Transport des moai - Beauté et mystères de l`Île de Pâques / Jean

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Transport des moai - Beauté et mystères de l`Île de Pâques / Jean
ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
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Jean Hervé Daude
ÎLE DE PÂQUES
Le transport et l’édification des moai
Les moai marchaient… parce que les pierres couraient
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Auteur : Jean Hervé Daude
Mise en page : Jean Hervé Daude
Page couverture : Photographie de Bernard Philippe
 2013, Jean Hervé Daude
Tous droits réservés. Il est interdit de reproduire, d’adapter ou de traduire l’ensemble
ou toute partie de cet ouvrage sans l’autorisation écrite de l’auteur.
ISBN: 978-2-9810449-9-0
Dépot légal : 2013
Bibliothèque et Archives Nationales du Québec, 2013
Bibliothèque et Archives Canada, 2013
Imprimé au Canada
Nous tenons à préciser que les propos tenus dans ce document n’engagent que
l’auteur.
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ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
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Les premiers explorateurs de l’Île de Pâques ont signalé que des grandes statues de
pierres, appelées moai, étaient érigées sur des plates-formes, ou simplement debout
légèrement plantées dans le sol.
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ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
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INTRODUCTION
L’Île de Pâques, au moment de sa découverte par Jacob Roggeveen en 1722,
était d’autant plus fascinante que, disséminées sur presque tout son pourtour
étaient dressées des statues monumentales faisant dos à la mer. Ces grandes
statues, appelées moai, lui ont depuis lors assuré une réputation mondiale.
Peu après l’arrivée des premiers explorateurs, alors que sévissaient des
guerres de clans, ces moai furent peu à peu tous retrouvés gisant au sol,
jusqu’à ce qu’à terme, plus aucun moai ne se dresse à la surface de l’Île.
En plus de ces guerres, des maladies apportées par les navigateurs,
auxquelles les insulaires étaient particulièrement vulnérables, ont aussi
contribué à décimer une grande partie de la population. Comble de malheur,
quelques années avant l’arrivée des premières missions archéologiques, un
raid esclavagiste avait privé l’Île de son élite, qui, seule, possédait la pleine
connaissance de toute la culture de cette petite population. Il ne fut donc pas
possible de connaître « le comment et le pourquoi » du déplacement et de
l’édification de centaines de moai, questions qui captivaient tous et chacun
depuis le passage des premiers explorateurs. Les chercheurs se sont donc
attelés à la tâche afin de tenter de résoudre l’énigme du transport et de
l’édification des moai.
Plusieurs essais, à l’aide de différentes méthodes, furent tentés à différentes
reprises, dont certains avec succès. Cependant, rien ne laisse croire que ce fut
une de ces méthodes en particulier qui fut utilisée par les Pascuans, car ce
n’est pas parce qu’une méthode de transport fonctionne, que nécessairement
elle a été utilisée.
Afin de déterminer quelle méthode de transport a bien pu être utilisée, parmi
toutes celles possibles, nous croyons qu’il est important de prendre en
considération, mis à part le simple aspect technique, d’autres éléments qui
peuvent constituer des indices importants.
Ainsi, toutes les informations présentes dans la tradition orale doivent être
prises en compte. L’aspect religieux motivant des Pascuans à produire de
telles œuvres, ainsi que le mode de fonctionnement des transactions avec les
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sculpteurs doivent aussi être pris en considération. Nous savons aussi que les
Pascuans avaient l’esprit pratique et qu’ils privilégiaient les méthodes
simples et efficaces, de même, nous devons aussi prendre en considération
toutes les méthodes et techniques utilisées par les anciens Pascuans qui nous
sont connues.
C’est en accordant une importance particulière à tous ces aspects que nous
entreprenons cette étude qui va nous plonger au cœur même de l’ingéniosité
pascuane. Nous allons voir tout au long de cette enquête minutieuse que de
nombreux indices convergent dans la même direction.
Nous croyons même pouvoir, au terme de cette nouvelle étude, vous livrer
les véritables méthodes qui furent utilisées par les Pascuans pour déplacer et
ériger les imposants moai.
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ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
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CHAPITRE I
Le déplacement des moai : une grande énigme
Les grandes statues de pierre de l’Île de Pâques, appelées moai, occupent une
place d’autant plus importante parmi les nombreuses énigmes de cette Île
qu’ils sont à l’origine de sa réputation mondiale. En effet, étonnamment, sur
cette minuscule île d’à peine 13 km par 8 km, il fut découvert plus de huit
cents moai.
Un grand nombre de ces moai avaient été transportés de leur lieu de
fabrication vers les rivages où ils avaient été dressés sur des plates-formes,
appelées ahu, disséminées sur presque tout le pourtour de l’Île. Ces moai
regardaient en direction du village du clan qui les avait érigé et faisaient ainsi
dos à la mer.
Au pied du volcan Rano Raraku, le cratère d’un ancien volcan où les moai
étaient sculptés à même la paroi rocheuse, on retrouve de nombreuses statues
dressées. Bien étrangement, celles-ci sont en grande partie enfouies dans le
sol, probablement à cause de glissements de terrain qui auraient eu lieu lors
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d’un dérèglement climatique.
Les moai sont des sculptures très imposantes mesurant plusieurs mètres de
hauteur et pesant plusieurs tonnes. Le plus grand moai à avoir été érigé sur
un ahu mesurait dix mètres de hauteur et son poids dépassait les vingt tonnes.
Reposant dans la carrière, un autre moai, toujours fixé à la paroi, mesure
vingt-deux mètres de long et son poids est évalué à plus de cent tonnes.
Très stylisés, les moai ont généralement une tête massive arborant un nez
droit et prononcé, des narines épatées, des lèvres minces et, la plupart du
temps, des oreilles très allongées. Leur tronc volumineux, sans jambes,
possède de longs bras se terminant par de longs doigts effilés réunis sous le
nombril.
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Daude, Jean Hervé. Méga El Niño et déforestation de l’Île de Pâques - L’effet combiné d’un
dérèglement climatique et de l’action de l’homme.
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Les moai étaient pour la grande majorité taillés dans un tuf volcanique de
couleur gris jaunâtre. Ceux érigés sur les ahu étaient parfois ornés d’un
couvre-chef massif, appelé pukao, taillé dans un tuf volcanique de couleur
rougeâtre.
Les premiers explorateurs européens qui ont abordé l’Île de Pâques, très
surpris par la taille imposante des moai, se sont demandés comment ses
habitants, les Pascuans, avaient pu les déplacer, parfois même d’un bout à
l’autre de l’Île, et ensuite les ériger sur des ahu.
Bien que la plupart de ces premiers explorateurs européens n’ont passé que
très peu de temps sur l’Île, soit quelques heures à peine, d’autres y ont
cependant séjourné plusieurs jours consécutifs. En aucun cas cependant ils
n’ont signalé des Pascuans à l’oeuvre en train de sculpter ou de transporter
des moai, et ceux qui ont pu visiter la carrière ont mentionné qu’elle semblait
désertée de longue date et avoir été abandonnée brusquement. Il semble qu’à
cette époque la culture de l’Île de Pâques était déjà en déclin et que les
grandes statues de pierre n’étaient plus fabriquées depuis fort longtemps.
Ces premiers explorateurs se sont aussi demandés pourquoi les Pascuans
avaient érigé ces monuments. En effet, la présence d’une telle quantité de
statues de pierre de taille imposante sur une aussi petite île, démontre de
toute évidence une grande motivation de la part, à tout le moins, d’une partie
de sa population. La réalisation de ces travaux d’envergure dénote aussi que
les Pascuans possédaient nécessairement un certain niveau de connaissances
et qu’ils maîtrisaient plusieurs compétences techniques.
Une population disposant de peu de ressources
Lors de la découverte de l’Île, il fut constaté que les Pascuans disposaient de
peu de ressources et que le bois notamment, qui semblait indispensable à de
tels travaux d’envergure, était extrêmement rare. Il fut en effet rapporté que
l’Île était complètement dépourvue de grands arbres, et qu’il y poussait tout
au plus quelques arbustes ne dépassant pas trois mètres de hauteur.
On peut facilement concevoir que le bois, utilisé pour fabriquer des leviers,
des échafaudages et des systèmes de roulement, de même que des cordes
tressées à partir de végétaux, furent essentiels au déplacement des moai.
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ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
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Pourtant, aucun arbre digne de ce nom ne prospérait sur l’Île lors de sa
découverte. Comment alors les Pascuans avaient-ils procédé pour fabriquer,
transporter et mettre en place les imposants moai sans disposer de cette
ressource indispensable que constitue le bois pour effectuer de tels travaux ?
Jacob Roggeveen, le premier Européen à mettre officiellement le pied sur
l'Île de Pâques, a écrit dans son journal de bord que les grandes statues de
pierre étonnèrent son équipage au plus haut point. Ils ne pouvaient pas
comprendre comment ces indigènes dépourvus de grosses poutres de bois
pour fabriquer quelques dispositifs, et de forts cordages pour tirer des
charges, avaient pu ériger ces statues dont certaines atteignaient jusqu’à dix
mètres de hauteur.
Quelques cinquante ans plus tard, en 1774, Forster, qui faisait parti de
l’expédition du capitaine Cook, se demanda lui aussi comment les insulaires,
qui ne connaissaient en aucune manière les puissances de la mécanique,
avaient pu élever des masses si étonnantes, et ensuite placer, au-dessus, les
grosses pierres cylindriques, c’est-à-dire les pukao.
Ce n’est qu’à partir du milieu du XXe siècle que des recherches entreprises
sur des pollens fossilisés dans le sol de l’Île ont pu clairement démontrer que
celle-ci avait été boisée pendant des siècles jusqu’à peu de temps avant
l’arrivée des premiers explorateurs européens. Nous savons donc maintenant
que le bois était accessible à l’époque où les moai furent réalisés et qu’une
abondante variété d’arbres étaient disponibles sur l’Île pour effectuer des
travaux d’envergure.
La disparition de ce couvert forestier constitue cependant une autre énigme
de l’Île de Pâques.
Des chemins conçus pour le transport des moai
La grande majorité des moai de l’Île de Pâques proviennent d’un unique
atelier situé dans un ancien volcan : le Rano Raraku. Les moai étaient
sculptés à même les parois intérieures et extérieures du cratère et de là,
pouvaient être transportés jusqu’aux différents ahu situés sur le bord du
rivage.
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Dans cet atelier qui semble avoir été déserté depuis fort longtemps, on
retrouve des moai à toutes les étapes de leur fabrication ; certains gisent pêlemêle, les uns à peine équarris, d’autres ébauchés, plusieurs d’entre eux
presque terminés et n’attendant que d’être transportés. Tout semble donc
indiquer que le travail de fabrication des moai se serait arrêté subitement, des
outils de pierre ayant même été abandonnés sur place par les sculpteurs.
À partir de ces moai abandonnés à différents stades de leur fabrication, il a
été possible de déduire la façon dont ils ont été sculptés. Les principales
étapes de leur réalisation nous sont donc maintenant connues.
Bien que nécessitant beaucoup de temps et de talent, les moai, qui étaient
sculptés dans du tuf volcanique, une matière tendre, à l’aide de marteaux de
pierre dure appelés toki, étaient relativement facile à réaliser. C’est d’ailleurs
cette facilité qui a permis la production d’une telle quantité de moai dans des
tailles si imposantes.
À même la paroi rocheuse, une niche était creusée pouvant accommoder
plusieurs sculpteurs en même temps. Puis, la face du moai était sculptée en
premier, suivie des côtés, et pour finir le dos était grossièrement ébauché et
ne tenait plus qu’à une mince quille, laquelle était détruite lorsque le temps
était venu de déplacer le moai.
Si les différentes étapes de la fabrication des moai nous sont maintenant
connues, de nombreuses questions demeurent cependant sans réponses
satisfaisantes lorsqu’il s’agit de considérer comment ils ont pu être déplacés.
Depuis la découverte de l’Île, les explorateurs se sont toujours demandés
comment les Pascuans s’y étaient pris pour déplacer ces imposantes statues ?
Les moai sont en effet répartis sur presque tout le pourtour de l’Île de Pâques,
ainsi qu’à différents endroits à l’intérieur de l’Île, et dans certains cas, ils
furent déplacés sur des distances de près de douze kilomètres.
Le déplacement des moai constitue un aspect particulièrement intéressant de
la culture des Pascuans. La manière dont les moai étaient déplacés sur le
Rano Raraku et par la suite transportés jusqu’aux différents ahu peut en effet
nous permettre de connaître davantage les Pascuans à travers leurs
compétences techniques et la manière dont ils résolvaient certains problèmes.
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ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
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Différentes hypothèses ont vu le jour pour tenter de résoudre cette énigme et
différents essais furent tentés, aboutissants à des résultats plus ou moins
concluants selon la méthode utilisée.
Lors de son expédition à l’Île de Pâques en 1914-1915, Katherine Routledge
consacra une grande partie de son temps à effectuer l’inventaire des ahu,
ainsi que des moai qui gisaient à leurs pieds. Elle s’intéressa aussi beaucoup
au transport des moai, ainsi qu’aux moai qui gisaient au sol à la surface de
l’Île et qui étaient éloignés de tout ahu.
Routledge fut la première personne à déceler le tracé de certains des anciens
chemins sur l’Île. C’est d’ailleurs fortuitement qu’elle découvrit un premier
chemin alors qu’elle explorait le Rano Raraku :
« The level rays of the sinking sun showed up inequalities of the
ground, and, looking towards the sea, along the level plain of
the south coast, the old track was clearly seen, it was slightly
raised over lower ground and depressed somewhat through
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higher, and along it very few hundred yards lay a statue. ».
« Les rayons du soleil couchant ont révélé des inégalités du sol,
et, en regardant vers la mer, le long de la plaine de la côte sud,
l'ancienne piste était clairement visible, elle a été légèrement
surélevée au-dessus du sol et un peu déprimée par le biais
supérieur, et à côté à quelques centaines de verges gisait une
statue. ».
Routledge en conclut qu’il s’agissait d’un large chemin conçu pour
transporter des moai vers différents endroits sur l’Île. Encouragée par cette
découverte, elle chercha ensuite d’autres indices qui lui permirent de situer
plusieurs autres anciens chemins sur l’Île. C’est ainsi qu’elle s’aperçut que
des moai qui pouvaient paraître dispersés sans raison à la surface de l’Île,
jalonnaient en fait des tronçons de route.
Le long de ces chemins de transport, plusieurs moai gisant au sol furent
retrouvés à différents endroits et un grand nombre d’entre eux était brisé.
2
Routledge, Scoresby. The Mystery of Easter Island, the Story of an Expedition, p. 194.
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La présence de ces chemins et les moai qui gisaient le long du parcours, fut à
l’origine de bien des questionnements, car maintenant que l’on savait qu’il y
avait eu plusieurs larges chemins partant du Rano Raraku, c’est fort
probablement parce qu’ils avaient été utilisés pour transporter les moai. Mais
pour quelles raisons y avaient-ils des moai couchés le long de ces chemins ?
Les moai « marchaient » : un deuxième essai de déplacement à la
verticale
L’essai le plus récent pour tenter d’éclaircir comment les moai avaient été
déplacés à la surface de l’Île, fut effectué par Terry Hunt et Carl Lipo. Ces
deux chercheurs réussirent à déplacer une réplique de moai en béton à la
verticale, sans autre dispositif que des cordes solides manipulées par trois
équipes coordonnant leurs mouvements.
Selon la démonstration qu’ils ont effectuée, en exerçant une traction de
manière alternée à l’aide de cordes, il serait possible de déplacer un moai à la
verticale. Effectivement, en faisant pencher légèrement le moai vers l’avant
en même temps qu’on lui imprime une traction de côté, il est possible de
déplacer lentement le moai en le pivotant. Techniquement, cet essai effectué
avec une réplique de moai de taille moyenne, en terrain plat et sans obstacle,
fut une réussite.
Le côté sensationnaliste de cet essai a d’ailleurs permis qu’il soit largement
diffusé auprès d’un vaste public.
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ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
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D’après Hunt et Lipo, les anciens Pascuans auraient procédé de cette manière
pour déplacer les moai. Ces derniers auraient été transportés debout,
uniquement à l’aide de cordages par des Pascuans constitués en trois équipes.
Hunt et Lipo considèrent cependant cette méthode de transport comme
hautement risquée et ils pensent que plusieurs moai ne se seraient
effectivement pas rendus à destination. Selon eux, justement, les risques
inhérents à cette méthode de transport pourraient, à eux seuls, expliquer le
grand nombre de moai retrouvés gisant à terre le long des chemins partant du
Rano Raraku.
S’appuyant sur une expression tirée de la tradition orale selon laquelle « les
moai marchaient » pour se rendre jusqu’aux ahu, Hunt et Lipo affirment que
la méthode qu’ils ont essayée est bien la solution au déplacement des moai.
Ces deux auteurs ne voient en effet pas d’autres solutions pour expliquer
pourquoi une grande quantité des moai qui aurait été acheminée sur les
chemins de l’Île ne seraient jamais arrivée à leur destination. En effet, selon
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eux près de la moitié des moai acheminés vers les ahu, serait tombée en
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cours de route.
Comme le long de ces chemins de transport, de nombreux moai furent
retrouvés gisant au sol à différents endroits, on peut effectivement se
demander s’il s’agit de moai qui auraient été abandonnés durant leur
transport.
Qu’en est-il réellement ?
Vouloir déplacer un moai à la verticale n’est pas nouveau en soit puisque
cette méthode de transport fut déjà proposée et même dans certains cas testée
par le passé; Charles Love et Pavel Pavel ayant d’ailleurs proposé des
méthodes, relativement différentes l’une de l’autre, pour déplacer des moai
en position verticale.
Un déplacement à la verticale pratiquement identique à celui effectué par
Hunt et Lipo fut déjà effectué par le passé. En effet, en 1986, un moai fut
déplacé uniquement à l’aide de cordages par Thor Heyerdahl et le
Tchécoslovaque Pavel Pavel.
Pavel Pavel, particulièrement intéressé par les techniques utilisées par les
anciens tailleurs de pierre pour manœuvrer et redresser des monolithes, fut
très intrigué par les centaines de moai à avoir été déplacés sur l’Île de Pâques
alors que les Pascuans ne semblaient pas disposer des ressources nécessaires
pour effectuer des travaux d’une telle envergure.
En 1982, en Tchécoslovaquie, Pavel Pavel réalisa une réplique en béton d’un
moai de 12 tonnes et réussit à le déplacer debout uniquement à l’aide de
cordages avec un petit groupe d’assistants séparés en quatre équipes. Fort de
ce succès, il contacta Thor Heyerdahl qui lui proposa de l’accompagner lors
de son expédition à l’Île de Pâques en 1986. L’expérience de déplacer un
moai authentique, à la verticale, uniquement à l’aide de cordes manipulées
par quatre équipes, fut répétée sur l’Île avec succès.
3
Hunt, Terry, & Lipo, Carl. The Statues that Walked, p. 59.
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ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
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La technique utilisée par Hunt et Lipo est très semblable à celle de Pavel
Pavel, malgré qu’ils n’utilisent que trois équipes et que le mouvement
imprimé au moai soit légèrement différent.
Bien que techniquement il est concevable que de petits moai puissent être
déplacés selon ce procédé sur un terrain plat et sans obstacle, il s’agit
cependant d’une méthode comportant de grands risques. Il est en effet très
risqué d’en abîmer la surface, ainsi que certaines de ses parties fragiles et
proéminentes, et même de le briser complètement s’il chute.
Par ailleurs, il semble pratiquement impossible que les plus gros moai sur
l’Île aient pu être déplacés de cette manière, qui plus est, sur un terrain
comportant occasionnellement des pentes. Il suffit de penser au plus grand
moai qui fut transporté et érigé sur l’Île : le moai Paro, mesurant 10 mètres
de hauteur et pesant plus de vingt tonnes, pour se rendre compte de
l’impossibilité de ce mode de transport dans un tel cas.
Jean-Pierre Mohen, spécialiste de la préhistoire, et particulièrement intéressé
par le déplacement des mégalithes, se rendit à l’Île de Pâques en 1988 pour
tenter, lui aussi, de comprendre comment les moai avaient été déplacés.
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Constatant qu’un grand nombre de moai gisait le long des anciens chemins
de transport, il considéra cependant que :
« L’hypothèse la plus invraisemblable qui tient compte de ce
gâchis est celle de Pavel Pavel; selon lui, les statues étaient
déplacées debout, selon les principes du « culbuto »; il fallait
donc les arrimer avec des cordages et les basculer dans un sens
ou dans l’autre, en prenant garde de ne jamais dépasser
l’inclinaison critique qui les faisait chuter. C’est cette opération
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délicate qui aurait expliqué les nombreux cas d’échec. ».
Mohen de conclure :
« Rien ne justifie ce processus à l’Île de Pâques ni nulle part
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dans le monde mégalithique. ».
Ainsi, selon Mohen, il n’existe absolument aucune raison valable de vouloir
tenter de déplacer des mégalithes à la verticale, que ce soit à l’Île de Pâques
ou ailleurs. Il considère donc tout simplement invraisemblable cette
hypothèse.
Notons que ce commentaire de Mohen concernant la méthode de
déplacement utilisée par Pavel Pavel s’applique aussi en tous points à la
méthode utilisée par Hunt et Lipo, puisqu’il s’agit dans les deux cas d’un
déplacement à la verticale effectué uniquement à l’aide de cordages.
Pour notre part, nous considérons, tout comme Mohen, qu’effectivement rien
ne justifie de déplacer les moai de l’Île de Pâques en position debout.
D’autant plus, qu’à l’Île de Pâques, ces mégalithes n’étaient pas des pierres
brutes ou seulement dégrossies, il s’agissait de véritables sculptures ayant
demandé beaucoup de temps, d’expertise et de talent. De plus, les moai
étaient sculptés dans du tuf volcanique, une matière extrêmement friable, ils
étaient donc particulièrement fragiles. Leur déplacement aurait donc dû
4
Les mystères résolus de l’Île de Pâques, Cercle d’études sur l’Île de Pâques et la Polynésie,
p. 143.
5
Ibid., p. 143.
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ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
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nécessiter beaucoup de précautions pour ne pas les abîmer ou les briser en
cours de route. Il semble donc pour le moins aberrant que les Pascuans
auraient pu privilégier une méthode de transport aussi risquée.
Les moai : des représentations de personnages importants
Les Pascuans interrogés par les premiers explorateurs ne fournirent que peu
d’explications sur la fonction que remplissaient les moai et sur les cultes qui
leur étaient rendus. Malgré tout, les premiers explorateurs apprirent que les
moai représentaient des ancêtres importants et qu’ils auraient été érigés par
6
les habitants de l’Île dans les temps anciens.
Le capitaine Cook a recueilli d’autres informations à l’effet que plusieurs des
noms de moai se terminaient par le mot « Ariki », qui signifie « chef ».
Routledge pensait aussi que les moai étaient en général des représentations
d’ancêtres importants, tels des chefs de clans ou un chef de clan suprême,
7
consacré à chaque année, considéré comme l’Homme-oiseau.
Carl Friedrich Behrens, qui faisait partie de l’expédition de Roggeveen a
constaté que des Pascuans, qui semblaient être des prêtres, rendaient
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hommages aux moai fréquemment, avec zèle et dévotion.
Il semble donc que les moai auraient représenté des ancêtres importants qui
étaient honorés.
Alfred Métraux a recueilli des informations supplémentaires auprès du
Pascuan Juan Tepano, lequel était un descendant du clan des Tupa Hotu dont
faisaient partis les sculpteurs de moai. Celui-ci, relativement bien au courant
de certains aspects de l’histoire ancienne de l’Île, l’informa que les sculpteurs
de pierres qui réalisaient les moai constituaient une classe privilégiée
hautement estimée, transmettant leur savoir de père en fils. Ils auraient été
6
Geiseler’s Easter Island Report, An 1880s Anthropological Account, Asian and Pacific,
p. 34.
7
Routledge, Scoresby. The Mystery of Easter Island, the Story of an Expedition, p. 264.
8
Behrens, Carl Friedrich. Histoire de l'expédition de trois vaisseaux envoyés par la
Compagnie des Indes occidentales des Provinces-Unies, aux terres australes en MDCCXXI,
p. 135.
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organisés en une sorte de confrérie ou de guilde avec à leur tête un maître
sculpteur. Ils recevaient des commandes de la part de Pascuans voulant
obtenir un moai, et en échange, ils étaient rétribués sous forme de dons de
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nourriture.
Englert a recueilli une bribe de tradition orale relativement détaillée qui peut
nous éclairer davantage sur la manière dont s’effectuait cette transaction pour
obtenir un moai :
“A woman's husband dies. Then the woman, the children, the
siblings of both the husband and wife, and the other relatives
cry.
The children agree to make a statue that will be a living
(permanent) remembrance of their father. They say to their
mother, "What do you think ? Should we make a living
remembrance of our father ?" The mother says, "Fine."
Then they use food to pay the sculptors and the men in charge
of bringing fish, lobsters, eels, and tuna. The fishermen and the
sculptors come, and (the children) bring them all kinds of food :
eels, fish, and sugar cane.
Now the moai is made, the living remembrance of the father.
The food is constantly given to the sculptors and those in charge
of the fishing. The fishermen have to work every day and catch
fish for the moai craftsmen.
The day comes when the moai is finished. They light a big umu
and when it is cooked, they bring it to the sculptors. Then they
call the people, who come and lift the moai onto its feet.
Once the moai is upright, many people come to cry. The
children's mother runs around crying for her husband, adoring
the deceased. The moai is the living effigy of her husband (his
living remembrance).
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Métraux, Alfred. Ethnology of Easter Island, p. 137.
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ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
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If they want to take it to an ahu, they drag it down (from Rano
Raraku) and place it above the ahu so that the woman and her
children have a remembrance of the deceased.
If they want to leave the moai in Orohie, they leave it right there
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and stay there to cry in memory of their husband and father.”.
« Le mari d'une femme meurt. Alors la femme, les enfants, les
frères et sœurs du mari et de la femme, et les autres parents
pleurent.
Les enfants sont d'accord pour faire une statue qui sera un
souvenir vivant (permanent) de leur père. Ils disent à leur mère,
« Qu’en pensez-vous ? Devrait-t-on faire un souvenir vivant de
notre père ? » La mère dit : « Très bien. »
Ensuite, ils utilisent de la nourriture pour payer les sculpteurs et
les pêcheurs qui apportent, homards, anguilles, et thon. Les
pêcheurs et les sculpteurs viennent, et (les enfants) leur
apportent toutes sortes d'aliments: des anguilles, des poissons, et
de la canne à sucre.
Maintenant, le moai est fait, il est le souvenir vivant du père.
De la nourriture est continuellement donnée aux sculpteurs et
aux responsables de la pêche. Les pêcheurs doivent travailler
tous les jours et attraper du poisson pour les artisans qui
sculptent les moai.
Le jour vient où le moai est terminé. Ils allument un grand umu
et quand la nourriture est cuite, ils l’apportent aux sculpteurs.
Ensuite, ils appellent les gens, qui viennent et dressent le moai
sur ses pieds.
Une fois que le moai est en position verticale, beaucoup de gens
viennent et pleurent. La mère des enfants tourne autour du moai
10
Englert, P. Sebastian. Legends of Easter Island, p. 109.
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et pleure pour son mari, adorant le défunt. Le moai est l'effigie
vivante de son mari (sa mémoire vivante).
S’ils veulent l’emporter pour l’ériger sur un ahu, ils doivent le
traîner vers le bas (à partir du Rano Raraku) et le placer sur le
ahu de sorte que la femme et ses enfants aient un souvenir
vivant du défunt.
S'ils veulent laisser le moai dans le secteur de Orohie, ils le
laissent là et restent à pleurer pour la mémoire de leur mari et
père. ».
Cette bribe de tradition orale nous confirme qu’effectivement les moai
auraient représenté des personnes importantes décédées que l’on
immortalisait par une sculpture de pierre représentant symboliquement le
défunt. Pour obtenir un moai, il fallait passer une commande auprès de
sculpteurs spécialisés, lesquels étaient rétribués en nourriture variée et de
qualité pour leur travail.
Les moai : des œuvres précieuses qui n’étaient pas à la portée de tous
Les sculpteurs de moai, qui travaillaient à la carrière du Rano Raraku durant
plusieurs semaines, ou peut-être même plusieurs mois, pour réaliser un moai,
n’avaient fort probablement pas le temps nécessaire pour se consacrer à des
travaux d’agriculture ou à la pêche. Pour cette raison ils étaient rétribués en
nourriture. La quantité de nourriture fournie à ces sculpteurs devait être
suffisante pour que ceux-ci puissent aussi nourrir leur famille immédiate. La
famille ou le clan qui avait passé la commande d’un moai aurait donc eu à
fournir une quantité considérable de victuailles pour sa réalisation.
Dans le contexte où les ressources de l’Île étaient limitées et qu’un travail
soutenu était nécessaire pour obtenir des récoltes ou des produits de la pêche,
la fabrication d’un moai avait donc un coût substantiel en nature et seuls les
clans ou les familles à l’aise de l’aristocratie ayant accès à davantage de
ressources pouvaient se permettre de faire effectuer une représentation d’un
personnage important.
20
ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
_________________________________________________________________________________________________________
Au bout d’un certain laps de temps, à force de travail minutieux et de
détermination, le moai finissait par prendre forme dans l’atelier du Rano
Raraku. Souvent différents problèmes surgissaient en cours de route, ainsi
quelques moai furent abandonnés en cours d’exécution et durent être
recommencés; la pierre comportant certains défauts qui faisaient en sorte
qu’il était impossible d’en terminer la sculpture, retardant ainsi d’autant sa
livraison.
Une fois cette œuvre précieuse réalisée, la famille venait rendre hommage à
cette représentation symbolique du défunt et pleurait la disparition de celuici.
La famille pouvait ensuite décider de déplacer le moai jusqu’au ahu du clan
ou de la famille, mais cela n’était pas obligatoire. Nous croyons qu’encore
une fois il devait être nécessaire de nourrir des spécialistes pour pouvoir
déplacer et ériger le moai, en plus des participants qui, eux aussi, devaient
être nourris durant plusieurs jours pour les motiver et les récompenser de
fournir la force musculaire nécessaire au déplacement d’une telle masse.
En effet, si la famille ou le clan décidait de déplacer le moai jusqu’au ahu de
leur village, ils conviaient des personnes de leur clan et possiblement des
clans alliés à un grand banquet. Cette réunion permettait d’avoir
suffisamment de main-d’œuvre disponible et la distribution de nourriture
mettait les participants dans de bonnes dispositions pour participer à cet
effort collectif visant à acheminer le moai jusqu’à son lieu d’érection.
Métraux fournit une description très imagée de ce que devait être
l’atmosphère chez les Pascuans lors du transport d’un moai :
« Les statues n’ont pas été dressées sur les ahu par des grappes
d’esclaves, mais par des hommes libres, heureux de participer à
une entreprise menée pour la plus grande gloire de leur tribu.
C’est le tumulte joyeux des fêtes qu’il nous faut évoquer,
lorsque nous songeons à ces scènes. Le travail était organisé
suivant un système bien connu dans le monde polynésien. Un
chef faisait appel à la coopération de ses parents et amis, qui
étaient moralement obligés de répondre à cette invitation. En
échange, ils devaient être nourris et amusés. Pour faire face à ce
21
_________________________________________________________________________________________________________
devoir, le bénéficiaire de cette entreprise collective devait
accumuler de grandes réserves de nourriture qui étaient
consommées par les équipes de travailleurs. Au jour convenu,
parents et amis s’assemblaient et, au milieu de chants et
d’incantations destinées à rendre la pierre plus légère, ils
s’attelaient à la statue. Les danses, la joyeuse humeur des
banquets, un esprit de rivalité mi-sérieux, mi-comique faisaient
11
de cet effort en commun une immense partie de plaisir. ».
La famille ou le clan qui avait commandé un moai avait donc beaucoup
investi en nourriture dans cette entreprise d’envergure. Qui plus est, ce moai
avait déjà acquis à leurs yeux une fonction symbolique importante, et ce,
bien avant son transport vers le lieu où il devait être érigé. Par ailleurs, tous
les parents et alliés étaient venus voir l’œuvre et se faisaient une joie de
participer à cet effort collectif afin de transporter le moai jusqu’à son ahu.
Compte tenu de cet énorme investissement, et de l’importance qu’avait déjà
acquis ce moai aux yeux de la famille et des membres du clan, comment
croire un seul instant que les Pascuans aient pu privilégier une méthode de
transport aussi risquée que celle retenue par Hunt et Lipo que nous avons
précédemment évoquée, qu’un moai sur deux aurait été accidenté en cours de
route au point qu’il n’aurait pas été emmené jusqu’à sa destination finale. Il
serait de surcroît totalement aberrant que les Pascuans aient utilisé cette
méthode de transport à la verticale à l’aide de cordages sur plus d’une
centaine d’années, sans qu’ils aient envisagé d’en utiliser une autre plus
sécuritaire.
Nous croyons que tout au contraire, il devait être impératif pour les Pascuans
que le moai parvienne à destination sans encombre, sinon des délais et des
coûts additionnels se seraient ajoutés pour mener à bien la commande. Nous
croyons aussi, compte tenu de la difficulté que représentaient le transport et
ensuite l’érection du moai sur son ahu, tout en s’assurant qu’il n’y ait pas de
bris, que la direction des opérations aurait été l’affaire d’un ou de plusieurs
spécialistes mandatés à cette fin.
11
Métraux, Alfred. Les deux énigmes de l’île de Pâques, pp. 199, 200.
22
ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
_________________________________________________________________________________________________________
CHAPITRE II
Est-ce que les moai « marchaient » pour se rendre aux ahu ?
La tradition orale concernant les moai qui « marchaient »
Pour évaluer la crédibilité d’une bribe de tradition orale il faut la considérer
dans sa totalité afin de jauger de son réalisme. En prélever uniquement
quelques mots sortis de leur contexte, aussi intrigants et spectaculaires
soient-ils, risque de nous amener, plus souvent qu’autrement, à élaborer de
fausses pistes d’explication.
Or, la bribe de tradition orale à laquelle font allusion Hunt et Lipo est
largement incomplète; ces deux auteurs se contentant uniquement de
mentionner, sans plus de détails, que « les moai marchaient » pour aller
jusqu’à leur destination.
À cette étape, il nous semble important d’élaborer davantage sur la manière
dont la tradition orale fait mention de cette expression les « moai
marchaient ».
Métraux mentionnait que lorsqu’il demandait aux Pascuans par quels moyens
les moai avaient été transporté, la réponse qu’il obtenait le plus souvent
d’eux était que :
« King Tiikoihu, the great magician, used to move them with the
12
words of his mouth. ».
« Le roi Tiikoihu, le grand magicien, les faisait bouger avec les
mots de sa bouche. ».
Palmer précise que lors de l’arrivée d’un certain Tu-ku-i-u sur l’Île de
Pâques :
12
Métraux, Alfred. Mysteries of Easter Island .
23
_________________________________________________________________________________________________________
“That the images followed him by night, walking of their own
accord and that that accounts for the places where they are
13
found face downwards about the island.”.
« Que les représentations (moai) l’ont suivi dans la nuit,
marchant de leur propre gré et que c'est ce qui explique qu’à
certains endroits sur l'Île ils ont été trouvés face contre terre. ».
Thomson rapporte que les légendes concernant les moai sont nombreuses, et
que plusieurs pouvoirs étaient attribués aux moai :
« (…) such as being endowed with power to walk about in the
darkness, assisting certain clans in contests, and delivering
14
oracular judgments. ».
« (…) comme d’avoir eu le pouvoir de marcher à la noirceur,
d’assister certains clans lors de concours, et de délivrer des
oracles. ».
Le Père Roussel, qui recueillit lui aussi des informations concernant les moai
qui se seraient déplacés en marchant, mentionne que :
« Le grand chef d’alors, qui était tout puissant comme ses
prédécesseurs, leur ayant commandé de marcher, toutes (les
statues) à sa parole se mirent en mouvement et firent choix des
15
sites qui étaient le plus à leur goût. ».
Le Contre-amiral De Lapelin, à bord de La Flore en 1872, rapporte la version
suivante :
13
Palmer, J. Linton. A visit to Easter Island, or Rapa Nui, in 1868 By Linton Palmer, p. 180.
Thomson, W. J. Te Pito Te Henua, or Easter Island, p. 497.
15
Roussel, Hippolyte, R. P. Île de Pâques ou Rapanui, Notice par le R. P. Hippolite Roussel
de la congrégation des Sacrès-Cœurs de Picpus, Missionnaire à l’Île de Pâques de 1866 à
1873, pp. 19, 20.
14
24
ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
_________________________________________________________________________________________________________
« (…) qu’un Dieu sculpta ces idoles, et qu’une fois achevées, il
leur ordonna de marcher; toutes se levèrent et furent (allèrent)
se placer en ligne sur les autels de grandes pierres taillées, qui
avaient été construits expressément pour les recevoir, les
principales restant sur le versant du cratère de l’Utu-Iti, pour
16
former la cour du Dieu sculpteur. ».
Il est possible de dresser une vue d’ensemble des informations contenues
dans ces bribes de tradition orale. Ainsi, il semblerait que, suite à un ordre
d’un personnage important, les moai se seraient déplacés tous en même
temps, en marchant, qui plus est de leur propre chef. Pour ajouter à la
difficulté, ils se seraient déplacés de nuit, et comble d’autodétermination, ils
auraient aussi choisi le site sur lequel ils voulaient être érigés.
Considérant qu’il était impossible que les moai aient marché d’eux-mêmes
jusqu’à leurs lieux d’érection, ceux qui ont accordé une crédibilité à cette
bribe de tradition orale l’ont interprété de manière très imaginative. Ils ont
supposé que « marcher » voudrait tout simplement dire que les moai ont été
déplacés à la verticale, et comme ils ne pouvaient pas se déplacer tout seul,
qu’alors les Pascuans les auraient déplacés eux-mêmes à l’aide de cordages.
Selon nous, l’élément le plus important négligé par ceux qui croient que les
moai étaient déplacés à la verticale consiste dans le fait que les Pascuans qui
ont mentionné cette histoire de moai qui « marchaient » ont toujours dit :
« les moai marchaient d’eux même », de leur propre chef. Les Pascuans n’ont
jamais, en aucun cas, mentionné que les moai avaient été déplacés à la
verticale, ni que leurs ancêtres les avaient déplacé dans cette position à l’aide
de quelques moyens techniques que ce soit.
Donc, vouloir déplacer des moai à la verticale en les faisant progresser avec
des cordes ne respecte pas à la lettre l’histoire des « moai qui marchaient
d’eux-mêmes ». Certaines personnes, considérant que les Pascuans avaient
tout simplement mal rapporté les paroles de leurs ancêtres, se sont lancées
dans une interprétation à l’effet que les moai auraient été déplacés, d’une part
à la verticale, et qu’il fallait d’autre part nécessairement les aider à se
16
Revue maritime et coloniale, Île de Pâques (Rapa-Nui), T. de Lapelin, pp. 118, 119.
25
_________________________________________________________________________________________________________
déplacer puisqu’ils ne pouvaient pas le faire d’eux-mêmes, en l’occurrence
avec des cordages.
Mis à part le fait que rien ne mentionne que ce sont des Pascuans qui auraient
déplacé les moai à la verticale, les autres éléments mentionnés dans cette
histoire ne sont absolument pas crédibles.
Comment croire, en effet, que les moai auraient tous été fabriqués à peu près
en même temps et qu’ils auraient été déplacés de nuit ? Comment croire aussi
que les moai pouvaient être positionnés un peu partout et qu’ils n’étaient pas
spécifiquement érigés sur le ahu de la famille, ou du groupe, qui les avait
commandé, alors que les moai représenteraient symboliquement des défunts
et qu’ils étaient réalisés à la demande spécifique d’une famille ou d’un
groupe de Pascuans ?
Toute cette histoire est en lien avec une pensée magique. Rappelons-nous
que Thomson rapporte que plusieurs pouvoirs étaient attribués aux moai,
dont assister certains clans lors de concours et délivrer des oracles. Le fait de
marcher dans la noirceur n’était qu’un de ces pouvoirs.
Routledge précise que si les Pascuans considèrent que ce sont les habitants
de l’Île qui ont jeté les moai à terre, ils n’ont cependant jamais de doute à
17
l’effet que les moai auraient été déplacés par des pouvoirs surnaturels.
Selon Métraux, les Pascuans auraient été convaincus que les moai gisant à
terre le long des chemins : « (…) sont des statues dont la marche magique
18
vers les ahu côtiers a été brusquement interrompue par un maléfice. ».
Remarquons que Hunt et Lipo ne se sont pas occupés des autres éléments
mentionnés dans ces bribes de tradition orale et se sont contentés de prélever
l’idée que « les moai marchaient » qu’ils ont interprété à leur guise. Ils ne se
sont pas non plus penchés sur le réalisme de cette bribe de tradition orale.
Si l’on ne croit pas les Pascuans lorsque ceux-ci ont dit que les « moai
marchaient d’eux-mêmes », pourquoi alors ne pas tout simplement chercher
17
18
Routledge, Scoresby. The Mystery of Easter Island, the Story of an Expedition, p. 198.
Métraux, Alfred. L’Île de Pâques, p. 146.
26
ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
_________________________________________________________________________________________________________
quelle technique de transport à la fois sécuritaire, simple et efficace, aurait pu
être utilisée par les anciens Pascuans ? De surcroît, si certains indices
permettent de privilégier une technique plutôt qu’une autre, cela rendrait
l’utilisation de ce mode de transport d’autant plus probable.
Bien qu’il n’y ait pas quoi que ce soit de réaliste dans cette bribe de tradition
orale concernant les « moai qui marchaient », ce qui lui enlève toute
crédibilité, il n’en demeure pas moins qu’il est intrigant que cette histoire soit
présente dans la tradition orale. Nous verrons un peu plus loin à quoi elle
correspond et d’où elle tire son origine.
Un déplacement qualifié de « Nekeneke »
Hunt et Lipo attachent une très grande importance au fait que lorsque
Heyerdahl et Pavel Pavel firent leur essai de transport d’un moai à la
verticale avec des cordages, un Pascuan aurait alors mentionné que ce moai
avançait « nekeneke ».
Ce même Pascuan avait déjà mentionné à Heyerdahl que « les moai
marchaient » pour se rendre aux ahu. Suite à quoi Heyerdahl lui aurait dit :
mais comment veux-tu qu’ils marchent s’ils n’ont qu’une tête, un corps et
pas de jambes ?
Leonardo, le Pascuan en question, lui aurait alors dit que les moai se
tortillaient et il aurait d’ailleurs fait une démonstration à Heyerdahl de la
manière de se déplacer appelée nekeneke :
“(…) by edging himself along the rock with feet together and
19
stiff knees. “.
“(…) en se tenant le long du rocher avec les pieds joints et les
genoux raides.”.
Heyerdahl fut très étonné car en langage pascuan, le verbe désignant l’action
de « marcher » est haere, pourtant lorsque le moai a commencé à bouger,
19
Heyerdahl, Thor. Easter Island The Mystery Solved, p. 208.
27
_________________________________________________________________________________________________________
lors de l’essai du déplacement à la verticale, Leonardo a utilisé le mot
nekeneke.
La consultation du dictionnaire de Fuentes concernant la définition de
nekeneke acheva de convaincre Heyerdahl. Cette définition se lit ainsi :
“Nekeneke : To inch forwards using one’s elbows or one’s body
20
to propel, because of an incapacity of the lower limbs.”.
« Se déplacer vers l'avant en utilisant ses coudes ou son corps
pour se propulser, due à une incapacité des membres
inférieurs. ».
Heyerdahl cru alors que cette expression nekeneke, se serait aussi appliquée à
un déplacement sans avoir de jambes. Or, Fuentes ne mentionne pas cette
possibilité.
Heyerdahl en tira aussi la conclusion que cette expression aurait été propre
au langage pascuan et qu’elle aurait été spécifiquement inventée pour décrire
ce mode de déplacement des moai à la verticale.
Heyerdahl de conclure sans aucune autre vérification supplémentaire :
“What other language in the world would have a special word
21
for walking without legs ?”.
« Quel autre langage au monde aurait un mot spécial pour
signifier marcher sans avoir de jambes ? ».
Or, selon la définition du dictionnaire de Fuentes, ce mode de déplacement
n’est pas dû à une force extérieure qui agit pour déplacer une personne ou un
objet, mais bien à un acte volontaire de la personne qui veut se déplacer ainsi
et qui fournit l’effort nécessaire malgré son handicap. Ce handicap n’étant
pas de ne pas avoir de jambes, mais d’avoir une incapacité des membres
inférieurs. On ne peut en effet concevoir qu’une personne dont les jambes
20
21
Fuentes, Jordi. Dictionnary & Grammar of the Easter Island Language, p. 799.
Heyerdahl, Thor. Easter Island The Mystery Solved, p. 227.
28
ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
_________________________________________________________________________________________________________
auraient été complètement sectionnées
mouvements que ce soit pour se propulser.
puisse
effectuer
quelques
Heyerdahl n’a pas été attentif au fait que, curieusement, bien que le mot
« marcher » soit effectivement haere en langage pascuan, Leonardo ne l’a
pas utilisé alors que le moai était déplacé à la verticale. Par ailleurs,
Heyerdahl n’a pas vérifié quel est le terme pascuan utilisé pour signifier
« déplacer » un objet. Ce mot, d’ailleurs largement utilisé dans toute la
22
Polynésie, n’est autre que neke.
Selon le Père Englert, neke signifierait « mover, retirar », c’est-à-dire
23
« déplacer, enlever ».
Une étude spécialisée en linguistique fait état du sens de la duplication d’un
mot en Pascuan :
“(…) to express or emphasize the plurality of the subject or the
object, or plurality or intensity of action, though this is optional.
For example, reduplication transforms neke 'move oneself' to
24
neneke (pl. subject) or to nekeneke (sg. subject, pl. action);”.
« (…) exprimer ou à mettre l'accent sur la pluralité du sujet ou
de l'objet, ou la pluralité ou l'intensité de l'action, même si cela
est facultatif. Par exemple, la réduplication transforme neke «se
déplacer» pour neneke (pluralité du sujet) ou à nekeneke (un
seul sujet, pluralité de l’action); ».
Donc, le mot neke signifierait « se déplacer » ce qui implique
automatiquement un acte volontaire. Le fait de doubler le mot mettrait
l’emphase sur la pluralité des sujets ou sur l’intensité de l’action. Rien dans
ces définitions ne laisse entendre une méthode particulière de déplacement.
22
Tregear, Edward. The Maori-Polynesian Comparative Dictionary.
Englert, P. Sebastian. La Tierra de Hotu Matu’a, Historia, Etnologia y Lengua de la Isla de
Pascua, p. 475.
24
Miki, Makihara. Modern Rapanui Adaptation of Spanish Elements.
23
29
_________________________________________________________________________________________________________
Par ailleurs, contrairement à ce que croyait Heyerdahl, le terme neke et
nekeneke ne sont absolument pas uniques à l’Île de Pâques, mais tout au
contraire, sont largement utilisés dans une grande partie de la Polynésie.
Leurs significations, bien que toujours reliées au déplacement de quelqu’un
ou de quelque chose, varient quelque peu selon l’île. Pour ne mentionner que
quelques endroits parmi les plus importants :
Aux Marquises, neke employé de manière simple (non doublé), signifie : « to
25
move by walking on the heels », c’est-à-dire « marcher sur les talons ».
À Mangareva, dans l’archipel des Gambier, neke signifie : « to drag from a
26
little distance », c’est-à-dire « tirer sur une petite distance ».
En Nouvelle-Zélande, neke veut dire : « déplacer », alors que nekeneke
27
signifie « déplacer graduellement ».
Les termes neke et nekeneke sont donc largement employés dans toute la
Polynésie en rapport avec le déplacement d’humains ou d’objets. Il y a aussi
plusieurs significations possibles au terme neke, employé simplement, ou
doublé pour former le terme nekeneke, selon le dialecte précis d’une île.
Dans tous les cas, ces deux termes se rapportent à un déplacement.
Lors de l’essai effectué par Heyerdahl et Pavel Pavel, Leonardo a donc utilisé
l’expression nekeneke dans le sens du mot neke, qui aux Marquises est
employé simplement, et qui signifie se déplacer sur les talons. Or, aux
Marquises, il n’y avait pas de moai à déplacer, il n’y avait pas non plus de
tradition à l’effet que des « moai marchaient d’eux-mêmes ». Ce terme ne
s’appliquait donc qu’aux déplacements effectués par des humains possédant
des jambes, mais souffrant d’un handicap temporaire ou permanent.
Tout comme Heyerdahl, Hunt et Lipo considèrent que nekeneke
28
s’appliquerait aussi à un corps sans aucune jambe. Or, rien dans la langue
pascuane ou polynésienne n’est à cet effet. Aux Marquises, il est fait mention
25
Tregear, Edward. The Maori-Polynesian Comparative Dictionary, p. 266.
Ibid., p. 266.
27
Williams, Herbert W. A Dictionary of the Maori Language, p. 220.
28
Hunt, Terry, & Lipo, Carl. The Statues that Walked, p. 80.
26
30
ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
_________________________________________________________________________________________________________
de pouvoir avancer sur les talons, dû à l’incapacité des membres inférieurs,
mais il n’est aucunement fait mention de pouvoir progresser sans avoir de
jambes.
L’utilisation de ce terme n’est donc absolument pas unique à l’Île de Pâques
et n’est pas non plus rattachée, d’aucune manière, au mode de déplacement
des moai comme le croyait Heyerdahl, et comme le croient aussi Hunt et
Lipo.
Il n’est donc absolument pas concevable d’utiliser ce terme neke ou nekeneke
pour tenter de démontrer que les Pascuans auraient inventé un mot spécifique
pour effectuer une action spécifique, soit : déplacer des moai à la verticale en
les faisant balloter d’un côté à l’autre par des cordages pour les faire avancer.
Cependant, il est particulièrement intéressant d’apprendre que neke signifie
déplacer un objet sur une courte distance à Mangareva, et que nekeneke
signifie déplacer un objet graduellement en Nouvelle-Zélande, ces termes
s’appliquant de manière générale à toute forme de transport possible.
31
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32
ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
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CHAPITRE III
Les moai gisant au sol le long des chemins
Le grand nombre de moai gisant au sol le long des chemins de l’Île de
Pâques constitue le principal argument de Hunt et Lipo à l’appui de leur
démonstration voulant que les moai aient été transportés à la verticale
uniquement à l’aide de cordages. Considérant en effet, comme tous et chacun
d’ailleurs, que ce mode de transport serait hautement risqué, Hunt et Lipo
croient que cette façon de procéder serait la seule et unique qui pourrait
expliquer pourquoi tous ces moai gisent maintenant à terre.
Nous savons que ces moai retrouvés le long des chemins étaient plus massifs
que ceux qui avaient été érigés sur les ahu, ces deux auteurs considèrent
qu’en raison de leur taille et de leur poids, leur transport avait été trop
difficile et que cela expliquerait leur bris ou leur abandon en cours de route.
Or, comme nous l’avons vu précédemment, il n’est guère vraisemblable que
les moai aient pu être déplacés debout. Les Pascuans auraient fort
probablement privilégié une méthode beaucoup plus sécuritaire pour le
transport de leurs précieux moai, tel un transport en position horizontale.
Pour quelles raisons alors retrouve-t-on autant de moai gisant au sol le long
des chemins, le plus souvent brisés ?
À cette étape de notre étude, il est important de tenter d’éclaircir ce point :
les moai gisant au sol le long des chemins ont-ils réellement été abandonnés
ou brisés lors de leur transport, peu importe le mode de transport, ou bien
gisent-ils là pour d’autres raisons ?
Notons que l’explication à propos de ces moai gisant le long des chemins,
fournie par certains Pascuans aux premiers explorateurs, prend sa source
dans la même histoire rocambolesque que celle dans laquelle Hunt et Lipo
ont puisé que les « moai marchaient ». En effet, comme nous l’avons vu,
Palmer a rapporté que les moai, marchant de leur propre gré, auraient suivi
durant la nuit un personnage important sur l’Île et qu’étant donné qu’ils se
sont déplacés dans l’obscurité, cela expliquerait qu’à certains endroits ils ont
été trouvés à terre. Nous imaginons que c’est parce qu’ils auraient
33
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possiblement trébuché. Cette explication n’est cependant pas plus crédible
que celle de l’histoire des « moai qui marchaient », dont elle fait partie.
Nous avons aussi vu que, selon Métraux, certains Pascuans sont convaincus
que les moai gisant à terre le long des chemins « sont des statues dont la
marche magique vers les ahu côtiers a été brusquement interrompue par un
maléfice. ». Métraux de préciser que les esprits rationnels ont cependant
expliqué cette conviction des Pascuans comme ayant été causée par le fait
que plusieurs statues ont été délaissées en cours de route en même temps que
29
la carrière a cessé ses activités.
Qu’en est-il réellement ?
Hunt et Lipo croient que ces moai auraient été abandonnés durant leur
transport à cause d’un bris ou qu’ils auraient été abandonnés et auraient
30
ensuite chuté. Ils ont en effet constaté que, parfois, ces moai sont séparés en
deux ou trois morceaux et que certains fragments, dont la tête, sont séparés
du corps par une certaine distance, ce qui, selon eux, suggérerait que ces
moai se seraient brisés en tombant.
Hunt et Lipo mentionnent que Routledge en arrive, elle aussi, à la même
conclusion puisqu’elle écrit à ce propos que quelques moai sont à terre sans
être brisés, mais que ceux qui sont brisés démontrent qu’ils sont bel et bien
tombés.
Effectivement, si ces moai sont brisés et que la tête gît un peu plus loin, il
semble évident qu’ils sont tombés alors qu’ils étaient disposés à la verticale.
Mais étaient-ils à la verticale parce qu’on les transportait de cette manière, ou
parce qu’ils étaient tout simplement debout à cet endroit ?
Il semble bien que Hunt et Lipo n’aient pas pris en considération l’ensemble
de l’enquête de Routledge à ce sujet. Ce que nous allons maintenant regarder
en détail.
29
30
Métraux, Alfred. L’Île de Pâques, p. 146.
Hunt, Terry, & Lipo, Carl. The Statues that Walked, p. 84.
34
ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
_________________________________________________________________________________________________________
L’enquête de Katherine Routledge
Routledge, ayant elle aussi entendu mentionner par certains Pascuans que les
moai seraient tombés en marchant, et ne croyant tout simplement pas cette
version, pensa que les Pascuans ne connaissaient tout simplement plus les
vraies raisons pour lesquelles ces moai gisaient à terre. Elle entreprit donc
d’analyser la situation en détails et chercha le maximum d’indices sur le
terrain.
Suivant un des chemins de transport, Routledge constata la présence de
plusieurs moai gisant à terre. Elle s’aperçut que presque tous étaient répartis
sur une distance d’environ 1,5 kilomètres à partir du Rano Raraku et que
lorsque, plus loin, la route se divisait en deux tronçons, il n’y avait plus
31
aucun moai gisant au sol.
Routledge de se questionner : si ces moai étaient tombés durant leur
transport, comment se fait-il qu’ils soient tous tombés durant les tout
premiers kilomètres en partant du Rano Raraku, alors que la configuration du
32
terrain n’était pas plus accidentée à cet endroit qu’ailleurs ?
Suite à une observation minutieuse de certains moai couchés à terre, elle
conclut que :
“(…) we studied the matter the greater grew our doubts as to
whether the commonly accepted theory that they had been
abandoned in process of transportation was after all correct.
The lines of weathering on some could clearly only have been
made with the figure in a vertical position, while the cleavage in
others was far in excess of anything which could be produced
33
by natural causes and pointed clearly to a fall.”.
« (…) plus nous approfondissions l’énigme plus nous doutions
de la vraisemblance de la thèse affirmant qu’ils avaient été
abandonnés lors du processus de transport. Les lignes d’érosion
sur certaines d’entre eux montraient à l’évidence qu’elles
31
Routledge, Scoresby. The Mystery of Easter Island, the Story of an Expedition, p. 194.
Ibid., p. 194.
33
Ibid., p. 194.
32
35
_________________________________________________________________________________________________________
avaient été faites à un objet en position verticale alors que le
clivage sur d’autres excédait toute autre cause naturelle et
provenait clairement d’une chute. ».
Si certains moai gisant à terre montraient effectivement des signes d’érosion
qu’ils ne pouvaient avoir eu que s’ils avaient été en position verticale, c’est
donc qu’ils auraient été dans cette position durant un laps de temps assez
long pour que l’érosion fasse son oeuvre. Le fait que certains d’entre eux
aient été fracturés parce qu’ils avaient chuté rendait d’autant plus crédible
cette idée qu’ils avaient été dans une position verticale.
Selon Hunt et Lipo, les traces d’érosion sur ces moai seraient tout
simplement dues au fait qu’ils auraient été longtemps en position verticale,
parce qu’ils auraient été abandonnés debout sur place durant leur processus
de transport vers les ahu, ce qui prouve bien, selon eux, qu’ils étaient
transportés à la verticale. Par la suite, ils auraient été retrouvés à terre.
Or, si Routledge spécifie que les moai gisant au sol le long des chemins
seraient bel et bien tombés à terre, elle mentionne cependant qu’il ne s’agirait
pas de moai brisés durant un processus de transport car elle affirme :
“Our last hesitation on this point was ended by discovering that
in some cases the foundation of the statues had been dug out
34
and that some even now have not altogether fallen.”.
« Nos dernières hésitations sur ce point disparurent en
découvrant que dans certains cas, les assises des statues avaient
été excavées alors que d’autres, même maintenant, n’étaient pas
tout à fait tombées. ».
Ces moai auraient donc, à l’origine, été légèrement enfoncés dans le sol,
certains d’entre eux étant même encore en partie enfoncés dans leur
excavation lors du passage de Routledge.
Hunt et Lipo tentent d’expliquer ces petites excavations par le fait que les
Pascuans, voulant redresser des moai tombés, auraient légèrement creusé le
sol pour bien caler le moai afin qu’il ne glisse pas lors de son redressement.
34
Routledge, Scoresby. The Mystery of Easter Island, the Story of an Expedition, p. 196.
36
ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
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Si ces moai ont des traces d’érosion parce qu’ils ont été à la verticale, il
aurait donc fallu qu’ils restent suffisamment longtemps debout. Par la suite,
selon Hunt et Lipo, ils seraient tombés à un moment donné, pour une raison
inconnue. Les Pascuans auraient alors tenté de les redresser; soit qu’ils ne
réussirent pas, ou soit que les moai rechutèrent, puisqu’ils furent tous
retrouvés à terre.
Toute cette explication nous semble très peu crédible.
Ces deux auteurs expliquent aussi que si les moai avaient été transportés à
l’horizontale, ils auraient toujours été couchés dans la même position, et que
donc, s’ils avaient été abandonnés durant leur transport, on devrait les
retrouver toujours dans cette même position et non pas, comme ce fut le cas,
parfois sur le dos et parfois sur le ventre.
Hunt et Lipo avancent aussi comme argument que si ces moai avaient été
érigés et qu’ils étaient tombés, ils seraient dans des positions bien différentes
35
les uns des autres, puisqu’ils seraient tombés au hasard. Or, ils constatent
que les moai retrouvés au sol dans une pente ascendante sont sur le dos, alors
que ceux retrouvés au sol dans une pente descendante sont sur le ventre.
D’après eux, cela démontrerait que ces moai étaient en transport sur ces
chemins puisqu’il semble plus probable, à cause de l’inclinaison de la pente,
qu’un moai tombe sur le dos lors de la montée d’une pente et qu’il tombe sur
le ventre en descendant sur l’autre versant.
Or, il serait bien étonnant, compte tenu des risques de chute d’un transport à
la verticale, que systématiquement l’on retrouve des moai tombés sur le dos
dans une pente ascendante et d’autres tombés sur le ventre dans une pente
descendante. Sachant en effet que pour imprimer le mouvement latéral afin
de faire progresser le moai dans cette position, il était nécessaire de le faire
pencher vers l’avant et que pour grimper une pente, il faut le faire pencher
encore davantage dans le sens de la montée, il y a de gros risques qu’il puisse
tomber vers l’avant, même s’il s’agit d’une pente ascendante.
Nous avons une toute autre explication à proposer concernant ces moai
tombés dans des pentes. Comme nous l’avons vu lors d’une précédente
35
Hunt, Terry, & Lipo, Carl. The Statues that Walked, p. 83.
37
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36
étude, tous les moai érigés sur l’Île de Pâques auraient été violemment jetés
à terre lors de guerres de clans. La technique pour renverser les moai était
presque toujours la même : soit d’attacher une corde au cou du moai et de
tirer sur celle-ci jusqu’à ce qu’il tombe. Les Pascuans ont donc tout
simplement fait tomber les moai d’une manière qui soit la plus facile et la
plus rapide possible. Pour cette raison dans les mêmes conditions de terrain,
les moai ont dû être renversés de la même manière.
Selon nous, ces moai n’étaient pas en transport sur ces chemins, ils étaient
debout à l’endroit où on les a retrouvé. Leur position au sol serait simplement
le résultat de la méthode que les Pascuans ont utilisé pour les faire chuter. Il
est en effet beaucoup plus facile de faire chuter un moai érigé dans une pente
en le tirant vers le bas qu’en se positionnant vers le haut de la pente pour
essayer de la faire tomber en le tirant vers le sommet. Les moai étant debout
en regardant dans la même direction, ceux dans la pente ascendante, se sont
retrouvés sur le dos, alors qu’au contraire, ceux dans la pente descendante, se
sont retrouvés sur le ventre.
36
Daude, Jean Hervé. Île de Pâques – Guerres de clans et chute des moai.
38
ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
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Le compte-rendu du capitaine Cook
Bien avant le passage de Routledge, le capitaine Cook, un des premiers
explorateurs de l’Île de Pâques, avait souligné la présence de ces moai le
long des chemins en 1774.
37
Nous avons en effet pu voir lors d’une précédente étude que plusieurs des
officiers et marins du capitaine Cook, après avoir atteint la côte est de l’Île
lors d’une expédition de reconnaissance, trouvèrent quelques moai gisant à
terre au pied de trois ahu. Cook fut d’ailleurs le premier explorateur
occidental à signaler que des moai gisaient à terre sur l’Île de Pâques.
Continuant leur exploration en suivant un chemin sur la côte est de l’Île, cette
petite troupe rencontra aussi d’autres statues :
« (…) quelques-unes placées en groupes sur des plates-formes
de maçonnerie, d’autres seules, enfoncées en terre et à peu de
profondeur : en général, ces dernières sont beaucoup plus
38
grosses que les autres. ».
Cook a donc signalé que des moai étaient érigés sur des ahu et que d’autres
moai, plus imposants encore, étaient érigés directement dans le sol à peu de
profondeur.
Le long du chemin que cette petite troupe avait suivi, un des moai légèrement
enfoncé en terre était suffisamment imposant pour qu’il puisse, grâce à
l’ombre qu’il projetait, mettre tout le groupe, composé d’une trentaine de
39
personnes, à l’abri des rayons du soleil.
37
Daude, Jean Hervé. Île de Pâques – Guerres de clans et chute des moai.
Cook, James. Voyage dans l’hémisphère austral et autour du monde, fait sur les vaisseaux
de roi, L’Aventure, & La Résolution, en 1772,1773, 1774 & 1775, p. 208.
39
Ibid., p. 208.
38
39
_________________________________________________________________________________________________________
Pour Hunt et Lipo, il s’agirait là de moai abandonnés debout durant leur
transport. :
“(…) these moai are likely ones that were in the process of
40
transport.”.
“(…) ces moai sembleraient être ceux qui étaient en processus
de transport.”.
Or, plusieurs membres d’équipage de Cook, répartis en petits groupes, ont
sillonné la presque totalité de l’Île. En aucun cas ils ne signalent d’autres
moai gisant à terre durant leur trajet, qu’ils soient près d’un ahu ou le long
des chemins, mis à part les quelques moai qui furent aperçus aux pieds de
trois ahu aux environs de Vaihu.
Donc, en 1774, Cook aperçu plusieurs moai debout le long des chemins et
légèrement plantés en terre. Nous insistons sur le fait qu’absolument aucun
moai le long d’un chemin ne fut signalé gisant au sol par les membres de
l’expédition de Cook. Rappelons que selon Hunt et Lipo, tous ces moai
rencontrés debout, seraient des moai abandonnés durant leur transport. Il est
pour le moins étrange que ces moai, supposément en cours de transport,
furent tous abandonnés debout, sans qu’aucun ne soit tombé à terre, et qui
plus est, qu’ils soient légèrement plantés dans le sol.
Le compte-rendu de Wilhelm Geiseler
Il faut attendre la venue du lieutenant-capitaine Wihelm Geiseler, qui fit
escale à l’Île de Pâques en 1880, pour avoir d’autres informations concernant
ces moai le long des chemins. Parcourant un chemin sur l’Île allant de Vaihu
en direction du Rano Raraku, à quelques centaines de mètres du bord de mer,
41
Geiseler mentionna en effet avoir vu une vingtaine de moai gisant à terre. Il
s’agit selon toutes vraisemblances du même chemin qu’avaient emprunté les
marins de Cook, une centaine d’années auparavant.
40
Hunt, Terry, & Lipo, Carl. The Statues that Walked, p. 59.
Geiseler, Wilhelm. Geiseler’s Easter Island Report, An 1880s Anthropological Account,
Asian and Pacific, p. 24.
41
40
ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
_________________________________________________________________________________________________________
Dans les environs de l’ahu Tongariki, un moai qui gisait au sol fut redressé, il
s’agissait d’un des moai légèrement enfoncé en terre, tel que décrit par Cook.
41
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Les moai aperçus par Cook étaient donc dorénavant à terre, tout comme
d’ailleurs tous les autres moai érigés sur l’Île.
Ceci implique que si, comme le prétendent Hunt et Lipo, ces moai avaient été
abandonnés durant leur transport, ils seraient donc tous restés à la verticale
jusqu’au passage de Cook puisque celui-ci ne signale aucun moai gisant au
sol le long des chemins. Alors que lors du passage de Geiseler, ces mêmes
moai auraient été non seulement tous à terre, mais de surcroît, plus aucun des
moai érigés sur des ahu n’était debout.
Cette situation suscite plusieurs interrogations. En effet, Cook a fait escale à
l’Île de Pâques en 1774; un siècle plus tard Geiseler rapporta que tous les
moai gisaient au sol. Les Pascuans ont aussi mentionné à Geiseler que cela
faisait au minimum 250 ans que les moai n’étaient plus produits. La
production des moai aurait donc cessé bien avant 1630. Si l’on suit le
raisonnement de Hunt et Lipo, les moai aperçus par l’équipage de Cook
debout le long des chemins de l’Île, auraient été abandonnés sur place,
debout, depuis déjà plus de 144 ans et aucun ne serait tombé à terre durant
cette période.
Selon nous, les moai retrouvés à terre le long des chemins n’auraient pas été
abandonnés parce qu’ils avaient chuté durant leur transport, puisqu’ils étaient
encore tous debout lors du passage de Cook. Il est cependant toujours loisible
de penser que ces moai auraient été abandonnés sur place pour une autre
raison, ou pour les mêmes raisons qui firent en sorte que la carrière des moai
cessa brusquement ses opérations. Il s’agirait alors de moai abandonnés
durant leur transport qui seraient restés debout à cet endroit durant plus d’un
siècle et demi avant de se retrouver par terre.
Si cette situation est possible, il demeure intrigant que Cook signale que ces
moai sur le chemin sont enfoncés en terre et à peu de profondeur. Quelle en
est la raison ?
Nous venons de voir que Hunt et Lipo ont tenté de fournir une explication à
cela. Selon eux, les moai dont la base était enfoncée légèrement en terre,
furent des moai tombés au sol. Afin de faciliter leur remise sur pied, les
42
ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
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Pascuans auraient creusé une légère cavité pour les empêcher de glisser lors
42
de leurs tentatives pour les redresser.
On peut cependant se demander comment les Pascuans comptaient s’y
prendre pour faire de nouveau avancer ces imposants moai à la verticale une
fois ceux-ci redressés et légèrement plantés en terre?
Nous sommes convaincus qu’une toute autre explication s’impose.
Les conclusions de Katherine Routledge
Bien curieusement, Hunt et Lipo commencent leur chapitre sur les statues qui
marchaient par cette phrase attribuée à Katherine Routledge : « They walked,
43
and some fell by the way », c’est-à-dire : Ils marchaient, et plusieurs sont
tombés en chemin.
Or, Routledge connaissait très bien cette histoire racontée par certains
Pascuans afin d’expliquer la présence des moai couchés le long des chemins.
Cette phrase que Hunt et Lipo attribuent à Routledge n’exprime cependant
absolument pas sa conviction. Lorsqu’elle écrivit cette phrase, Routledge
était tout simplement en train de rapporter les paroles d’un explorateur
l’ayant précédé qui avait recueilli cette information auprès des Pascuans. Elle
mentionne en effet :
“(…) according to another account, quoted by a visitor before
44
our day, “They walked, and some fell by the way.”.”.
« (…) selon un autre rapport, recueilli par un visiteur avant
notre époque, « Ils marchaient, et plusieurs sont tombés en
chemin. ». ».
Ce n’est donc pas l’opinion de Routledge que rapportent Hunt et Lipo, mais
tout simplement des paroles qu’elle-même rapportait d’un explorateur
42
Hunt, Terry, & Lipo, Carl. The Statues that Walked, p. 85.
Ibid., p 73.
44
Routledge, Scoresby. The Mystery of Easter Island, the Story of an Expedition, p. 193.
43
43
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précédent. Routledge ne croyait d’ailleurs absolument pas à cette histoire. En
effet, après plus d’un an passé sur l’Île, elle a conclu son travail d’enquête
sur le terrain, en mentionnant spécifiquement :
“We never found a statue of which we could definitely say that
45
it was in process of removal.”.
« Nous n’avons jamais trouvé une statue dont nous pourrions
définitivement affirmer qu’elle était en processus de
déplacement. ».
Donc, suite à son enquête, Routledge affirme que sur tous les moai gisant à
terre le long des chemins, il n’y en a aucun dont elle pourrait dire qu’il était
en processus de transport.
Routledge nous fournit des explications supplémentaires à ce sujet :
“It was subsequently ascertained that there were three roads
leading to the mountain which had been adorned with statuesone approaching it from the south of the island, one from the
west, and one from the north. Some of the figures had fallen on
their faces and some on their backs; but all if again erected
would stand with their backs to the mountain. On the longest
road these figures had been placed every few hundred yards for
a distance of some six miles, and must have produced an
46
imposing effect.”.
« Il a été ensuite établi qu’il y avait trois routes menant à la
montagne qui avaient été ornées de statues: une d’elles s’y
dirigeait en provenance du sud de l’Île, une autre de l’ouest et la
dernière du nord. Quelques statues étaient tombées sur leur face
avant alors que d’autres avaient chuté sur leur partie arrière.
Mais toutes, si elles étaient relevées de nouveau, tourneraient
leur dos à la montagne. Sur la route la plus longue, les statues
45
46
Routledge, Scoresby. Easter Island, The Geographical Journal, p. 332.
Ibid., pp. 331, 332.
44
ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
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avaient été placées à environ quelques centaines de verges les
unes des autres sur une distance d’environ six milles ce qui avait
dû produire un effet imposant. ».
Durant son enquête, Routledge a donc découvert l’existence de larges
chemins partant du Rano Raraku. Elle a constaté que les traces d’érosion et
les fractures sur les moai gisant le long de ces chemins démontraient qu’ils
avaient été à la verticale, et ce, durant une longue période de temps. Elle a
aussi remarqué que certains de ces moai qui n’étaient pas complètement
couchés au sol avaient leur base encore légèrement enfoncée dans le sol.
Suite à ces constatations, Routledge en conclut que ces moai auraient été
érigés aux endroits où ils ont été retrouvés.
D’autres éléments ont aussi contribué à renforcer sa conviction, tels la
position originelle de ces moai qui faisait en sorte que s’ils avaient été
redressés, ils auraient tous fait dos au volcan. Aussi, les moai étaient répartis
sur une certaine distance et un espacement avait été laissé entre chacun
d’eux.
À partir de toutes ces constatations, Routledge s’est dite convaincue que les
moai gisant au sol le long des chemins n’ont pas été brisés, ni même
abandonnés durant leur transport. Elle précise que son expédition n’a jamais
trouvé un seul moai gisant le long des chemins qui aurait permis d’affirmer
de manière définitive que l’on était en train de le déplacer.
Routledge en arriva à la conclusion que ces moai auraient jalonné les
chemins partant du Rano Raraku en faisant dos au volcan. Selon elle, ils
auraient été placés de cette manière pour garnir les chemins de l’Île à
l’approche de l’atelier de fabrication des moai afin de produire, selon ses
propres dires : de magnifiques avenues dont les géants de pierre gardaient la
47
voie conduisant à la montagne sacrée.
Devant une telle analyse de la situation, l’hypothèse de Hunt et Lipo à l’effet
que les moai gisant au sol le long des chemins seraient des moai abandonnés
durant leur transport à la verticale, pour finir par giser au sol, ne semble
guère plausible. D’autant plus, que selon nos calculs relatifs aux informations
recueillies par les premiers explorateurs, ces moai auraient été debout durant
47
Routledge, Scoresby. The Mystery of Easter Island, the Story of an Expedition, p. 196.
45
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plus de 140 ans. Hunt et Lipo avancent aussi que les moai légèrement
enfoncés dans le sol auraient été des moai que les Pascuans auraient tenté de
redresser, ce qui ne semble, là encore, guère plausible.
Les orbites de la mort
Les chercheurs se sont longtemps demandés pourquoi les moai gisant au sol
près des ahu avaient des orbites creuses bien visibles, alors que les autres
moai sur l’Île n’en avaient pas.
Selon Métraux, les orbites étaient creusées uniquement pour les moai érigés
sur un ahu, ce qui n’était pas le cas pour les moai du Rano Raraku :
« (…) les statues du volcan n’ont pas d’yeux, pas même
48
d’orbites creuses comme leurs sœurs de la côte. ».
Il ne s’agit pas seulement des moai dressés au pied du Rano Raraku, mais
aussi de tous ceux qui étaient en processus de fabrication. Nulle part dans la
carrière on ne retrouve de moai en train d’être sculpté avec des orbites
creuses
Selon Englert la raison en est que les Pascuans :
“(…) les excavaban las orbitas de los ojos para darles mas
49
aspecto de difuntos.”.
« (…) ont creusé les orbites des yeux pour leur donner
davantage un aspect de défunt. ».
En 1978, eut lieu une découverte étonnante : Sergio Rapu découvrit à
Anakena, enfouis à 80 centimètres dans le sol, des fragments de corail blanc
et un disque de pierre de lave rouge. Bien qu’incomplets, ces fragments une
48
Métraux, Alfred. L’Île de Pâques, p. 145.
Englert, P. Sebastian. La Tierra de Hotu Matu’a, Historia, Etnologia y Lengua de la Isla de
Pascua, p. 96.
49
46
ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
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fois assemblés formèrent la représentation d’un œil, lequel s’adaptait
parfaitement aux orbites creuses des moai.
Un oeil de moai dont le blanc est constitué de corail blanc phosphorescent et la
pupille d’une pierre de lave rouge.
Les yeux des moai n’étaient fixés d’aucune manière, mais tout simplement
déposés dans l’orbite creuse. Les moai sur les ahu étaient-ils garnis de ces
yeux en tout temps ? Rien ne nous permet de le savoir. Une chose est
certaine, l’utilisation de coraux phosphorescents pour réaliser les yeux des
moai a dû être du plus bel effet dans les villages le soir venu.
Selon Hunt et Lipo, ce n’est que lorsque les moai étaient rendus à destination
50
que leurs orbites auraient été sculptées.
Compte tenu que les yeux étaient uniquement déposés dans l’orbite creuse, il
est parfaitement compréhensible que ces yeux n’auraient été mis en place
qu’une fois le moai érigé. Cela ne signifie cependant absolument pas que les
orbites n’étaient pas creusées avant le transport du moai. Il aurait été
d’ailleurs beaucoup plus simple pour les sculpteurs de les tailler au Rano
Raraku en même temps qu’ils effectuaient les retouches qui s’imposaient
avant le transport du moai.
50
Hunt, Terry, & Lipo, Carl. The Statues that Walked, p. 83.
47
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À ce propos, la tradition orale mentionne spécifiquement que lorsque la
famille venait voir et rendre hommage au défunt représenté par le moai dont
elle avait passé la commande :
“If they take it to an ahu, they carve out the eye sockets so that
they look like the eye sockets of the dead.
If they do not take it to an ahu, they do not carve out the eye
sockets; this is not necessary at the Orohie ahu. They leave the
51
moai there as a remembrance just as it is.”.
« S’ils l’amènent à un ahu, ils sculptent (les sculpteurs de moai)
alors les orbites, de sorte qu'elles ressemblent à des orbites de
mort.
S’ils ne l’amènent pas à un ahu, ils n'ont pas à tailler les orbites,
ce n'est pas nécessaire à l'ahu Orohie. Ils laissent le moai là
comme souvenir tel qu’il est. ».
Les Pascuans qui ont passé la commande du moai peuvent donc choisir de
l’emporter pour l’ériger sur un ahu, ou ils peuvent aussi décider de le laisser
sur place. S’ils décident de l’emporter, les artisans sculptent alors les orbites.
En ce qui nous concerne, il nous semble très clair que cette opération se
faisait au Rano Raraku avant le transport du moai.
C’est d’ailleurs la raison qui expliquerait que les orbites n’étaient pas
sculptées lors de la réalisation du moai, alors qu’il était encore dans sa niche,
puisque les sculpteurs ne savaient pas à l’avance si le moai allait être
transporté jusqu’à un ahu. Une fois que la famille était venue voir le moai et
qu’elle avait pris la décision de l’emporter, alors seulement, à ce moment là,
les orbites pouvaient être taillées.
Ce qui semble être un détail à première vue a cependant des implications très
importantes. Cela signifie en effet, que mis à part les moai qui furent érigés
sur des ahu, tous les autres moai sur l’Île n’avaient pas les orbites sculptées.
51
Englert, P. Sebastian. Legends of Easter Island, p. 109.
48
ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
_________________________________________________________________________________________________________
Nous avons pu voir que les moai retrouvés gisant à terre le long des chemins
de transport n’avaient pas les orbites sculptées. Croyant que les orbites
n’étaient sculptées qu’une fois les moai rendus à destination sur les ahu,
Hunt et Lipo en ont fait un argument important, appuyant le fait que les moai
gisant le long des chemins seraient des moai abandonnés durant leur
transport.
Or, selon la tradition orale, il semble bien que les moai qui étaient transportés
en direction des ahu auraient tous eu les orbites sculptées. Conséquemment,
si des moai avaient été abandonnés en cours de route pour une raison ou une
autre, leurs orbites auraient dû être sculptées. Étant donné que ce n’est pas le
cas, cela confirmerait donc que ces moai n’étaient tout simplement pas en
processus de transport pour les ahu.
Notons que si ces moai étaient érigés le long des chemins, ils n’auraient pas
eu droit aux orbites de la mort, car seuls les moai érigés sur des ahu avaient
droit à de telles orbites puisqu’ils représentaient des défunts et étaient érigés
sur le ahu du clan ou de la famille. Dans le cas des moai érigés le long des
chemins, il ne s’agissait pas de représentations de défunts destinés à être
honorés, il n’était donc pas nécessaire de leur sculpter des orbites de la mort.
Des allées impressionnantes
Routledge fut la seule à croire que ces moai, auraient été érigés le long des
chemins afin de produire un effet impressionnant.
Métraux partage en partie l’idée de Routledge, en ce que pour lui, il semble
bien évident qu’il ne s’agit pas de moai qui ont été abandonnés durant leur
transport. Selon son analyse, ces moai auraient été érigés aux endroits où ils
ont été retrouvés :
« L’isolement de ces statues est cause de cette illusion. Il n’en
est probablement pas une seule qui ait été en cours de transfert
vers un ahu. Elles se dressaient à l’endroit même où elles sont
aujourd’hui affalées. Point n’est besoin pour le démontrer des
raisons techniques avancées par Mrs Routledge. Il suffit de lire
dans Cook la description de la côte sud, qu’il avait fait
reconnaître par une troupe de débarquement. Il signale dans la
49
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région devant correspondre à la baie d’Akahanga des statues
qui, contrairement à celles qui avaient été vues jusqu’alors dans
le reste de l’Île, étaient fichées directement en terre. L’une
d’elles était si haute qu’elle abrita de son ombre, pendant une
52
halte, les trente hommes du petit corps expéditionnaire. ».
Bien que Métraux considère que ces moai étaient érigés le long des chemins,
il ne considère pas qu’il s’agisse là d’allées conçues pour être
impressionnantes. Il ne fournit cependant pas d’autres explications et ne
suggère pas d’autres fonctions possibles à l’érection de ces moai le long des
chemins.
Pour quelles raisons cette hypothèse de Routledge, pourtant très
vraisemblable, faisant suite à une analyse consistante de la situation, n’a pas
été davantage retenue ?
Lavachery nous en fournit peut-être l’explication. Utilisant pour ces allées
impressionnantes l’expression « d’allées triomphales », dans le sens d’une
allée qui provoque l'enthousiasme et l'admiration, il mentionne ne pas être
d’accord avec l’hypothèse de Routledge étant donné que cette idée « d’allées
triomphales » est en totale, « (…) désaccord avec tout ce que l’on sait de la
Polynésie. ».
Selon Lavachery, cette façon de faire n’est pas plausible, car elle ne serait
53
pas typiquement polynésienne. Or, pour les adeptes du « tout polynésien »
sur l’Île de Pâques, il n’est pas question qu’il puisse y avoir eu des influences
extérieures sur la culture de l’Île, il est donc impossible selon eux d’y
retrouver des éléments totalement en désaccord avec ce que l’on sait de la
Polynésie.
Puisqu’il est absolument hors de question pour ces personnes de remettre en
cause l’origine exclusivement polynésienne des Pascuans, il ne peut donc
s’agir là d’allées triomphales ou impressionnantes.
52
53
Métraux, Alfred. L’Île de Pâques, p. 146.
Lavachery, Henri. Île de Pâques, p. 186.
50
ÎLE DE PÂQUES – Le transport et l’édification des moai
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Pour notre part, nous croyons, tout comme Routledge, que ces moai auraient
effectivement été des moai érigés aux endroits où on les a retrouvés et que
pour faciliter leur redressement et pour les stabiliser, les Pascuans les
auraient légèrement enfoncés dans le sol. Le fait que si on avait redressé tous
ces moai gisant à terre le long des chemins, ils auraient tous fait dos au
volcan Rano Raraku, et que de plus ils étaient espacés l’un de l’autre d’une
certaine distance, laisse croire qu’ils auraient effectivement été placés sur les
chemins pour produire un effet grandiose. Ces moai auraient largement
impressionné les Pascuans qui venaient au Rano Raraku, soit pour passer une
commande, soit pour venir voir l’œuvre achevée et décider s’ils
l’emportaient pour un ahu.
L’idée de ces allées impressionnantes est crédible, compte tenu de
l’importance qu’avaient pris les moai sur l’Île de Pâques, puisqu’ils
représentaient des personnes importantes disparues. La carrière du Rano
Raraku devait être un endroit très particulier aux yeux des Pascuans.
L’approche de cet endroit aurait donc été signalée avec emphase et des moai
imposants garnissant les chemins partant du Rano Raraku auraient été érigés
par le clan en charge de sculpter les moai. Ces moai auraient constitué à la
fois des éléments visuels qui s’imposaient à la vue et auraient eu une fonction
symbolique importante.
54
Comme nous avons pu le voir lors d’une précédente étude, tous les moai
érigés le long des chemins auraient été renversés violemment lors des guerres
de clans qui sévissaient à l’arrivée des premiers explorateurs occidentaux, et
ce, pour les mêmes raisons que les moai érigés sur les ahu, de sorte qu’à
terme, il n’y eut plus aucun moai dressé sur toute la surface de l’Île.
54
Daude, Jean Hervé. Île de Pâques – Guerres de clans et chute des moai.
51
_________________________________________________________________________________________________________
La suite de ce livre aborde la
manière dont les moai ont
réellement pu être déplacés jusqu’à
leur destination.
Avec cette étude détaillée et
appuyée de nombreuses références
historiques, nous allons plonger au
coeur même de l’ingéniosité
pascuane.
À découvrir dans le
livre de l’auteur
52