Lycanthropie - Girl kissed by fire

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Lycanthropie - Girl kissed by fire
Ariane MANON
Master 1, littérature française
année scolaire 2012-2013
Le Lycan
D'une Métamorphose parmi d'autres à l'apparition d'un
mythe littéraire
Introduction
Les loups, loups-garous et lycanthropes hantent notre littérature, nos contes et nos
légendes depuis l’Antiquité. Ennemis des fermiers, rivaux des chasseurs, les loups sont de grands
carnassiers qui ont longtemps effrayé les hommes. Alors qu'il vit dans la forêt, chasse plutôt la nuit
et qu'il est réputé pour ses attaques violentes et sanglantes, au fil des siècles le loup est devenu dans
l’imaginaire collectif la représentation de tout ce qui est obscur, inquiétant et même de la mort.
Ainsi la part d’ombre présente dans le genre humain se transforme grâce aux croyances et aux peurs
transformant le simple loup en garou.
Il est intéressant de s’intéresser à l’étymologie des principales désignations de ces créatures
hommes-loups. Le lycanthrope vient du grec λυκαν [lycan], le loup et ανθωρπες [anthropès],
l’Homme. Le mot loup-garou est en fait un pléonasme puisque garou devrait suffire. En effet, cette
forme courte vient de *garwaf issu de *wariwulf (qui a donné en anglais werewolf, *were étant un
dérivé de l’indo-européen qui a également donné vir, virus en latin), et la forme wolf/wulf signifie le
loup. Quant au bisclavret, mot utilisé par Marie de France dans son lais éponyme, cette désignation
n’est plus utilisée aujourd’hui et son étymologie est très controversée. D’après H. Zimmer, cela
pourrait venir de bleiz lavaret, signifiant « le loup parlant ». En revanche, d’après Joseph Loth, bisc
lavret signifierait « le court culotté », correspondant au hessois et westphalien böxenwolf « le loup à
la culotte » en référence aux problèmes de vêtements qui se posent dans les transformations comme
nous le verrons ci-dessous. C'est également cette idée que l'on retrouve dans Pline l'Ancien ou
Pétrone avec le mot « versipelle » qui désigne celui qui retourne sa peau.
Si de nombreuses sources concernant les hommes-loups sont orales, il y a néanmoins des
textes depuis l’Antiquité et le Moyen-Âge qui témoignent de l’influence que ces créatures
pouvaient avoir sur le quotidien. Ainsi, nous étudierons la manière dont une simple transformation
d’un état à un autre, présentée par Ovide au sein des Métamorphoses, a donné naissance à un mythe
littéraire complexe.
Pour cela, nous utiliserons deux textes antiques, un extrait du Satiricon de Pétrone, auteur
latin du Ier siècle et la métamorphose de Lycaon en loup dans le premier livre des Métamorphoses
d’Ovide écrites à partir de l'an 1. Nous étudierons également trois textes médiévaux, où la même
métamorphose est reprise dans l’Ovide moralisé, texte anonyme du XIVe siècle, ainsi que deux
lais : Bisclavret de Marie de France au XIIe siècle et enfin le Mélion, faisant parti des Lais féériques
anonymes, écrits quelques années plus tard.
Dans un premier temps, la métamorphose de l’homme en loup sera étudiée, entre péché
d’hybris et malédiction. Puis, nous nous intéresserons au mythe du loup-garou, à l'évolution qu'il y
a pu avoir de la transformation de la fable ovidienne à la translation médiévale.
1
I/ Entre péché d'hybris et malédiction
Dans cette première partie, nous étudierons comment la figure du loup-garou a
évolué, passant d’une punition divine qui a changé définitivement un homme en loup à une
malédiction obligeant un homme à devenir bête sauvage plusieurs fois dans sa vie.
A/ Le Péché d'hybris
Dans la mythologie antique, nombreux sont les hommes trop orgueilleux punis pour
leur hybris (υβρις). En effet, alors qu'ils cherchent à ressembler aux dieux ou à les défier, la punition
divine ne se fait pas attendre. Arachné dans le sixième livre des Métamorphoses, se compare à
Athéna et est ensuite transformée en araignée. Lycaon, quant à lui, défie Jupiter et remet en doute sa
nature divine. Il sera alors transformé en loup. Il est intéressant de remarquer que comme la fable se
situe dans le premier livre des Métamorphoses, il s’agit également de la première métamorphose
humaine.
1/ Structure des fables
Contrairement aux mythes du loup-garou qui peupleront plus tardivement la
littérature, l’important de cette fable des Métamorphoses n’est pas tellement ce qui se passe une fois
que Lycaon est changé en loup. On sait qu'il continue à commettre des crimes, car malgré son
apparence, sa nature profonde n'a pas changé. Son esprit est resté humain (comme dans quasiment
toutes les métamorphoses d’Ovide puisqu’un esprit humain enfermé dans un corps végétal ou
minéral rajoute du pathos au récit), mais c’est la raison de sa métamorphose qui prime dans cette
fable. En effet, la structure même du récit nous conduit à ce raisonnement, d’autant plus qu’il est
repris par l’auteur de l’Ovide moralisé.
En effet, la fable se constitue d’un récit rapporté par Jupiter lui-même. Assis sur son trône, il
frémit en se souvenant de la scène horrible qu’il vient de vivre et convoque les autres dieux pour
leur expliquer, vers 164 à 167 :
« ingemit et facto nondum uulgata recenti
foeda Lycaoniae referens conuiuia mensae
ingentes animo et dignas Ioue concipit iras
conciliumque uocat: tenuit mora nulla uocatos. »1
Il commence ensuite son récit, racontant comment il a annoncé sa venue sur une terre impie et
comment Lycaon a voulu l’éprouver, vers 221 à 223 :
« inridet primo pia uota Lycaon,
mox ait "experiar deus hic discrimine aperto
an sit mortalis: nec erit dubitabile uerum. »2
L'auteur continue par le récit du châtiment avec la métamorphose et la conclusion, suivie de la
description d’une nouvelle ère qui remplace les hommes impies par d’autres, plus justes, vers 251252 :
1Traduction des vers 164 à 167 : Il gémit; et se rappelant l'horrible festin que Lycaon venait de lui servir, il est
transporté d'un courroux extrême, digne du souverain des dieux; il les convoque; à l'instant ils sont assemblés.
2Traduction des vers 221 à 223 : Lycaon commence par insulter à sa piété : Bientôt, dit-il, j'éprouverai s'il est dieu ou
mortel, et la vérité ne sera pas douteuse.
2
« rex superum trepidare uetat subolemque priori
dissimilem populo promittit origine mira. »3
L’auteur de l’Ovide moralisé suit le même schéma narratif, mais développe certains aspects
du récit, ainsi que la fin, qu’il commente sous l’éclairage chrétien en donnant deux interprétations
possibles. Dès le début, on voit un allongement de la fable d’Ovide. En effet, là où le poète n’écrit
que cinq vers pour décrire les crimes commis par les hommes et le désespoir de Jupiter avant qu’il
ne convoque les dieux, l’auteur du moyen-âge en écrit trente-quatre. La description du peuple impie
est alors faite grâce à neuf mots péjoratifs, dont le premier « felonnie », vers 1214 aura cinq autres
occurrences dans le texte.
Comme Ovide, l’auteur de l’Ovide moralisé crée un effet d’attente en ne révélant pas
immédiatement ce que Lycaon a fait, mais des mots comme « tempter » et « murtrir » au vers 1313
permettent de savoir que c’est un crime. Celui-ci est d’ailleurs plus explicite puisqu'on trouve la
description de la victime, cuisinée de trois façons différentes vers 1362 à 1363 :
« Et piece a piece detrenchier
Partie en pot, partie en haste.
Et partie en mist cuire en paste. »
Comme dans la métamorphose antique, les conséquences suivent la description. Lycaon est
tout d’abord épouvanté et surpris par ce qui lui arrive « territus » vers 232 et vers 1371
« Touz paoureuz, touz esbahis »
puis il hurle puisqu’il n’a plus la parole, vers 232-233 dans le texte latin :
« silentia ruris/exululat frustraque loqui conatur »
et vers 1373 dans l'Ovide moralisé.
« Quant cuidoit parler, si ullot »
Enfin, la peur semble disparaître sous la rage qui n'a pas quitté le personnage dont c'est le trait de
caractère dominant, vers 233 à 235 :
« ab ipso
colligit os rabiem solitaeque cupidine caedis
uertitur in pecudes et nunc quoque sanguine gaudet. »4
Celle-ci est plus longuement décrite dans le texte du moyen-âge, avec un développement
d’« angoisseuse rage » du vers 1375 en un vers entier vers 1376 :
« encore angoisse, encore enrage »
La description du massacre des troupeaux est également plus longue avec plusieurs répétitions en
très peu de lignes ce qui donne une impression de profusion, montrant avec plus de force l’ampleur
des massacres (bestes, répété deux fois, mengier/menjuë, deux fois également, et de même pour
acore/acorer, en rime avec encore.) De plus, avec le vers 1379, on a l’impression que Lycaon ne se
contente pas seulement des troupeaux, mais qu’il mange également des « gens » puisque ce mot est
sur le même plan et dans le même vers que « mengier ». Les deux verbes vers 1381 « escorce » et
« desrobe » rajoutent également au cru et à l’imagé de la description.
En revanche, la métamorphose en elle-même est assez peu détaillée. Le texte latin utilise des
verbes qui montrent le changement, la transformation vers 236-237 :
« in uillos abeunt uestes, in crura lacerti :
fit lupus »5
Ovide est en effet connu pour la description précise d'un état à un autre des victimes de
métamorphoses, décrivant souvent ce que deviennenent chacune des parties de leurs corps. L'auteur
3 Traduction des vers 251-252 : il promet aux immortels une race d'hommes meilleure que la première, et dont l'origine
sera merveilleuse.
4 Traduction des vers 233 à 235 : Transporté de rage, et toujours affamé de meurtres, il se jette avec furie sur les
troupeaux; il les déchire, et jouit encore du sang qu'il fait couler.
5 Traduction des vers 236-237 : Ses vêtements se convertissent en un poil hérissé; ses bras deviennent des jambes : il
est changé en loup
3
du moyen-âge se contente quant à lui de deux éléments : les bras devenus cuisses et les vêtements
transformés en poils, détail dont nous verrons l'importance plus bas, vers 1382-1383 :
« En pel fut muee sa robe;
Ses bras sont cuisses devenu »
Mais à part ces deux vers, l'homme devient loup comme s'il l'avait toujours été, et non comme une
progression, un changement d'un état à un autre.
Les deux fables ne finissent pas de façon identique. Alors que Jupiter demande aux autres
dieux de ne pas s’inquiéter, annonçant que d’autres hommes plus pieux remplaceront l’engeance de
Lycaon dans la fable ovidienne, l’auteur de l’Ovide moralisé refait une synthèse de ce qu’il vient
d’écrire. Au vers 1389, il écrit « Or vous dirai quelz est l’estoire ». Ainsi, il réexplique ce qui s’est
passé, l’impiété de Lycaon, le raisonnement de celui-ci et comment il a fini sa vie. Cette synthèse
explicative a une utilité narratrice, car à cette seconde lecture, le lecteur n’est plus concentré sur une
histoire qu’il découvre, mais peut déjà commencer à chercher une morale à en tirer. C’est en effet ce
qui se passe puisque l’auteur propose un peu plus loin, vers 1462-1463 :
« La fable et la Devine Page
se vont, se m’est vis, acordant »
2/ La Punition divine
Dans les deux textes, nous avons donc vu que Lycan était un homme qui, puni par
Jupiter, devenait un loup. Une fois la transformation achevée, c’est un état définitif. Si on peut
considérer qu’il est un « homme-loup » c’est uniquement parce qu’il a été homme autrefois et parce
qu’il a encore des traces de son humanité, des restes de sa cruauté « eadem feritatis imago est » vers
239. Ce n’est donc qu’une métamorphose parmi d’autres dans les Métamorphoses : Lycan a été puni
pour son orgueil et a été métamorphosé en un animal qui lui ressemblait, cruel et sanguinaire. De la
même manière, on trouve quelques livres plus tard la figure d'Arachné, jeune fille qui tissait des
tapisseries, qui continue de tisser des toiles sous sa forme animale d’araignée.
Au Moyen-Âge, on dit que le pécher détruit l'âme et le corps du pécheur. Ainsi, Étienne de
Bourbon6 explique :
« le pêché rend l'homme monstrueux, le pêcheur est comme le
jongleur, qui a la tête en bas et les pieds en haut. Il est aussi
semblable aux monstres marins qui, bien qu'ils aient un corps de
poisson, ont la tête de différents animaux. »
Si le mot de péché n'est pas écrit dans la fable, en revanche ce qui décrit ce péché d'orgueil
est très présent. Ainsi, les mots concernant l'orgueil sont très fréquents dans l'ensemble des fables de
l'Ovide moralisé, pourtant, dans cette fable on ne trouve « s'orgueillir » qu'une fois au vers 1477.
De plus, on voit que :
« l'orgueilleux s'oppose aux humbles, mais il se sert d'eux pour
asseoir sa supériorité vicieuse »7.
Ceci est bien illustré dans la fable antique comme dans la reprise du Moyen-Âge :
« uulgusque precari
coeperat: inridet primo pia uota Lycaon,
mox ait »8
vers 220 à 222 et vers 1346 à 1354 de l'Ovide moralisé :
6 Tractatus de materiis predicabilibus, BN ms lat, 15970, f° 180a
7 M. POSSAMAÏ-PEREZ (réunies et présentées par), Nouvelles études sur l'Ovide moralisé, Honoré Champion Paris,
2009, p 102.
8 Traduction : Déjà le peuple prosterné m'adressait des vœux et des prières. Lycaon commence par insulter à sa piété
4
« La gent menue
M'honoroit en ma venue,
Mes Lichaon me desprisoit
Qui le regne devoit tenir
Le simple pueple escharnissoit
De ce qu'il me faisoit honour
Et recevoit come seignour
Il pensa qu'il essaieroit
Se dieus estoie »
Néanmoins, dans ce dernier texte, l'orgueil semble être remplacé par la félonie qui est répétée près
de dix fois. Si dans le mot « félon » on trouve la notion de trahison, elle n'est pas présente dans le
mot « félonnie » qui d'après le Godefroy9 signifie : la fureur, la colère, l'emportement, l'ardence, la
violence, l'énergie. Mais associés au désir de trahir Jupiter, de lui faire manger de la viande humaine
(ce qui le rendrait humain et montrerait donc les limites de son pouvoir), ces mots se rapprochent
tout de même de l'orgueil d'un homme qui pense pouvoir se mesurer aux dieux. Au travers des yeux
d'un homme du moyen-âge, cet orgueil puni par un châtiment fait penser au châtiment de Lucifer et
à sa chute jusqu'aux enfers.10
3/ Le Cannibalisme
La notion de cannibalisme est très souvent liée aux légendes de loups-garous. En
effet, Lycaon a tué des prisonnier avant de les cuisiner pour les servir à Jupiter. En héritage de la
légende de Lycaon, un culte secret avait été instauré en Grèce, les Lykaïa. Durant une cérémonie, de
jeunes garçons devaient manger de la viande, mais parmi tous les morceaux l'un était de la viande
humaine. Le garçon qui tombait sur cette chair humaine se transformait alors en loup et gardait cette
apparence durant neuf années, jusqu'à la cérémonie suivante.11
Dans des croyances du moyen-âge, on pensait également que manger de la chair de loup enragé ou
de manger un animal tué par un loup-garou transformerait la personne en loup-garou. On retrouve
ici une peur primaire d'épidémie et d'empoisonnement à qui on a donné des origines magiques.
La transmission de la malédiction par la morsure est apparue bien plus tardivement, en amalgame
avec les vampires, dans les films américains du début du XXe siècle, mais la contamination par la
nourriture et le tabou du cannibalisme est, lui, bien présent depuis l'Antiquité.
De plus, il faut se souvenir que le loup-garou garde une forme humaine la plupart du temps.
Ainsi, si le garou tue essentiellement des animaux, il lui arrive également de s'en prendre aux
hommes. De cette manière, même une fois redevenu humain, il aura mangé de chair humaine et sera
souillé par le péché. Il y a donc une crainte des hommes qui n'ont plus à se méfier seulement des
loups, mais également de leurs congénères qui peuvent se transformer, les tuer et les manger durant
la nuit, leur donnant une mort atroce et les privant de sépulture chrétienne. Quant à l'homme-loup,
souillé pour avoir mangé de la viande humaine, il vit dans un péché qui est propre à sa nature
9 GODEFROY, dictionnaire en ligne (consulté le 16 mars 2013), article felonie [en ligne]. Adresse URL :
http://micmap.org/dicfro/chercher/dictionnaire-godefroy/felonie
10 M. POSSAMAÏ-PEREZ (réunies et présentées par), Nouvelles études sur l'Ovide moralisé, Honoré Champion Paris,
2009
11 WIKIPEDIA, (consulté le 15 mars 2013) article sur la secte Lykaïa [en ligne]. Adresse URL
:http://fr.wikipedia.org/wiki/Lykaia
5
monstrueuse. De cette manière, comme l'explique Laurence Harf-Lancner 12, ce n'est plus tellement
la peur d'humains face à des loups, mais d'hommes face à leurs congénères:
« la présence du monstre, loin d'instaurer un clivage homme/animal,
permet, comme en peinture l'anamorphose, une évocation voilée du
meurtre du prochain »
B/ L'Apparition de la malédiction du loup-garou
Si dans le texte d’Ovide, Lycaon est transformé en loup pour avoir défié Jupiter en
essayant de lui faire manger la chair humaine, le conte que propose Pétrone, malgré son style plus
léger, est beaucoup plus effrayant. En effet, l'histoire est racontée par un narrateur, escorté par un
soldat lors d'un voyage. Alors que la nuit tombe et que la lune est pleine « luna lucebat tanquam
meridie » le soldat a un étrange comportement. Il enlève ses vêtements, urine dessus et se
transforme en loup. Il n'y a nulle mention d’un crime antérieur de la part du soldat et lorsque le
narrateur le revoit le lendemain matin, obtenant la preuve qu’il est bien le loup, il ne lui demande
pas d’explication. Il est donc impossible de savoir si l'histoire racontée démontre un phénomène
récurent ou isolé, ni à quoi la malédiction est dûe. Cette histoire est donc véritablement un conte
précurseur des histoires de loup-garou. En effet, si le garou est considéré comme un monstre (ses
actions nocturnes sont violentes et brutales), l'homme qui vit le jour ne semble pas plus mauvais que
le commun des mortels.
Un autre détail est important dans le texte de Pétrone : il s'agit de l'utilisation des vêtements.
En effet, le soldat enlève ses vêtements avant de devenir loup, il se dépouille de cette manière de
son humanité, mais l'homme urine également sur ses habits. Ce comportement qui est étrange pour
un humain, peut s'expliquer comme une volonté de marquer sa possession par l'homme-loup, mais
également par un rituel magique puisque les habits se transformeront en pierre.
Ces différents topoï sont repris dans les lais médiévaux, le Bisclavret et le Mélion.
1/ Un État lié à des objets
Contrairement aux textes des Métamorphoses, le Satiricon et les lais proposent une
vision du loup-garou qui sera conservée dans les légendes, l'inconscient collectif et jusqu'à nos
jours, dans les films et la littérature fantasy récente. En effet, le loup-garou peut devenir loup et
reprendre sa forme humaine. Il y a des conditions, mais cela demeure possible.
Si dans le texte de Pétrone la pleine lune est mentionnée, ce qui pour un lecteur moderne
apparaît comme un signe évident de fantastique et encore plus de lycanthropie, ce n'était pas le cas à
l'époque antique, ni au Moyen-Âge. En effet, cet élément ne sera repris que beaucoup plus
tardivement, au XIIIe siècle, par Gervais de Tilbury. Il faut ensuite attendre le XIXe siècle pour que
cet élément soit définitivement inclus dans le mythe des loups-garous.
En revanche, le thème des vêtements est repris dans le Bisclavret et dans de nombreuses
légendes. Dans les fables ovidiennes, les vêtements sont une part inhérente de la métamorphose
puisqu'ils se transforment en fourrure ou en écorce d'arbre. En revanche, dans de nombreux autres
textes, l'homme doit se dépouille de ses habits, et donc d'une part de son humanité civilisée pour
pouvoir se transformer en loup. Ce geste de dépouillement est également repris à l'inverse dans
certains mythes puisque c'est l'homme qui doit revêtir une peau de loup pour effectuer sa
transformation. Dans le cas du Satiricon, le soldat de Pétrone use d'une certaine magie pour
transformer ses habits en pierre afin que ceux-ci ne puissent être volés. Cette magie lui permettra de
redevenir humain, ce qui n'est pas le cas du chevalier Bisclavret. Celui-ci sait qu'il ne pourra
12 Laurence HARF-LANCNER, Métamorphose et bestiaire fantastique au Moyen Âge (recueil d'articles), chap
Polymorphe et métamorphose, p 221, collection de l'École Normale Supérieure de jeunes filles, n°28, 1985, 333p
6
retrouver sa forme humaine sans ses vêtements et ne veut pas confier à sa femme l'endroit où il les
dissimule, vers 72 à 75 :
« dame, ceo ne dirai jeo pas;
kar si jes eüsse perduz
e de ceo feusse aparceüz,
bisclavret sereie a tuz jurs; »
Mais une fois qu'il lui a dit, on retrouve le topos du vol des vêtements courant dans les légendes.
Comme les jeunes filles surprises lors de leur baignade dans les mythologies grecques ou celtiques,
le personnage dont on a volé les vêtements devient impuissant et ne peut retrouver sa forme
humaine. Ce n'est que lorsque le roi lui rendra ses habits (et lui donnera de l'intimité) qu'il pourra
retrouver sa forme initiale.
Dans le lai de Mélion, c'est un objet qui cause la transformation. Une bague permet en effet
la métamorphose. Le chaton blanc permet de se transformer en loup et on suppose que le chaton
rose permet la transformation inverse.
« Mon amie, supplia-t-il, par la grâce de Dieu, ne pleurez plus, je
vous en prie ; je porte à la main cet anneau que voici. Dans le chaton,
il y a deux pierres. Jamais l'on n'en vit de la sorte : l'une est blanche,
l'autre vermeille ; vous allez en entendre dire des choses très
étonnantes. Vous me toucherez avec la blanche et la mettrez sur ma
tête : quand je me serai déshabillé, je deviendrai un loup grand et
robuste. »13
Les objets magiques sont très courants dans toutes les légendes et contes, ils sont en effet un
lien vers le merveilleux. Ainsi, on peut voir le mot « merveille » qui désigne les effets de la bague,
en rime avec « vermeille » pour accentuer l'effet spectaculaire, ce qui est très utilisé chez tous les
auteurs médiévaux, en particulier par Chrétien de Troyes dans Erec et Enide. Les anneaux sont des
objets magiques très importants dans les différents folklores et apportent souvent l'invisibilité à leur
porteur, thème ayant été repris par le Seigneur des Anneaux de Tolkien.
« Tout anneau relie et isole à la fois. Il est un signe d'appartenance à
une communauté, en même temps qu'il met à part celui qui le porte, il
le protège aussi des influences extérieures »
explique H. Berton14. Mais des vêtements peuvent également être magiques et avoir un rôle de
protection. En revêtant les habits d'un autre, le héros peut changer son apparence, et obtient alors les
pouvoirs de l'ancien propriétaire. Les objets magiques offrent donc une protection, soit directement
grâce à leurs vertus, soit grâce à l'interprétation que font les adversaires du héros. Ainsi les bottes de
sept lieues s'adaptent aux pieds de celui qui les porte et permettent au Petit Poucet de fuir. Avoir mis
sur sa tête et celles de ses frères les couronnes des petites ogresses lui a également permis d'usurper
leur identité et de sauver sa vie ainsi que celle de ses frères. Pareillement, la peau d'âne dont le
personnage éponyme se revêt n'a pas en lui-même des propriétés magiques, mais c'est grâce à elle
qu'elle échappera à son père et trouvera son prince, regagnant un statut social lorsque le prince verra
ce qui se cache sous l'apparence au premier abord repoussante.15
Pour rompre le sort, Bisclavret et Mélion ont besoin de leurs habits et Mélion d'être touché
par la bague qui l'avait changé en loup. Mais un autre détail est important dans ce second lai : il
s'agit de la différence qui est faite entre le loup sauvage que Mélion devient une fois arrivé sur les
terres d'Irlande, où il se met à vivre en meute, à tuer du bétail... et le loup apprivoisé qu'il devient au
côté du roi. Le lai décrit qu'auprès du roi, il mange de la nourriture humaine :
13 Anonyme, Lais féeriques des XIIe et XIIIe siècles, traduits par A. Micha, Flammarion, Paris, 1992, 347p.
14 H. BERTON, Objets de sorcellerie, objets pour guérir, objets pour maudire, p 36, collection La Mémoire du temps,
De Borée, 2008, 223p
15 PERRAULT, Contes de la mère l'Oye, Honoré Champion, Champion classique, Paris, 2012, 466p
7
« Puis, le roi lui donna un morceau de viande que Mélion mangea
avec plaisir.
" Regardez, seigneurs, ce loup fait mentir sa nature" " s'exclama
alors Gauvain.
Tous les seigneurs s'accordèrent à dire qu'ils n'avaient jamais vu un
loup aussi bien élevé. Le roi fit verser du vin dans une cuvette que
l'on déposa devant le loup. Dès que ce dernier l'eut aperçue, il
s'empressa d'en boire le contenu. Il en avait grande envie, croyezmoi ! Il en but une bonne quantité et le roi ne manqua pas de le
remarquer. »16
Ce passage prouve que malgré sa cruauté dans la forêt, il a conservé son âme humaine. Le fait de
voir un loup manger de la nourriture humaine est un thème repris dans d'autres légendes. En effet,
cette sociabilisation du monde sauvage par ce qui est transformé par la main de l'homme (les
nourritures les plus basiques et chrétiennes étant le pain et le vin) se retrouve dans ce lai, comme
dans un conte finlandais où le vironsusi devient un loup à cause d'une malédiction. Pour rompre le
sort, il n'y a que deux solutions, que quelqu'un ose l'approcher suffisamment sans avoir peur de lui
pour l'appeler par son véritable nom, thème de magie ancienne récurrent dans les légendes et encore
aujourd'hui dans la fantasy moderne, ou lui donne à manger du pain. Cette version de l'histoire peut
faire penser un peu à des histoires de la Belle et de la Bête où un homme ensorcelé doit gagner la
confiance d'un personnage féminin qui acceptera de voir qui il est vrai vraiment malgré son
apparence repoussante, le délivrant enfin de sa malédiction. Cette piste n'a néanmoins pas été
conservée pour le mythe du loup-garou.
2/ La Figure de la femme
Si la femme a de nombreux rôles dans les textes antiques, elle n'a en revanche
aucune place dans l'histoire de Lycan, ni dans les Métamorphoses d'Ovide, ni dans l'Ovide moralisé
et pas plus dans le Satiricon. Il est d'ailleurs intéressant de noter que malgré quelques rares rapports
de cas de lycanthropie féminine (surtout dans les mythologies nordiques avec les vargynjur, mais
également avec les garaches en Vendée et Poitou), ces occurences sont extrêmement rares, le loup
étant un animal masculin par excellence.
La femme a donc un autre rôle, puisque plus ou moins directement, c'est elle qui lance la
malédiction sur l'homme et le transforme en loup. En effet, dans les textes du moyen-âge il n'est
plus question de punition divine. Dans Bisclavret, et Mélion, qui est calqué sur ce premier lai, les
héros sont de parfaits chevaliers, même si Mélion a des rapports difficiles avec la gente féminine
dans le début du conte. Mais ils sont preux, valeureux et justes :
« en Bretaine maneit un ber,
merveille l'ai oï loër;
beaus chevalers e bons esteit
e noblement se cunteneit.
de sun seinur esteit privez
e de tuz ses veisins amez. »
vers 15 à 30 du Bisclavret et dans le Mélion on retrouve :
« Modèle de courtoisie et de vertu, il se faisait aimer de tous. De compagnie
agréable, il était digne des meilleurs chevaliers.
La suite du roi était la fleur de la noblesse et tout le monde appréciait en
elle sa courtoisie, sa vaillance, sa bonté et sa générosité. »
Pour Bisclavret, la malédiction est récurrente, vers 25-26 :
16 Ibid note 8
8
« que en la semeine le perdeit
treis jurs entiers »
mais elle devient permanente à cause de la trahison de la femme traîtresse, vers 75 :
« bisclavret sereie a tuz jurs »
Quant à Mélion, il prend volontairement la forme du loup avec l'aide de sa femme, mais celle-ci
(sans raison apparente puisqu'il n'est fait nulle mention d'une quelconque frayeur) repart en Irlande,
son pays natal, abandonnant son époux sous cette forme de bête :
« Mais il allait avoir bien du mal pour le rejoindre, le capturer et en
retira un morceau de viande.
La dame dit à l'écuyer :
" Laissons-le donc chasser tout son soûl. "
Elle monta à cheval, ne s'attarda pas davantage et emmena l'écuyer
avec elle. La dame s'en retourna directement en Irlande, son pays.
Elle se rendit sur le port, y trouva un bateau, discuta sans plus
attendre avec les marins qui devaient la conduire à Dublin, ville
située en bord de mer et appartenant à son père, le roi d'Irlande : elle
obtint alors satisfaction. Dès qu'elle arriva au port, elle fut reçue à
grand renfort de joie. »
Ici, les deux femmes trahissent leur époux, le condamnant à rester sous cette apparence
bestiale, mais dans de nombreuses autres légendes, c'est une sorcière qui condamne l'homme à
prendre la forme du loup, en lui lançant un sort. Comme dans l'Âne d'or d'Apulée, le Satiricon de
Pétrone est peuplé de sorcières qui dominent les hommes et usent de la magie pour changer leur
apparence ou celles des autres. Si la femme ne semble pas avoir un rôle dans cette métamorphose,
le spectre des autres sorcières n'est jamais très éloigné. Le rôle de la femme au moyen-âge a en effet
toujours été ambigu. Considérée par la religion chrétienne comme impure, la femme devient
facilement une sorcière qui s'oppose à l'homme de Dieu, faisant même succomber celui-ci à ses
sortilèges et malédictions. Crisitna Noacco :
« étudie ensuite le cas du loup-garou pour qui la métamorphose est à
la fois un instrument de connaissance et le moyen d’une dénonciation
de la démesure morale de la femme ; elle peut servir à la rédemption
ou au châtiment. Elle « comporte une fonction anthropologique » qui
« fait ressortir les spécificités humaines : l’amour et la raison » (p.
115). »17
Ainsi, dans de nombreux textes, c'est le sacré qui peut sauver ou tuer le loup-garou, l'apparition
d'antidotes et d'armes comme l'eau bénite et les balles en argent apparaissant petit à petit.
Dans cette première partie, il a été vu que deux métamorphoses d'homme en loup
coexistaient, descendant de deux traditions distinctes : les punitions divines où la transformation est
définitive et les récits merveilleux qui se sont transmis oralement de génération en génération.
Pourtant, grâce à leur similarité de thème, montrant un homme qui devient loup, ces deux branches
littéraires se mêleront les unes aux autres, proposant à la littérature des siècles suivants une créature
fabuleuse, un mythe littéraire qui effrayera et passionnera, faisant couler beaucoup d'encres grâce à
l'ambiguité de la créature et son rapport au monde du divin.
17 Myriam WHITE LE GOFF, Cristina Noacco, La Métamorphose dans la littérature française des XII e et XIIIe
siècles , Cahiers de recherches médiévales et humanistes (consulté le 15 avril 2013), 2008,[en ligne] Adresse URL :
http://crm.revues.org/2852
9
II/Le loup-garou, entre translation et transformation
Dans cette seconde partie, le loup-garou sera étudié comme une figure littéraire. En
effet, les Métamorphoses d'Ovide sont une oeuvre poétique qui joue de la description poétique et
explicatives des métamorphoses d'humains en animaux, végétaux ou minéraux. Repris par l'auteur
de l'Ovide moralisé, le fable antique a été translatée et a donc connu divers changements : une
évolution de la langue et donc du vocabulaire employé, parfois de contenu, mais également de
morale.
A/ Une Morale chrétienne
1/ Les Destinataires du texte
Dans la mythologie, Lycaon a défié les dieux et a été puni pour ce crime. Il y a donc
dès cette époque un rapport avec le divin et le péché. L'auteur reprend le sujet du poème ovidien, ce
qu'on appelle la materia18. Néanmoins, une morale a été ajoutée clairement dans l'Ovide moralisé.
L'auteur réexplique le contenu de la fable pour expliquer son intention, ainsi que nous l'avons vu
plus haut, intentio qu'il va faire suivre de l'utilitas, donnant deux significations possibles à la fable :
le déluge envoyé par Dieu dans le Bible pour tuer le peuple impie qui sévissait sur la terre, mais
également une morale plus proche des lecteurs, moins littérale : que les loups sont parmi eux et que
sous des aspects respectables exploitent les braves gens, vers 1568 à 1573:
Autre sens puet avoir la fable :
Leu ravissable et damagent
Samble cil qui le simple gent
Pour prendre a son oeus, la despoulle
Escorce, desrobe et despoulle
Qui la menue gent devore »
19
Ainsi que le dit David HUT
« On peut être surpris que notre traducteur vise des clercs dans ces
remarques, mais il faut se rappeler que le public susceptible de
s’intéresser à des textes en langue vernaculaire, en vers comme en
prose, était bien plus large au XIVe siècle que même au siècle
précédent. Certes, on sait que de nobles seigneurs, peut-être même
des bourgeois aisés, furent parmi les premiers patrons, et donc
lecteurs, de ce texte, mais le goût pour des textes en français avait
également gagné le monde des clercs et des prêtres. »
Il continue en expliquant qu'Ovide visait en effet deux types de publics pour lesquels son discours
restait adapté20 :
18 M. POSSAMAÏ-PEREZ (réunies et présentées par), Nouvelles études sur l'Ovide moralisé, Honoré Champion
Paris, 2009, 265p.
19 HULT David, Allégories de la Sexualité dans l’Ovide Moralisé, Cahiers de Recherches Médiévales (XIIIe – XVe s.),
special edition, Lectures et usages d’Ovide, XIIIe-XVe siècles, Vol. IX, 2002, 53-70p.
20 Ibid note 5
10
« Il est donc fort probable que l’auteur de l’Ovide moralisé, dans son
but didactique, visait au moins deux publics : celui des religieux, à la
fois prêtres qui pouvaient s’en servir pour étoffer leurs sermons
(prononcés en langue vernaculaire depuis au moins un ou deux
siècles) et clercs pour qui la lecture d’Ovide pouvait désormais se
justifier par son message chrétien sous-jacent ; et celui des laïcs qui
profiteraient des multiples discours moralisateurs. »
Cette double visée est très fréquente dans les translations du moyen-âge, puisqu'elle permet de
traduire des textes païens, mais qui peuvent être lus et étudiés en justifiant une morale chrétienne.
De même, Bernard Ribémond s'interroge :
« À quel public l’auteur s’adresse-t-il ? On peut penser à des clercs en
premier lieu. C’est d’ailleurs ce que l’auteur avoue lui-même, en
s’adressant à « Tous les maistres, tous les rectors/Qui orront et liront
ce dit » (XV, vv. 7474-75). Mais à des clercs d’un niveau moyen, même
si la mention de recteurs peut faire penser à des docteurs de haut
niveau ; sinon, à quoi bon traduire, là où il suffirait de moraliser ?
Plus largement, cet auteur qui entend aussi « plaire » vise un public
plus large qu’il veut ainsi éduquer en le distrayant. Dès lors, et la
réception « littéraire » de l’œuvre le prouve, l’auteur de l’Ovide
moralisé met en place un processus qui autorise une indépendance
entre la fable et son allégorie. Mais une lecture discontinue de l’œuvre
n’est pas explicitement encouragée pour autant. L’allégorie peut alors
apparaître, dans une certaine réception, comme le soulignement de la
fable, le tout formant une unité plus aisément mémorisable. »21
2/ Une lecture biblique
Ainsi dans la métamorphose de Lycaon, l'auteur propose une lecture biblique avec le
déluge, vers 1499 à 1504 :
« Si proposa que le monde
Destruiroit a deluge d'onde
Mes ançois qu'au monde envoiast
Le déluge qui noiast
Commanda que Noé feist
L'arche. »
Cette interprétation se fait facilement dès la première lecture puisque cette idée de déluge est déjà
présente dans la mythologie gréco-latine. L'auteur n'a donc plus qu'à resituer dans le contexte
chrétien. Le parallèle qu'il fait entre son discours et celui de Jupiter est évident. Jupiter commence
par parler des anciennes guerres contre les géants, vers 182 à 184 :
« non ego pro mundi regno magis anxius illa
tempestate fui, qua centum quisque parabat
inicere anguipedum captiuo bracchia caelo. »22
puis de la paix et de ces nouveaux hommes qui perdent la foi. L'auteur de l'Ovide moralisé repart
lui-même jusqu'à Moïse pour arriver jusqu'aux hommes qu'il faut punir et enfin terminer par Noé,
vers 1464 à 1468 :
21 Bernard RIBEMONT, L’Ovide moralisé et la tradition encyclopédique médiévale, Cahiers de recherches
médiévales (consulté le 15 avril 2013) 2002, Adresse URL : http://crm.revues.org/907
22 Traduction des vers 182 à 184 : L'empire du monde me causa de moins grandes alarmes, lorsque j’eus à le défendre
contre l'audace de ces Géants, enfants de la Terre, dont les cent bras voulaient soumettre le ciel.
11
« Quar Moïse vait recordant
Que li mondes multeplia
Et tous li siecle aplia
Son cuer a fere iniquité »
3/ La translatio
Le fait de traduire un texte latin en langue vernaculaire s'appelle de la translatio. Mais en
latin translatio signifie littéralement déplacer quelque chose vers un autre endroit. On peut donc
également le comprendre sur un plan syntaxique, avec les métaphores. Une métaphore utilise des
mots qui ne sont pas compris dans leur sens originel, ainsi que l'explique Quintilien23 :
« transfertur ergo nomen aut verbum ex eo loco in quo proprium est,
in eum in quo aut proprium deest aut translatum proprio melius est »
24
Ainsi que le résume David HUT
« Le transfert métaphorique s’opère sur un plan horizontal, à
l’intérieur d’un espace linguistique ou textuel uni ; ainsi la
métaphore laisse toujours un résidu, car lettre et figure restent en
présence. »25
Il y a donc plusieurs « couches » de translatio : le passage du latin en langue vernaculaire, les
métaphores, jeux stylistiques qu'on peut trouver dans le texte et la métamorphose elle-même,
passage d'un état à un autre de l'homme. Cela permet donc plusieurs lectures de la fable, expliquées
à la suite de l'histoire à proprement parlé. Ainsi :
« A. Pairet note avec justesse que « la nouveauté de L’Ovide
vernaculaire vient moins de la traduction que du fait que celle-ci
amène la rencontre des fables et de la glose, deux discours restés
parallèles jusqu’à ce projet » (p. 102).
En parlant de « mutacion » des fables, le poète laisse planer le doute
sur sa démarche : « mutacion » renvoie en effet aussi bien à la
métamorphose elle-même qu’à la translatio. De fait, la translatio de
la métamorphose ovidienne permet la réécriture d’une autre
métamorphose qui s’intègre dans un projet différent de la source.
Ainsi par exemple le mythe de Lycaon permet une interprétation à
caractère ‘politico-moral’ en relation avec des codes
contemporains. »26
De plus, la métamorphose d'Ovide est amoindrie,
« le translateur réduit ainsi le surnaturel de la métamorphose à un
changement d'apparence, comme l'indique clairement le recours au
23 Quintilien, Institutio oratoria, VIII, vi, 5
24 Traduction : Un nom ou un verbe est transféré de l’endroit auquel il appartient proprement à un autre où il n’y a pas
de mot littéral (propre) ou bien lorsque le mot transféré est meilleur que le mot littéral.
25 Ibid note 5
26 Bernard RIBEMONT, Ana Pairet, Les mutacions des fables. Figures de la métamorphose dans la littérature
française du Moyen Âge, Cahiers de recherches médiévales et humanistes (consulté le 15 Avril 2013) 2002, Adresse
URL : http://crm.revues.org/274
12
lexique de la « samblance » et aux métamorphoses du vêtement pour
décrire les transformations du corps. »27.
Le mot « accorder » est également important dans l'Ovide moralisé, car c'est ce que fait l'auteur
anonyme : il accorde un texte ancien avec d'autres, religieux, formant une paratextualité importante.
4/ La Notion de vérité
Si la notion de vérité n'est pas clairement expliquée dans les Métamorphoses, c'est
néanmoins un thème sous-jacent de l'oeuvre puisqu'Ovide, en rapportant les légendes et les
métamorphoses, tente de leur donner une explication rationnelle concernant la physique ou
expliquant la manière dont une plante a pu être nommée grâce à une fable...
Dans le Satiricon de Pétrone, le discours rapporté est considéré comme vrai. Très court, il y a
néanmoins plusieurs répétitions du narrateur pour affirmer que la chose est véridique. Au moment
de la transformation de l'homme en loup, puis plus tard, à la fin, comme une dernière mise en
garde :
« Nolite me iocari putare ; ut mentiar, nullius patrimonium tanti
facio. »28
« Viderint quid de hoc alii exopinissent ; ego si mentior, genios
uestros iratos habeam. »29
Au Moyen-Âge, la vérité est une notion extrêmement importante. Elle est d'ailleurs l'une des
règles tirées d'Aristote et de Platon, très lus au Moyen-Âge. Premièremement, dans la littérature, on
n’invente rien, soit on reprend des textes anciens, ceux des auteurs latins (et on retrouve ainsi dans
de nombreux prologues, comme dans ceux de Chrétien de Troyes le topos du livre retrouvé), soit on
rapporte un texte qui nous a été raconté, un conte gallois ou celte par exemple. De plus, tout ce qui
vient du mensonge appartient au mal et n'est donc pas digne de foi. Le merveilleux peut-être
accepté s'il est véridique et qu'il vient donc de Dieu, même si citer en tant que tel des fées sans les
condamner sera de moins en moins courant plus l'emprise de l'Église sera importante. Ainsi, dans
ses lais, Marie de France fait intervenir plusieurs êtres faés sans les nommer directement pour
laisser le public se faire sa propre opinion.
Ainsi, dans l'Ovide moralisé, on trouve l'avis de l'auteur au milieu de la fable comme au vers 1224
« ce m'est vis » et plus clairement lorsqu'il passe de la fable à son interprétation, vers 1462-1463 :
« La fable et la Devine Page
se sont, ce m'est vis, acordant »
et vers 1509-1510 :
« ne croi mie
Que la Sainte Escripture die »
En se référant aux Saintes Écritures, l'auteur justifie sa parole et donne du poids au discours qu'il va
tenir par la suite.
Marie de France dans le Bisclavret, commence elle aussi par certifié qu'il s'agit d'une histoire
dont elle a entendu parler. Puis, à la fin du lais, elle précise encore que cette histoire est vraie et que
si elle l'a écrit c'est justement pour que tout le monde puisse s'en souvenir, vers 315 à 318 :
« L'aventure ke avez oïe
Veraie fu, n'en dutez mie.
27 M. POSSAMAÏ-PEREZ (réunies et présentées par), Nouvelles études sur l'Ovide moralisé, Honoré Champion
Paris, 2009, 265p
28 Traduction : Ne croyez pas que je blague : je ne mentirais pas pour tout l'or du monde.
29 Traduction : Libre aux autres d'avoir leur opinion là-dessus : mais moi, si je mens, que tous vos Génies me
confondent.
13
De Bisclavret fu fet li lais
Pour remembrance a tut dis mais. »
Le Mélion, qui copie le Bisclavret sur de nombreux points, présente le même schéma
narratif. L'auteur a également « entendu dire » l'histoire qu'il va rapporter, et à la fin du lai il déclare
que le lai est « véridique » et appui encore sa parole par « tous les seigneurs en sont convaincus ».
B/ Une Nouvelle figure littéraire
1/ Le Merveilleux dans les textes médiévaux
Si la notion de vérité est très importante dans les textes du moyen-âge, le
merveilleux, le féérique a également une place primordiale.
« Elle [la merveille] exhibe les étrangetés du monde, fait advenir
l'impossible »
explique le Dictionnaire du Moyen-Âge30. Ainsi que nous l'avons vu, Marie de France ne nomme
pas « fée » des êtres qui sont pourtant identifiables comme des faés grâce à leur apparence physique
(l'élément blanc est très important), leur lieu d'origine (des forêts ou des lacs) et souvent la présence
d'un tabou (dans le lai de Lanval le jeune héros n'a pas le droit de parler de son épouse. Celle-ci
accepte de le sauver de la mort après la révélation de son secret, mais elle emmène son époux dans
l'autre monde dont ils ne reviendront jamais).
« L'ailleurs se marque désormais par les frontières de l'autre monde
celtique, l'autrefois s'identifie aisément au passé culturel des anciens
bretons que Marie de France déclare avoir en remembrance, ou aux
vertiges de cette culture dominante, préchrétienne, que les clercs se
mettent à consigner comme des choses mémorables. »31
Des thèmes sont donc récurrents et sans avoir besoin de nommer les êtres fantastiques, le lecteur
médiéval sait qu'il va se passer quelque chose de merveilleux lorsqu'un animal blanc apparaît,
lorsque le héros franchit un cours d'eau ou qu'une demoiselle merveilleusement belle lui propose de
l'épouser alors qu'elle ne l'a jamais vu.
Le mot « merveille » est très utilisé dans les lais, annonçant le surnaturel. Ainsi, dans les textes de
Marie de France, on le trouve en début de vers pour annoncer la future transformation, vers 16. Vers
97, placé en fin de vers, il rime avec « vermeille », accentuant l'idée de merveilleux, rime reprise
par le Mélion. Enfin, les verbes « merveiller » et « s'émerveiller » occupent une place centrale au
vers 152, 168 et 204 et désignent l'agissement étonnant du loup-garou « civilisé ».
2/ Une Transformation grâce aux mots
Comme cela a déjà été dit plus haut, pour Ovide la transformation de l'homme en
loup n'est qu'une métamorphose parmi d'autres. Néanmoins, la description du passage de Lycaon en
animal est travaillée, comme dans toutes les métamorphoses.
Dans le texte de Pétrone, la transformation en elle-même est plutôt brève :
30 C. GAUVARD, de A de LIBERA et de M. ZINK (sous la direction de), Dictionnaire du Moyen-Âge, PUF 2004,
1548p
31 C. GAUVARD, de A de LIBERA et de M. ZINK (sous la direction de), Dictionnaire du Moyen-Âge, PUF 2004,
1548p
14
« et subito lupus factus est »32
c'est l'action qui précède (uriner sur les vêtements) et celle qui suit (fuir dans la forêt et s'attaquer au
bétail) qui est importante. Mais même ce massacre du détail n'est pas décrit directement. Il y a un
discours rapporté dans le discours rapporté : une femme raconte au narrateur les dommages qu'a
causés le loup. Pétrone s'attarde donc ici plus précisément sur les sentiments de peur ressentis par le
narrateur lorsqu'il voit le soldat devenir loup :
« Mihi anima in naso esse ; stabam tanquam mortuus. »33
« Qui mori timore nisi ego ? »34
« In laruam intraui, paene animam ebulliui, sudor mihi per bifurcum
uolabat, oculi mortui ; uix unquam refectus sum. »35
Dans un texte très court, Pétrone résume tous les éléments de ce qui deviendra le mythe du loupgarou : un homme qui transformé en loup s'attaque au monde humain (si ce n'est aux humains euxmêmes, du moins à leur bétail) et provoque la peur.
Ce qui est très intéressant dans le texte de l'Ovide moralisé c'est que le mot « loup » n'est pas
écrit une seule fois. Bien sûr, les lecteurs connaissaient sûrement le mythe de Lycaon et donc
comprenent sans explication en quoi le roi a été métamorphosé. Mais c'est également une manière
pour l'auteur de ne pas insister sur ce côté magique. En réalité, même si Lycaon prend une autre
forme, il ne fait que devenir aux yeux de tous ce qu'il était déjà en dedans et cette idée permet à
l'auteur d'interpréter le mythe, notamment en comparant Lycaon aux notables et clercs qui
exploitent les gens honnêtes. Quant à Marie de France, le loup n'est considéré comme une « beste »
qu'aux yeux de la cour, car lorsqu'elle parle du chevalier changé en loup, elle le nomme Bisclavret,
contrairement au lais de Mélion où l'homme perd son humanité au profit du loup.
Dans les deux lais, la transformation est également peu détaillée et Marie de France ne
raconte que peu ce qui se passe lorsque Bisclavret est sous sa forme de loup, passant sous silence sa
vie de rapines, vers 135 à 138 :
« issi remist un an entier,
tant que li reis ala chacier;
a la forest ala tut dreit,
la u li Bisclavret esteit. »
En effet, s'il confie à sa femme qu'il est obligé de vivre de vols et de meurtres et qu'il en conçoit de
la honte, il est également capable de se contrôler puisqu'il arrivera à rester près du roi jusqu'à
retrouver sa forme humaine. Dans le Mélion, l'homme choisit de se transformer en loup pour
acquérir de nouvelles capacités : tuer un grand cerf qu'il ne pourrait jamais chasser en tant
qu'humain. Mais une fois trahi par son épouse qu'il suit en Irlande, il vit réellement comme les
autres loups. Le héros passe la moitié du lais sous sa forme animale et n'hésite pas à former une
meute avec d'autres loups pour s'attaquer au bétail et vivre pleinement sous sa forme sauvage :
« Il alla dans une forêt où il trouva des vaches et des bœufs : il en tua
un grand nombre en les étranglant. Ce fut le début du carnage.
Déjà, pour commencer, il en tua plus de cent. Les gens du bocage
constatèrent le massacre des bêtes. Ils accoururent à la cité et
racontèrent au roi qu'il y avait, dans la forêt, un loup qui faisait des
ravages et qu'il avait massacré une grosse partie de leur bétail. Mais
le roi pensa qu'ils exagéraient.
32 Traduction : et aussitôt il se changea en loup.
33 Traduction : J'avais la mort au bout du nez ; je ne remuais pas plus qu'un cadavre
34 Traduction : Si jamais homme dut mourir de frayeur, c'était bien moi.
35 Traduction : Quand j'entrai, j'étais pâle comme un spectre ; j'ai bien failli claquer pour de bon ; la sueur me ruisselait
par l'enfourchure ; mes yeux étaient morts, j'ai bien cru ne jamais me remettre.
15
Après avoir parcouru friches, montagnes et forêts, Mélion s'était
adjoint, à la longue, la compagnie d'une dizaine de loups qu'il avait
entraînés avec lui, à force de flatteries et de cajoleries, et ces derniers
faisaient tout ce qu'il voulait.
Ils s'infiltraient dans tout le pays et malmenaient hommes et femmes.
Ils y demeurèrent ainsi une année entière durant laquelle ils
dévastèrent toute la région, tuant hommes et femmes et ravageant
tout le territoire. Ils étaient fort habiles pour se mettre à l'abri et le
roi était impuissant à les surprendre. »
Sa conscience humaine semble totalement effacée jusqu'à l'arrivée du roi dont il a besoin pour ne
pas être tué, car il se trouve en difficulté à cause des nombreux massacres qu'il a commis, mais
également pour retrouver sa forme humaine, même si cela ne semble plus être le point le plus
important pour lui à ce moment-là de l'histoire.
« Il sait bien que s'il n'obtient pas l'appui du roi il trouvera la mort en
Irlande ! »
Dans tous ces textes, on peut remarquer qu'on ne décrit jamais la métamorphose du loup à
l'homme. Elle n'existe pas chez Lycaon, condamné à garder cette forme pour le reste de sa vie, elle
se fait loin du narrateur chez Pétrone, et le loup préfère avoir de l'intimité dans les lais médiévaux.
3/ La Figure du loup : entre cruauté et chrétienté
On peut se demander comment une figure aussi maléfique a pu garder sa place dans
les textes médiévaux. C'est en effet une figure réellement ambiguë que proposent Marie de France
et le Mélion. Contrairement à la métamorphose d'Ovide, puisqu'elle propose une créature mihumaine, mi-animal alors que la mythologie montrait un homme qui, entraîné par ses péchés,
passait tout à fait du côté du mal. En effet, le loup-garou des lais est un homme preux et valeureux
qui a été trahi et à qui on doit rendre sa véritable place. Il est le héros et la femme qui l'a condamné
à cette vie misérable est la coupable. Le fait que le loup-garou soit une victime digne de pardon et
de rédemption est un thème qui a également posé des problèmes au Moyen-Âge (certains clercs se
sont en effet penchés sur la question des sacrements et des loups-garous : est-il possible de leur
donner les derniers sacrements ? Peut-on les enterrer dans les cimetières ou faut-il les en tenir
éloignés ?), mais la plupart du temps le loup-garou était considéré comme une bête totalement
maléfique. Cette idée d'une double personnalité, d'un loup qui prend possession de l'homme durant
la nuit et d'un homme qui n'en a pas conscience le jour ou qui en souffre, est nouvelle,
principalement amenée par les séries américaines des dernières décennies.
Il y a de plus une distinction entre le simple loup qui s'attaque aux troupeaux et le loupgarou, qui a une apparence différente. S'il est parfois représenté comme un humain à tête de loup
dans les textes et enluminures médiévales, même lorsqu'il est totalement loup il reste plus effrayant
qu'un animal classique. On remarque aussi que l'humain a déjà certaines caractéristiques du loup,
avant sa métamorphose. Bien sûr, c'est évident pour Lycaon qui conserve son agressivité et ses
yeux, vers 1384 à 1386 dans l'Ovide moralisé :
« Encore a il les ieus luisans,
S'est plains de rage et de mauté
Si come il ot ançois esté »
et dans les Métamorphoses, vers 238-239 :
« canities eadem est, eadem uiolentia uultus,
idem oculi lucent, eadem feritatis imago est. »36
36 Traduction : on remarque la même violence sur sa figure; le même feu brille dans ses yeux; tout son corps offre
l'image de son ancienne férocité.
16
Mais même, dans les autres textes, on remarque que le loup-garou, sous sa forme humaine
ou animal conserve une grande taille et une constitution assez forte. Pétrone dit ainsi que le soldat
était « fortis tanquam Orcus », tandis que Mélion décrit le loup-garou comme le « plus grand » de
tous les loups.
17
Conclusion
Ainsi, nous avons vu dans ce travail que la transformation de l'homme en loup était
le châtiment divin punissant un trop grand orgueil, mais également une malédiction récurrente.
L'ajout d'une morale et d'explications chrétiennes dans l'Ovide moralisé montre une appropriation
du mythe pour en donner une explication concrète, mais également la christianisation d'une
métamorphose qui hante les contes oraux traditionnels.
Alors qu'il n'y a à l'orgine qu'un roi transformé en loup à cause de son hybris, la littérature et
la mythologie se peuplent d'hommes qui ont la faculté de devenir des loups. Mais on peut distinguer
différentes sortes de loup-garou.
En effet, il y a tout d'abord le loup-garou classique, celui qui, touché par une malédiction, est
obligé de changer d'apparence, mais redevient humain parfois définitivement, parfois
temporairement. C'est ce qu'on voit dans les lais médiévaux et qui est également repris dans la
fantasy moderne.
Mais les hommes-loups peuvent également devenir une image métaphorique d'un homme
qui a les caractéristiques morales du loup. Ainsi, Plaute a déclaré que « homo homini lupus »37
prouvant que l'apparence est parfois trompeuse et que sous son apparence civilisée et leurs bonnes
manières, souvent hypocrite, les hommes ne sont que des animaux cruels et sauvages entre eux.
Dans les lais médiévaux, il a été vu que le loup peut « s'apprivoiser », mais au contraire, Lycaon n'a
fait que prendre une forme animale qui lui correspondait parce qu'il avait déjà ces traits de
caractères en lui : avant même d'être métamorphosé, il était déjà un loup.
Enfin, dans la littérature apparaissent des loups qui ont un esprit et des attitudes humaines,
se servant d'une personnification pour traiter de sujets graves ou contemporains. Le plus célèbre
exemple étant celui du Petit Chaperon Rouge, qui, dans les nombreuses versions qui existent du
conte, initie sexuellement le Chaperon Rouge après avoir éliminé la grand-mère qui n'était déjà plus
féconde et empêchait le Chaperon Rouge de devenir véritablement femme.
Les auteurs se sont au fur et à mesure emparés de ce mythe littéraire, l'interprétant à leur
façon, parfois même retournant totalement la situation initiale de la mythologie comme dans le
Loup-garou, de Boris Vian38 qui raconte la vie paisible d'un loup avant qu'il ne se fasse mordre par
un loup-garou et se transforme alors en homme. Le loup devient ici l'élément « bien » tandis que
sous sa forme d'homme, l'ancien loup découvre que les hommes sont pervertis et cruels.
Le mythe du loup-garou fascine et effraye depuis des centaines d'années, permettant aux
contes oraux d'exploiter les peurs humaines et aux auteurs modernes une liberté toujours
renouvellées pour inventer de nouveaux mythes à partir des plus anciens.
37 Traduction : « L'homme est un loup pour l'homme », Plaute, Asinaria, 212 avant JC
38 Boris VIAN, Le Loup-garou, recueil de nouvelles, 1947
18
Ressources documentaires :
Livres
Textes littéraires
Anonyme, Lais féeriques des XIIe et XIIIe siècles, traduits par A. Micha, Flammarion, Paris, 1992,
347p.
Marie de FRANCE, Lais, traduits par A. Micha, clas. GF-Flammarion, Paris, 1994, 355 p.
OVIDE, Les Métamorphoses, GF Flammarion, trad J. Chamonard, Paris, 1966, 504 p.
PERRAULT, Contes de la mère l'Oye, Honoré Champion, Champion classique, Paris, 2012, 466p
PETRONE, Le Satyricon, GF-Flammarion, Paris, 2008, 275p
Études
H. BERTON, Objets de sorcellerie, objets pour guérir, objets pour maudire, collection La Mémoire
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