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SagaSagaSagaSagaSagaSagaSaga Blues Magazine 44-05-03 6/03/07 16:02 Page 60 ROBERT LOCKWOOD JR > par Bernard Monnot Crédits photographiques : Jeff Horton, Jocelyn Richez Géant discret du Blues, et prince de la guitare 12 cordes Festival d’Helena 2006 ©Jeff Horton ©Jeff Horton Robert Lockwood Jr était le lien direct qui unissait les amateurs et passionnés actuels de Blues à Robert Johnson. Non content de suivre la trace du maître, (et quel maître !) qui avait guidé ses premiers pas à la guitare, Robert Lockwood Jr a participé à l’épopée du Blues en élargissant sa diffusion par la voie des airs sur KFFA dès 1941, puis en accompagnant la plupart des bluesmen de renom, lors de leurs enregistrements dans les Studios Chess. Très actif jusqu’à son dernier souffle, Robert Lockwood Jr est décédé le 21 novembre 2006. L’évocation de sa vie et de son œuvre en quelques pages est l’hommage rendu par Blues Magazine à ce géant du Blues, qui a su transmettre et enrichir l’héritage de Robert Johnson. 60 MISSISSIPPI RÉGIONS DES COLLINES FIN DES ANNÉES TRENTE Un soir qu’ils sont à Sardis, à l’est du Delta, dans la région des collines, Robert Lockwood Jr et l’harmoniciste Rice Miller, plus tard connu sous le nom de Sonny Boy Williamson II, sont arrêtés pour vagabondage. A la fin des années trente, pour les noirs américains, ceci reste courant dans le BluesMAGAZINE N°44 avril-mai-juin 2007 sud ségrégationniste, notamment lorsqu’ils ne sont pas originaires de la ville et que l’un d’eux se promène avec une guitare, sans but bien précis. Ils sont condamnés à 21 jours de prison. C’était un vendredi. Le samedi, ils s’approchent de la fenêtre pour avoir plus frais et commencent à jouer à l’étage de la prison avec leurs instruments, qui ne leur avaient pas été confisqués. Les prisons des campagnes ne sont 6/03/07 16:02 Page 61 Saga ROBERT LOCKWOOD JR pour Robert Lockwood et Sonny Boy Williamson II, ce séjour restait forcé et n’était pas tout à fait de leur goût. À la fin de leur séjour, ils ne demandèrent pas leur reste, bien que chacun d’eux eut conscience d’avoir rapporté un bon millier de dollars… Cette anecdote pittoresque, relatée des années plus tard par Robert Lockwood, est rapportée par Robert Palmer dans son livre Deep Blues. Elle illustre l’emprise de la musique dispensée par Robert Lockwood et Sonny Boy Williamson II. L’ADOLESCENT APPREND LA GUITARE AVEC ROBERT JOHNSON Festival d’Helena 2006 ©Jeff Horton pas aussi strictes que les pénitenciers d’état… En quelques minutes, des spectateurs s’agglutinent autour de la prison et commencent à glisser des pièces de monnaie dans une fente de la barrière clôturant la prison. Robert Lockwood et Sonny Boy Williamson II voient le policier de faction ramasser l’argent, et le Robert Lockwood voit le jour le 27 mars 1915 à Turkey Stratch, village situé à une quarantaine de kilomètres à l’ouest d’Helena dans l’Arkansas. L’année de naissance de Robert Lockwood Jr fut un grand cru pour le Blues, puisque 1915 a vu naître aussi d’autres Légendes du Blues originaires du Delta : Willie Dixon, Muddy Waters, Little Walter Jacob, Memphis Slim, Honeyboy Edwards. Prisonniers, ils jouent devant la prison tous les jours, sauf le dimanche… conserver. Le lendemain, le shérif et son adjoint viennent voir Sonny Boy et Robert Lockwood Jr pour leur demander de jouer dehors devant la prison. Ils ne peuvent pas refuser et, pendant le reste de leur séjour, ils jouent donc devant la prison tous les jours, sauf le dimanche. Les policiers passent avec insistance le chapeau parmi les spectateurs, principalement des blancs avides de Blues, ils conservent bien entendu la recette, et remettent ensuite les deux musiciens en prison. En compensation, les policiers donnent du whisky aux deux compères, laissent les filles rentrer avec eux pour passer la nuit, et permettent aussi à un hôtel situé à proximité de leur livrer leur repas… Si ces conditions de vie restaient supportables, Les parents de Robert Jr, Robert Lockwood Sr. et Estelle Coleman, s’étant séparés lorsqu’il était tout jeune, Robert Lockwood Jr grandit dans une ferme que possédaient ses grands-parents. Dans cette ferme, une pièce était remplie de meubles de famille où se trouvaient en particulier un phonographe, une collection de disques, et surtout un harmonium. C’est le premier instrument sur lequel il commence à apprendre la musique vers l’âge de 8 – 9 ans. Sa maman, qui connaît la sténo, travaille en ville. Lorsqu’il est en âge d’aller à l’école, elle récupère son fils pour qu’il puisse être scolarisé 9 mois par an, au lieu de 7 mois, comme il était de coutume alors dans les campagnes. Ils vivent quelques mois à St Louis, puis s’installent à Helena. À la fin des années vingt, sa maman, très jolie, retient l’attention d’un jeune musicien qui se produit périodiquement aux coins des rues. Ce n’est autre que Robert Johnson en personne. Elle devient une de ses maîtresses. À l’époque, Robert Lockwood Jr a principalement envie de jouer du piano ou de l’orgue, car il ne souhaite pas avoir besoin d’un autre musicien pour l’accompagner. Il a déjà entendu jouer des guitaristes, mais ils se produisent alors tous en groupe, ou au moins à deux, et cet instrument ne l’intéresse donc pas. En entendant Robert Johnson jouer son picking très novateur, qui permet de jouer en même temps le thème sur les cordes aiguës et la rythmique sur les cordes basses, il change un peu d’avis, et essaie de jouer sur la guitare de Robert Johnson dès qu’il la pose. Robert Johnson, qui n’a que 4 ans de plus que lui, s’aperçoit qu’il a quelques prédispositions pour la musique, et lui propose de lui montrer quelques trucs… Ceci changera le cours de la vie de Robert Lockwood Jr. Sous la houlette de Robert Johnson, Robert Lockwood Jr apprend vite, apprend très vite… Et ils animent ensemble rapidement les piqueniques et les fêtes locales. Robert Lockwood Jr est alors âgé d’une quinzaine d’années… Robert Johnson, comme beaucoup d’autres musiciens de l’époque, sera toute sa vie très soucieux de ne pas divulguer son savoir-faire, et Robert Lockwood Jr reste le seul musicien connu à avoir bénéficié des conseils directs de Robert Johnson. D’ailleurs, si l’histoire a retenu de Robert Johnson qu’il enregistrait en studio face aux murs, Robert Lockwood Jr confirmera bien, que c’était plus pour éviter qu’on observe ses mains sur le manche de l’instrument que pour bénéficier d’une meilleure acoustique par réflexion des sons… Robert Lockwood Jr confiera aussi à plusieurs reprises dans ses interviews, que Robert Johnson ne lui montra ses plans jamais plus de deux fois de suite. BluesMAGAZINE N°44 avril-mai-juin 2007 61 SagaSagaSagaSagaSagaSagaSaga Blues Magazine 44-05-03 SagaSagaSagaSagaSagaSagaSaga Blues Magazine 44-05-03 6/03/07 16:02 Page 62 Saga ROBERT LOCKWOOD JR Il apprend ainsi, à l’occasion d’un séjour forcé à la maison pour cause de maladie, trois morceaux de Robert Johnson en deux semaines. En six mois, il maîtrise suffisamment la guitare pour que Robert Johnson l’emmène jouer avec lui dans le Mississippi. Festival Chicago 2004 © Jocelyn Richez Festival Chicago 2005 © Jocelyn Richez Il lui montre des choses simples, notamment Mister Downchild. Ce morceau, que Robert Johnson n’a jamais enregistré, est passé à la postérité grâce aux enregistrements faits par d’autres artistes, dont Robert Lockwood Jr lui-même et Rice Miller. La paternité de ce L’ÉLÈVE RATTRAPE LE MAÎTRE Pendant plusieurs années, Robert Johnson et Robert Lockwood Jr font des excursions communes. À Clarksdale, un samedi soir de 1936, sur le pont qui enjambe la rivière Sun Flower, Robert Johnson Robert Johnson ne lui montra ses plans jamais plus de deux fois de suite morceau a souvent été attribuée à Rice Miller, qui l’a popularisé, en particulier avec les Yardbirds, mais Robert Lockwood Jr qui n’a entendu ce morceau que par Robert Johnson, l’attribue dans plusieurs interviews à Robert Johnson. En particulier, dans celui accordé à BLUES Magazine en 2000 (n°19), il précise que Sonny Boy Williamson n’a jamais écrit Mister Downchild. 62 demande à Robert Lockwood Jr de jouer d’un côté de la rivière, alors que lui jouera de l’autre, afin de comparer leurs gains respectifs. Quand ils décident d’arrêter de jouer, Robert Johnson a récolté une quinzaine de dollars et, à 40 cents près, Robert Lockwood Jr a gagné la même chose. Ceci étonne Robert Johnson. Le soir même ils jouent ensemble à Davenport et Robert Johnson découvre avec surprise combien son élève est capable de bien jouer… et de bien jouer les mêmes choses que lui… La notoriété de Robert Lockwood Jr grandit et il passe pour le fils spirituel de Robert Johnson. Son surnom de Robert Jr. date de cette époque, mais il ne l’apprécie pas particulièrement. Il tient à son vrai nom de famille : Robert Lockwood Jr, légué par son père, Robert Lockwood Sr, qu’il n’a que très peu connu. La collaboration entre les deux guitaristes s’arrête brutalement le BluesMAGAZINE N°44 avril-mai-juin 2007 16 août 1938, à la mort de Robert Johnson, empoisonné dans des conditions restées énigmatiques. Cette disparition affecte profondément Robert Lockwood Jr. Il ne se rend pas aux funérailles et confiera même qu’il lui fallut plus d’une année et demie avant de pouvoir rejouer en public. Entre-temps, quelques années auparavant, vers 1934-1935, Robert Lockwood Jr fait connaissance avec un harmoniciste alors connu sous le nom de Rice Miller (Sonny Boy Williamson II). Cet individu, aux allures louches, inquiète Estelle Coleman, la maman de Robert Lockwood Jr, réticente à le laisser sortir avec lui. Ils jouent ensemble tout d’abord dans les rues d’Helena, puis 1 ou 2 ans plus tard, dans le Mississippi. C’est à cette occasion que leur expérience de la prison de Sardis survient. LES ANNÉES QUARANTE LES PREMIERS ENREGISTREMENTS PUIS LE FAÇONNAGE DU STYLE Robert Lockwood Jr joue aussi avec Howlin’ Wolf vers 1939, et se produit aussi à la fin des années trente à St Louis et Chicago. Il enregistre pour la première fois avec Dr Clayton, le 1 er juillet 1941, pour Bluebird à Aurora dans l’Illinois, puis le 30 juillet, toujours pour Bluebird, mais cette fois-ci sous son propre nom, Black Spider Blues, Little Blues Boy, I’m Gonna Train My Baby et Take A Little Walk With Me. Tous ces titres, devenus depuis des standards, repris par multiples musiciens, notamment par Muddy Waters, Little Walter, BB King, ont été composés dans les trois 6/03/07 16:02 Page 63 Saga ROBERT LOCKWOOD JR © DR années qui ont suivi le décès de Robert Johnson. Robert Lockwood Jr n’a que 23 ans au décès de Robert Johnson, mais il a déjà les bases solides qui lui permettent de transmettre l’héritage qui lui a été légué. Dans la foulée, Robert Lockwood Jr participe aussi en août 1941 à plusieurs sessions d’enregistrement, lors desquelles il accompagne Sunnyland Slim, St Louis Jimmy et d’autres artistes. En novembre 1941, de retour dans l’Arkansas, Robert Lockwood Jr et Sonny Boy Williamson II lancent l’émission mythique de Blues, le King Biscuit Time sur KFFA. Nous ne détaillerons pas plus l’importance de cette émission pour la diffusion de la musique Blues chez les Noirs Américains, puisqu’un article complet a été dédié au King Biscuit Time dans le n° 41 de BLUES Magazine. Rappelons juste que cette émission obtient rapidement un très grand succès, que la musique de Sonny Boy et Robert Lockwood Jr dope les ventes de la farine King Biscuit, qui passent de 2 camions tous les 6 mois à 2 camions par semaine, et que cette émission quotidienne à l’heure du déjeuner est à l’origine de la vocation de plusieurs générations de musiciens qui ont pu l’écouter dans leur jeunesse. Robert Lockwood Jr a d’ailleurs participé en juillet 2006 aux festivités de la 15.000ème émission du King Biscuit Time, toujours diffusée aujourd’hui sur KFFA. En 1945, Robert Lockwood Jr, admirateur de Louis Jordan, Lester Young, Count Basie, est attiré par les harmonies riches de la musique de Jazz et quitte KFFA pour animer sa propre émission pour une autre farine, la Mother’s Best. Dans cette émission, le groupe qu’il constitue rassemble essentiellement des musiciens de Jazz. Robert Lockwood Jr apprend à en jouer, e t e n r e t o u r, apprend le Blues à ses musiciens. Il joue sur une guitare électrique. Il a adopté cet instrument dès 1938, après Charlie Christian, quelques © DR années avant Muddy Waters qui, bien que considéré comme le 1er guitariste électrique du Chicago Blues, n’aura sa première guitare électrique qu’en 1944. Entre 1944 et 1949, Robert Lockwood Jr se produit dans la région de Memphis, à St Louis et Chicago, ville où il s’installe au début des années cinquante. Durant les années quarante, son style, hérité du Delta Blues de Robert Johnson, se façonne vers l’Urban Blues et se personnalise sous l’influence des rencontres multiples qu’il fait en jouant dans les rues. LES STUDIOS DE CHICAGO Curtis Jones, Howlin’ Wolf et, bien entendu, de Sonny Boy Williamson II, son compère d’infortune et de vagabondage dans la région des collines. Bien que l’essentiel de sa carrière soit, à cette époque, d’accompagner les Bluesmen en vue, il enregistre cependant chez Mercury en 1951, pour la deuxième fois, sous son propre nom, I’m Gonna Dig Myself A Hole/Dust My Broom/Glory For Man/My Daily Wish (repris ultérieurement et respectivement par Honeyboy Edwards, Elmore James et Sonny Boy Williamson II), puis en 1955 chez JOB, Sweet Woman From Maine/Aw Aw Baby. La dizaine d’années qui a séparé ces sessions de celles de 1941 chez Bluebird n’est pas liée à un manque de popularité de Robert Lockwood Jr, alors très connu tant à Chicago que dans le Delta. Interrogé sur le sujet, Robert Lockwood Jr explique, avec son laconisme empreinté d’humour, que durant toutes ces années, il essayait de comprendre le showbusiness et que personne ne pouvait lui voler ses morceaux pendant ce temps-là… En fait, il semble qu’il vivait très bien de ce qu’il faisait et qu’il n’avait pas du tout besoin d’enregistrer. À Chicago, il devient un musicien de studio pour différents labels, en particulier pour Chess et Checker. À cette occasion, il accompagne pendant une douzaine d’années la plupart des grands Bluesmen qui enregistrent dans les studios de Chicago. On peut entendre ses accompagnements harmoniques et délicats, en particulier sur les enregistrements Chess de Muddy Waters, Little Walter, Roosevelt Sykes, Eddie Boyd, Sunnyland Slim, la 15000ème du King Biscuit Time - juillet 2006 © Gregg E. Cook BluesMAGAZINE N°44 avril-mai-juin 2007 63 SagaSagaSagaSagaSagaSagaSaga Blues Magazine 44-05-03 SagaSagaSagaSagaSagaSagaSaga Blues Magazine 44-05-03 6/03/07 16:02 Page 64 Festival d’Helena 2004 © Jeff Horton Le boycott décrété de 1942 à 1944 par le syndicat professionnel des musiciens, pour améliorer les conditions de paiement des enregistrements, le Petrillo Ban, explique aussi en partie cet intervalle. En 1960, il enregistre également en duo avec Otis Spann, l’ancien p i a n i s t e d e M u d d y Wa t e r s . Initialement, sur ce disque, Robert Lockwood Jr ne devait qu’accompagner Otis Spann et St Louis Jimmy. Comme ils n’avaient pas suffisamment de titres pour remplir le disque, ils demandèrent à Robert Lockwood Jr de les aider, en y ajoutant certains de ses morceaux, en particulier Little Boy Blue. Pour l’anecdote, le jour de l’enregistrement à New York, Erroll Garner, qu’admirait beaucoup Robert Lockwood Jr, enregistrait juste en face d’eux, dans le même studio, un disque de 12 titres pour 3 000 $. PAR HASARD, LA 12 CORDES ENTRE EN SCÈNE À CLEVELAND En 1961, alors que le Rock monte en puissance et chasse le Blues partout, y compris à Chicago, Robert Lockwood Jr s’installe à Cleveland dans l’Ohio, apparemment sur les 64 conseils de Sonny Boy Williamson II, qui lui aurait vanté l’absence de compétition, ou tout du moins une compétition moins féroce qu’à Chicago. Il y résidera pour le reste de sa vie. Robert Lockwood Jr qui vient de rencontrer sa première épouse Annie, privilégie alors la vie de famille. Il travaille quelques temps dans une fabrique de munitions, puis devient chauffeur-livreur durant 6-7 ans pour un drugstore, puis retourne à la musique en travaillant dans un club. n’est équipée que de 6 cordes. Mais c’est une guitare à 12 cordes… Elle n’a été acquise par Annie Lockwood que pour 75 $. Robert Lockwood Jr qui fréquente toujours périodiquement son magasin d’instruments de musique, voit un jour la photo de cette guitare sur le mur au-dessus de la porte. Elle est vendue 800 $ ! Robert Lockwood Jr indique qu’il a la même à la maison, et la rapporte au vendeur tout excité. Celui-ci la remet en état pour 28 $. Robert Lockwood Jr, qui remonte alors un groupe, ne porte pas particulièrement attention à cette guitare pendant près de deux ans. Après avoir entendu dans sa jeunesse Too Tight Henry jouer sur une 12 cordes (ce musicien, né en 1899, n’a enregistré que très rarement, même s’il a joué avec Blind Blake et Blind Lemon Jefferson), il découvre peu à peu les avantages de ces 12 cordes, et commence un nouvel apprentissage. Il l’utilise pour jouer avec son groupe, et en définitive, l’adoptera pendant plus de 35 ans, jusqu’à la fin de sa vie. Il confiera même plus tard que cette guitare Guild a été une des meilleures des 9 guitares 12 cordes Douze cordes... mieux que 6… Jusqu’ici, Robert Lockwood Jr n’a joué que sur guitare à 6 cordes, acoustique ou électrique. Vers 1965, son épouse, qui travaille alors à l’université de Cleveland, rencontre un jeune étudiant qui lui vend une guitare Guild qu’elle ramène à la maison. La table de cette guitare ne comporte aucune plaque de protection, ce qui permet de constater qu’elle est apparemment neuve. La clef d’une des mécaniques est cependant cassée, et cette guitare BluesMAGAZINE N°44 avril-mai-juin 2007 6/03/07 16:02 Page 65 Saga ROBERT LOCKWOOD JR qu’il a possédées. Il deviendra le maître incontesté de la guitare 12 cordes, et toutes les grandes marques, Wasburn, Gretsch, Fender, Gibson lui offriront des instruments. Sa carrière de soliste redémarre dans les années 1970, et ses enregistrements reprennent alors, tout d’abord chez Delmark avec Steady Rollin’Man où il est accompagné par les Aces (Louis et Dave Myers + Fred Below), suivi de Contrast et Does12 pour Trix Records. Ces deux Vinyles ont été réédités en CD en 2003 chez P-Vine Records. Dans les années 1980 Robert Lockwood Jr fait équipe avec un ami d’enfance, Johnny Shines, avec qui il grave pour Rounder Records Hangin’ On, et Mister Blues Is here To Stay. Leur disque Hangin’ On obtient en 1980, le premier WC. Handy Awards créé cette année-là par la Blues Fondation, dans la catégorie Album de Blues Traditionnel. Les deux amis adeptes de Robert Johnson tournent alors ensemble dans les festivals de Blues aux États-Unis et en Europe pendant plusieurs années. Leur collaboration durera 6 ans, jusqu’à ce que Johnny Shines tombe malade. LA RECONNAISSANCE ARRIVE ENFIN Robert Lockwood Jr devient vraiment populaire, surtout à la fin des années quatre-vingt-dix, avec I Got to Find A Woman et surtout Delta Crossroads. En 1998, I Got to Find A Woman, où il joue avec BB King, est nominé aux Grammy Awards. Le CD Delta Crossroad, une pure merveille pour les adeptes du picking à la guitare acoustique 12 cordes, obtient en 2001 le WC. Handy Award, dans la catégorie Album de Blues Acoustique. La même année, Robert Lockwood Jr reçoit aussi le W.C. Handy Award dans la catégorie Artiste Traditionnel Blues de l’année. Entre-temps, Robert Lockwood Jr reçoit d’autres marques de distinction. En 1989, il est introduit au Blues Hall of Fame, distinction honorifique de la Blues Foundation. En 1995, Hillary Clinton lui remet, le National Endowment for the Arts National Heritage Fellowship Award, équivalent à de notre médaille des Arts (la photo de Hillary Clinton, dont il est un fervent admirateur, lui remettant cette décoration trônait chez lui sur son piano). En 1996, le maire de Cleveland proclame le 3 février Journée Robert Lockwood Jr, comme le fera plus tard aussi le maire de Pittsburgh, en 2001, pour la journée du 18 août. Robert Lockwood Jr deviendra aussi le nom d’une rue de Cleveland en 1997. Cette même année, Annie Lockwood, l’épouse grâce à qui Robert Lockwood Jr s’est converti à la guitare 12 cordes, décède. En 2000, Robert se remarie avec Mary, son agent, qui l’accompagnera et le soutiendra jusque dans ses derniers instants. Les dernières distinctions reçues par Robert Lockwood Jr proviennent des universités de Cleveland, qui lui accordent le titre honorifique de Doctor : en 2001, la Case Western Reserve University lui décerne le titre de Doctor of Human Letters, puis, en décembre 2002, la Cleveland State University, lui accorde le titre de Doctor of Music. Ces dernières distinctions mettent l’accent sur l’apport musical de Robert Lockwood Jr, mais aussi sur son rôle de formateur. SON INFLUENCE ET SA PERSONNALITÉ Si Robert Lockwood Jr a eu le meilleur professeur de guitare qui fût, il a su aussi très tôt transmettre son savoir-faire. BB King, au tout début de sa carrière, est très impressionné par un guitariste de Jazz venant de France, Django Dos de la pochette du CD Trix Recording Reinhardt, mais reste aussi un fervent admirateur de Robert Lockwood Jr qu’il a entendu sur KFFA. Vers 1948, Robert Lockwood Jr joue Johnny Shines et Robert Lockwood - Hanging’On BluesMAGAZINE N°44 avril-mai-juin 2007 65 SagaSagaSagaSagaSagaSagaSaga Blues Magazine 44-05-03 SagaSagaSagaSagaSagaSagaSaga Blues Magazine 44-05-03 6/03/07 16:02 Page 66 Saga ROBERT LOCKWOOD JR pendant environ 18 mois dans les rues de Memphis avec BB King. Il lui donne alors des cours en lui appliquant la même méthode que Robert Johnson : il ne montre les choses que deux fois. Remarquant aussi que BB King avait à l’époque quelques problèmes de rythme, il lui conseille de s’adjoindre une section de cuivres afin de pouvoir s’appuyer sur elle. Tout au long de sa carrière, Robert Lockwood Jr n’a jamais été avare de ses conseils aux musiciens. Louis Myers, Luther Tucker, Buddy Guy, Freddie King, Jimmy Rogers, Matt Guitar Murphy sont parmi les plus connus de ceux qui ont bénéficié de ses conseils éclairés. Conscient d’avoir beaucoup appris dans sa jeunesse des musiciens qui auraient pu être son père ou son grand-père, Robert Lockwood Jr s’est aussi investi, depuis 2004 dans un programme de formation auprès des universités, dans le cadre du Blue Shoe Project. Il fut rejoint pour ce projet par ses amis Pinetop Perkins, David Honeyboy Edwards et Henry Townsend, et plusieurs centaines d’étudiants ont pu écouter et lire le livre d’histoire ouvert à la page Blues. Il pratiquait la musique tous les jours et incitait ses élèves à en faire autant. Il les mettait aussi en garde contre les méfaits de toutes drogues et précisait que, contrairement à d’autres, il n’avait fumé que 4 joints dans toute sa vie, et qu’il s’était contenté de boire un peu de whisky de temps en temps, comme tout le monde dans sa famille, whisky remplacé ces dernières années par un peu de cognac (un héritage de son passage au festival de Cognac en 2000 ?). Une bouteille de Cognac Hennessy, étiquetée à son nom, trônait d’ailleurs en permanence derrière le bar du Fatfish Blues de Cleveland, club où il se produisait périodiquement les mercredis soir depuis des années, à la tête de son groupe de 6 musiciens. Les traits de sage hindou de Robert Lockwood Jr, hérités sans doute des origines Cherokee de sa maman, de même que sa sérénité, sa modes- tie et sa gentillesse inspiraient le respect. Tous ceux qui ont été en contact avec lui sont unanimes. L’interview, menée un après-midi d’été sur un banc, au lendemain de son sublime concert du festival 2000 de Cognac, restera d’ailleurs un moment inoubliable pour les membres de l’équipe BLUES Magazine qui y ont assisté. Déjà, dans les années quarante, tout le monde l’appelait Mr Lockwood alors, qu’en pratique, on s’adressait aux Noirs Américains en les appelant boy. Sa gentillesse le conduisait parfois à faire don de gagnes, ne pourrais-tu pas t’acheter des vêtements un peu plus décents… Ceci étant, Robert Lockwood Jr avait un profond respect pour les musiciens avec qui il se produisait. Interrogé sur son style particulier d’accompagnement à la guitare, il l’attribuait au fait que, pendant toute sa carrière, il s’était contenté de jouer de façon à mettre en valeur les musiciens avec qui il jouait. Il restait aussi, en tant que soliste, un maître du finger picking, tout à fait capable de reproduire à la guitare des titres écrits pour le piano comme Pinetop’s Boogie Woogie. à Mick Jagger "Avec tout l’argent que tu gagnes, ne pourrais-tu pas t’acheter des vêtements un peu plus décents…" ses compositions. That’s Alright, standard attribué à Jimmy Rogers, a été en fait écrit et donné par Robert Lockwood Jr à Muddy Waters et à son guitariste Jimmy Rogers, venus le voir à Helena après l’avoir entendu sur KFFA. Cette gentillesse ne lui interdisait cependant pas d’avoir un caractère prononcé. Les frères Chess craignaient d’ailleurs son f r a n c - p a r l e r. Tr è s policé et toujours tiré à quatre épingles, tout comme l’était Robert Johnson, il supportait difficilement le laisser-aller, la muflerie, ou le manque d’éducation, principal reproche qu’il a fait dans ses interviews à Sonny Boy Williamson II (et à Ike Turner qui ne lui adressait pas la parole, bien qu’il l’ait aidé dans sa jeunesse à Memphis…). Dans le même registre, il lança un jour à Mick Jagger : Avec tout l’argent que tu Après avoir assimilé le style enseigné et légué par Robert Johnson, Robert Lockwood Jr ne s’est pas contenté de le reproduire. Il a su l’enrichir par des changements de rythmes et d’accords inspirés du Jazz qu’il adorait, pour en faire un style particulier et personnel. Ce style, aujourd’hui encore source d’inspiration pour les musiciens © DR 66 BluesMAGAZINE N°44 avril-mai-juin 2007 6/03/07 16:02 Page 67 Saga ROBERT LOCKWOOD JR Honeyboy Edwards et Robert Lockwood Jr Festival Chicago 2004 © Jocelyn Richez qui l’admirent, a été porté sur scène par Robert Lockwood Jr jusqu’à ses derniers instants. Après avoir participé en été 2006 au Festival de Maryport en Angleterre, et de Rauma en Finlande, Robert Lockwood Jr était sur scène avec son groupe au festival d’Helena, en octobre 2006. Même si son caractère réservé ne l’a pas conduit à occuper les devants de la scène et à atteindre la notoriété de BB King ou Buddy Guy, qui ont été ses élèves, Robert Lockwood Jr, avec son style particulier reconnaissable aisément lorsqu’il joue notamment de sa 12 cordes, reste un Géant du Blues. Il a été hospitalisé le 3 novembre pour un accident vasculaire cérébral et, le 21 novembre 2006, à l’hôpital de Cleveland, il a succombé à une insuffisance respiratoire, à l’âge de 91 ans. Avec la disparition de Robert Lockwood Jr, celle de Henry Townsend, 2 mois avant, et celle de Homesick James survenue le 13 décembre 2006, les rangs ténus de la deuxième génération de Bluesmen, celle qui a fait le lien entre le Blues rural du sud des États-Unis et le Chicago Blues pour créer les fondations du Blues actuel, se sont clairsemés brutalement. De cette génération de Légendes du Blues nées avant 1915, il ne reste plus que Pinetop Perkins et Honeyboy Edwards. Actuellement, dans la frénésie de ce début de XXIe siècle qui pousse à l’indifférence, une page de l’histoire du Blues se tourne donc lourdement sous nos yeux. BluesMAGAZINE N°44 avril-mai-juin 2007 67 SagaSagaSagaSagaSagaSagaSaga Blues Magazine 44-05-03 SagaSagaSagaSagaSagaSagaSaga Blues Magazine 44-05-03 6/03/07 16:02 Page 68 Saga ROBERT LOCKWOOD JR Robert Lockwood Octobre 2006 Gravepine ©Jeff Horton DISCOGRAPHIE SÉLECTIVE DE ROBERT LOCKWOOD JR. 1970 : Steady Rollin’Man 1974 : Contrasts 1975 : Blues Live In Japan Does 12 Hangin’On Mr. Blues Is Back To Stay Plays Robert And Robert Evidence 1991 : What’s The Score 1998 : I Got to Find Me A Woman 1999 : Blues Live, Vol. 2 2000 : Delta Crossroads 2002 : Rambling On My Mind 2003 : Swings In Tokyo : Live At The Park Tower Blues Festival 2003 : Plays Robert And Robert 1977 : 1979 : 1980 : 1982 : 2004 : Legend Live 2003 : Sweet Home Chicago : The JOB Sessions 1950’s COMPILATIONS 1991 : Robert Lockwood 1999 : Just The Blues 2003 : The Complete Trix Recordings 2004 : Blues of Robert Lockwood Jr. & Boogie Bill Webb VIDEOS 2001 : The Blues of Robert Lockwood Jr. 2001 : SOURCES D’INFORMATIONS • Deep Blues - Robert Palmer • Robert Lockwood Jr - Blues magazine N°19 Internet : Interviews par Bob Margelin et par Brian Robertson News Group : messages de William E. Donoghue et Jeff Horton Blues Shoes project 68 BluesMAGAZINE N°44 avril-mai-juin 2007 All Alone With the Blues 2004 : Annie’s Boogie 6/03/07 16:03 Page 69 Saga ROBERT LOCKWOOD JR 6 cordes ONG Blues modèle T-BONE © DR HISTOIRES DE GUITARES ROBERT JR ET ROBERT... ONG Blues. À la couleur de la caisse correspondait une désignation du D’aucuns ont remarqué la superbe modèle : T-Bone pour la couleur guitare 12 cordes de couleur bleue, Elmore pour la couleur verte, bleue souvent utilisée sur scène par Muddy pour la couleur pourpre, etc. Robert Lockwood Jr, notamment La guitare 12 cordes de couleur bleue lors des festivals, et en particulier de Robert Lockwood est donc une guitare customisée ONG Blues T-Bone. à Cognac en 2002. Gibson, Washburn, Gretsch, Guild ? Cette guitare lui avait été donnée Beaucoup hésitent sur la marque à Chicago en 2000 à l’occasion du de cette guitare personnalisée, concert de son 85ème anniversaire (cf. l’extrémité du manche restant BLUES Magazine n° 18), par Michael très spécifique avec sa forme et James, promoteur et manager du son logotype Blues. En fait, il s’agit Chicago Blues Legends, spectacle d’une guitare ONG (pour Open qui incluait Homesick James, Henry Townsend, Robert Lockwood Jr et Honey Boy Edwards. Robert Lockwood aimait particulièrement cette guitare et refusait parfois qu’elle soit enregistrée comme bagage sur les vols intérieurs. Le bassiste de Robert Lockwood Jr, Gene Robert Lockwood Jr avec sa ONG Blues T-BONE lors du concert de Schwartz, qui l’accompala 15000 du King Biscuit Time en juillet 2006 © Gregg E. Cook gnait depuis 20 ans, utilise Natural Guitar Inc.), société japonaise aussi parfois une guitare basse de créée par Moony K.Omote, amateur marque ONG. de Blues qui, après avoir travaillé chez La société ONG, qui avait un magaFernandez Guitars dans les années sin au Japon et un autre à New York, soixante-dix, avait fondé une société n’existe malheureusement plus de composants pour guitares dans aujourd’hui. Cependant, il arrive de les années quatre-vingts. A partir trouver parfois quelques modèles à de 1999, ONG a commercialisé des 6 cordes mis en vente sur Internet. guitares de différents modèles, fai- Pour mémoire, le prix des guitares tes entièrement à la main et avec les 6 cordes neuves atteignait 4.000 $. meilleurs matériaux, dont un modèle dénommé BLUES, destiné aux musiciens adeptes de la musique du diable. Clarence Gatemouth Brown, Otis Rush, Little Milton, Magic Slim, Mick Taylor, Shun Kikuta, Charlie Musselwhite et Robert Lockwood Jr ont eu une guitare ème Robert Johnson a utilisé durant sa courte vie au moins trois guitares acoustiques dont une Gibson L1. La Gibson L1 a été produite à partir de 1902 avec une caisse bombée, puis à partir de 1926 avec une caisse plate. Robert Johnson apparaît d’ailleurs sur le célèbre portrait qui illustre la réédition complète de ses enregistrements par Sony en 1990, avec une Gibson L1 plate. Pour 6.000.000 $, une guitare Gibson modèle L1 ayant appartenu, soidisant à Robert Johnson, est en vente actuellement sur Internet (http://www.rjguitar.com). Saisie d’écran du site rjguitar.com L’identité du propriétaire actuel, les conditions dans lesquelles il a acquis cette guitare, et les renseignements sur son origine réelle restent inconnus. Seuls des éléments de comparaison entre l’instrument vendu, et celui avec lequel apparaît Robert Johnson sur son célèbre portrait, sont donnés sur le site de mise en vente. Il y est aussi précisé que l’instrument est visible uniquement sur rendez-vous, et que les clients potentiels peuvent se faire accompagner de leurs propres experts. Cette guitare, mise en vente depuis juillet dernier, n’a toujours pas trouvé acquéreur. Est-ce à cause du prix et des doutes sur l’origine réelle de ce bel instrument ? Ou serait-ce parce qu’il pourrait bien s’agir aussi de l’instrument du diable ? BluesMAGAZINE N°44 avril-mai-juin 2007 69 SagaSagaSagaSagaSagaSagaSaga Blues Magazine 44-05-03