Le palais provincial par J.-M.Triffaux
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Le palais provincial par J.-M.Triffaux
Le Palais provincial d’Arlon Jean-Marie TRIFFAUX L’histoire du Palais provincial d’Arlon est étroitement liée à celle de la séparation des deux Luxembourg en 1839. Cet événement ressenti à l’époque comme une tragédie gratifia la petite cité d’un rang auquel elle n’aurait jamais pu prétendre autrement. L’hôtel du Gouvernement provincial, dont la construction débuta il y a tout juste 150 ans, fut le premier édifice d’une longue série urbanistique et le témoin de l’extraordinaire développement que connut la ville d’Arlon au XIXe siècle. De Luxembourg à Arlon : un déménagement inattendu Avant 1830, Arlon était une humble bourgade d’un peu moins de trois mille âmes, une agglomération étouffant dans ses remparts vétustes, aux maisons basses et exiguës, aux rues étroites et tortueuses, avec une population de modestes bourgeois, d’artisans et d’agriculteurs. Les finances communales commençaient à peine à se mettre des tragédies de la fin du XVIIIe siècle : le grand incendie de 1785 et les pillages survenus lors des batailles entre Français et Autrichiens en 1793 et 1794. Le Palais provincial d’Arlon vers 1870, lithographie d’époque d’A. Bourger (collection P. Hannick). Au lendemain de la Révolution belge, le 16 octobre 1830, le Gouvernement provisoire, sous l’impulsion de François d’Hoffschmidt et de Jean-Baptiste Nothomb, déclara le Grand-Duché de Luxembourg « partie intégrante de la Belgique, nonobstant ses relations avec la Confédération germanique et l’occupation de la forteresse de Luxembourg par une garnison fédérative ». Le Palais provincial d’Arlon par Jean-Marie Triffaux 1 Le palais provincial et, à gauche, le char américain commémorant la libération de la ville le 10 septembre 1944. Le même jour, le gouverneur orangiste Willmar, qui n’avait pas fait le moindre geste pour se rallier à la Révolution, fut démissionné par le Gouvernement belge, ainsi que le secrétaire provincial JeanBaptiste Gellé. Jean-Baptiste Thorn lui succéda au poste de gouverneur de la province de Luxembourg avec Jean-Baptiste Nothomb comme nouveau secrétaire provincial. La situation exceptionnelle de la ville de Luxembourg où Willmar continuait de représenter Guillaume Ier et à exercer sa fonction de gouverneur, la présence d’une garnison prussienne, décidèrent les autorités belges à transférer sur-le-champ le chef-lieu de la nouvelle province dans une autre localité que Luxembourg. La certitude d’y revenir bientôt fut sans aucun doute le principal motif qui explique le choix d’Arlon, ville la plus proche, située à une vingtaine de kilomètres, et deuxième agglomération du Luxembourg devant Echternach. En conséquence, le siège du Gouvernement provincial, le tribunal d’arrondissement de Luxembourg, l’état-major du commandant militaire de la province, la conservation des hypothèques, une banque et diverses administrations se fixèrent provisoirement à Arlon. Tout ce déménagement ne se fit pas sans mal. Même les imprimeurs de Luxembourg transportèrent leurs presses à Arlon. Pierre-André Brück ouvrit la première imprimerie lithographique et typographique d’Arlon. C’est lui qui exécutait les commandes officielles. D’emblée il publia le Mémorial administratif du Grand-Duché de Luxembourg, imprimé en français et en allemand, dont le premier numéro parut le 26 octobre1830. On sait le sort que la Conférence de Londres réserva au Luxembourg. Après la désastreuse campagne des dix jours, les pourparlers entre les Grandes Puissances aboutirent en novembre 1831 au traité des XXIV articles. Celui-ci stipulait que la Belgique conservait du Luxembourg les districts de Marche, de Neufchâteau et de Virton en entier, le district de Bastogne presque en entier, et dix-huit communes sur trente-quatre dans le district d’Arlon. Le reste revenait à Guillaume d’Orange-Nassau, notamment les trois districts de Luxembourg, Diekirch et Grevenmacher. Le Palais provincial d’Arlon par Jean-Marie Triffaux 2 Le partage de l’antique famille des Luxembourgeois en deux familles nouvelles n’eut toutefois pas lieu avant 1839. Guillaume, dont l’opiniâtreté était connue, refusait les XXIV articles. Le Luxembourg tout entier restait à la Belgique dans l’attente d’un règlement définitif du conflit. Arlon conservera à titre provisoire son rang de chef-lieu provincial et on promit aux populations concernées de tout faire pour essayer de les sauver. Pendant cinq années encore, Guillaume se montra intraitable et chacun se persuada petit à petit qu’il se résignait à abandonner le Luxembourg dont tous les députés siégeaient aux Chambres législatives belges. Le 14 mars 1838, ce fut la volte-face et le drame : le roi des Pays-Bas adhérait aux XXIV articles. Ce douloureux réveil atterra le Luxembourg qui connut crises et tentatives désespérées pendant une année encore. Rien n’y fit. Le 19 avril 1839, les traités définitifs furent signés à Londres par chacune des Puissances de la Conférence et par la Belgique qui perdait définitivement le Limbourg septentrional et le Luxembourg germanique. A ce moment seulement, on sut que le chef-lieu ne réintégrerait jamais la ville de Luxembourg. Aussitôt après, une lutte d’influence s’engagea entre les principales villes du Luxembourg belge pour l’attribution à titre définitif des sièges du Gouvernement provincial et des arrondissements judiciaires. Arlon, qui pouvait invoquer une possession et une expérience de huit années, devint rapidement la cible privilégiée de SaintHubert et de Neufchâteau. D’autres agglomérations moins importantes comme Marche, ou encore La Roche et Bastogne, ne furent pas en reste. La maison Thyes, rue des Carmes (actuellement rue Paul Reuter), fut hôtel provincial avant 1849. Le Roi Léopold Ier et la Reine Marie-Louise y logèrent en 1843. Dans cette guerre de clochers que déchira la province pour le titre de nouvelle Rome, Saint-Hubert crut avoir un avantage décisif : les vastes et magnifiques bâtiments de son ancienne abbaye, acquis et restaurés par la Province, convenaient à merveille pour établir le Gouvernement provincial. La surenchère ne tarda pas. Le Conseil communal de Neufchâteau offrit une somme de cent mille francs pour la construction d’un hôtel provincial. C’est finalement Arlon, l’agglomération la plus peuplée du Luxembourg belge, devenue le véritable centre économique de la nouvelle province depuis la perte de la métropole, habilement défendue par son bourgmestre le banquier Charles Printz, qui l’emporta. La loi du 6 juin 1839 confirma l’arrêté du 16 octobre 1830. Un tribunal de première instance et le siège de l’Administration provinciale demeuraient à Arlon. Neufchâteau sauvait son tribunal d’arrondissement et Saint-Hubert perdait la bataille. A la recherche de locaux Après leur déménagement de Luxembourg, les différents services du chef-lieu (administration civile, justice, finances, gendarmerie, armée…) campèrent en quelque sorte à Arlon en prévision d’un très court séjour. Les négociations diplomatiques s’éternisant et l’incertitude liée au sort de la ville de Luxembourg persistant, il fallut bientôt trouver des logements plus confortables. La ville d’Arlon fit de gros sacrifices pour loger décemment les nouveaux venus. Cette situation se révéla particulièrement Le Palais provincial d’Arlon par Jean-Marie Triffaux 3 pénible pour les finances communales, d’autant que les dépenses auxquelles la Ville était astreinte pouvaient un jour s’avérer inutiles. Durant cette période, elle céda l’ancienne maison communale, puis son tout nouvel hôtel de ville, construit en 1835, au siège du Tribunal (emplacement actuellement occupé par le Crédit Communal, rue de la Poste). Pendant plusieurs années, le Conseil communal dut se réunir dans une chambre louée à un particulier. D’après l’historiographie locale, les services de l’Administration provinciale furent d’abord logés dans la maison Thyes, un imposant bâtiment situé rue des Carmes (emplacement actuellement occupé par la CGER, rue Paul Reuter). L’édifice devint plus tard le casino civil et militaire jusqu’en 1875, puis les magasins de la société coopérative « L’Alliance », d’où son appellation bien connue des Arlonais. Il fut démoli en 1965. Ses jardins étaient établis sur les anciens remparts. A l’extrémité de cette haute muraille surplombant la rue de Luxembourg, se trouvait la porte de Hondelange, également connue sous le nom de porte des Allemands. Lorsque ce bâtiment fut loué par le gouverneur Victorin de Steenhault, la loi provinciale n’était pas encore en vigueur et les archives étaient peu nombreuses. Mais après 1836, le manque de place devint préoccupant. Aussi, le nouveau gouverneur, le prince Joseph de Chimay, se mit à la recherche de locaux supplémentaires. Une des rares pièces d’archives de cette époque qui nous soit parvenue est le bail de location de l’immeuble de François WaltzingConnerotte, cabaretier, rue des Carmes, en date du 21 décembre 1841. La vaste maison, le jardin, les serres et quelques bâtiments annexes, ensemble connu sous le nom de « Jardin Walzing », furent loués pour une durée de neuf ans, pour un loyer annuel de 3.500 francs. Le sieur Waltzing s’engageait à entretenir le jardin et se réservait le droit de vendre les fleurs. C’est dans cet immeuble situé sur l’emplacement actuel de l’école communale du Centre et de l’ancienne maison du préfet de er l’Athénée que furent transférés les services de l’administration centrale le 1 janvier 1842. La maison comprenait également une grande salle des fêtes. Le roi Léopold Ier y assista à un bal lors de sa première visite officielle dans la province de Luxembourg en juin 1843. Construction d’un hôtel du Gouvernement provincial Il fallut encore attendre plusieurs années pour que le Gouvernement se décide à construire un « hôtel du Gouvernement provincial » à Arlon. La décision fut prise avec l’appui du ministre de l’Intérieur Jean-Baptiste Nothomb, également député d’Arlon. En 1844, le Ministre inscrivit à son budget une allocation de 50.000 francs comme premier quart d’une somme totale de 200.000 francs. Le journal L’Echo du Luxembourg, du samedi 2 novembre 1844, en annonçant la nouvelle à ses lecteurs, la commenta en ces termes : « Il est devenu nécessaire pendant un certain temps, sous le prince de Chimay, de devoir déloger les bureaux et de payer pour eux un loyer fort considérable ; le Conseil provincial siège dans un vestibule ; sa publicité même est devenue une véritable dérision ; enfin les archives dont une partie même a dû être laissée provisoirement à Luxembourg, sont exposées à toutes les intempéries. Elles sont déposées dans des greniers qu’on a trouvés plusieurs fois encombrés de neige pendant le dernier hiver. Il convenait à la dignité du Gouvernement, à la défense due au Conseil provincial, de mettre fin à cet état de choses qui, pour être mesquin, n’était pas même économique. Le Gouvernement s’est décidé à construire ; il affecte pour cette construction une somme de 200.000 francs. Avec ces fonds, on ne fera, certes, pas un palais ; mais on fera un bâtiment, propre à loger le premier magistrat de la province, sinon d’une manière splendide, au moins convenable ; le Conseil provincial y aura une salle pour ses délibérations, et les archives seront à l’abri du feu et des intempéries du climat. Nous croyons pouvoir faire observer que le capital demandé pour pourvoir à tous les services à Arlon, ne représente pas même en intérêts le montant du loyer annuellement payé par le gouvernement pour Le Palais provincial d’Arlon par Jean-Marie Triffaux 4 pourvoir au logement du gouverneur de la province de Liège, dont l’hôtel, comme on sait, est distinct de celui des bureaux et du conseil provincial ». re Les plans du bâtiment furent dressés par Albert-Jean-Baptiste Jamot, architecte provincial de 1 classe. Né à Mons en 1808, formé à l’Ecole royale des Beaux-Arts à Paris, lauréat du Grand Prix général d’architecture, il s’était installé à Arlon vers 1840. Egalement architecte de la ville, et formateur du corps des pompiers du chef-lieu, Jamot est l’auteur de très beaux et importants édifices civils et religieux de la province érigés entre 1840 et 1874, date de son décès. On lui doit notamment la construction de l’ancien athénée devenu l’hôtel de ville d’Arlon (1842-1843), de la synagogue d’Arlon d’inspiration romano-byzantine (1863-1865), du Palais de Justice d’Arlon, de style néo-gothique (1864-1866), de l’église paroissiale Saint-Nicolas à Battincourt, également de style néo-gothique (1871-1872), etc. L’hôtel du Gouvernement provincial faisait partie d’un projet d’ensemble d’un tout nouveau quartier comprenant un Palais de Justice, un hôtel de ville, des casernes, un hôpital, etc. Un site entièrement neuf fut choisi à l’extérieur du centre-ville et de ses fortifications. La ville d’Arlon s’engagea à percer les remparts et à créer la place Léopold devant le futur Palais provincial. Le cahier des charges du bâtiment prévoyait que les pierres de la façade devaient être des moellons bruts de premier choix des meilleurs bancs d’Eischen et de Desselchen. Les briques devaient provenir des fours d’Arlon, de Rossignol, de Houdemont ou de Sampont ; les sables des carrières de Mussy ou de Latour ; les ardoises des ardoisières d’Herbeumont ou de Geripont et il était prescrit que ces ardoises devaient être posées à la bouse de vache. Le délai extrême pour la fin des travaux était la date du 15 octobre 1847. L’entreprise fut adjugée le 3 juillet 1845 pour la somme de 170.550 francs au sieur Henri-Joseph Metz fils, de Bastogne. Cet entrepreneur n’eut pas à fournir de caution, mais il dut, selon la règle du temps, faire la preuve devant le gouverneur de « ses facultés pécuniaires », et devant l’architecte de « ses connaissances dans l’art de construire par des certificats délivrés par des architectes ou des ingénieurs du pays ». La pose de la première pierre fut célébrée avec faste le 2 août 1845. Le Conseil communal offrit à l’hôtel de l’Europe un dîner de quarante-quatre couverts sous la présidence du bourgmestre Pierre Hollenfeltz. Indignés parce qu’ils n’avaient pas été invités, les membres du Bureau de bienfaisance donnèrent collectivement leur démission. Celle-ci fut annulée par l’autorité supérieure parce que son objet sortait du cadre des attributions légales du Bureau. La place Léopold, un jour de marché, vers 1900 (Collection J.-M. Triffaux). Le Palais provincial d’Arlon par Jean-Marie Triffaux 5 Quatre mois plus tard, les travaux n’étaient pas très avancés. Les maçonneries de fondation n’étaient encore qu’à la naissance des voûtes des caves. Le délégué de l’entrepreneur, Laurencin, s’en expliqua. Des pluies continuelles avaient inondé les carrières et empêché leur exploitation ; le transport s’était avéré difficile : différents charrois furent fort occupés aux travaux ruraux ; des gelées intenses avaient provoqué la suspension des travaux en novembre. Le 19 janvier 1846, l’entrepreneur fut mis en demeure d’approvisionner le chantier. L’architecte Jamot lui écrivit : « En 1845, les maçons auraient pu et dû être plus nombreux, mais les manœuvres surtout ont fait défaut. Nous voici à l’époque à laquelle tous les entrepreneurs et les maîtres d’ouvrages engagent des ouvriers pour la campagne prochaine. Si je suis bien informé, vous ne vous seriez pas encore occupé de cet article important, et je dois d’autant plus être surpris qu’à Arlon, en 1846, plusieurs constructions d’une certaine importance seront entreprises et que des ouvriers sont déjà engagés pour les exécuter… Mais il ne suffit pas d’avoir des ouvriers, il faut encore leur fournir les matériaux nécessaires… En 1845, plusieurs fois, la chaux a manqué sur le chantier. En 1846, il en faudra journellement des quantités considérables. Etes-vous en mesure pour que le mortier ne fasse défaut en aucune circonstance… Malgré le temps favorable pour les voiturages, on n’a guère effectué de transport de moellons, tandis que le chantier devrait en être comblé… Ces difficultés, si elles ne sont pas levées, compromettent singulièrement votre entreprise… Jusqu’à présent, je n’ai pas été consulté sur les mesures à donner aux bois de la charpente, ce qui me fait croire qu’on ne s’est pas encore beaucoup occupé de cet article… ». La réponse de l’entrepreneur Metz ne se fit pas attendre. Sa situation financière ne lui permettait pas de poursuivre les travaux et l’obligeait à remettre ses affaires. Le 11 mars 1846, le Ministre de l’Intérieur donna son accord à la poursuite des travaux par des repreneurs après dépôt d’une caution de 6.000 francs à la banque provinciale F. Berger et Cie à Arlon. Les deux entrepreneurs associés pour mener à bien le chantier étaient Norbert Metz, d’Esch, et Richard Woller, de Strassen. Les travaux durèrent encore plusieurs années et le Palais du Gouvernement provincial fut inauguré en 1849. Un procès était alors intenté par les entrepreneurs contre l’Etat à la suite d’un différent à propos de la réception définitive des travaux et des délais de paiement des factures. Grille à deux vantaux en fer forgé (A.E.A). De son côté, la Ville d’Arlon avait abattu l’ancien rempart, comblé le fossé et remblayé les terrains en pente, donnant ainsi naissance à la rue Léopold et à la place du même nom, à cheval sur les fondations de l’ancienne muraille de la ville. L’esplanade fut entièrement pavée et se poursuivit par l’aménagement d’un parc planté d’arbres, parsemé de massifs et entouré d’une haie. Une somme de 100.000 francs était inscrite au budget communal de 1849 pour mener à bien ces travaux. (Collection Greffes) Le Palais provincial d’Arlon par Jean-Marie Triffaux 6 Un ensemble urbanistique de choix pour le chef-lieu La façade arrière du Palais et les jardins du gouverneur (Hôtel du Gouvernement provincial). Collection J.-M. Triffaux). La façade du Palais provincial d’Arlon allie toutes les qualités esthétiques de sobriété et d’harmonie de style néo-classique. Sous une bâtière d’ardoises à croupes ponctuée par cinq cheminées faîtières, et une corniche débordante à décrochements, la façade offre une parfaite régularité sur trois niveaux. Le rez-de-chaussée en appareil saillant et le premier étage, avec un balcon à balustrade de pierre supporté par six paires de consoles, présentent chacun treize hautes fenêtres contre treize fenêtres carrées pour l’attique. Les pilastres au corps central et aux angles de la façade sont les seuls éléments décoratifs avec les bandeaux moulurés des baies centrales. (Collection Greffes) (Collection Greffes) A l’arrière, la façade comporte une entrée précédée d’un large emmarchement et protégée par une profonde terrasse soutenue par des colonnes toscanes. Un jardin acheté au notaire Breyer vers 1847 assure au Palais provincial un vaste parc qui s’étend actuellement jusqu’au square Albert et l’église Saint-Martin inaugurée en 1914. Le Palais provincial d’Arlon par Jean-Marie Triffaux 7 Après 1860, l’infrastructure de la place Léopold se complète. Une extension du Palais provincial destinée à recevoir le dépôt des archives de l’Etat est créée dans la direction de l’hôtel du Nord (actuellement rue du 25 Août). La conciergerie et les écuries. Façade sur la cour. Août 1902 (A.E.A.). Ce nouveau bâtiment est agrandi à plusieurs reprises, en 1891 et en 1930. Le Palais de Justice d’Arlon, édifice de style néo-gothique, est érigé en 1864-1866 sur un côté de la place tandis que de beaux immeubles particuliers voient le jour en face du Palais. La place Léopold, devenue la principale place publique d’Arlon, symbole de son rang de chef-lieu, reste ouverte sur un côté : celui du parc. Celui-ci est enjolivé par une grille décorative en 1869, par un kiosque vers 1880. La Banque Nationale (1881), la nouvelle poste (1892) ouvrent leurs portes en bordure du parc. Même si tous les projets de l’architecte Jamot ne sont pas réalisés, le Palais provincial et ses alentours forment à la fin du siècle dernier le quartier résidentiel d’Arlon. La conciergerie au coin de la place Léopold et la rue Netzer (Collection J.-M. Triffaux). En 1891-1893, les portes en bois de la cour privée, à gauche du Palais, et de la cour des bureaux, à droite de celui-ci, sont remplacées par des grilles à deux vantaux en fer forgé. Les parties supérieures du mur de clôture sont réduites et coiffées par des grilles de 1,5 mètre de haut. En 1902-1904, l’annexe située à l’angle de la place Léopold et de la rue Netzer, destinée à servir de logement au Le Palais provincial d’Arlon par Jean-Marie Triffaux 8 concierge, est agrandie. Le projet dessiné par l’architecte Louis Van den Wyngaert prévoit la création de quatre boxes d’écuries. L’érection du monument Orban de Xivry Des seize gouverneurs qui, depuis 1830, administrèrent le Luxembourg, douze résidèrent au Palais provincial. L’un d’eux, Orban de Xivry, y mourut, assassiné par un fonctionnaire. Ce drame se joua le samedi 26 janvier 1901. Atteint du délire de persécution, Jean Schneider, commis dans les bureaux de la première division du Gouvernement provincial, demanda à remettre sa démission au gouverneur. Quelques instants plus tard, celui-ci, frappé d’une balle en pleine poitrine, agonisait dans les bras du greffier Michaëlis. Schneider ayant abattu le gouverneur retourna l’arme contre lui et mit fin à ses jours. L’inauguration du monument Orban de Xivry le 19 juillet 1903. Le ministre De Trooz glorifie la mémoire du gouverneur. La mort tragique du gouverneur provoqua une émotion considérable dans toute la province. Quelques jours après les funérailles célébrées par l’évêque de Namur, Mgr Heylen, naquit l’idée d’élever un monument à la mémoire du défunt. Un comité présidé par Emile Tandel, commissaire des arrondissements d’Arlon et de Virton, se forma. Des listes de souscriptions couvertes de noms appartenant à toutes les couches de la population et portant les dons les plus minimes comme les plus élevés, affluèrent de partout. Grâce au public, une somme de 19.904 francs fut rassemblée. L’Etat accorda un subside de 8.000 francs et la Province 1.525 francs. Construit à l’arrière du parc du Palais provincial, à l’intersection de la rue Netzer, de l’avenue Nothomb et de la rue de la Station (actuellement rue Général Molitor), le monument en forme d’obélisque fut inauguré en présence de plusieurs milliers de personnes deux ans après le drame, le 19 juillet 1903. Il a été réalisé d’après les plans de l’architecte provincial Louis Van de Wyngaert, directeur du service des travaux de la ville d’Arlon. Les motifs de bronze sont dus aux ciseaux du sculpteur Franz Vermeylen. L’hémicycle entourant le monument est décoré par dix panneaux en fer forgé placés entre les pilastres. Durant l’entre-deux-guerres, le mur édifié à l’arrière du monument fut poursuivi tout autour du parc du Palais provincial, englobant même les serres et le jardin potager. Cet embellissement coïncida avec la joyeuse entrée du prince Léopold et de la princesse Astrid à Arlon en 1928. Le Palais provincial d’Arlon par Jean-Marie Triffaux 9 Agrandissements successifs Deux incendies endommagèrent sérieusement le Palais provincial en décembre 1905, puis en octobre 1917. En 1919, un projet de l’architecte Léon Lamy prévoyait l’agrandissement de l’hôtel et la création d’un étage supplémentaire dont une moitié serait affectée aux bureaux de l’administration et une autre compléterait les appartements privés du gouverneur. En outre, une galerie de communication relierait l’hôtel à l’aile nord, dite des Archives, où seraient multipliés les bureaux. A cette époque, les locaux réservés au Gouvernement provincial étaient jugés « absolument insuffisants par suite de l’augmentation récente du nombre d’employés ». Les dépenses estimées selon le projet initial de l’architecte Lamy s’élevaient à 280.000 francs. Le plan offrait l’avantage d’une solution équilibrée du point de vue architectural et s’intégrant au mieux dans l’édifice. On s’orienta cependant vers une solution moins ambitieuse et jugée moins onéreuse à l’époque : le grenier fut converti en local destiné aux archives « vivantes » de l’administration et l’extension des bureaux se fit dans l’annexe de la rue du Gouvernement (actuellement rue du 25 Août). La façade fut remaniée en 1921 pour permettre un accès plus aisé aux services administratifs. En 1930, on entreprit de doubler la profondeur de l’annexe des bureaux et de prolonger l’aile des Archives, portant ainsi la façade à 27 mètres. L’ensemble fut ensuite remanié suivant les plans de l’architecte en chef Th. L. Jacob, de façon à conserver une parfaite symétrie dans les ouvertures et les éléments décoratifs, filets, moulures et bandeaux de pierre. La salle de réception du Palais provincial Les travaux entrepris au cours des années 1931-1932 transformèrent complètement le bâtiment rébarbatif des Archives en lui conférant de meilleures proportions et surtout, en perçant vingt-quatre baies de grandes dimensions dans la façade nord, jusqu’alors mur aveugle. En octobre 1939, la nouvelle salle du Conseil provincial est inaugurée au rez-de-chaussée du bâtiment annexe. Bureaux d’acajou, fauteuils en cuir, tiroirs à clef, pigeonnier pour le public, la nouvelle salle est un petit bijou qui satisfait tous ses utilisateurs. Elle est l’œuvre de l’architecte Jacob. Derrière le bureau présidentiel, est accroché un grand portrait du fondateur de la Dynastie, Léopold Ier. Le Palais provincial d’Arlon par Jean-Marie Triffaux 10 La salle du Conseil provincial récemment rénovée. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, les Allemands réquisitionnent le Palais provincial. La Kreiskommandantur et ses services l’occupent d’abord partiellement puis totalement. La moitié des fonctionnaires déménagent et s’installent dans la maison Massonnet, avenue Nothomb. Pendant un an ou deux, des fonctionnaires provinciaux continuent à travailler dans le bâtiment annexe. En août 1943, ils doivent déménager à leur tour et vont occuper la villa Castilhon, rue de la Station. Dans la salle du Conseil provincial, voisine de la Kreiskommandantur, siège le Conseil de guerre allemand. En quatre ans, il prononce des dizaines de peines de mort et des centaines de peines de prison ou de déportation. Une plaque en bronze rappelle ces faits. Elle fut inaugurée le 11 avril 1945 lors de la première session d’après-guerre du Conseil provincial. La salle de DP est décorée avec des peintures d’artistes luxembourgeois : Camille Barthélemy, Guy Ducaté, Jean Lejour, Joseph Bontemps, Albert Raty. Le Palais provincial d’Arlon par Jean-Marie Triffaux 11 Le 9 septembre 1944, à la veille de l’arrivée des troupes américaines, les Allemands déménagent une grande partie du mobilier du Palais provincial. Au lendemain de la guerre, diverses modifications sont apportées au bâtiment et à ses annexes de manière à redistribuer au mieux les bureaux et la partie résidentielle. De 1947 à 1949, l’escalier d’honneur et la cage d’escalier des appartements du gouverneur sont renouvelés. La menuiserie et les plafonds moulurés sont l’œuvre de l’entreprise Mawhin de Verviers, les garde-corps et les rampes en bronze et en fer forgé sont dus à la ferronnerie d’art Sacré de Liège. Les maîtres verriers Osterrath et Biolley, de Liège, réalisent les vitraux artistiques en peinture sur verre, dans la cage d’escalier et au deuxième étage, évoquant l’agriculture et l’industrie métallurgique dans la province, tandis que le vitrail du premier étage est décoré des armoiries luxembourgeoises. La façade arrière qui donne sur le parc est dotée d’un nouveau perron surmonté d’une terrasse, réalisé par l’entreprise De Giorgi, d’Arlon. L’agriculture et l’industrie métallurgique sont les thèmes de ce vitrail. (Collection Greffes) En 1963, le déménagement du service des Archives de l’Etat permet à l’Administration provinciale d’occuper un volume supplémentaire de locaux. Des transformations importantes sont effectuées sans aucune altération des extérieurs. De nouvelles extensions voient encore le jour rue du 25 Août. Après la construction d’un bâtiment pour le Service technique provincial, un nouveau projet est lancé en 1975. Il s’agit de rassembler dans une même entité topographique les services dépendant du ministère de l’Intérieur disséminés dans la ville et les agents provinciaux logés dans les locaux privés. Ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard que le bâtiment est érigé derrière le Palais de Justice et le Gouvernement provincial, sur un terrain précédemment occupé par la maison Martha. Il est inauguré en 1988. Le Palais provincial d’Arlon par Jean-Marie Triffaux 12 Le bâtiment Etat-Province, rue du 25 Août. Façade principale. Baptisé « la mosquée » par une partie de la population, le nouveau complexe a pour appellation exacte : « immeuble Etat-Province ». Le projet définitif comporte un niveau en sous-sol, un rez-dechaussée et quatre étages. Surface totale : 4.000 m² dévolus aux services provinciaux à raison de 36% et aux services de l’Etat pour 64% ; coût : plus de 170 millions de francs. Il est relié par un souterrain au Palais provincial. « Compte tenu de l’environnement architectural très personnalisé mais fortement différencié (Palais de Justice, Gouvernement provincial, hôtel du Nord, Service technique provincial, église Saint-Martin), nous avons opté pour un parti architectural volontariste », explique Pierre-Alain Gillet, directeur du Service technique provincial. (Collection Greffes) Aujourd’hui, la place Léopold et son joyau, le Palais provincial, sont situés au cœur de la ville d’Arlon devenue le centre administratif, économique, scolaire et culturel de tout le Luxembourg. Depuis 1830, la population du chef-lieu a quintuplé. Le parc du Palais provincial est un des rares espaces verts qui subsistent au cœur de l’agglomération. L’ensemble formé par le Palais provincial et ses abords a été classé par arrêté en date du 12 février 1981 en raison de sa valeur historique, artistique et esthétique. 150 ans après la pose de la première pierre du Palais, la place Léopold est sur le point d’être éventrée. Elle fait l’objet de parking souterrain qui doit se concrétiser prochainement. Archéologues et historiens espèrent qu’elle pourra à cette occasion livrer quelques traces d’un passé bien plus ancien. Le Palais provincial d’Arlon par Jean-Marie Triffaux 13 BIBLIOGRAPHIE Archives du Gouvernement provincial, A.E.A. Archives de la Commission royale des monuments, Sites et Fouilles de la Région wallonne, Namur. Papiers Jean-Baptiste Nothomb. Appels et mémoires relatifs à la réorganisation de la province de Luxembourg. A.G.R. A. Bertrang, Histoire d’Arlon, Arlon, 1953. J. Fabritus, « Notice sur quelques maisons intéressantes d’Arlon », La Vie Arlonaise, Arlon, 1912. er O. Lohest, Quelques notes sur l’histoire d’un Palais provincial, discours prononcé le mercredi 1 octobre 1958 à l’ouverture de la session ordinaire du Conseil provincial du Luxembourg. Le Monument élevé à la mémoire du Baron Edouard Orban de Xivry, gouverneur de la province de Luxembourg, Annales I.A.L., Arlon, 1903. Le Patrimoine Monumental de la Belgique, Wallonie 19, Arrondissement d’Arlon, Liège, 1994. La Province hier et aujourd’hui, Luxembourg, Crédit Communal de Belgique, 1976. Extrait du bulletin du Crédit communal Trimestriel – 49ème Année N° 192 – 1995/2 Le Palais provincial d’Arlon par Jean-Marie Triffaux 14