Civic Museography, Porous Narratives and the Choir Effect: Sex
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Civic Museography, Porous Narratives and the Choir Effect: Sex
Civic Museography, Porous Narratives and the Choir Effect: Sex Talk in the City at the Museum of Vancouver Muséographie engagée, récits poreux et effet chœur : Sex Talk in the City au Musée de Vancouver Viviane Gosselin Curator of Contemporary Culture / Conservatrice des thématiques contemporaines Museum of Vancouver / Musée de Vancouver Canada Received: July 13, 2013 Reçu : 13 juillet 2013 Accepted: September 11, 2013 Accepté : 11 septembre 2013 Online: March 25, 2014 Mis en ligne : 25 mars 2014 To cite this article (original version) Gosselin, Viviane. 2014. Civic Museography, Porous Narratives and the Choir Effect: Sex Talk in the City at the Museum of Vancouver. THEMA. La revue des Musées de la civilisation 1: 107-116. Pour citer cet article (version française) Gosselin, Viviane. 2014. Muséographie engagée, récits poreux et effet chœur : Sex Talk in the City au Musée de Vancouver. THEMA. La revue des Musées de la civilisation 1 : 117-128. Tous droits réservés / All rights reserved © THEMA. La revue des Musées de la civilisation, 2014 ISSN : 2292-6534 thema.mcq.org MUSÉOGRAPHIE ENGAGÉE, RÉCITS POREUX ET EFFET CHŒUR : SEX TALK IN THE CITY AU MUSÉE DE VANCOUVER VIVIANE GOSSELIN* Traduit de l’anglais par Nicolas Boucher Résumé Présentée au Musée de Vancouver en 2013, Sex Talk in the City est une exposition à volets multiples réalisée en collaboration avec la collectivité. Elle explore la façon dont les idées sur la sexualité ont façonné la ville et aborde les questions de la santé, de la diversité et de l’éducation en matière de sexualité. Sex Talk in the City établit des liens entre des récits historiques captivants et les questions actuelles relatives à la sexualité, en les inscrivant dans le contexte vancouvérois. L’exposition montre comment les différentes conceptions de la sexualité se révèlent omniprésentes dans notre société, visibles aussi bien au sein d’événements ou d’espaces publics, que de lois ou encore d’objets et d’images. Elle présente divers points de vue tout en faisant ressortir les questions et préoccupations qui transcendent souvent l’âge, le sexe, l’ethnicité, l’orientation sexuelle et l’expression de la sexualité. La réalisation du projet s’est échelonnée sur plus de deux ans, soutenue par un comité consultatif formé de 18 membres et de 58 autres collaborateurs. Cet article inscrit Sex Talk in the City dans le contexte du récent renouvellement du Musée de Vancouver et explique la manière dont les analyses théoriques, qui ont révélé la nécessité de pratiques muséales plus inclusives et réflexives, ont inspiré le projet d’exposition. Mots clés : pensée historique; sexualité; muséographie engagée; Vancouver; urbanité; muséologie critique “Even Museums Have Sexy Thoughts...” [même les musées ont des pensées coquines, notre traduction] : voilà ce qu’on pouvait lire en entrant dans l’exposition Sex Talk in the City, présentée en 2013 au Musée de Vancouver (MOV)1. Inspiré d’une expression couramment employée par les éducateurs en santé sexuelle 2, cet énoncé visible dès l’entrée de la salle était une façon tout indiquée d’annoncer le sujet de l’exposition, tout en se moquant un peu du sentiment de surprise ou de perplexité attendu chez les visiteurs : oui, les musées peuvent aborder la sexualité et proposer une réflexion pertinente à son égard, notamment aux fins d’une interprétation de la ville. L’expression témoignait, en outre, de la prise de conscience du Musée de la nécessité de repenser ses fonctions éducatives et culturelles en vue de développer de nouvelles formes d’action sociale qui soient pertinentes et durables. ÉLABORATION D’UNE MUSÉOGRAPHIE ENGAGÉE Le récent renouveau du Musée de Vancouver a suscité de nouvelles manières d’explorer la ville. Désireux de devenir un carrefour culturel significatif, mais aussi d’augmenter sa fréquentation et ses recettes globales, le Musée de Vancouver a tenu, en 2007, une série de consultations publiques auprès d’un large * Conservatrice des thématiques contemporaines, Musée de Vancouver. Elle a agi en qualité de conservatrice en chef pour le projet Sex Talk in the City. [email protected] Reçu : 13 juillet 2013 Accepté : 11 septembre 2013 Mis en ligne : 25 mars 2014 117 numéro / issue 1 | 2014 GOSSELIN | Muséographie engagée éventail de personnes et de groupes. Ce processus d’examen introspectif et collectif a donné lieu à la mise à jour d’un programme culturel interdisciplinaire et inclusif qui enrichit la compréhension de la ville de Vancouver comme phénomène social et urbain. En réinventant sa lecture de la ville, le Musée s’est aussi engagé à élaborer des formes non conventionnelles de partenariat et de collaboration, tout en étant davantage à l’écoute des intérêts et besoins des divers groupes et organisations qui existent dans la ville. Lorsque nous réfléchissons aux thématiques généralement abordées dans les musées municipaux, on pense assez facilement aux récits d’établissement, au développement urbain et aux environnements bâtis. Sex Talk in the City voulait aller plus loin en montrant que les conceptions de la sexualité façonnent non seulement les gens, mais également les villes. En jumelant les concepts d’urbanité et de sexualité, l’exposition visait à donner lieu à de nouvelles façons de comprendre Vancouver, artéfact le plus important du Musée. Le point de départ du projet consistait ainsi à examiner la manière dont les conceptions de la sexualité évoluent et se matérialisent à travers une grande diversité de manifestations dans la ville, sous la forme d’objets, d’images, de lois, d’événements et d’espaces publics. Le projet a rapidement capté l’intérêt et suscité l’appui d’un nombre important de personnes et de groupes qui, préoccupés par la santé et la diversité sexuelle, voyaient là un moyen différent de rejoindre et de sensibiliser un éventail plus élargi de la population. La réalisation de l’exposition s’est échelonnée sur deux ans et elle a été soutenue par un large comité consultatif composé de 18 intervenants de divers milieux (éducateurs en milieux scolaire et universitaire, travailleurs de l’industrie du sexe, experts en santé publique, sexologues, artistes, activistes, jeunes adultes, chercheurs en sciences sociales et historiens). Ces intervenants étaient tous, d’une manière ou d’une autre, engagés dans diverses causes, allant de la prévention des infections transmissibles sexuellement à la promotion de la diversité sexuelle, en passant par l’histoire culturelle de la sexualité 3. Il convient de signaler qu’au départ, le Musée n’avait invité que quatre personnes à composer le comité; ce groupe cadre de conseillers a ensuite proposé des membres potentiels, qui ont par la suite reçu une invitation officielle de la part du Musée. Ce processus a permis au comité de croître de façon plus dynamique ainsi que de tirer parti des réseaux importants et complémentaires des intervenants. Les membres du comité consultatif ont joué un rôle significatif pendant toute la durée du projet. Ils ont participé activement à l’identification du public cible, des thèmes, ainsi que des questions d’actualité qui allaient être abordées dans l’exposition. Ils ont aussi validé la terminologie et offert une rétroaction fréquente aux concepteurs de l’exposition, au cinéaste ainsi qu’aux programmateurs publics au sein de l’équipe. Enfin, ils ont permis de mettre en contact le Musée de Vancouver avec des communautés spécifiques4. Des groupes de travail ont par ailleurs été mis sur pied afin de trouver des artéfacts dans des collections privées et institutionnelles, identifier des intervenants potentiels avec qui réaliser des entrevues dans le cadre du projet vidéographique, mener certaines recherches historiques, examiner les textes de l’exposition et même coordonner les activités d’un collectif de jeunes conservateurs invités 5. UN PONT CONCEPTUEL ENTRE LES FACTEURS THÉORIQUES ET PRATIQUES Certains concepts issus de la « muséologie critique » ont orienté le travail de conceptualisation de Sex Talk in the City. Ainsi, l’exposition ne devait pas seulement diffuser les « grandes idées », les connaissances ainsi que les sujets et messages clés liés à la thématique de l’exposition. Elle se voulait aussi l’occasion de réfléchir sur la manière dont se construit le savoir. Des travaux récents ont bien montré comment les musées, en tant qu’institutions culturelles, ont pu grandement participer à la création de l’État-nation ainsi qu’aux efforts colonialistes et capitalistes liés au projet de la modernité 6. Cette littérature critique, s’appuyant sur les théories marxiste, féministe et postcoloniale, a en effet montré comment les musées ont pu être des agents de reproduction des rapports de force particuliers (par l’étiquetage, le classement par catégories et l’objectification) entre les groupes ethniques, les sexes et les classes, et ce, le plus souvent en 118 numéro / issue 1 | 2014 GOSSELIN | Muséographie engagée favorisant le point de vue de « l’homme blanc, hétérosexuel et issu de la classe moyenne ». Ces critiques des 30 dernières années adressées ouvertement aux musées ont été autant d’invitations à « décoloniser le musée » et à élaborer des pratiques plus inclusives, explicites et conscientes de leur réalité. Dès lors, les musées pourraient devenir de vrais agents de changement dans la société, tout en participant aux mouvements de démocratisation culturelle et de justice sociale (Bal 2006; Golding et Modest 2013; Gregory et Witcomb 2007; Gurian 2006; Phillips 2011; Sandell 2007). Sur le plan méthodologique, l’approche largement collaborative et interdisciplinaire de Sex Talk in the City est tout à fait en phase avec la muséologie critique, en ce sens qu’elle favorise l’inclusion des points de vue non conventionnels et non traditionnels sur la sexualité, qu’elle s’appuie sur les compétences partagées entre les institutions et les citoyens et qu’elle donne à voir les lectures différenciées de diverses disciplines en vue de générer de nouvelles interprétations. Si les chercheurs n’ont pas nécessairement la responsabilité de concevoir des solutions pratiques, il est tout de même souhaitable qu’ils participent au processus qui consiste à lier la théorie et la pratique ainsi qu’à confronter l’une à l’autre. La réflexion qui sous-tend l’exposition Sex Talk in the City a voulu participer activement à ce processus d’adaptation et contribuer à la documentation de plus en plus importante sur le sujet (Côté 2011; Dewdney, Dibosa et Walsh 2013; Golding 2011; Meijer-van Mensch et Mensch 2010; Pollock et Zemans 2007). Il m’est apparu que les débats entourant l’enseignement de l’histoire, et plus particulièrement le discours sur la pensée historique (Lévesque 2011; Seixas 2004; Wineburg 2001), nous offrent un pont conceptuel utile entre, d’une part, la théorie issue de la muséologie critique et, d’autre part, le développement des pratiques muséographiques. Cette approche en matière d’enseignement de l’histoire a récemment suscité un regain d’intérêt (Clark 2011). Elle s’oppose à l’enseignement fondé sur la mémorisation de faits et encourage plutôt les apprenants à aborder l’histoire comme une série de témoignages sur le passé qui doivent être établis, interprétés et évalués à partir des traces du passé. Une personne qui comprend la manière dont les conclusions historiques sont formulées est plus susceptible d’adopter une attitude critique à l’égard d’interprétations différenciées du passé. Les tenants d’une pédagogie axée sur la pensée historique soutiennent que, pour favoriser la démocratie, il est essentiel d’aider les gens à se faire leur propre opinion au sujet du passé. Un élément central de cette pédagogie est la conceptualisation de l’interprétation historique, qui est fondée sur l’activation de deux types interdépendants de connaissances : les connaissances dites fondamentales et les connaissances dites procédurales. Par « connaissances fondamentales » en histoire, on entend les connaissances liées aux données, aux événements, aux personnages et aux lieux historiques, c’est-à-dire les faits de l’histoire. Les connaissances procédurales en histoire, aussi appelées « métahistoire », ont trait, quant à elles, aux processus servant à construire des interprétations historiques. Ainsi, pour prendre pleinement conscience que l’histoire n’est pas absolue et doit plutôt faire l’objet d’une interprétation, il est essentiel de connaître les concepts métahistoriques ou procéduraux. Une vaste documentation sur la pédagogie de l’histoire procédurale explique comment aider les étudiants à comprendre la distinction qui existe entre le passé et l’histoire, l’utilisation des traces du passé ou éléments, et les liens entre l’objectivité, l’interprétation et l’utilisation de critères pour déterminer la validité d’interprétations historiques7. En somme, les connaissances procédurales ou l’histoire procédurale favorisent le développement de la pensée critique dans l’exercice d’interprétation. Tandis que la muséologie critique focalise sur la recherche de nouvelles alternatives à la représentation didactique par des spécialistes, l’approche pédagogique de la pensée historique s’attarde sur les processus cognitifs grâce auxquels on donne du sens au passé. À mon avis, ce soin apporté à la recherche de la signification historique inspire des façons inédites et stimulantes de présenter des connaissances historiques dans une exposition. À titre d’exemple, interroger les silences dans les récits historiques, permettre l’accès direct aux sources ou encore juxtaposer différentes interprétations de mêmes 119 numéro / issue 1 | 2014 GOSSELIN | Muséographie engagée événements historiques sont autant de stratégies issues de la pédagogie de la pensée historique qui peuvent être transposées dans l’espace d’exposition afin de développer une approche en phase avec la muséologie critique. METTRE EN SCÈNE SEX TALK IN THE CITY Des multiples entretiens et échanges avec le comité consultatif de Sex Talk in the City, il en est ressorti l’importance de tenir compte, dans l’espace d’exposition, de la nature à la fois privée et publique de la sexualité ainsi que de la façon dont l’histoire, la culture et la politique contribuent à façonner nos conceptions de la sexualité (l’aspect biologique n’étant qu’une partie de l’équation). Le concept des « 4P » (pédagogie, plaisir, politique et permission) a été développé afin de rendre compte à la fois de la multidimensionnalité de la thématique, et à la fois de la structuration des contenus et de l’espace de l’exposition. Ce cadre conceptuel, inspiré par les discours sur la géographie sociale, l’histoire et les études culturelles, a permis de donner une plus grande cohérence à un ensemble très vaste et diversifié de conceptions. Afin d’illustrer ce point, je présenterai d’abord les quatre zones de l’exposition, puis je décrirai deux stratégies d’interprétation inspirées par l’approche de la pensée historique. LA ZONE PÉDAGOGIE présentait les voies officielles et celles plus informelles de l’apprentissage relatif à la sexualité, allant des programmes scolaires et de l’utilisation de la pornographie (de masse ou consacrée à des pratiques moins répandues), au rôle que jouent les médias sociaux pour transformer les utilisateurs tant en consommateurs qu’en créateurs de contenus sexuellement explicites. Ce discours faisait ressortir les sensibilités et contradictions sociétales inhérentes aux processus individuels et collectifs mis en œuvre par l’acquisition et le partage de connaissances en matière de sexualité. LA ZONE PLAISIR élargissait le concept du plaisir sexuel de façon à englober bien davantage que les simples rapports sexuels. On y discutait des différentes manières dont les Vancouvérois expriment et vivent leur sexualité, et de la façon dont ces différences subtiles et intimes orientent la manière dont les gens se perçoivent et interagissent au sein de la société. LA ZONE POLITIQUE examinait la capacité qu’ont les groupes en position de pouvoir d’influencer la manière dont les gens expriment leur sexualité en privé et en public. On y examinait la manière dont l’opinion publique s’est mobilisée à Vancouver afin d’amener le changement, poussant les citoyens à descendre dans la rue pour manifester leur indignation face à des lois jugées injustes, contraires à l’éthique ou immorales. LA ZONE PERMISSION invitait les visiteurs à s’asseoir, à consulter une sélection éclectique de livres sur la sexualité, à explorer le contenu de boîtes à découvertes créées par des jeunes, à répondre à des questions et à réagir à des commentaires recueillis par le Musée ou fournis par les visiteurs, et à écouter des capsules audio. Chaque « P » correspondait à un environnement particulier dans l’espace muséal. La zone Pédagogie était représentée par une salle de classe (Figure 1), la zone Plaisir par une chambre à coucher (Figure 2) et la zone Politique par une rue (Figure 3). La zone Permission (Figure 4) représentait le « troisième lieu », un terme utilisé dans le domaine des études urbaines pour désigner un lieu de rencontre officieux dans un contexte public, un lieu propice aux interactions spontanées et favorisant le développement de la conscience communautaire. Ces zones évoquaient des espaces culturels – institutionnels, privés et publics – où la sexualité et les conceptions de celle-ci sont exprimées et évoluent. Afin de replacer les enjeux actuels en matière de sexualité à Vancouver dans leur contexte historique, les récits ont été construits à partir d’objets témoins pour retracer le développement de l’éducation à la sexualité, la surprenante histoire du vibrateur, ainsi que les progrès tumultueux réalisés en ce qui a trait au contrôle des naissances. 120 numéro / issue 1 | 2014 GOSSELIN | Muséographie engagée Figure 1. Vue de la salle de classe: projection montrant des moments de l’histoire de Vancouver Figure 2. Vue de la chambre à coucher : tiroirs présentant où se pratiquaient la production, la consommation et la censure de matériel sexuellement des récits placés par différents membres des communauexplicite. © Design : Propellor / Photographe : Rebecca Blissett tés sexuelles, culturelles, professionnelles et religieuses. © Design: Propellor / Photographe : Rebecca Blissett Figure 3. Vue de la rue : des visiteurs regardent les présentoirs des contraceptifs. En arrière-plan, de grandes photographies montrent des manifestations de rue pour et contre l’avortement. © Design: Propellor / Photographe : Rebecca Blissett Figure 4. La zone Permission : des visiteurs écoutent des conversations mises en scène par des acteurs et basées sur de vrais appels reçus par le Centre d’appel du Options for Sexual Health. © Design: Propellor / Photographe : Rebecca Blissett 121 numéro / issue 1 | 2014 GOSSELIN | Muséographie engagée Le concept des 4P avait pour but de « désordonner l’ordre convenu des choses » et de réunir dans un même espace physique différentes facettes de la sexualité, traditionnellement abordées séparément. À titre d’exemple, dans la section « salle de classe », les accessoires d’éducation sexuelle, le sextage et la pornographie étaient intégrés dans un récit portant sur le processus d’apprentissage du sexe et de la sexualité. Dans la section de la « chambre à coucher », un ergothérapeute, une artiste néo-burlesque et l’archidiacre d’une église anglicane discutaient de l’importance de l’épanouissement sexuel. Sur le plan muséographique, les différents processus de décloisonnement voulaient encourager le public à revoir ses attitudes et croyances culturelles en ce qui concerne de sexualité. Le concept des 4P englobait deux stratégies d’interprétation, appelées « récit poreux » et « effet chœur », toutes deux inspirées du discours sur la pensée historique et invitant les visiteurs à réfléchir davantage à la trame narrative de l’exposition. RÉCIT POREUX Le terme « récit poreux » fait allusion aux éléments structuraux, visuels et textuels, présents dans l’espace d’exposition, qui font expressément référence au caractère construit de toute œuvre d’interprétation et aux subjectivités qui ne manquent pas de s’y exprimer (Gosselin 2011). Il renvoie à l’idée du caractère à la fois saccadé et rythmé d’un récit ou d’une trame narrative qui constitue en soi une forme de connaissance procédurale. Les récits poreux offrent une alternative aux récits « figés », qui ne laissent pas entrevoir la manière dont s’est construite l’interprétation. Voici les éléments poreux qui caractérisaient Sex Talk in the City : ▪▪ Un blogue décrivant les différents aspects de la planification de l’exposition, auquel ont participé divers membres de l’équipe de l’exposition. Il a aussi incité les gens à communiquer avec le Musée afin d’offrir des conseils, des récits et des artéfacts. ▪▪ Des entrevues vidéo avec des historiens dont les recherches ont été utilisées dans le cadre du projet. Les historiens partageaient leurs conclusions, leurs préjugés et leurs découvertes inattendues avec les visiteurs. ▪▪ La présentation des sources primaires dans l’espace d’exposition afin de lever le voile sur les « matières premières » utilisées par les historiens pour appuyer leurs conclusions. ▪▪ Des textes révélant la nature de certaines négociations qui ont eu lieu au sein de l’équipe de l’exposition. À titre d’exemple, certains textes décrivaient l’inconfort ressenti par des membres du comité consultatif lors des discussions sur la pornographie, ou faisaient allusion à la difficulté de trouver des artéfacts pour illustrer certains propos dans l’exposition. ▪▪ La création de « portails de réflexion historique » (Figure 5). Cette solution relevant du design consistait en de petites alcôves creusées dans les murs de l’exposition. Les portails contenaient des artéfacts (carnets, ouvrages de référence, plans d’implantation, banques d’images) documentant le processus du montage de l’exposition. Ces petits montages étaient accompagnés de brefs textes expliquant l’objectif de la conservation, le processus de sélection et les travaux nécessaires à la conception de l’exposition. 122 numéro / issue 1 | 2014 GOSSELIN | Muséographie engagée Figure 5. La section de la rue : mur présentant des fiches de police d’individus impliqués dans des activités de prostitution. Les textes d’exposition en lien avec ces documents historiques ont été majoritairement rédigés par des personnes qui œuvrent ou ont œuvré au sein du marché du sexe : l’auteure Amber Dawn, les activistes du marché du sexe Jamie-Lee Hamilton et Scarlett Lake ainsi que l’historienne Becki Ross. © Design: Propellor / Photo credit: Rebecca Blissett EFFET CHŒUR Le terme « effet chœur »8 réfère quant à lui aux multiples voix qui se chevauchent dans l’exposition et qui représente une alternative à la pratique du conservateur spécialiste agissant comme « artiste solo ». Ce genre de multivocalité utilise plusieurs moyens (audition, vue, lecture) pour rendre compte de différents points de vue, convergents ou non, sur des aspects spécifiques de la sexualité. Une partie de l’approche fondée sur l’idée de désordonner les choses, mentionnée plus haut, a également pu être mise au point grâce à cette stratégie. Voici les principaux éléments qui ont contribué à l’effet chœur dans l’exposition Sex Talk in the City : ▪▪ projections vidéo sur grand écran dans chaque zone, présentant les différents points de vue de 28 personnes sur des questions et préoccupations qui transcendent souvent l’âge, le sexe, l’ethnicité, l’orientation sexuelle et l’expression de la sexualité; ▪▪ mur présentant des photos fournies par des collaborateurs du projet9 et des textes décrivant « le plaisir d’appartenir » à diverses communautés sexuelles conventionnelles et non conventionnelles; ▪▪ commode de chambre à coucher format géant dont les tiroirs étaient aménagés comme des vitrines et présentaient des récits sur différents objets mis en scène par des collaborateurs du projet et touchaient à divers aspects de l’expression et de l’identité sexuelles au fil des époques. 123 numéro / issue 1 | 2014 GOSSELIN | Muséographie engagée Cette influence réciproque entre les connaissances de fond et les connaissances procédurales était axée sur les notions d’inclusion, de réflexivité institutionnelle et de conscience de soi, qui sont au cœur des formes plus progressives de muséologie. Des entrevues de fond ont été réalisées auprès des visiteurs. En plus de révéler un haut taux de satisfaction, les résultats préliminaires de ces entrevues témoignent d’un engagement profond à l’égard des concepts de l’inclusion et de la diversité, ainsi que des processus culturels qui interviennent dans l’apprentissage de la sexualité. Dans les extraits d’entrevue ci-dessous, les visiteurs se réjouissent du fait que l’exposition ait exploré des aspects méconnus de la sexualité en sortant du cadre habituel des rapports hétérosexuels entre deux personnes physiquement aptes et en donnant une place aux différentes communautés sexuelles. Normal straight sex is represented but not overly, because it is accepted generally everywhere in the world, whereas the different types of sexual relationships are represented [in the exhibition] more strongly. But that is right because they are perhaps areas that don’t get as much positive press. Attitudes [about diversity] are still at a young stage, whereas heterosexual relationships are more accepted. Something like this is good for gaining that maturity. Homme se déclarant hétérosexuel, faisant partie des 18-25 ans, vivant à Vancouver. Entrevue STC4 The gay community is very well represented by these displays and so are sex workers… We had never thought about handicapped people and sex… It is a well-rounded display. A lot of different viewpoints are represented here. Couple se déclarant hétérosexuel, faisant partie des 46-55 ans, vivant en banlieue de Vancouver. Entrevue STC10 I don’t feel like it is limited to the queer community. I feel like it relates to everyone. Everyone can relate to vibrators, not just queers. Femme se déclarant lesbienne, faisant partie des 18-25 ans, vivant à Vancouver. Entrevue STC14 L’exposition a également suscité des commentaires réfléchis de la part des visiteurs au sujet du rôle des musées dans la création de « refuges » pour la réflexion et la discussion sur la sexualité. En voici des exemples : I know a lot of people at my age who are very uncomfortable with the topic, but this exhibition makes you appreciate sex, your body, you as an individual. It makes you like who you are. It allows conversation and takes that edge off. Femme, faisant partie des 46-55 ans, vivant à Vancouver. Entrevue STC8 Dans le même ordre d’idées : This is a really important conversation to have, especially for myself, coming from a very conservative background. When you start to investigate this world, it is kind of confusing and kind of scary, so being able to come to an exhibit like this… it feels like a safe environment. Femme, faisant partie des 18-25 ans, vivant à Vancouver. Entrevue STC3 Sex Talk in the City a réussi à attirer une large variété de visiteurs (qui incluent des artistes extravagants et néo-burlesques, associations œuvrant auprès de jeunes à risque, intervenants en santé publique, et étudiants universitaires en « cultural studies » et en sciences sociales), démontrant par la même occasion sa capacité à refléter les préoccupations et intérêts des différentes communautés. 124 numéro / issue 1 | 2014 GOSSELIN | Muséographie engagée MOT DE LA FIN L’interdisciplinarité, une grande collaboration et des éléments inspirés d’une pédagogie axée sur la pensée historique font partie des stratégies qui ont été déployées en vue de créer des regroupements non conventionnels de conceptions de la sexualité. Sex Talk in the City a créé un cadre méthodologique visant à harmoniser la théorie, les questions et les outils d’interprétation, et à permettre au Musée et au public de revoir les différentes conceptions et pratiques au sujet de la sexualité tout en découvrant la ville sous un autre jour. L’exposition et les programmes connexes constituaient un projet ambitieux pour un musée de taille moyenne disposant de ressources modestes. La valeur de Sex Talk in the City réside, en partie, dans la démonstration que, peu importe leur taille, les musées peuvent tenir compte d’une vaste gamme de facteurs tout en assumant de nouveaux rôles en qualité d’établissements d’enseignement public et d’acteurs de la société civile. Plus précisément, les musées peuvent démontrer à quel point il est important d’adapter les discours théoriques aux pratiques muséales afin de mieux répondre à leurs nouvelles responsabilités et acquérir une nouvelle pertinence sociale. REMERCIEMENTS L’auteure tient à remercier The History Education Network/Histoire et éducation en réseau (THEN/ HiER) d’avoir appuyé la recherche et la mise en place d’une nouvelle approche et pratique muséologique dans le cadre de l’exposition Sex Talk in the City. NOTES 1 Sex Talk in the City fut présentée du 14 février au 2 septembre 2013. 2 « Having sexy thoughts and feelings » est une expression utilisée couramment par les éducateurs en santé sexuelle du Canada anglais pour expliquer aux enfants les changements qu’ils vivent à la puberté. 3 L’organisme Options for Sexual Health était le principal partenaire du projet Sex Talk in the City. Le Vancouver Queer Film Festival, le conseil scolaire de Vancouver et le Centre de contrôle des maladies de la Colombie-Britannique étaient représentés au sein du comité consultatif. Les autres membres étaient des professionnels, des artistes et des chercheurs qui ont agi bénévolement. Voici la liste complète des membres du comité consultatif (avec leur affiliation) : Jennifer Breakspear, Options for Sexual Health; Sarah Callahan, programme autochtone Chee Mamuk, Centre de contrôle des maladies de la Colombie-Britannique; Ron Collins, Options for Sexual Health; Amber Dawn, Vancouver Out On Screen Film Society/Vancouver Queer Film Festival; Richard Dopson, coprésident, Jeux Gais de 1990; Mona Gleason, département des sciences de l’éducation, Université de la Colombie-Britannique (UBC); Barb Hestrin, Options for Sexual Health; Meg Hickling, infirmière et éducatrice en santé sexuelle; Wade Janzen, éducateur muséal et activiste LGBTA (lesbiennes, gais, bisexuels, transsexuels et allosexuels); Scarlett Lake, maquerelle et activiste de l’industrie du sexe; Jane Langton, éducatrice en santé sexuelle; Lisa Loutzenheiser, département des programmes d’études et de la pédagogie, UBC; Becki Ross, département de sociologie, UBC; Faizal Sahukhan, sexologue clinicien; Greg Smith, Options for Sexual Health (ancien directeur général); Jan Sippel, conseil scolaire de Vancouver; Daphne Spencer, Centre de contrôle des maladies de la Colombie-Britannique; Jen Sung, Vancouver Out On Screen Film Society; Leroy Wan, conservateur jeunesse et artiste. Autres membres de l’équipe : Design: Propellor; les historiennes Rachel Maines (Cornell University) et Christabelle Sethna (Université d’Ottawa); Vidéographe : Gwen Haworth. 4 Une réunion d’une journée a eu lieu en mars 2011, et a été suivie de huit réunions d’une demi-journée sur une période de deux ans, ainsi que d’innombrables réunions de sous-comités, conversations téléphoniques et messages électroniques. 5 Sur une période de six mois, six jeunes personnes (Aliza Bosa, Jazmine Khan, Vi Levitt, Natasha Samorodin, Anna Sutton, Leroy Wan) accompagnées d’une chercheure universitaire de UBC (Lisa Loutzenheiser) ont créé une série de boîtes à découvertes pour l’exposition, en tentant de répondre à la question suivante : « Comment pouvons-nous refléter les principaux sentiments ainsi que les principales difficultés et conceptions qu’ont les jeunes relativement à la sexualité ou à la discussion sur la sexualité dans la ville ? » 6 Une courte liste ne saurait rendre justice à la communauté de chercheurs qui, au cours des 30 dernières années, ont consacré leurs recherches à ces questions qui s’inscrivent dans la continuité de la pensée et l’analyse critique postmoderne. Voici les principaux chercheurs muséaux dont les travaux ont influencé ma propre pratique : Michael Ames, Tony Bennett, Eileen Hooper-Greenhill, Simon Knell, Sharon Macdonald et Susan Pearce. 7 De nombreux chercheurs ont travaillé sur ces questions, dont Robert Bain, Keith Barton, Penney Clark, Peter Lee, Stéphane Lévesque, Linda Levstik, Peter Seixas et Samuel Wineburg. 8 J’ai proposé l’expression alors que j’essayais de décrire la nature collaborative (et l’effet axé sur la collaboration) de Sex Talk in the City en vue d’une présentation dans le cadre du programme de l’Université d’été « Culture(s), Musée(s) et Société(s) », organisée conjointement par les Musées de la civilisation et le Centre interuniversitaire d’études sur les lettres, les arts et les traditions (CÉLAT) à Québec, du 12 au 18 mai 2013. 9 Les alliés du projet sont des personnes qui ont participé à la mise sur pied de l’exposition en prêtant des objets, en partageant des histoires et en donnant des idées. 125 numéro / issue 1 | 2014 GOSSELIN | Muséographie engagée BIBLIOGRAPHIE Ames, M. M. 1992. Cannibal Tours and Glass Boxes : The anthropology of museums. Vancouver : UBC Press. Bal, M. 2006. Exposing the Public. Dans A Companion to Museum Studies, dir. S. Macdonald, 525-542. Oxford : Blackwell. Clark, P. 2011. Introduction. Dans New Possibilites for the Past: Shaping history education in Canada, dir. P. Clark, 1-30. Vancouver : UPC Press. Côté, M. 2011. Exposer le paradoxe. Dans La fabrique du musée de sciences et sociétés, dir. J. Eidelman, 7-8. Paris : La Documentation Française. Dewdney, A., Dibosa, D. et V. Walsh. 2013. Post Critical Museology: Theory and practice in the art museum. Londres : Routledge. Golding, V. et W. Modest. 2013. Museums and Communities: Curators, collections, collaboration. Londres : Bloomsbury. Golding, V. 2011. Staff and Training in Regional Museums. Dans Theory and Practice in 21st Century Museums: Uneasy divide or happy marriage, dir. J. Legget, 107-115. Paris : ICOM-ICR Publication. Gosselin, V. 2011. 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