l`homoparentalité recomposée entre l`élaboration des pertes
Transcription
l`homoparentalité recomposée entre l`élaboration des pertes
L'HOMOPARENTALITÉ RECOMPOSÉE ENTRE L'ÉLABORATION DES PERTES ET LA CONSTRUCTION D'UNE NOUVELLE FAMILLE : HISTOIRE D'UNE EXPÉRIENCE THÉRAPEUTIQUE Salvatore D?Amore et al. De Boeck Supérieur | Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux 2011/2 - n° 47 pages 111 à 128 Article disponible en ligne à l'adresse: -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------http://www.cairn.info/revue-cahiers-critiques-de-therapie-familiale-2011-2-page-111.htm -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Pour citer cet article : -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------D?Amore Salvatoreet al., « L'homoparentalité recomposée entre l'élaboration des pertes et la construction d'une nouvelle famille : histoire d'une expérience thérapeutique », Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 2011/2 n° 47, p. 111-128. DOI : 10.3917/ctf.047.0111 -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Distribution électronique Cairn.info pour De Boeck Supérieur. © De Boeck Supérieur. Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur ISSN 1372-8202 L’homoparentalité recomposée entre l’élaboration des pertes et la construction d’une nouvelle famille : histoire d’une expérience thérapeutique Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur Résumé Parmi les différentes configurations familiales, la famille homoparentale recomposée est, plus que toute autre, confrontée à de multiples défis. Ceux-ci découlent tant du processus de deuil de la précédente appartenance que de la construction d’une nouvelle famille. Les vicissitudes de ces processus de construction semblent être liées à la gestion des pertes contextuelles pour les enfants comme pour les adultes. Le travail thérapeutique visera à créer un espace de gestion de ces pertes ambiguës entraînant des mouvements d’oscillation affective entre le passé, le présent et le futur. Apprendre à gérer la multiplicité des appartenances et des identités familiales semble être un objectif majeur pour l’intervention avec toute nouvelle famille. Abstract: Stepfamilies headed by gay or lesbian between elaboration of losses and new family construction: A therapeutic experience Among diverse families, gay and lesbian heading stepfamilies have to cope with multiple challenges and, in particular way, they have to mourn previous belongings and construct a new family identity. Vicissitudes of these processes seem related in particular way to contextual losses experienced by children and parents. Therapeutic work aims to create a management context of ambiguous losses. In the same way, it aims to facilitate a mastery of emotional processes related to past, present and future family issues. To cope with identity multiplicity seems to be a fundamental goal for clinical interventions with diverse families. 1 2 3 4 5 6 Chargé de Cours, Psychologue, Psychothérapeute, Unité Clinique Systémique et Psychopathologie Relationnelle, Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education, Université de Liège (ULg), Belgique. Psychologue, Assistante, Doctorante. Psychologue, Psychothérapeute de Couple et Famille. Psychologue, Psychothérapeute de Couple et Famille. Psychologue, Assistante, Doctorante. Etudiante Stagiaire en Psychologie. DOI: 10.3917/ctf.047.0111 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur Salvatore D’Amore 1, Lidia Scarciotta 2, Véronique Pauss 3, Elisa Pellis 4, Marina Miscioscia 5 & Charlotte Fossoul 6 112 S. D’Amore, L. Scarciotta, V. Pauss, E. Pellis, M. Miscioscia, C. Fossoul Mots-clés Homoparentalité – Famille recomposée – Perte – Appartenance – Travail thérapeutique avec familles LGBT. Key words Lesbian and gay parenting – Stepfamily – Loss – Belonging – Therapeutic Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur Introduction Le panorama des changements sociaux propose une ample gamme de nouvelles familles qui s’éloignent du modèle traditionnel. Parmi elles, la famille homoparentale apparaît la plus contestée. Homosexualité et parentalité continuent à être perçues comme incompatibles. Et cela, malgré le nombre important d’études empiriques et rigoureuses (Green, 2012 ; Biblarz & Savci, 2010 ; Biblarz & Stacey, 2010 ; Crowl, Ahn, & Baker, 2008 ; Goldberg, 2009 ; Patterson, 2005, 2006 ; Tasker & Patterson, 2007) dont les résultats indiquent que la famille homoparentale représente un contexte de développement adéquat pour les enfants qui y grandissent. Ces recherches ont surtout abordé l’étude des processus relationnels des familles homoparentales en les comparant aux familles hétéroparentales plutôt qu’à d’autres structures familiales qui pourraient en être plus proches au niveau de certaines dimensions structurelles (recomposition, monoparentalité) ou de leurs formes de filiation (adoption, insémination artificielle). Un nouveau courant d’études dans le domaine de l’homoparentalité (Goldberg, 2010) suggère de sortir de la logique comparative. Celle-ci risque en effet de reproduire la prémisse homophobe en tentant de démontrer que les familles homoparentales sont aussi fonctionnelles que les familles hétéroparentales. Ce nouveau courant privilégie l’étude des transitions du cycle de vie et des processus relationnels propres aux familles homoparentales. Il s’agit ici d’abandonner l’idée selon laquelle la qualité du fonctionnement familial dépendrait uniquement de la structure de la famille, pour prendre davantage en considération la résolution des tâches développementales (Ganong & Coleman, 1994 ; Fruggeri, 2005 ; D’Amore, 2010). Toutes les familles, y compris homoparentales, doivent gérer des transitions plus ou moins complexes. On ne peut mentionner de transition sans évoquer la perte d’anciennes appartenances au profit de nouvelles, à travers une transformation progressive de l’identité individuelle, familiale et contex- Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur work with LGBT families. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur tuelle (D’Amore, 2010). Ces remaniements identitaires peuvent être réactivés et se révéler compliqués dans le cas d’une recomposition homoparentale. Ils concernent tout autant l’individu qui quitte une relation hétérosexuelle pour un partenaire de même sexe que les enfants issus de la précédente union et amenés à évoluer en partie au sein de cette configuration relationnelle. Les possibilités évolutives de ce type de famille dépendront de plusieurs facteurs dont, entre autres, la qualité du processus d’élaboration des pertes liées à la séparation, la présence/absence de support familial, amical et associatif, l’impact de stresseurs sociaux comme l’homophobie et la stigmatisation. Si cette transformation identitaire ne peut se faire, alors la famille risque de se trouver bloquée dans un temps suspendu (Onnis, 2007) où la perte devient une identité de compromis (D’Amore, 2010) entre un passé qui n’est plus reproductible et un futur imperceptible. Dans le cadre de cet article, nous voulons aborder la place et le statut des pertes dans le contexte de l’homoparentalité recomposée. Pour cela, nous aborderons les enjeux psychologiques et relationnels d’un tel contexte, les spécificités de la perte et leur impact sur l’organisation structurelle et interactionnelle de ces familles. Pour illustrer notre propos, nous présenterons une vignette clinique reprenant les passages significatifs du travail psychothérapeutique avec une famille homoparentale recomposée. Nous conclurons en évoquant les implications cliniques de ce type de prise en charge. Enjeux et défis de l’homoparentalité recomposée Les difficultés majeures de ces familles semblent se situer à l’interface des multiples systèmes auxquels elles sont quotidiennement confrontées, et qui sont encore porteurs d’attitudes homophobes et de préjugés, tant à l’égard de la famille homoparentale que de celle recomposée. Baptiste (1987) considère que les familles homoparentales recomposées et hétéroparentales recomposées partagent un certain nombre de caractéristiques et de défis à surmonter : – la rupture par une séparation ou/et par un divorce de la relation précédente pour un ou pour les deux partenaires ; – l’attribution du statut de parent gardien à un ou aux deux parent(s) ; – l’attribution de la garde davantage confiée aux mères, et dans le cas de la famille homoparentale, aux mères lesbiennes biologiques ; – la précarité économique fréquente de la mère lorsqu’elle est parent gardien ; – le risque de rejet du beau-parent par l’enfant et par le parent biologique ; Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur L’homoparentalité recomposée entre l’élaboration des pertes et la construction… 113 114 S. D’Amore, L. Scarciotta, V. Pauss, E. Pellis, M. Miscioscia, C. Fossoul – le risque de symétrie et compétition affective entre le beau-parent et l’enfant, tout comme entre le parent biologique et le beau-parent. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur – la faiblesse du sentiment de légitimité : dans la population homosexuelle, et en particulier dans la population gay, 15 à 30 % des parents (Baptiste, 1987) vivent dans des sociétés qui ne les prévoient pas et les blâment. Ces sociétés considèrent qu’il est contradictoire d’être parent et gay à la fois car la parentalité ne s’instaurerait que dans un contexte hétérosexuel. Le fait qu’une famille recomposée, déjà considérée selon un certain discours social comme instable (Keshet, 1990 ; Burns, 1987 ; Pill, 1990 ; Ganong & Coleman, 1994), soit aussi homoparentale, peut augmenter encore plus la perception de son instabilité ; – l’épreuve de normalité : tous les homoparents peuvent vivre leur parentalité avec une certaine anxiété qui les amène parfois à vouloir se « normaliser » dans une société qui offre comme unique modèle l’hétéroparentalité. Ces homoparents souhaitent recevoir un « label » de bons parents et expérimentent en même temps la difficulté de l’être en l’absence de modèles alternatifs. Cette situation peut engendrer un paradoxe si l’impossibilité de se conformer au modèle hétérosexuel entraîne le risque d’être perçus comme de mauvais parents ; – le stress : de nombreuses études ont mis en évidence le stress vécu par les homoparents dans leur confrontation au regard social. Ce stress augmente si la construction de leur nouvelle famille a lieu à la suite d’une séparation et/ou d’un divorce. Ces parents peuvent également être fortement anxieux à l’idée que les enfants risquent de devenir l’objet de discriminations (Hare, 1994). Il arrive que les enfants euxmêmes introjectent le préjugé homophobe, ce qui les conduit à exprimer un refus et de l’hostilité envers les parents (Clunis & Green, 1988 ; Benkov, 1994). Au niveau parental, en cas d’introjection de préjugés homophobes, un sentiment de dévalorisation de soi peut se développer (Renzetti & Curran, 1989). Ce type de stress décourage un certain nombre de parents de même sexe à demander de l’aide lorsqu’ils vivent des difficultés familiales car cette démarche risquerait de corroborer la représentation d’un défaut structurel et d’augmenter les sentiments de culpabilité et de honte ; – l’isolement : lorsqu’une famille homoparentale recomposée n’a pas réussi à faire le « coming-out » au niveau social, elle vit le plus souvent Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur Nonobstant ces ressemblances, les familles homoparentales recomposées auront aussi à faire face à des défis propres à leur structure. En particulier, les éléments suivants : Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur ses relations en secret. Maintenir ce secret permet aux parents d’éviter de se confronter aux regards perçus comme jugeants. Lorsque l’un des membres du couple homoparental est gardien des enfants, ce secret protège aussi du risque de se voir enlever les enfants par la Justice, et cela surtout en situation de conflit avec l’ex-partenaire. La présence du réseau social (amis, associations, groupes de parents) se révèle être une ressource très importante pour contrer la tendance à l’isolement. En outre, la qualité des relations parentales, les attitudes sociales favorables ou défavorables, la présence ou l’absence de résidus conflictuels avec l’ex-conjoint(e) par rapport à la nouvelle famille, la qualité des liens et la loyauté envers les familles d’origine, les relations entre beaux-parents, l’organisation de la garde et les aspects financiers constituent des facteurs de protection ou de risque par rapport à l’équilibre et/ou au fonctionnement de la famille. Nous pensons que la capacité de gérer l’ensemble de ces facteurs est liée aussi à la possibilité pour la famille de métaboliser les pertes vécues lors de la transition vers la nouvelle construction familiale ainsi qu’à l’activation de ressources et de tuteurs de résilience. Dynamique de la perte dans les transitions critiques Les pertes que les nouvelles familles vivent se caractérisent tout particulièrement par leur ambiguïté, au sens où Pauline Boss (1999) la définit. L’ambiguïté tient au fait que l’objet de la perte, quoique physiquement absent (parent, enfant, famille, maison, pays d’origine, culture, idéal), reste présent psychologiquement et, par conséquent, actif. Cette ambiguïté psychique affecte les interactions et les frontières au sein des familles. Pour Broadly (cité par Boss & Grenberg, 1984, p. 536), les frontières familiales ambiguës désignent « un état dans lequel les membres de la famille sont incertains dans leur perception de qui est dans ou hors de la famille et qui joue quels rôles et tâches dans le système familial ». Boss (2007) accentue elle aussi le fait que c’est la perception, plus que la structure, qui détermine l’ambiguïté des frontières familiales. La perception ambiguë des frontières serait directement liée au conflit post-divorce entre les parents (Buehler & Pasley, 2000 ; Madden-Derdich, Leonard & Christopher, 1999 ; Taanila, Laitinen, Moilanen & Järvelin, 2002). La relation qui s’établit avec l’ex-conjoint paraît ici déterminante. En particulier, la capacité des parents à maintenir une alliance adéquate aura une influence sur la recomposition de l’ensemble de la famille et de ses différents Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur L’homoparentalité recomposée entre l’élaboration des pertes et la construction… 115 116 S. D’Amore, L. Scarciotta, V. Pauss, E. Pellis, M. Miscioscia, C. Fossoul Les familles homoparentales recomposées doivent donc faire face non seulement à la recomposition en tant que telle, mais aussi au coming-out du parent que les enfants ont connu hétérosexuel dans son union précédente. La situation d’ambiguïté s’accroît lorsque ni le rôle, ni la place du nouveau partenaire de même sexe ne sont éclaircis dans cette nouvelle famille. La place du beau-parent en général a encore peu de référents culturels (Théry, 2002) ; en particulier, celle du beau-parent homosexuel est souvent définie différemment par chacun, ce qui rend compliqués la cohabitation et le processus de recomposition, et cela est encore plus difficile si le couple antérieur n’est pas réellement séparé. Liens entre symptôme et travail d’élaboration des pertes Dans les familles homoparentales recomposées, l’émergence de traits psychopathologiques chez un enfant et/ou chez un adulte de la famille semblerait liée à plusieurs facteurs. Parmi ceux-ci : le type et le nombre de pertes vécues, la possibilité de les nommer, de les reconnaître, de les élaborer et d’exprimer la souffrance qui y est liée, le niveau de stress et la difficulté de mettre en place des stratégies de coping adéquates face aux transitions critiques. Citons encore l’identification claire de qui est dans le système et qui est en dehors, la rigidité relationnelle corollaire de l’isolement et du manque d’interactions intra ou extra-familiales, la crise de sens, la perte de l’espoir et la suspension du temps évolutif individuel et familial. La perte peut, dans certains cas, devenir une véritable identité familiale lorsque la famille ne se reconnaît qu’à travers elle (famille du passé) et pas par rapport à ce qu’elle est actuellement (famille du présent) ou par rapport à ce qu’elle voudrait devenir (famille du futur). La perte peut paradoxalement devenir l’unique appartenance lorsqu’on ne peut plus en espérer de nouvelles (D’Amore & Scarciotta, 2011). Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur sous-systèmes. La co-parentalité semble être le modèle qui contribue le plus au sentiment de continuité chez les enfants, même si elle offre un terrain de conflits potentiels avec l’ancien conjoint. D’autre part, une bonne alliance conjugale au sein du nouveau couple favorise des relations familiales de qualité (Visher, Visher, & Pasley, 2003). La complexité des différents aménagements inclus dans la situation de recomposition aura également un impact sur le degré d’ambiguïté des frontières. Si la définition de la place des parents aboutit à une redéfinition relationnelle, le rôle du beau-parent est, quant à lui, tout à construire selon un processus d’inclusion au sein du nouveau système. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur En ce qui concerne les enfants, ils doivent, en plus des pertes, élaborer le coming-out d’un de leurs parents. En effet, la gestion de ce coming-out dépend de plusieurs facteurs (Goldberg, 2010) comme l’âge de l’enfant, le questionnement de celui-ci autour de l’identité sexuelle des parents, la personne qui procède à la révélation (le parent lui-même ou autrui) et l’explication donnée aux enfants de la séparation et du divorce de leurs parents. Différentes réactions émotionnelles comme la confusion, la colère, la honte, l’indifférence, mais aussi le soulagement, vont se manifester chez les enfants. Les facteurs qui vont faciliter l’élaboration sont liés au degré de visibilité des parents et au degré d’acceptation de la famille au sein des différents contextes. Certains parents et enfants peuvent craindre que cette information suscite du harcèlement et de la souffrance, et essayent donc d’en contrôler sa diffusion (Bigner & Bozett, 1990). Le cas clinique que nous allons présenter nous permettra d’aborder la question de la perte chez les enfants et les adultes d’une famille homoparentale recomposée. Cas clinique Gérard et Nicole, séparés depuis trois ans, ont deux enfants. Le père en a obtenu la garde principale à la suite d’une longue procédure judiciaire et du recours à de multiples expertises. Nicole n’a obtenu la garde qu’un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires. Au commencement du suivi, Stéphane et Gérard forment un couple et vivent avec les deux enfants depuis 2 mois. Ils sont reçus par un couple de co-thérapeutes et une équipe « réfléchissante » qui assiste en direct à l’entièreté du suivi grâce à un miroir sans tain. « Suis-je un bon parent ? » Le père prend l’initiative de la démarche de consultation en raison des inquiétudes manifestées par la mère de son compagnon à l’égard de Loïc. Celle-ci perçoit l’enfant comme renfermé et s’inquiète de son énurésie. Dans la décision de Gérard d’entamer une thérapie, la valeur accordée au regard social, personnifié dans le cas présent par la mère de Stéphane, a une influence significative. Les inquiétudes exposées exhortent les partenaires à réfléchir au vécu des enfants auprès d’un couple homosexuel. Lors du premier contact téléphonique, malgré la proposition des thérapeutes d’inviter Stéphane et les enfants en séance, Gérard insiste fermement pour venir seul à la rencontre initiale. Ce père donne l’impression de se présenter comme un « monoparent » Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur L’homoparentalité recomposée entre l’élaboration des pertes et la construction… 117 S. D’Amore, L. Scarciotta, V. Pauss, E. Pellis, M. Miscioscia, C. Fossoul Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur dans une démarche qu’il agit personnellement. Au décours de la séance, il formule la demande suivante : « Je veux voir comment les enfants évoluent, comment ils vivent la situation homoparentale, les répercussions de celle-ci et celles de la séparation entre moi et Nicole avec laquelle j’éprouve beaucoup de difficultés ». La préoccupation du père de s’assurer du bien-être de ses enfants paraît liée à la recherche auprès des thérapeutes de ce que nous pourrions appeler « un label de bon fonctionnement ». Gérard se dit très attentif à la parole de ses enfants, soucieux d’offrir à Léa des images féminines destinées à compenser l’absence de Nicole au quotidien. Il semble en quête de réassurance par rapport à ce qu’il offre aux enfants, comme si la situation familiale actuelle ne correspondait pas à sa propre représentation teintée, peut-être, du modèle traditionnel de ce qu’est une famille. Cette préoccupation est également à mesurer à l’aune de l’épreuve de normalité à laquelle les familles homoparentales sont parfois confrontées. Ces parents pourraient ressentir une telle pression – externe et/ou interne – de prouver qu’ils sont de bons parents, que le risque serait de perdre la souplesse nécessaire devant des erreurs inhérentes à l’exercice de la parentalité. En d’autres termes, le risque encouru par ces parents serait de perdre la possibilité d’être « simplement » suffisamment bons. Les mouvements émotionnels ressentis entre les co-thérapeutes sont ici utilisés comme éléments révélateurs de la configuration structurelle et de la dynamique émotionnelle de la famille. Il nous paraît essentiel d’être particulièrement attentifs aux sentiments d’inclusion et d’exclusion que toute (nouvelle) famille fait ressentir aux thérapeutes, ainsi qu’à la manière dont chaque membre investit, rejette ou scinde le duo de co-thérapie. Ces éléments nous offrent un éclairage sur la nature des frontières du système. Lors de cette première séance, les thérapeutes peinent à se sentir unis dans leur duo de co-thérapeutes. Gérard ne s’adresse qu’au thérapeute masculin. Il ne regarde jamais sa collègue, et lorsque celle-ci s’adresse à lui, il répond à l’autre thérapeute. C’est comme si le couple de co-thérapeutes ne pouvait pas être pris en considération. Les cliniciens font alors l’hypothèse qu’ils ressentent la même chose que ce que ressent ce nouveau couple. Comment faire couple ? Comment un couple peut-il exister face à un tiers ? Comment Gérard peut-il créer un nouveau couple avec Stéphane alors que Nicole reste présente pour les enfants ? Les questions et éléments qui émergent de cette première rencontre conduisent l’équipe thérapeutique à formuler l’hypothèse qu’il existe une demande d’aide implicite concernant l’intégration du compagnon dans la famille recomposée. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur 118 L’homoparentalité recomposée entre l’élaboration des pertes et la construction… 119 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur Dans le premier temps, l’intervention des psychothérapeutes tend à élargir le système. Gérard invite donc les enfants et Stéphane à partir de la deuxième séance. Ce qui frappe alors l’équipe thérapeutique, c’est la confusion des frontières intergénérationnelles. L’équipe réfléchissante assiste, derrière le miroir sans tain, à l’envahissement des enfants au sein de la séance. Le père, hyper attentif à leur parole, semble autoriser cet envahissement. Les enfants, souriants et pétillants, transforment cette deuxième séance en tourbillon. Ils accaparent l’espace sonore, s’emparent de tous les jouets à la fois, interpellent sans cesse leur père qui s’interrompt immanquablement pour leur répondre. Léa investit massivement la thérapeute, l’empêchant de participer à la conversation avec les adultes ; elle essaye également d’entrer en contact avec les « dames » qui sont derrière le miroir, leur fait des dessins qu’elle veut absolument aller leur offrir. Loïc quant à lui, colle à son père. Celui-ci tente de reproduire avec le co-thérapeute la dynamique de la première séance, mais il en est continuellement empêché par ses enfants. Stéphane reste périphérique, il semble assis sur un strapontin dans une pièce où il ne sait pas encore s’il a un rôle à jouer. Les enfants se tournent assez peu vers lui. Les thérapeutes ont le sentiment d’être pris dans de la confusion. Plusieurs formes familiales se dévoilent avant d’immédiatement s’estomper : l’ancien couple est continuellement évoqué dans le discours de Gérard, la famille monoparentale que Gérard forme avec ses deux enfants est activée sous les yeux de l’équipe, le nouveau couple avec Stéphane est présent, mais comme un simple devenir potentiel, et la mère est continuellement évoquée comme manquante par Léa dans le lien qu’elle cherche à tout moment à nouer avec toutes les femmes présentes. L’enfant parle beaucoup de sa maman, mais ne la dessine pas sur un dessin de famille (cf. Figure 1). Le tableau présenté aux thérapeutes paraît celui d’une famille monoparentale, en dépit de la demande initiale relative à la situation homoparentale et du questionnement de Stéphane sur sa place dans le quotidien familial. Il est comme un invité en thérapie. Gérard fonctionne en père isolé, sans montrer une volonté d’impliquer ni son compagnon, ni même Nicole. L’équipe thérapeutique envisage qu’au moment de la rencontre avec la famille, Gérard n’arrive finalement pas à concevoir Stéphane comme beau-parent, comme s’il n’était pas possible d’avoir un autre référent parental que lui. « C’est moi le père ! » affirmera-t-il en séance. Dans un second temps, l’équipe thérapeutique est marquée par le discours de Gérard, manifestement tourné vers le passé. Il est en rage vis-à-vis Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur Monoparentalité de transition et divorce chronique S. D’Amore, L. Scarciotta, V. Pauss, E. Pellis, M. Miscioscia, C. Fossoul Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur Figure 1. Dessin de famille réalisé par Léa (5 ans) de Nicole qui, selon lui, ne prend pas sa responsabilité et l’oblige à être un père isolé. Gérard présentifie Nicole dans la séance et met en scène une lutte, comme dans un divorce chronique (D’Amore, 2010) qui n’a pu donner lieu à une séparation psychique. La présence d’une telle acrimonie est manifestement délétère pour toute la famille. La situation de divorce et de recomposition familiale implique de manière inhérente un changement de frontières, Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur 120 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur qui peut ou non engendrer une ambiguïté. Cette ambiguïté se révèle dans la perception incertaine des membres de la famille de qui est ou n’est pas dans le système familial et de qui y joue quel rôle et y fait quelle tâche (Boss & Greenberg, 1984, p.536). En effet, les membres de la famille sont confrontés à l’absence physique de Nicole malgré une réactualisation constante du passé. Un processus d’inclusion d’un nouveau membre – Stéphane – dans le système familial semble s’amorcer, sans pour autant qu’un consensus autour de son rôle dans la famille apparaisse clairement et sans que le deuil de la première famille soit réalisé. Les frontières sont effectivement ambiguës. L’ambiguïté émerge également de l’insécurité de la famille (bataille juridique, santé psychique de la mère, regard social sur les familles homoparentales) et rend le passage vers la recomposition familiale difficile voire impossible. Vivre dans la monoparentalité ou dans une recomposition familiale ? La question reste incertaine à ce stade. Dès lors, le processus thérapeutique implique de travailler autour des frontières ambiguës. Comment aider ces enfants à être des enfants de parents séparés ? Comment passer d’un parent à l’autre, comment parler de l’autre parent en son absence ? Comment se séparer en sécurité et cultiver la compassion ? Comment intégrer le beau-parent et lui garantir un accès émotionnel adéquat aux enfants ? Les pertes au cœur des transitions critiques Dans la suite, l’ambiguïté des frontières se manifeste à travers une crise. Lors de la troisième séance, les thérapeutes sont surpris de trouver dans la salle d’attente les deux hommes seuls, habillés tous deux de noir. Un frisson les parcourt : ils ont l’impression d’être face à un couple endeuillé. De fait, Nicole, après son week-end de garde, a refusé de rendre les enfants à leur père en déclarant qu’ils étaient en danger chez un couple homosexuel. Elle a déposé une requête en vue d’obtenir la garde principale après avoir porté plainte pour attouchements sexuels de la part de Gérard sur les petits. L’ambiance des deux séances suivantes est très calfeutrée, l’émotion est prégnante. Face aux thérapeutes, le couple se montre uni devant la perte. Stéphane souffre pour son compagnon et déclare : « La seule chose qui consolerait Gérard, c’est le retour des enfants parce qu’une partie de lui meurt. C’est une perte profonde, même si elle n’est pas définitive ». Ce passage douloureux fait apparaître un soutien mutuel entre les deux hommes. Pour la première fois aussi, le couple de co-thérapeutes se sent investi comme duo. Stéphane et Gérard parlent, regardent, échangent avec les deux Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur L’homoparentalité recomposée entre l’élaboration des pertes et la construction… 121 S. D’Amore, L. Scarciotta, V. Pauss, E. Pellis, M. Miscioscia, C. Fossoul Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur cliniciens. Le couple conjugal permet au couple de thérapeutes d’exister. Par ce passage à l’acte de Nicole, les thérapeutes sont confrontés in vivo à l’instabilité du système thérapeutique qui change d’une séance à l’autre, reflétant ce qui caractérise le quotidien des deux hommes. Par ses attaques, Nicole freine le temps et réactualise le passé, les parents se déchirent à nouveau à propos des enfants. La recomposition familiale ne peut se penser sans la mère ; de nouvelles frontières plus claires sont à tisser. À travers cette crise, le couple et les enfants vivent une véritable perte et sont plongés dans l’incertitude de se retrouver. La légitimité de la famille est soumise au bon vouloir des « autres » qui ont le pouvoir de les séparer d’un simple mouvement de l’extérieur. À la cinquième séance, nous apprenons que les enfants sont revenus. Un nouveau jugement a confirmé le précédent, la plainte de Nicole contre le couple est déboutée et Gérard récupère la garde principale. Les enfants sont heureux de retrouver leur père et leur maison, mais évoquent le plaisir qu’ils ont eu à vivre avec leur mère. Gérard et Stéphane manifestent ouvertement leur plaisir de retrouver l’équipe thérapeutique, témoignant ainsi sans doute de l’alliance qui s’est créée, et ils donnent aux enfants, par la même occasion, l’autorisation d’investir l’espace thérapeutique. Ceux-ci restent bruyants, spontanés, mais les thérapeutes arrivent à suggérer des règles de fonctionnement qui sont, petit à petit, respectées. Des espaces se définissent, l’un pour les adultes et un autre pour les enfants dans l’aire de jeux. Les va-et-vient sont permanents, mais ne déstructurent plus l’espace thérapeutique. Des temps de paroles se succèdent pour les adultes, puis pour les enfants. Les thérapeutes se sentent légitimés par la famille, ce qui leur permet d’agir pour soutenir un marquage de frontières au sein de la séance. Toutefois, si les espaces deviennent plus différenciés, il n’en est pas de même pour la temporalité. Gérard reste bloqué dans le passé, son discours traduit une position conflictuelle qu’il ne sait dépasser vis-à-vis de Nicole : « La hache de guerre ne sera jamais enterrée ». Ce n’est plus de la confusion que les co-thérapeutes ressentent, mais un sentiment d’épuisement, d’immobilisme. Les éprouvés deviennent en résonance à la famille, plus dépressifs. Dans cette phase du processus thérapeutique, les thérapeutes ont travaillé sur la différenciation des espaces, considérant de manière explicite que la famille des enfants implique aussi bien le père que la mère. Un travail sur les représentations du couple a été engagé afin de situer la mère comme parent, la perte du couple conjugal initial ne devant pas correspondre à la perte d’une figure parentale. L’intervention thérapeutique se concentre sur le Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur 122 L’homoparentalité recomposée entre l’élaboration des pertes et la construction… 123 dialogue parental en abordant de nouvelles questions : Comment être parent à trois ? Comment être une équipe ? Comment garantir la sécurité aux enfants ? Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur Les scripts de perte trigénérationnels L’équipe thérapeutique s’interroge sur les éléments qui ont conduit à cette « nécessaire lutte » contre la mère des enfants alors que le père a un pied dans la recomposition. Explorant la thématique des familles d’origine, Gérard et Stéphane nous livrent qu’ils sont tous deux issus de couples divorcés. Ni l’un, ni l’autre n’a de script de perte basé sur la négociation et la reconstruction d’une Figure 2. Dessin de famille réalisé par Léa, 6 ans Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur Au cours de cette pratique structurale impliquant la focalisation sur les frontières et les communications entre les différents sous-systèmes, la résurgence du deuil impossible de la famille du passé frappe les thérapeutes. Rage et ruminations reviennent au centre des séances. Seule une approche narrative diachronique permettra de comprendre pourquoi ce deuil est impossible. 124 S. D’Amore, L. Scarciotta, V. Pauss, E. Pellis, M. Miscioscia, C. Fossoul Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur Les scripts du passé sont réactualisés en séance à travers des narrations. Gérard interpelle vivement la thérapeute sur l’absence de son collègue qui a eu un contretemps, et attaque le cadre sur la thématique de l’abandon. Dans cet espace sécurisé, il exprime sa colère et sa rage d’être lâché. Un nouveau script s’écrit alors avec lui et Stéphane, dans un cadre devenu « malléable ». Dans le décours de ces séances, le couple expose d’autres pertes encore : Gérard aurait voulu fonder une famille avec la femme dont il était amoureux. Ce chagrin d’amour constitue un deuil non élaboré que Stéphane découvre en même temps que les thérapeutes. Stéphane évoque son deuil d’avoir des enfants : « J’essayais de faire le deuil d’être parent ». Les thérapeutes associent à ces narrations l’image de poupées russes car chaque perte en cache une autre. Cette phase du travail permet d’aborder ce que signifierait une recomposition homoparentale pour chacun des membres du couple. Ce passage essentiel dans la thérapie implique un échange émotionnel authentique et permet au couple de se « reformer ». Ces thématiques sont retravaillées ensuite avec les enfants. Partant d’expériences familières comme la mort de leur animal domestique, ils expriment également le vécu difficile de la perte. À travers le récit de cauchemars, Loïc et Léa évoquent le manque de l’autre parent et la peur que leur mère ne meure. Le travail se poursuit avec l’élaboration de la perte chez les enfants à l’aide de dessins au cours de séances individuelles et de fratrie. Le vécu parental et celui des enfants se différencient. Dans cette phase où chacun construit sa narration et où les scripts peuvent être remaniés, la thérapie devient, par le biais de l’écoute et l’empathie, une sorte de catalyseur qui favorise le dégel du processus d’élaboration des pertes. Vers une nouvelle identité familiale Le processus thérapeutique a donc impliqué plusieurs niveaux : un travail sur les scripts, investiguant les raisons de rester en lutte avec l’ex- Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur nouvelle alliance parentale. En effet, pour chacun d’entre eux, le couple parental s’est entièrement dissout à la suite du divorce. Chez Stéphane, une guerre froide régnait entre ses parents, aucun dialogue n’était possible et les enfants étaient poussés à être autonomes. Chez Gérard, chaque parent a pris un enfant en charge, sans que des ponts puissent être établis. Il rejoue donc un script répétitif à la suite de son divorce. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur conjointe ; une réactualisation des scripts passés dans le présent de la séance, autorisant une innovation ; un travail sur l’élaboration des pertes, respectivement chez les adultes, et chez les enfants lorsque l’attitude du couple se modifie. Le processus temporel a pu être redynamisé alors qu’il était suspendu et bloqué. La dernière phase du processus thérapeutique aborde la recomposition familiale en tant que processus psychique. Lors d’une séance, Stéphane affirme qu’il a donné ses jouets d’enfance aux enfants. Ce geste permet de réfléchir avec la famille à la manière dont Stéphane pourrait être envisagé en tant que beau-parent. Comment former une équipe parentale à l’intérieur de la nouvelle famille ? La famille homoparentale a des projets pour le futur et se sent suffisamment forte pour se montrer à l’extérieur. Stéphane se rend aux réunions de parents, et lors de la rentrée des classes, mère, père et Stéphane sont présents pour les enfants. Ces derniers parlent de leur famille à leurs amis. Au cours d’une séance, Léa, très expressive et souriante, a mimé un échange récemment vécu au cours duquel elle expliquait à d’autres écoliers que Stéphane était « l’amoureux de son papa ». Face aux remarques incrédules de ses amis, l’enfant a répondu de manière enjouée et spontanée : « oui, oui, c’est comme ça ! ». La famille composée des enfants, du couple Gérard/Stéphane et de la mère (cf. Figure 2) commence à exister au regard des autres. On pourrait dire que cette famille est passée d’une recomposition avec une composante homosexuelle au sein du couple à la constitution d’une famille homoparentale. Ce travail illustre combien la thérapie est un long processus où différents éléments se travaillent par à-coups et où il peut y avoir des retours en arrière. Différents temps, le futur, le présent, le passé mais aussi différents espaces ont été sollicités. Conclusion L’expérience thérapeutique proposée dans cet article a représenté pour nous un véritable laboratoire de réflexion théorique et psychothérapeutique autour des familles homoparentales recomposées. À l’image du travail psychique que la famille a dû accomplir pour transiter d’une forme familiale à l’autre, les thérapeutes et l’équipe réfléchissante ont eu à décomposer leurs propres idées et idéaux de famille pour arriver ensuite à recomposer avec les aspects singuliers proposés par la famille. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur L’homoparentalité recomposée entre l’élaboration des pertes et la construction… 125 S. D’Amore, L. Scarciotta, V. Pauss, E. Pellis, M. Miscioscia, C. Fossoul Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur Le cadre conceptuel des pertes identitaires nous semble porteur pour travailler avec les familles homoparentales recomposées. La perte comme identité paraît propre à toute famille ayant connu des ruptures. Dès lors, aborder ces dernières, en évaluer l’impact sur les enfants et sur les parents, apprendre à gérer l’ambiguïté propre à certaines transitions familiales, en activant des ressources internes et externes au système, constituent des objectifs de travail pertinents. Redéfinir la perte comme une possibilité transformative plutôt que comme un symptôme et promouvoir les liens définissant les précédentes appartenances nous semble important afin de remobiliser des ressources bloquées. Ainsi, l’ambiguïté de certaines configurations n’est pas à considérer comme un symptôme mais plutôt comme une opportunité évolutive. La thérapie devient alors un espace d’oscillation et de mobilisation des affects non dans la direction d’une résolution (deuil classique) mais plutôt celle d’une connexion perpétuelle entre passé, présent et futur. Références BAPTISTE D.A. (1987): The gay and lesbian stepparent family. In BOZETT F.W. (Ed.), Gay and lesbian parents (pp. 112-137). Praeger, New York. BENKOV L. (1994): Reinventing the family: The emerging story of lesbian and gay parents. Crown Publishers, New York. BEUHLER C., PASLEY K. (2000): Family boundary ambiguity, Marital Status, and Child Adjustment. Journal of Early Adolescence 20:281-308. BIGNER J. J. & BOZETT F. W. (1990): Parenting by gay fathers. In BOZETT F. W. & SUSSMAN M. B. (Eds.): Homosexuality and family relations (pp. 155– 176). Harrington Park Press, New York. BIBLARZ T. J., & SAVCI E. (2010) : Lesbian, gay, bisexual, and transgender families. Journal of Marriage & Family 72 : 480-497. BIBLARZ T. J. & STACEY J. (2010) : How does the gender of parents matter? Journal of Marriage & Famil, 72 : 3-22. BOSS P. & GREENBERG J. (1984): Family boundary ambiguity: A new variable in the family stress theory. Family Process 23(4):535-546. BOSS P. (1999): Ambiguous loss, learning to live with unresolved grief. Harvard University Press, London, UK. BOSS, P. (2007): Ambiguous Loss Theory: Challenges for Scholars and Practitioners. Family Relations 56(2) :105-111. BURNS L.H. (1987): Infertility as boundary ambiguity: one theoretical prospective. Family Process 26 (3):359-372. BYNG-HALL J. (1995): Rewriting family scripts: Improvisations and systems change. Guilford Press, New York. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur 126 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur BYNG-HALL J. (1998): The nature of scripts. In Rewriting Family Scripts: Improvisation and Systems Change (pp.23-40). Guilfort, New York. CLUNIS D.M. & GREEN G.D. (1988): Lesbian couples. Seal Press, Seattle. CROWL A., AHN S. & BAKER J. (2008). A meta-analysis of developmental outcomes for children of same-sex and heterosexual parents. Journal of GLBT Family Studies 4: 385-407. D’AMORE S. (2010): Les nouvelles familles comme systèmes relationnels endeuillés : pour une Clinique de la perte. Thérapie Familiale 31(1):15-27. D’AMORE S. & SCARCIOTTA L. (2011): Los(t)s in transitions: How diverse families are grieving, mourning and struggling to achieve a new identity, Journal of Family Psychotherapy 22:46-55. D’AMORE, S. (2010) : (dir.) : Nouvelles Familles. Approches cliniques et de recherche, Collection Carrefour des Psychothérapies, De Boeck, Bruxelles. FRUGGERI L. (2005): Diverse Normalità: Psicologia sociale delle relazioni familiari. Carocci, Italy. GANONG L.H. & COLEMAN M. (1994): Remarried family relationships. Sage, Thousand Oaks, CA. GOLDBERG A.E. (2009): Lesbian and Gay Parents and Their Children. Research on the Family Life Cycle. American Psychological Association, Washington, DC. GREEN R. (1988): The immutability of (homo) sexual orientation: Behavioral science implications for a constitutional (legal) analysis. The Journal of Psychiatry and Law. 16:537- 573. GREEN, R.-J. (2012) : Gay and lesbian family life: Risk, resilience, and rising expectations. In WALSH F. (Ed.), Normal family processes: Diversity and complexity (4th Edition) (pp. 172-195). The Guilford Press. New York. HARE J. (1994): Concerns and issues faces by families headed by a lesbian couple. The Journal of Contemporary Human Services 75:27-35. KESHET J.K. (1990): Cognitive remodeling of the family: how remarried people view stepfamilies. American Journal of Orthopsychiatric 60(2):196-203. MADDEN-DERDICH D.A., LEONARD S.A. & CHRISTOPHER F.S (1999): Boundary ambiguity and coparental conflict after divorce: an empirical test of a family system model of the divorce process. Journal of Marriage and the Family 61:588-598. ONNIS L. (2007): Il tempo sospeso. Franco Angeli, Milan. PATTERSON C.J. (2005) : Lesbian and gay parenting: Summary of research findings. Washington, D.C. American Psychological Association. Retrieved from http://www.apa.org/pi/parent.html PATTERSON C.J., (2006): Children of lesbian and gay parents. Current Directions in Psychological Science 15:241-244. PILL C. (1990): Stepfamilies: redefining the family. Family Relations 39:186-193. RENZETTI C. M. & CURRAN D. J. (1989): Women, men, and society. The sociology of gender. Allyn and Bacon, Boston. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur L’homoparentalité recomposée entre l’élaboration des pertes et la construction… 127 S. D’Amore, L. Scarciotta, V. Pauss, E. Pellis, M. Miscioscia, C. Fossoul Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur TAANILA A., LAITINEN E., MOILANEN I. & JÄRVELIN M-R., (2002): Effect of family interaction on the child’s behavior in single-parent of reconstructed families. Family Process 41(4):693-708. TASKER, F. & PATTERSON C. J. (2007): Research on gay and lesbian parenting: Retrospect and prospect. Journal of GLBT Family Studies 3 (2/3):9-34. THÉRY I. (2002): Le temps des recompositions. In ORTIER J.-F. : Familles: permanence et métamorphoses: Histoire, recomposition, parenté, transmission, (pp. 55-56). Éditions Sciences humaines, Auxerre. VAN CUTSEM C. (1998): La famille recompose: entre défi et incertitude. Erès, Paris. VISHER E. B., VISHER J. S. & PASLEY K. (2003): Remarriage families and step parenting. In Walsh F. Normal family process: growing diversity and complexity. The Guilford Press. New York. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © De Boeck Supérieur 128 EDITORIAL Quelle Famille ? L'homoparentalité à l'épreuve de l'approche systémique Salvatore D?Amore Médecine & Hygiène | Thérapie Familiale 2012/2 - Vol. 33 pages 85 à 88 ISSN 0250-4952 Article disponible en ligne à l'adresse: -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------http://www.cairn.info/revue-therapie-familiale-2012-2-page-85.htm Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 85.218.92.201 - 05/07/2013 08h12. © Médecine & Hygiène Pour citer cet article : -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------D?Amore Salvatore, « Editorial » Quelle Famille ? L'homoparentalité à l'épreuve de l'approche systémique, Thérapie Familiale, 2012/2 Vol. 33, p. 85-88. DOI : 10.3917/tf.122.0085 -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Distribution électronique Cairn.info pour Médecine & Hygiène. © Médecine & Hygiène. Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit. Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 85.218.92.201 - 05/07/2013 08h12. © Médecine & Hygiène -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Thérapie familiale, Genève, 2012, 33, 2, 85-88 Editorial Quelle Famille ? L’homoparentalité à l’épreuve de l’approche systémique Salvatore D’Amore PhD, Chargé de Cours, Psychothérapeute de Couple et Famille, Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 85.218.92.201 - 05/07/2013 08h12. © Médecine & Hygiène La famille contemporaine connaît jour après jour d’incessantes mutations et un accroissement de sa diversité – tant au niveau de sa composition, de la culture, que de l’orientation sexuelle de ses membres. Les assemblages kaléidoscopiques entre ces trois grandes dimensions contribuent à la genèse d’une multiplicité de constellations affectives (Caillé, 2010) que nous appelons aussi nouvelles familles. Ces variations sur le thème imposent au chercheur tout comme au clinicien la nécessité de déconstruire certaines idées, idéaux et idéalisations du couple et de la famille au profit d’une progressive reconnaissance des différentes possibilités et potentialités des nouveaux liens affectifs et de filiation. Dans ce contexte, les familles homoparentales représentent un laboratoire pour repenser l’identité du « familial » (Scabini, Cigoli, 2000) et les changements multiples que toute famille, traditionnelle incluse, est en train d’expérimenter. D’ailleurs, les couples et les familles avec parents LGBT (lesbiens, gays, bisexuels et transgenres) deviennent de plus en plus visibles et demandeurs de reconnaissance, non seulement juridique mais aussi psychologique, sociale, culturelle, civile et morale. Dans l’histoire des sciences humaines, les minorités de genre et d’orientation sexuelle n’ont jamais été prises en considération dans la définition de famille et de relations familiales. Ce manque trouve ses racines dans l’hétérosexisme (qui présuppose la supériorité de l’hétérosexualité sur les autres orientations sexuelles) et l’hétéronormativité (qui présuppose la supériorité du modèle hétérosexuel sur les autres) qui ont eu et continuent à avoir un impact majeur sur la vie des personnes lesbiennes, gays, transsexuelles et bisexuelles et de leurs familles (Giammattei, Green, 2012). 85 Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 85.218.92.201 - 05/07/2013 08h12. © Médecine & Hygiène Service de Clinique Systémique et Psychopathologie Relationnelle, Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education, Université de Liège, Belgique Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 85.218.92.201 - 05/07/2013 08h12. © Médecine & Hygiène Invité par Robert-Jay Green auprès du Rockway Institute de l’Alliant University à San Francisco j’ai pu, dans le cadre d’une mission scientifique de six mois, aborder certaines questions relatives à la recherche et à la clinique systémique concernant l’homoparentalité. Robert-Jay Green est professeur, il est l’un des plus importants experts dans le domaine au niveau international. Psychothérapeute de couple et de famille, formé par les pionniers californiens, il a su conjuguer de façon admirable l’approche systémique avec la recherche et la clinique des familles LGBT. Le Rockway Institute, dont le Pr Green est le directeur, est le premier centre national pour la recherche, l’enseignement et les politiques sociales touchant aux personnes, aux couples et aux familles LGBT. S’appuyant sur l’expertise de chercheurs, cliniciens et juristes, l’Institut Rockway a pour mission d’informer scientifiquement tout type de public sur les questions relatives aux minorités LGBT. Sur la base des nombreux entretiens avec Robert-Jay Green et ses collaborateurs, ainsi qu’en participant aux différents séminaires de recherche et de clinique avec les familles LGBT, j’ai pu prendre conscience de l’ampleur et de la complexité des questions qui concernent ce domaine. De nombreuses études montrent, désormais, que les familles homoparentales sont des contextes de développement tout à fait adéquats et qui répondent aux besoins évolutifs de leurs enfants (pour une revue approfondie de la littérature voir Goldberg, 2010). Il reste néanmoins toute une série de grandes questions qui doivent être prises en considération, comme par exemple les effets de la discrimination, de l’homophobie sociale et intériorisée, de l’ambiguïté relationnelle (liée au manque de reconnaissance légale et à l’absence de modèles sociaux et culturels) ainsi que du faible support social que les enfants et leur famille peuvent expérimenter (Green, 2012). Par ailleurs, les parents transgenres et leurs enfants doivent également faire face à la transphobie qui affecte leur vécu quotidien et qui risque de les marginaliser davantage car, à l’inverse des homoparents, ils sont moins reconnus comme sujets de droits civils et parentaux. La rencontre significative avec de nombreux parents et enfants au sein de l’association Our Family Coalition m’a permis de partager leurs défis mais aussi les multiples ressources qu’ils sont capables d’activer à travers les réseaux affectifs et amicaux – dits aussi « familles de choix ». Des créations familiales qui viennent supporter et enrichir la qualité de vie et qui constituent de véritables 1 86 Pour une revue de la littérature voir Giammattei and Green (2012). Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 85.218.92.201 - 05/07/2013 08h12. © Médecine & Hygiène De plus, la recherche et la thérapie avec la famille ont contribué à perpétuer ce manque en proposant le modèle du couple et de la famille hétérosexuelle comme le modèle de référence pour garantir la santé, la normalité et la fonctionnalité des relations familiales. En particulier, le couple homosexuel et la famille avec parents LGBT ont été abordés essentiellement à travers la loupe hétérosexiste, qui privilégie la conformité de genre et des rôles traditionnels. Et en conséquence, la famille homoparentale a été perçue comme « déviante » par rapport à la norme plutôt que simplement différente1 dans un continuum de manières multiples d’être et de faire couple et famille. tuteurs de résilience face aux épreuves que certains contextes hostiles peuvent proposer. La gestion du stress à l’interface des multiples systèmes d’appartenance reste un défi constant tant pour les parents que pour les enfants. Les modalités affectives, créatrices et novatrices dont ces familles font preuve – et qui peuvent nous surprendre – nous invitent à reconnaître leurs compétences et à changer d’optique. Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 85.218.92.201 - 05/07/2013 08h12. © Médecine & Hygiène En effet, la rencontre avec ces familles nous demande de prendre en considération les différentes trajectoires dont elles sont protagonistes. Des trajectoires liées aux différentes modalités de filiation (insémination alternative, adoption, gestation par autrui) ainsi que de leur composition (coparentalité et recomposition). Les différentes transitions à la parentalité que chaque trajectoire comporte, soulèvent une série de questions qui peuvent faire l’objet d’une demande de thérapie (par exemple la gestion du coming out avec les enfants, la relation avec les familles d’origine, les éventuels conflits avec l’ex-époux/se s’il y a eu une précédente union hétérosexuelle, les craintes du parent non biologique de perdre les droits parentaux en cas de divorce, la maladie ou la mort du parent biologique, la gestion de l’accès aux origines chez l’enfant conçu par insémination alternative ou par mère porteuse, etc.) Dans le travail clinique avec ces nouvelles familles, le thérapeute se doit de réfléchir à certaines questions essentielles – et qui pourtant sont encore peu explorées dans les programmes de formations – telles que l’effet de son identité de genre, de ses propres modèles familiaux, sociaux et culturels, ainsi qu’à son hétérocentrisme. Il est sans doute important que le clinicien puisse avoir une certaine conscience de l’hétéronormativité inhérente aux modèles cliniques qu’il adopte. Certains modèles comme ceux post-modernes et féministes permettent de dépasser ce risque dans la mesure où ils abordent les systèmes humains dans une perspective sociopolitique. Néanmoins, il ne s’agit pas ici de privilégier un modèle plutôt qu’un autre, mais de voir comment chaque modèle (qu’il soit structural, stratégique, intergénérationnel, cognitiviste) peut s’adapter et tenir compte des spécificités familiales. Nous sommes appelés en tant que chercheurs et thérapeutes à relever les défis que les familles homoparentales – comme toute nouvelle famille – nous proposent, ainsi qu’à développer une posture qui soit laïque et respectueuse des différences. La diversité est une valeur que nous devons pouvoir reconnaître et promouvoir dans nos pratiques. C’est avec ce souhait que je salue l’organisation de la journée consacrée à la recherche systémique que la revue Thérapie familiale organisera le 17 novembre 2012 à Bruxelles (Louvain-en-Woluwe), avec l’espoir que de nouvelles perspectives plurielles et inclusives dans la recherche et la psychothérapie avec la famille puissent être envisagées. 87 Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 85.218.92.201 - 05/07/2013 08h12. © Médecine & Hygiène Nonobstant leur dépathologisation ainsi que leur normalisation, l’homosexualité et l’homoparentalité, demeurent toujours actuellement absentes dans la formation du futur thérapeute – surtout en Europe. Bibliographie 1. Caillé P., 2010. Vous avez dit famille… Famille traditionnelle ou constellation affective ? In D’Amore S. (ed.) : Les nouvelles familles. Approches cliniques. De Boeck, Bruxelles. 2. Scabini E., Cigoli V., 2010. Il famigliare. Legami, simboli e transizioni. Raffaello Cortina, Milano. 3. Giammattei S., Green R-J., 2012. GLBTQ couple and family therapy : History and future directions. In J.J. Bigner & J.L. Wetchler (Eds.), Handbook of LGBT-affirmative couple and family therapy. Taylor & Francis, New York. 4. Goldberg A.E., 2010. Lesbian and gay parents and their children : Research on the family life cycle. APA Books, Washington, DC. Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 85.218.92.201 - 05/07/2013 08h12. © Médecine & Hygiène 88 Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 85.218.92.201 - 05/07/2013 08h12. © Médecine & Hygiène 5. Green R.-J., 2012. Gay and lesbian family life : Risk, resilience, and rising expectations. In F. Walsh (Ed.), Normal Family Processes, 4th Edition (pp. 172-195). Guilford, New York . COUPLES HOMOSEXUELS ET FAMILLES HOMOPARENTALES Défis, ressources et perspectives pour la thérapie systémique Salvatore D?Amore et al. Médecine & Hygiène | Thérapie Familiale 2013/1 - Vol. 34 pages 69 à 84 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Article disponible en ligne à l'adresse: -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------http://www.cairn.info/revue-therapie-familiale-2013-1-page-69.htm -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Pour citer cet article : -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------D?Amore Salvatoreet al., « Couples homosexuels et familles homoparentales » Défis, ressources et perspectives pour la thérapie systémique, Thérapie Familiale, 2013/1 Vol. 34, p. 69-84. DOI : 10.3917/tf.131.0069 -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Distribution électronique Cairn.info pour Médecine & Hygiène. © Médecine & Hygiène. Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène ISSN 0250-4952 Thérapie familiale, Genève, 2013, 34, 1, 69-84 Couples homosexuels et familles homoparentales Salvatore D’Amore PhD Chargé de Cours, psychologue, psychothérapeute, Service de clinique systémique et psychopathologie relationnelle, Université de Liège Marina Miscioscia Psychologue, psychothérapeute, PhD student, assistante Thérèse Scali Psychologue, PhD student Stéphanie Haxhe PhD Maître de conférences, psychothérapeute Quentin Bullens Psychologue, psychothérapeute, PhD student, assistant Résumé Couples homosexuels et familles homoparentales. Défis, ressources et perspectives pour la thérapie systémique. – Les couples et les familles avec partenaires et parents LGBT (lesbiens, gays, bisexuels, transgenres) sont souvent passés sous silence dans l’approche systémique. Ce silence trouve ses racines dans l’hétérocentrisme qui a influencé la définition de couple, de famille et de relations familiales ainsi que de leur « normalité » vs « pathologie ». Qu’on soit chercheur ou clinicien, il est intéressant de prendre en considération l’impact de l’homophobie, de l’hétérosexisme, de l’hétéronormativité dans la vie quotidienne de ces couples, de ces familles et de leurs enfants. En particulier dans la consultation clinique, il semble important d’en évaluer leur degré de stress, d’ambiguïté relationnelle, d’homonégativité intériorisée ainsi que de support social. Nous réfléchirons aussi sur les atouts et les limites des modèles majeurs de thérapie de couple et de famille dans le travail thérapeutique ainsi que sur la nécessité d’envisager des pistes dans la formation du futur thérapeute sur les questions LGBT. Formation qui pourrait être basée sur le modèle de la diversité comme modèle inclusif des différences familiales et relationnelles contemporaines. Introduction Les définitions hégémoniques du couple et de la famille ont pendant longtemps évité de prendre en considération la diversité de ceux-ci, en promouvant comme modèle normatif celui de la cellule composée par un couple hétérosexuel, monoculturel, de religion judéo-chrétienne, de statut socio-professionnel moyen, avec * Les idées présentées sont inspirées par le travail du Pr Robert Jay Green de l’Alliant University, San Francisco, Californie. C’est à lui que nous voulons humblement dédier cet article. 69 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Défis, ressources et perspectives pour la thérapie systémique* Le contexte socio-politique La reconnaissance des droits civils et parentaux des homosexuels en Europe est encore loin d’être équitable. A l’heure actuelle, huit pays européens ont légalisé le mariage pour les couples homosexuels : Pays-Bas, Belgique, Espagne, Norvège, Suède, Portugal, Islande et Danemark. A l’exception de la péninsule ibérique, ce sont les pays du nord de l’Europe qui reconnaissent le plus de droits civils aux personnes LGBT1. Cela est vrai aussi pour les droits d’accès à la parentalité. En ce qui concerne l’adoption, les pays l’ayant légalement autorisée sont la Belgique, le Danemark, l’Espagne, 1 70 On entend par LGBT toutes les personnes qui s’auto-identifient comme lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène des enfants liés biologiquement à leurs parents et vivant tous ensemble sous le même toit dans une composition intacte dans le temps. Ce modèle ne traduit pas les multiples transformations que les couples et les familles sont en train d’expérimenter : par rapport à leur composition, leur culture, leur statut socio-économique, religieux ainsi que par rapport à l’orientation sexuelle de ses membres. D’ailleurs, ce n’est que récemment que le domaine de la thérapie de couple et familiale a commencé à prendre en compte la portée de ces changements, et les minorités sexuelles et de genre n’ont pas encore fait couler beaucoup d’encre. Comment expliquer cela ? La thérapie familiale, à l’image de l’opinion publique, a longtemps passé sous silence la question de l’homosexualité, et lorsque elle s’en est occupée, elle a malheureusement reproduit – voire renforcé – certains stéréotypes et préjugés typiques de la pensée commune. Ainsi, comme l’ont documenté Moscovici et Hewstone (1983), les préjugés qu’on retrouve dans les recherches scientifiques ne sont pas si distants de ceux qu’on retrouve dans la connaissance dite naïve ou du sens commun. En effet, à l’instar de la pensée commune, la thérapie familiale a également présenté certaines positions hétérosexistes, hétéronormatives et homophobes qui ont, malheureusement, eu comme effet de pathologiser l’homosexualité et ses déclinaisons relationnelles – qu’elles soient conjugales ou familiales. Mais quelles sont les questions que ces couples et familles posent à l’attention des thérapeutes ? Lorsque ces couples et familles consultent, elles peuvent présenter une série de questions liées au stress dû au statut de communauté minoritaire, à l’ambiguïté relationnelle ainsi qu’au faible soutien social ; mais également liées à la gestion du coming-out avec les enfants, aux relations avec les familles d’origine, aux éventuels conflits avec l’ex-époux/se s’il y a eu une précédente union hétérosexuelle, aux craintes du parent non biologique de perdre les droits parentaux en cas de divorce, à la maladie ou la mort du parent biologique, à la gestion de l’accès aux origines chez l’enfant conçu par insémination alternative ou par mère porteuse, etc. Dans le cadre de cet article, nous nous proposons d’aborder le contexte sociopolitique actuel, de décrire la manière dont la thérapie familiale a abordé l’homosexualité, ensuite de détailler les défis des couples, familles, enfants et des thérapeutes dans le contexte de la consultation ainsi que les pistes pour la formation. 71 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène l’Islande, les Pays-Bas, la Norvège, le Portugal, la Suède et le Royaume Uni. Par ailleurs, en ce qui concerne l’adoption du coparent, l’Allemagne, le Royaume Uni, l’Espagne, la Belgique, le Danemark, les Pays-Bas, la Norvège et la Finlande la permettent légalement. Enfin, concernant l’insémination alternative à destination des couples lesbiens, nous retrouvons les Pays-Bas, l’Espagne, la Belgique, le Royaume Uni, l’Irlande, la Suède, la Norvège et la Finlande. Toutefois, les attitudes sociales dans les pays qui ont légalisé le mariage et l’adoption ne sont pas complètement favorables vis-à-vis des couples et des parents lesbiens et gays, ce qui révèle que la légalisation d’une union n’est pas une condition suffisante pour que les représentations et les mentalités puissent devenir plus inclusives. Selon le rapport Eurobaromètre (2006), 44% des citoyens européens sont d’accord que le mariage homosexuel soit légalement reconnu en Europe, et 32% sont favorables à l’adoption par les couples homosexuels (14 Etats sur 25). En effet, ces attitudes varient selon la géographie : en général, les pays du nord de l’Europe expriment des attitudes plus favorables que les pays du sud et de l’est de l’Europe qui manifestent des attitudes moins favorables. Différentes études ont mis en évidence des facteurs influençant les attitudes favorables et/ou défavorables vis-à-vis des mariages homosexuels alors que très peu d’études ont été réalisées sur les attitudes vis-à-vis des parents homosexuels (Morse, McLaren, McLaclhan, 2007 ; Pennington, Knight, 2011). Ainsi, concernant le mariage homosexuel, une proportion significative d’hétérosexuels s’y oppose car ils rejettent l’homosexualité en général (McVeigh et Diaz, 2009), et d’autres s’y opposent parce qu’ils pensent que ce type de mariage met en péril l’institution du mariage hétérosexuel en elle-même (Brumbaugh et coll., 2008). Les facteurs qui interviennent dans l’acceptation sont : l’appartenance à une ethnie caucasienne (McVeigh et Diaz, 2009 ; Lubbers, Jaspers et Ultee, 2009 ; Lewis, 2003) ; le plus jeune âge (Brumbaugh et coll., 2008) ; le genre féminin ; la religion non protestante ; un lieu de résidence hautement peuplé (Sherkat et coll., 2010) ; un haut statut socio-économique et d’éducation (Sherkat et coll., 2010) ; ne pas être marié et cohabiter (Hinrichs et Rosenberg, 2002 ; Swank et Raiz, 2010) ; et avoir une idéologie politique libérale (McVeigh et Diaz, 2009 ; Brown et Henriquez, 2008). En effet, la question de l’acceptation sociale des couples et des familles ne peut pas être dissociée des aspirations que les jeunes générations d’homosexuels ont par rapport à leur futur de couple et de famille. Ainsi, selon une étude américaine (D’Augelli, Grossman et Rendina, 2006 ; D’Augelli, Rendina, Sinclaire et Grossman, 2007), 92% des jeunes lesbiennes et 82% des jeunes gays aspirent à être dans une relation monogame à long terme dans dix ans. De plus, 78% des jeunes lesbiennes et 61% des jeunes gays déclarent qu’il est très ou extrêmement probable qu’ils se marieraient avec un partenaire de même sexe si cela était légalement possible. Concernant la parentalité, 66% des jeunes lesbiennes et 52% des jeunes gays affirment qu’il est très ou extrêmement probable qu’ils deviendront un jour parents. Par ailleurs, les attitudes semblent être plus positives à l’égard des jeunes lesbiennes – d’autant plus vis-à-vis de celles qui se projettent dans un futur de couple et de famille – qu’à l’égard des jeunes gays. En effet, le lien entre attitudes et aspirations se révèle être très important. A ce propos, Egan, Edelman, Sherill (2008) ont demandé à des homosexuels quelles étaient leurs priorités légales et politiques ; chez les jeunes LGBT âgés de 18-25 ans, il s’agit tout d’abord des droits au mariage ainsi qu’à la parentalité et à l’adoption. En ce qui concerne la population de plus de 65 ans, sa priorité vise les lois contre les crimes de haine, ensuite les discriminations sur le lieu de travail. Il s’agit aussi de ces cohortes de personnes LGBT qui n’ont pas pu se projeter dans un futur de couple et familial car lorsqu’elles était jeunes, la question homosexuelle venait juste d’être évoquée en termes de visibilité et leurs droits de couple et de famille étaient bien loin d’être pensés. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Historiquement, les définitions dominantes de la famille et des relations familiales ont exclu les minorités sexuelles et de genre. Cette exclusion trouve ses racines dans l’hétérosexisme et l’hétéronormativité. L’hétérosexisme est la promotion continue par les grandes institutions sociales de la croyance de la supériorité de l’hétérosexualité ainsi que le rejet de toute forme non hétérosexuelle de comportement ou de relation (Anderson et Holliday, 2008). L’hétéronormativité est la croyance dominante, omniprésente et subtile qu’une famille viable est constituée d’une mère hétérosexuelle et d’un père qui élèvent des enfants hétérosexuels ensemble (Gamson, 2000 ; Hudak et Giammattei, 2010). L’hétéronormativité se différencie de l’hétérosexisme en raison de son adoption sans réserve de l’hétérosexualité comme une norme établie, tandis que l’hétérosexisme suppose que l’hétérosexualité soit supérieure, plus naturelle, dominante et l’unique option de vie acceptable et viable (Perlesz et coll., 2006). Nous ne pouvons pas sous-estimer l’impact que cela a eu dans la vie des personnes, des couples, des parents et dans la pathologisation de leur différence. Or, l’hétéronormativité est un principe organisateur qui a façonné et limité la thérapie de la famille, la recherche et la formation. Elle fut la référence normative et considérée comme saine pour tous les individus, les couples et les familles. Par conséquent, elle a eu un impact profond sur le terrain actuel de la thérapie (Hudak et Giammattei, 2010). En effet, la thérapie familiale et de couple, à l’image de la pensée sociale, a reproduit certains préjugés et stéréotypes vis-à-vis des homosexuels et de leur manière de « faire couple et famille ». D’ailleurs, la revue de la littérature (Giammattei et Green, 2012) a mis en évidence que le processus de « normalisation » et d’inclusion des minorités sexuelles dans le domaine de la thérapie familiale et de couple est encore un processus en cours. Les citations suivantes, reprises à partir des plus grands manuels de psychothérapie systémique, illustrent bien la vision pathologique, homophobe et hétérosexiste de certains théoriciens. « C’est aussi, de manière analogue, le problème de l’homosexuel, qui désire ardemment une relation étroite avec un « vrai mâle », pour finir par découvrir que ce dernier est toujours, et doit toujours être, un autre homosexuel » (Watzlawick, Beavin et Jackson, 1967, p. 201). « Les faillites des parents de maintenir les frontières parmi les générations et de se conformer aux rôles associés à leur genre amènent à des problèmes incestueux, des confusions à l’identité de genre et à des tendances homosexuelles chez les parents et leurs enfants » (Lidz, 1969, p. 239). « La majeure partie des formes maniaco-dépressives, de l’alcoolisme, du comportement obsessionnel-compulsif et de l’homosexualité est à voir comme un trouble qui se développe dans plusieurs générations » (Kerr et Bowen, 1988, p. 241). 72 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène L’homosexualité dans le domaine de la thérapie familiale 73 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Les deux premières citations reflètent le point de vue psychanalytique de l’homosexualité dans les années soixante et, bien que dérangeantes, elles sont peu surprenantes étant donné le fait que l’homosexualité était encore considérée à cette époque comme une maladie mentale. La plus inquiétante est probablement la troisième citation, écrite par Michael Kerr et Murray Bowen, un des leaders les plus connus et les plus influents dans le domaine de la thérapie de couple et de famille, fondateur du Centre de la famille à Georgetown et premier président de l’Académie américaine de thérapie familiale (AFTA). Contrairement aux précédentes citations, ce passage a été publié quinze ans après le retrait par l’American Psychiatric Association de l’homosexualité comme maladie mentale (1974), et deux ans après que l’homosexualité égodystonique ait été retirée du DSM (Gonsiorek, 1991). Ces citations sous-tendent une conception de l’homosexualité comme étant intrinsèquement pathologique, comme un signe de manque de différenciation de soi qui prend plusieurs générations à se développer dans les familles, et qui rend donc les familles responsables de son développement. Toutes ces citations sont imbriquées dans la croyance que la pathologie est inhérente dans les familles qui ne souscrivent pas au modèle patriarcal et à la norme hétérosexuelle des rôles sexuels distincts pour les hommes et les femmes. Etant donné que les auteurs cités ci-dessus ont formé des milliers de thérapeutes et que leurs écrits ont été publiés et lus par beaucoup de professionnels, l’impact de ces idées dans le champ des couples et de la thérapie familiale ne peut pas être sous-estimé. Ainsi, il semblerait que la plupart des maîtres d’école dans le domaine de la thérapie de couple et de famille, bien que n’étant pas ouvertement homophobes, aient une position hétéronormative et préfèrent garder le silence sur ce sujet. A l’inverse, Salvador Minuchin (1981), le fondateur de la thérapie familiale structurelle, ainsi que de nombreux éminents spécialistes féministes de thérapie familiale (McGoldrik et Carter, 1988) se sont abstenus de ces dialogues pathologisants, et à plusieurs reprises ont brièvement évoqué les couples de gays et de lesbiennes dans leur travail. Parallèlement à la vision pathologisante de certains pionniers, il y a également eu dans la thérapie familiale une tendance dite réparatrice. Historiquement, la thérapie familiale a été considérée comme une méthode viable pour aider à convertir les homosexuels et les travestis, généralement de sexe masculin, à l’hétérosexualité. Dans le début des années 1970, après la suppression de « l’homosexualité » de la liste des troubles psychiatriques (American Psychiatric Association, 1974), quelques études de cas de thérapie avec couples de même sexe ont commencé à apparaître dans les principaux journaux de thérapie familiale (Osman, 1972 ; Pendergrass, 1975) ; quelques articles portant sur les parents qui s’occupent d’enfants gays ou lesbiennes et sur les maris qui ont fait leur coming-out dans les mariages hétérosexuels y figuraient également. Ainsi, le manque d’inclusion de l’orientation sexuelle dans la littérature en thérapie familiale a été quantifié par Clark et Serovich (1997) à travers une analyse du contenu des articles du domaine allant de 1975 à 1995. Ces auteurs ont constaté que seulement 77 articles sur plus de 13 000 (0,006%) présentent des contenus liés à l’orientation sexuelle ou à des questions homosexuelles. Et lorsque les couples de même sexe ont été abordés, ils ont souvent été vus à travers une loupe hétérosexiste qui privilégie la conformité du sexe et les rôles de genre traditionnels. Par exemple, Krestan et Bepko (1980) mettent l’accent sur l’idée que les couples lesbiens seraient fusionnels alors que les couples gays seraient Les défis des couples homosexuels Tout d’abord, il est important de souligner que le climat sociopolitique a une profonde influence sur la manière dont les couples homosexuels se rencontrent et sur la manière dont ils développent leurs relations. Historiquement, les lieux de rencontre et d’interactions étaient très limités : le plus souvent, elles ont eu lieu dans les bars, surtout pour les hommes, ou sur le lieu de travail ainsi qu’à travers des amis. Avec l’augmentation des activités culturelles et sociales et de la croissante visibilité de la communauté LGBT, en particulier dans les environnements urbains, les différentes possibilités de rencontre des partenaires ont augmenté de manière exponentielle – notamment par Internet et via les réseaux sociaux. En effet, l’utilisation d’internet a été particulièrement appréciée par les personnes qui vivent dans les communautés ou contextes sociaux où l’homophobie peut être très présente et où rentrer en contact avec des partenaires potentiels est vraiment difficile. 74 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène plutôt désengagés. En sur-généralisant la théorie de la conformité, les auteurs se sont engagés dans une stéréotypisation de genre qui a eu comme effet la pathologisation des relations de même sexe. Enfin, vers la fin des années 1980, les thérapeutes familiaux féministes ont commencé à inclure de brèves références à des couples lesbiens et leurs familles dans les articles et quelques chapitres de livre. Roth (1985) sera le premier à écrire un article avec une perspective de justice sociale appliquée à l’orientation sexuelle, qui représentera une avancée positive dans le domaine et il invitera les thérapeutes familiaux à s’éloigner des notions traditionnelles de genre dans leur travail avec les couples lesbiens. Et c’est dans le milieu des années 1990 que beaucoup plus d’écrits sur les couples lesbiens et gays et leurs familles ont vu le jour – même si relativement peu ont été publiés dans les principaux journaux de thérapie familiale. En effet, la plupart des informations se trouvaient dans des revues spécifiquement axées sur les questions homosexuelles et qui ne se concentrent pas forcément sur les applications cliniques avec couples de même sexe. Le premier manuel clinique qui fut consacré aux couples et aux parents a été publié en 1996 (Laird et Green, 1988). Depuis la publication de Clark et Serovich (1997), il y a eu un nombre croissant de travaux cliniques dédiés aux professionnels qui travaillent avec les couples et les familles homoparentales. Ces auteurs ont exhorté les thérapeutes familiaux à développer des contextes cliniques qui puissent reconnaître les expériences uniques des personnes LGBT remettant ainsi en cause le domaine de la thérapie de couple et la famille. Malgré ce mouvement progressiste, la littérature dans le domaine de la thérapie familiale reste située dans le paradigme du privilège hétérosexuel. Dans le cas particulier des bisexuels et des transgenres, bien que des revues et des livres sur la question aient été publiés, les principales revues de thérapie familiale demeurent relativement silencieuses à l’égard de leurs expériences spécifiques. Ainsi, même si les termes bisexuel et transgenre peuvent être inclus dans les titres des articles et des chapitres, souvent, ces questions ne sont pas abordées dans le texte, ou lorsqu’elles le sont il est souvent supposé que ces minorités ont les mêmes expériences que les gays et les lesbiennes. Ainsi, l’expérience des bisexuels et des transgenres semble être encore davantage méconnue dans la thérapie familiale et dans la littérature grand public. 1. les expériences personnelles de préjugés et discriminations anti-LGBT, qui peuvent être associées à : homophobie internalisée, PSTD, troubles anxieux, dépression, suicides, abus de substances, conflits relatifs au « sortir du placard »… ; 2. l’ambiguïté relationnelle, liée à l’absence de modèles normatifs et légaux institutionnalisés, elle contribue à des relations ambiguës, des attachements insécures et à des protections légales et financières inadéquates ; 3. le support social insuffisant, c’est-à-dire que très peu de personnes acceptent actuellement les LGBT, et cela a comme conséquence une difficulté d’intégration des segments de réseaux sociaux dans une communauté cohésive et stable. Expériences de discrimination Les expériences de discrimination concernent non seulement la façon dont la société traite les individus LGBT, mais aussi comment les familles traitent leurs enfants LGBT, et comment les individus LGBT se traitent eux-mêmes, leurs partenaires, et leurs propres enfants. Le degré de cette influence dépend du climat sociopolitique dans lequel ils vivent et de la culture (ethnique, religieuse) auxquels ils appartiennent (Goldberg, 2010). Les lesbiennes et les gays peuvent être destinataires de discrimination et/ou de préjugés, de manière directe ou indirecte (par l’identification avec d’autres qui ont été victimes de discrimination ou par l’intermédiaire des politiques antihomosexuelles), et il est peu probable qu’ils échappent à l’intériorisation des 75 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Par ailleurs, les couples homosexuels ont des aspirations et des questionnements similaires aux hétérosexuels. En effet, les couples homosexuels présentent de nombreuses similarités avec les couples hétérosexuels dans d’importantes dimensions : sécurité, intimité, partage émotionnel, expressivité, valorisation du couple, gestion du conflit, proximité et partage des tâches (Green, 2008). Toutefois, ils échappent à la division des rôles de genre traditionnel (surtout les couples lesbiens). Ils sont plus égalitaires dans le partage du travail et dans la gestion du pouvoir décisionnel (Gotta et coll., 2011). Ils présentent de plus une meilleure gestion des conflits : ils sont moins agressifs et accusateurs et ils utilisent davantage l’humour alors que dans les couples hétérosexuels nous pouvons retrouver plus de lutte pour le pouvoir et l’invalidation de l’autre (Green, 2008). De plus, d’un point de vue émotionnel, les couples lesbiens se décrivent plus proches que les couples gays qui, à leur tour, se décrivent plus proches que les couples hétérosexuels. A parité de conditions (peu de proximité, flexibilité et satisfaction), ils peuvent se séparer après deux ans (Gottman et coll. 2003). Chez les couples gays, il est possible de retrouver plus de relations non monogames mais aussi plus de négociations et d’accords pour la non-monogamie (Gotta et al, 2011). Cette non-monogamie n’implique pas de trahison à partir du moment où elle est négociée. Quand ils sont demandeurs de thérapie, ils arrivent avec des questions similaires à celles des couples hétérosexuels : ils peuvent avoir du mal avec la communication, les finances, le sexe, la parentalité, le partage du travail (Green et Mitchell, 2008). Toutefois, il y a des différences majeures, dont certaines sont le résultat de discriminations, d’homo-bi-trans-phobie et d’hétéronormativité. En particulier, les couples et les parents homosexuels font face à trois défis/stresseurs uniques (Green, Mitchell, 2008) : L’ambiguïté relationnelle Au sein du couple de même sexe, des problèmes potentiels peuvent survenir en raison de la nature stigmatisée de la relation et de l’absence d’un « normatif » ou un modèle juridique pour créer des liens de couple ou de famille. Contrairement aux couples hétérosexuels, les couples homosexuels n’ont aucun moyen culturellement défini d’être et de devenir un couple. En conséquence, la façon dont la relation se déroule, les décisions autour de qui fait quoi dans le contexte de la relation, les niveaux de la monogamie ou non-monogamie, les obligations financières envers l’autre, et les intentions futures sont souvent floues et leur création est laissée à la responsabilité du couple. Bien que cela leur permette une certaine flexibilité, cela crée aussi un niveau plus élevé d’ambiguïté – à l’inverse de la plupart des couples hétérosexuels qui peuvent apporter une plus grande clarté juridique et émotionnelle de leur engagement de couple par l’intermédiaire des fiançailles et du mariage (Green et Mitchell, 2008). Cette ambiguïté n’est pas seulement source de confusion pour les couples homosexuels, mais a également un impact important sur le niveau de soutien social provenant de leurs familles, amis et communauté. Par exemple de nombreuses familles ne reconnaissent 76 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène attitudes négatives et de la honte (Green, 2008). L’intériorisation des attitudes anti-LGBT a été appelée « l’homophobie intériorisée » (parfois dénommé « homonégativité intériorisée »). Ainsi, certains peuvent être fiers d’être lesbiennes, gays, bisexuels ou transgenres, mais garder la conviction que l’hétérosexualité reste un privilège, en particulier pour la création de couples et de familles. Par exemple, un couple de même sexe peut être ouvert et fier de la relation mais avoir la croyance qu’avoir des enfants est seulement l’apanage des couples hétérosexuels. En plus de l’expérience de l’homonégativité, les micro-agressions peuvent être multiples : « les brèves et banales indignités quotidiennes au niveau verbal, comportemental et environnemental qui ont l’effet de communiquer des messages négatifs et hostiles » (Sue, 2010). Ainsi, le stress de minorité peut avoir des effets délétères physiques et émotionnels. Les études explorant les effets du stress sur les individus LGBT révèlent des taux significativement plus élevés de problèmes de santé mentale – notamment la dépression, les idées suicidaires, la toxicomanie et l’anxiété, ainsi que la participation à des situations sexuelles à risque (Giammattei et Green, 2011). En outre, les probabilités de développer un trouble psychiatrique augmentent significativement chez les personnes ayant déclaré des expériences de discrimination (Levitt et coll., 2009). Des études récentes (Giammattei et Green, 2011) ont montré que les individus LGBT vivant dans les états qui ont adopté un amendement du mariage gay rapportent un stress minoritaire significativement plus important. Ce stress lié à l’exposition à des messages ou des conversations négatifs (notamment dans les médias) se traduit en détresse psychologique (affects négatifs, stress, anxiété et symptômes dépressifs). De plus, Hatzenbuehler et coll. (2010) a constaté que lors des élections de 2004 et 2005 aux Etats-Unis, les troubles psychiatriques ont augmenté de manière significative pour les personnes LGBT dans les Etats où les interdictions de mariage ont été instituées, les augmentations déclarées allaient de 36,3%, pour troubles de l’humeur à un taux alarmant de 248,2% pour les troubles anxieux. Sans la reconnaissance juridique de leurs relations, les couples LGBT et leurs enfants deviennent vulnérables en temps de crise. pas l’importance d’un partenaire de même sexe de leur enfant et leur statut de couple et cela en dépit de nombreuses années de vie commune. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Une des problématiques, parmi les plus difficiles, est liée au manque de soutien social. Les couples de minorités sexuelles sont plus susceptibles de trouver une absence de soutien et même la résistance des parents hétérosexuels, de leurs propres familles d’origine, et parfois même de la communauté LGBT. Les transitions du cycle de vie comme les fiançailles, le mariage, la parentalité, l’adolescence des enfants, les nids vides, le vieillissement et les problèmes de santé sont source de stress pour tous les couples, mais peuvent être vécus de manière beaucoup plus stressante par les couples de même sexe, à cause du manque de soutien social. Et souvent, les personnes LGBT ne sont pas complètement soutenues par leurs familles d’origine. Même quand elles sont incluses dans les événements familiaux, leur relation n’a souvent pas la même reconnaissance que celle des membres hétérosexuels de la famille. Toutefois, il arrive que la transition à la parentalité, qui représente un rite de passage dans les relations hétérosexuelles, diminue l’ambiguïté. En outre, contrairement aux couples hétérosexuels, les personnes LGBT sont généralement moins susceptibles d’interconnecter leurs réseaux sociaux et souvent doivent faire plus d’efforts pour créer ces connexions. Toutefois, les couples qui arrivent à faire face aux questions liées à la discrimination, l’homophobie intériorisée, et à l’ambiguïté relationnelle ont généralement été en mesure de créer un réseau de soutien social qui est souvent appelé « famille de choix ». Ce groupe social peut énormément aider tant à faire face aux crises de la vie qu’à en célébrer les moments joyeux (Goldberg, 2010 ; Green et Mitchell, 2008). Parentalité et développement des enfants Les familles homoparentales sont confrontées à des questions centrales : la conception psychologique de l’enfant, l’établissement de la légitimité parentale, le gain, la validation et le support des familles d’origine et de la communauté élargie, les questions de l’entourage quant à la structure familiale… Une des questions qui est la plus fréquemment posée en thérapie concerne le développement des enfants. Les enfants et les adolescents élevés par des parents homosexuels présentent un degré de développement cognitif, émotionnel et social, ainsi qu’un niveau de santé mentale et de relations avec les pairs aussi bons que ceux obtenus par les enfants éduqués en milieu hétérosexuel (Gartrell et Bos, 2010). De plus, lorsqu’on compare les caractéristiques, les comportements, la santé émotionnelle et psychologique, l’orientation de genre, la sexualité, le succès universitaire, les relations sociales et l’estime de soi entre les enfants éduqués par des mères lesbiennes et les enfants d’hétérosexuels, il n’y a aucune différence significative. Ainsi, les adultes homosexuels ont été évalués comme des parents capables et ils référent des niveaux de stress parental similaires à ceux des hétérosexuels2. 2 Pour une analyse de la littérature sur le développement des enfants au sein des familles homoparentales, voir Green, R.J. 2011. 77 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Le support social limité Approches thérapeutiques et formation du thérapeute A ce jour, il n’existe pas de protocoles validés pour la thérapie familiale et de couple avec les minorités sexuelles. Du point de vue systémique, les modèles qui ont été utilisés dans le travail avec les couples de même sexe et les familles homo78 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Quelques études ont exploré la transition à la parentalité chez des parents gays (Bergman, Rubio, Green et Padron, 2009 ; Mallon, 2004), mais la plus grande partie s’est concentrée sur les mères lesbiennes à cause de leur majorité. En général, dans les études avec des parents homosexuels et leurs enfants, il semble que l’orientation sexuelle parentale ne soit pas corrélée au développement de l’enfant et de la famille. La recherche suggère plutôt que ce sont les processus familiaux comme la qualité de l’attachement, la coparentalité, l’organisation structurelle, la communication ainsi que la gestion des stresseurs psychosociaux comme l’homophobie, les indicateurs les plus explicatifs du développement de l’enfant au sein de ces familles (D’Amore, 2010). Quant aux alliances familiales et parentales – c’est-à-dire la capacité de la famille à se coordonner en tant que système et des parents de travailler ensemble – dans une recherche exploratoire, il a émergé qu’il n’y aurait pas de différences significatives entre les alliances familiales des familles homoparentales et celles hétéroparentales (D’Amore, Simonelli, Miscioscia, 2013). Au niveau des enfants, Green (2008) a démontré qu’il n’y a aucune différence entre les enfants de parents homosexuels et ceux de parents hétérosexuels au niveau des relations sociales (la popularité, les amitiés et les expériences d’égalité). Concernant les expériences d’homophobie, de discrimination, d’ambiguïté relationnelle et de bas soutien social, il semblerait que les enfants de parents de même sexe l’expérimentent – tout comme leurs parents (Green et Mitchell, 2008). Ainsi, Lindsay et collègues (2006) rapportent que les enfants partagent la discrimination de l’orientation sexuelle de leurs parents. Les chercheurs du National Lesbian Family Study ont constaté qu’à cinq ans, 18% des enfants de 78 familles avec mères lesbiennes avaient expérimenté une certaine forme de discrimination ou d’homophobie de la part des pairs ou des professeurs et qu’à l’âge de dix ans, le pourcentage concerné atteint les 43% (Gartrell, 2005). Toutefois, les difficultés des enfants diminuent lorsqu’ils fréquentent des écoles dans des villes à haute densité de population, dans des aires métropolitaines et aussi lorsqu’il y a une présence visible d’autres familles homoparentales. Ainsi, une recherche conduite avec des jeunes adultes, fils de pères gays a rapporté qu’ils avaient peur de ce que leurs pairs pensaient autour d’eux (Bozett, 1987). La moitié des pères gays divorcés a rapporté que leurs enfants avaient déjà été confrontés à des situations de préjugé et de discrimination en relation à l’orientation sexuelle de leur père (Tasker, 2005). De récentes recherches (Gartrell et coll., 2005) indiquent que les expériences de stigmatisation peuvent avoir un effet négatif sur le développement et le bien-être des enfants. En effet, une autre étude portant sur 76 jeunes de 11 à 18 ans dont les mères sont lesbiennes a mis en évidence que les jeunes ayant perçu plus de stigmatisations ont un niveau d’estime de soi plus bas que ceux n’ayant pas ou peu été confrontés à cela (Gershon, Tscann et Jemerin, 1999). 79 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène parentales sont surtout les modèles structurel, féministe, narratif, centré sur les émotions, axé sur les solutions, et les thérapies cognitivo-comportementales (Giammattei et Green, 2011). Certains auteurs recommandent en effet l’intégration de plusieurs de ces modèles de traitement (Coates et Sullivan, 2005 ; Lev, 2004 ; Stone Fish et Harvey, 2005). Par ailleurs, l’exploration de la littérature clinique révèle que les articles abordent principalement les différences entre les couples homosexuels et hétérosexuels. Ces différences concernent : les effets de la discrimination et le stress minoritaire, l’expérience de biculturalisme, les différences relatives à la culture, la monogamie, l’intimité affective et sexuelle, les questions autour de la socialisation du rôle des sexes, l’invalidation du couple et la perte des privilèges hétérosexuels dans des familles d’origine, et le manque de modèles socio-culturels. Ainsi, quel que soit le modèle utilisé, il est important de répondre aux questions posées par les couples ou les familles en vérifiant l’impact de ses propres prémisses hétérosexistes et hétéronormatives. Dans ce sens, les modèles constructivistes et postmodernes semblent répondre plus efficacement aux problèmes des familles et des couples (Giammattei et Green, 2011). Il est donc important que les cliniciens aient une prise de conscience vis-à-vis de l’hétéronormativité inhérente aux modèles qu’ils utilisent, et qu’ils puissent répondre à ces questions en modifiant les protocoles en conséquence. Ainsi, il existe un mouvement très prometteur dans la thérapie familiale, non seulement pour les clients LGBT, mais pour tous les couples et les familles : le « Queering Model » (Fish et Harvey, 2005). Ce modèle invite à prendre une position différente de celle que la thérapie familiale a connue jusqu’à présent, c’est-à-dire d’entendre la diversité comme une norme plutôt qu’une exception (Hudak et Giammattei, 2010). Il s’agit aussi de prendre en considération l’impact social sur le concept de genre, rôles de genre et d’orientation sexuelle et de les évaluer, pour éventuellement les déconstruire afin de travailler dans le meilleur intérêt des personnes. En outre, le modèle systémique peut aider les clients à voir comment les problèmes sociopolitiques affectent leurs vies, et cela est en effet une composante importante du traitement (Godfrey, et coll., 2006). On comprend alors que l’importance de la formation des intervenants psychosociaux ne peut être sous-estimée si nous voulons construire une intervention qui soit efficace. En effet, des études ont montré que 70 à 90% des thérapeutes de couple et de famille travaillent avec des clients LGBT (Godfrey, Haddock, Fisher et Lund, 2006). En outre, les codes d’éthique professionnelle dans le secteur de la santé mentale stipulent que les cliniciens ne doivent « pas porter préjudice », et conserver un niveau de compétence adéquat – ici, une compétence pour travailler avec les groupes minoritaires. Malgré cette exigence, de nombreux thérapeutes ne sont pas suffisamment formés et ne se sentent pas outillés pour travailler avec les clients LGBT. Ainsi, une récente étude sur les attitudes et les savoirs professionnels (Green, Murphy, Blumer et Palmanteer, 2009) a démontré que 95% des thérapeutes de couple et de famille travaillant dans le domaine de l’homosexualité ont acquis des connaissances sur les personnes gays et lesbiennes à travers leur expérience clinique ; moins de 65% ont déclaré que l’apprentissage s’est fait lors des études supérieures ; 46% ont appris grâce à la supervision et 89% ont appris à travers des connaissances personnelles. Les cliniciens femmes ont déclaré se sentir plus à l’aise que les hommes dans le travail avec des personnes lesbiennes ou gays, et tous deux étaient plus à l’aise de travailler avec les lesbiennes. Conclusions Bien que de nombreux progrès aient été réalisés dans la compréhension des couples et des familles LGBT, nous avons encore un long chemin à parcourir. Les chercheurs tout comme les thérapeutes se doivent de prendre conscience de la partialité hétéronormative qui peut affecter leur travail. Il semble donc nécessaire de développer des méthodologies de recherche qui puissent être inclusives vis-à-vis de la diversité des identités, des comportements et des orientations sexuelles. Du point de vue méthodologique, il serait intéressant tant dans la recherche que dans la clinique, de valider les modèles existants. En outre, des études ultérieures sont nécessaires pour valider les modèles thérapeutiques qui prennent en considération les différences dans l’expérience émotionnelle, le stress de la minorité, l’homonégativité intériorisée, l’anxiété, la dépression et l’abus de substances. De plus, la principale priorité actuelle est le manque de compétence culturelle autour des questions LGBT exprimées par les cliniciens dans le domaine, en particulier ceux qui sont encore aux études supérieures. L’absence d’une formation continue sur les questions LGBT dans les programmes de formation ne sert qu’à perpétuer la marginalisation et la discri80 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Il est certain que la formation générale en thérapie familiale n’est pas suffisante pour travailler avec la population LGBT, et peut même être nuisible pour les couples et les familles LGBT en raison de la partialité inhérente du modèle hétéronormatif (Godfrey, et al, 2006 ; Perosa, Perosa et Queener, 2008). Des études récentes (Bernstein, 2000 ; Godfrey, et al, 2006 ; Long et Serovich, 2003) soulignent que pour travailler avec des individus, des couples et des familles homoparentales, une compréhension des réalités de l’homophobie, de l’hétérosexisme et de l’influence de chacun sur la vie des thérapeutes et des clients est nécessaire ; par ailleurs, le contact accru avec les personnes LGBT et leurs vies réduit l’homophobie et augmente les attitudes positives à leur égard (Green et Bobele, 1994 ; Long et Serovich, 2003). Indépendamment de l’orientation sexuelle ou de l’identité de genre, il est important que les cliniciens qui travaillent auprès des minorités sexuelles et de genre s’engagent dans la déconstruction de leurs propres préjugés tout en essayant de comprendre la manière dont l’être humain devient un être sexué et sexuel. Ainsi, un travail sur le soi du thérapeute doit permettre une auto-exploration et une prise de conscience des thèmes liés à la diversité individuelle, familiale et culturelle. Le thérapeute doit tenter d’examiner ses propres croyances, valeurs, niveaux de confort, blocages émotionnels, préjugés sur le sexe, le genre et l’orientation sexuelle ; de comprendre l’effet de la discrimination, de l’ambiguïté relationnelle ainsi que du support social ; d’accepter de ne pas savoir a priori, de créer un espace de dialogue et de discussion sur les écarts culturels ; et enfin de reconnaître la diversité comme valeur. Alors, il sera possible de promouvoir une culture de la différence familiale, d’informer et d’éduquer au respect de la diversité et de soutenir les échanges entre les différentes expériences de vie familiale. Etre à l’aise avec la réalité de l’amour entre deux personnes de même sexe, de leur sexualité et de leur éventuelle parentalité est un prérequis pour les thérapeutes. En effet, ceux qui ne sont pas sereins par rapport à cela risquent d’être iatrogènes. Et un risque majeur est celui de minimiser ou de maximaliser les différences avec les autres orientations sexuelles. mination de ces clients et peut provoquer un préjudice en soi. Le développement d’un positionnement éthique inspiré de la diversité comme valeur humaine et professionnelle semble donc être un horizon à atteindre pour nous tous. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Bibliographie 1. Anderson S., Holliday M., 2008. How heterosexism plagues practitioners in services for lesbians and their families. Journal of Gay & Lesbian Social Services, 19, 2, 81-100. 2.Bergman K., Rubio R.-J, Green R.-J., Padron E., 2010. Gay men who become fathers via surrogacy : The transition to parenthood. Journal of GLBT Family Studies, 6, 111-141. 3. Bernstein A. C., 2000. Straight therapists working with lesbians and gays in family therapy Journal of Marital & Family Therapy, 26, 443-454. 4. Bozett F.W., Ed, 1987. Gay and lesbian parents. Praeger Publishers, New York. 5. Brown M., Henriquez E., 2008. Socio-demographic predictors of attitudes towards gays and lesbians. Individual Differences Research, 6, 3, 193-202. 6. Brumbaugh S., Sanchez L., Nock S., Wright J., 2008. Attitudes toward gay marriage in states undergoing marriage law transformation. Journal of Marriage and Family, 70, 2, 345-359. 7. Clark W. M., Serovich J. M., 1997. Twenty years and still in the dark ? Content analysis of articles pertaining to gay, lesbian, and bisexual issues in marriage and family therapy journals. Journal of Marital & Family Therapy, 23, 3, 239-253. 8. Coates J., Sullivan R., 2005. Achieving competent family practice with same-sex parents : Some promising directions. Journal of GLBT Family Studies, 1, 2, 89. 9. D’Amore S., 2010. Les nouvelles familles : approches cliniques. De Boeck, Bruxelles. 10. D’Amore S., Simonelli A., Miscioscia M., 2013. Alliances dans les familles lesboparentales, étude exploratoire in Favez, N., Frascarolo, F., Tissot E. (2013) Le bébé au sein de la triade : le développement de l’alliance familiale. De Boeck, Bruxelles. 11. D’Augelli A.R., Grossman A.H., Rendina J., 2006. Lesbian, gay, and bisexual youth : Marriage and child-rearing aspirations. Paper presented at the Family Pride Academic Symposium, Univ. Pennsylvania, Philadelphia, PA. 12. D’Augelli A.R., Rendina H.J., Sinclaire K.O., Grossman A.H., 2007. Lesbian and gay youth’s aspirations for marriage and raising children. Journal of LGBT Issues in Counseling, 1, 77-98. 13. Egan P.J., Edelman M.S., Sherrill K., 2008. Findings from the Hunter College poll of lesbians, gays, and bisexuals : New discoveries about identity, political attitudes and civic engagement. Retrieved from http://www.hrc.org/documents/Hunter_College_Report.pdf 14. Eurobaromètre, 2006. « L’opinion publique dans l’Union Européenne ». Décembre, n° 66. 15. Gamson J., 2000. Sexualities, queer theory, and qualitative research. In N. Denzin & Y. Lincoln (Eds.), Handbook of qualitative research (2nd ed., pp. 347-365). Sage, Thousand Oaks, CA. 81 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Correspondance : Salvatore D’Amore Service de clinique systémique et psychopathologie relationnelle Université de Liège Boulevard du Rectorat 3, Bât. B 33 4000 Liège, Sart-Tilman Belgique [email protected] 16.Gartrell N, Bos H., 2010. US National Longitudinal Lesbian Family Study : Psychological Adjustment of 17-Year-Old Adolescents. Pediatrics, 10, 1-9. 17.Gershon T.D., Tschann J.M., Jemerin J.M., 1999. Stigmatization, self-esteem, and coping among the adolescent children of lesbian mothers. Journal of Adolescent Health, 24, 437-445. 18.Giammattei S., Green R-J., 2012. GLBTQ couple and family therapy : History and future directions. In J.J. Bigner & J.L. Wetchler, (eds). Handbook of LGBT-affirmative couple and family therapy, Taylor and Francis, New York. 19. Godfrey K., Haddock S. A., Fisher A., Lund L., 2006. Essential components of curricula for preparing therapists to work effectively with lesbian, gay, and bisexual clients : A Delphi study. Journal of Marital & Family Therapy, 32, 4, 491-504. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène 21. Gonsiorek J. C., 1991. The empirical basis for the demise of the illness model of homosexuality. In J. C. Gonsiorek & J. D. Weinrich (Eds.), Homosexuality : Research implications for public policy (pp. 115-136). Sage, Newbury Park. 22. Gotta G., Green R.-J., Rothblum E., Solomon S., Balsam K., Schwartz P., 2011. Heterosexual, Lesbian, and Gay Male Relationships : A Comparison of Couples in 1975 and 2000. Family Process, 50, 3, 353-376. 23. Gottman J. M., Levenson R. W., Swanson C., Swanson K., Tyson R., Yoshimoto D., 2003b. Observing gay, lesbian and heterosexual couples’ relationships : Mathematical modeling of conflict interaction. Journal of Homosexuality, 45, 1, 65-91. 24.Green M. S., Murphy M. J., Blumer M., Palmanteer D., 2009. Marriage and family therapists’ comfort level working with gay and lesbian individuals, couples, and families. American Journal of Family Therapy, 37, 2, 159-168. 25. Green R.-J., 2008. Gay and lesbian couples : Successful coping with minority stress. In M. McGoldrick & K.V. Hardy (Eds.), Re-visioning family therapy : Race, culture, and gender in clinical practice (2nd ed.). (pp. 300-310). Guilford Press, New York, NY US. 26. Green R.-J., Mitchell V., 2008. Gay and lesbian couples in therapy : Minority stress, relational ambiguity, and families of choice. In A. S. Gurman (Ed.), Clinical handbook of couple therapy (4th ed., pp. 662-680). Guilford Press, New York, NY US. 27. Green R.J., 2011. Gay and Lesbian Family Life : Risk, Resilience, and Rising Expectations. In Walsh, F. (Ed.), Normal Family Processes, growing diversity and complexity (4th ed.,) Guilford Publications, New York, pp. 172-196. 28. Green S. K., Bobele M., 1994. Family therapists’ response to AIDS : An examination of attirudes, knowledge, and contact. Journal of Marital and Family Therapy, 20, 349-367. 29. Hatzenbuehler M. L., McLaughlin K. A., Keyes K. M., Hasin D. S., 2010. The impact of institutional discrimination on psychiatric disorders in lesbian, gay, and bisexual populations : A prospective study. American Journal of Public Health, 100, 3, 452-459. 30. Hinrichs D., Rosenberg P., 2002. Attitudes toward gay, lesbian and bisexual persons among heterosexual liberal arts college students. Journal of Homosexuality, 43, 1, 61-84. 31. Hudak J., Giammattei S.V., 2010. Doing family : Decentering heteronormativity in « marriage » and « family » therapy. American Family Therapy Academy : Monograph Series, Expanding our social justice practices : Advances in Theory and Training(Winter), 49-55. 32. Kerr M.E., Bowen M., 1988. Family evaluation : An approach based on Bowen theroy. W.W. Norton & Company, New York. 33. Kitzinger C., 1996. Heteropatriarchal language : The case against « homophobia ». In L. Mohin (Ed.), An intimacy of equals : Lesbian feminist ethics (pp. 34-40). Harrington Park Press, NY. 34. Krestan J.A., Bepko C.S., 1980. The problem of fusion in the lesbian relationship. Family Process, 19, 3, 277-289. 35. Laird J., Green R.-J. (Eds.), 1996. Lesbians and gays in couples and family therapy : A handbook for therapists. Jossey-Bass, San Francisco. 82 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène 20. Goldberg A. E., 2010. Lesbian and gay parents and their children : Research on the family life cycle. Washington, DC US : American Psychological Association. 36. Lev A. I., 2004. Transgender emergence : Therapeutic guidelines for working with gendervariant people and their families. Haworth Clinical Practice Press, Binghamton, NY US. 37. Levitt H.M., Ovrebo E., Anderson-Cleveland M.B., Leone C., Jeong J.Y., Arm J. R., Horne S.G., 2009. Balancing dangers : GLBT experience in a time of anti-GLBT legislation. Journal of Counseling Psychology, 56, 1, 67-81. 38. Lewis G., 2003. Black-white differences in attitudes toward homosexuality and gay rights. Public Opinion Quarterly, 67, 1, 59-78. 39. Lidz T., 1969. The influence of family studies on the treatment of Schizophrenia. Psychiatry, 32, 237-251. 40.Lindsay L, Perlesz A, Brown R, McNair R, de Vaus D, Pitts M, 2006. Stigma or Respect : Lesbian-parented families negotiating the school setting. Sociology, 40, 1059. 42. Lubbers M., Jaspers E., Ultee W., 2009. Primary and secondary socialization impacts on support for same-sex marriage after legalization in the Netherlands. Journal of Family Issues, 30, 12, 1714-1745. 43. Mallon G. P., 2004. Gay men choosing parenthood. Columbia University, New York. 44. McGoldrick M., 1988. The joining of families through marriage : The new couple. In B. Carter & M. McGoldrick (Eds.), The changing family life cycle : A framework for family therapy (2nd ed.). (pp. 209-233). Gardner Press, New York, NY US. 45. McVeigh R., Diaz M., 2009. Voting to ban same-sex marriage : Interests, values, and communities. American Sociological Review, 74, 6, 891-915. 46. Minuchin S., Fishman H. C., 1981. Family therapy techniques. Harvard University Press, Cambridge, MA. 47. Morse C., McLaren S., McLachlan A., 2007. The attitudes of Australian heterosexuals toward same-sex parents. Journal of GLBT Family Studies, 3, 4, 425-455. 48. Moscovici S., Hewstone M., 1983. Social representations and social explanations : From the « naive » to the « amateur » scientist. In M. Hewstone (Ed.), Attribution theory : Social and functional extensions (pp. 98-125). Basil Blackwell, Oxford. 49. Osman S., 1972. My stepfather is a she. Family Process, 11, 209-218. 50. Pendergrass V. E., 1975. Marriage counseling with lesbian couples. Psychotherapy : Theory, Research & Practice, 12, 1, 93-96. 51. Pennington J., Knight T., 2011. Through the lens of hetero-normative assumptions : Re-thinking attitudes towards gay parenting. Cult Health Sex, 13, 1, 59-72. 52. Perlesz A., Brown R., Lindsay J., McNair R., de Vaus D., Pitts M., 2006. Family in transition : parents, children and grandparents in lesbian families give meaning to « doing family ». Journal of Family Therapy, 28, 2, 175-199. 53. Perosa L. M., Perosa S. L., Queener J., 2008. Assessing competencies for counseling lesbian, gay, bisexual, and transgender individuals, couples, and families. Journal of LGBT Issues in Counseling, 2, 2, 159-169. 54. Roth S., 1985. Psychotherapy with lesbian couples : Individual issues, female socialization, and the social context. Journal of Marital and Family Therapy, 11, 3, 273-286. 55. Sherkat D., de Vries K., Creek S., 2010. Race, religion, and opposition to same-sex marriage. Social Science Quarterly, 91, 1, 80-98. 56. Stone Fish L., Harvey R. G., 2005. Nurturing queer youth : Family therapy transformed. WW Norton & Co, New York, NY US. 57. Sue D. W., 2010. Microaggressions in everyday life : Race, gender, and sexual orientation. John Wiley & Sons Inc., Hoboken, NJ US. 58. Swank E., Raiz L., 2010. Attitudes toward gays and lesbians among undergraduate social work students. Affilia : Journal of Women & Social Work, 25, 1, 19-29. 83 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène 41. Long J.K., Serovich J.M., 2003. Incorporating sexual orientation into MFT training programs : Infusion and inclusion. Journal of Marital & Family Therapy, 29, 1, 59-67. 59. Tasker F., 2005. Lesbian mothers, gay fathers, and their children : A review. Journal of Developmental and Behavioral Pediatrics, 26, 224-240. 60. Watzlawick P., Helmick Beavin J., Jackson D.D., 1967. Pragmatics of human communication : A sudy of interactional patterns, pathologies, and paradoxes. W.W. Norton & Company, New York. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Abstract LGBT couples and families have been often ignored by family and couple therapy. – This silence is maintened by heterocentrism that influenced the definition of couple, family and family relations as well as their « normality » vs. « pathology ». Whether we are a researcher or clinician, it is interesting to consider the impact of homophobia, heterosexism, heteronormativity in the lives of these couples, families and children. Especially in the clinical consultation, it seems important to assess the degree of stress, ambiguity relational homonégativité of internalized and social support. We will consider also the strengths and limitations of the major models of couples therapy and family therapy work as well as the need to consider the tracks in the future therapist training on LGBT issues. Training could be based on the model of diversity as an inclusive model of family differences. Resumen Las parejas y las familias con padres LGBT (lesbianas, gays, bisexuales, transexuales) a menudo son ignorados en el enfoque sistémico. – Este silencio tiene sus raíces en heterocentrismo que influyó en la definición de las relaciones de pareja y de, así como su « normalidad » y « patología ». Como investigadores y terapeutas, es interesante de tener en cuenta el impacto de la homofobia, el heterosexismo, la heteronormatividad en la vida de estas parejas, las familias y sus hijos. Especialmente en la consulta clínica, parece importante evaluar el grado de estrés, homonegatividad, ambigüedad relacional y de apoyo social. Es importante también de tener en cuenta también los puntos fuertes y las limitaciones de los modelos más importantes de la terapia de pareja y familiar, así como la necesidad de considerar las pistas en el entrenamiento de los terapeutas futuro sobre los temas LGBT. La formación podría basarse en el modelo de la diversidad como modelo integrador de las diferencias familiares y relacionales contemporáneas. 84 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène 61. Wetchler J.L. (Eds.), 2011. Handbook of LGBT-affirmative couple and family therapy. Taylor & Francis, New York. DE DEUX À TROIS... TRANSITION À LA PARENTALITÉ ET ALLIANCES FAMILIALES DANS LES FAMILLES LESBOPARENTALES Marina Miscioscia et al. Médecine & Hygiène | Thérapie Familiale 2013/1 - Vol. 34 pages 131 à 148 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Article disponible en ligne à l'adresse: -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------http://www.cairn.info/revue-therapie-familiale-2013-1-page-131.htm -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Pour citer cet article : -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Miscioscia Marinaet al., « De deux à trois... Transition à la parentalité et alliances familiales dans les familles lesboparentales », Thérapie Familiale, 2013/1 Vol. 34, p. 131-148. DOI : 10.3917/tf.131.0131 -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Distribution électronique Cairn.info pour Médecine & Hygiène. © Médecine & Hygiène. Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène ISSN 0250-4952 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène De deux à trois… Transition à la parentalité et alliances familiales dans les familles lesboparentales Marina Miscioscia Psychologue, Ph. D. Student, Assistante, Service de clinique systémique et psychopathologie relationnelle, Université de Liège, Belgique Salvatore D’Amore Ph. D. Chargé de cours, Service de clinique systémique et psychopathologie relationnelle, Université de Liège, Belgique Marie Delvoye Psychologue, Associée de recherche au Service de clinique systémique et psychopathologie relationnelle, Université de Liège, Belgique Résumé De deux à trois… Transition à la parentalité et alliances familiales dans les familles lesboparentales. – Le présent travail s’intéresse au moment particulier du cycle de vie familial dénommé « transition à la parentalité ». Les études ayant approfondi ce moment délicat ont souligné la nécessité d’adopter une perspective multifactorielle et procédurale pour une meilleure compréhension du système en voie de développement. Deux principaux facteurs d’étude ont été déterminés : a) le développement des compétences interactives de la famille, la capacité du couple à organiser des modèles interactifs triadiques pendant la grossesse et de les réorganiser successivement dans la relation avec l’enfant ; b) les caractéristiques propres à l’enfant, par exemple le tempérament, sont des facteurs pouvant influencer le développement des compétences interactives précoces ainsi que le style de parenting. Ces aspects ont été amplement étudiés au sein des familles hétéroparentales, mais très peu au sein des familles homoparentales. La plupart des recherches se sont intéressées à une comparaison du développement de l’enfant dans ces deux types de familles, et ce sur différentes dimensions telles que la qualité des relations parent-enfant, le développement cognitif, le développement psycho-social et l’identité de genre. Nous proposons ici de présenter la situation d’une famille, issue de la recherche longitudinale que nous effectuons actuellement au sein du Service de clinique systémique et psychopathologie relationnelle de l’Université de Liège. Notre exposé présentera deux étapes de la passation du Lausanne Trilogue Play (LTP) : prénatale au 7e mois de grossesse et postnatale au 3e mois de vie de l’enfant. Nous observerons l’intérêt de cette procédure du LTP prénatal en tant qu’instrument prédictif des capacités parentales à agir leurs compétences interactives à la naissance de l’enfant, vérifiées par la procédure du LTP postnatal. 131 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Thérapie familiale, Genève, 2013, 34, 1, 131-148 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Au cours des cinquante dernières années, nous avons assisté à une rapide évolution et à un changement continu du panorama socio-familial. Celui-ci a suscité l’intérêt des chercheurs et des cliniciens travaillant sur la parentalité et sur le développement des enfants vivant dans des contextes non traditionnels, apparus suite à la formation de « nouvelles familles », différant du modèle traditionnel soit par leur composition (recomposée ou monoparentale), soit par leur culture (immigrée, interculturelle), soit par l’orientation sexuelle des deux parents (familles homoparentales). Dans le panorama de la recherche internationale, les processus relationnels et développementaux au sein des familles homoparentales constituent des phénomènes relativement récents et encore peu étudiés. Ces études portent d’une part sur les compétences parentales des homosexuels des deux sexes, et d’autre part sur le développement des enfants dans ces familles (Gross, 2005). En effet, la question centrale ayant motivé de nombreuses études et recherches est la suivante : un enfant peut-il se développer adéquatement dans une famille dans laquelle les parents sont de même sexe ? Nombreuses sont les études qui ont démontré l’absence de différence significative en ce qui concerne les compétences parentales des gays et lesbiennes (Vecho et coll. 2003 ; Goldberg, 2010 ; Gross, 2005), mais également en ce qui concerne les enfants qu’ils élèvent, comparés à des enfants élevés dans un contexte hétéroparental. Il ressort de ces études que l’orientation sexuelle des parents ne porte pas préjudice à la qualité du développement de l’enfant ; il semblerait plutôt que la bonne ou la mauvaise adaptation de l’enfant soit, comme dans toute famille, corrélée davantage avec la qualité des processus familiaux tels que l’attachement, les alliances familiales, la coparentalité et la gestion des événements stressants internes et/ou externes à la famille (D’Amore et coll., in press). Parmi les recherches menées jusqu’à présent, aucune n’a encore choisi comme objet d’analyse spécifique les alliances coparentales et familiales avec l’objectif de comprendre quelles seraient les similarités et/ou différences avec les autres structures familiales (Farr, Patterson, 2011). Le but de notre recherche est d’observer et de mettre en évidence les processus évolutifs de la famille « précoce » lesboparentale, c’est-à-dire la construction des interactions familiales durant la transition à la parentalité et les premières années de vie des enfants. L’objectif serait d’ouvrir des pistes de réflexions et de générer des nouvelles hypothèses dans le domaine des compétences triadiques et interactionnelles des familles lesboparentales. Transition à la parentalité et développement de l’enfant La période de la grossesse est un moment très délicat et important tant pour l’individu et le couple que pour le futur développement de l’enfant et de la famille dans son ensemble. Les individus qui deviennent parents sont transformés et ont une trajectoire développementale différente par rapport aux individus n’étant pas engagés dans des rôles parentaux. Cette période est pour eux une transition importante dans le cycle de vie, une période charnière qui 132 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Introduction 133 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène demande de nombreux changements soit interpersonnels comme le degré de la satisfaction conjugale (Lawrence et coll. 2008 ; McHale 2010 ; Simonelli 2012), soit intrapersonnels comme le développement d’une nouvelle identité (Delmore-Ko, 2000). Une image de l’enfant se construit progressivement dans l’esprit des parents, et une série de projections, de désirs et aspirations modèlent « le bébé imaginaire ». Dans les familles dites « traditionnelles », ce domaine a été étudié surtout au niveau des représentations maternelles de l’enfant à naître et de leur influence sur la relation mère-bébé après la naissance. L’optique adoptée était donc clairement dyadique. Les études pionnières de Burgin et von Klitzing (1994) et de von Klitzing et coll. (1999) ont ensuite ouvert de nouveaux horizons en démontrant que les représentations triangulaires des parents pendant la grossesse prédisent la place qu’ils donneront à l’enfant dans l’interaction à 3 mois après la naissance. Dans la prospective de la famille, il s’agit du moment où se constitue l’alliance familiale dans le triangle primaire, (Fivaz-Depeursinge et Corboz – Warnery, 1999) dans le cas de notre étude, mère - mère - enfant. L’importance de prendre en compte le niveau des processus familiaux fut d’abord évoquée par les thérapeutes familiaux, qui ont mis en avant des modèles interactifs familiaux spécifiques liés au fonctionnement affectif et à certaines manifestations psychopathologiques chez l’enfant. L’exemple le plus connu est le processus de triangulation par lequel l’enfant est pris au piège dans le conflit entre ses parents et finit par agir comme un intermédiaire. D’autres études sur les relations conjugales ont également démontré que la dynamique relationnelle au sein d’un sous-système dans lequel l’enfant n’est pas directement impliqué comme participant peut néanmoins avoir un impact sur le développement de l’enfant (Cowan et Cowan, 1992). En particulier, les études de Raikes et Thompson (2006) ont démontré que la coopération, des conflits résolus entre des parents et un climat émotionnel positif global dans la famille forment un contexte avantageux pour l’enfant lui permettant de comprendre des perspectives multiples et de développer une connaissance positive des relations sociales (Favez et coll. 2012). Les mesures de la qualité de coparenting manifeste (les comportements interactifs des parents devant l’enfant) et du coparenting caché (ce qu’un parent dit à l’enfant de l’autre parent quand ce dernier n’est pas présent) ont mis en évidence une tendance prédictive avec le développement des compétences psychosociales de l’enfant (Frosch, Mangelsdorf et McHale, 2000 ; McHale et Rasmussen, 1998). La coopération entre les parents, la chaleur et l’intégrité familiale pendant les premières années sont également prédictives d’une meilleure adaptation pendant les années préscolaires, le début de l’âge scolaire, et sont de plus associées aux symptômes extériorisés et intériorisés (in Favez et coll. 2012). Plusieurs études récentes ont souligné l’impact du couple parental, distinct du couple conjugal sur le développement des compétences interactives de l’enfant (McHale, 1999). La socialisation de l’enfant à l’âge scolaire constitue l’une des manifestations de cet impact (McHale et Fivaz-Deperusinge, 1999). Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène La reconnaissance des droits civils et parentaux que différents pays sont en train d’accorder aux couples gays et lesbiens nous permet d’assister à une augmentation importante d’enfants conçus avec l’aide de la médecine (PMA1, insémination alternative avec donneur connu et/inconnu, FIV 2, GPA3 ) mais également par adoption. Indépendamment du mode de procréation, ces familles doivent faire face à certains défis qui sont typiques à toute famille homoparentale : établir la légitimité des parents, obtenir le soutien de la famille d’origine et faire face au regard de la société (Green, Mitchell, 2008). Abbie Goldberg (2006, 2010) a observé trois aspects-clés influençant ces défis : le niveau socio-culturel des parents, le choix du recours à l’insémination artificielle (donneur connu ou inconnu) et, dans une optique de recherche écosystémique, le support social (Cowan et Cowan, 1988). La création d’une famille homoparentale demande une haute motivation, une importante capacité de tolérer les frustrations ainsi qu’une certaine disponibilité économique pour faire face aux nombreux frais juridiques et médicaux (D’Amore, 2010). Il existe cependant une littérature lentement croissante sur des couples de lesbiennes avec enfants, ainsi qu’un certain nombre d’études s’étant intéressées aux lesbiennes et aux couples homosexuels sans enfants (Goldberg, 2010). Il est important de noter que de nombreuses recherches sur les rôles parentaux des femmes lesbiennes ont été motivées par des préoccupations pour les enfants élevés par des parents homosexuels, notamment la crainte qu’ils se développent moins adéquatement que les enfants de parents hétérosexuels (Vecho et Schneider, 2005). Certaines recherches ont néanmoins été menées indépendamment de la structure familiale (recomposée, adoption, insémination artificielle) et ont démontré notamment que les mères lesbiennes ont un fort désir de parentalité et consacrent un temps important au projet et au choix du type de parentalité. Par ailleurs, elles se décrivent et se montrent particulièrement égalitaires en ce qui concerne l’exercice des rôles parentaux, la prise de décisions et l’organisation des tâches familiales (Vecho, Gross et coll., 2010). Elles expriment également des hauts niveaux de satisfaction concernant leur couple et leur parentalité (Bos, van Balen, van den Boom, 2007). En général, les couples homosexuels tant féminins que masculins rapportent une haute satisfaction quant à la qualité de leur relation en comparaison aux normes de satisfaction conjugale établies pour des couples hétérosexuels (Patterson, 1995 ; Peplau et Cochran, 1990). D’autres recherches, toujours dans une optique de comparaison entre mères lesbiennes et hétérosexuelles, ont démontré une santé psychologique (psychological health) plus importante chez les mères lesbiennes, en particulier dans les domaines de « self-confident » et « self-esteem » (Rothblum et Factor, 2001). Les études dans le domaine de la transition à la parentalité ont confirmé que, dans le couple hétéroparental, il est possible d’assister à une diminution dans la qualité des interactions du couple avec l’arrivée de l’enfant. Les interac1 Procréation médicalement assistée. 2 Fécondation in vitro. 3 Gestation pour autrui. 134 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Du couple à… 135 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène tions peuvent être marquées par une diminution de la chaleur et une augmentation des conflits (Goldberg, Sayer, 2006), par la différenciation des soins concernant le bébé et par la proximité affective de l’enfant avec un parent plutôt qu’avec l’autre au cours de la vie familiale. Ces résultats encouragent à se détacher d’une vision rigidement égalitaire et harmonique de la dynamique interactionnelle de ces familles, suggérant sans surprise qu’elles sont assujetties à des changements qui sont propres à toute famille et à ses transitions (D’Amore et coll,. in press). Mais qu’en est-il en du coparentage mis en place par ces parents ? Le coparenting, ou la capacité de la dyade conjugale à travailler ensemble pour encadrer l’enfant, est un sous-système important de la famille. Il s’agit de la capacité de deux ou plusieurs adultes de s’allier, se coordonner et fonctionner en tant qu’équipe face aux besoins physiologiques, émotionnels et sociaux des enfants. Le coparentage a été principalement étudié dans les familles hétéroparentales. En ce qui concerne les couples gays et lesbiens, le coparentage a généralement été étudié uniquement en termes de division du travail familial (Goldberg, 2010 ; Patterson, Farr, 2011). Les recherches existantes ont montré que les couples homoparentaux rapportent une division du travail familial, organisée sur un mode du partage, tandis que les couples hétérosexuels rapportent davantage un mode basé sur la spécialisation, et particulièrement en lien avec les prescriptions de genre (Goldberg, 2010). Farr et Patterson (2011) ont comparé les couples de parents lesbiens, gays et hétérosexuels sur la dimension du coparentage, ainsi que son impact sur les issues développementales de l’enfant. Leurs résultats confirment que les parents lesbiens et gays relatent davantage un partage des tâches familiales tandis que les couples hétérosexuels relatent davantage une spécialisation. Les observations des interactions familiales confirment ce pattern : les parents gays et lesbiens participent plus équitablement que les parents hétérosexuels dans l’interaction coparentale et familiale. En particulier les couples lesbiens montrent des comportements parentaux plus soutenants que les couples hétérosexuels (D’Amore et coll., in press). Dans une autre étude, Chan, Raboy et Patterson (1998) ont mesuré la division des tâches familiales chez les couples lesbiens et hétérosexuels et l’ajustement des jeunes enfants. Parmi les mères lesbiennes non biologiques, celles ayant déclaré une plus grande satisfaction relative à la répartition des tâches ont également déclaré une plus grande satisfaction quant aux relations conjugales et moins de problèmes de comportement des enfants. Les couples hétérosexuels étaient plus susceptibles d’exprimer leur mécontentement quant au partage du travail familial lorsqu’ils déclaraient une plus grande spécialisation, suggérant qu’un inconvénient potentiel serait lié à une répartition trop traditionnelle des tâches en fonction du genre. Les mères dans les couples hétérosexuels ayant déclaré assumer plus de tâches familiales que les pères étaient également plus susceptibles que les pères de rapporter une insatisfaction quant à l’organisation actuelle. Une limite importante de ces études est de considérer l’alliance coparentale principalement en termes de partage du travail domestique et familial. En accord avec McHale, Kuersten-Hogan et Rao (2004), concevoir la coparentalité uniquement en termes de travail familial ne permet pas d’accéder à d’autres dimensions centrales qui la caractérisent. Ces auteurs en identifient trois : le degré de solidarité et le support entre les coparents, l’ampleur de la dissonance et de l’antagonisme, ainsi que le degré d’implication des partenaires (D’Amore et coll., in press). Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Porter attention à la famille précoce implique non seulement un changement de perspective théorique, mais également un choix précis de méthode. La recherche sur les relations familiales s’est souvent focalisée sur des observations cliniques, sur la méthode narrative dans une perspective reconstructive, typique de l’étude des processus cliniques au sein des systèmes dysfonctionnels. Alternativement, si nous souhaitons prêter attention aux processus évolutifs qui contribuent à la structure des interactions familiales, il est nécessaire d’acquérir des méthodes observationnelles standardisées et des protocoles de recherche longitudinaux. Cela permettra, d’un côté, l’étude des dynamiques et des processus évolutifs et, de l’autre, de les appliquer à des populations différentes de familles et à différentes phases du développement des systèmes familiaux. Dans la littérature existante, une autre limite souvent relevée concerne la méthodologie utilisée : souvent ces études se basent uniquement sur des instruments d’autoévaluation (échelles, questionnaires) et, à l’exception de l’étude de Farr et Patterson (2011), ne prennent pas en considération l’interaction triadique observable, c’est-à-dire l’observation simultanée des dyades et de la triade parentale. En résumé, concernant les familles homoparentales, et en particulier lesboparentales, très peu de recherches empiriques et quantitatives ont été menées en abordant le coparenting et tous les aspects liés à son implication dans le développement de l’enfant et de la famille dans son ensemble. Aucune recherche sur les interactions primaires dans les familles homoparentales n’a pris en considération la triade comme une unité d’observation. Quant aux alliances coparentales chez les mères lesbiennes, elles n’ont pas encore été étudiées à l’aide d’un dispositif objectif. Cela demeure donc une question ouverte à laquelle nous aimerions pouvoir apporter quelques éléments de réponse. A la suite de ces préoccupations d’ordre théorique et méthodologique, une nouvelle lignée féconde d’études et de recherches se sont focalisées sur les processus émotionnels et interactionnels de la triade mère-père-enfant et leur impact sur le bien-être global de la famille et de ses membres (Fivaz-Depeursinge, Corboz-Warnery, 1999). Le concept d’alliance coparentale est d’un intérêt particulier, entendue comme le degré de coordination atteint par les parents face aux tâches de développements qui sont spécifiques à la phase du cycle de vie familial. Notre étude se concentrera sur cette transition à la parentalité en adoptant l’optique d’un modèle fondamental, celui de « l’Alliance Familiale » définie comme « le degré de coordination familiale atteint par ses membres pour réaliser une tâche » (Fivaz et coll., 2001). Il s’agit en particulier d’observer comment les membres de la famille interagissent et quelles émotions circulent entre eux. En outre, notre étude place comme fondement théorique l’interaction parentenfant, élément fondamental de la relation comme moment d’échange tant sur le plan comportemental qu’affectif et émotionnel. Dans les premières phases de vie de l’enfant, le composant fondamental de tels échanges est non verbal. Stern (1995) le définit comme étant à l’origine de la relation et même de la coconstruction des compétences relationnelles du jeune enfant. Les comportements inter actifs non verbaux structurent donc la relation entre l’adulte et l’enfant, et permettent de façonner les compétences interactives de l’enfant. Ils consistent en 136 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Pour une nouvelle méthodologie de recherche a) le développement des compétences interactives familiales et la capacité du couple à organiser des modèles interactifs triadiques pendant la grossesse et à les réorganiser successivement dans leur relation avec l’enfant ; b) le rôle des caractéristiques propres à l’enfant, comme le tempérament, qui peuvent influencer le développement des compétences interactives précoces ainsi que le style de parenting (Fivaz-Depeursinge et Corboz-Warnery, 1999). Par la présente recherche, nous posons l’hypothèse générale que les processus de développement des compétences interactives et psycho-évolutives de l’enfant et la qualité des alliances familiales sont indépendants des facteurs d’orientation sexuelle du couple parental. Questions de recherche et méthodologie A la lumière des aspects mis en avant dans la revue de la littérature, nous proposons l’hypothèse générale selon laquelle les processus de développement des compétences interactives et psycho-évolutives de l’enfant, ainsi que la qualité des alliances familiales des familles lesboparentales seront indépendants de l’orientation sexuelle du couple parental, mais seront plutôt liés à la relation et à la satisfaction conjugale, ainsi qu’aux caractéristiques propres à la personnalité des parents (compétences émotives). Nous nous attendons à ce que les familles de mères lesbiennes soient capables de construire des alliances familiales fonctionnelles. Nous nous attendons également à observer une diminution du degré de satisfaction conjugale après la naissance de l’enfant (Gartrell et coll., 2000) sans que cela n’empêche la formation d’une alliance familiale fonctionnelle post-natale. Nous supposons que cet aspect sera plutôt équilibré à travers les ajustements du coparenting. 137 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène des micro-régulations réciproques et représentent les démarches fondamentales du processus ; celui-ci coconstruit et règle l’interaction. De telles caractéristiques interactives semblent constituer le noyau à explorer dans l’étude de la qualité des modèles interactifs-relationnels précoces, et ce non seulement dans les dyades adulte-enfant, mais également dans une perspective triadique. Les compétences interactives triadiques ne se développent pas successivement aux compétences dyadiques, mais leur développement en est au moins parallèle dans le processus plus général de développement affectif-relationnel précoce (Fivaz-Depeursinge et Corboz-Warnery, 1999 ; Simonelli et coll., 2012). Notre objectif est de comprendre comment la famille lesboparentale construit ses différents sous-systèmes à travers le temps, comment elle s’organise de la grossesse à la présence de l’enfant. Notre intérêt se porte également sur le développement de compétences interactives et psychosociales de l’enfant durant sa première année de vie. Notre recherche, se centrant sur l’homoparentalité et le développement de l’enfant, propose donc une approche longitudinale et multiaxiale (inter active et représentationnelle) qui considère la famille dans son ensemble. Les études conduites jusqu’à présent sur la transition à la parentalité et les processus évolutifs de l’enfant dans les familles « traditionnelles » ont souligné la nécessité d’une perspective d’analyse multifactorielle et procédurale pour la compréhension du système familial en voie de développement (Belsky, 1984), en déterminant principalement deux facteurs : • Le premier niveau concerne les relations triadiques observées. • Le deuxième niveau concerne les caractéristiques relationnelles de coparenting et de satisfaction conjugale durant la transition familiale. • Le troisième niveau est relatif aux « child outcomes » et aux caractéristiques tempéramentales de l’enfant. 4 138 Pour connaître le détail des instruments utilisés, merci de contacter l’auteure. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène D’autres questions seront à investiguer. Ces alliances seront-elles stables dans le temps imparti à la recherche ? Quelle sera l’attitude du parent biologique et du parent social face au rôle de l’autre ? Pouvons-nous établir un lien entre le type d’alliance familiale et les niveaux de cohésion et de flexibilité familiale ? Au cours de cette analyse, nous nous questionnerons également quant au rôle des caractéristiques propres à l’enfant : le tempérament de l’enfant peut-il avoir une influence sur les alliances familiales ainsi que sur le style de parenting ? L’intérêt de cette recherche se fonde sur les avancées tant théoriques que pratiques qu’elle propose. Nous espérons que les résultats autoriseront une compréhension approfondie des dynamiques familiales lesboparentales à travers les processus relationnels et psychosociaux qu’ils refléteront. Ces repères pourraient ensuite s’avérer utiles dans des programmes spécifiques de thérapies avec les familles homoparentales. De manière plus précise, il nous paraît important de saisir comment les rôles parentaux (affectif, d’encadrement, de soutien, etc.) se distribuent en présence d’une symétrie sexuelle des partenaires, et ce en évitant d’assimiler les rôles parentaux à la variable de genre sexuel. Cette conception novatrice en matière de familles de même sexe permet non seulement d’approcher la qualité du développement de l’enfant mais également de déplacer l’intérêt des chercheurs de l’orientation sexuelle des parents vers les dynamiques familiales. Indépendamment de la structure familiale, le couple en transition vers la parentalité se trouve confronté à de multiples demandes développementales, inhérentes à la construction de la famille et à l’évolution de l’enfant. Dans le but de répondre à nos questions de recherche, nous tenterons de recruter un échantillon de 30 familles lesboparentales attendant leur premier enfant à travers IAD et FIV. Le recrutement aura lieu dans des hôpitaux s’occupant d’insémination artificielle, au travers des médecins, des forums et des associations homoparentales. Les informations données aux familles mentionneront que l’étude porte sur l’exploration de la communication familiale et qu’elles pourront recevoir un feedback quant à leurs interactions familiales. Dans le but d’analyser ce processus interactif-relationnel et de répondre à nos questions de recherche, la méthodologie utilisée implique l’observation de la famille dans son ensemble depuis le 7e mois de grossesse jusqu’au 9e mois de vie de l’enfant ; nous rencontrerons les familles en trois étapes : 7e mois de grossesse ; 3e mois de vie de l’enfant ; 9e mois de vie de l’enfant. Il nous semble important de privilégier une méthodologie multiaxiale par rapport aux méthodes purement individuelles jusque là exploitées et qui ne questionnaient au mieux qu’un sous-système dyadique de la famille (Vecho et Schneider, 2005 ; McHale, 2010). À travers ce niveau multi-méthodologique, nous souhaitons croiser quatre niveaux d’analyses4 : • Le quatrième et dernier niveau prend en considération l’influence des facteurs contextuels : le soutien social et la perception de l’homophobie. Les variables de contrôle individuelles seront observées à l’aide d’une fiche signalétique et d’un questionnaire, afin d’évaluer la présence d’éventuels symptômes pathologiques. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène L’alliance familiale se rapporte tant à la manière dont les individus agissent ensemble qu’à la manière dont les émotions circulent entre eux (FrascaroloMoutinot et coll., 2007). Ce concept reprend donc différentes dimensions telles que l’engagement relationnel, le degré de communication, le soutien, la négociation des rôles, autant de facettes dont nous avons déjà évoqué l’importance dans l’étude des processus familiaux. Ainsi, Lavanchy Scaiola, Favez, Tissot et Frascarolo (2008) ont développé une catégorisation reflétant les nuances que peuvent démontrer les familles concernant cette coordination : l’alliance coopérative (fluide ou tendue), l’alliance conflictuelle (couverte ou ouverte) et l’alliance désordonnée (exclusive ou chaotique). Une telle perspective dans l’abord des familles de même sexe nécessite des changements majeurs dans la conduite des recherches. Pour commencer, un plan de recherche longitudinal est nécessaire à l’étude des processus qui s’inscrivent et s’expriment dans une temporalité. Situation d’observation : le Lausanne Trilogue Play Le cadre et le dispositif du LTP impliquent que la famille soit placée en triangle pour jouer. Les deux parents sont assis côte à côté et peuvent s’observer grâce à leur vision périphérique. L’enfant est assis en face. Deux caméras positionnées sous des angles différents permettent de filmer les trois partenaires. Le jeu est constitué de quatre parties. Durant la première partie, l’enfant joue avec un parent pendant que l’autre est simplement présent en tant qu’observateur participant. Il se positionne en retrait mais demeure empathique et attentif au jeu. La famille choisit quel parent commence à jouer. Après quelques minutes, la famille peut passer à la deuxième partie. Le parent qui était actif devient observateur, le parent observateur devient actif et joue avec l’enfant. Durant la troisième partie, les trois partenaires jouent ensemble. Cette étape à trois est plus difficile car la coordination nécessaire est plus importante et exige un ajustement et une synchronisation des membres. Les parents doivent coopérer pour que l’enfant participe au jeu, tandis que l’enfant doit, quant à lui, réagir et s’investir dans l’interaction avec deux partenaires. Et enfin, durant la quatrième partie, les deux parents discutent ensemble pendant que l’enfant occupe la position d’observateur. Les parents ont une interaction partagée et doivent essayer de ne pas lui prêter d’attention tout en continuant à veiller sur son bien-être. Les résultats des études menées par l’équipe de Lausanne (Favez, et coll., 2006) ont montré que le type d’alliance familiale formée par une triade, et mesu139 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Etude de l’alliance familiale du prénatal au postnatal Etude de cas Afin de présenter l’intérêt de ces alliances pré et postnatales, nous développerons ici un cas clinique. Il s’agit d’une famille lesboparentale ayant participé à notre recherche au sein du Service de clinique systémique et psychopathologie relationnelle de l’Université de Liège. Nous développerons deux extraits : le LTP prénatal et LTP postnatal à 3 mois de vie de l’enfant. Nous rencontrons pour la première fois Laura, 30 ans, et sa compagne Béatrice, 28 ans, alors que cette dernière est enceinte de 7 mois. Tous les noms et autres détails permettant d’identifier les membres de la famille ont bien évidemment été modifiés. Laura et Béatrice sont toutes deux enseignantes. Elles se sont rencontrées durant leurs études à l’université. Laura est issue d’une famille recomposée. Ses parents ont divorcé lorsqu’elle avait 10 ans et sont tous deux remariés. Laura a donc un frère aîné biologique, un demi-frère et une demi-sœur. Les parents de Béatrice sont également divorcés. Elle a une sœur jumelle. Béatrice considère son père comme sa principale source de support, tandis qu’elle évoque une relation parfois tendue avec sa mère en raison d’une importante consommation d’alcool de cette dernière. Les deux femmes se sentent soutenues et acceptées par leurs familles respectives, tant dans leur relation de couple que dans leur décision d’avoir un enfant. Le génogramme ci-dessous permet un aperçu de la situation familiale du couple. Après leur rencontre, les deux femmes ont vécu ensemble quelques années durant lesquelles Laura travaillait et Béatrice était toujours étudiante. Elles ont ensuite voyagé durant un an à l’étranger avant de revenir en Belgique, commencer à travailler comme enseignantes dans le secondaire et acheter une maison. Leur projet d’enfant est né à cette époque mais a mis plusieurs années à se concrétiser. Les deux femmes se questionnaient sur la parentalité homosexuelle et les possibles conséquences sur un enfant. Elles ont alors pris le temps de se renseigner, ce qu’elles ont trouvé difficile étant donné le peu d’informations scientifiques 140 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène rée à l’aide du LTP aux trois mois de l’enfant, est relativement stable durant la première année de vie. Si, comme nous l’avons développé, l’alliance familiale est déjà en formation entre les parents pendant la grossesse, il s’avèrerait dès lors très utile de pouvoir évaluer la coopération entre les futurs parents et leurs interactions autour du bébé à venir, autrement dit leur alliance parentale prénatale (Fivaz-Depeursinge et Corboz-Warnery, 2001). C’est dans cette optique qu’a été créé le diapositif du Lausanne Trilogue Play Prénatal dans le cadre duquel les futurs parents sont assis en triangle face à un couffin avec une poupée représentant le bébé. Cette poupée a le corps d’un jeune bébé, mais son visage est indéfini. Trois caméras les filment pour obtenir deux images vidéo : une vue générale de la situation (caméra 1) et les visages des parents (caméra 2 et 3). La consultante les prépare au jeu en jouant ellemême l’infirmière qui leur présente la poupée-bébé. Elle leur demande de jouer avec « leur » enfant pour une durée de 4 à 5 minutes en tout. La tâche fait ainsi appel à leurs capacités de jeu en termes ludiques et en termes de jeu de rôle ; de plus, le thème fait appel à leur créativité et peut impliquer des émotions très profondes. 141 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène disponibles en français. Elles ont également discuté de leur désir de parentalité avec leurs propres parents et leurs familles d’origine. Ensuite, selon Laura : « Une fois qu’est venu le déclic… En fait, on a compris que notre famille attendait ça… il y a trois ou quatre ans… pour eux, ça devenait une suite logique à notre foyer. Donc quand on a compris ça, ça nous a rassurées terriblement. Et du coup, on s’est dit : “ Pourquoi pas ? On ne sera pas plus mauvaises que d’autres… ” » Les démarches ont ensuite demandé du temps, le couple ayant opté pour une insémination artificielle avec donneur anonyme : attendre un rendez-vous, rencontrer un psychologue, passer des tests médicaux,… Les démarches ont finalement duré trois ans, ce qui est une période assez longue. Laura explique : « Oui, ça peut être plus rapide… Mais nous, on ne voulait pas… on attendait un accord du comité d’éthique. Mais quand on a eu l’accord, on a laissé passer du temps. Voilà, en sachant qu’on pouvait, que c’était réalisable, on s’est dit qu’on allait attendre un peu. » Et Béatrice poursuit : « On n’a pas voulu le faire autrement… le brusquer. Et attendre que nos situations professionnelles soient un peu plus stables aussi. On était dans le bon créneau… On venait d’acheter une maison, donc je ne nous voyais pas commencer tout de suite. (…) Voilà, c’était un cheminement long et progressif. Et… Il faut le temps de se découvrir aussi… Enfin, on était ensemble depuis des années mais… On venait d’acheter une maison, donc prendre le temps de vivre un peu à deux dedans, aussi, c’est gai. Et de préparer cette période-là, un futur… mais pas le concrétiser forcément tout de suite. Et on a eu de la chance, quand on a pris la décision, que ça marche tout de suite. » Le couple a choisi que Béatrice serait la mère biologique de leur premier enfant. Laura explique ce choix : « On aimerait bien avoir deux enfants, donc on verra bien. Mais ça a toujours été une évidence que je voulais que ce soit Béa qui porte en premier… euh… parce que je préférais regarder ça un petit peu de loin. Et puis, Béa étant moins… ayant peut-être moins confiance en elle, je préférais… je trouvais que c’était bien qu’elle soit… qu’elle se sente plus impliquée dès le départ. Parce que ce n’est pas Lorsque nous les rencontrons au 7e mois de grossesse, Laura et Béatrice anticipent différemment les prochaines semaines. Béatrice se dit anxieuse : « C’est vraiment la période où ça commence à faire un peu peur… elle va vraiment arriver. (…) Mais, en soi, quelque chose d’extraordinaire, qu’on voulait toutes les deux. Donc ça ne suscite pas du négatif… juste de l’appréhension. (…) C’est surtout de savoir… est-ce qu’on est prêtes ? Enfin, est-ce que je suis prête ? On ne sait pas… Enfin, pourquoi je ne le serais pas ? Parce que ça a été quelque chose de réfléchi… C’est juste un gros cap dans une vie et j’ai peur de ne pas être prête pour la petite, de ne pas savoir comment m’y prendre… Et toi ? ». Laura se perçoit différemment : « Moi, je ne réalise pas du tout. J’ai l’impression depuis quelques temps d’être “ ailleurs ”. (…) Je suis dans une bulle depuis peu… C’est une joie immense. J’aurais les larmes aux yeux à chaque fois que j’en parle. C’est… moi, je… je ne sais pas me projeter, essayer d’imaginer ou de… Donc, c’est ce que je ressens maintenant, une joie… Etre prête, je ne sais pas… Je crois qu’on apprend tous. Personne n’est prêt avant mais on découvre au fur et à mesure. Là, maintenant, ça ne me fait pas spécialement paniquer. (…) Parce que ça remplit tellement l’esprit, il y a tellement de choses auxquelles il faut penser. Moi, je m’occupe de ce côté-là, parce que Béa a son petit bagage à porter… Donc, moi, je m’occupe du reste. » Résumé du LTP prénatal Pendant la première partie, le rôle de parent actif est occupé par Laura, la mère sociale. Elle met en place des comportements intuitifs parentaux en utilisant une attitude enjouée vis-à-vis de la tâche (Fivaz-Depeursinge et Corboz-Warnery, 2001). Elle regarde sa compagne, plaisante un peu et ensuite prend la poupée dans les bras. En la regardant, elle explore son corps : la tête, les mains,… et elle lui parle avec douceur. Béatrice observe la scène avec une attitude enjouée et, en même temps, touchée. Après quelques minutes, les deux futurs parents 142 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène la même chose quand c’est l’autre personne. Et donc je trouvais que ce serait bien qu’elle s’épanouisse dans cette grossesse, (…) je trouvais que ça lui réussirait bien. Et c’est le cas. » Un questionnement reste néanmoins en suspens, il s’agit de choisir comment leur futur enfant appellera ses deux parents ; Laura étant principalement concernée par ce choix et ses implications : « On ne sait pas. On cherche toujours des… pas des réponses, mais… On essaie d’en parler un maximum parce que je crois que c’est vraiment le sujet qui… en tout cas, moi, me perturbe un petit peu depuis le début. (…) Pour moi, le nom “ maman ”, il n’y a pas d’équivalent à cela, ça représente tout. Donc trouver quelque chose qui est significatif de parent, c’est très très difficile. Moi, ça me pose problème depuis quelques temps, parce que je cogite tout le temps là-dessus et que je ne trouve pas de réponse. Béa m’a très gentiment dit : “ Ecoute, pour moi, peu importe. Donc tu peux t’appeler maman. ” Mais je trouve… ça n’a pas de sens. C’est toujours quelque chose en pleine réflexion. (…) On s’est dit qu’on essaierait peut-être de voir un psychologue pour enfants pour un petit peu en discuter… ce qui valait mieux pour l’enfant, pour ne pas le déstabiliser. (…) Mais il y a une chose dont on est sûr, c’est qu’on ne s’appellera pas toutes les deux “ mamans ”. Parce qu’il n’y a qu’une maman, et il n’y en aura jamais qu’une. Mais pour le deuxième nom, on hésite. » … à trois Nous rencontrons pour la deuxième fois Laura, Béatrice et leur fille Louisa, cinq mois plus tard, alors que la petite est âgée de 3 mois. Les deux parents nous racontent que tout se passe très bien depuis la naissance et décrivent Louisa comme un bébé facile et joyeux. Elles évoquent une période d’adaptation durant laquelle il leur a fallu « créer de la place, de l’espace à la maison et dans l’organisation ». Béatrice est retournée travailler après deux mois de congé de maternité. Elle se dit heureuse de retrouver ses élèves. Elle craignait le moment de la séparation, tant pour Louisa que pour elle-même, mais affirme que les premiers jours se sont déroulés sans difficultés. Les deux parents décrivent comme très positive la relation de Louisa avec sa gardienne. 143 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène se regardent et Laura propose en souriant à Béatrice de jouer à son tour. Béatrice paraît embarrassée par la tâche, elle prend la poupée que Laura lui tend en faisant attention à sa tête, la regarde, ensuite regarde sa compagne, qui est à présent en position de tiers et l’encourage verbalement. Pour lui venir en aide, elle ajuste la couverture, mais Béatrice lui demande de reprendre la poupée. Laura reprend alors la poupée et l’installe dans le couffin, l’orientant vers elle et lui demandant doucement : « Est-ce que tu es bien installée ? » Elle regarde ensuite sa compagne qui s’est retirée de l’interaction malgré une position corporelle toujours active. Béatrice répond au regard de Laura, touche son ventre et se positionne davantage en arrière, marquant ainsi le passage à la quatrième partie durant laquelle les deux parents parlent entre eux. La tonalité de la voix reste douce, Laura touche le ventre de sa compagne et lui demande si tout se passe bien, comme si elle percevait les difficultés de sa compagne à entrer dans le jeu. Et en effet, après seulement une minute d’interaction entre elles deux, Béatrice demande à appeler la chercheuse et signale ainsi la fin du jeu. À l’arrivée de la chercheuse, elle s’excuse et explique qu’elle n’est pas arrivée à entrer dans le jeu et jouer ses parties. Nous pouvons observer durant les premières parties une différence entre le jeu de Laura et la tentative de jeu de Béatrice. La première s’engage et active des comportements parentaux, comme les caresses, l’exploration du corps et le baby-talk, d’une manière adéquate. Elle soutient également Béatrice dans sa tentative de jouer le parent actif. Elle active ainsi un soutien coparental vis-àvis de sa compagne, qui, elle, démontre une certaine difficulté à s’impliquer dans le jeu. Béatrice observe sa compagne, comme pour comprendre ou apprendre, mais reste figée lorsque son tour arrive, incapable de jouer activement. La troisième partie se déroule similairement et est caractérisée par la même tonalité : Laura tente de porter le jeu à trois, tandis que Béatrice reste spectatrice de sa compagne. Au cours de la quatrième partie, les deux parents parlent brièvement de la difficulté de Béatrice à entrer dans le jeu et appellent ensuite la chercheuse. Le score obtenu rentre dans la catégorie des alliances fonctionnelles, les deux parents démontrent une bonne coopération. Nous pouvons néanmoins observer chez Béatrice une difficulté à activer ses compétences parentales. À la lumière de ces observations, nous pouvons nous demander : comment cela se passerat-il lors de l’arrivée de leur fille Louisa ? L’alliance coparentale prénatale que nous observons sera-t-elle prédictive de l’alliance familiale postnatale ? Les deux femmes évoquent également la présence de leurs familles d’origine qui les valorisent énormément en tant que jeunes parents. Elles mettent parti culièrement en avant le support émotionnel et pratique du père de Béatrice, ainsi que les conseils du frère de Laura et de son épouse, eux-mêmes parents de jeunes enfants. Ces neveux et nièces constituent également ce que Laura et Béatrice considèrent comme une « aide », de par leurs questions et les explications qu’ils réclament. « C’est une bonne préparation pour plus tard ! » plaisante Laura. Lors de cette rencontre, nous leur demandons à nouveau de jouer en famille, selon le protocole du LTP postnatal que nous avons développé précédemment. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Durant la première partie, Laura occupe de nouveau le rôle de parent actif, Béatrice joue le rôle du parent simplement présent. Laura commence à parler à Louisa, vérifie si elle est bien installée dans le siège. Précisons que le siège du bébé restera orienté vers le centre du triangle pendant toute la durée du jeu. Après quelques secondes, Laura commence à interagir avec la petite qui regarde la ceinture du siège ; elle essaye de capturer l’attention de sa fille mais Louisa semble davantage intéressée par la ceinture. Laura en sourit, verbalise le manque d’intérêt de Louisa et choisit alors de s’intéresser avec elle à la ceinture, partant du point sur lequel est centrée Louisa pour démarrer une interaction. Béatrice commence à rigoler avec Laura et, à ce moment, Louisa regarde ses deux mères. Par la suite, Louisa répond activement, elle est engagée dans l’interaction, tourne sa tête vers les deux parents, pour ensuite rester orientée vers Béatrice. Nous assistons à un beau moment de partage affectif entre les trois membres de la famille. Béatrice reste en position de retrait (buste retiré), mais l’expression de son visage capture l’attention de la petite. Laura reste pendant quelques secondes spectatrice, puis elle regarde Louisa sans essayer de reprendre son regard. Béatrice demande verbalement à la petite de regarder sa mère, mais sans succès. Après quelques secondes, Laura propose un jeu avec les mains durant lequel elle parvient à interagir avec sa fille. Louisa lui sourit, mais ensuite tourne immédiatement sa tête vers Béatrice dont les interférences ont rompu l’interaction en cours. En effet, elle affiche de grands sourires et des expressions faciales joyeuses auxquelles Louisa répond. Laura regarde alors sa compagne et, sur un ton humoristique, lui rappelle que ce n’est pas son tour de jouer avec Louisa. Béatrice commence alors à marquer des « fuites du regard », de légères autoexclusions afin d’éviter d’interférer avec l’interaction. Laura et Louisa interagissent encore quelques secondes, avant que Louisa ne commence à montrer des signes d’inconfort et de stress. Le passage à la deuxième partie est caractérisé par une intervention de Béatrice en réaction au stress de Louisa. Elle intervient, déplace son buste vers l’enfant et tente de calmer la petite. Louisa semble se calmer et Laura passe à la position de tiers, éloignant son buste et se retirant de l’interaction. Louisa, après quelques secondes, commence à pleurer. Béatrice la prend dans ses bras pour la calmer et la pose ensuite sur ses genoux en l’orientant vers sa compagne. Nous observons dans les minutes suivantes une interaction à trois, Laura essayant de se retirer et de laisser jouer Béatrice seule avec la petite. Le passage à la partie suivante se déroule entre des moments interactifs dyadiques entre Béatrice et Louisa et des interventions de Laura demandant implicitement à être réinté144 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Résumé du LTP postnatal à 3 mois grée dans l’interaction. La troisième partie durera le plus longtemps, les deux mères ne respectant pas la consigne relative aux positions corporelles, elles inter agissent avec Louisa sans la remettre dans le siège et lui proposent le « jeu du vol » (la faisant se balancer dans les airs). Béatrice demande à Laura de prendre la petite dans ses bras. La troisième partie est donc orientée de nouveau dans la direction de Laura ; orientation que Béatrice semble privilégier. La quatrième et dernière partie se déroule brièvement, Louisa étant assise dans le siège avec sa sucette, et les deux parents discutant entre eux. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Nous pouvons observer dans ce LTP postnatal une alliance familiale entre la coopérativité et la conflictualité5. En effet, les parents expriment de la positivité malgré la tension exprimée au travers des nombreuses interférences mutuelles. Le climat affectif ambiant se caractérise par une pseudo-positivité qui prédomine tout au long de la tâche, ce qui provoque chez l’observateur une certaine dissonance entre la tension perçue dans les échanges familiaux et les affects positifs forcés, exprimés par les partenaires. Bien que quelques échanges chaleureux et empathiques soient présents, principalement dyadiques, mais également quelques échanges triadiques, le chercheur ne parvient cependant pas clairement à reconnaître la place et les rôles de chacun des membres dans les différentes configurations du jeu. Les interférences semblent exprimer à la fois de la compétition entre les deux parents et à la fois du soutien à l’interaction. En particulier, nous avons observé un LTP prénatal caractérisé par une difficulté de Béatrice à s’engager dans le jeu et à mettre en place ses comportements intuitifs parentaux. Les interférences de Laura intervenaient alors comme une aide. Dans le LTP postnatal, nous pouvons observer chez Béatrice un désir de « jouer la relation », d’être active. Ce désir semble exister en parallèle avec une demande implicite d’aide et de soutien de sa compagne à l’activation de la relation. Face à cette demande, Laura semble hésitante à jouer ce rôle de facilitatrice/activatrice de la relation entre Béatrice et Louisa, notamment en se retirant elle-même de l’interaction. Nous avons également observé, en lien avec la littérature et les questionnaires remplis par les deux parents, que Béatrice et Laura démontrent un partage égalitaire des tâches parentales, et un rôle actif de l’enfant à la mise en place de l’interaction. En effet, plus Louisa se montrait active, souriait, et plus les parents montraient des bonnes capacités d’interaction et d’encadrement. En lien avec la littérature (Fivaz-Depeursinge et Corboz-Warnery, 2001) nous avons pu observer que les deux parents semblent conserver un mode de communication qui leur est propre et qu’ils ont construit durant la grossesse. Conclusion La recherche sur le développement de l’enfant est une recherche sur le processus du développement de la famille. Certains auteurs ont montré que la valeur 5 Dans cet article, nous n’avons pas le but de montrer une analyse complète et exhaustive du codage du LTP. Notre objectif est de montrer les possibilités de recherche et approfondissement à la compréhension des interactions familiales que l’outil nous permet d’aborder. 145 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Discussion Correspondance : Marina Miscioscia Service de clinique systémique et psychopathologie relationnelle Boulevard du Rectorat, 3 4000 Sart Tilman, Liège, Belgique [email protected] Bibliographie 1. Belsky J., 1984. The determinants of parenting : A process model. Child Development, 55, 83-96. 2. Bos H.M.W., van Balen F., van den Boom D.C., 2007. Child adjustment and parenting in planned lesbian-parent families. American Journal of Orthopsychiatry, 77, 38-48. 3.Chan R.W., Raboy B., Patterson C.J., 1998. Psychosocial adjustment among children conceived via donor insemination by lesbian and heterosexual mothers. Child Development, 69, 443-457. 4. Cowan C.P., Cowan P.A., 1992. When partners become parents. Basic Books, New York. 5. D’Amore S., 2010. Les nouvelles familles. Approches clinique. De Boeck, Bruxelles. 6. D’Amore S., Simonelli A., Miscioscia M., 2013 (in press). In Favez, N., Frascarolo, F., Tissot E.), Le bébé au sein de la triade : le développement de l’alliance familiale. De Boeck, Bruxelles. 7. Delmore-Ko P.M., 2000. Developing a parental identity : expectations about parenthood and descriptions of self as parent. Unpublished thesis. University of Waterloo. 8. Favez N., Lavanchy Scaiola C., Tissot H., Darwiche J., Frascarolo F., 2010. The Family Alliance Assessment Scales : Steps Toward Validity and Reliability of an Observational Assessment Tool for Early Family Interactions. Journal of Child and Family Studies, 20, 1, 23-37. 9. Fivaz-Depeursinge E., Corboz-Warnery A., 1999. The Primary Triangle. A developmental systems view of mothers, fathers and infants. Basic Books, New York. 10. Fivaz-Depeursinge E., Corboz-Warnery A., 2001. Le triangle primaire : Le père, la mère et le bébé. Odile Jacob, Paris. 146 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène prédictive du bon fonctionnement de la famille ne se retrouve pas tant dans l’organisation structurelle à elle seule que dans la qualité des processus relationnels, symboliques et psychosociaux que la famille est capable de construire. En poursuivant cette recherche, nous souhaitons essayer d’étudier la manière dont les différents membres qui composent la famille construisent les relations entre eux, définissent et gèrent leurs rôles, règlent les distances et rapprochements, conjuguent cohésion et adaptabilité face aux changements intérieurs et extérieurs, donnent un sens à leurs expériences et interagissent avec le monde extérieur. Nous intéresser à la compréhension de ces différents éléments nous permet d’adopter une approche fondamentale pour l’étude des processus et de leurs résultats (D’Amore, 2010). L’étude des dynamiques interactives ouvre de nouvelles perspectives dans la compréhension du fonctionnement des familles homoparentales et la résolution des tâches développementales qu’elles doivent affronter ; nous insistons donc sur l’importance d’une optique de recherche multiaxiale et longitudinale qui permette de tracer les lignes évolutives de ce fonctionnement, ainsi que pour une meilleure pratique clinique. 11. Frascarolo F., Lavanchy C., Favez N., 2007. La communication non verbale au sein de la triade père-mère-bébé. In : Mariage A., Cuynet P. (eds.) Corporéité et famille. Presses universitaires de Franche-Comté, Besançon, 25-30. 12. Frosch C., Mangelsdorf S., McHale J., 1998. Correlates of marital behavior at 6 months postpartum. Developmental Psychology 34, 6, 1438-1449. 13. Gartrell N., Banks A., Reed N., Hamilton J., Rodas C., Deck A., 2000. The National Lesbian Family Study : 3. Interviews with mothers of five-year-olds. The American Journal of Orthopsychiatry, 70, 4, 542-8. 14. Goldberg A.E., 2010. Studying complex families in context. Journal of Marriage and Family, 72, 29-34. Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène 16. Green R.J., Mitchell V., 2008. Gay and lesbian couples in therapy : minority stress, relational ambiguity, and families of choice. In A.S. Gurman (Ed.), Clinical handbook of couple therapy (4th ed., pp. 662-680). Guilford Press, New York. 17. Lawrence E., et coll., 2008. Marital satisfaction across the transition to parenthood. Journal of family psychology, 22, 1, 41-50. 18.McHale J., Fivaz-Depeursinge E., 1999. Understanding triadic and family group interactions during infancy and toddlerhood. Clinical Child and Family Psychology Review 2, 2, 107-127. 19.McHale J.P., Kuersten-Hogan R., Rao N., 2004. Growing Points for Coparenting Theory and Research. Journal of Adult Development, 11, 3, 221-234. 20. Patterson C. J., Farr R.H., 2011. Co-parenting among lesbian and gay couples. In J.P. McHale and K. M. Lindahl (Eds.), Co-parenting : A conceptual and clinical examination of family systems. American Psychological Association, Washington, DC. 21. Patterson C.J., 1995. Families of the Lesbian Baby Boom : Parents’ Division of Labor and Children’s Adjustment. Developmental Psychology, 31, 1, 115-123. 22.Peplau L.A., Cochran S.D., 1990. A relationship perspective on homosexuality. In D.P. McWhirter, S.A. Sanders, J.M. Reinisch (Eds.) Homosexuality/ heterosexuality : Concepts of sexual orientation, 321-349. Oxford University Press, New York. 23. Raikes H.A., Thompson R.A., 2005. Efficacy and social support as predictors of parenting stress among families in poverty. Infant Mental Health Journal, 26, 177-190. 24. Rothblum E.D., Factor R., 2001. Lesbians and their sisters as a control group : Demographic and mental health factors. Psychological Science, 12, 63-69. 25. Simonelli A., Bighin M., De Palo F., 2012. Il Lausanne Trilogue Play. Ed. Cortina Raffaello, Bologna. 26.Vecho O., Schneider B., 2005. Homoparentalité et développement de l’enfant : Bilan de trente ans de publication. La Psychiatrie de l’Enfant, 481, 1, 271-328. 27. Vecho O., Gross M., Poteat P., 2011. Partage des tâches parentales au sein des couples de mères lesbiennes françaises ayant eu recours à une insémination artificielle avec donneur anonyme. Psychologie française, 56, 1-18. 28.Von Klitzing K., Simoni H., Bürgin D., 1999. Child development and early triadic relationships. International Journal of Psychoanalysis, 80, 71-89. Abstract From two to three… Transition to parenthood and family alliance in lesbian parents families. – The present paper focuses on a particular period in the family life cycle called « transition to parenthood ». Previous researches have studied this complex period and emphasized the necessity to adopt a multifactor and procedural perspective in order to understand the deve147 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène 15. Goldberg A.E., Sayer A., 2006. Lesbian couples’ relationship quality across the transition to parenthood. Journal of Marriage and Family, 68, 87-100. Resumen De dos a tres… Transición a la parentalidad y alianza familiar en las familias lesboparentales. – El presente estudio se interesa al momento concreto del ciclo de vida familiar llamado « transición a la parentalidad ». Los estudios que han profundizado en este delicado momento han recalcado la necesidad de adoptar una perspectiva multifactorial y procedural para obtener una mejor comprensión del sistema en proceso de desarrollo. Dos factores principales han sido determinados : a) el desarrollo de las competencias interactivas de la familia, la capacidad de la pareja de organizar modelos interactivos tríadicos durante el embarazo y de reorganizarlos sucesivamente en la relación con el niño/a ; b) las características propias del niño o niña, por ejemplo el temperamento, son factores que pueden influenciar tanto el desarrollo de competencias de interacción precoces como el estilo parental. Estos aspectos han sido ampliamente estudiados en familias heteroparentales pero han sido muy poco explorados en el caso de las familias homoparentales. La mayoría de investigaciones se han focalizado en comparar el desarrollo del niño/a en los dos tipos de familias, prestando atención a dimensiones como la calidad de las relaciones padre/madre-hijo/a ; el desarrollo cognitivo ; el desarrollo psicosocial ; la identidad de género. Presentamos en este trabajo la situación de una familia, que forma parte de una investigación longitudinal que estamos llevando a cabo actualmente en el Servicio de Psicología Clínica Sistémica y Psicopatología Relacional de la Universidad de Lieja. Nuestra exposición constará de dos etapas de la administración de la Lausanne Trilogue Play : prenatal a los 7 meses de embarazo y postnatal a los tres meses de vida del bebé. Observaremos el interés de esta técnica del LTP prenatal como instrumento predictivo de las capacidades parentales de movilizar sus competencias interactivas a la llegada del bebé, verificándolas con la administración del LTP postnatal. 148 Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Lausanne - - 130.223.2.95 - 05/07/2013 08h24. © Médecine & Hygiène loping family system. Two main aspects were chosen to be studied : a) the development of family interactive competences, the couple’s capacity to organize triadic interactive models during pregnancy and to reorganize these models following the child’s birth ; and b) the child’s own characteristics, such as temperament, as factors contributing to the development of precocious interactive competences and to the parenting style. These aspects have been widely explored in the context of heterosexual parents families but very few has been written concerning homosexual parents families. Most of previous studies aimed to compare the child development in these two types of families, focusing on different dimensions such as the quality of parent-child relationship, the psychosocial development, or the gender identity. This paper presents the situation of a family from our current longitudinal study in the Systemic and Relational Psychopathology Clinic, University of Liège. It describes two stages of the Lausanne Triadic Play : a prenatal situation taking place at the 7th month of pregnancy, and a postnatal situation when the child is 3 months old. We observe the particular interests of the LTP prenatal procedure as a predictive instrument of the parental abilities to enact their interactive competences after the child’s birth, as verified with the postnatal procedure.