Extrait
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e_Psy.indd 7 1 Le troisième terme Bien avant que nos professeurs ne nous apprennent que la matière est animée, et qu’un rocher, par exemple, est constitué d’une multitude d’atomes qui dansent, je savais d’intuition depuis l’enfance, que l’être humain ne se réduit pas à ce que nous voyons ou croyons voir. Cet apprentissage de l’au-delà du visible, je l’ai fait auprès d’un oncle qui travaillait dans l’équipe de Fleming. C’était un savant. J’avais une dizaine d’années et je me vois encore, dans son laboratoire de l’Observatoire, à Paris, perchée sur ses genoux et penchée sur une série de microscopes, émerveillée de découvrir à travers leurs longues loupes, un monde que je ne soupçonnais pas. C’est sans doute dans cet émerveillement qu’est née mon indéfectible curiosité pour l’au-delà des apparences. Quelques semaines plus tard, il m’offrait un petit microscope. Aucun cadeau ne m’a fait plus de plaisir. J’ai passé des heures ensuite à observer l’infiniment petit dans tout ce qui me tombait sous la main. 13/11/08 18:16:29 e_Psy.indd 8 8 L a sa g e sse d ' u n e p s yc holog ue C’est à cette même époque que j’ai pris conscience de deux sentiments qui ont guidé ma route depuis. Celui de la précarité de la vie et celui d’être habitée d’une force intérieure, dont je sentais que rien, ni personne ne pourrait l’empêcher de me porter. Cette force que Lou Andréas Salomé, dont j’ai dévoré les livres des années plus tard, décrit comme : « quelque chose qui est en nous, qui brûle du feu de la vie, qui exulte et cherche à s’échapper. »1 Ces deux sentiments semblent contradictoires, car le premier a longtemps été source d’angoisse, tandis que le second me donnait l’impression d’être invulnérable. Ils m’ont en quelque sorte livré la clé de l’âme humaine, fragile et forte à la fois. Un souvenir. Je passe mes vacances d’été chez ma grand-mère maternelle, dans le Beaujolais. Le soir, avant le dîner, nous faisons la promenade rituelle au cimetière. Un joli cimetière au milieu des vignes. Mon grandpère et mon oncle, tous les deux morts à la fin de la guerre de 40, y sont enterrés. Ma grandmère, frêle silhouette sombre – elle était toujours habillée de noir depuis ce double deuil – arrose les géraniums assoiffés qui bordent la tombe familiale. Pendant ce temps, 1. Lou Andreas Salomé – Lettre à Gillot. 13/11/08 18:16:29 e_Psy.indd 9 Le troi s i è m e t er me 9 je flâne au milieu des pierres tombales et m’intéresse aux inscriptions. Certaines me laissent rêveuse. En voici une qui rappelle la disparition d’une petite fille de quatre ans. Une autre, presque effacée, dit la mort d’un jeune prêtre de vingt-cinq ans. Assise, je laisse ma pensée vagabonder, le regard fixé sur la ligne des Alpes, au loin. Moment de méditation sauvage sur la fragilité de la vie, et son immense valeur. Cette conscience de l’« impermanence » de toute chose, liée au sentiment profondément enraciné d’être portée par quelque chose de plus grand que moi, a guidé mon existence et m’a certainement conduite vers le métier que j’exerce maintenant depuis trente ans, celui de psychologue. C’est à la faveur d’une grossesse difficile, qui m’oblige à garder le lit, que je dévore toute une série de livres sur la psychanalyse. Cette plongée dans le monde de l’inconscient me captive. Je découvre Freud, Jung, Dolto. J’entre dans un monde que j’ignore. Dans ma famille, on est plutôt méfiant à l’égard de tout ce qui touche à l’imaginaire. Il est mal vu de se poser des questions, de fouiner à l’intérieur de soi. Je me souviens de mon père levant les yeux au ciel lorsque je lui ai annoncé que j’allais entreprendre une analyse : « Quelle lubie a 13/11/08 18:16:29 e_Psy.indd 10 1 0 L a sa g e sse d ' u n e p s yc holog ue donc saisi ma fille ? » Je découvrirai plus tard combien de secrets douloureux il avait gardé enfouis, le poids des peines refoulées, les drames qui couvaient sous le silence. Comme il a dû souffrir de ne rien partager ! Quoi qu’il en soit, c’est ce voyage que je veux faire, explorer les souterrains de mon âme, comprendre d’où je viens, apprendre une nouvelle langue, celle des rêves, qui m’est alors totalement étrangère. Je suis fascinée par l’image de l’iceberg avec ses neuf dixièmes de conscience immergée, et par celle de l’arbre avec son réseau de racines invisibles. S’il est une vie souterraine qui me porte, je veux la connaître, descendre dans l’infiniment profond, quel que soit le nombre d’années nécessaires, même s’il faut affronter l’obscurité et ses risques. J’y suis décidée. Je sens bien que la femme que je suis alors, si légère et instable, si mal dans sa peau finalement, a tout à gagner à découvrir sa vraie nature, sa véritable énergie. Je sens bien que la femme, qui s’est conformée à ce que son milieu attendait d’elle, demande à devenir elle même. Voilà qu’un vers de Baudelaire, dans les Fleurs du mal, me confirme dans ce désir irrépressible d’entamer une analyse et de me transformer : Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or.2 2. In épilogue aux Fleurs du mal. 13/11/08 18:16:29 e_Psy.indd 11 Le troi s i è me t er me 11 Je suis déjà mère de deux enfants en bas âge, j’enseigne l’anglais, et je sens naître le désir de changer de métier. Je veux devenir « psy ». Je retourne alors sur les bancs de l’Université. à l’âge de trente ans, me voici psycho logue clinicienne. La Loi Veil, sur l’interruption volontaire de grossesse, vient juste d’être votée. Elle prévoit que toute femme en demande d’avortement doit bénéficier de deux entretiens successifs, à une semaine d’intervalle, avec une psychologue. Il s’agit d’aider ces femmes, souvent en détresse, à prendre leur décision, en les éclairant sur leurs motivations. Mais écouter des femmes désireuses d’interrompre leur grossesse, est une terrible responsabilité. Autour de moi, des conseillères formées « à la va-vite » ont tendance à projeter leur propre désir sur celui de la femme qu’elles écoutent. Il y a des militantes du MLAC, qui défendent, parfois avec excès, la liberté d’avorter, et des adeptes de « Laissez les vivre », religieusement opposées à ce qu’elles considèrent comme un meurtre. Je sens bien que les femmes ont besoin d’une autre écoute, dans laquelle elles se sentent aussi libres que possible. Je rejoins alors l’Association pour l’étude des problèmes de la naissance3. L’éthique de 3. L’A.E.P.N. a été fondée par une gynécologue, le Docteur Lagroua Weil-Hallé et un psychiatre, le Docteur Arnaud Marty Lavauzelle. 13/11/08 18:16:29 e_Psy.indd 12 1 2 L a sa g e sse d ' u n e p s yc holog ue l’association est de ne pas faire pression sur les femmes, ni dans un sens, ni dans l’autre. Il s’agit d’écouter ce « non-vouloir » et de repérer éventuellement l’ambivalence qui le porte. Car la plupart des femmes sont victimes d’un « lapsus contraceptif ». Elles ont oublié de prendre leur pilule, oublié de mettre leur diaphragme, ou bien se sont trompées dans leurs « dates ». Bref, il y a bien un désir d’enfant inconscient, qui se heurte violemment à un « non-vouloir », car l’enfant n’a pas sa place dans leur paysage conscient. L’entretien doit permettre à ces femmes piégées par leur inconscient, d’exprimer les raisons pour lesquelles elles ne veulent ou ne peuvent poursuivre leur grossesse. Manque de confiance dans leurs capacités à être mère, manque de confiance dans l’engagement du père, mille raisons allant des plus triviales aux plus profondes. Pointer l’ambivalence, non pour les faire changer d’avis, mais seulement pour les éclairer sur ce mécanisme inconscient, afin d’éviter, peut-être, une répétition. J’ai pratiqué ces entretiens pendant sept ans, aux côtés de gynécologues. Très rarement les femmes ont changé d’avis, mais toutes m’ont dit qu’elle se sentaient moins seules face à cet acte difficile et douloureux. Beaucoup sont revenues me voir ensuite pour parler et pleurer. Si j’ai continué toutes ces années à 13/11/08 18:16:29 e_Psy.indd 13 Le troi s i è me t er me 13 écouter leur détresse, c’est qu’il me semblait important de contribuer à ne pas banaliser cet acte, et de reconnaître la douleur qu’il génère. Je trouve désastreux que la révision de la loi Veil ait supprimé ces entretiens. Quel mépris de la souffrance cachée des femmes ! Cette période m’a appris l’ambivalence qui caractérise la vie psychique. Je découvrais qu’on pouvait vouloir une chose et désirer son contraire. Une femme stérile pouvait vouloir un enfant et ne pas en désirer. Une autre, piégée par un « lapsus contraceptif », pouvait déclarer ne pas vouloir d’enfant et en fait en désirer. Cette ambivalence, je l’ai retrouvée plus tard, lorsque je me suis penchée sur le vécu des personnes atteintes de maladies fatales. On peut ainsi vouloir mourir et en même temps désirer vivre encore, ou bien vouloir vivre encore tout en désirant mourir enfin. Tout en écoutant ces femmes me révéler leurs contradictions, je poursuivais mon analyse, et me familiarisais avec la pensée de Jung. La coexistence des contraires est au cœur de la théorie jungienne. Ne pas chercher à la résoudre, telle est la voie qu’il propose. Tenir ensemble les contraires et laisser advenir ce qu’il appelle « le troisième terme ». Je découvrais avec étonnement qu’en restant 13/11/08 18:16:29 e_Psy.indd 14 1 4 L a sa g e sse d ' u n e p s yc holog ue présent à ses contradictions, sans chercher à les réduire, la solution vient d’ailleurs. Quelque chose se produit, ou bien un autre point de vue s’impose, qui changent la situation. Découverte inouïe, que la vie n’a cessé de confirmer. C’est à cette époque que je rencontrai François Mitterrand, un grand maître dans l’art de tenir ensemble des choses contradictoires. Les circonstances de la vie, notamment l’obligation, à la suite de mon divorce, de subvenir aux besoins de ma famille, me conduisirent à chercher un poste dans une institution. C’est ainsi que j’atterris dans un service de psychiatrie « lourde ». Je me souviens du choc qu’a représenté cette plongée au cœur de la folie, l’errance de ces âmes perdues. Je me souviens qu’en rentrant chez moi, le soir, je me plongeais dans une thèse que je n’ai jamais terminée sur la pensée de l’amour chez Lou Andréas Salomé. Assise à mon bureau, devant la photo de cette consœur de Freud, mais qui avait son style propre et sa propre pensée, je relisais ce passage qui me faisait tellement de bien : « Je ne peux conformer ma vie à des modèles, ni ne pourrai jamais constituer un modèle pour qui que ce soit, mais il est tout à fait certain en revanche que je dirigerai ma vie selon ce que je suis, advienne que pourra. En agissant ainsi, je ne défends 13/11/08 18:16:29 e_Psy.indd 15 Le troi s i è me t er me 15 aucun principe, mais quelque chose de bien plus merveilleux – quelque chose qui est en nous, qui brûle du feu de la vie, qui exulte et cherche à s’échapper. »4 Cette citation je la gardais vivante en moi. Elle était mon axe, ma force, ma liberté. Je pouvais alors affronter le désespoir extérieur, les pulsions mortifères de l’hôpital, apporter un peu de vie et d’amour derrière ses murs à ceux qui y étaient prisonniers. Pendant ces années-là, et celles qui ont suivi, au contact de ceux qui allaient mourir, j’ai toujours retrouvé cette coexistence de la vie et de la mort, de la liberté et de l’enfer mement, toujours ce choc entre le réel et l’imaginaire. Les circonstances, elles encore, me conduisirent plus loin encore dans ce monde des paradoxes. Je rejoignis, grâce à l’appui de François Mitterrand, la première équipe de soins palliatifs en France. Dans ce lieu qui se proposait d’accueillir les personnes mourantes pour leur permettre de rester vivantes jusqu’au bout, je ne pouvais trouver meilleure école de sagesse. La mort n’est-elle pas finalement le seul maître ? Dans ce lieu d’extrême pauvreté qu’est l’approche de la mort, quand tout est perdu, 4. Lou Andréas Salomé, Lettre à Gillot. 13/11/08 18:16:29 e_Psy.indd 16 1 6 L a sa g e sse d ' u n e p s yc holog ue il reste l’être. Comment s’étonner alors que je me sois mise à mon tour en chemin d’exploration spirituelle ? J’ai côtoyé toutes sortes de sages modernes, dont je parlerai dans les pages qui suivent. Chacun a éclairé une facette de ce diamant. J’ai pratiqué toutes sortes de méditations et d’exercices pour approfondir ma qualité de présence et d’être. Cela a été et reste une prodigieuse aventure, jamais achevée ! Si j’ai une sagesse à transmettre, main tenant, au seuil de ma jeune vieillesse, c’est bien celle-là : la vie est fragile, mais notre désir est puissant, immense, infini. Comme me le disait avec force une vieille dame de 92 ans, au seuil de sa propre mort : « Mon enfant ! N’ayez peur de rien, vivez tout, tout ce qui vous est donné de vivre, car tout, tout est un don de Dieu ». Sagesse ou folie ? Sans doute les deux, à tenir ensemble, comme nous y invite Jung. 13/11/08 18:16:29