-110 8 9 47 Dans cette sous-partie, nous évoquerons ce besoin pour certains réalisateurs des films du corpus de représenter la France telle qu’ils la voient. Elément qui caractérisera leurs films comme appartenant à la nouvelle vague du cinéma d’horreur français. C’est, par exemple, Antoine Blossier, réalisateur de La traque, qui évoque ce besoin d’ancrer son récit dans la culture française : « le point de départ c’est une partie de chasse qui tourne mal avec un vrai film de monstre. Mais un film de monstre à la française, d’où le sanglier en fait. L’idée c’est réellement d’être dans cette culture française, d’avoir une dramaturgie qui est dans l’efficacité des américains on va dire, ou des espagnols d’ailleurs mais en même temps d’être vraiment ancrés dans la culture française13 ». En effectuant une comparaison avec les campagnes américaines, le réalisateur s’est dit que la campagne française « n’avait rien à envier14 » à leurs pendants américains. De plus, les phénomènes d’identité de groupe caractérisés précédemment permettent de mettre en avant cette envie de représenter la nouvelle vague du cinéma d’horreur français. La cohésion (malgré certaines réticences quant à l’appellation de nouvelle vague) et la solidarité du groupe traduit de la volonté d’une certaine démarcation en tant que réalisateur français de films d’horreur. De plus, la volonté de se poser (ou d’être perçu) en tant que représentant de l’exception française peut aussi être comprise comme une certain fierté d’avoir réussi à monter un film d’horreur dans un pays où il ne s’en monte que très peu. C’est l’idée d’un certain sentiment de fierté d’avoir réussi à surmonter toutes les barrières à l’entrée (que ce soit de la profession mais aussi à l’entrée des différents guichets de financement), avoir triomphé des limites de l’exception culturelle française pour en devenir les représentants. Enfin, il est important de noter le rôle important joué par les réalisateurs (ou artistes en général), dans le rayonnement de la France à l’international. Nous citerons Gregory Bernard, producteur français de Rubber et Wrong de Quentin Dupieux15, qui évoque les effets positifs de l’internationalisation de certains réalisateurs français et d’un renouveau (comme dans les années 60) d’un soft power16 à la française. Cependant, malgré la réussite de ces français à l’étranger (il met en avant des signes de consécration tels que le nombre de fans sur les réseaux sociaux, en concert et dans les salles de cinéma), ce type de cinéma français spécifique peine à Interview d’Antoine Blossier réalisée par le site Allociné disponible sur http://www.allocine.fr/personne/fichepersonne-224578/interviews/?cmedia=19205041 14 Ibid 15 Films français tournés en langue anglaise 16 Gregory Bernard, « Aidons le cinéma français tournée en anglais », Le monde, 09/2012 13 48 trouver sa place dans le champ cinématographique français (notamment en termes de financements, d’aides publiques mais aussi de reconnaissance symbolique). Section 3 : … et recherche de la consécration à l’étranger C’est justement cette recherche de consécration qui pose les bases des rapports ambigus du cinéma d’horreur français avec le cinéma étatsunien. En effet, la volonté de représenter une certaine exception culturelle française va de pair avec une recherche de la consécration à l’étranger et plus précisément sur le continent nordaméricain. En reprenant Julien Duval, nous tenons à mettre en avant cette certaine ambigüité qui s’exprime à travers les discours des réalisateurs mais aussi leurs actes concrets. Les signes de consécration venant de l’industrie cinématographique américaine dont parle Duval sont en effet très prisés par les réalisateurs précédemment cités. La réalisation de remake par exemple, représenta une des portes d’entrée à Hollywood les plus fréquemment empruntées. La recherche du succès (même relatif) à Hollywood est aussi un signe de consécration très prisé des réalisateurs français. En effet, à travers certains discours, nous relevons la volonté de vivre le rêve américain et suivre les pas d’Alexandre Aja, précurseur de l’exode des réalisateurs français à Hollywood. Devenir le protégé d’un studio, le petit français « Aja style17 » représente pour certain un idéal à atteindre. Mais il convient aussi de noter que la recherche de la consécration à l’étranger ne passe pas forcément par une reconnaissance « hollywoodienne ». Il existe aussi aux Etats-Unis un marché du film indépendant dont les signes de consécration sont très prisés par les réalisateurs dominés du cinéma d’horreur français. Le marché du film de Sundance réunit en effet des agents de production cinématographique indépendants (producteurs, réalisateurs, distributeurs) susceptibles de reconnaître le travail réalisé sur un film dans le but d’établir un contact pour une future collaboration. De plus, travailler avec des producteurs américains indépendants confèrent aux réalisateurs plus de liberté dans leurs choix artistiques que dans une relation avec une major (compte tenu de l’impossibilité légale aux Etats-Unis pour le réalisateur d’imposer Expression utilisée par Alexandre Bustillo dans Viande d’origine française : autopsie du cinéma d’horreur français 17 49 son final cut18, il est plus difficile d’imposer son point de vue vis-à-vis d’un producteur tout puissant). Cependant, la recherche des signes de consécration à l’étranger est aussi à lire comme l’unique possibilité pour certains réalisateurs de travailler et de monter un film d’horreur dans de bonnes conditions. C’est l’idée d’une alternative plus que crédible afin de pouvoir exercer son métier ailleurs qu’en France. La domination des structures du champ cinématographique sur le cinéma d’horreur français apparaît clairement dans l’analyse du degré de réussite temporelle (les films totalisent peu d’entrées en salles) et de reconnaissance symbolique (la lutte s’intensifie notamment à travers les mécanismes de la critique cinématographique et de la censure). Cependant, cette domination a entrainé des mutations au sein même du genre horrifique français. En effet, de par la mise en place d’un système de diffusion parallèle qui leur conférera une forte reconnaissance à l’international, les films d’horreur contournent les obstacles afin d’atteindre leur public. Faire, Montrer, Parler et écrire1, tels sont les enjeux du genre. En France, le final cut appartient légalement au réalisateur, ce n’est pas le cas aux Etats-Unis. Mathieu Laurent. « Un cinéma en marge, un cinéma en marche : état et perspective d'un cinéma que l'on nomme « différent » », L’Homme et la société, N. 127-128, 1998. Cinéma engagé, cinéma enragé. pp. 126-134. 18 1 50 PARTIE III Structure des relations objectives entre les agents du champ cinématographique: Financement, diffusion, réception. Afin d’analyser une œuvre culturelle (ou un ensemble) dans sa globalité (c’est-à-dire « par référence au champ du pouvoir, à l'intérieur duquel le champ littéraire (etc.) occupe luimême une position dominée2 »), Bourdieu propose ensuite « d’analyser la structure interne du champ littéraire (etc.), univers obéissant à ses propres lois de fonctionnement et de transformation, c’est-à-dire la structure des relations objectives entre les positions qu’y occupent des individus ou groupe placés en situation de concurrence pour la légitimité artistique3 ». Ainsi, après avoir expliqué la position du genre horrifique dans le champ cinématographique, il convient d’analyser les relations entre institutions, réalisateurs producteurs, distributeurs, exploitants et le public. Chacun agissant dans le but d’imposer une vision allant dans le sens de son propre intérêt. C’est l’idée que l’ensemble des agents agit « soit par des verdicts de consécration assortis ou non d’avantages économiques (achat, subvention, prix, bourse, etc…) soit par des mesures réglementaires […]4 ». Nous évoquerons donc dans un premier temps le rôle des différents agents dans la fabrication d’un film et de sa valeur (notamment en termes de financement), pour ensuite analyser les prises de positions des films du corpus en relation avec les autres œuvres et enfin la structure des relations avec le public. 2 Pierre Bourdieu. « Le champ littéraire » in Actes de la recherche en sciences sociales, vol 89, septembre 1991, p6 3 Ibid 4 Ibid 51 CHAPITRE 1 : Le problème du financement : relations entre les agents et déficit dans les mécanismes de consécration Section 1 : Les relations producteurs / distributeurs En France, le producteur n’est pas l’auteur d’une œuvre cinématographique. En effet, contrairement à la vision américaine du producteur, ce dernier détient les droits commerciaux d’une œuvre mais en aucun cas les droits artistiques. Cette caractéristique française est le produit d’une évolution historique datant des années 30. Nous nous appuierons sur les travaux de Nathalie Moureau et Dominique Sagot-Duvauroux sur les enjeux économiques de la définition de l’auteur. A cette époque, « tous les pays reconnaissent au producteur de cinéma la qualité d’auteur, assimilant l’œuvre cinématographique à une œuvre de collaboration5 ». Plus tard, avec les arrêts de la cour d’appel de Paris en 1936 et l’arrêt Mascarade en 1957, la France a progressivement définit l’auteur comme « la ou les personnes physiques qui réalisent la création intellectuelle de l’œuvre6 ». La vision américaine d’aujourd’hui est toujours celle de 1930 : le producteur est l’auteur de l’œuvre car un film est une œuvre collective, produit du travail d’une multitude d’agents. Le rôle du producteur en France est tout de même important puisqu’il est en charge de réunir les moyens financiers pour voir le projet aboutir. Une fois le rôle de producteur définit, il convient de mettre en avant les relations de ce dernier avec les réalisateurs et les distributeurs. En constante lutte économique, les agents cherchent à imposer une certaine vision du film dans leurs propres intérêts économiques. Le producteur doit négocier avec le distributeur pour essayer de sortir le film dans les meilleures conditions. Nous sommes toujours dans des rapports de domination qui passent soit par un rapport de coopération soit par un rapport de conflit. Dans le cas des films d’horreur, les producteurs doivent lutter pour rechercher des financements auprès des distributeurs qui ne se bousculent pas. En effet, nous pouvons mettre en avant le nombre de refus ou de changement d’avis des distributeurs au dernier moment. Au contraire, les sociétés de production dominantes telles que Pathé-Gaumont ou UGC se chargent elles- 5 Moureau Nathalie, Sagot-Duvauroux, « Quels auteurs pour quels droits ? Les enjeux économiques de la défintion de l’auteur », Revues d’économie industrielle. Vol 99. 2ème trimestre 2002 p 42 6 Article L. 113-7 du CPI (anc. art. 14 de la loi du 11 mars 1957, comme modifiée par la loi du 3 juillet 1985) 52 mêmes de la distribution des films. Pour une large diffusion d’un film, les producteurs doivent passer par des grands distributeurs sous peine de voir le film mal diffusé voire sous-diffusé. Or, la lutte s’intensifie lorsqu’un film produit par un producteur indépendant entre en conflit d’intérêt avec un film produit par une des sociétés de production/distribution dominantes. Le choix revient en effet au distributeur qui se tournera vers le film dont la société en est aussi le distributeur. Cependant, les relations entre producteurs et distributeurs doivent aussi prendre la forme d’une coopération mutuelle dans le but de diffuser le film choisi. La relation producteur/distributeur est donc un maillon essentiel du financement des films. La présence d’un distributeur important favorise l’évolution positive du financement d’un film. De plus, le distributeur entre souvent dans le financement du film par le biais de la co-production. Ainsi, aucun des films du corpus n’a été distribué par une des majors françaises (que sont PathéGaumont ou UGC) ce qui dénote toujours d’une domination d’une certaine vision du cinéma. Les distributeurs des films du corpus étant Mars Distribution, La Fabrique de Films, Rezo Films et Europa Corp. L’apport d’un distributeur comme Europa Corp (qui est aussi producteur sur les films Frontière(s) et Haute Tension) représente ici une exception puisque ce dernier pourrait être considéré comme une majors en devenir. De plus, l’appui d’Europa Corp sur les deux films n’a pas empêché des difficultés dans la recherche de financement. Pour justifier cette absence des gros distributeurs dans le financement et la diffusion des films, le directeur de la distribution de Gaumont, évoque l’insuccès en salles des films du corpus : « Le jour où un film fait sept millions d’entrées dans les salles de cinéma et que c’est un film d’horreur, tout le monde s’y mettra ! TF1 co-produira des films d’horreur !7 ». Enfin, il est nécessaire de mettre en avant les relations entre producteurs qui, si parfois peuvent prendre la forme de luttes, peuvent aussi prendre la forme de relations solidaires. C’est l’exemple de la première interdiction aux moins de dix-huit ans de Martyrs : dès l’annonce de la décision, de nombreux producteurs l’ont critiqué pour former un comité de soutien et un appui dont l’importance est à souligner dans le sens où, grâce, à cette solidarité, l’interdiction a été abaissée aux moins de seize ans avec avertissement. Interview de François Clerc dans le documentaire Viande d’origine française : autopsie du cinéma d’horreur français. 7 53 Section 2 : Une certaine absence de financements publics Comme le montre Laurent Creton dans son analyse socio-historique des origines du financement cinématographique français, le système actuel est un produit d’évolutions successives prenant racine dans les années 30, pour ensuite se consolider sous Vichy et enfin prendre la forme que nous connaissons actuellement à travers les différentes mesures réglementaires mises en place par Malraux alors Ministre d’Etat chargé aux Affaires culturelles. Le dispositif français entraine un débat permanent entre les défenseurs d’un système visant à élever la culture française au rang d’exception et les pourfendeurs de l’hégémonie de l’intervention étatique dans le champ. Le système d’avance sur recettes8 cristallise les tensions autour du dispositif de financement français comme le souligne Laurent Creton : « Les analyses et les disputes qui portent sur le modèle de régulation du cinéma à la française se réfèrent dans leur grande majorité au système d'avance sur recettes résultant des décrets de Malraux9 ». En effet, certaines attributions de la commission du CNC pour l’avance sur recettes ont été soumises à de vives critiques de la part des professionnels du cinéma fustigeant un manque d’hétérogénéité dans les choix d’attribution. De plus, de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer certains choix fortement dictés par des logiques de camaraderies et de favoritisme. La plupart des films d’horreur du corpus n’ont pas reçu l’avance sur recettes tant convoitée qui permet notamment aux premiers films de se monter. Frédéric Gimello-Mesplomb dans son ouvrage sur les cinéastes français et le genre fantastique rapporte les propos tenus par Vérane Frédiani (productrice d’A l’intérieur et de La meute) en réponse à l’étonnement de certains membres de la commission d’attribution de l’avance sur recettes de ne pas voir passer beaucoup de projets de films de genre : « Nos projets n’obtiennent jamais l’avance sur recettes, alors on a compris, on le présente plus ! Un film de genre est vraiment difficile à vendre sur papier, même en essayant d’expliquer le point de vue artistique du projet, les apports du maquillage, les effets spéciaux, de la musique et du son. Il faudrait des éléments visuels du film, pour qu’il ait moins de mal à convaincre dans les commissions10. » Gimello-Mesplomb évoque un 8 Aide financière accordée par le président du CNC après avis d'une commission, où siègent des personnalités du secteur 9 Laurent Creton, « Retour sur les origines du système d'aide à la production cinématographique en France », Quaderni. N. 54, Printemps 2004. Cinéma français et État : un modèle en question. pp. 109-118 10 Propos de Vérane Frédiani recueillis dans F. Gimello-Mesplomb dir. Les cinéastes français à l’épreuve du fantastique : socioanalyse d’une production artistique, 2012, L’Harmattan 54 « certain malaise dans le milieu de la production française de films de genre vis-à-vis l’institution11 ». Malaise qui participe du sentiment de domination d’une certaine vision légitime du champ cinématographique. Le CNC étant un organisme sous tutelle étatique (plus précisément sous la tutelle du ministre chargé de la culture), les détracteurs de l’avance sur recettes dénoncent cet interventionnisme public dans le système de financement. Par ailleurs, la grande majorité des films du corpus n’ont pas obtenu d’aide de la part d’une collectivité territoriale. En effet, seuls Sheitan de Kim Chapiron, Captifs de Yann Gozlan et Mutants de David Morley ont respectivement été aidés par la Région Ile de France (à hauteur de 400 000 €12) et par la Région Alsace et la Communauté Urbaine de Strasbourg13 et enfin par la Région Picardie14. Le reste des films du corpus n’a pas été aidé pas une collectivité territoriale ce qui démontre un profond désintérêt des régions pour le genre mais aussi une certaine forme de censure étatique et économique visant à ne pas financer un certain type de cinéma. Selon Jean-François Rauger et Isabelle Regnier dans leur article sur l’émergence du cinéma d’horreur à la française, c’est le caractère graphique et les différentes représentations de la violence qui empêchent les collectivités territoriales de subventionner le cinéma de genre : « En France, (les films d’horreur) ne trouvent pas à se financer. Leur contenu est trop violent pour que les chaînes hertziennes s'y intéressent. Il les disqualifie aussi, le plus souvent, auprès des guichets institutionnels, telles l'avance sur recettes ou les aides régionales15 ». Les films d’horreur sont donc quasi systématiquement exclus du système de financement étatique propre à l’ « exception culturelle française ». La période de financement d’un film, maillon essentiel de la fabrication d’un film, cristallise un certain nombre de tensions et de conflits dans les rapports entre les différents agents du champ. Cependant, malgré les nombreuses barrières que nous évoquions, il faut tout de même noter le fait que les films du corpus ont bel et bien réussis à être produits et financés. Les agents du champ ont donc recouru à d’autres systèmes de financement qui font aujourd’hui figure de modèle pour ce genre de films (miser sur les ventes internationales, les éditions de DVD et l’apport d’une certaine chaîne privée…). 11 Ibid Communiqué du 10 mars 2005, Région Ile de France, disponible sur http://www.idf-film.com/fr/dernieresnouvelles/+actu_293/annee_2005/ 13 Le montant de l’aide n’a pas été communiqué. 14 Le montant de l’aide n’a pas été communiqué. 15 Jean-François Rauger et Isabelle Regnier « Emergence de l'horreur à la française », Le Monde du 13/06/07 12 55 Section 3 : L’appui systématique d’une chaîne privée : Canal + et la collection « French Frayeur » Lorsque l’on regarde attentivement les éléments principaux participant au financement des films du corpus, un facteur doit être mis en relief : l’apport systématique de la chaîne privée Canal +. En effet, tous les films ont bénéficié de l’appui de la chaîne soit par le biais d’un apport financier en vue d’une diffusion soit en co-produisant le film par le biais de la filiale Studiocanal. Pourtant, lorsque l’on analyse les différents génériques des films d’horreur du corpus, la chaîne privée Tps Star apparaît à trois reprises (Mutants, La Traque, La meute). Cependant, il convient de rappeler le rachat du bouquet Tps Star par CanalSat en 2005, il s’agit donc bien, une nouvelle fois, d’un apport de la part du groupe Canal. Ce facteur récurrent résulte d’une évolution historique de la chaîne dans sa ligne éditoriale. En France, en 2011, les chaînes télévisées participent à hauteur de 32,5% au financement du cinéma16. Ces dernières ont une obligation légale de consacrer une partie de leur chiffre d’affaire dans le financement de films. Le décret n°90-67 du 17 janvier 1990 oblige « Les chaînes en clair (à consacrer) chaque année au moins 3% de leur chiffre d’affaires annuel net de l’année précédente à des dépenses contribuant au développement de la production d’œuvres cinématographiques européennes, dont au moins 2,5% à des dépenses contribuant au développement de la production d’œuvres cinématographiques d’expression originale française17. » De plus, les chaînes co-produisent aussi des films via leurs filiales Tf1 Films Productions, M6 Films, Studiocanal. En ce qui concerne Canal +, la chaîne privée à l’obligation légale18 de consacrer « au moins 20% de ses ressources totales, hors taxes, à l’acquisition de droits de diffusion d’œuvres cinématographiques19 ». Manuel Alduy représente une des figures de proue et un fervent acteur de la production de films d’horreur français. Le directeur Cinéma du groupe a créé la collection « French Frayeur », initiative visant à produire des films de genre et à investir sur le long terme dans le genre horrifique. Jean-François Rauger et Isabelle Regnier évoquent ce pari risqué comme suit : 16 Article reprenant les chiffres du CNC de 2011 : « Au fait, Comment on finance un film ? » par Lucile Sourdès, Rue 89, 2013, disponible sur http://www.rue89.com/2013/01/12/au-fait-comment-finance-un-film-238229 17 Loi du 17 janvier 1990, décret n°90-67 18 Décret n° 95-668 du 9 mai 1995 19 Article de Lucile Sourdès Op. cit. 56 « (Manuel Alduy) a ouvert, (en 2005), un nouveau chantier, qui est à l'origine de la nouvelle vogue française pour l'horreur. Intitulé "French Frayeur", il visait à avertir auteurs et producteurs français que les chaînes du groupe Canal Plus sont demandeuses de "films français qui font peur". Un moyen de faire coïncider leurs obligations d'investissement avec un genre qui marche20 ». Par ailleurs, le montant maximum disponible pour un film de la collection s’élève à 600 000€, part nécessaire mais insuffisante compte tenu du budget total des films du corpus (de 1 M€ à 3 M€). Parmi les films de la collection : Ils, A l’intérieur, Martyrs, Frontière(s). « Les films en question, explique Alduy, sont « dans la lignée de The Descent, Saw, ou L'Armée des morts. C'est cela qui accroche le public »21 ». L’élan suscité par cette initiative est indéniable et a poussé certains producteurs à produire plus de films de genre en France. Comme le souligne Antoine Blossier, réalisateur de La traque, son producteur Oliver Oursel22 avait entendu parler de la collection dirigée par Manuel Alduy et s’est empressé d’en faire part à son réalisateur : « Lorsque Olivier a appris que Canal+ ouvrait la case « French Frayeur », il m’a proposé de développer un film d’angoisse pour sa production. J’ai proposé à Erich 23 de l’écrire avec moi24 ». L’effort réalisé par Canal + de valoriser un certain type de cinéma résulte donc d’une évolution légale mais aussi d’un choix stratégique. En effet, se positionner en leader et fer de lance d’une nouvelle génération de réalisateurs contribue à étoffer la ligne éditoriale du groupe et à améliorer son statut à l’international. 20 Article Emergence de l'horreur à la française, par Jean-François Rauger et Isabelle Regnier, Le Monde du 13/06/07 21 Ibid 22 Producteur chez Quasar Pictures. 23 Erich Vogel, le co-scénariste du film La traque 24 Interview d’Antoine Blossier et Eric Vogel pour le site Cinétrange disponible sur http://www.cinetrange.com/2010/12/proie-entretien-avec-antoine-blossier-et-erich-vogel/ 57 CHAPITRE 2 : Relations entre les œuvres cinématographiques : films à fort capital culturel et imposition de nouveaux modes de pensée Section 1 : L’espace des prises de positions de Bourdieu Comme le montre Bourdieu dans son analyse sur le champ littéraire (qu’il approfondit dans Les règles de l’art), le champ artistique est régit par des relations de dominations entre les différentes positions des agents. « Chaque position est objectivement définie par sa relation objective aux autres positions, ou, en d'autres termes, par le système des propriétés pertinentes, c'est-à-dire efficientes, qui permettent de la situer par rapport aux autres positions1 ». Il convient donc de caractériser les positions et l’univers des prises de positions dans lequel se situent les films du corpus afin de « prendre en compte la logique spécifique du champ comme espace de positions et de prises de positions actuelles et potentielles (espace des possibles ou problématique).2 » Dans un autre ouvrage regroupant différentes conférences données par Bourdieu, ce dernier simplifie cette définition en ces termes : « Pour faire comprendre, en simplifiant beaucoup, au risque de choquer, on peut dire que les écoles, les auteurs, les revues, etc…, existent dans et par les différences qui les séparent3 ». Ces définitions doivent être mises en avant a priori afin de comprendre dans sa globalité le processus de positionnement des différents films d’horreur du corpus. Bourdieu évoque les luttes entre les différents agents qui façonnent les changements internes au champ. C’est donc, à travers les positions d’autres auteurs-réalisateurs, que se positionnent les réalisateurs d’horreur à la française. Des positions qui peuvent se comprendre en réaction aux positions internes au genre horrifique mais aussi en réactions aux diverses autres prises de positions dans le champ cinématographique français. Ainsi, nous pouvons évoquer la position du genre horrifique français en réaction à un autre genre du champ ou à une sous-catégorie d’un autre genre du champ (les films d’horreur sont à mettre en relations avec tous les autres films du champ que ce soit des films de comédie, des films policier ou encore des fictions historiques). Comme le souligne Bourdieu, « chaque producteur, écrivain, artiste, savant 1 Pierre Bourdieu, Op cit. Pierre Bourdieu, Les règles de l’art : Genèse et structure du champ littéraire, 1992, Editions du Seuil, p 380 3 Pierre Bourdieu, Raisons pratiques : Sur la théorie de l’action, Editions du Seuil, Octobre 1994, p 69-70 2 58 construit son propre projet créateur en fonction de la perception des possibilités disponibles que lui assurent les catégories de perception et d’appréciation inscrites dans son habitus par une certaine trajectoire et en fonction aussi de la propension à saisir ou à refuser tel ou tel de ces possibles que lui inspirent les intérêts associés à sa position dans le jeu 4 ». Je ferais deux remarques sur ce point. La première, c’est que les réalisateurs des films du corpus agissent et pensent les films d’une certaine manière. Perception guidée par un certain habitus, produit des trajectoires sociologiques mises en avant précédemment (acquisition d’un capital culturel élevé mais faible accumulation de capital symbolique). Nous verrons dans une deuxième partie que les habitus des différents réalisateurs les ont conduits à réaliser des films fortement référentiels et donc étroitement liés à l’histoire du genre horrifique. Caractéristique qui pourra expliquer le manque d’attrait du public français pour les films du corpus. Ma deuxième remarque portera sur la notion de jeu. Cette dernière est ici fondamentale dans l’analyse des relations inter-agents au cœur du champ cinématographique. Jeu qui prend souvent la forme d’une lutte économique car l’espace du cinéma français (et mondial) est un univers régit par de fortes contraintes économiques5. De plus, les transformations dans le champ interviennent en concomitance avec les changements de positions des différents agents. « Le sens et la valeur d’une prise de position (genre artistique, œuvre particulière, etc.) changent automatiquement, alors même qu’elle reste identique, lorsque change l’univers des options substituables qui sont simultanément offertes au choix des producteurs et des consommateurs6 ». C’est ainsi qu’il faut comprendre l’émergence de la nouvelle vague d’horreur française comme une rupture vis-à-vis d’anciennes prises de positions artistiques. Il faut l’analyser comme une réaction à une vision « classique » du cinéma notamment ou encore comme une réaction à une manière de faire du cinéma dépassée selon eux (rappelons la tirade de Pascal Laugier sur le cinéma de « merde » des années 807). 4 Ibid Julien Duval, Op. cit. 6 Pierre Bourdieu, Les règles de l’art : Genèse et structure du champ littéraire, 1992, Editions du Seuil, p 382 7 Interview de Pascal Laugier pour le site de téléchargement légal Filmo TV disponible sur http://www.youtube.com/watch?v=6QSuSDNBqXM 5 59 Section 2 : Des films à fort capital culturel : le problème des hommages citationnels Comme nous l’avons évoqué précédemment, la combinaison des habitus des réalisateurs du corpus et de leurs différentes trajectoires les a conduit à devenir de véritables fans du genre fantastique en général et de la sous-catégorie horrifique en particulier. Une caractéristique qui se traduit concrètement par l’utilisation systématique de citations. C’est l’idée que, pour rendre hommage à un certain type de cinéma qui les a fortement influencé dans leur jeunesse, les réalisateurs du corpus, pratiquent l’autoréférence constante aux classiques du genre. Julien Dufour dans son analyse sur le cinéma d’horreur et ses figures, met en avant ce phénomène qui, selon lui, est propre au cinéma d’horreur dans son ensemble. Afin de rendre possible et crédible une histoire fantastique, le spectateur doit « faire comme si et assumer la prétention de la fiction à la réalité, c’est-à-dire l’évanouissement d’une représentation qui cherche à se confondre avec son objet8 » (une mort dans un film n’est pas réel mais se donne comme tel). Pour rendre efficient ce contrat de départ qui lie le spectateur au film d’horreur, les réalisateurs ont tendance à pratiquer de manière constante l’autoréférence. Cette dernière se traduit par exemple par la mise en abyme d’un personnage principal qui regarde un film d’horreur ou encore par des analogies dans les structures narratives. Dans le cas des films du corpus, l’autoréférence est elle aussi présente et prend la forme d’hommages citationnels aux films d’horreur des années 70 notamment. De Carpenter à Argento en passant par Franju, tous les maîtres de l’horreur sont convoqués comme pour prouver une certaine cinéphilie. Ces hommages peuvent prendre la forme de citations revendiquées mais aussi de références instinctives produits des différentes trajectoires sociologiques. Cheval de bataille des critiques cinématographiques, ces hommages font l’objet de vives controverses de la part du champ cinématographique. Jean-François Rauger analyse dans un entretien paru dans le journal L’Express ce phénomène comme le résultat d’une évolution socio-historique nationale peu favorable à la production de films fantastiques: « Je crois à l'idée de projection nationale: à un moment donné, le cinéma vient de son temps, de son espace, et on ne s'improvise pas créateur de films d'horreur alors qu'on n'a pas une tradition très forte. D'où un cinéma sous influence, basé sur les citations, et qui a forcément ses limites...9 » 8 Eric Dufour, Op. cit. Baptist Liger, « Jean-François Rauger: "Le cinéma d'épouvante d'aujourd'hui est plutôt réactionnaire" », L’Express, 2013 disponible sur http://www.lexpress.fr/culture/cinema/jean-francois-rauger-le-cinema-depouvante-d-aujourd-hui-est-plutot-reactionnaire_1216595.html 9 60 Conscients des limites évoquées par Rauger quant à cette utilisation massive de citations dans leur cinéma, les réalisateurs avancent plusieurs arguments pour justifier ces allers retours permanents entre classicisme et modernité. Antoine Blossier dans un entretien pour le site Cinétrange parle de ce phénomène nécessaire en ces termes : « C’est vrai que les scénaristes et les réalisateurs français, je m’inclus dedans, ont cette tendance à légitimer leur film en citant les hommages et les références des longs-métrages qu’ils ont vus étant ados. Après, je ne sais pas si ça va faire tourner le cinéma de genre français en rond. Je pense qu’il faut du temps pour digérer les influences ». Son co-auteur et ami Erich Vogel tient des propos qui font particulièrement écho à la critique faite par Rauger : « On est tous des enfants de ces films-là. Et comme il n’y a pas eu de film de genres en France depuis très longtemps, on revient vers ces sources et on les utilise comme des bases. On peut pas nous reprocher d’aimer Carpenter et McTiernan, c’est quand même des réalisateurs incroyables. L’autre jour, je regardais Story of Elvis, un téléfilm que Carpenter a fait sur le King, et même ça, ça tue. Carpenter et McTiernan, c’est un peu les derniers grands, non ?10 ». Tout aussi lucide sur la teneur du cinéma d’horreur français, Pascal Laugier évoque le cinéma citationnel : « C’est le grand problème de la génération Starfix, c’est la grande question. Tu vois là j’ai rencontré par hasard Eli Roth11 au Canada dans l’ascenseur, on a discuté deux heures, on aime à peu près les mêmes films et tu vois on a été formé aux mêmes cinéphilies déviantes, exotiques et tout ça donc euh… C’est le grand problème de cette génération-là, c’est le post-modernisme, c’est de faire du cinéma citationnel, complétement désincarné, où les acteurs sont des fantoches, des pantins en deux dimensions mais avec des plans très soignés12 ». De plus, le fait que la majorité des films du corpus soit des premiers longs-métrages de fiction influence cette caractéristique. Comme l’analyse Antoine Blossier, le premier film ne permet pas le recul nécessaire sur son travail artistique et nécessite une certaine « digestion » des multiples influences cinématographiques. Ce bagage culturel important mis en avant par l’usage constant de l’autoréférence en fait des films à fort capital culturel. Capital culturel à mettre en relation avec l’évolution socio- Propos d’Antoine Blossier et d’Erich Vogel recueillis par Udéka (pseudonyme) dans l’article Proie – Entretien avec Antoine Blossier et Erich Vogel, Cinétrange, 2010 disponible sur http://www.cinetrange.com/2010/12/proieentretien-avec-antoine-blossier-et-erich-vogel/comment-page-1/?feedsort=more 11 Réalisateur américain des films d’horreur Cabin Fever, Hostel Chapitre I et Hostel Chapitre II. (ndlr) 12 Interview de Pascal Laugier pour le site de téléchargement légal Filmo TV disponible sur http://www.youtube.com/watch?v=6QSuSDNBqXM 10 61 historique du champ cinématographique français et mondial mais aussi avec les trajectoires personnelles des réalisateurs. Section 3 : Rupture dans le champ cinématographique et nouveaux modes de pensée L’avènement de cette nouvelle génération de réalisateurs n’est pas sans conséquences (à moyen et long-terme) sur la structure interne du champ cinématographique français. En effet, comme le montre Bourdieu dans les deux ouvrages précédemment cités, l’univers des prises de positions artistiques change d’état constamment avec l’arrivée de nouvelles prises de positions en rupture avec les positions déjà établies. « Il est vrai que l’initiative du changement revient presque par définition aux nouveau entrants, c’est-à-dire aux plus jeunes, qui sont aussi les plus démunis de capital spécifique, et qui, dans un univers où exister c’est différer, c’est-à-dire occuper une position distincte et distinctive, n’existent que pour autant que, sans avoir besoin de le vouloir, ils parviennent à affirmer leur identité, c’est-à-dire leur différence, à la faire connaître et reconnaître (« se faire un nom »), en imposant des modes de pensées et d’expression nouveaux, en rupture avec les modes de pensée en vigueur, donc voués à déconcerter par leur « obscurité » et leur « gratuité »13 ». La représentation de la violence dans les films du corpus peut donc apparaître comme le résultat de mécanismes de distinction de la part des réalisateurs afin d’exister dans le champ. Il y a cette volonté de représenter une nouvelle vague qui « fait date14 » et déplace tous les auteurs et toutes les œuvres antérieures. Historiquement, le cinéma d’horreur s’est souvent construit en rupture par rapport à des modes de pensée et des positions déjà établies. Eric Dufour évoque la volonté des films d’horreur américains des années 70 de rompre avec les codes des films de studios : « […] le cinéma d’horreur américain des années 70, c’est essentiellement le cinéma indépendant, dans lequel apparaît, par opposition au caractère conventionnel de l’horreur des films de studios, un nouveau visage de l’horreur, c’est-à-dire des lieux, des gens, des situations, des idées et des affects qui, jusqu’à présent, n’avait pas eu le droit à l’image15 ». Pierre Bourdieu, Les règles de l’art : Genèse et structure du champ littéraire, 1992, Editions du Seuil, p 393 Pierre Bourdieu. « Le champ littéraire » in Actes de la recherche en sciences sociales, vol 89, septembre 1991, p 24 15 Eric Dufour, Op. cit. p 29 13 14 62 De plus, comme nous l’évoquions dans la première partie, ce qui caractérise le cinéma d’horreur c’est la transgression, transgression des codes, des valeurs, inventions de nouveaux modes de pensée en rupture avec l’ordre établit. Le cinéma d’horreur cherche « à donner une image à ce qui était jusque-là exclu du cinéma et, à cause d’un interdit qui relevait de la morale (la décence), n’avait pas le droit d’être montré16 ». Dignes héritiers de leurs maîtres à penser, les réalisateurs de la nouvelle vague de films d’horreur français, utilisent les mêmes ressources afin de se distinguer à l’intérieur du champ et de se faire reconnaître comme nouvel entrant. Bousculer les codes et valeurs, transgresser, faire parler, autant de méthodes de distinction qui changent les positions internes. De la même manière, dans les années 60, la Nouvelle Vague a bouleversé le champ cinématographique en imposant de nouvelles manières de faire le cinéma (contourner le long processus classique visant à occuper des postes subalternes d’assistant pour ensuite devenir réalisateur à l’âge de 50 ans, tourner en équipe réduite, tourner parfois sans scénario pré écrit, etc…) qui ont permis au champ d’évoluer dans sa globalité. On l’aura compris, la lutte dans l’univers des prises de positions artistiques est un élément fondamental dans la compréhension du genre horrifique et du positionnement de la souscatégorie horrifique. Entre rupture et transformation, le champ évolue en même temps que les agents qui le composent. CHAPITRE 3 : De la diffusion et la réception des films : y a-t-il un public dans la salle ? Section 1 : L’importance des exploitants dans la diffusion des films Comme nous l’avons évoqué, la production d’un film d’horreur en France doit faire face à de multiples barrières. Le financement cristallise toutes les tensions inhérentes à la fabrication d’un film déviant, qui n’entre pas dans la norme du champ cinématographique français. Cependant, les obstacles à l’entrée du champ ne représentent pas les seules difficultés 16 Ibid 63 auxquelles doivent faire face les agents producteurs de contenus horrifiques. En effet, monter un film d’horreur en France est extrêmement complexe mais le montrer l’est tout autant. La diffusion de tels films drague aussi son lot d’impondérables souvent régis par de pures logiques économiques. En établissant un parallèle avec les films « différents » qu’analyse Laurent Mathieu dans son étude sur le cinéma en marge, il convient de mettre en avant les difficultés inhérentes à diffuser un film qui brouille les codes établis. Toutefois, le parallèle est à nuancer puisque les films du corpus ne peuvent pas entièrement s’apparenter à des films en marge (car la majorité reprend notamment les codes narratologiques compréhensibles par tous). Les films « différents » évoqués par Laurent Mathieu sont clairement en marge du champ, ce sont des « œuvres dont la narration s’éloigne sensiblement des films habituellement diffusés en salles commerciales17 » Mais il est intéressant de noter les difficultés rencontrées par les acteurs de ce type de cinéma pour montrer leurs productions. « La diffusion est assurément l’un des maillons les plus hermétiques de la chaîne de cinéma. Ultime étape de la vie d’un film, elle régit toutes les autres, dicte les valeurs, crée parfois les modes18 ». De son côté, Julien Duval évoque également les problèmes de la diffusion des films en établissant un comptage réalisé à partir du classement 2003 des films par Le Film Français : « Les œuvres sont en effet inégalement exposées : en 2003, tandis que 12 % des films français sortaient à Paris dans plus de 40 salles, 53% étaient diffusés dans 10 salles ou moins et 20 % dans une salle unique ». Ce problème de diffusion entraîne de manière concomitante un problème vis-à-vis des publics : « En 2003, alors que le plus gros succès de l’année touchait 6 millions de spectateurs en salles, et que 10 % des nouveaux films étaient vus par plus d’un millions de personnes, deux tiers attiraient moins de 200 000 spectateurs (et un tiers moins de 10 000)19 ». Ces chiffres prouvent bien une inégale diffusion des films en salles et donc une certaine domination dans le champ. (La majorité des films du corpus ayant attirés moins de 200 000 spectateurs en salles). Xavier Gens évoque le rôle primordial de l’exploitant dans la diffusion des films : « Le souci c’est l’accès aux salles, c’est le seul problème. Les gens ont envie de ce genre de films, faut juste que les exploitants permettent la diffusion20 ». Rappelons que l’exploitant gère la 17 Mathieu Laurent. Op. cit. Ibid. 19 Chiffres recueillis par Julien Duval. Op. cit. 20 Interview de Xavier Gens pour le http://www.youtube.com/watch?v=CyM_Rw6NSUo 18 site Le journal du cinéma disponible sur 64 programmation des salles et décide donc de ce qui sera montré au public. Au risque de simplifier jusqu’à caricaturer, l’exploitant décide de la vie et de la mort d’un film suivant les résultats en première semaine. Quant à la deuxième phrase de Gens relative à l’envie supposée du public de voir ce genre de film, il convient d’analyser les attentes du public et les éventuelles raisons d’un désintérêt du public en salles. En effet, s’il est clair qu’il subsiste un réel problème de diffusion empêchant le genre de trouver son public, nous verrons que les caractéristiques internes des films du corpus peuvent pousser certains spectateurs à ne pas choisir volontairement de se déplacer dans les salles. Section 2 : Un entre-soi qui peine à trouver son public Comme nous l’avons évoqué précédemment, les films d’horreur français sont à considérer comme des productions artistiques à fort capital culturel. Mécanisme de distinction vis-à-vis des autres positions dans le champ, cette prise de position radicale peut cependant expliquer en partie les problèmes de réception du public. En effet, comme l’a montré Julien Duval, ce travail d’hommages citationnel récurrent peut expliquer les faibles scores en termes d’entrées en salles des films du corpus. « Les connaissances requises pour s’approprier la « lecture » qu’un cinéaste propose d’une œuvre littéraire, ou encore la capacité à saisir l’intérêt esthétique ou politique de scènes d’une apparente banalité […], correspondent également à des ressources culturelles21. » L’idée n’est pas de stigmatiser un spectateur inculte ou encore d’analyser les films pour ce qu’ils ne sont pas mais il convient tout de même de mettre en avant ce phénomène. De par l’utilisation massive d’hommages citationnels, les réalisateurs se couperaient d’une partie de leur public. Il est difficile, sans avoir les clés d’analyse adéquates de ne pas comprendre les films du corpus autrement que comme des films de boucheries. En revanche, lorsque le spectateur possède la connaissance cinématographique nécessaire à la compréhension de ces scènes hommages notamment, le film est perçu d’une autre manière. C’est encore l’idée qu’un film doit aussi se comprendre et s’analyser en fonction des prises de positions successives et antérieures. Comment comprendre A l’intérieur si ce n’est comme un hommage aux gialli italiens de Fulci et Bava ? Le spectateur n’étant pas en mesure de caractériser cet hommage ne recevra pas le 21 Julien Duval, Op. cit. 65 film de la même façon qu’un autre et encore moins de la façon dont les réalisateurs l’entendaient. C’est dans cette optique que de nombreuses critiques évoquent une certaine forme de snobisme ou de mépris d’une frange des spectateurs de la part des réalisateurs français de films de genre. Ce « snobisme » est à analyser comme le résultat d’un entre-soi propre au groupe. En effet, un réalisateur doit-il écrire un film dans le but d’être compris par tous ou accessible uniquement pour une partie seulement dotée des clés d’analyse ? C’est un débat qui soulève de multiples interrogations et appartient aux réflexions sur l’universalité de l’art, sujet largement investit par l’Histoire de l’Art notamment. Pour revenir sur le parti pris des réalisateurs du corpus de citer sous la forme d’hommages leurs réalisateurs fétiches, nous nous appuierons sur l’analyse du film comme un fait social de JeanPierre Esquenazi. Ce dernier évoque la théorie de la mise en phase du spectateur vis-à-vis du film, théorie mise en lumière par Roger Odin en 1983. C’est l’idée sémio-pragmatique selon laquelle un spectateur reçoit un film en fonction de son habitus, de son expérience et da sa trajectoire personnelle. En effet, « la lecture de l’image n’est pas le résultat d’une contrainte interne mais le résultat d’une contrainte culturelle22 ». Ainsi, le spectateur qui n’adhère pas aux « croyances fictionnelles23 » se retrouve en situation de « déphasage24 » et ne reçoit pas le film. Cette théorie peut donner certaines clés d’analyse quant à l’insuccès en salles de la majorité des films du corpus et, de surcroit, à l’absence d’un public pour ce genre de films. Enfin, dans un deuxième ouvrage collectif consacré au cinéma fantastique, Fréderic GuillotMesplomb se pose également la question de la réception du cinéma d’horreur par le public français : « Est-ce à dire que se trouve par la même configuré un dogme tenace, censément définitoire et constitutif d’une identité – plus sûrement, d’un imaginaire – national(e), qui veut que l’esprit « cartésien » des français s’accorde mal à la fibre et à l’art fantastiques, aux histoires de fantômes, de vampires, et de prodiges qui, par contraste, sont monnaie courant dans les cultures anglo-saxonne ou germanique ou encore asiatique, pour ne citer que celles-là ? Ce genre de présupposés, notons-le globalement, est loin d’être un cas d’espèce ». L’auteur évoque ici le manque d’attrait du public français pour le genre fantastique en général et entame une 22 ODIN R. (1983a), « Mise en phase, déphasage et performativité dans le Tempestaire de Jean Epstein », p. 213238, Communications, n° 38 cité dans Esquenazi Jean-Pierre. « Le film, un fait social. », Réseaux, 2000, volume 18 n°99. pp. 13-47 23 Roger Odin, Op. cit 24 Jean-Pierre Esquenazi, Op. cit. 66 réflexion sur la construction socio-historique de l’ensemble des spectateurs. Mais quelles sont réellement les attentes cinématographiques du public français ? Section 3 : Les attentes du public français Pour comprendre les attentes du public français en termes de cinéma, il faut tenir compte des différentes évolutions historiques du champ. Dans les années 90, Jean-Marc Vernier, à travers une analyse du cinéma français et de sa réception, évoque deux caractéristiques. L’auteur opère premièrement une distinction entre le positionnement flou aux yeux du public des films français par rapport aux films américains pour ensuite tenter de mettre en relief les attentes spécifiques en termes de genres cinématographiques. L’apport de cette étude dans l’analyse des films d’horreur français des années 2000 est indéniable dans le sens où les prises de positions des réalisateurs du corpus sont à mettre en relation avec les prises de positions précédentes (y compris celles de la décennie antérieure). Jean-Marc Vernier rend compte de deux enquêtes réalisées par le CNC : « l'une quantitative qui, par le biais de questions dans un sondage, vise à cadrer la sensibilité du public et ses préférences, l'autre qualitative qui a pour objectif d'analyser la pertinence pour le public de la notion même de "films français" et de décrypter les éléments constitutifs de cette représentation25 ». Les résultats de ces deux enquêtes nous en apprennent un peu plus sur les exigences du public. Il s’avère qu’aux yeux des enquêtés, les films français ne sont pas situables instinctivement tandis que les films américains de par « l'action, le rythme, le décor et le suspens26 » sont clairement identifiables en tant que tel. Ce déficit dans les représentations du cinéma français pourrait expliquer l’absence de public pour un genre de film non associé directement au spectre des genres propres au cinéma français (toujours aux yeux des spectateurs). La deuxième remarque mise en exergue par le sondage selon l’auteur est le souhait spécifique du public en termes de genres, leurs attentes concrètes. En effet, au milieu des années 90, le public français voudrait voir dans les salles obscures : des films au « comique provocateur, des polars nerveux, de grandes adaptations de la littérature, des drames historiques27 ». Aucune trace de la moindre envie de voir des films fantastiques et encore moins des films d’horreur trashs, sanglants et ultra-violents. Est-ce à dire que le public français n’ira jamais voir en masse ce genre de film ? 25 Jean-Marc Vernier, « Le cinéma français face à son public », Quaderni. N. 20, Printemps 1993. Entreprise et communication : dysfonctionnements. pp. 5-11. 26 Ibid 27 Ibid 67 C’est encore une fois du côté de la sociologie de l’art de Bourdieu que l’on trouve des clés d’analyse. Dans son analyse sur le champ littéraire, le sociologue reprend Haskell pour démontrer que les goûts du public changent en relation avec l’univers des prises de positions. C’est l’idée selon laquelle « les goûts (réalisés) des consommateurs sont pour une part déterminés par l'état de l'offre (en sorte que, comme l'a montré Haskell, tout changement important de la nature et du nombre des œuvres offertes contribue à déterminer un changement des préférences manifestées)28 ». Les goûts des consommateurs évolueraient donc en fonction de l’étendue du choix des films à leur disposition. Pour simplifier, plus l’offre de films d’horreur en France sera élevée, plus le public appréciera ce genre de film. C’est un point de vue que partage le réalisateur Xavier Gens : « Ce qu’il faudrait c’est qu’il y ait un Scream ou un truc comme ça pour permettre d’avoir un slasher qui cartonne et derrière ca on aura d’autres films d’horreur mais c’est pas mort. Il y a encore Canal + et des distributeurs qui ont envie d’en voir, d’en faire ». Le réalisateur évoque la nécessaire augmentation du nombre de films d’horreur produits afin de transformer les goûts des spectateurs. Selon lui, un succès en salles en appellerait de nombreux successifs ce qui provoquerait un changement de l’offre cinématographique française et donc de surcroit un changement dans les attentes du public. Analyser les relations entre les agents du champ permet de comprendre les problèmes inhérents à la fabrication d’un film d’horreur en France. Entre absence de financements et problèmes de diffusion, le cinéma horrifique peine à trouver sa place dans le paysage cinématographique français. Cependant, il convient de mettre en avant les relations entre les œuvres elles-mêmes pour comprendre les différentes influences mutuelles des prises positions. Films-citation et hommages autoréférentiels, les œuvres du cinéma d’horreur français existent en rupture avec les modes de pensée préexistants. Cette caractéristique peut représenter un des facteurs explicatifs de l’insuccès en salles. En effet, il faut aussi prendre en compte les attentes du public dans l’analyse de la réception des films du corpus. 28 Francis Haskell, Rediscoveries in Art, Some Aspects of Taste, Fashion and Collection in England and France, Londres, Phaeton Press, 1976 analysé par Pierre Bourdieu. « Le champ littéraire » in Actes de la recherche en sciences sociales, vol 89, septembre 1991, p 24 68 CONCLUSION En établissant un parallèle entre champ littéraire et champ cinématographique, il est possible d’analyser les logiques auxquelles obéissent réalisateurs, producteurs, distributeurs, exploitants, institutions publiques et tout autre agent impliqué dans l’émergence de la nouvelle vague du cinéma d’horreur français. Ce parallèle nous permet de mettre en avant les conditions d’émergence du cinéma d’horreur français des années 2000 mais aussi les structures internes agissant et la position dans le champ. Ainsi, le cinéma d’horreur français comme sous-champ apparaît largement dominé par les logiques régissant le champ cinématographique dans lequel il s’inscrit. Tant au niveau des financements que de la diffusion, le cinéma d’horreur peine à trouver sa place dans le paysage audiovisuel français. Contrairement à d’autres pays où l’horreur fait vendre et attire un public nombreux dans les salles, l’horreur à la française ne séduit pas. Cette polarisation est cependant à nuancer dans le sens où, par le biais de modes de financements et de diffusion alternatifs (financement participatif, éditions DVD et ventes international), la reconnaissance symbolique du genre tend à augmenter notamment vis-à-vis de l’étranger. Un ailleurs qui peut apparaître comme un eldorado pour certains réalisateurs français ne supportant plus le poids de la domination des agents détenant le monopole de la production culturelle légitime. C’est à travers l’étude du contexte socio-historique de l’émergence de ce type de cinéma que l’on trouve des réponses aux interrogations concernant ces luttes. Il faudra cependant attendre pour pouvoir étudier avec le recul nécessaire les relations entre le cinéma français et cette nouvelle manière de penser le cinéma d’horreur. On peut alors se tourner vers les théories du vieillissement social des œuvres. Dans une vingtaine d’années, ces œuvres seront-elles déclassées ou devenues classiques ? A l’intérieur va-t-il s’élever au rang de chef-d’œuvre reconnu par tous ou bien va-t-il rester (aux yeux des institutions détenant le monopole de définition légitime) ce « navet ignominieux » ? 69 ANNEXES Fiche technique du film Maléfique d’Eric Valette……………………………… 71 Fiche technique du film Haute tension d’Alexandre Aja………………………. 72 Fiche technique du film Sheitan de Kim Chapiron…………………………….. 73 Fiche technique du film Ils de Xavier Palud et David Moreau………………… 74 Fiche technique du film A l’intérieur d’Alexandre Bustillo et Julien Maury….. 75 Fiche technique du film Frontière(s) de Xavier Gens…………………………. 76 Fiche technique du film Martyrs de Pascal Laugier……………………………. 77 Fiche technique du film Mutants de David Morley……………………………. 78 Fiche technique du film La horde de Benjamin Rocher et Yannick Dahan……. 79 Fiche technique du film La meute de Franck Richard………………………….. 80 Fiche technique du film Captifs de Yann Gozlan………………………………. 81 Fiche technique du film La traque d’Antoine Blossier………………………… 82 70 Fiche technique du film Maléfique Réalisation : Éric Valette Scénario : Alexandre Charlot et Franck Magnier d'après une idée de François Cognard Distribution principale : Gérald Laroche, Didier Bénureau, Clovis Cornillac, Philippe Laudenbach, Dimitri Rataud Décors : Olivier Raoux Costumes : Anouschka Debain-Dussaucy Photographie : Jean-Marc Bouzou Montage : Luc Golfin Musique : Éric Sampieri Production : Olivier Delbosc et Marc Missonnier Société de distribution : Mars Distribution Budget : 1 millions d’euros Pays d'origine : France Langue : français Format : Couleur - 1,85:1 - son Dolby - 35 mm Genre : Horreur Durée : 90 minutes Date de sortie : 7 mai 2003 Résumé du film : Quatre détenus partagent la même cellule. Ils découvrent un jour, derrière une pierre descellée, le journal d'un prisonnier enfermé au début du siècle. Ce recueil contient des formules magiques qui permettraient de s'évader. Mais après cette trouvaille, des phénomènes étranges se produisent... 71 Fiche technique du film Haute tension Réalisation : Alexandre Aja Scénario : Alexandre Aja et Grégory Levasseur Production : Alexandre Arcady et Robert Benmussa Distribution principale : Philippe Nahon, Cécile de France, Maiwenn Sociétés de production : Alexandre Films et EuropaCorp Budget : 2,2 millions d'euros Musique : François-Eudes Chanfrault Photographie : Maxime Alexandre Montage : Didier Lozahic Décors : Renald Cotte Verdy et Tony Egry Direction artistique : Grégory Levasseur Pays d'origine : France Langue : français Format : Couleurs - 2,35:1 - Dolby Digital - 35 mm Genre : Horreur Durée : 91 minutes Dates de sortie : 18 juin 2003 (France), 8 octobre 2003 (Belgique), 24 septembre 2004 (Royaume-Uni), 10 juin 2005 (États-Unis) Résumé du film : Marie et Alexia sont deux amies étudiantes d’une vingtaine d’années. Elles décident d’aller réviser leurs examens dans la ferme où habitent les parents d’Alexia. La première nuit, un tueur sans pitié vient massacrer toute la petite famille et prend en otage les deux amies… 72 Fiche technique du film Sheitan Réalisation : Kim Chapiron Scénario : Kim Chapiron et Christian Chapiron Distribution principale : Vincent Cassel, Olivier Barthelemy Production : Vincent Cassel, Kim Chapiron et Éric Névé Sociétés de production : La Chauve-souris, 120 Films, StudioCanal Budget : 2,7 millions d’euros Décors : Marie-Hélène Sulmoni Photographie : Alex Lamarque Montage : Benjamin Weill Musique : Lê Nguyen Format : Couleurs - 1,85:1 - 35 mm - Dolby Digital Genre : Horreur Budget : 2,7 millions d’euros Durée : 95 minutes Langue : français Date de sortie : 1 Février 2006 Résumé du film : Trois gars draguent deux jeunes filles en discothèque. Mais en sortant de boîte, ils font une bien mauvaise rencontre : celle de Joseph, un berger qui prépare une nuit de culte satanique... 73 Fiche technique du film Ils Réalisation : David Moreau et Xavier Palud Scénario : David Moreau et Xavier Palud Distribution principale : Olivia Bonamy, Michael Cohen Production : Richard Grandpierre et Vlad Paunescu Sociétés de production : Eskwad, StudioCanal et Castel Film Romania Budget : 1 million d'euros Photographie : Axel Cosnefroy Montage : Nicolas Sarkissian Décors : Alexandra Botoi Tudorache Costumes : Elisabeth Mehu Pays d'origine : France Langue : français Format : couleurs - 2,20:1 - Dolby Digital - 35 mm Genre : Horreur Durée : 77 minutes Dates de sortie : 19 juillet 2006 Résumé du film : Clémentine est enseignante au lycée français de Bucarest, et Lucas romancier. Le jeune couple vit son bonheur dans une grande maison perdue au cœur de la forêt. Ce soir, leur vie va basculer. Ils ne le savent pas encore, mais ils sont épiés, cernés. Lorsque la nuit sera tombée, Clémentine et Lucas vont découvrir qu’ILS sont là, partout, jusque dans leur maison... Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Les réponses sont au bout de la peur. 74 Fiche technique du film A l’intérieur Réalisation : Alexandre Bustillo et Julien Maury Scénario : Alexandre Bustillo Distribution principale : Alyson Paradis, Béatrice Dalle Production : Priscilla Bertin, Vérane Frédiani, Rodolphe Guglielmi, Frederic Ovcaric, Teddy Percherancier et Franck Ribière Société de production : La Fabrique de Films Budget : 2,5 millions d'euros Musique : François-Eudes Chanfrault Photographie : Laurent Barès Montage : Baxter Décors : Marc Thiébault Costumes : Martine Rapin Pays d'origine : France Langue : français Budget : 2,5 millions d’euros Format : Couleurs - 1,85:1 - Dolby Digital - 35 mm Genre : Horreur Durée : 83 minutes Dates de sortie : 13 juin 2007 Résumé du film : Sarah, victime d’un accident de la route alors qu’elle était enceinte, doit réapprendre à vivre malgré la mort de son mari dans le drame. 4 mois plus tard, alors que les émeutes des banlieues de 2005 font rage, elle passe le réveillon de Noel chez elle seule en attendant le lendemain et son entrée à la clinique pour l’accouchement. Cette nuit-là, une femme étrange frappe à sa porte et veut récupérer par tous les moyens le bébé de Sarah… 75 Fiche technique du film Frontière(s) Réalisation : Xavier Gens Scénario : Xavier Gens Distribution principale : Aurélien Wiik, Karina Testa, Amélie Daure, Estelle Lefébure, Samuel Le Bihan Production : Luc Besson, Hubert Brault, Eric Garoyan, Rodolphe Guglielmi, Bertrand Ledélézir, Noël Muracciole, Frederic Ovcaric, Teddy Percherancier et Laurent Tolleron Budget : 2,20 millions d'euros Sociétés de production : Cartel Productions, BR Films, EuropaCorp et Pacific Films Musique : Jean-Pierre Taïeb Photographie : Laurent Barès Montage : Carlo Rizzo Décors : Jérémie Streliski Costumes : Eléonore Dominguez Distribution : EuropaCorp Distribution Langue : Français Budget : 3 millions d’euros Pays d'origine : France Format : Couleurs - 2,35:1 - Dolby Digital - 35 mm Genre : Horreur Durée : 108 minutes Dates de sortie : 23 janvier 2008 Résumé du film : Alors que l'extrême droite est sur le point d'arriver au pouvoir, de jeunes banlieusards commettent un braquage. Poursuivis par des flics hargneux, les membres de la bande dépassent la "frontière" de leur propre violence. Ils s'enfuient en voiture et débarquent dans une auberge perdue en pleine forêt, à la limite de la "frontière" luxembourgeoise. Les tenanciers de cet étrange établissement, accueillants dans un premier temps, vont peu à peu montrer leurs vrais visages. Famille patriarcale menée de main de fer par leur chef néo-nazi, la bande d’individu massacre un à un le groupe de jeunes. Pour renouveler le sang de la famille, il séquestre une des jeunes qui est enceinte, Yasmine. Cette dernière va réussir à s’échapper. 76 Fiche technique du film Martyrs Réalisation : Pascal Laugier Scénario : Pascal Laugier Distribution principale : Morjana Alaoui, Mylène Jampanoï Musique : Alex Cortés et Willie Cortés Photographie : Stéphane Martin et Nathalie Moliavko-Visotzky Montage : Sébastien Prangère Décors : Jean-Andre Carriere Production : Frédéric Doniguian, Richard Grandpierre et Simon Trottier Sociétés de production : Canal+ Horizons, Canal+, Ciné Cinémas, Eskwad et Wild Bunch Sociétés de distribution : Wild Bunch Distribution ; Les Films Séville Budget : 2,8 millions d'euros Pays d'origine : France Langue : français Format : Couleurs - 1,85:1 - Dolby Digital - 16 mm Genre : Horreur Durée : 97 minutes Dates de sortie : 3 septembre 2008 Résumé du film : France, début des années 70. Lucie, une petite fille de dix ans, disparue quelques mois plus tôt, est retrouvée errant sur la route. Son corps maltraité ne porte aucune trace d'agression sexuelle. Les raisons de son enlèvement restent mystérieuses. Traumatisée, mutique, elle est placée dans un hôpital où elle se lie d'amitié avec Anna, une fille de son âge. 15 ans plus tard. On sonne à la porte d'une famille ordinaire. Le père ouvre et se retrouve face à Lucie, armée d'un fusil de chasse. Persuadée d'avoir retrouvé ses bourreaux, elle tire. 77 Fiche technique du film Mutants Réalisation : David Morley Scénario : David Morley Collaboration au scénario : Johann Bernard et Louis-Paul Desanges Distribution principale : Hélène de Fougerolles, Francis Renaud, Dida Diafat Directeur artistique : Olivier Afonso Décors : Jérémy Streliski Costumes : Cécile Guiot Photo : Nicolas Massart Montage : Romain Namura Musique : Thomas Couzinier Productions : Alain Benguigui et Thomas Verhaeghe Société de production : Sombrero Films Sociétés de distribution : TF1 International, CTV International Pays d'origine : France Budget : Moins de 2,5 millions d’euros Langue : français Format : couleur - 1.85 : 1 Genre : Horreur Durée : 85 minutes Dates de sortie : 6 mai 2009 Résumé du film : Dans un monde où un terrible virus a contaminé la population, un couple en fuite tente de trouver une zone où se réfugier. Pris au piège par des créatures sanguinaires, Marco et Sonia vont devoir lutter pour leur survie... 78 Fiche technique du film La horde Réalisation : Yannick Dahan et Benjamin Rocher Scénario : Arnaud Bordas, Yannick Dahan, Stéphane Moissakis, Benjamin Rocher Distribution principale : Claude Perron, Aurélien Recoing, Jo Prestia, Jean-Pierre Martins Sociétés de production : Capture the Flag Films, Backup Films, Le Pacte Société de distribution : Mars Distribution Décors : Jérémie Streliski Photographie : Julien Meurice Montage : Dimitri Amar Musique : Christopher Lennertz Costumes : Priscillia Van Sprengel Mixeur : François Loubeyre Scripte : Juliette Baumard Budget : 2 millions d’euros Langue : français Genre : Horreur Date de sortie : 10 février 2010 Résumé du film : Au nord de Paris. Décidé à venger la mort d’un des leurs, un groupe de policiers prend d’assaut une tour HLM dans laquelle s’est barricadée une bande de gangsters, et se retrouve sans le savoir confronté à une horde de zombies. Flics et malfrats n’auront d’autre solution qu’unir leurs forces pour venir à bout de ces êtres terrifiants… 79 Fiche technique du film La meute Réalisation : Franck Richard Scénario : Franck Richard Dialogues : Franck Richard Distribution principale : Yolande Moreau, Emile Dequenne, Benjamin Biolay Musique : Chris Spencer, Ari Benjamin Meyers Direction de la photographie : Laurent Barès Son : Marc Engels Montage : Olivier Gajan Décors : Eugénie Collet, Florence Vercheval Costumes : Catherine Marchand Costumes assistante et patines : Claire Dubien Chef-électro : Olivier Dirksen Pays d'origine : France Langue de tournage : français Début du tournage : février 2009 Budget : 2,5 millions d’euros Producteurs : Vérane Frédiani, Christophe Louis, Franck Ribière Sociétés de production : La Fabrique 2, Be-Films, Pôle Image de Liège, Canal+, CinéCinéma, TPS Star, Sofica Coficup 3, Cofinova 6, Soficinéma 4, Touscoprod, Ufilm Sociétés de distribution : La Fabrique 2, Films Distribution, Overlook Entertainment Format : couleur HD — 35 mm — 1.85:1 — son Dolby Digital SRD Genre : Horreur Durée : 85 minutes Date de sortie : 29 septembre 2010 Résumé du film : Charlotte n’a peur de rien. Sur une route déserte, elle prend en stop Max qui disparaît dans les toilettes d’un routier, quelques kilomètres plus loin. Intriguée, Charlotte revient sur les lieux la nuit suivante et se fait surprendre par la Spack, une femme singulière en charge d’une drôle de meute. Charlotte va vite réaliser qu’elle est la prochaine sur le menu. 80 Fiche technique du film Captifs Réalisation : Yann Gozlan Scénario : Yann Gozlan et Guillaume Lemans Distribution principale : Zoé Félix, Arié Elmaleh, Éric Savin Société de production : Sombrero Films Producteurs : Alain Benguigui et Thomas Verhaeghe Musique originale : Guillaume Feyler Photographie : Renaud Chassaing Montage : Grégoire Sivan Décors : Philippe van Herwijnen Costumes : Mahemiti Deregnaucourt Durée : 84 minutes Pays : France Langue : français Genre : Horreur Format : 2.35 SCOPE – Couleur Budget : 2,16 millions d’euros Distribution : BAC Films Date de sortie : 6 octobre 2010 Résumé du film : Carole est membre d’une équipe humanitaire dont la mission dans les Balkans touche à sa fin. Sur le chemin du retour, elle et ses deux coéquipiers sont brutalement attaqués et enlevés par des criminels aux motivations inconnues. Qui sont ces ravisseurs ? Que veulentils vraiment ? La vérité va se révéler terrifiante... 81 Fiche technique du film La traque Réalisation : Antoine Blossier Scénario : Antoine Blossier et Erich Vogel Distribution principale : François Levantal, Grégoire Colin, Bérénice Béjo, Fred Ulysse Sociétés de production : Quasar Pictures, Polaris Film Production & Finance Société de distribution : Rezo Films Photographie : Pierre Aïm Musique : Romaric Laurence Ingénieurs du son : Vincent Lefebvre, Germain Boulay, Jérôme Wiciak, Serge Rouquairol Directeur de production : Patrick Gordon Attaché de presse (film) : Michel Burstein Scripte : Diane Brasseur Montage : Nicolas Sarkissian Décors : Bettina Von Den Steinen Genre : Horreur Costumes : Agnès Béziers Budget : 2 millions d’euros Durée : 80 min Date de sortie : 13 juillet 2011 Résumé du film : Une nuit, plusieurs cerfs se jettent inexplicablement sur la clôture électrique d’une exploitation agricole. Apercevant de profondes traces de morsures sur les cadavres des bêtes, les propriétaires de l’exploitation comprennent qu’un prédateur sévit dans les bois alentours. Décidée à le chasser, la famille d’agriculteurs s’enfonce au cœur de la forêt voisine. Stupéfaits, ils constatent que la nature environnante se meurt, ravagée par un mal inconnu. Alors que le soleil décline, des hurlements retentissent autour d’eux. Les chasseurs sont devenus les proies... 82 BIBLIOGRAPHIE Ouvrages : Pierre Bourdieu avec Loïc J. D. Wacquant, Réponses. Pour une anthropologie réflexive. Paris, SEUIL, 1992, p 73-75 Pierre Bourdieu, Les règles de l’art : Genèse et structure du champ littéraire, 1992, Editions du Seuil, p 380 Pierre Bourdieu, Raisons pratiques : Sur la théorie de l’action, Editions du Seuil, Octobre 1994, p 69-70 Claude Dubar, La socialisation, Paris, Armand Colin, 1996/2002 Eric Dufour, Le cinéma d’horreur est ses figures, Paris, PUF, 2006, p 11 Francis Haskell, Rediscoveries in Art, Some Aspects of Taste, Fashion and Collection in England and France, Londres, Phaeton Press, 1976 Stephen King, Danse macabre, Berkley, New York, 1983, pp 21-25 Raphaëlle Moine, Les genres du cinéma, Paris, Nathan, 2002, 192 p David Peyron, Culture Geek, Paris, éditions FYP, 2013 Philippe Rouyer, Le cinéma gore : une esthétique du sang, Paris, Cerf, 1997, p 17 Articles : Pierre Bourdieu. « Le champ littéraire » in Actes de la recherche en sciences sociales, vol 89, septembre 1991 Pierre Bourdieu, « Sur le pouvoir symbolique », in: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 32e année, N. 3, 1977. pp. 405-411. Laurent Creton, « Retour sur les origines du système d'aide à la production cinématographique en France », Quaderni. N. 54, Printemps 2004. Cinéma français et État : un modèle en question. pp. 109-118 Julien Duval, « L’art du réalisme, Le champ cinématographique français des années 2000, in Actes de la recherche en sciences sociales, 2006/1 n°161-162. P96-115 Jean-Pierre Esquenazi, « Le film, un fait social. », Réseaux, 2000, volume 18 n°99. pp. 13-47 Roger Odin « Mise en phase, déphasage et performativité dans le Tempestaire de Jean Epstein », p. 213-238, Communications, n° 38, 1983. 83 F. Gimello-Mesplomb « Produire un film de genre fantastique en France : entre hétérothopie artistique et quête de légitimité. Analyse d’une tension identitaire dans le champ de la création » F. Gimello-Mesplomb dir. Les cinéastes français à l’épreuve du fantastique : socioanalyse d’une production artistique, 2012, L’Harmattan Mathieu Laurent. « Un cinéma en marge, un cinéma en marche : état et perspective d'un cinéma que l'on nomme « différent » », L’Homme et la société, N. 127-128, 1998. Cinéma engagé, cinéma enragé. pp. 126-134. Philippe Mary, « La cinéma de Jacques Tati et la politique des auteurs » in Actes de la recherche en Sciences Sociales, 2006/1 n° 161-162, p. 42-65. Henri Michard, « Contrôle cinématographique et protection des jeunes ». Communications, 9, 1967. pp. 54-63 Nathalie Moureau, Sagot-Duvauroux, « Quels auteurs pour quels droits ? Les enjeux économiques de la défintion de l’auteur », Revues d’économie industrielle. Vol 99. 2ème trimestre 2002 p 42 Gajus Siagian, « La Censure cinématographique », Archipel. Volume 5, 1973. pp. 183-190 Jean-Marc Vernier, « Le cinéma français face à son public », Quaderni. N. 20, Printemps 1993. Entreprise et communication : dysfonctionnements. pp. 5-11. Articles dans périodiques : Gregory Bernard, « Aidons le cinéma français tournée en anglais », Le monde, 09/2012 Jamie Graham, « Art meets gorno... », Total Film Baptist Liger, « Jean-François Rauger: "Le cinéma d'épouvante d'aujourd'hui est plutôt réactionnaire" », L’Express, 2013 disponible sur http://www.lexpress.fr/culture/cinema/jeanfrancois-rauger-le-cinema-d-epouvante-d-aujourd-hui-est-plutot-reactionnaire_1216595.html Alexandre Hervaud, « Faire financer son film d’horreur par les internautes, un bon scénario ? », Rue 89, 2012 disponible sur http://www.rue89.com/rue89-culture/2012/01/13/faire-financerson-film-dhorreur-par-les-internautes-un-bon-scenario-228326 James Quandt « Flesh & Blood: Sex and violence in recent French cinema ». Artforum. (February 2004). Jean-François Rauger et Isabelle Regnier « Emergence de l'horreur à la française », Le Monde du 13/06/07 Jean Claude Romer, « Tentative de définition du fantastique… », L’Ecran fantastique, n°23, avril 1982 Lucile Sourdès « Au fait, Comment on finance un film ? », Rue 89, 2013, disponible sur http://www.rue89.com/2013/01/12/au-fait-comment-finance-un-film-238229 « Entretien avec Jean-Pierre Putters », Mad Movies n°42, Juillet 1986 84 Mémoires et rapports : Laure Hemmer, Le cinéma d'horreur en France : entre culture et consommation de masse, EAC Paris - Master 1 Management de projets culturels 2007, Dirigé par Sabine Bourgey Delphine Rouchon, Le comportement du consommateur et les films d’horreur, 2011, ESC Saint-Etienne - Master 2 Grande Ecole 2011, Dirigé par Isabelle Horvath La rentabilité des films, étude réalisée par BIPE pour le CNC en janvier 2004 Dossier n° 321 : le marché de la vidéo, CNC Communiqué du 10 mars 2005, Région Ile de France, disponible sur http://www.idffilm.com/fr/dernieres-nouvelles/+actu_293/annee_2005/ Interviews et documents vidéo: Interview de Xavier Gens disponible sur http://blip.tv/fantasy-tv/the-divide-interview-dexavier-gens-6203077 Interview de Xavier Gens disponible sur http://www.ohmygore.com/interview-34-xaviergens-mai-2008-fr.html Interview de Xavier Gens pour le site Le journal du cinéma disponible sur http://www.youtube.com/watch?v=CyM_Rw6NSUo Interview de Franck Richard réalisée par Bruno Paul disponible sur http://www.yozone.fr/spip.php?article10967 Interview d’Antoine Blossier réalisée par le site Allociné disponible sur http://www.allocine.fr/personne/fichepersonne-224578/interviews/?cmedia=19205041 Interview de Pascal Laugier réalisée par le site FilmoTV disponible sur http://www.youtube.com/watch?v=6QSuSDNBqXM Entretien de Pascal Laugier pour le site Ohmygore disponible sur http://www.ohmygore.com/interview-33-pascal-laugier-mai-2008-fr.html Interview de Yann Gozlan pour le site 1KULT disponible 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traque disponible sur http://medias.unifrance.org/medias/212/187/48084/presse/la-traque2011-presskit-1.pdf La horde disponible sur http://medias.unifrance.org/medias/105/165/42345/presse/la-horde2010-presskit-1.pdf La meute disponible sur http://medias.unifrance.org/medias/110/181/46446/presse/la-meute2010-presskit-1.pdf Captifs disponible sur http://medias.unifrance.org/medias/248/180/46328/presse/captifs-2010presskit-1.pdf Sites : www.lefilmfrancais.com www.unifrance.org www.larousse.fr www.cbo-boxoffice.com www.commeaucinema.com www.ohmygore.com www.1kult.com www.cinetrange.com lci.tf1.fr www.mad-movies.com www.cahiersducinema.com www.revue-positif.net 86 www.lexpress.fr www.premiere.fr www.allocine.fr www.ecranfantastique.net www.eskwad.fr www.europacorp.com www.wildbunchdistribution.com www.rezofilms.com www.avoir-alire.com 87 TABLE DES MATIERES INTRODUCTION ................................................................................................................................. 1 Genre cinématographique et contexte socio-historique ............................................................. 1 Le cinéma d’horreur comme sous-champ ................................................................................... 3 Les enjeux autour de l’émergence d’une nouvelle vague de films d’horreur en France ........ 5 Genèse et cadre théorique du mémoire ....................................................................................... 5 PARTIE I Le nouveau cinéma d’horreur français : ......................................................................... 7 Inspirations du passé et trajectoires des réalisateurs ......................................................................... 7 CHAPITRE 1 : Qu’est-ce qu’un film d’horreur ? ......................................................................... 7 Section 1 : Tentative de définition du genre ................................................................................ 7 Section 2 : L’horreur au cinéma du muet au parlant .............................................................. 10 Section 3 : Psychose et Blood Feast : les deux premiers films qui marquent le genre .......... 12 CHAPITRE 2 : Présentation des films d’horreurs en question .................................................. 14 Section 1 : Le corpus des films de 2003 à 2010 ......................................................................... 14 Section 2 : Un ensemble homogène en termes de traitement des sujets mais aussi économiquement .......................................................................................................................... 18 Section 3 : Des divergences subsistent : une multitude de prises de positions artistiques .... 21 CHAPITRE 3 : Trajectoires des réalisateurs et sentiment d’appartenance au groupe ............ 24 Section 1 : Le parcours « classique » ......................................................................................... 24 Section 2 : Sociologie du « geek » et identité de groupe ........................................................... 27 Section 3 : Alexandre Aja et Kim Chapiron : 2 cas à part aux dispositions préalables ........ 30 PARTIE II Situation du cinéma d’horreur français dans le champ cinématographique : à la recherche de l’autonomie .................................................................................................................... 32 CHAPITRE 1 : Logiques de définition légitime et contraintes économiques : un genre dominé ........................................................................................................................................................... 32 Section 1 : Lutte symbolique pour le monopole de production culturelle légitime ............... 32 Section 2 : Réussite temporelle et notoriété sociale : le principe de hiérarchisation externe 34 Section 3 : Une ambivalence des discours sur le cinéma « intellectuel » et le cinéma « commercial » ............................................................................................................................. 37 CHAPITRE 2 : Valeur symbolique : un cinéma en quête de reconnaissance interne .............. 39 Section 1 : La domination par la critique .................................................................................. 39 Section 2 : Les critiques spécialisées : entre véritable appuie et marginalisation ................. 42 Section 3 : Censure et sanctions négatives ................................................................................ 43 CHAPITRE 3 : L’ambivalence du rapport avec le cinéma américain ....................................... 45 Section 1 : Le constat de l’exportation de la « French touch » à l’étranger ........................... 45 88 Section 2 : La tentation étatsunienne : entre volonté de représenter un certain cinéma français… ..................................................................................................................................... 47 Section 3 : … et recherche de la consécration à l’étranger ...................................................... 49 PARTIE III Structure des relations objectives entre les agents du champ cinématographique: 51 Financement, diffusion, réception. ..................................................................................................... 51 CHAPITRE 1 : Le problème du financement : relations entre les agents et déficit dans les mécanismes de consécration ........................................................................................................... 52 Section 1 : Les relations producteurs / distributeurs ............................................................... 52 Section 2 : Une certaine absence de financements publics....................................................... 54 Section 3 : L’appui systématique d’une chaîne privée : Canal + et la collection « French Frayeur » ...................................................................................................................................... 56 CHAPITRE 2 : Relations entre les œuvres cinématographiques : films à fort capital culturel et imposition de nouveaux modes de pensée ..................................................................................... 58 Section 1 : L’espace des prises de positions de Bourdieu ......................................................... 58 Section 2 : Des films à fort capital culturel : le problème des hommages citationnels .......... 60 Section 3 : Rupture dans le champ cinématographique et nouveaux modes de pensée ........ 62 CHAPITRE 3 : De la diffusion et la réception des films : y a-t-il un public dans la salle ?...... 63 Section 1 : L’importance des exploitants dans la diffusion des films...................................... 63 Section 2 : Un entre-soi qui peine à trouver son public ........................................................... 65 Section 3 : Les attentes du public français ................................................................................ 67 CONCLUSION .................................................................................................................................... 69 Fiche technique du film Maléfique ................................................................................................. 71 Fiche technique du film Haute tension........................................................................................... 72 Fiche technique du film Sheitan ..................................................................................................... 73 Fiche technique du film Ils ............................................................................................................. 74 Fiche technique du film A l’intérieur ............................................................................................. 75 Fiche technique du film Frontière(s) .............................................................................................. 76 Fiche technique du film Martyrs..................................................................................................... 77 Fiche technique du film Mutants .................................................................................................... 78 Fiche technique du film La horde ................................................................................................... 79 Fiche technique du film La meute .................................................................................................. 80 Fiche technique du film Captifs ...................................................................................................... 81 Fiche technique du film La traque.................................................................................................. 82 BIBLIOGRAPHIE .............................................................................................................................. 83 TABLE DES MATIERES .................................................................................................................. 88 RESUME .............................................................................................................................................. 90 MOTS CLES ........................................................................................................................................ 90 89 RESUME Ce mémoire propose une analyse sociologique d’un phénomène relativement récent : l’émergence du cinéma d’horreur français. Cinéma en rupture avec les modes de pensée classiques, il regroupe des œuvres d’une rare violence réalisées par de véritables geeks aux trajectoires similaires. Dans un contexte socio-historique peu favorable, quels sont les enjeux auxquels sont confrontés les agents responsables de la fabrication de tels films ? Quels sont les logiques internes régissant le cinéma d’horreur français ? Quelle est sa position dans le champ cinématographique : genre autonome ou dominé ? La réponse s’avère plus nuancée. MOTS CLES Cinéma, films, horreur, sociologie, champ. 90