Patrons français et ouvriers chinois dans la Chine du

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Patrons français et ouvriers chinois dans la Chine du
Patrons français et ouvriers chinois
dans la Chine du Guomindang
Xu Amei ou
le dilemme d'un syndicaliste révolutionnaire
Alain Roux 1
Xu Amei est une des personnalités ouvrières les plus attachantes de la
période 1927-1939 à Shanghai. Il a fait l'objet de diverses études2, tout
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2
Alain Roux est Professeur à l'Université de Paris 8, Département d'histoire,
2 rue de la Liberté, 93256 Saint-Denis Cedex 02. Une première version de cet
article a été présentée le 6 octobre 1995 au colloque de l'Université de Hangzhou
(Zhejiang) sur les relations franco-chinoises.
Chen Kai et al., Zhongguo gongyunshi cidian (Dictionnaire du mouvement
ouvrier chinois), Pékin, Laodong renshi chubanshe, 1981, p. 806-807. Wang
Enzhen, Zhang Haopi et al., Shanghai Fadian gongren yundongshi (Histoire
du mouvement ouvrier à la Compagnie Française des Tramways et de
l'Électricité), Shanghai, Zhonggong dangshi chubanshe, 1991, Annexe, p. 385390, avec photographies (désormais Fadian). Zhu Bangxing, Hu Linge et Xu
Sheng, Shanghai chanye yu Shanghai zhigong (Industries et travailleurs de
Shanghai), édition originale de 1939 (semi-clandestine, avec faux lieu d'édition,
Hong Kong pour Shanghai), réédition à Shanghai en 1984 par Shanghai renmin
chubanshe, avec préface de Zhang Qi, vétéran du Parti communiste chinois ;
le récit des grèves de la Compagnie Française des Tramways et de l'Électricité
de Shanghai se trouve au chap. 9, p. 273-365 du reprint. Cet ouvrage a été
réalisé sous pseudonymes par des enquêteurs du parti en 1938-1939 ainsi que
par des sociologues proches d'eux (désormais ZBX). Voir aussi l'article « Xu
Amei », in Lucien Bianco et Yves Chevrier, Dictionnaire biographique du
Études chinoises, vol. XV, n° 1-2, printemps-automne 1996
Alain
Roux
comme les grèves qu'il a animées3 à la Compagnie Française des Tramways
et de l'Electricité de Shanghai (par la suite CFTE)4. Après un bref rappel
de sa biographie avant 1930, je présenterai ici un tract tiré des Archives du
Bureau des Enquêtes à Taiwan, qui illustre ses difficiles rapports avec le
Parti communiste chinois (PCC) : c'est le dilemme du syndicalisme révolutionnaire. Ce tract de deux pages de couleur bleu pâle, difficilement lisible
et non coté, qui a été copié à la main, s'intitule : Huangse gou Xu Amei
gongkai mai Fadian bagong xun (Information sur ce chien de jaune de Xu
Amei qui trahit ouvertement la grève des ouvriers de la Compagnie Française
des Tramways et de l'Electricité). Il porte la date du 5 juillet 1930,7 heures
du matin, et la signature de la Fédération générale des syndicats de Shanghai
(Shanghai zonggonglian), le nom pris alors par les syndicats rouges. C'est
un numéro spécial (haowaï) du « journal moustique » communiste
Shanghaibao (Le Journal de Shanghai)5.
mouvement ouvrier international : la Chine, Paris, Éditions ouvrières/Fondation
Nationale des Sciences Politiques, 1985, p. 685-689.
3 Fadian ; Shen Yixing, Jiang Peinan et Zheng Qingsheng, Shanghai gongren
yundongshi (Histoire du mouvement ouvrier à Shanghai), Shenyang, Liaoning
renmin chubanshe, 1991 ; A. Roux, Grèves et politique à Shanghai: les
désillusions (1927-1931), Paris, Editions de l'École des Hautes Études en
Sciences Sociales, 1995 (avec une bibliographie détaillée).
4 Chen Zhen et al., Zhongguo jindai gongyeshi ziliao (Matériaux pour l'histoire
de l'industrie moderne chinoise), Pékin, Renmin chubanshe, 1958, p. 731-736.
Fondée en 1905, la CFTE (Fashang dianche diandeng gongsi) a en 1928 un
capital de 50 millions de francs, réparti en 200 000 actions et constitue la plus
grosse entreprise industrielle française en Extrême-Orient, si l'on excepte les
Charbonnages du Tonkin. Le Conseil d'administration siège à Paris, sous la
présidence de Joseph Courcelle, assisté de Pierre Liénart. On y remarque le
rôle essentiel joué par le célèbre Henri Lafond, de la Banque de l'Union
Parisienne (30 050 actions), et par Bussy, de la Banque d'Indochine (18 600
actions). Les 1 700 ouvriers et employés se répartissent en 600 tourneurs,
électriciens, chaudronniers, charpentiers, mécaniciens, motoristes et peintres
des deux ateliers de la rue Dubail, 800 travailleurs de l'exploitation, une centaine
d'ouvriers des services des eaux et de la centrale électrique, et 200 employés
de bureau. On recrute des coolies occasionnels pour d'éventuels gros travaux
de terrassement. Le service des eaux est situé à Dongjiadu, au bord de la rivière
Huangpu, dans la ville chinoise.
5 Un « journal moustique » (xiaobao, litt. petit journal) est un journal de petit
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Xu Amei et la Chine du
Guomindang
La formation d'un s y n d i c a l i s t e r é v o l u t i o n n a i r e
Né le 16 novembre 1906 à Shanghai dans une famille de maraîchers de
Lujiawan expropriés par l'extension de la CFTE et devenus, par la force des
choses, des marchands ambulants de fruits et légumes, Xu Amei a fait de
très médiocres études traditionnelles. Plus tard, quand il sera emprisonné de
la fin 1931 à avril 1937 à Suzhou, il cherchera à améliorer ses connaissances en lisant les canons du bouddhisme, seuls ouvrages disponibles en
ces « lieux de repentir », et s'exercera à mémoriser des caractères en les
traçant sur le sol de terre battue de sa cellule. On peut en conclure que son
niveau de lecture du chinois était assez bas6. Il a cependant une certaine
culture de base acquise par la lecture d'éditions populaires illustrées de
romans classiques, comme le Roman du Bord de l'eau et le Roman des
Trois Royaumes. Il aime renforcer ses propos d'exemples qui en sont tirés et
qui parlent à l'imagination de ses camarades d'atelier. Entré à l'âge de treize
ans comme apprenti à l'Arsenal de Jiangnan, il en est sorti, quatre ans plus
tard, avec une qualification de tourneur spécialiste du traitement des métaux
à froid. Sa mère le pousse à prendre un emploi à la CFTE toute proche et à
y être un bon travailleur pour aider sa famille dans le besoin. Il entre donc
comme tourneur aux ateliers en 1923. C'est un ouvrier qualifié. En 1926, il
6
format, à faible pagination, qui ressemble souvent à un tract, sans raison sociale
enregistrée, à publication irrégulière et à tirage limité (quelques centrâmes
d'exemplaires). Il peut être publié à des fins de chantage et colporte souvent
rumeurs et calomnies. Les communistes se servent de cette forme populaire
pour leurs éditions clandestines.
Les auteurs de Fadian nous apprennent (p. 389-390) que Zhang Qi, chargé en
1939 par le comité du parti communiste pour le mouvement ouvrier à Shanghai
de rédiger dans l'ouvrage collectif de Zhu Bangxing (ZBX) le chapitre consacré
à la CFTE, aurait confié cette tache à Xu Amei, qui venait de sortir de prison et
« était en passe d'être réadmis au parti ». Ce dernier aurait écrit un texte de
40 000 caractères « avec l'aide de la direction du parti ». Ce texte surprend par
son style vivant, parfois romancé, avec des dialogues et diverses anecdoctes,
dans une publication qui est placée sous le signe de la langue de bois. Zhang
Qi, que j'ai rencontré à Shanghai le 15 mai 1984, m'a confirmé ce fait. On
dispose donc d'une œuvre de Xu Amei, sans aucun doute fortement réécrite à
partir d'entretiens.
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Alain
Roux
suit les activités du jeune syndicat de la CFTE lors de la « grève de
décembre »7, ce qui le conduit à adhérer au parti communiste à la fin février
1927, sous l'influence de Yu Fei, le plus important militant communiste de
l'entreprise depuis septembre 1926. Xu Amei participe en mars 1927 aux
combats (très légers) pour la prise du yamen dans la vieille ville, mais la
terreur blanche l'épargne, car il est encore très peu connu.
C'est alors un jeune homme de vingt et un ans, de haute taille, au visage
carré et aux traits énergiques, avec une dégaine populaire qui fera écrire au
biographe taiwanais de Du Yuesheng, Zhang Jungu, qu'« il avait des allures
de voyou » {liu li liu qi). Divers auteurs communistes nous assurent qu'il
n'aimait pas boire, mais que, dans ses « activités de masse », il invitait
souvent ses camarades de travail à partager une bouteille d'alcool de riz ou
de « vin jaune » de Shaoxing. Sur les photographies que l'on a de lui (voir
illustration ci-contre), il porte, comme souvent à cette occasion dans les
milieux populaires, une robe et un bonnet de lettré, mais jamais le costume
européen qu'affectionnent à cette date les jeunes cadres syndicaux du
Guomindang (GMD).
Xu Amei découvre assez vite l'ascendant qu'il exerce sur son entourage.
Il s'intéresse toujours au syndicat moribond dont il est un des responsables.
On le voit participer, à ce titre, au comité d'accueil de Jiang Jieshi lors de
son retour du Japon le 26 novembre 1927. Il y siège même à la présidence
avec des responsables de la Fédération générale (Gongzong)8 comme Zhou
Zhiyuan, Liu Yun, Leng Xin, qui, bientôt, aident au second lancement du
7 Sur la « grève de décembre », voir A. Roux, op. cit., p. 43-44. C'est la première
grève à la CFTE. Elle fut faite par 500 travailleurs de l'exploitation (les
« traminots ») du 21 au 23 décembre 1926, sur une base revendicative
minutieuse élaborée par le syndicat, fondé un an plus tôt, et se termina par un
succès grâce à l'intervention du Du Yuesheng. La médiation de ce dernier avait
été sollicitée par le communiste Wang Shouhua, président du Syndicat général
de Shanghai, auquel le syndical de la CFTE avait adhéré.
8 C'est le nom pris par la fédération des syndicats ouvriers lancée en décembre
1927 par la fraction pro-Jiang Jieshi du Guomindang, qui cherche l'appui ouvrier
dans sa lutte contre la fédération rivale qui a conduit la terreur blanche, pour le
compte de la clique du Guangxi, la Fédération unifiée (Gongtong).
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Xu Amei et la Chine du
Guomindang
Photographie de Xu Amei
(Fadian, p. 385)
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Alain
Roux
syndicat de la CFTE. Par ailleurs, adhérent clandestin du parti communiste,
il a repris contact avec cette organisation en avril-mai 1928, à l'instigation
de Li Fuchun. Mais Xu Amei échoue dans ses efforts pour créer un syndicat
rouge, les ouvriers étant effrayés par la répression. De plus, la division
naturelle, née de leurs activités et de leur formation distinctes, qui oppose
les travailleurs de l'exploitation à ceux des ateliers, est compliquée à la
CFTE par le rôle des affinités régionales : 40 % des gens de l'exploitation
sont originaires du nord du Yangzi et sont victimes du mépris traditionnel
des gens de la région sud du Fleuve (Jiangnan) à rencontre des natifs du
Jiangbei (« Kompo »). À l'atelier, par contre, les deux tiers des ouvriers
sont du Jiangnan, notamment de Ningbo9. On sait le poids de ces préjugés
interrégionaux dans la vie quotidienne de Shanghai. Les contremaîtres de
la CFTE animent diverses fraternités (dixionghui), qui opèrent souvent leur
recrutement sur une base régionale (tongxianghui). Ils sont en général
membres d'une secte ou d'une société secrète, en relations avec la traditionnelle Bande rouge de la Triade (Hongbang) ou la récente Bande verte
(Qingbang). Là où Xu Amei recherchait l'« unité de la classe ouvrière »,
l'éparpillement et les divisions internes sont donc de règle.
Cependant, le meurtre du machiniste Wu Tonggen le 16 septembre 1928
par des marins français en bordée relance le syndicat de la CFTE. Depuis
l'affaire de Jinan, en mai 1928, qui avait opposé dans cette ville du Shandong
des fonctionnaires et soldats GMD à des soldats japonais, divers militants
du GMD, comme Liu Yun, réunissent chez eux des travailleurs de la CFTE
pour relancer le syndicat dans cette entreprise de l'« impérialisme étranger ».
Parmi eux, on remarque Xu Amei.
Le syndicat, refondé officiellement dans les locaux du GMD de Shanghai, porte de l'Ouest, le 23 septembre 1928, présente ses revendications à
Monserran, directeur de la CFTE. Elles sont ignorées. Elles dépassent de
beaucoup le cadre traditionnel des indemnités à verser à la famille de Wu
9
Le Jiangnan désigne la partie du Jiangsu située au sud du Yangzi, auquel l'usage
courant ajoute les territoires voisins de l'Anhui et du Zhejiang, principalement
les zones limitrophes du lac Taihu. Ningbo est aux limites extrêmes de cette
région, dont on exclut Wenzhou.
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Xu Amei et la Chine du
Guomindang
Tonggen. Plusieurs syndicalistes sont arrêtés par la police française, sous
divers prétextes. Le 3 décembre, la grève est déclarée : l'appui donné au
syndicat par le G M D , l'indignation patriotique, la pertinence des
revendications présentées en font une grève quasi générale. L'effacement
de Du Yuesheng, le gangster qui dirigeait alors la Qingbang avec Huang
Jinrong et qui contrôlait depuis l'été 1925 la Concession française dans le
cadre du « pacte avec le diable » 10 , mais qu'un scandale de l'opium venait
d'éclabousser le 21 novembre 11 , crée des conditions favorables à une action
syndicale.
10 On donne ce nom à un accord passé le 1cr juin 1925 entre les dirigeants chinois
du cartel de l'opium (les gangsters de la Bande verte, dirigés par Du Yuesheng)
et les autorités de la Concession française (le chef de la police E. Fiori). Le
cartel de la drogue recevait le monopole de la vente de l'opium dans la
Concession, et la police traquait ses éventuels concurrents. En contrepartie, les
gangsters contribuaient au maintien de l'ordre dans la Concession. C'est ainsi
que la première grande grève à la CFTE en décembre 1926 s'est terminée par
une médiation de Du Yuesheng. Ce système entraîna de vives protestations de
la part des autorités de la Concession internationale et la corruption de la police
française devint proverbiale. De plus, le contrôle de la Concession échappait
peu à peu aux autorités françaises. Durant l'hiver 1931-1932, le Quai d'Orsay
rappela le consul général Edgar Koechlin et le policier E. Fiori, remplacés
respectivement par Jacques Meyrier et le commandant Louis Fabre, qui
parvinrent à rétablir en gros la situation. Voir Brian G. Martin, « The Pact with
the Devil. The Relationships between the Green Gang and the French
Concession Authorities, 1925-1926 », in Frédéric Wakeman et Ye Wen-hsin
(éds.), Shanghai Sojourners, Berkeley, University of California Press, 1992,
p. 240-266 ; du même auteur, The Shanghai Green Gang. Politics and Organized
Crime (1919-1937), Berkeley, University of California Press, 1996, chap. 5
(« The Pact with the Devil »), p. 113-134.
11 Le « scandale de l'opium » : la presse chinoise est remplie de détails sur une
bataille à coups de pistolets survenue à l'aube du 21 novembre 1928 sur le
Bund chinois entre des policiers municipaux de Shanghai et des soldats chinois
de la garnison, qui se disputaient le chargement de 20 000 onces d'opium
débarquées d'un vapeur de la China Merchant Steamship Navigation Company.
Du Yuesheng est compromis du seul fait qu'il est notoirement le plus important
trafiquant d'opium de Shanghai.
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Alain
Roux
La grève est difficile. Du Yuesheng, remis en selle par les autorités
françaises qui le chargent d'un rôle de négociateur officieux, échoue à faire
reprendre le travail sur une simple promesse le 11 décembre12. Ce pas de
clerc radicalise le mouvement : la grève redémarre, plus dure, le 15 décembre. Le comité de grève qui la dirige est placé sous l'autorité de Xu Amei.
Même si la fin de la grève est imposée par les hommes de Du Yuesheng le
30 décembre sur la base de concessions assez minimes faites par la direction
et pour l'essentiel assumées financièrement par le ganster de la Qingbang,
Xu Amei sort de l'épreuve avec une autorité incontestée, au moins dans les
ateliers. Il devient le nouveau président du syndicat dans les mois qui suivent.
Soumis à une forte pression des gangsters de Du Yuesheng pour devenir le
« disciple » de ce dernier, il refuse, mais juge bon de se constituer une
fraternité bien à lui, forte de quarante membres, implantée parmi les ouvriers
de l'atelier et qui compte aussi quelques travailleurs de l'exploitation. Par
ailleurs, il est choisi en septembre 1929 comme membre du comité du PCC
pour la province de Jiangsu. Pendant ce temps, les machinistes, chauffeurs
et receveurs quittent en masse le syndicat et divers contremaîtres, liés à Du
Yuesheng, créent un Club des employés de l'exploitation, logé dans les
locaux de la direction et subventionné par elle.
Or, au printemps 1930, une certaine effervescence apparaît parmi les
ouvriers de l'atelier. Xu Amei est parvenu en effet à y relancer sur une base
purement revendicative un mouvement ouvrier qui semblait assoupi. Mais
il se refuse à le mettre au service de la stratégie du PCC, alors dominé par
les lilisanistes, qui voudraient faire de toute grève le départ d'une
insurrection prolétarienne coordonnée avec les détachements de l'« armée
rouge » apparus surtout au Jiangxi, pour créer des « soviets chinois »13.
12 Cf. le récit détaillé de la « grève de 24 jours », en décembre 1928, dans A. Roux,
op. cit., p. 189-213.
13 Le lilisanisme est une des « lignes de gauche » du PCC, qui cherchait à organiser
une insurrection dans une ou plusieurs provinces du centre ou du sud de la
Chine en utilisant la jeune armée rouge pour porter aide aux ouvriers dont les
grèves devaient devenir insurrectionnelles. La ligne se développa entre juin
1929 et décembre 1930 avec comme temps fort la prise de Changsha au Hunan
durant quelques jours, au début août 1930. À Shanghai, cette stratégie gauchiste
ne donna lieu qu'à quelques gesticulations sans conséquences.
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Xu Amei et la Chine du
Guomindang
Tel est le contexte politique général où se situe le tract tiré des Archives
du Bureau des Enquêtes à Taiwan dont je donne la traduction ci-dessous :
Ce chien de jaune de Xu Amei trahit ouvertement les grévistes de la CFTE.
Que tous les camarades ouvriers décident aujourd'hui d'élargir leur
lutte pour contraindre les dirigeants de l'entreprise à signer leur accord
avec les revendications ouvrières !
La Fédération syndicale générale de Shanghai14 appelle tous les ouvriers
de Shanghai à les soutenir.
Cela fait maintenant plus de deux semaines que dure la grève de la
CFTE, aussi l'impérialisme, le capitalisme et le GMD sont-ils en mauvaise
posture et ont-ils chargé leur chien couchant Xu Amei de tromper
lourdement les ouvriers en les incitant par ruse à reprendre le travail sans
condition.
Hier à 13 heures, Xu Amei a réuni 700 ouvriers pour leur dire : « Nous
avons payé cher nos grèves à répétition, et nous reprendrons le travail
demain, sinon nous allons connaître à nouveau la souffrance. » Mais,
aussitôt, l'ouvrier Zhang Amao15 s'oppose violemment à lui. Il propose
que tous se rendent en masse au siège du GMD pour exiger la libération
des camarades ouvriers emprisonnés et s'oppose à ce chien couchant de
Xu Amei sur sa proposition de reprise du travail. Tous se rangent à son
avis. Arrivés devant le siège du GMD16, les 700 grévistes découvrent les
deux portes de fer solidement cadenassées, et il ne se trouva qu'un seul
délégué ouvrier, aussi servile qu'un chien, pour exhorter les camarades
ouvriers à retourner au siège du syndicat pour y continuer le débat. Les
camarades ouvriers voient qu'il n'y a aucune raison pour discuter et le
huent copieusement avant de retourner au syndicat pour y tenir un meeting.
Ce chien couchant de Xu Amei avait obtenu la veille au soir de ce chien de
responsable du Dangbu 17 d'être désigné comme membre du comité
14 C'est le nom pris alors par les syndicats rouges, dirigés par les communistes, et
qui ne comptent que quelques centaines de membres sur tout Shanghai.
15 Ce machiniste, sans doute un « frère juré » de Xu Amei, est un des cadres du
syndicat qui ont organisé le débrayage qui avait imposé la réintégration de Xu
Amei le 5 juin 1930. Fadian en fait un « beau parleur » démagogue.
16 Le siège du syndicat est rue Luban, dans la ville chinoise, et les locaux du
GMD sont Porte de l'Ouest, non loin de là. Tous ces événements se déroulent
donc dans la ville chinoise.
17 Le Dangbu est le siège du parti GMD à Shanghai. Le responsable auquel il est
fait ici allusion est Tao Baichuan.
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Alain
Roux
préparatoire de la commission administrative du syndicat des travailleurs
de l'eau et de l'électricité de Shanghai. Aussi accourut-il pour tenir son
discours sur la reprise du travail. Selon lui, « il y a trois clauses d'accord
qui peuvent être signées : 1 ° le paiement de la moitié des salaires durant la
grève, mais cette somme sera fournie par monsieur Du Yuesheng ;
2° l'augmentation des salaires de 3 à 4 yuan par mois ; 3° les indemnités
en cas d'accident du travail à l'usine. Mais la discussion doit être reprise le
14 juillet. Demain, il faut donc reprendre le travail. »
En entendant ces tromperies, la foule des grévistes voyait clairement
que Xu Amei vendait les ouvriers. En effet, il n'existait aucun accord en
trois points signé par la direction, mais on en reparlerait dans dix jours ;
n'était-ce pas là totalement tromper les ouvriers ? Sur-le-champ, beaucoup
d'entre eux demandèrent à grands cris que l'on refuse : bien que ce voyou
de Du Yuesheng et le représentant des chiens couchants du Dangbu aient
rivalisé de tromperies envers les ouvriers, ces derniers ne se sont pas laissé
intimider. De nombreux ouvriers ont donc décidé aussitôt de se rassembler
demain à 7 heures du matin, puis d'entrer à l'usine à 9 heures, pour : 1°
contraindre les patrons à signer sur-le-champ une déclaration par laquelle
ils acceptaient l'essentiel des revendications ; 2° chasser les briseurs de
grève que l'on venait d'embaucher, comme ces Russes blancs, et les frapper
à mort s'il le fallait ; et 3° obtenir que les patrons versent une caution afin
que les grévistes emprisonnés soient libérés. »
Ces propositions correspondent toutes aux directives de la Fédération
syndicale générale de Shanghai. Aussi cette dernière fait-elle savoir avec
la plus grande insistance qu'elle mobilise tous les ouvriers de Shanghai
afin que tous soutiennent le mouvement de grève de la CFTE.
(Journal de Shanghai, n°spécial du 5 juillet à 5 heures du matin.)
Que s'est-il donc passé pour que Xu Amei, président depuis décembre
1929 du très officiel syndicat de la CFTE et responsable communiste
clandestin de la fédération du Jiangsu du PCC, soit ainsi insulté publiquement par ses camarades de la veille, alors même qu'une action de grève
se développait sous sa direction ?
Trois faits permettent de répondre à cette question, qui précisent le
dilemme d'un syndicaliste sincère pris entre les directives aventuristes qu'il
reçoit de la direction de son parti et sa détermination à défendre le mieux
possible, dans un contexte hostile, les conditions de vie de ses camarades
de travail :
1) Au printemps 1930, Xu Amei a relancé l'action revendicative à
l'atelier de la CFTE. Le 17 mars, il a présenté à la direction des demandes
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Xu Amei et la Chine du
Guomindang
de prime de vie chère, pour faire face à la hausse rapide du prix du riz. Le
21 mars, à l'issue d'une courte grève sur le tas des ouvriers de l'atelier, une
délégation syndicale, avec Xu Amei et Zhang Amao, est reçue par le
directeur Monserran : la prime est accordée. Habile, Xu Amei a obtenu
qu'elle soit étendue aux travailleurs de l'exploitation, dont certains
rejoignent alors le syndicat qui a montré son efficacité. Un mois plus tard,
une grève se développe dans les deux compagnies anglaises de transport
en commun, qui se termine sur un mince succès entre le 14 et le 17 mai18.
La réussite de l'action ouvrière à la CFTE a joué un rôle décisif dans son
déclenchement ;
2) Cette combativité des travailleurs des transports en commun fait croire
aux dirigeants du PCC que la vague révolutionnaire qu'ils attendent depuis
l'échec de 1927 commence enfin à enfler. Ils décident donc de faire de
l'anniversaire du 30 mai 1925 à Shanghai une «journée rouge » en y
multipliant des grèves et rêvent de les voir converger en une puissante
grève insurrectionnelle. Le secteur des travailleurs des services d'utilité
publique et des transports en commun est au cœur de cette stratégie
révolutionnaire : sa paralysie est la condition préalable du succès. C'est
dans cette optique que les communistes de la CFTE organisent le 21 mai
un débrayage des ouvriers de l'atelier. Du Yuesheng a mobilisé dès l'aube
ses partisans dans les ateliers et des dizaines de petits voyous qui intimident
les grévistes potentiels. Ceux-ci sont peu déterminés, car ils viennent à
peine d'obtenir un succès avec tous les travailleurs de la CFTE. Xu Amei,
sans doute peu convaincu du bien-fondé de cette action directement
politique, fait voter la reprise du travail dès midi : le débrayage n'a duré
qu'une demi-heure. Aussitôt le comité d'action du PCC pour ShanghaiSud, que Li Lisan a substitué aux rouages normaux du parti afin de préparer
son insurrection, déclare que « Xu Amei avait fait obstacle à une grève
objectivement très mûre et avait empêché qu'elle éclate ». Le comité blâme
18 II s'agit de la China General Omnibus Company, dont les 700 employés ont
fait grève du 19 avril au 13 mai, et de la Shanghai Electric Construction
Company (c'est-à-dire de la compagnie des tramways), dont les 1 500 employés
ont fait grève du 25 avril au 16 mai. Ces deux compagnies anglaises
appartiennent au groupe Sassoon.
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Alain
Roux
donc Xu Amei « pour ne pas avoir lutté résolument, s'être montré fidèle à
un syndicat jaune du Guomindang et être devenu lui-même un dirigeant
jaune à 100 % ». En conséquence, il est exclu du parti19 ;
3) Après son succès en mars, l'autorité de Xu Amei est devenue
insupportable aux dirigeants de la CFTE, qui décident de se passer de ses
services à la première occasion. Le directeur des ateliers, Ponot, le met
donc à pied le 5 juin, pour avoir « tiré au flanc »20, puis, devant ses
protestations, pour insubordination. Mal lui en prend : un débrayage est
immédiatement organisé par les « frères jurés » de Xu Amei. Il est massif
et paralyse les ateliers, alors que l'imminence de la mousson et du surcroît
de travail pour maintenir le matériel roulant en état malgré les grandes
pluies oblige la direction à une certaine prudence. Elle se hâte donc de
recevoir une délégation des grévistes21. Xu Amei est réintégré. Il a imposé
ses conditions : il retourne à l'atelier à 16 h 45 depuis le siège du syndicat
dans une voiture de la direction, tandis que l'on fait partir des pétards (payés
par la direction !) sur son passage. À l'entrée des ateliers, et devant le
personnel chinois réuni, le compradore de la CFTE Shen Shumei lui présente
par trois fois des excuses, en lieu et place de Ponot, qui enrage dans son
bureau où il s'est enfermé ! Les petits cadres français cachent mal leur
colère ou leur dépit.
Fort de ce succès, Xu Amei relance les revendications. Dès le 9 juin,
elles sont présentées à la direction. Le 10, on parle de grève en cas de refus.
19 Cf. Fadian, p. 86, qui cite Dang de shenghuo (La Vie du parti), 11, 15 juin
1930. L'article s'intitule « Les luttes difficiles au sein de la cellule de la CFTE
contre un syndicaliste jaune ». Il est signé de Xiao Ying, pseudonyme du
lilisaniste Yu Zehong, chef du secrétariat du comité provincial du PCC de février
à mai 1928, puis de janvier à mars 1929. Devenu secrétaire du PCC pour le
xian de Jianming au Jiangxi, il sera attaqué en février 1933 par la direction du
PCC lors de l'« affaire Luo Ming ». Fadian ajoute (p. 87) que la direction
française de la CFTE avait chargé le secrétaire salarié du syndicat de la CFTE,
Ma Boxiang, de dénoncer Xu Amei comme communiste auprès du GMD pour
que le syndicat soit réorganisé, ou de le faire enlever. Un des « frères jurés » de
Xu Amei l'aurait informé de ces périls, et il aurait pris diverses précautions.
20 II se serait attardé trop longtemps aux lavabos.
21 Zhang Amao, Xu Shunsheng et Zhang Qixiang.
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Xu Amei et la Chine du
Guomindang
Le 14, un meeting syndical exige une réponse dans les trois jours. Le Dangbu
du GMD et le Bureau des Affaires Sociales (BAS) de la Municipalité
chinoise de Shanghai soutiennent le mouvement, d'autant plus que les
demandes d'amélioration des conditions de travail présentées par le syndicat
s'inscrivent dans le cadre de la loi sur le travail promulguée par les autorités
chinoises. Il est vrai que l'on est alors en pleine guerre civile entre Jiang
Jieshi d'un côté et, de l'autre, Feng Yuxiang, aidé de Yan Xishan et de
Wang Jingwei. Ce dernier peut compter sur l'appui des sept grands syndicats
de Shanghai (qida)22, en très bons termes avec celui de la CFTE. Les
syndicalistes sont donc courtisés par les politiciens de tous bords du GMD,
d'autant plus que l'action de grève vise, non pas un patron chinois, mais
une entreprise impérialiste. Par ailleurs, Du Yuesheng, compromis par
l'enlèvement de Wei Tingrong, directeur de la Banque Franco-Chinoise de
Crédit, dans le cadre d'une affaire de jeux clandestins, a été lâché par ses
protecteurs, le consul Koechlin et le chef de la police Fiori. Une grève de la
CFTE pourrait opportunément rappeler qu'il est indispensable au maintien
de l'ordre dans la Concession.
Le 18 juin, la grève éclate. Elle va durer cinquante-sept jours.
Le d i l e m m e p o l i t i q u e d'un s y n d i c a l i s t e r é v o l u t i o n n a i r e
La grève se limite aux ateliers, et Xu Amei multiplie les meetings et
assemblées générales au siège du syndicat, dans la ville chinoise, pour
maintenir la combativité. Le mouvement piétine, tandis que des Russes
blancs, embauchés à la hâte, remplacent tant bien que mal les ouvriers
absents. Xu Amei s'adresse en vain au Club des employés de l'exploitation
pour que ces derniers rejoignent le mouvement, mais l'inspecteur n° 2, Li
Linshu, « disciple » de Du Yuesheng, tient solidement ses troupes en main
et bloque toute extension de la grève : tous les autobus et tramways roulent.
22 Sur ces derniers, voir mon article « Les Sept Grands Syndicats dans le Shanghai
du Guomindang. Une tentative avortée d'autonomisation de la société urbaine »,
in Viviane Alleton et Alexeï Volkov (éds.), Notions et perceptions du changement
45
Alain
Roux
La nervosité gagne donc les grévistes. Des tramways sont lapidés et
des conduites d'eau sabotées. Aussi, le 28 juin, une assemblée générale des
grévistes demande-t-elle que l'on mette fin à ces pratiques. Xu Amei a
choisi en effet une démarche légaliste, ce qui lui permet de compter sur un
appui, au moins officiel, du GMD, dont un « instructeur », Xu Yefu,
« conseille » le syndicat. Il s'agit, bien sûr, d'un « disciple » de Du Yuesheng.
Or, le lendemain de ce meeting syndical, le 29 juin, une soixantaine
d'ouvriers de la CFTE, dont quelques militants communistes connus, brisent
les vitres de douze tramways et blessent un machiniste. C'est à la même
époque que le Dangbu du GMD a proposé à Xu Amei d'être membre du
comité préparatoire pour le syndicat des travailleurs de l'eau et de
l'électricité de Shanghai, afin de mieux le surveiller. Le GMD ne se fait
aucune illusion sur lui, même si, durant les attaques contre les tramways,
deux agresseurs ont été arrêtés avec l'aide du syndicat et livrés à la police,
avec l'accord de Xu Amei. Il semble bien, par ailleurs, que les actions
provocatrices de ces commandos de casseurs fassent partie d'un plan des
communistes pour placer Xu Amei en porte-à-faux et reprendre la direction
du syndicat. Le dilemme d'un syndicaliste révolutionnaire qui a choisi la
voie légaliste par souci d'efficacité est particulièrement éclatant. Xu Amei
cherche une solution : il n'y parvient guère ; entre le 2 et le 21 juillet, la
grève entre dans une période confuse, durant laquelle il perd la maîtrise de
la situation.
Le 2 juillet, une assemblée générale désigne Xu Amei et trois de ses
« frères jurés » pour rencontrer Du Yuesheng, dont la médiation est
souhaitée. Autant s'adresser directement à qui bloque efficacement toutes
les issues. On reconnaît dans cette démarche le solide réalisme de Xu Amei,
que son exclusion du parti communiste semble avoir libéré de divers interdits. Le 3 juillet, cette rencontre avec un des triumvirs des bas-fonds de
Shanghai aboutit au compromis que dénonce le tract cité ci-dessus. La rencontre s'est faite en présence de Zhang Tinghao, du BAS, ce qui flattait
l'amour-propre du GMD, car les autorités françaises s'obstinaient à ne pas
reconnaître 1 ' autorité de cet organisme dans la Concession. Mais le précédent
en Chine, Paris, Collège de France, Institut des Hautes Études Chinoises, 1994,
p. 119-132 (« Mémoires de l'Institut des Hautes Études Chinoises », 36).
46
Xu Amei et la Chine du
Guomindang
fâcheux de l'intervention de Du Yuesheng lors de la grève de décembre
1928 est dans toutes les mémoires. Aussi son « frère juré » Zhang Amao
est-il écouté quand, rompant avec son ami Xu Amei, il dénonce ce pseudoaccord lors d'une assemblée générale des grévistes réunis devant le siège
du syndicat, le 4 juillet, pour entendre les explications de Xu Amei. Les
grévistes se rendent en cortège au Dangbu pour exiger la libération de leurs
« camarades emprisonnés » et ils font la sourde oreille quand, une nouvelle
fois, Xu Amei les invite « à ne pas prolonger leurs souffrances et à reprendre
le travail ». Rendez-vous est pris pour le 5 juillet au petit matin pour arrêter
une décision : c'est à cette occasion que le tract que j'ai traduit est distribué.
Xu Amei, pour éviter d'être totalement désavoué, suit le mouvement et
retrouve le contact un moment perdu avec sa base : lors d'assemblées générales les 6 et 7, les ouvriers décident de rester en grève tant que leurs camarades emprisonnés n'auront pas été tous libérés, les briseurs de grève renvoyés et les revendications officiellement acceptées par la direction. Or, cette
dernière annonce par voie d'affiche qu'elle ne reprendra pas tous les grévistes et l'on parle du licenciement de cent syndicalistes. Le GMD, embarrassé par cette attitude très dure des autorités françaises, manœuvre pour
ne pas devenir à son tour la cible des grévistes et fait savoir aux autorités
françaises que la police chinoise ne peut plus assurer la sécurité des véhicules
de la CFTE dans leur traversée de la ville chinoise. À nouveau des tramways
sont lapidés, tandis que le manque d'entretien et les pluies de mousson
immobilisent les trois quarts du parc roulant. Le 14 juillet n'a pu être décemment célébré au parc Koukaza faute d'électricité. Les notables français ont
été privés de lampions, de bal, de Champagne et de beaux discours !
Le rapport des forces commence, en fait, à basculer en faveur des
grévistes : entre le 18 et le 19 juillet, un tiers du personnel de l'exploitation
se met en grève. Les autorités consulaires françaises s'irritent du
comportement maladroit de la Compagnie23. Le GMD, tiraillé entre son
23 Le consul Koechlin, dans un télégramme du 18 juillet à la Légation de France
(Archives du Ministère des Affaires étrangères, A 116 33), déplore que
Monserran se soit cramponné depuis le début du conflit à la CFTE à « des
positions patronales correctes, mais dangereuses » et ait refusé tout compromis,
avec comme obsession unique de « vouloir se débarrasser des mauvaises têtes ».
47
Alain
Roux
discours anti-impérialiste et son conservatisme social, met en place le 11
juillet un comité d'aide à la grève (houyuanhui) que contrôle Lu Jingshi.
Ce dirigeant du syndicat des postiers, « disciple » de Du Yuesheng et
membre de la clique CC du GMD24, commence alors son ascension parmi
les cadres syndicaux essentiels du GMD. Il met sur la touche le syndicat de
la CFTE et, surtout, Xu Amei, mais cherche à obliger les autorités françaises
à faire d'importantes concessions qui renforceraient le prestige et l'assise
du GMD.
Les communistes lilisanistes, pendant ce temps, débordent de plus en
plus Xu Amei25. Le 19, leur proposition d'envoyer les piquets de grève
manifester devant le Club des employés de l'exploitation a été écartée par
une assemblée générale. Mais le 21 au matin, 200 grévistes, sous la direction
de trois militants communistes26, marchent sur ce Club : arrivés rue Brenier
de Montmoran, ils sont matraqués par une centaine de policiers de la brigade
spéciale (antiémeute) de la police française, qui avait été alertée. Il y a de
nombreux blessés, un maçon tué par une balle perdue et trente-six
arrestations. Ni le syndicat ni Xu Amei n'ont été directement impliqués
dans ce grave incident. Mais la réaction est très vive. Même le très modéré
comité d'aide à la grève évoque le souvenir de la « tragédie du 30 mai
1925 ». Une assemblée générale des grévistes dans l'après-midi dénonce
la « cruauté des impérialistes français ». Le gouvernement de Nankin
demande à Li Shizeng (Li Yuying)27 de trouver une solution avec son ami
24 Nom donné (en caractères latins : CCpai) à l'une des tendances organisées en
réseau au sein du Guomindang. Elle était animée par les neveux de Chen Qimei,
Chen Guofu et Chen Lifu. On pense que CC vient de leur nom « Chen » répété
deux fois. Cette clique est implantée dans les syndicats, l'appareil du parti, la
police, et s'articule sur les activités de la police politique « civile », le Zhongtong
(abréviation de Bureau de Statistiques et d'enquêtes du comité central du GMD,
Zhongguo Guomindang zhongyang weiyuanhui tongji diaochaju), qui coopère
ou s'oppose, selon le cas, à la police politique militaire du général Dai Li, le
Juntong.
25 Tout cela est contemporain de la tentative insurrectionnelle communiste de
l'été 1930, qui culmine avec la prise éphémère de Changsha au Hunan.
26 Zhou Guoqiang et Shen Keming, de l'exploitation, et Chen Dehui, un lilisaniste,
infiltré depuis peu comme travailleur temporaire à l'atelier.
27 On sait que cet anarchiste profrançais, admirateur de Louis Pasteur et de la
48
Xu Amei et la Chine du
Guomindang
Du Yuesheng, à nouveau sollicité. Le Dangbu et le BAS multiplient les
contacts, tandis que le ministre chinois des Affaires étrangères adresse une
ferme protestation au ministre français en Chine, Auguste Wilden.
Le 2 août, 1 400 grévistes sont réunis sous la présidence de Zhang Amao
et, le 5, 800 sous celle de Xu Amei : le syndicat cherche à ne pas être
totalement dessaisi de la négociation qui va conclure la grève qu'il a
conduite, mais toutes ses tentatives sont vaines. Entre le 5 et le 12 août, des
rencontres entre Li Shizeng, le Dangbu, la Municipalité chinoise et Du
Yuesheng (en rapports étroits avec les autorités françaises consulaires qui
laissent de côté la direction de la CFTE jugée jusqu ' au-boutiste) permettent
l'élaboration d'un accord qui débouche sur la reprise du travail le 13 août.
Celle-ci s'effectue en ordre, après un ultime rassemblement dans la cour
du dépôt des tramways, où Xu Amei appelle chacun à rejoindre son poste
de travail. Furieux, divers employés français — dont Ponot (qui a distribué
des sifflets !) — chahutent et lancent des slogans rageurs. Leur dépit ne
fait que confirmer l'importance du succès obtenu par les grévistes. Un
banquet est organisé dans un restaurant à la mode du quartier du Pont des
Huit Immortels (Baxianqiao) pour célébrer cet événement, fort rare en ces
années difficiles de terreur blanche et de crise économique.
La hausse des salaires est de 10 % ; elle est assortie de quelques primes
et la grève est payée par... Du Yuesheng ! Le syndicat est reconnu par les
autorités — de fait sinon de droit — comme représentatif des ouvriers.
Certes, 44 syndicalistes (dont Xu Amei) sont renvoyés, mais leurs dossiers
seront réexaminés six mois plus tard, et leurs salaires leurs sont versés...
par Du Yuesheng. Ils deviennent ainsi, de façon paradoxale, des cadres
salariés du syndicat, payés par le maître redoutable de la Qingbang ! Après
diverses négociations et un débrayage des ateliers le 16 juillet 1931, ils
seront d'ailleurs réintégrés à leur poste le 27 juillet28. Ce sera l'occasion
d'une fête toute la journée dans la rue Luban, où se trouve le syndicat, avec
pétards, déploiement de drapeaux nationaux et du GMD, discours. Xu Amei
est porté en triomphe.
Révolution française, était un des « vétérans » influents du GMD, où on le
rangeait à l'aile droite.
28 Du moins les 27 syndicalistes qui n'ont pas choisi un autre emploi ou n'ont pas
quitté Shanghai.
49
Alain
Roux
L'impossible t r i o m p h e d e Xu A m e i
En août 1931, on a l'impression que le syndicat de la CFTE a gagné la
partie : il est assez fort pour pousser les 70 travailleurs du service des eaux
à s'opposer aux promotions des chefs d'équipe au gré de la direction. Xu
Amei exige pour le 1er août 1931 l'application de la loi promulguée à des
fins de propagande par le régime de Nankin, qui limite la journée de travail
à huit heures. Le 29 août, il obtient gain de cause. Par ailleurs, Xu Amei a
aidé de ses conseils les 2 500 travailleurs des services municipaux, dont
les vidangeurs, qui ont conduit une grève victorieuse du 2 au 9 juillet. Une
Alliance mutuelle des employés de la Municipalité française est constituée,
qui passe le 23 août un accord de coopération avec le syndicat de la CFTE.
Il semble qu'un pouvoir syndical s'affirme, alors que Du Yuesheng est de
plus en plus contesté. C'est, en effet, durant l'été 1931 que le Quai d'Orsay,
alerté depuis un an, a décidé de mettre fin au « pacte avec le diable » en
rappelant durant l'hiver 1931 -1932 le consul Koechlin et le chef de la police
Fiori. Du Yuesheng est prié de porter ses coupables activités ailleurs.
En fait, la réalité est tout autre, ce qu'un rapide retour en arrière permet
de mieux comprendre. Les autorités françaises ont décidé depuis longtemps
déjà de se débarrasser de Xu Amei et d'un syndicalisme qui est devenu un
défi à leur contrôle sur la Concession. Koechlin a noué sur ce point divers
contacts avec la police chinoise et avec le francophile secrétaire général de
la Municipalité chinoise Geng Jiaji (C.C. Keng)rll peut compter, de plus,
sur l'appui total de son ami (et complice...) Du Yuesheng. Des troubles
dans la Concession montreraient son habileté à les résoudre. Du Yuesheng,
de son côté, tient le même raisonnement. Et agit en conséquence.
Le 30 décembre 1930, les ouvriers de l'atelier de la CFTE débrayent en
fin de matinée : ils exigent que les « licenciés d'août » soient réintégrés et
demandent une prime de nouvel an. Dès le début de l'après-midi, Du
Yuesheng a réuni à son domicile du 215 rue Wagner (Ninghai xilu) deux
policiers (Bureau de Sûreté publique de la Municipalité chinoise et Garnison
de Longhua), le secrétaire général Geng Jiaji et le responsable des enquêtes
du Dangbu, son « disciple » Chen Junyi. On décide d'arrêter les « fauteurs
de troubles » de la CFTE, Xu Amei, Zhang Qixiang, Zhang Amao et Wang
Agen. De fait, les syndicalistes qui se rendent le 31 décembre au siège du
50
Xu Amei et la Chine du
Guomindang
syndicat de la CFTE pour analyser la situation et préparer un nouveau
débrayage y sont accueillis par deux policiers chinois qui leur interdisent
de poursuivre leur action. Ils s'inclinent. Mais le Shenbao du 11 janvier
1932, qui relate ces faits, ajoute que Chen Junyi était fort mécontent du
comportement de Xu Amei. Ce dernier vient d'ailleurs de se voir retirer ses
responsabilités au bureau provisoire du syndicat des travailleurs de l'eau et
de l'électricité de Shanghai. Du Yuesheng, dans une lettre au maire de
Shanghai, Zhang Qun, demande que l'on mette fin à l'agitation entretenue
à la CFTE par des « anciens employés renvoyés ». Ainsi, dès l'hiver 19301931, le destin de Xu Amei avait été fixé. L'efficacité de Xu Amei en juilletaoût dans sa relance de la vie syndicale ne fait que précipiter sa chute.
Diverses provocations en juillet-août 1931 préparent le terrain. On y
remarque le rôle de l'inspecteur n° 2, Li Linshu, âme damnée du patronat
français et de Du Yuesheng. Peu à peu, l'unité difficile réalisée lors de la
grève de l'été 1930 entre les ouvriers de l'atelier et les travailleurs de
l'exploitation se fissure. Le 4 septembre, un incident stupide entre des
installateurs d'une ligne électrique et une jeune fille venant de Ningbo est
envenimé par des gens de la Guilde des résidents de Shanghai, originaires
de cette même ville. Cela aboutit à une altercation dans une maison de thé
et à une arrestation par la police d'un employé municipal syndiqué. La
rituelle manifestation devant le poste de police de l'avenue Joffre
(actuellement Huaihai zhonglu) pour obtenir sa libération entraîne des
incidents violents et de nouvelles arrestations, dont sept sont maintenues.
Il s'agit d'employés municipaux et de travailleurs de la CFTE. Non moins
rituellement, les syndicats de la CFTE et des employés de la Municipalité
appellent à la grève pour le 5 septembre.
Mal leur en prend. Une machine implacable et manifestement mise en
place depuis un certain temps déjà se déclenche29, qui les broie en quelques
heures. La police chinoise met les scellés sur le siège du syndicat de la
CFTE et lance un mandat d'arrêt contre Xu Amei. La police française occupe
les locaux du syndicat des employés de la Municipalité, dont les dirigeants
29 Dans sa note 419 du 14 septembre, le consul Koechlin précise à propos de ces
incidents du 4 septembre : « Ces incidents nous offrirent la possibilité d'un
redressement dont le besoin se faisait très vivement sentir. »
51
Alain Roux
affolés se « repentent » en décommandant la grève. La loi martiale est
proclamée dans la Concession française, dont la garnison a reçu quelques
renforts et qui est isolée, par des chicanes! des quartiers sous administration
chinoise. Xu Amei, en fuite, n'assiste pas à une réunion de syndicalistes
modérés de la CFTE, qu'il semble avoir convoquée lui-même dans une
maison de thé de la Concession internationale, pour trouver une solution,
mais qui est devenue un piège 30 . Il est néanmoins arrêté dans cette
Concession et remis aux autorités françaises. Le tribunal de la Concession
française (qui venait peu de temps avant d'être rétrocédé par la France aux
autorités chinoises) le condamne le 7 à dix ans et six mois de prison, après
que l'on a trouvé à son domicile divers tracts communistes, dont il ne fait
guère de doute qu'ils aient été déposés par la police et les gens de Du
Yuesheng3 l. Le syndicat ne se remettra pas de cette défaite avant 1 ' automne
1940, où il sera à nouveau capable de conduire une puissante grève à la
fois aux ateliers et dans le secteur de l'exploitation. Entre temps, il est pris
en main dès la chute de Xu Amei par les gens de Du Yuesheng, comme
Zhang Fubao et Shi Quangfu.
Pour une autre recherche
Arrivé au terme de mon récit, je ferai trois reflexions. En premier lieu, il
faut renoncer à la vision messianique et pseudo-marxiste d'un mouvement
ouvrier prédestiné à servir de justification à la prise du pouvoir par le Parti
communiste chinois. Cette vision dogmatique a prévalu longtemps parmi
30 Le rôle d'un de ces syndicalistes, Lu Guihong (ou Lu Guanhong), est assez
trouble. En juillet 1932, il sera accusé d'être à la solde de Du Yuesheng et de
Monserran, et d'avoir détourné une partie de la caisse syndicale. Cf. Fadian
(p. 130-131) et Renseignement de police du 10 juillet 1932, Archives du
Ministère des Affaires étrangères, A 116 33 VI.
31 Cf. Joseph Shieh (Xie Gengxin), Dans le Jardin des Aventuriers, Paris, Le
Seuil, 1995, p. 80. Cette « confession » réécrite par Marie Holzman d'un ancien
policier chinois de la Concession française contient malheureusement, malgré
son intérêt indéniable, beaucoup d'erreurs. Sur le sort de Xu Amei durant les
années suivantes (1931-1939), voir en Annexe les documents A à E.
52
Xu Amei et la Chine du
Guomindang
les historiens de cette époque, tant à Paris qu'à Shanghai. Les ouvriers
chinois qui apparaissent dans les grèves étudiées de près ne sont pas
nécessairement révolutionnaires. Ils sont divisés entre eux selon leur origine,
leur profession, leur appartenance à des sectes ou à des confréries. Malgré
ses talents d'organisateur, son intelligence et son charisme, Xu Amei n'a
pu en faire une force cohérente à la CFTE que durant peu de temps. La
classe ouvrière n'existe pas : ce n'est pas une « chose » définitivement
constituée. Elle se dissout sans cesse et se reconstitue au gré des événements.
Les ouvriers de la Concession française nourrissent notamment des rapports
troubles, faits à la fois de rejet et de séduction, avec les gangsters de Du
Yuesheng32.
Ensuite, je ne suis pas pour autant ces nombreux chercheurs américains
qui se limitent à une vision anthropologique33 du monde ouvrier et ne voient
pas l'originalité de ce milieu : la combativité ouvrière est frappante, sa
32 Les historiens chinois du mouvement ouvrier demeurent attachés à la
vision « marxiste-léniniste » qui influença aussi des historiens de la même
spécialité en France, en Italie ou au Japon dans les années 1950-1960. Pour
eux, il existe une classe ouvrière définitivement constituée, dont le noyau le
plus conscient est communiste. Toute lutte ouvrière, même limitée, s'inscrit
dans une stratégie de rupture, qui doit conduire nécessairement à la révolution
prolétarienne. Dès les années 1960, cette vision est battue en brèche par d'autres
historiens d'inspiration marxiste, qui cherchent à rejeter le dogmatisme léniniste.
Le plus connu est l'anglais Edward P. Thompson, auteur de The Making ofthe
English Working Class, Londres, Gollancs, 1963 (traduction française La
formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Le Seuil, 1988). E. Thompson
estime que la formation de la clase ouvrière n'est jamais achevée, qu'elle se
fait et se défait sans cesse. Il avance donc une définition beaucoup plus souple
de la « classe ouvrière », que je reprends dans cet article : « On peut parler de
classe lorsque des hommes, à la suite d'expériences communes (qu'ils partagent
ou qui appartiennent à leur héritage), perçoivent et articulent leurs intérêts en
commun et par opposition à d'autres hommes dont les intérêts diffèrent des
leurs et, en général, s'y opposent [...]. La classe est un rapport et non une
chose » (p. 13-15 de la traduction française).
33 La recherche américaine actuelle sur le monde ouvrier et son rôle en Asie
orientale critique largement cette analyse et retrouve une identité ouvrière qui
devrait plus à la « place » (l'entreprise) qu'à la « classe », mais peut conduire
à une nouvelle combativité. Cf Elizabeth Perry, Putting Class in its Place.
53
Alain
Roux
capacité d'organisation, sa solidarité, fragile et éphémère, mais bien réelle,
lors de diverses crises. De ce point de vue, il serait intéressant de chercher
ailleurs qu'à la CFTE des situations analogues. Parmi les postiers, les
travailleurs du tabac, les tisseurs de soie, les travailleurs des Presses
commerciales, certains ouvriers du coton (notamment à Shanghai-Ouest),
les travailleurs des entreprises d'utilité publique, j'ai rencontré des
syndicalistes ouvriers qui ne sont pas des bureaucrates plus ou moins
mafieux et manipulés par Du Yuesheng, et qui défendent les intérêts de
leurs camarades de travail. Nul n'est aussi flamboyant que Xu Amei, mais
ce dernier n'est pas aussi atypique qu'il peut paraître. On ne peut réduire
les luttes ouvrières à de simples réponses à la conjoncture économique qui
suivent des formes dictées par la tradition. Si la classe ouvrière dont rêvait
Xu Amei n'existe pas ou pas encore, on peut observer, sans aucun doute,
une certaine conscience ouvrière.
Enfin, ne peut-on penser que l'on trouve, ici ou là, les marques d'un
comportement profond d'une partie des ouvriers de Shanghai, que l'on
pourrait qualifier de « syndicalisme » (gongtuan zhuyï), un peu ouvriériste,
un peu borné dans son horizon, mais toujours renaissant, et qui a quelques
points communs avec l'anarcho-syndicalisme des ouvriers ouest-européens ? Une fierté du métier, un sens de la face et de la dignité, une
conscience de la force collective, une certaine indifférence politique ou
une méfiance à l'égard des politiciens (on soutient qui peut apporter son
aide, quitte à changer d'allégeance à une autre occasion), mais aussi une
certaine culture politique, avec une claire conscience du rapport des forces :
en voilà quelques traits constitutifs. Ont-ils disparu de Shanghai, comme
disparaissent chaque jour davantage les vestiges du monde ouvrier des
années trente, les vieux quartiers, leurs maisons de thé, leurs salles de
spectacles et leurs échoppes branlantes ?
Worker Identifies in East Asia, Berkeley, Institute of East Asian Studies,
University of California Press, 1996. On remarque un effort analogue dans le
numéro 173 du Mouvement social d'octobre-décembre 1995 (p. 34), qui porte
sur « Les dynamiques ouvrières en Asie orientale » et conclut sur l'unmaking
d'une classe ouvrière dont l'existence serait « intermittente ».
54
Xu Amei et la Chine du
Guomindang
ANNEXE
Pièces du dossier de révision du procès de Xu Amei (avril 1932)
Note : Les documents AetB sont conservés aux Archives rapatriées du
Consulat général de France, à Nantes (Ministère des Affaires
étrangères), dans la série A (« noire »), caisse n° 6, carton 116,
chemise V. La pièce A estjointe au Bulletin de renseignements (Services
de police) du 11 juillet 1932. La pièce B est contenue dans un fichier
intitulé « Compagnie des Eaux et de l'Electricité ». J'ai respecté les
diverses particularités des textes (majuscules, syntaxe, surcharges faites
par une tierce personne non identifiée).
Document A
Traduction d'une requête adressée le 9 courant au Bureau local du
Guomintang par le syndicat des ouvriers de la CFTE.
Nous vous prions, par la présente, de témoigner que Zi Ah-mei [Xu Amei],
ancien membre du comité permanent de notre syndicat, n'est pas un
communiste et de demander à la Cour suprême de rendre un jugement plus
équitable. Nous vous exposons ci-après les détails de l'affaire de Zi Ahmei. La maison de Zi Ah-mei se trouve au n° 495 route Conty. Il est entré à
la Cie française de tramways en 1923. En 1927, le gouvernement central a
publié la loi sur les syndicats et notre syndicat a été inauguré avec
l'autorisation du Bureau local du parti Kuomintang et du Bureau Social. Zi
Ah-mei a été nommé membre du comité permanent.
En 1928, la direction ayant opprimé les ouvriers, ces derniers ont prié
les autorités chinoises de régler l'affaire. Mais les capitalistes ont refusé
d'assister aux réunions de médiation. La grève fut déclenchée. Zi Ah-mei,
pour ne pas développer le mouvement, a discuté avec MM. Tsang Din-hao
[Zhang Tinghao], chef de la 3 e section du Bureau social, et Dou Yu-seng
[Du Yuesheng], sur les mesures à prendre pour arranger l'affaire. Enfin, les
55
Alain
Roux
deux parties ont fait des concessions et un accord a été conclu. Les ouvriers
ont repris aussitôt le travail. Cette grève a duré 21 jours, mais c'est grâce à
l'intervention de Zi Ah-mei que l'affaire a été réglée si rapidement.
Cependant, la direction n'a jamais appliqué les clauses de l'accord. Au
contraire, elle a continué à opprimer les ouvriers. Tous les ouvriers,
mécontents, ont prié les autorités françaises d'ordonner à la direction
d'améliorer les traitements. Mais la direction n'a donné aucune suite à cette
demande. Elle a fermé les portes de la Cie, le 16 juin 1930, pour empêcher
les ouvriers d'entrer à la Cie dans l'intention de développer le mouvement.
Devant cette situation, les ouvriers se sont remis en grève pour « réveiller »
le directeur. Cette grève a duré 57 jours. Zi Ah-mei a négocié avec MM. Li
Zah-tsen [Li Shizeng], membre du comité central, Dou Yu-seng, conseiller
municipal chinois, C.C. Keng, secrétaire du gouvernement local,
M. Koechlin, consul général de France. Il a sacrifié sa place pour régler
l'affaire.
Sur la recommandation de M. Dou Yu-seng, Zi Ah-mei a été réintégré
le 28 juillet 1931. Depuis sa réintégration, Zi Ah-mein'apas voulu s'occuper
du syndicat. Mais tous les ouvriers l'ont prié d'aider les membres du comité
permanent du syndicat.
Le 1er août 1931, le gouvernement central a révisé la loi sur les syndicats.
Suivant cette nouvelle loi, les ouvriers ne doivent travailler que 8 heures
par jour. La direction n'a d'abord tenu aucun compte de cette loi et ne
voulait pas la mettre en application. Elle ne s'y est résolue qu'à la suite de
longs pourparlers. La direction était mécontente de Zi Ah-mei qui, d'après
elle, était l'instigateur de ces agissements. Elle avait toujours l'intention de
lui faire mal. Mais elle n'en trouvait pas l'occasion.
Le 4 septembre 1931, à la suite d'un incident causé par certains ouvriers
avec la police, pour une affaire d'installation d'un compteur, la direction a
incité la police à agir contre Zi Ah-mei qui a été arrêté et conduit à la Cour.
Cette dernière l'a condamné à 10 ans et 6 mois de prison.
Le jour de l'incident, quatre ouvriers ont été arrêtés. Les ouvriers, ayant
appris cette nouvelle, se sont mis en grève perlée pour demander à la
direction de faire relâcher ces ouvriers. Mais Zi Ah-mei ne voulait pas
cette grève. Il a invité Loh Kuei-hong [Lu Guanhong], Tsang Zeng-tsing
[Zhang Renqing] et Tsang Ngin-seng [Zhang Yinsheng] à se rassembler
56
Xu Amei et la Chine du
Guomindang
dans la maison de thé Tien-Zeu, Foochow Road, pour du travail. Ces trois
personnes ont affirmé ce fait devant la Cour. Cela prouve que Zi n'avait
pas excité les ouvriers à se mettre en grève et qu'au contraire il avait voulu
la reprise du travail.
La 3 e section de la Haute Cour n'aurait pas dû se baser sur l'article
n° 202 du Code criminel chinois pour condamner Zi Ah-mei. D'autre part,
il est dit dans le jugement rendu pour l'affaire de Zi Ah-mei, que ce dernier
a été condamné à 10 ans et 6 mois d'emprisonnement pour avoir créé une
association dans le but de nuire à la sécurité de l'État.
Quant aux tracts réactionnaires, saisis par la police, nous ne savons pas
s'ils appartiennent ou non à Zi Ah-mei ou s'ils ont été placés chez lui par
quelqu'un pour lui nuire, nous ne voulons pas en parler pour le moment.
Cependant, d'après la police, ces tracts ont été saisis dans la chambre à
coucher de Zi. Mais ce dernier a été arrêté dans la Sun Sun Co. Il est donc
évident que Zi Ah-mei n'a pas été arrêté en flagrant délit ; c'est-à-dire qu'il
n'était pas, au moment de son arrestation, porteur de tracts communistes.
Conformément à la note d'explication n° 502/Yuen, même si ces tracts
appartenaient vraiment à Zi Ah-mei, il ne pouvait pas être condamné suivant
l'article n° 6 de la loi de sécurité.
De plus, durant la grève en 1930, notre syndicat a arrêté deux
communistes. Zi a ordonné d'envoyer ces deux communistes au poste de
Li-Yueu-lou du 2e district. Le journal Shun-Pao du 1er juillet 1930 a aussi
publié cette nouvelle et le bureau de la sécurité publique l'a également
enregistrée. Si Zi était lui-même un communiste, il aurait relâché ces
communistes. S'il les a envoyés au Bureau de la Sécurité publique, c'est
une preuve que Zi Ah-mei n'est pas un communiste.
L'organisation que Zi Ah-mei dirigeait a toujours été sous la direction
du Tangpu. Comment peut-on dire qu'elle est illégale et qu'elle est une
organisation ayant pour but de nuire la sécurité de l'État ? Ainsi, le jugement
rendu n'ayant point de base, comment la Cour a-t-elle pu condamner Zi ?
Nous vous prions de faire le nécessaire auprès de la Cour suprême pour
que justice soit faite.
57
Alain
Roux
Document B
Le refus d'une révision du procès.
Dossier de révision du jugement devant la 3e section de la Haute Cour de
justice chinoise. Caractère Kao n° 31.21e année de la République de Chine.
28 Avril 1932.1
Affaire : Police administrative de la Concession française contre Zi
Ah-mei [Xu Amei] alias Zi Gno-sze [Xu Yushu].
28 ans. Natif de Shanghai. Demeurant au n° 495 rue Conty. Avocat défendant
l'accusé : « Ngo Song. »
Attendus du jugement :
Attendu que l'inculpé, mécontent du jugement rendu, s'est pourvu en
appel devant la Cour suprême, qui nous a ordonné de revoir l'affaire, nous,
soussignés, rendons le présent jugement,
1
Dans le cadre de la réforme du système judiciaire chinois entamée par le régime
de Nankin (Guomindang) à partir du 16 novembre 1928, il a été mis fin à cet
aspect des « traités inégaux » qu'étaient les « Tribunaux mixtes » établis dans
les Concessions internationale et française de Shanghai. Dans la Concession
française ce fut plus long que dans la Concession internationale (Foreign
Settlement) et la rétrocession de la souveraineté judiciaire à la Chine ne s'est
opérée que le 28 juillet 1931 (voir The China Yearbook, 1931-1932, édité par
Woodhead, Imprimeries du North China Daily News, Shanghai, 1933, p. 265266). Même si deux des quatre conseillers qui assistent les juges chinois au
tribunal de première instance qui siègent dans la Concession française sont
recommandés à la nomination par les autorités françaises, la procédure et le
personnel sont désormais entièrement chinois. C'est cette instance qui a jugé
et condamné le 20 octobre 1931 Xu Amei à 10 ans et 6 mois de prison et 12 ans
de privations de ses droits civiques. Appel a été interjeté par le défendeur et ce
jugement a été cassé par la Cour suprême de Nankin. La révision du procès a
eu lieu, comme prévu par la nouvelle procédure, devant la Haute Cour du
Jiangsu, à Suzhou : je publie ici les attendus du nouveau jugement, qui confirme
la condamnation de Xu Amei. Je n'ai pu obtenir le texte chinois de la sentence
et je cite ici la traduction, parfois maladroite et résumée, qui en a été faite pour
les autorités françaises. Je me suis contenté de transcrire en pinyin les noms
58
Xu Amei et la Chine du
Guomindang
Attendu que l'inculpé, Xu Amei, mécanicien, ayant travaillé pendant
neuf ans à la Compagnie Française des Tramways, séduit par le communisme, s'est affilié au parti communiste,
Attendu qu'à la suite de l'arrestation des ouvriers du service des câbles
électriques [...], l'inculpé a incité les ouvriers de ladite Compagnie de [sic]
déclencher la grève générale [...], qui a causé l'arrêt complet de la circulation des tramways, à la suite de laquelle la Section politique de la Police
administrative a arrêté Xu Amei, a saisi chez lui au cours d'une perquisition des documents communistes et l'a poursuivi sous l'inculpation
d'attentat contre la sûreté de la République2,
Attendu que Xu Amei s'est refusé énergiquement à reconnaître son
affiliation au parti communiste3 et avoir participé à la grève générale,
Attendu cependant que la perquisition a permis de saisir plusieurs genres
de tracts et revues communistes, ainsi que le règlement organique des piquets
ouvriers et des bulletins d'adhésion dans les groupes des piquets,
Les documents cités plus haut étaient intitulés : « Lettre adressée aux
soldats Guomindang au sujet de la tragédie de Jinan le 3 mai » (pièce
n° 2), « Lettre adressée aux camarades ouvriers à l'occasion de
l'anniversaire du 7 septembre » (pièce n° 4), « Lettre pour réconforter
les camarades ouvriers de la China General Omnibus Company et pour
leur faire connaître le déclenchement des grèves et l'organisation des
quêtes en leur faveur » (pièce n c 5), et portant clairement les signatures
chinois que j'ai pu identifier, laissant les autres en transcription originale et
entre guillemets.
2 II s'agit de la grève ratée des 4 et 5 septembre 1931. Sur cette affaire, on peut
consulter mon livre Grèves et politique à Shanghai, p. 320-325.
3 Xu Amei a adhéré au PCC au printemps 1927, Il a été secrétaire de la cellule de
la CFTE en 1928 et membre du comité de la province de Jiangsu du PCC dans
la seconde moitié de 1929, pour en disparaître lors du renouvellement de cette
instance le 5 juin 1930, alors que les lilisanistes en prenaient la direction ; voir
Zhongguo gongchandang Shanghaishi zuzhishi z'diao (Matériaux historiques
sur les organisations du PCC à Shanghai d'août 1920 à octobre 1987), Shanghai,
Shanghai renmin chubanshe, 1991, p. 98 et 99. Son exclusion du PCC en avrilmai 1930 a été sans aucun doute ratifiée par la direction, puisque l'on nous
décrit maintenant par le menu la procédure de sa réintégration en 1939.
59
Alain
Roux
du Comité provincial du Jiangsu du Parti communiste chinois et du
Comité du Parti communiste de Shanghai-Est, et parmi lesquels se
trouvent des tracts émanant de la branche du district de la Concession
française et de Nandao de l'Union des Syndicats Ouvriers de Shanghai :
« Lettre adressée aux chers frères ouvriers de la Compagnie Française
des Tramways », « Lettre adressée aux ouvriers à l'occasion de
l'anniversaire du 8 mai » (pièce n° 1), « Lettre adressée aux camarades
ouvriers au sujet du meurtre d'un ouvrier de la manufacture
Xiangchang » (pièce n° 6)4, « Lettre adressée aux masses populaires
par l'Union Générale des représentants du district de la Concession
française et de Nandao au sujet de la commémoration du soulèvement
de Canton » (pièce n° 3), lesquels portent les phrases suivantes : « À
bas le Guomindang ! Soutenez le pouvoir politique des Soviets !
Protestez contre l'offensive contre les armées rouges ! Déclenchez la
grève et organisez des quêtes pour réconforter les armées rouges ! », le
Journal n° 1 Spécial (pièce n° 7), la Critique Hebdomadaire du monde
(pièce n° 13), la Jeunesse de Shanghai (pièce n° 14), le journal « Piépao [?] » (La Glace) (pièce n° 15), qui sont de la littérature de propagande
des bandits communistes, soit en faveur de la prise du pouvoir politique
par les ouvriers et les cultivateurs, et qui sont évidemment des revues
communistes,
Le règlement organique des groupes des piquets ouvriers (pièce n° 8),
les bulletins d'adhésion aux piquets (pièce n° 9), qui portent encore les
inscriptions suivantes : « Adoptez le plan des syndicats rouges !
Participez aux groupes des piquets ouvriers des syndicats rouges ! Jurez
4 II s'agit d'une usine de tissage de coton et de soie, située dans la Concession
française, rue Amiral Bayle, et employant 287 ouvriers. Lors d'une
manifestation des ouvriers qui faisait suite à la fermeture de l'usine, du fait de
la crise économique, le 5 mars 1930, une bagarre avait opposé des grévistes à
des policiers annamites. Un gréviste avait été tué par balle et une dizaine d'autres
avaient été plus ou moins grièvement blessés. Les communistes avaient voulu
voir dans cette tragédie, due sans doute à une provocation par des éléments
lilisanistes, le début d'un « nouveau 30 mai 1925 ». Mais tout était bien vite
rentré dans l'ordre, moyennant le versement d'indemnités aux familles des
victimes.
60
Xu Amei et la Chine du
Guomindang
de lutter jusqu'à la mort pour le pouvoir des Soviets ! », ces règlements
et bulletins d'adhésion étant des documents relatifs à l'organisation des
groupes de piquets ouvriers des syndicats rouges et à l'adhésion à ces
groupes, et non comparables avec d'autres articles de propagande que
certaines gens ne peuvent s'abstenir d'accepter,
Attendu que l'affiliation de l'inculpé à une organisation du parti
communiste est évidente, puisqu'il a caché les documents précités avec
d'autres tracts communistes dans ses armoires et dans son lit,
Attendu que les prétextes dont s'est servi l'inculpé au cours de
l'instruction en deuxième instance, et d'après lesquels le détective chinois
« Tsu Liang-pié » aurait tendu un piège pour attraper l'inculpé, sont vagues,
n'ont pu être vérifiés, et ne méritent pas d'être retenus, et puisque l'inculpé
n'a jamais fait une telle déclaration au cours des audiences précédentes,
Attendu que la déclaration de l'inculpé est sans fondement, puisque les
pièces à conviction ont été saisies dans les armoires, le lit et les tiroirs par
les détectives chinois (quatre noms), et non par « Tsu Liang-pié », malgré
sa présence à la perquisition, et que ceci a été reconnu exact d'après les
déclarations de ces détectives chinois et du détective européen Marmorat5,
Attendu que, à la date du 16 février 1931 du carnet de note de Noulens,
il est mentionné : « Envoyer Xu Amei en URSS, pour étudier la politique »
5
La thèse de la machination policière est fortement étayée par divers témoignages,
dont le récit qu'en fait l'ancien policier de la Concession française Joseph Shieh
(Xie Gengxin) : voir Joseph Shieh, Dans le Jardin des Aventuriers, p. 79-80
(« Les grèves truquées de Du Yuesheng »). J. Shieh met en cause le policier
français Marmorat, l'interprète chinois André Loh, le sergent-détective Fan
Guanzhen et Zhao Zibo, un inconnu. Ce sont eux qui auraient dissimulé dans
la chambre de Xu Amei les pièces à conviction qu'ils allaient aisément y
découvrir. Il est à noter que Du Yuesheng avait eu une réunion secrète avec
divers représentants de la Police et de la Municipalité chinoises dans son
domicile de la rue Wagner le 30 décembre 1930, pour voir comment se
débarrasser de Xu Amei et que ce dernier avait été privé par le Dangbu du
Guomindang de sa responsabilité de membre du bureau provisoire du syndicat
des travailleurs de l'eau et de l'électricité de Shanghai au début janvier 1931.
Voir Grèves et Politique à Shanghai, p. 315-316.
61
Alain
Roux
et que le nom de Xu Amei est mentionné dans la colonne « Fr-Tram »,
signifiant Compagnie Française des Tramways6,
Attendu que, malgré que ces notes contiennent de nombreux signes
secrets, ce qui n'a pas permis d'en connaître le texte complet, il y a un
paragraphe disant : « Nous sommes décidés à organiser, au sein des syndicats jaunes, des syndicats rouges de différentes professions et des cellules »,
lequel correspond avec l'inscription relative à l'affiliation aux groupes de
piquets des syndicats ouvriers et mentionné dans le document saisi « Bulletin
d'adhésion aux groupes de piquets ouvriers »,
Attendu que, puisque l'inculpé a déclaré être le seul Xu Amei de la
Compagnie Française des Tramways, son affiliation à l'organisation du
parti communiste est réelle et évidente,
Attendu que, bien que les notes journalières disent que Xu Amei a été
exclu du parti, il est difficile de déterminer si le motif de son exclusion
s'est bien basé sur la décision suivante : « Nos camarades ont décidé
d'exclure ces X... parce qu'ils n'ont pas assisté à deux réunions de représentants en leur qualité de dirigeants des syndicats jaunes », mentionnée
dans ces notes, étant donné que les signes secrets en abrégé ont été insérés
dans les intervalles de ces notes,
6 Sur \'« affaire Noulens », voir l'article, décisif, fait, après consultation des
Archives ex-soviétiques de Moscou, par Frederick S. Litten : « The Noulens
Affair », The China Quarterly, 138, juin 1994, p. 492-512. Depuis le printemps
1930, l'appareil clandestin de l'Internationale communiste pour l'ExtrêmeOrient à Shanghai était dirigé par un agent soviétique, Yakov Rudnik (24 mai
1894-13 mars 1963), rejoint durant l'été suivant par Tatyana Nikolaevna
Moiseenko-Velikaya (10 août 1891-12 avril 1964). Quand la Police municipale
de Shanghai procéda à leur arrestation, le 15 juin 1931, ce qui entraîna le
démantèlement de leur réseau, la saisie de nombreux documents et l'arrestation
de plusieurs centaines de communistes chinois à Shanghai, ils se présentèrent
comme le couple Noulens, avec de faux papiers belges. Durant leur procès, ils
devinrent le couple Ruegg (Hilaire et Gertrude), avec de faux papiers suisses.
Extradés et condamnés à mort, ils ont vu leur sentence transformée en une
condamnation de prison à vie, dans le cadre de l'amnistie de 1932 (dont bénéficia
aussi Xu Amei) et d'une vaste campagne de solidarité internationale. Libérés
en août 1937, ils quittent Shanghai pour l'URSS le 21 juin 1939. La Police
municipale de Shanghai avait saisi chez eux de nombreux documents.
62
Xu Amei et la Chine du
Guomindang
Attendu que, en ce qui concerne ces notes, Noulens a refusé de les
reconnaître et de les expliquer,
Attendu que, cependant, les notes disent que l'exclusion du parti n'a
pas été publiée et que, par conséquent, l'inculpé ne peut pas prétendre être
déjà exclu du parti et éviter ainsi toute incrimination et responsabilité,
Attendu que l'inculpé a reconnu que la grève générale a été déclenchée
à la suite de l'arrestation de quelques ouvriers,
Attendu que, d'après les déclarations faites successivement par Zhang
Renqing, Lu Guanhong, Zhang Yinsheng, Zhang Fubao 7 , à la Cour, bien
que la plainte disant que l'inculpé est l'instigateur principal de la grève
7
Ces quatre personnages, désignés dans le document d'après la prononciation
shanghaïenne de leurs noms, sont quatre responsables connus du syndicat des
travailleurs de la CFTE, dont Xu Amei était alors le président. Lu Guanhong,
réélu à la commission administrative de ce syndicat le 29 avril 1932, est un
employé de bureau, préposé au contrôle des compteurs. Il est membre du
Guomindang et a été poussé à la direction du syndicat par ce parti en 1930. Il
rencontre souvent Du Yuesheng, dont il est sans doute un disciple, et, en juillet
1932, doit demander l'appui de la police française, car, accusé par divers
syndicalistes de collusion avec la direction de la Compagnie et d'avoir détourné
à son profit 300 dollars chinois de la caisse du syndicat, il a été l'objet de
menaces et frappé lors d'un meeting. En fait, sa rivalité avec le contremaître
Shao Ziying détermine son comportement, qui va de la combativité, au moins
verbale, à la collusion ouverte avec le patronat et les autorités. Zhang Fubao,
syndicaliste des ateliers, où il est menuisier (n° 1107), est en 1932 membre de
la commission de contrôle du syndicat. En décembre 1932, il démissionne de
ses responsabilités syndicales avec deux autres syndicalistes pour protester
contre le refus opposé par le patronat français à diverses revendications. Les
Services de Police de la Concession française voient dans leur attitude une
manœuvre du Dangbu du Guomindang destinée à désamorcer l'agitation
ouvrière. En 1939-1941, il est le président du syndicat des ouvriers de l'atelier
de la CFTE qui participe à la Fédération de Shanghai-Ouest des syndicats
ouvriers fondée par des politiciens liés à Wang Jingwei. À ce titre, il joue un
rôle dans la grande grève de septembre 1940 de la CFTE, dite « grève de
Jessfield Park ». Il semble bien avoir pris ses distances à cette occasion avec
les syndicalistes les plus liés aux gens de Wang Jingwei. Zhang Yinsheng,
syndicaliste actif en 1930-1932, s'est notamment occupé d'obtenir la
réintégration de Xu Amei et des 27 syndicalistes renvoyés à l'issue de la « grève
63
Alain
Roux
paraisse inexact[e ?], suivant les dires de Lu Guanhong et de Zhang Renqing
(« à vrai dire, d'après la conscience, ce n'est pas lui qui est l'instigateur de
la grève »), l'inculpé a reconnu lui-même ne pas avoir travaillé durant la
période de la grève, et que Lu Guanhong a déclaré : « Xu Amei est un des
ouvriers qui a participé à la grève perlée : il n'a pas dit de reprendre le
travail sans conditions ; il n'a pas dit non plus que la grève allait expirant et
qu'il voulait m'inviter à arranger la reprise du travail », et que Zhang
Yinsheng a déclaré : « Il est du côté des ouvriers [...]. Xu Amei nous a
demandé d'aller chez Du Yuesheng pour l'inviter à négocier la reprise du
travail », et que Zhang Yinsheng a déclaré : « Xu Amei n'a pas dit de libérer
les ouvriers avant la reprise du travail et de nous rechercher pour tâcher
d'arranger la reprise du travail. Il n'a pas dit, non plus, de reprendre le
travail immédiatement »,
Attendu que l'inculpé, d'après ce qui est dit plus haut, est sans doute un
des grévistes,
Attendu que, bien que l'inculpé n'ait pas fait de démonstration directe
contre la Compagnie, il sait que la grève n'est pas régulière, qu'il n'a pas
conseillé aux ouvriers de reprendre le travail, et qu'il a, au contraire, demandé à Lu Guanhong et consorts d'inviter un tiers à s'arranger avec la
Compagnie,
des 57 jours » de 1930. C 'est lui qui organise une fête de rue devant le siège du
syndicat pour accueillir en triomphe Xu Amei le jour où il retrouve son emploi.
Zhang Renqing est employé dans les services de l'exploitation et membre de
la Triade (Bande rouge, ou Hongmen). Il a formé une « fraternité » de 18
membres parmi les travailleurs de l'exploitation, sous l'influence du
communiste clandestin Zhou Guoqiang, et anime l'amicale régionale des
travailleurs originaires du Hubei. Il perd ses responsabilités syndicales pendant
l'été 1932, à cause de « malentendus » qui traduisent les mauvais rapports entre
les travailleurs de l'exploitation et les ouvriers des ateliers. Par la suite, les
communistes l'utiliseront pour pénétrer dans la Bande rouge : il visite les
« zones libérées » du Jiangsu lors du nouvel an lunaire de 1945, y rencontre
Liu Changsheng, futur responsable des syndicats de Shanghai après 1949, et
adhère au PCC.
64
Xu Amei et la Chine du
Guomindang
Attendu que, suivant les déclarations de Lu Guanhong et de Zhang
Yinsheng, disant ne pas avoir parlé de la reprise du travail sans conditions
et de reprendre le travail immédiatement, la déclaration de l'inculpé d'après
laquelle il a proposé la reprise du travail sans conditions ne mérite pas
d'être retenue,
Attendu que d'ailleurs, d'après les interprétations du sens des
négociations au sujet de la reprise du travail, l'existence de conditions est
évidente, la proposition de la reprise du travail sans conditions ne mérite
naturellement pas d'être retenue,
Attendu que la grève en question a eu pour but unique de contraindre la
Compagnie à faire relâcher les ouvriers arrêtés sous caution, mais que
d'autres actes criminels n'ont pas été commis,
Attendu que [...] infraction à divers articles, ainsi infraction contre la
liberté des personnes et infraction contre la sécurité publique, et que, par
conséquent, il ne sied pas d'infliger à l'inculpé la peine prévue pour
infraction contre l'ordre public,
Attendu que, en ce qui concerne la grève des ouvriers à la China General
Omnibus Company, l'inculpé a été invité à négocier avec le Bureau des
Affaires sociales et que, en ce qui concerne la grève des ouvriers de la
manufacture de soieries « King Sing », l'inculpé a été désigné comme
membre du comité d'arbitrage par les grévistes8,
Attendu que ce qui précède a été éclairé par les déclarations de l'inculpé
et prouvé par une lettre du Dangbu de Shanghai et que, par conséquent, il
est difficile de considérer l'inculpé comme étant l'instigateur des grèves
des ouvriers de ladite Compagnie, survenues en juin de la 19e année et en
juillet et août de la 20e année, et ayant pour but de demander une hausse
des salaires et une réduction du nombre des heures de travail,
Attendu que ce type de grève constitue un conflit entre ouvriers et
patrons, ce qui ne peut pas être considéré comme une question se rapportant
à la présente affaire,
8 Cette grève de la compagnie anglaise des autobus a eu lieu avant celle des
travailleurs de la CFTE. Je n'ai pu identifier la grève de la soierie « King Sing »
en 1930. Il s'agit sans doute d'une des très nombreuses usines de tissage de
soie, semi-artisanales, de la vieille ville, où les conflits du travail sont très
fréquents.
65
Alain
Roux
Attendu qu'il n'est prévu dans le Code aucune peine pour un conflit
entre les salariés et le patronat,
Attendu que l'inculpé a commis les délits avant le 10e mois de la 21 e
année, et que, conformément à l'article 1 du règlement sur l'amnistie
générale, il doit être pardonné, et qu'il n'est pas nécessaire de lui infliger le
maximum de la peine,
Condamne Xu Amei à six ans de prison pour avoir organisé une
association dans le but de nuire à la sûreté de la République et à un an et six
mois de prison pour infraction contre le fonctionnement d'une entreprise
électrique d'utilité publique, les deux condamnations étant confondues à
six ans et six mois de prison, et à la confiscation des 12 tracts.
Cachet du jugement : « Chow Wenlin », deux autres juges, un secrétaire.
28 avril de la 22e année. Copie certifiée conforme.
L'assassinat de Xu Amei (décembre 1939)
Document C
Les dernières annnées de Xu Amei (d'après Fadian,/?. 138 à 146, traduction
abrégée).
Libéré de prison en avril 1937, Xu Amei est accueilli par 200 ouvriers de la
CFTE lors d'un banquet dans les salons Badali [?] durant lequel on lui
remet 50 yuan, pour qu'il s'habille de neuf. Xu Amei devient cadre salarié
du syndicat des travailleurs de la CFTE, malgré l'opposition du patronat
français. À ce titre, Xu Amei participe au mouvement de salut national
antijaponais lors des combats qui se déroulent autour de Shanghai à partir
du 13 août 1937, puis en 1938. Il fait de sa chambre à l'Hôtel Dafang un
« bastion de la résistance antijaponaise ». Par ailleurs, il met sur pied à la
CFTE une « fraternité de dix », dont plusieurs membres adhéreront
ultérieurement au PCC.
Zhang Qi, ancien militant communiste aux soieries Meiya, envoyé en
1935 en stage d'études à Moscou après que son rôle lors de la grève de
cette entreprise en avril 1934 l'a exposé à la répression, y rencontre Chen
Yun, responsable du bureau du PCC chargé des activités en zone blanche
66
Xu Amei et la Chine du
Guomindang
qui le charge de reprendre contact avec Xu Amei. Selon lui, l'exclusion du
PCC de ce dernier aurait été une erreur. Zhang Qi, de retour à Shanghai,
met Xu Amei, dès sa sortie de prison, en rapport avec Han Nianlong. Ce
dernier avait à la demande de Liu Changsheng recréé une petite organisation
du PCC à la CFTE entre l'hiver 1935 et l'hiver 1937, à partir du mouvement
de salut national de cette entreprise. Sur son avis, le comité du PCC pour le
Jiangsu et le bureau du PCC pour le Yangzi avaient engagé la procédure
pour la réadmission de Xu Amei au PCC.
Pendant ce temps, Xu Amei, au printemps 1939, avait jeté les bases,
lors d'une réunion tenue au temple Jinsidu, à Shanghai-Ouest, d'une
fédération des travailleurs de l'eau et de l'électricité de Shanghai, qui
regrouperait les travailleurs de la CFTE, des compagnies anglaises des
tramways et des autobus, ainsi que des compagnies de taxi, pour s'étendre
progressivement à la ville tout entière. Xu Amei pensait à tirer profit du
désir de Wang Jingwei de pénétrer dans la Concession internationale en
utilisant la force des ouvriers, afin de conduire au grand jour et légalement
ses activités d'organisation syndicale. Aussi se met-il en rapport avec les
rouages syndicaux mis en place à Shanghai par Wang Jingwei, pour fonder
une fédération des travailleurs de l'eau, de l'électricité et des
communications de Shanghai, qu'il préside. Les rouages du PCC, devant
la naïveté de Xu Amei, lui préparent très tôt le passage en zone libérée,
mais il refuse de s'y rendre et veut poursuivre son plan. Il est assassiné par
des voyous et des agents secrets de Wang Jingwei, boulevard Zhongshan,
dans la banlieue Ouest le 29 décembre 1939, en pleine nuit. Il avait 33 ans.
Document D
Fiche de renseignements de la Shanghai Municipal Police (Police de la
Concession internationale de Shanghai) sur la mort de Xu Amei. SMP 263
D 4176 General Labour Unrest, 30 novembre-]4 décembre et 15 décembre29 décembre 1939. Washington (DC), US National Archives, Modem
Military Room (traduction).
Suite à la récente exécution par les gendarmes japonais de Xu Amei (de la
CFTE) et de Wang Xiangsheng (receveur n° 400 à la China General
67
Alain
Roux
Omnibus Company), dirigeants du syndicat des travailleurs des communications, de l'eau et de l'électricité de la Municipalité de Shanghai lié à la
clique pro-Wang Jingwei, la situation à la compagnie anglaise des tramways
est redevenue calme. En effet, les dirigeants syndicaux de cette compagnie,
le machiniste n° 409 et le receveur n° 981, ont tiré la leçon de cette exécution,
bien que les décès de Xu Amei et de Wang Xiangsheng fussent liés à une
affaire d'assassinat (« were connectée with a murder case »). Le n° 409
s'est rendu au Quartier général de la Shanghai Municipal Police le 6 janvier
1940 et a déclaré que lui et le n° 981 avaient coupé toute relation avec le
syndicat, qui était au bord de la dissolution. Ils ont précisé qu'ils retiraient
leur soutien aux revendications déposées récemment par ce syndicat. On
remarque la passivité des travailleurs de l'atelier qui souhaitent que
l'initiative des actions revienne maintenant aux gens de l'exploitation.
(Note : Je n'ai pu élucider cette « affaire a"assassinat » qui expliquerait
les « exécutions » de Xu Amei et de Wang Xiangsheng.)
Document E
Services de Police (Service politique) de la Concession française de
Shanghai, Bulletin mensuel, n°/, janvier 1940. Annexe n° 1 : Bulletin sur
la situation à Shanghai du 1er au 31 janvier 1940. Signé du Directeur des
Services de Police L. Fabre (p. 53-54, Situation locale).
L'Association pour le progrès du mouvemenrsyndical est subventionnée
par le groupement de Wang Jingwei [...]. Elle aurait déjà obtenu l'adhésion
de quelque 200 groupements ouvriers, dont la « Fédération des ouvriers
des services de communications, d'électricité et des eaux ». Celle-ci,
instigatrice de l'agitation des ouvriers de la Compagnie Française des
Tramways, avait pour secrétaire général un nommé Xu Amei, ancien
président du syndicat des ouvriers de cette compagnie. Toutefois, Xu Amei
fut exécuté le 28 décembre 1939 par le parti Wang Jingwei pour activités
communistes. Depuis lors, les ouvriers de la Compagnie Française des
Tramways semblent vouloir rester indépendants.
68
Xu Amei et la Chine du Guomindang
Résumé
Alain Roux : Patrons français et ouvriers chinois dans la Chine du Guomindang.
Xu Amei ou le dilemme d'un syndicaliste révolutionnaire
Xu Amei, président du syndicat des travailleurs de la CFTE, conduisit une des
rares grèves victorieuses durant les années trente. Il fut exclu du parti communiste,
dès le mois de juin 1930, pour n'avoir pas inscrit cette action dans la stratégie
insurrectionnelle de Li Lisan, et il fut emprisonné un an plus tard pour ne pas s'être
soumis à la loi de Du Yuesheng et du GMD. Il illustre ainsi l'impasse d'un
syndicalisme qui se veut authentique, mais qui, dépourvu d'alliance, oscille entre
la gesticulation et le suivisme politique. Cette étude corrobore diverses analyses
portant sur les mouvements ouvriers en Asie orientale, qui insistent sur la notion
de discontinuité ou d'intermittence. La classe ouvrière n'est pas porteuse d'une
mission historique révolutionnaire qui en fait un tout cohérent et stable, mais les
luttes ouvrières ne sont pas pour autant de simples réponses à la conjoncture
économique. Tout comme à la CFTE, la classe ouvrière se construit et se détruit
tout à la fois.
Abstract
Alain Roux: French Bosses and Chinese Workers in Guomindang China. Xu Amei
and the Dilemma of a Revolutionary Unionist
Xu Amei, the président of the French Shanghai Street-Cars Labour Union, led one
of the rare victorious strikes in 1930's Shanghai. He was expelled from the CCP,
because he refused to insert the strike in the insurrectional strategy of Li Lisan and
was, some months later, jailed for many years, because he refused the rule of Du
Yuesheng and of the GMD. Thus he illustrâtes the deadlock of a genuine tradeunionism devoided of any alliance and the process of making and unmaking of the
Shanghai working class, which is only intermittent and cannot articulate with politics
in an autonomous way.
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