artisans de l`egypte ancienne

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artisans de l`egypte ancienne
ARTISANS DE
L'EGYPTE ANCIENNE
Musée Royal de Mariemont
27 mars - 21 juin 1981
Dépôt légal Dl1981/0451/22
Copyright by Musée royal de Mariemont, Morlanwelz (Belgium)
Imprimé en Belgique
L'exposition
ARTISANS DE L'EGYPTE ANCIENNE
est organisée par
le Musée royal de Mariemont
à Morlanwelz (Belgique)
du 27 mars au 21 juin 1981
Outre ceux qui appartiennent aux collections du Musée royal de Mariemont, les objets qui y figurent ont été
aimablement prêtés par
le Cabinet des Médailles de la Bibliothèque royale Albert le' à Bruxelles
le Centre de Recherches de I'lnstitut de Papyrologie et d'Egyptologie de l'université de Lille III
le Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre à Paris
la Manufacture Nationale de Sèvres
le Musée de I'lnstitut supérieur d'Archéologie et d'Histoire de l'Art de l'université catholique de
Louvain à Louvain-la-Neuve
le Musée de Picardie à Amiens
le Musée des Beaux-Arts à Boulogne-sur-mer
le Musée du Verre à Charleroi
le Musée Vivenel à Compiègne
les Musées d'Archéologie et d'Arts décoratifs de la Ville de Liège (Musées Curtius et du Verre)
les Musées royaux d'Art et d'Histoire à Bruxelles
les Oudheidkundige Musea de la Ville d'Anvers (Museum Vleeshuis)
le Rijksmuseum van Oudheden à Leiden
ainsi que par plusieurs collectionneurs privés.
Ont collaboré au catalogue
Marie-Cécile Bruwier, Licenciée en Histoire de I'art et archéologie et en Philologie et histoire
orientales (M.-C.B.)
Jacqueline Cession-Louppe, Assistante au Musée royal de Mariernont (J.C.-L.)
Daniel De Jonghe, Ingénieur industriel (D.D.J.)
Claire Evrard-Derriks, Assistante au Musée royal de Mariernont (C.E.-D.)
Brigitte Gratien, Chargée de cours à l'université de Lille III (B.G.)
Jean-Marie Kruchten, Docteur en Philologie et histoire orientales (J.-M.K.)
Jacqueline Lafontaine-Dosogne, Chef'de travaux aux Musées royaux d'Art et d'Histoire, Chargée de
cours à l'université catholique de Louvain (J.L.-D.)
Jan Quaegebeur, Chargé de cours à la Katholieke Universiteit te Leuven (J.Q.)
Agnès Ramrnant-Peeters, Docteur en Histoire de I'art et archéologie (A.R.-P.)
Marguerite Rassart-Debergh, de I'lnstitut historique belge de Rome (M.R.-D.)
Catherine Talon-Noppe, Attachée au Musée royal de Mariernont (C.T.-N.)
Les photographies sont de :
Centre de Recherches de I'lnstitut de Papyrologie et dlEgyptologie de l'Université de Lille III (no?55
et 117)
Institut royal du Patrimoine artistique - A C L , Bruxelles (nos15, 24, 29, 95, 96, 100, 105 et 114)
Musée de I'lnstitut d'Archéologie et d'Histoire de l'Art de l'université catholique de Louvain (no56)
Musée du Louvre, Paris (no 89)
Musée royal de Mariernont - Michel Lechien (nos11, 22, 28,43, 46, 53, 61, 66, 74, 76, 85, 91A, 94,
113,116,132 et 135)
Musée Vivenel, Compiègne (no33)
Museum van Oudheden, Leiden (nos35,37,108 et 109)
CI. Dessart, Liège (no 70)
Leur reproduction est interdite sans I'autor~sationdes personnes et organismes precites
Avant-propos
La civilisation de I'Egypte ancienne n'a pas cessé
de nous fasciner. Mais on oublie trop souvent que les
découvertes exceptionnelles, comme celle du tombeau de Toutankhamon, n'en donnent qu'une vision
limitée et incomplète. La gloire et l'opulence des
pharaons ne doit pas faire oublier le travail obscur des
générations d'artisans qui ont édifié les pyramides et
les temples, sculpté et peint les parois des tombeaux,
fabriqué les somptueux mobiliers funéraires. Comment vivaient ces travailleurs, quels matériaux, quelles techniques, quels outils employaient-ils, comment étaient-ils organisés ? C'est à ces questions
que l'exposition "Artisans de I'Egypte ancienne"
stefforce de répondre. Réponse partielle, sans aucun
doute, eu égard à la multiplicité des métiers et surtout
à l'ampleur de la période historique envisagée qui, de
l'époque néolithique à la conquêt arabe - limite
inférieure que nous lui avons arbitr irement assignée
- ne couvre pas moins de six millenaires et demi !
Pvlais échantillonnage varié, car le climat sec de
I'Egypte a conservé jusqu'à nous des objets de bois,
des étoffes, des papyrus qu'ailleurs le temps a fait
disparaître et qui constituent une documentation sans
équivalent pour les autres civilisations de ['Antiquité.
L'exposition s'ouvre tout naturellement sur I'évocation du travail de la pierre et du bois : ne sont-ce
pas là, en effet, les premiers matériaux que l'homme
apprit à utiliser dès l'aube des temps préhistoriques ?
En Egypte, sculpteurs et peintres travaillent en étroite
association : c'est pourquoi nous les avons présentés ensemble. Viennent ensuite les arts du feu, dont
le plus ancien, la poterie, est né à l'époque néolithique; les Egyptiens y,ajouteront bientôt la "faïence et
le verre, créations originales dont ils auront longtemps le monopole. En revanche, ils ne montrent
guère de goût pour la métallurgie, qui se développe
tardivement et sous l'influence de l'étranger. Le tissage, illustré essentiellement par des étoffes coptes,
introduit aux techniques d'embaumement dans les-
L
quelles il jouait un rôle important : des métrages
considérables de tissu étaient nécessaires pour emmailloter les momies humaines et animales. Ces
techniques ne sont elles-mêmes qu'un aspect de la
véritable industrie funéraire qui s'est développée
dans la vallée du Nil à la faveur de conceptions eschatologiques particulières. Enfin, il n'était pas possible
d'évoquer le travail dans I'Egypte ancienne en oubliant le scribe, technicien de l'écriture, mais surtout
représentant d'une bureaucratie omniprésente et
toute puissante, qui réglemente et encadre la moindre activité manuelle.
Le thème de I'exposition a été proposé par Mme
Claire Evrard-Derriks, assistante au Musée, à qui est
due également la sélection des objets exposés. Leur
présentation est le fruit d'un travail d'équipe, de
même que la rédaction du catalogue. Je remercie
chale,ureusement tous ceux qui, 'à des titres divers,
ont collaboré à l'une et à l'autre, et plus particulièrement mon collègue Michel Malaise, professeur à
l'université de Liège, qui a accepté au pied levé de
brosser un tableau suggestif des conditions de vie
des artisans dans I'Egypte ancienne, précédé d'un
aperçu historique. Notre reconnaissance va aussi aux
musées belges et étrangers, ainsi qu'aux collectionneurs privés qui ont bien voulu se dessaisir pour
quelques mois d'œuvres d'art et de documents sans
lesquels nous n'aurions pu illustrer de nombreux aspects du thème choisi.
Guy Donnay
Directeur du Musée royal de Mariemont
Professeur extraordina~reà I'Un~versitéde Bruxelles
Chronologie
Epoque Préhistorique
Néolithique (6000-4000 av.J.-C.)
Badarien (4200-3800 av.J.4.)
Nagada 1-11 (4000-3100 av.J.-C.)
Epoque Archaïque (3100/2950-2635 av.J.-C.)
le Dynastie
Narmer
Ile Dynastie
Khasékhemoui
Ancien Empire (2635-2135 av.J.-C.)
Ille Dynastie (2635-2570 av.J.-C.)
Djéser
IVeDynastie (2570-2450 av.J.-C.)
Chéops
Chéphren
Mycérinus...
Ve Dynastie (2450-2290 av.J.-C.)
Niouserré
VIe Dynastie (2290-2150 av.J.-C.)
Pépi l
Pépi II
VIIe etVllle Dynasties (2155-2135 av.J.-C.)
Hatchepsout
Thoutmosis III
Aménophis II
Thoutmosis IV
Aménophis III
Aménophis IV (Akhénaton)
Toutankhamon
Al
Horemheb
XIXe Dynastie (1305-1 196 av.J.-C.)
Séthi I
Ramsès Il
Mineptah...
XXe Dynastie (1196-1080 av.J.-C.)
Ramsès III
Troisième Période Intermédiaire (1080-71 5 av.J.-C.)
XX!" Dynastie (1080-945 av.J.-C.)
XXlle Dynastie (945-715 av.J.-C.) : rois libyens
Osorkon I
Sheshonq l
XXllle Dynastie (808-720 av.J.-C.) : rois libyens
XXIVe Dynastie (727-715 av.J.-C.) : rois libyens
XXVe Dynastie, première partie
(750-715 av.J.-C.) : rois nubiens
Première période intermédiaire (2134-2040 av.J.-C.)
Basse Epoque (715-342 av.J.-C.)
Moyen Empire (2040-1715 av.J.-C.)
XIe Dynastie (2040-1991 av.J.-C.)
les Mentouhotep...
XIIe Dynastie (1991-1785 av.J.-C.)
les Amenemhat
les Sésostris
Xllle Dynastie, première partie (1785-1715 av.J.-C.)
Seconde Période Intermédiaire (1715-1550 av.J.-C.)
Xllle Dynastie, seconde partie (1715-1650 av.J.-C.)
XIVe Dynastie (1715-1650) : roitelets du Delta
XVe Dynastie (1650-1544) : Hyksôs
XVIe Dynastie (1650-1550) : vassaux des Hyksôs
XVlle Dynasties (1650-1 550) : rois thébains
Nouvel Empire (1550- 1080)
XVllle Dynastie (1550-1305 av.J.-C.)
Ahmosis
Aménophis I
Thoutmosis I
XXVe Dynastie, seconde partie
(715-656 av.J.-C.) : rois nubiens
XXVle Dynastie (664-525 av.J.-C.) : rois saites
Psammétique I
Néchao Il
XXVlle Dynastie (525-404 av.J.-C.) : domination perse
Cambyse, Darius...
XXVIIIe Dynastie (404-399 av.J.-C.)
XXIXe Dynastie (380-342 av.J.-C.)
les Nectanébo
XXXle Dynastie(342-332 av.J.-C.) : domination perse
Artaxerxès III...
Période macédonienne (332-305 av.J.-C.)
Alexandre le Grand
Ptolémée, fils de Lagos
Période ptoléma.ique (305-30 av.J.-C.)
Ptolémée l Soter à Ptolémée XV
Cléopâtre VI1
Epoque romaine (30 av.J.4. - 395 ap.J.-C.)
Epoque byzantine (copte) (395-641 ap.J.-C.).
Aperçu de l'histoire d'Egypte des origines à I'lslam
L'Egypte pharaonique unifiée sous l'autorité d'un
seul roi régnant sur le Delta et la vallée du Nil est en
fait le résultat d'une lente maturation qui s'accomplit
durant la Préhistoire.
Pendant le paléolithique, dont les industries sont
comparables à celles découvertes en Europe,
I'Egypte prend peu à peu ses caractéristiques géographiques actuelles. A la suite de l'assèchement du
climat, le niveau du fleuve, alors beaucoup plus haut
qu'aujourd'hui, descend progressivement, laissant à
découvert des terrasses sur lesquelles se fixent les
hommes cherchant la proximité de l'eau et quittant
les déserts qui se forment. Aux environs de 10.000
av. J.-C., les hommes sédentarisés le long du Nil font
l'expérience de la civilisation néolithique, en apprenant à cultiver les terres et à domestiquer certains
animaux. Déjà à cette époque apparaissent des différences culturelles entre le Nord (Delta et Fayoum) et
la Haute Egypte.
Vers 4000 s'ouvre I'ère énéolithique, caractérisée
par un emploi encore timide du cuivre. Cette période
d'un millénaire voit se succéder, dans le Sud, deux
cultures. La première, dite amratienne ou Nagada 1,
continue les traditions néolithiques. La seconde, dite
gerzéenne ou Nagada II, marque un changement
indiscutable, peut-être sous l'influence des contacts
désormais noués avec l'orient. Cette culture gagne
la Moyenne Egypte et la région du Caire, préludant à
l'unification du pays. Villes et villages se regroupent
en petites principautés, les futurs nomes, gouvernées chacune par un prince local. Sans doute, ces
provinces fusionnèrent-elles déjà pour former un
royaume de Basse Egypte et un royaume de Haute
Egypte. La fin de cette période prédynastique connaît
un épanouissement artistique - bien illustré par les
palettes à fard décorées de bas-reliefs -, une mise
en place des thèmes et des lois de I'art égyptien, et la
formation de l'écriture qui allait précipiter I'Egypte
dans I'ère historique.
Sur le plan politique, l'acte de fondation de cette
nouvelle Egypte est l'unification des deux royaumes
réalisée par un roi du Sud, Narmer, en qui il faut sans
doute reconnaître le Ménès de la tradition littéraire.
Sous les rois de ces deux premières dynasties,
I'Egypte thinite met en place ses structures administratives, sociales, économiques et religieuse; les
formes artistiques et l'écriture se fixent; enfin, les
pays étrangers voisins (Syrie, Libye, Nubie) cornmencent à être prospectés.
S'ouvre alors la première période de grand éclat,
l'Ancien Empire, aussi appelé époque memphite,
du nom de sa capitale Memphis. Dès le début de la IIIe
dynastie, sous le roi Djéser, la pierre fait son entrée
dans la construction de façon extraordinaire dans le
temple funéraire élevé pour ce roi à Saqqara par son
architecte Imhotep. Les monuments funéraires
royaux revêtent d'abord l'allure de pyramides à degrés pour finalement aboutir aux véritables pyramides de proportions gigantesques des pharaons de la
IVe dynastie. Dans tous les domaines, I'art brille d'un
vif éclat. Sans guerre spectaculaire, I'Egypte assure
sa sécurité extérieure par des raids, tournant surtout
ses efforts vers la Basse Nubie qui, sous laVIedynastie, constitue une sorte de protectorat égyptien. Toutefois, dès la Ve dynastie, à la suite de I'affaiblissement du pouvoir royal, les goiiverneurs des nomes,
devenus héréditaires, accroissent leur puissance.
Cette lente désagrégation de l'autorité pharaonique,
accélérée par le trop long règne de Pépi II, se double
de la menace que faisaient peser les bédouins, attirés
par la richesse de I'Egypte, sur les frontières nord-est
du Delta.
A la fin de la VIe dynastie, I'Egypte unifiée succombe et va connaître pendant un siècle les bouleversements de la Première Période Intermédiaire.
Une révolution sociale renverse l'ordre établi, I'anarchie et son corollaire, la disette, s'installent dans le
pays. Une partie du Delta est occupée par les enva-
hisseurs asiatiques et le pouvoir royal s'émiette. Les
Vlle et V11Ie dynasties memphites n'exercent plus
qu'une autorité nominale. Après leur disparition, les
nomarques briguent le pouvoir, particulièrement les
gouverneurs héracléopolitains (lxeet Xe dynasties) et
thébains (XIe dynastie). Un certain modus vivendi
s'instaure entre les deux maisons rivales, puis la lutte
éclate ouvertement; elle tournera à l'avantage des
princes thébains. En effet, en 2040, Mentouhotep II
se retrouve roi d'une Egypte à nouveau unifiée. Cette
Première Période Intermédiaire avait entraîné dans
son sillage une décadence de l'art, le discrédit de
l'institution monarchique et l'apparition d'une littérature pessimiste qui reflète bien les angoisses du
temps.
Heureusement, la réunification de I'Egypte inaugure une nouvelle ère d'apogée, le Moyen Empire
ou Premier Empire thébain. Les Amenemhat et les
Sésostris de la XIIe dynastie s'emploient à redorer le
blason de la royauté. A l'intérieur, la noblesse féodale
est soumise et des travaux hydrauliques de grande
envergure sont entrepris pour la mise en valeur du
Fayoum. C'est d'ailleurs à l'entrée de cette région
plus centrale que les souverains de la XIIe dynastie
installent leur capitale. Une littérature politique contribue à ressusciter l'idéologie royale. A l'extérieur,
pour éviter le retour d'invasions, le pouvoir fortifie la
frontière est du Delta et colonise la Nubie jusqu'à la
deuxième cataracte, où sont construites des forteresses protégeant du Soudan cette nouvelle frontière
méridionale. L'ad, entré dans sa phase classique,
produit à nouveau d'admirables chefs-d'œuvre. Sous
les rois de la première partie de la XIIIe dynastie,
I'Egypte maintient son unité, mais brille déjà d'un
éclat moins vif. Pour des raisons encore obscures, la
situation se dégrade; à ces malheurs s'ajoutent bientôt ceux de l'invasion étrangère.
L'Egypte traverse alors une nouvelle période noire,
la Deuxième Période Intermédiaire. D'abord
contrainte de partager le pouvoir dans le Delta avec
les roitelets de la XIVe dynastie, les souverains thébains doivent ensuite assister passivement à I'invasion des Hyksôs, Amorites et Cananéens venus
d'Asie,.qui s'installent dans le nord-est du Delta. Ils
finissent par se proclamer rois dlEgypte (XVeet XVle
dynasties), bien que leur autorité effective se soit
limitée à la Basse et à la Moyenne Egypte. Dans le
Sud, une lignée de souverains vassaux des Hyksôs,
constituant la XVIIe dynastie et succédant à la XIIIe
dynastie, préparent la reconquête. Les hostilités
éclatent alors et les rois Kamosis, puis Ahmosis
expulsent les envahisseurs et réunissent les deux
parties du pays sous un seul sceptre.
S'ouvre ainsi pour I'Egypte une dernière période
d'éclat, le Nouvel Empire ou Second Empire thébain. Voulant prévenir toute nouvelle invasion, les
monarques de la XVIIIedynastievont assurer I'expansion territoriale de leur pays, transformant la Nubie et
le nord du Soudan en une colonie administrée par un
vice-roi, et imposant leur protectorat à la région syropalestinienne. Grâce à ses guerres persévérantes,
qui l'opposèrent à ses voisins du Mitanni et du Sud,
Thoutmosis III se retrouva à la tête d'un vaste empire
qui s'étendait de la quatrième cataracte du Nil à l'Euphrate. A la suite des efforts consentis pendant cette
période d'ascension, I'Egypte entre dans une ère
d'apogée qui culmine sous Aménophis III. Des quatre coins de cet immense domaine affluent des tributs
qui permettent une prospérité jamais atteinte; goût du
luxe dans les vêtements, les bijoux et les objets
usuels, constructions nombreuses et remarquables,
tout témoigne d'une civilisation brillante et raffinée.
Cette société privilégiée connut cependant un bouleversement profond avec Aménophis IV qui, rompant
avec la tradition, mit en place une religion nouvelle,
rendant un culte au seul disque solaire Aton, et une
esthétique révolutionnaire libérée des contraintes
antérieures. Ce roi "ivre de Dieu" troqua son nom
d'Aménophis ("Amon est satisfait") pour celui
d'Akhénaton ("Celui qui est utile à Aton"), et abandonna Thèbes pour construire une nouvelle capitale,
Akhétaton, l'actuelle Amarna, sur un site vierge de
toute occupation ancienne. Ce schisme ne survévut
que quelques années à son prophète, puisque le roi
Toutankhamon, célèbre par la richesse de sa tombe,
revint à l'orthodoxie.
La fin de la XVIIIe dynastie mit un terme à cette
splendeur, car, avec l'époque ramesside (XIXeet XXe
dynasties) qui lui fait suite, s'amorce déjà le déclin.
L'empire d'Asie est de plus en plus menacé par la
puissance des Hittites qui fomentent sans cesse des
révoltes dans les possession^ égyptiennes. Ramsès
II, en I'an V de son règne, évite de justesse, à Qadech, une victoire des coalisés asiatiques. En I'an
XXI. les Hittites, inquiets devant les appétits de l'Assyrie, concluent un traité de paix et d'alliance avec
I'Egypte, scellé par le mariage de Ramsès II avec une
princesse hittite. Ce pacte assura pour près d'un
demi-siècle encore la grandeur de I'Egypte, permettant à Ramsès II de déployer des activités architecturales d'une ampleur extraordinaire, mais alourdies
par le goût du colossal. Le dernier grand roi du Nouvel
Empire fut Ramsès III qui, sous la XXe dynastie, prévint une nouvelle catastrophe en repoussant les peuples indo-européens venus d'Asie mineure pour tenter de pénétrer en Egypte par la Libye et l'Asie. Avec
les derniers Ramessides, le déclin s'accentue. L'irréparable est consommé lorsque, sous Ramsès XI, le
grand prêtre de Thèbes, Hérihor, usurpe le titre de
ro1.
Une nouvelle fois, I'Egypte va connaître des temps
troublés, IaTroisième Période Intermédisire. Cette
période de décadence irrémédiable, d'instabilité politique et sociale, voit consacrer la perte des possessions asiatiques. La XXIe dynastie, obligée de se réfugier en Basse Egypte, devra abandonner le pouvoir à
différents dynastes locaux (XXIIe à XXIVe dynasties)
d'origine libyenne, eux-mêmes contraints d e laisser
le Sud aux mains du clergé thébain d'Amon. C'est à
une autre dynastie étrangère, issue elle du Soudan,
qu'il allait appartenir de restaurer un semblant d'unité
nationale. Cette XXVe dynastie périra sous les coups
des envahisseurs assyriens.
La Basse Epoque vivra un dernier sursaut avec
l'arrivée au pouvoir des princes de Sai's, dans le
Delta. Après avoir délivré I'Egypte du joug étranger,
ces rois réorganisent leur pays qui va connaître une
période de Renaissance, tentant désespérement de
renouer avec le passé prestigieux. D'autres ennemis,
les Perses de Cambyse, mettent fin à ce rêve et
réduisent I'Egypte au rang d'une satrapie dominée
par les souverains perses (XXVlledynastie). Un soulèvement national chassera l'envahisseur et le pays
connaîtra avec les dynasties XXVlll à XXX ses derniers pharaons égyptiens.
Malheureusement, à partir de 342 av. J.-C., une
seconde domination perse éteint pour toujours les
velléités d'indépendance et achève de démanteler la
civilisation pharaonique. Incapables de secouer euxmêmes le joug éxécré, les Egyptiens apprennent
avec joie la défaite imposée à Issos, en Asie Mineure,
par Alexandre le Grand à Darius III et accueillent sur
leur sol le Macédonien comme un libérateur. Désormais, I'Egypte cesse d'être africaine pour devenir
méditerranéenne, et d'abord grecque.
Après la mort du grand conquérant, Ptolémée, fils
de Lagos, ancien compagnon d'Alexandre et gouverneur d'Egypte, finit par se déclarer roi dlEgypte. Quatorze Ptolémée allaient règner pendant près de trois
siècles sur une Egypte docile, mais respectée dans
ses traditions religieuses et fécondée par l'apport
grec. C'est de cet heureux mélange qu'allait naître la
fascinante civilisation alexandrine. L'alliance nouée
par la trop séduisante Cléopâtre avec Antoine, le
malheureux rival d'Octave, devait faire passer
I'Egypte sous la domination romaine.
La bataille d'Actium, perdue en 31 av. J.-C., fut
suivie de l'invasion de I'Egypte par les soldats d'Octave et de son annexion à l'Empire. romain. La richesse agricole de la vallée du Nil lui valut le statut de
province impériale, c'est-à-dire directement soumise
à l'empereur et gouvernée par un préfet, et non par
un procurateur. Considérée comme un grenier à blé,
I'Egypte ne subit jamais en profondeur l'empreinte
romaine. Pendant trois siècles, les empereurs donneront le change en cautionnant sur les bords du Nil
les anciens cultes indigènes. Cette attitude prolongera d'autant l'existence des dieux égyptiens. Avec
l'avènement des empereurs chrétiens, tout changea
et les vieilles croyances se désagrégèrent rapidement. L'Egypte est alors secouée par les querelles
religieuses issues de l'arianisme, hérésie née à Alexandrie et qui nie la nature divine du Christ. Théodose
subjugue l'arianisme et, en 383, décrète la fermeture
des temples païens, coup de grâce pour le paganisme et les derniers vestiges de la civilisation pharaonique.
A la mort de Théodose en 395, I'Egypte est rattachée à l'Empire romain d'orient, basculant ainsi dans
la sphère du monde byzantin, dont elle va partager
les destinées. Cette Egypte chrétienne sera déchirée
par des querelles religieuses, le nestorianisme
d'abord, puis la théorie monophysite, qui rejette la
nature humaine de la personne du Christ. Condamnée par le concile de Chalcédoine en 451, l'hérésie
ne disparaît pas pour autant; monophysites et orthodoxes continuent à s'affronter. Sous le règne de Tibère ll (578-582), les sectes monophysites d'Egypte