Etude de dossier
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ÉTUDE DE DOSSIER ______ Adjoint de direction 2008 Concours externe et interne Le produit intérieur brut (PIB) de la comptabilité nationale est un indicateur largement utilisé du développement économique et de la richesse des différents pays. Cependant, le lien entre la croissance économique mesurée par le PIB et l’amélioration du bien-être des populations est désormais fréquemment contesté. À partir du dossier ci-joint, vous présenterez les principaux arguments de cette discussion ainsi que les possibilités de recourir à de nouveaux indicateurs pour apprécier le bien-être des populations et la façon dont les politiques publiques contribuent à son amélioration. LISTE DES DOCUMENTS JOINTS 1 À la recherche du bien-être. La chronique de Favilla – Les Échos – 21 mars 2008 – 1 page 2 Du PIB au PIB vert ou comment compter la richesse autrement. Jean Gadrey – Cosmopolitiques n° 13 – Octobre 2006 – 8 pages 3 Trois modèles de bien-être. Marc Fleurbaey et Guillaume Gaulier – www.telos-eu.com – 18 septembre 2006 – 2 pages 4 The capability approach as alternative economic framework. Ingrid Robeyns – HDCA Newsletter n° 1 – 1er mars 2005 – 2 pages 5 Mesurer le bonheur : des indicateurs pertinents pour la France ? Raphaël Wintrebert – Fondation pour l’innovation politique – Avril 2007 – 9 pages 6 Des mesures alternatives au PIB. Florence Jany-Catrice – La mesure en sciences sociales – Revue idées n° 133 – Octobre 2003 – 7 pages 7 Mesurer et favoriser le progrès des sociétés ? Isabelle Cassiers – Carte blanche dans Le Soir – 1er et 2 septembre 2007 – 2 pages 8 Pourquoi le PIB survivra. L’analyse de Jean-Marc Vittori – Les Échos – 10 janvier 2008 – 2 pages 9 Le PIB ne fait pas le bonheur. Antoine de Ravignan, Sandra Moatti – Alternatives économiques – Hors série n° 74 – Octobre 2007 – 6 pages 10 Alternatives Measures of Well-being. Romina Boarini, Asa Johansson, Marco Mira d’Ercole – Statistics Brief OCDE n° 11 – May 2006 – 8 pages 11 L’argent et le bonheur. La chronique d’Hélène Rey – Les Échos – 10 avril 2008 – 2 pages 1 La chronique de Favilla À la recherche du bien-être L adhère. Ainsi, le fait qu’une société soit plus ou moins égalitaire est pris en compte dans la plupart des indicateurs : mais jusqu’à quel degré faut-il accorder à l’égalité une valeur positive ? Les dictatures communistes étaient, à leur manière, des sociétés égalitaires… Enfin, ces nouveaux instruments, conçus au début pour mesurer le « bien-être social », intègrent désormais l’optique du développement durable. Mais alors, comment traiter des statistiques comme le taux d’équipement automobile des ménages, ou la fréquence de leurs voyages en avion ? Si leur hausse est positive pour le bien-être, elle est négative pour l’environnement… L’entreprise est donc difficile, mais elle peut être bénéfique. Dans la conception de ces indicateurs « qualitatifs », les Américains ont pris de l’avance (voir notamment le Genuine Progress Indicator, élaboré par une équipe californienne, sur le site www.rprogress.org). Or de tels instruments, s’ils sont largement médiatisés, peuvent influencer de façon insidieuse les valeurs collectives. On rêverait que le travail des deux prix Nobel soit l’occasion d’une réflexion, dépassant le cadre hexagonal, sur la façon dont les Européens conçoivent la « bonne société ». Pour faire de nouveau du bonheur, comme disait Saint-Just, « une idée neuve en Europe ». es prix qui grimpent, la croissance qui patine, les scores électoraux qui déclinent, et la Bourse qui baisse presque aussi vite que la cote de popularité présidentielle…: les chiffres, hier favorables à Nicolas Sarkozy, sont devenus ses ennemis. Mais il lui reste une chance : à défaut de convaincre les Français qu’ils sont plus riches qu’hier, il pourra peut-être leur prouver que, pour le reste, leur situation s’améliore, grâce au nouvel instrument de mesure dont il a confié la fabrication à deux prix Nobel d’économie, Amartya Sen et Joseph Stiglitz. Il ne s’agit pas de mesurer le bonheur, notion trop subjective pour se prêter aux calculs, mais, selon le chef de l’État, de mieux appréhender nos « performances collectives ». Les deux experts doivent livrer le fruit de leur réflexion au début de l’an prochain. On comprend qu’ils prennent leur temps, le terrain étant politiquement très sensible. Il est déjà largement défriché : depuis l’article de James Tobin et William Nordhaus, en 1973, qui mettait en cause la mesure de la croissance, jusqu’à l’« indicateur de développement humain », inspiré des travaux d’Amartya Sen, que publie chaque année le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) pour tous les pays du monde, les tentatives de bâtir des indicateurs composites de « progrès » ou de « bien-être » se sont multipliées. On en connaît donc les écueils et les risques. Le premier tient à la rareté des données pertinentes : la statistique étant en général plus pauvre dans le domaine des modes de vie que dans celui de l’économie, on prend ce qu’on trouve − comme l’homme qui cherche sa clef sous le réverbère parce que c’est le seul endroit éclairé… Ensuite, le poids accordé à telle ou telle donnée dépend des valeurs morales auxquelles on AD 2008 2/50 Les Échos 21/03/2008 2 Du PIB au PIB vert ou comment compter la richesse autrement De « nouveaux indicateurs de richesse »1 sont apparus depuis les années 1990 dans le débat public international, contribuant à relativiser (un peu) la toute puissance du PIB (Produit intérieur brut) et de la croissance économique pour signifier le progrès. Certains portent sur le « développement humain », au sens du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), d’autres sur la « santé sociale » ou des notions voisines (dans ce cas, les critères les plus présents auront à voir avec les inégalités, la pauvreté et l’exclusion, ou l’insécurité sociale), d’autres enfin portent sur l’environnement ou le « développement durable », en associant ou non selon les cas des critères environnementaux et des critères sociaux. Je me limiterai dans cet article à cette dernière famille d’indicateurs, ceux qui comportent une forte présence de critères environnementaux. Pour suivre les progrès ou les reculs dans la façon dont les hommes traitent leur environnement naturel, on peut (et on doit) recourir à de très nombreux critères, aboutissant à des bilans ou à des tableaux de bords détaillés. En France par exemple, l’IFEN (Institut Français de l’Environnement), une institution de référence, utilise dans ses « chiffres clés 2002 » (publiés en 2005, accessibles en ligne) un très grand nombre de critères. Rien que dans le domaine des émissions dans l’air, on trouve douze variables. Pour l’eau (eaux continentales et eaux marines), douze aussi. Et il y a d’autres grands domaines : sols, faune et flore, déchets, risques naturels ou industriels, bilans divers des pressions économiques sur l’environnement… Ces mesures multiples sont précieuses, indispensables, mais peu abordables dans un premier temps pour le grand public en dépit des efforts réalisés pour les rendre accessibles ou pour se limiter par exemple à « dix indicateurs clé » (1). Le débat public, politique et médiatique est largement dominé par les critères économiques et financiers : PIB, croissance et indices boursiers tiennent le haut du pavé et détiennent les records d’audience. Ce sont eux qui symbolisent la réussite. Organiser des débats publics sur la façon dont la croissance s’accompagne ou non de progrès social et environnemental avec, d’un côté, un indicateur de croissance puissant, connu et très médiatisé, et, de l’autre, un tableau de plusieurs dizaines de variables, c’est se mettre d’emblée en situation de concurrence déloyale. C’est pourquoi, dans le présent article, consacré à des comptes et indicateurs socioenvironnementaux accessibles au plus grand nombre, on privilégiera des indicateurs dits synthétiques, qui visent à rendre compte par un chiffre unique des performances globales d’une nation ou d’un territoire selon de multiples critères environnementaux et souvent sociaux. Ils ont leurs limites, ils sont moins précis et moins rigoureux que les bilans et tableaux de bord complexes que privilégient à juste titre les experts, ils ne couvrent pas tout, mais ils permettent de se faire une première idée des tendances d’ensemble et d’engager un débat fructueux. Comme l’écrivait l’économiste indien Amartya Sen, prix Nobel d’économie en 1998, à propos de l’IDH (indicateur de développement humain du PNUD), ils ont une forte capacité d’attirer l’attention, et d’inviter ensuite à l’analyse, critère par critère, des points forts, des points faibles, et des actions à entreprendre. 1 Voir notre livre (avec Florence Jany-Catrice), Les nouveaux indicateurs de richesse, La découverte, 2005. AD 2008 3/50 Cosmopolitiques n° 13 Octobre 2006 2 Les initiateurs de comptes environnementaux (ou socio-environnementaux) synthétiques ont utilisé successivement deux méthodes « d’agrégation » des critères multiples qu’ils retenaient. La première, mise en œuvre dès la fin des années 1980, et qui s’est ensuite perfectionnée, est une méthode dite de « monétarisation » des impacts environnementaux des activités humaines, aboutissant à des calculs de « PIB élargis », ou « PIB verts », ainsi qu’à la mesure très contestable de « l’épargne véritable » (« genuine savings ») de la Banque Mondiale2, qui ne sera pas envisagée ici. La seconde, plus récente, repose sur un concept très original et très parlant, l’empreinte écologique, mis au point et appliqué dans un ouvrage commun [1995] par deux chercheurs de l’Université de British Columbia à Vancouver : Mathis Wackernagel et William Rees. Du PIB au PIB vert. Le PIB ne tient pas compte de nombreux facteurs essentiels au « bien-être durable »3. Pour diverses raisons : il ne tient pas compte des impacts écologiques négatifs de certaines activités, ni de contributions aussi importantes que le travail domestique ou le bénévolat, ni de l’évolution de la santé sociale (inégalités, pauvreté). Les concepteurs du PIB vert et de ses variantes (souvent nommées « Indicateurs de Bien-être Durable, IBED) ont voulu relever ce triple défi, afin de « corriger » et « d’enrichir » le PIB (ou la consommation finale des ménages) en procédant à une série d’additions, de soustractions et ajustements relatifs aux principaux facteurs oubliés. Il leur a fallu pour cela exprimer ces variables constitutives du « bien-être durable » en unités monétaires, faute de quoi il aurait été impossible d’aboutir à un PIB rectifié susceptible d’être comparé au PIB standard. Un bon exemple d'indicateur de ce type, construit avec un souci de réflexion approfondie sur la méthode, est le GPI (Genuine Progress Indicator), ou indicateur de progrès véritable (IPV), que propose depuis 1995 un institut californien (Redefining Progress) (2) en pointe sur les questions d'environnement. La méthode consiste à partir de la mesure traditionnelle de la consommation des ménages. On y ajoute diverses contributions à la "vraie" richesse et au bien-être (par exemple l'activité bénévole, le travail domestique). Puis on soustrait la valeur estimée des "richesses perdues", notamment naturelles (destruction de la couche d'ozone, autres dommages à l'environnement, destruction de ressources non renouvelables…), mais aussi sociales (coût social du chômage, des délits, des accidents de la route, progression des inégalités…). Dans cette "comptabilité nationale élargie", on évalue (tant bien que mal) en unités monétaires tous ces effets ajoutés ou retranchés, par exemple la valeur (ajoutée) du travail bénévole, la valeur (perdue) liée aux dommages à l'environnement, etc. Le graphique 1 représente les variations comparées de l’indicateur de progrès véritable par habitant et du PIB par habitant aux États-Unis de 1950 à 2000. Le résultat est assez saisissant. Alors que la richesse économique brute (le PIB) par personne a presque triplé en cinquante ans, la richesse économique, sociale et écologique nette (l’IPV, ou si l’on préfère le bien-être durable) par personne a fort peu progressé, et elle a même régressé depuis 1980. 2 Pour une critique vigoureuse et bien argumentée de cette notion, voir G. Everett et A. Wilks, www.brettonwoodsprojects.org On ne peut d’ailleurs pas lui reprocher ces oublis : il n’a pas été conçu pour cela. Utiliser un thermomètre pour indiquer la température, c’est très bien. Comme indice de bonne santé, c’est une faute. 3 AD 2008 4/50 Cosmopolitiques n° 13 Octobre 2006 2 Graphique 1. PIB et IPV par habitant, États-Unis, 1950-2000, en dollars 1996. L’empreinte écologique Cet indicateur plus jeune est encore peu connu, mais son influence progresse, au point qu’il a été le seul à être cité par Jacques Chirac dans son discours au Sommet de la Terre de Johannesbourg (2002)… À la différence des variantes du PIB vert, il ne contient aucune variable sociale, et il agrège un nombre nettement plus limité de critères (au demeurant de première importance), tous associés à la question de l’épuisement de certaines ressources dites renouvelables. Pas toutes : par exemple, les ressources en eau n’en font pas partie, mais des travaux sont en cours sur « l’empreinte eau »4. Pour donner une idée de son mode de construction5, on peut partir de l’idée suivante : Nous avons en commun avec les tribus primitives le fait que notre consommation exploite directement ou indirectement un « territoire » de la planète. L’empreinte écologique d’une population est la surface de la planète, exprimée en hectares, dont cette population dépend compte tenu de ce qu’elle consomme (et de ce qu’elle rejette, comme résultat de cette consommation). Les principales surfaces concernées sont dédiées à l’agriculture, à la sylviculture, à la pêche, aux terrains construits et aux forêts capables de recycler les émissions de CO2. Cette dernière surface (« l’empreinte énergie ») est devenue la plus importante depuis les années 1960, et elle ne cesse de progresser de façon inquiétante. On peut calculer cette empreinte pour une population allant d’un seul individu à celle de la planète, et par grands « postes » de la consommation. Par exemple, en 2001, la consommation alimentaire annuelle moyenne d’un Français exigeait 1,6 hectare dans le monde. Son empreinte totale (alimentation, logement, transports, autres biens et services) était de 5,8 hectares. Pour un Américain, on obtenait 9,5 hectares, record du monde développé. Or quelle est l’empreinte par personne « supportable » par la planète aujourd’hui compte tenu de ses « rendements » en ressources naturelles ? Elle était de 2,9 hectares en 1970, et elle ne cesse de diminuer sous l’effet de la progression de la population, de la régression des terres arables, des forêts, des ressources des zones de pêche, etc. Elle est passée à 2 hectares en 1990 4 Voir le site : www.waterfootprint.org/ 5 Pour en savoir plus, voir le site de WWF France : (à actualiser ?) http://www.wwf.fr/developpement_durable/index.php AD 2008 5/50 Cosmopolitiques n° 13 Octobre 2006 2 et elle n’était plus que de 1,8 hectares en 20016. Si tous les habitants de la planète avaient le mode de vie des Américains, il faudrait 5,3 planètes pour y faire face. Si tous avaient le niveau de vie moyen des Français, il en faudrait plus de trois. Quant à l’ensemble de l’humanité, elle s'est mise vers 1980 à consommer plus de ressources et à rejeter plus de déchets et pollutions diverses que ce que la planète peut régénérer. Nous en sommes à 1,2 planète aujourd'hui. Ce chiffre recouvre bien entendu de fortes inégalités (graphique 2). La majorité des habitants du monde a une empreinte écologique encore très faible, en raison d'un niveau de vie et de consommation très réduit. Mais la vive croissance économique de la Chine et de l’Inde est en train de faire évoluer ces chiffres à la hausse. Graphique 2. L’empreinte écologique par grandes régions du monde, 2001. Source : WWF, rapport Planète vivante 20047. Quels indicateurs synthétiques choisir ? Si l’objectif est de mettre des chiffres pertinents et accessibles au service du débat démocratique, la question est posée de savoir quels sont les indicateurs à privilégier. À cet égard, les indicateurs synthétiques que sont d’un côté le PIB vert, et de l’autre l’empreinte écologique, ont des avantages et des défauts bien différents. Les principaux avantages a priori du PIB vert sont les suivants : l’ambition de couvrir presque toutes les variables associées à l’idée de « développement durable » (y compris des variables sociales), la capacité d’être directement confronté au PIB, l’inscription dans un espace de mesure familier que l’on cherche à utiliser pour le « subvertir » (celui des comptes nationaux et de l’expression des valeurs en unités monétaires). Mais le prix à payer pour parvenir à cette inscription est assez lourd, au point que l’on peut se demander si la subversion habile de l’économisme n’aboutit pas à se soumettre de façon excessive à sa logique comptable. 6 Les gains de productivité dans l’agriculture mondiale (la « révolution verte ») augmentent certes le rendement moyen de chaque hectare de terre arable, et donc ils diminuent le nombre d’hectares permettant de satisfaire un niveau donné de consommation des ressources correspondantes. Mais, outre le fait que ces gains ne sont pas tous écologiquement soutenables (par exemple s’ils reposent sur l’usage d’OGM entraînant perte de biodiversité ou menaces sur la santé, questions qui échappent au calcul de l’empreinte écologique), ils sont loin de compenser les autres facteurs de réduction de la capacité « bioproductive » de la planète. 7 www.wwf.be/eco-footprint/docs/LPR2004_fr.pdf AD 2008 6/50 Cosmopolitiques n° 13 Octobre 2006 2 Ceci est particulièrement net en ce qui concerne la prise en compte des inégalités sociales. En effet, autant il est possible de retenir des conventions raisonnables de « monétarisation » du travail domestique ou du travail bénévole (bien que la mise en œuvre concrète reste délicate), autant cette entreprise peut soulever des contestations légitimes s’agissant de tenir compte des inégalités et de l’exclusion. Comment faire, par exemple, pour ajuster le PIB par personne (ou la consommation par personne) à la baisse quand les inégalités augmentent, si l’on convient que le fait de vivre dans une société plus inégalitaire réduit notre bien-être ? La solution retenue dans la construction du PIB vert consiste, faute de mieux, à diviser la consommation par personne par un indice d’inégalités de revenu8. Cela revient à admettre que le maximum de bien-être correspond à l’égalité de tous les revenus, donc qu’il n’existe pas d’inégalités « justes » en matière de revenu, ce qui est problématique. Il serait à mon sens préférable que les PIB verts laissent de côté les questions de justice sociale, d’exclusion et d’inégalité. Monétariser les pertes et les bénéfices de l’environnement ? Oui, mais… La question de la valorisation monétaire se pose aussi pour les principales variables environnementales. Peut-on attribuer par exemple une valeur monétaire aux forêts françaises et aux « flux de services » annuels qu’elles rendent (leurs contributions au bien-être durable) ? L’exercice a été tenté récemment par l’IFEN9. Les principales contributions des forêts sont les suivantes. D’abord, la production marchande de bois (1,34 milliard d’euros en 1999) et de divers autres produits de la forêt (dont ceux de la cueillette et de la chasse), que l’on peut évaluer à partir des ventes constatées ou d’enquêtes. Au-delà de ces valeurs marchandes ou quasi-marchandes (car on évalue l’autoconsommation), on peut aussi tenir compte de la « valeur récréative ». On dispose d’estimations de fréquentation et d’estimations des coûts de déplacement correspondants. Si l’on fait l’hypothèse que la valeur monétaire que les gens attribuent à ces « services de la forêt » est au moins égale à ce qu’ils sont disposés à payer pour s’y rendre en voiture, on obtient une estimation basse de ces services (2 milliards d’euros). Mais on voit bien la limite de ce raisonnement par les coûts de déplacement pour indiquer le bien-être : une forêt où les gens se rendent en vélo aurait une valeur récréative nulle, une forêt semblable que l’on visite en 4x4 aurait une grande valeur !(4) Les choses se compliquent encore avec les « services environnementaux » rendus par les forêts, essentiellement la séquestration du carbone (absorption des émissions de CO210), la préservation de la biodiversité, la protection contre l’érosion et les avalanches, et la fonction de maintien de la qualité des eaux (qui n’a pas été évaluée). Pour la préservation de la biodiversité, on a recours à des enquêtes portant sur le « consentement à payer » des Français en la matière, ce qui fournit un chiffre global de 364 millions d’euros. Mais on comprend bien qu’un tel consentement dépend fortement de la conscience des enjeux et de l’information dont le public dispose pour se faire une idée. On peut douter que le public soit bien informé des enjeux de la biodiversité. Deuxième problème : en isolant une question (« combien seriez-vous prêts à payer pour… ? »), cette méthode ne met pas les personnes en situation de gestion d’un budget global. On pourrait très bien, en multipliant de telles questions dans des enquêtes distinctes, aboutir à un consentement à payer supérieur aux ressources des ménages ! Dernier problème : comme ce consentement à payer dépend du revenu des personnes qui s’expriment, une forêt évaluée par des pauvres aura moins de « valeur biodiversité » que si elle l’est par des riches. 8 Indice proche de ce qu’on appelle l’indice de Gini. On lui affecte une valeur 1 pour une année de base t0, et si l’indice vaut 1,1 pour l’année t (ce qui veut dire que les inégalités se sont creusées), on divise le niveau de vie de l’année t par 1,1. 9 Pour une présentation résumée, voir : www.ifen.fr/publications/DE/de105.htm 10 On calcule souvent le poids de ces émissions en « équivalent carbone » (une tonne de CO2 = 0,28 tonnes de carbone). AD 2008 7/50 Cosmopolitiques n° 13 Octobre 2006 2 Mais c’est avec la séquestration du carbone que l’évaluation peut donner lieu aux controverses maximales. Les estimations physiques, en termes de tonnes de carbone séquestrées par les forêts, ne sont pas les plus problématiques, bien qu’elles soient délicates. La grande question est celle de la valeur monétaire attribuée à la tonne de carbone séquestrée11. Jusqu’à une période récente, il n’existait pas de « marché du carbone », lié aux dispositifs dits de permis d’émission et d’échanges de « droits » correspondants. On utilisait alors (et on utilise toujours) des estimations diverses, soit sur la base des coûts des dommages du réchauffement climatique (méthode la plus aléatoire en l’état des connaissances sur les dommages actuels et surtout futurs), soit, ce qui est moins risqué, à partir des coûts de dépollution permettant de réduire les émissions à un niveau donné jugé raisonnable. Même dans le second cas, les incertitudes restent considérables : on aboutit à des valeurs pour 2010 allant de 50 à 350 dollars (de 1990) par tonne de carbone, selon les modèles et les pays couverts, et en n’envisageant que les coûts de réduction associés aux objectifs du protocole de Kyoto, dont on sait qu’ils seront très insuffisants. L’instauration de mécanismes de marché fournit des bases plus observables, mais qui ne sont pas moins contestables. Pour en revenir à nos forêts françaises, la valeur annuelle de leur contribution à la séquestration du carbone aurait été d’un milliard d’euros au prix de marché de 18 euros la tonne de CO2 (ou 64 euros la tonne de carbone), prix constaté au début de 2005 après la mise en place du marché européen. Au début de 2006, ce prix était de l’ordre de 25 euros la tonne de CO2 (90 euros la tonne de carbone) et la valeur annuelle du service des forêts aurait alors grimpé à 1,4 milliard d’euro. Mais elle serait de l’ordre de 5 milliards si l’on retenait une estimation haute des coûts associés aux objectifs de Kyoto, et peut-être de 10 à 20 milliards (toujours par an) si l’on fixait des objectifs plus ambitieux, ce qui deviendra probablement nécessaire ! Quel est ici le problème de fond, qui constitue peut-être la limite indépassable de la valorisation monétaire de certaines ressources naturelles dites renouvelables ? Que l’on se fonde sur des estimations de coûts d’évitement ou de dommages, qu’il existe ou non un marché de « droits », on commence à admettre qu’il existe des seuils absolus d’épuisement à ne pas dépasser. Au-delà de ces seuils, des irréversibilités se manifestent, et les ressources renouvelables, par exemple l’atmosphère et sa composition en carbone, mais aussi d’autres écosystèmes, ou des espèces vivantes, deviennent de fait non renouvelables (au moins à l’échelle des temps humains, disons de un à plusieurs siècles, et parfois de façon définitive, par extinction des espèces ou des systèmes). Aucun dispositif technique, aucune action humaine ne peuvent alors permettre de revenir en arrière pour retrouver des conditions « vivables ». La notion même de coût d’évitement associé à des objectifs de réduction des dégradations perd son sens. Ce coût serait infini, hors d’atteinte. Et si par ailleurs le risque existe que l’épuisement de ces ressources menace la survie de l’humanité ou d’une bonne partie de cette dernière, comme c’est le cas avec le réchauffement climatique au-delà de certains seuils, le coût des dommages devient lui aussi incalculable ou infini. De telles situations échappent donc aux méthodes de valorisation monétaire. Ces dernières ne peuvent pas fournir des signaux d’alerte suffisamment forts de l’épuisement des ressources, en particulier les plus vitales d’entre elles. Dans ce domaine, les prix de marché sont les plus mauvais signaux d’épuisement des ressources, comme on l’a vu avec l’estimation de la valeur du service de séquestration de carbone par les forêts. Cela s’applique aussi bien aux ressources renouvelables qu’aux ressources non renouvelables, le pétrole par exemple. Le marché ne peut rien dire dans une 11 Voir l’article d’Odile Blanchard et Patrick Criqui : www.cepii.fr/francgraph/publications/ecointern/rev82/criqui.pdf AD 2008 8/50 Cosmopolitiques n° 13 Octobre 2006 2 situation où l’on se dirige vers l’épuisement irréversible. Avec l’aide des techniques, on peut pomper de l’eau dans les nappes phréatiques à des profondeurs croissantes sans provoquer de flambée des prix tant qu’il y a de l’eau à pomper. Le signal du marché survient quand il est trop tard. La fameuse « substitution du capital technique au capital naturel », qui permettrait de maintenir le bien-être (dans l’exemple précédent, toujours autant d’eau potable) avec moins de ressources naturelles, pourvu que de nouvelles technologies viennent à la rescousse, peut donc se heurter à l’obstacle de seuils d’irréversibilité ou aucune substitution n’est plus possible. Un PIB vert fondé sur l’idée de soutenabilité forte ? Revenons alors au PIB vert : il se trouve apparemment en difficulté pour deux raisons liées. D’une part, il recourt à la valorisation monétaire sans introduire d’effet de seuil. D’autre part, il repose implicitement sur une hypothèse de substituabilité du capital économique et des ressources naturelles puisqu’il peut progresser soit parce que le niveau de vie économique s’élève (sous l’effet du progrès technique pour l’essentiel) soit parce que l’environnement est mieux préservé. Pour cette raison, il relèverait d’une conception « faible » de la soutenabilité, ce qui serait lié à son économisme intrinsèque. À l’inverse, l’empreinte écologique, malgré ses limites et de ses défauts, est plus proche (5), de la notion de soutenabilité forte, en ce sens qu’elle conduit immédiatement à se poser la question du « nombre de planètes » qui seraient nécessaires pour généraliser tel ou tel mode de vie sur la base des techniques existantes. Elle constitue un vrai signal d’alerte, exprimé en unités physiques. Il existe toutefois une condition qui permettrait aux PIB verts de rester dans la course aux indicateurs environnementaux échappant à l’économisme et aux défauts des évaluations monétaires existantes. C’est l’intégration, dans leurs méthodes, de normes de coûts et de valeur (par exemple par tonne de carbone émis, ou par hectare de zone humide ou de terre cultivée) issues non pas des estimations actuelles, mais de débats démocratiques à tous les niveaux (y compris des « conférences de citoyens », ou des « forums hybrides12 ») sur les conditions d’un rétablissement d’équilibres écologiques satisfaisant pour les hommes à long terme (ce qui veut dire : laisser les ressources renouvelables se renouveler). On commencerait par la détermination d’objectifs de réduction physique des pollutions et dommages permettant de rester suffisamment loin des seuils à risque. On débattrait alors de prix « politiques » suffisamment dissuasifs pour atteindre ces objectifs. Ces prix serviraient à la fois à déterminer des taxes (progressivement croissantes, pour laisser des temps d’adaptation) et à fournir les outils de calcul des PIB verts. Cette monétarisation politique et démocratique d’objectifs de soutenabilité forte est la seule qui permette d’intégrer, en amont, des seuils à ne pas dépasser, en faisant monter les prix non pas au fur et à mesure que l’on s’approche de l’inéluctable (ce que font toutes les méthodes de valorisation existantes), mais bien avant. On n’attendrait pas de toucher le fond du puits pour signaler, prix dissuasifs à l’appui, que l’on risque de manquer d’eau un jour. La « vraie » valeur monétaire deviendrait celle qui permet d’éviter les catastrophes à terme, parce qu’elle induit des comportements « vertueux » (économes). Selon un scénario de l’un des bons spécialistes français du réchauffement climatique, JeanMarc Jancovici13, consultant indépendant, le prix de la tonne de carbone auquel il faudrait parvenir progressivement si l’on souhaite infléchir fortement les comportements et éviter l’irréversible devrait se situer plus près de 1.500 euros (soit 420 euros la tonne de CO2) que des 100 euros qui commencent à être pratiqués de façon timide sur le marché européen des 12 Selon les termes du sociologue Michel Callon. L’avenir climatique, Seuil, 2002. Voir également, du même auteur (avec Alain Grandjean), Le plein s’il vous plaît !, Seuil, 2006, où l’hypothèse de taxes croissantes sur les énergies fossiles est bien développée. 13 AD 2008 9/50 Cosmopolitiques n° 13 Octobre 2006 2 « permis d’émission » ! Il ne s’agit évidemment que d’une hypothèse de calcul (en l’absence, justement, d’un vrai débat national et international), mais il est intéressant d’en envisager les conséquences. Un Français émettant en moyenne environ deux tonnes d’équivalent carbone par an, et la planète pouvant en séquestrer une demi-tonne par habitant du monde, cela représenterait dans cette comptabilité « politique » un dommage « effet de serre » d’une valeur de 2.250 euros par habitant. Pour l’ensemble des Français, on obtiendrait environ 140 milliards d’euros, soit 15 % de la consommation actuelle au sens de la comptabilité nationale. Un PIB vert construit sur de telles conventions, si elles résultaient d’un débat informé, échapperait largement aux critiques précédentes. Il resterait à examiner les conséquences économiques et sociales de l’instauration de taxes qui atteindraient par étape ces niveaux très élevés, mais il s’agit d’une autre question, qu’il faudrait confier à des groupes de réflexion nouveaux. Au total, le choix d’indicateurs synthétiques nationaux et internationaux à la portée des citoyens pourrait aboutir à deux ou trois indicateurs de développement humain et de santé sociale, et à deux ou trois indicateurs à dominante environnementale, dont le PIB vert (ou indicateur de bien-être durable) dans une version « politique » relevant de la soutenabilité forte, l’empreinte écologique, et le « bilan carbone » des activités humaines14 comme cas particulier du précédent. Jean GADREY (1) Voir page XX de ce numéro (2) www.rprogress.org (3) www.bip40.org (4) Voir également l’entretien avec Gilles Rotillon dans ce numéro (5) Quoi qu’en dise F.D. Vivien dans son livre Le développement soutenable, La Découverte, 2005, p. 68 14 Il s’agit du calcul des émissions de CO2 liées soit à la consommation d’un groupe humain, soit à l’activité d’une entreprise ou d’un ensemble productif. L’empreinte écologique inclut cette estimation pour la consommation des habitants d’un pays, ou d’un territoire, et elle la convertit ensuite en hectares de forêts capables de séquestrer ces émissions. AD 2008 10/50 Cosmopolitiques n° 13 Octobre 2006 3 Trois modèles de bien-être Vit-on mieux ou moins bien en France qu’aux États-Unis, sachant que l’on y gagne moins, que le risque de chômage y est supérieur, mais aussi qu’on y travaille moins, que l’espérance de vie y est plus élevée, que les inégalités y sont moindres ? Les comparaisons internationales de niveaux de vie qui sont souvent faites avec le Produit intérieur brut (PIB) par habitant ignorent des aspects importants du niveau de vie tels que le loisir et la santé, mais aussi la précarité, la part des consommations collectives, les perspectives à long terme. Des tentatives d’enrichir les comparaisons de niveau de vie ont déjà été faites. Certains indicateurs additionnent diverses mesures de performances économiques et sociales, en termes de revenu, de criminalité, d’espérance de vie ou de niveau d’éducation. L’Indice de développement humain du Programme des Nations-Unies pour le Développement en est l’exemple le plus connu, mais il en existe près d’une dizaine. L’inconvénient de ce type d’indicateur est d’ajouter des choux et des carottes, avec des pondérations arbitraires. Un autre type d’indicateur vise à calculer une richesse « complète », en ajoutant à la richesse monétaire une valeur marchande du temps libre, de l’environnement, etc. Le problème est qu’il n’y a pas de lien systématique entre cette richesse complétée et le bien-être : on peut être plus « riche » avec une situation qu’on juge moins bonne. L’indicateur que nous avons développé pour Telos s’appuie plus directement sur la théorie économique du bien-être. Que dit cette théorie ? Chacun de nous accorde des degrés divers de priorité aux différents aspects de son niveau de vie et nous ne sommes pas prêts à sacrifier tout notre temps libre ou notre santé, par exemple, pour un supplément de revenu. Il est donc possible de calculer quel supplément de revenu serait équivalent, à nos yeux, à une réduction donnée du temps de travail ou une amélioration de l’espérance de vie. Dans l’idéal, la méthode devrait être appliquée à chaque individu, en tenant compte de ses préférences personnelles sur le revenu, le temps libre, la santé, etc. Ces données ne sont pas disponibles, mais l’on peut procéder à des corrections fondées sur des hypothèses raisonnables au sujet des préférences moyennes des populations. Dans différents pays, on observe différents niveaux de temps de travail, de santé, etc. Nous calculons la correction de revenu que les populations concernées accepteraient pour être amenées à une norme de référence dans chaque dimension, et le revenu ainsi corrigé, que nous proposons d’appeler « Revenu équivalent », est comparable entre les pays. Nous prenons le PIB par habitant comme point de départ, et procédons à plusieurs corrections pour tenir compte de différents aspects complémentaires du niveau de vie. La plupart des corrections relèvent directement de l’approche en termes de revenu équivalent : le temps libre, l’espérance de vie en bonne santé, le risque de chômage et la taille des foyers (qui permettent de mutualiser un certain nombre de dépenses, comme le loyer par exemple). D’autres intègrent des aspects plus collectifs de la richesse des pays : les inégalités, et la soutenabilité de la croissance qui tient compte de prélèvements sur le capital naturel (énergies fossiles) et de la contribution à l'effet de serre. AD 2008 11/50 www.telos-eu.com 18/09/2006 3 Vingt-quatre pays de l'OCDE sont ainsi comparés. Au final le Luxembourg reste en tête des pays où l’on vit le mieux. La Norvège termine deuxième en ayant sérieusement comblé son retard. Les États-Unis, 30% au dessus la moyenne en terme de PIB par tête, rétrogradent fortement. Les principaux bénéficiaires de nos corrections sont le Japon et la France, suivis de l'Italie et de la Norvège puis de l'Espagne et de l'Autriche. Un « modèle anglo-saxon » se distingue assez clairement. Les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande partagent plusieurs caractéristiques : fortes inégalités ; temps de travail élevés (sauf Royaume-Uni) ; faibles taux de chômage, essentiellement de courte durée avec rotation rapide sur le marché du travail (sauf Australie) ; forts coûts environnementaux (sauf Royaume-Uni). Le groupe perd son homogénéité pour la santé où l’Australie et la Canada ont des performances supérieures à la moyenne. La France, l’Italie et l’Espagne constituent un « modèle latin » avec un fort coût du chômage, un temps de loisir important, une espérance de vie en bonne santé élevée. Le « modèle nordique » regroupe la Norvège, la Suède, le Danemark, les Pays-Bas, l’Autriche et l’Islande. Ces pays riches sont parmi les plus égalitaires, ont des risques de chômage faibles, des économies plutôt intensives en capital physique, un temps de loisir élevé, des performances environnementales satisfaisantes. Plusieurs autres pays européens sont en marge de ce modèle, notamment la Suisse mais avec un temps de travail élevé. Au total la France passe de la 17e à la 8e place avec nos corrections, les États-Unis de la 3e à la 7e, le Japon de la 15e à la 4e. Ces résultats reposent sur des hypothèses et des choix de paramètres qui pourront être affinés à l’avenir, et les corrections pourront être complétées pour tenir compte de dimensions supplémentaires telles que la qualité des relations sociales. Mais ce travail montre clairement les limites des comparaisons en termes de PIB. Ce n’est pas la production par tête qui assure un Revenu équivalent élevé, mais une productivité horaire forte, un bon niveau de santé, une faible précarité, des ménages de taille moyenne élevée, des inégalités réduites et de bonnes perspectives de long terme en termes de soutenabilité. Marc FLEURBAEY et Guillaume GAULIER AD 2008 12/50 www.telos-eu.com 18/09/2006 4 The Capability Approach as Alternative Economic Framework Culture, Development, Economics and the Capability Approach From Maitreyee, Newsletter of the Human Development and Capability Association Amartya Sen’s capability approach has attracted much attention recently, both in development and welfare economics, as well as more broadly in the social sciences and the humanities. Many advocate the capability approach as a ‘paradigm’ that is superior to standard economics for the study of well-being and development. I want to focus here on three interrelated questions. First, how does the capability approach deal with culture? Second, what are the implications of the capability approach for development policies? Third, how does the capability approach differ from mainstream economic thinking? The capability approach advocates that a person’s well-being and indeed, societies themselves, should be judged based on people’s functionings and capabilities. Functionings are a person’s activities and her states of being, such as being well-fed, being literate, being active in the community, and so forth. Capabilities are a person’s actual opportunities to achieve these functionings. By focusing on the real opportunities that a person has to achieve these valuable states of being and doing, the capability approach shifts the focus of our evaluations away from resources like income or expenditures towards the ends of well-being. This makes the approach much more sensitive to the impact of social factors on well-being (such as social norms, gender norms, habits, traditions etc.), because all these dimensions have an impact on how well a person can convert her resources into functionings. These social factors are important aspects of a culture. For example, a person may have abundant resources, but in a hyper-individualistic society, he may be without friends and networks of social support. Alternatively, a person may have very few resources, but because she lives in a society with strong norms of sharing, this poor person may escape deprivation. In addition, the capability approach will always focus on inequalities within a particular community or society. For example, restrictive gender norms may make it much more difficult for a woman to convert resources into functionings than for a man. The capability approach does not only account for culture as having an impact on the conversion of resources into functionings; it also sees cultural functionings as important functionings in their own right. Examples of such cultural functionings are engaging in cultural activities (e.g. arts, music, dance etc.), taking part in worship, festivities or other traditions. In contrast to much applied work in welfare economics, the non-material dimensions of well-being are given as much attention as the material dimensions. This can have important implications. For example, in her comparison of a standard social cost-benefit analysis with a capability social cost-benefit evaluation of NGO projects in Pakistan, Sabina Alkire (2002) found that a project may be not very efficient in creating income, but it can be efficient in creating functionings such as being respected by and taking part in the community, having increased self-worth, being able to fulfil religious duties, and so forth. One major consequence is that for every policy decision-making, one has to ask how this is going to affect the people, in all the dimensions of their well-being, not just with respect to income creation or consumption. AD 2008 13/50 HDCA Newsletter – N° 1 01/03/2005 4 The consequence for researchers is that one should try to include in the well-being evaluation everything that matters, and not only those things for which quantitative data exist or can be collected. Traditional welfare economics can already cover quite some distance by applying its mathematical framework and its quantitative measurement tools to the capabilities directly, instead of trying to estimate people’s functionings and capabilities based on their income corrected for some conversion factors (Kuklys and Robeyns, 2004). But ultimately the comprehensiveness of the capability approach urges us to take qualitative methods seriously – which might be quite a challenge for many economists, as they are generally not trained in qualitative methods. Ingrid ROBEYNS University of Amsterdam Selected bibliography Sabina, Alkire, Valuing Freedoms. (Oxford, 2002). Wiebke Kuklys and Ingrid Robeyns, Sen’s capability approach to welfare economics, Cambridge Working Paper in Economics 04.15 AD 2008 14/50 HDCA Newsletter – N° 1 01/03/2005 5 documentdetravail Mesurer le bonheur : des indicateurs pertinents pour la France ? «Il y a un paradoxe au cœur de notre civilisation. Les individus veulent de meilleurs revenus. Pourtant, bien que la société soit devenue plus riche, les gens ne sont pas plus heureux. Au cours des 50 dernières années, nous avons eu de meilleures maisons, plus de vêtements, de plus longues vacances et, surtout, une meilleure santé. Pourtant, les sondages montrent clairement que le degré de bonheur n’a augmenté ni aux États-Unis, ni au Japon, ni en Europe » (Sir Richard Layard, économiste à la London School of Economics15) Mesurer le « bonheur » : un questionnement de plus en plus populaire… La prospérité et le bien-être sont jusqu’ici mesurés avec des critères tels que le produit intérieur brut (PIB), lequel est essentiellement un baromètre de l’activité économique. Cet outil ne dit pas si l’activité en question est bonne ou mauvaise. Les indicateurs traditionnels présentent l’inconvénient de ne viser qu’un pan de l’économie et de la société. Ils ne prennent pas en compte le bénévolat et les travaux ménagers non rémunérés, ou encore la santé de la population. L’évaluation du bonheur n’est pas qu’une interrogation philosophique ou sociale, elle est également économique. Car le bonheur joue sur la croissance. Diener & Suh (2000) affirment que des personnes heureuses sont en général plus créatives, plus entreprenantes dans les relations interpersonnelles, plus aptes à gérer des situations difficiles, plus aimables, plus altruistes, plus à l’aise dans les prises de décision. Les personnes heureuses contribuent mieux à la prospérité d’un pays. Kenny (1999) estime même que pour les pays industrialisés l’impact du bonheur sur la prospérité économique est plus prononcé que celui de la croissance économique sur le bonheur. L’utilisation (et l’imposition) de notions telles que « développement durable » - bien que floue - témoigne de la volonté d’appréhender le développement dans toutes ses composantes. La reconnaissance et la popularité de figures intellectuelles comme Amartya Sen, prix Nobel d’économie en 1998, contribuent à sa diffusion dans les milieux aussi bien politiques, académiques, que sociaux. La réflexion sur le bonheur devient même l’objet de recherche de Daniel Kahneman et Alan Krueger, prix Nobel d’économie en 2002, qui ont l’ambition de créer un indice du « Bonheur intérieur brut ». Cette idée trouve progressivement un écho dans la sphère politique : « lors d’une récente rencontre sur la croissance, Dominique de Villepin notait par exemple que les Français veulent bien sûr une économie « dynamique » à condition que celle-ci soit « juste » ; et dans le concept de « juste », désormais à la mode, il entendait un « environnement préservé, un système de santé de qualité, des services publics efficaces ». Il a appelé de ses vœux la 15 Cité par Eric Desrosiers, « L’argent ne fait pas le bonheur », Le Devoir, 1 9 octobre 2005 ; http://www.atkinsonfoundation. ca/SkinnedFolder_11 9011 842744/Document_11 29840200478/document_view. AD 2008 15/50 Fondation pour l’innovation politique Avril 2007 5 création « de nouveaux outils de mesure plus en phase avec ces aspirations » et il a donc « demandé » à l’INSEE de mettre à la disposition des Français « deux ou trois indicateurs » qui ne soient pas seulement des indicateurs de croissance mais également des indicateurs de progrès durable16 ». Le sujet est également d’actualité pour des institutions internationales telles que l’OCDE qui y a consacré sa conférence internationale à Rome (« Is happiness measurable and what do those measures mean for policy », Rome, avril 2007) et qui organisera bientôt un forum mondial autour du thème : « Mesurer et favoriser le progrès des sociétés » (juin 2007, Istanbul). … mais qui a déjà une longue histoire La question de l’insuffisance du produit national brut (ou du produit intérieur brut) pour mesurer le bien-être de la société n’est pourtant pas nouvelle, elle se pose depuis plus de 25 ans dans les milieux universitaires. Au début des années 1970, les premiers à tenter d’y répondre sont deux économistes américains, William Nordhaus et James Tobin qui proposent une mesure du bien-être économique (Measure of Economic Welfare, MEW), élaborée à partir du PNB. Pour ces deux auteurs, le produit national brut est un indicateur de la production et non de la consommation. Pour mesurer le bien-être, il faut se focaliser sur la consommation, classer en positif tout ce qui est censé améliorer le bien-être et en négatif tout ce qui le minore17. Les limites du PIB sont largement connues mais, pour le moins, on sait ce que l’on mesure : selon l’optique retenue, un flux de productions, un flux de revenus, un flux de dépenses. La remise en cause du PIB comme indicateur central du niveau de vie ne s’est pas, à ce jour, réalisée. La difficulté provient de la prise en compte des multiples éléments disparates qui participent à l’épanouissement de la personne aux différents âges de la vie. Le seul indicateur synthétique « officiel » qui ait été tenté sur ce sujet est l’indice de développement humain (IDH, élaboré par l’ONU en 1990) mais il limite son champ d’investigation à trois critères : la longévité (santé), l’éducation et le niveau de vie. À défaut de pouvoir élaborer un indice synthétique fiable, différentes initiatives ont, dès les années 1970, tenté de définir une liste d’indicateurs qui conditionneraient le bien-être individuel et social. Citons en France : la création du Centre d’Études et de Recherche sur l’Économie du Bien-Être (CEREBE) dirigé par Philippe d’Iribarne (La politique du bonheur, 1973), la publication par Jacques Delors d’un ouvrage intitulé Les indicateurs sociaux (SEDEIS, coll. Futuribles, 1971), les premières Données sociales de l’INSEE (1973), la mise en place par l’OCDE d’une liste d’indicateurs sociaux destinée à mesurer la qualité de la vie (1981) régulièrement actualisée. Force est de constater que les différents outils proposés jusque-là peinent à donner une vue synthétique de la situation d’un pays et ne permettent guère des comparaisons internationales. Le débat sur les pondérations des différents critères a finalement abouti à la contestation du projet lui-même. N’est-il pas absurde de vouloir quantifier une notion par nature subjective ? L’agrégation d’échelles de préférences individuelles est-elle dès lors possible et pertinente ? 16 Paul Ohana, « Indicateur de progrès humain, indicateur de progrès durable, indicateur du bonheur », le 26 mars 2007 ; http://www. debat2007.fr/index.php?id=702. Même démarche en Grande-Bretagne où le gouvernement britannique de Tony Blair a officiellement publié des recommandations visant à augmenter le bonheur de ses citoyens (Olivier Lebègue, « Les indicateurs du bien-être » ; http:// www.ql.umontreal.ca/volume12/numero10/societev12n10a.html) ou au Canada où les dirigeants souhaitent se doter de « nouveaux outils pour mesurer et suivre l’évolution de facteurs clés qui influent sur notre bien-être et notre qualité de vie » (Roy Romanow, ancien Premier ministre de la Saskatchewan et ex-président de la Commission sur l’avenir des soins de santé au Canada, cité par Eric Desrosiers, op. cit.). 17 Signalons également dans le même esprit des travaux japonais sur le bien-être national (Net National Welfare, NNW). La mesure de ce NNW « se conçoit comme une somme algébrique de valeurs dont certaines sont positives parce qu’elles accroissent ledit bien-être (consommation publique, consommation des ménages, services rendus par les équipements collectifs, services rendus par les biens des ménages, loisirs, services marchands), et d’autres négatives parce qu’elles le limitent (entretien de l’environnement, dégradations de la pollution, nuisances dues à l’urbanisation) » ; in Alain Parant, Futuribles, n° 9, 1 977, pp.124-125. AD 2008 16/50 Fondation pour l’innovation politique Avril 2007 5 Des indices multiples et des résultats variés Ruut Veenhoven18 , et avec lui tout un nouveau courant de recherches, estime pourtant que « le bonheur peut être défini comme une jouissance subjective de la vie dans son ensemble. En ce sens, le bonheur n’est pas un concept illusoire. Il peut être conceptualisé et mesuré19 ». Le bonheur varie, aussi bien à l’échelle d’un individu, qu’à celle d’un pays, ou entre pays. Par ailleurs, le bonheur n’est pas fondamentalement lié à des caractéristiques nationales. Les Français ne sont pas « par essence » (ou par héritage culturel) pessimistes tandis que les États-Uniens seraient optimistes. Les différences dans le bonheur moyen des nations sont principalement liées à des variations de la qualité de vie dans ces pays. Le bonheur n’est pas uniquement une affaire intime. Quelques indicateurs de bien-être ∗ le « Subjective Well-Being Measurement » (SWBM, utilisé notamment par Adrian White de l’Université de Leicester). ∗ l’« Auto-évaluation anamnestique comparative » (Anamnestic Comparative SelfAssessment, développée principalement à l’université Libre de Bruxelles et à l’université Erasmus Rotterdam Faculta des Sciences Sociales) qui se fonde sur une échelle de bonheur biographique, déterminée par l’expérience de vie, entend compléter le SWBM. ∗ le « Bonheur National Brut » (BNB) (indice préconisé par le roi du Bhoutan Jigme Singye Wangchuck en 1972). Selon le premier ministre Lyonpo Jigmi Y Thinley, « les quatre piliers du BNB sont le développement socio-économique équitable et durable, la préservation et la promotion des valeurs culturelles, la défense de la nature et la bonne gouvernance20 ». ∗ l’« indice de Développement Humain » (IDH) (créé par les Nations unies en 1990). ∗ l’« indice du bonheur mondial » (associé à un indicateur de fracture mondiale et à un indice de mondialisation) développé par Pierre Le Roy21. De nombreux chercheurs tentent donc toujours de développer des outils et indicateurs permettant une évaluation rigoureuse du « bien-être » et, in fine, des comparaisons internationales [cf. encadré ci-dessus]. Deux grandes perspectives, éventuellement associées, sont développées : l’une se fonde sur des données « objectives » et vise à mesurer l’état de richesse d’un pays et le confort dont doivent logiquement bénéficier ses citoyens ; l’autre se fonde sur l’appréciation « subjective » des citoyens eux-mêmes de leur situation. Suivant l’orientation privilégiée et les critères d’évaluation retenus on obtient ainsi une multitude de données et d’indices. Y a-t-il des résultats concordants ? Peut-on en tirer des conclusions générales ? 18 Auteur de nombreux articles sur le sujet, il a créé une base de données mondiale (« World database of happiness ») et est le directeur de la revue Journal of Happiness Studies, organe de la International Society of Quality of Life Studies. http://www2.eur. nl/fsw/research/veenhoven/. 19 Ruut Veenhoven, « Progrès dans la compréhension du bonheur », op. cit., p.52. 20 Cité par Olivier Lebègue, « Bonheur intérieur brut. Les indicateurs du bien-être », http://www.ql.umontreal.ca/volume12/ numero10/societev12n10a.html. 21 http://www.globeco.fr/ibmcomment.htm AD 2008 17/50 Fondation pour l’innovation politique Avril 2007 5 Les différents classements établis et les différentes méthodologies employées (dimension objective et/ou subjective) conduisent à une forte disparité des résultats [cf. tableau ci-après]. Les problèmes d’évaluation sont proportionnels à l’ambition et au degré de « montée en généralité » des chercheurs : plus on agrège des indicateurs divers afin d’obtenir un chiffre censé exprimé le « bonheur général » de l’humanité plus on schématise les données et plus on s’éloigne du réel. Les comparaisons internationales avec une batterie de critères risquent donc de donner une image commode mais bien peu fiable de l’état de développement relatif des pays considérés. On constate ainsi que si les différents classements obtenus indiquent, somme toute très logiquement, que les pays les plus riches accaparent les premières places, ils ne permettent guère d’affiner davantage. Tout au plus peut-on observer une avance assez nette des pays d’Europe du Nord. Mais qu’en est-il de la place de la France par rapport à l’Allemagne ? Aux États-Unis ? A l’Italie ou à l’Espagne ? Les résultats peuvent varier fortement en fonction des échelles et des critères retenus. Deux problèmes majeurs se posent en réalité. La question de l’échelle d’analyse privilégiée tout d’abord : une évolution moyenne peut très bien être contredite par une dégradation localisée. Là encore le problème de montée en généralité est patent. La question des liens de causalité ensuite : pour démontrer que la mondialisation joue sur le bonheur ou le malheur mondial, il faudrait pouvoir dégager des chemins de causalité. L’évolution des échanges internationaux conduit-elle automatiquement à une amélioration du sentiment de bien-être ? Quelle relation entre la croissance (mesurée par le PIB ou le PNB) d’un pays et le niveau de bonheur de ses habitants ? Classements 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 22 23 36 42 47 51 62 IDH-PNUD 200622 Norvège Islande Australie Irlande Suède Canada Japon E.U. Suisse Pays-Bas Finlande SWBM – University of Leicester 200623 Danemark Suisse Autriche Islande Finlande Suède Canada Irlande Belgique Danemark France Italie Royaume-Uni Espagne Allemagne Pays-Bas Indice global – Pierre Le Roy24 Suède Norvège Australie Danemark Pays-Bas Royaume-Uni Finlande Canada Suisse Belgique Allemagne Autriche France Espagne Irlande Japon Italie Norvège E.U. E.U. Allemagne Royaume-Uni Espagne Italie France 22 http://hdr.undp.org/hdr2006/statistics/. Adrian G. White, “A Global Projection of Subjective Well-being: A Challenge to Positive Psychology?”, University of Leicester ; http://www.le.ac.uk/pc/aw57/world/sample.html. 24 10. http://www.globeco.fr/Bonheur_mondial_2006/bonheur_mondial_2006.htm. 23 AD 2008 18/50 Fondation pour l’innovation politique Avril 2007 5 10 Le bonheur en France : un chantier d’avenir Si les comparaisons internationales semblent pour le moins hasardeuses, les différentes études permettent en revanche d’identifier des facteurs essentiels expliquant le bien-être. « Les gens sont nettement plus heureux dans les pays plus riches, sécuritaires, libres, égaux et tolérants. Ensemble, ces qualités sociales expliquent plus de 63 % de la variation du bonheur moyen ! Les améliorations dans les conditions sociétales tendent à être suivies par une augmentation du bonheur moyen25 ». Si, au niveau international, on ne peut sans doute guère aller au-delà de ces grandes conclusions, quatre grands facteurs de bien-être sont bien identifiés : richesse ; sûreté ; liberté ; solidarité. Nul doute qu’ils seront affinés à l’avenir. On peut déjà présenter, au vu des sondages régulièrement publiés, quelques éléments intéressants pour le cas Français. D’une manière générale on observe une constance du sentiment de bonheur à titre individuel, et une crainte de plus en plus forte pour l’avenir au niveau collectif26. Il existe un fort décalage entre la façon dont les Français regardent individuellement leur avenir, et le regard négatif qu’ils portent sur leur pays27. « Les Français sont bien dans leur époque : 94% d’entre eux se disent heureux, contre 5%. Un sentiment qui n’a jamais été aussi élevé depuis que la question leur est posée (1973). Concrètement qu’est-ce qui rend les Français heureux ? La famille (52%), les enfants (48%) et la santé (47%) dominent de loin l’ensemble des facteurs. Pour être parfaitement heureux, qu’est-ce qui leur manque le plus ? De l’argent (36 %), davantage de temps (22%) arrivent loin devant les enfants (14%), le fait de se rendre utile (13%), l’amour (13%) et un meilleur logement (13%)28 ». C’est plutôt la sphère privée (davantage que le travail ou la richesse par exemple) qui semble constituer le socle d’une vie heureuse. Il existe toutefois des disparités sensibles en fonction du genre, de l’âge ou de la catégorie socioprofessionnelle. Examinons dès lors les différents critères présentés plus haut. Richesse La question de la richesse (d’un pays) et des revenus (des individus) est au cœur de la réflexion sur le bonheur. Plusieurs résultats semblent acceptés par une majorité de chercheurs : la corrélation entre richesse et bonheur est variable en fonction des pays. Fortes dans les pays pauvres, elle est en revanche assez faible dans les pays riches. L’augmentation des aspirations contribue en effet à rendre constant le sentiment de bonheur. A partir d’un certain niveau de revenu (15 000 dollars par an aux États-Unis) le gain en bonheur lié à un revenu supplémentaire est faible. 25 Ibid., p.52. Souligné par moi. En 2006, 76 % des personnes interrogés pensaient que « les jeunes d’aujourd’hui auront moins de chances de réussir que leurs parents dans la société Française de demain ». 59 % des cadres supérieurs et professions libérales partagent cette opinion, contre 80 % des employés et 82 % des ouvriers. Cf. CEVIPOF, « Le Baromètre politique Français (2006-2007) », printemps 2006. 27 Sofres / L’Hémicycle & Groupe Casino, « Le moral des Français », enquête réalisée les 1 -12 janvier 2006 ; http://www.tns-sofres. com/etudes/pol/180106_moral.htm. 28 Sofres / Pèlerin, « Les Français et le bonheur », enquête réalisée le 28 octobre 2004 ; http://www2.sofres. fr/etudes/pol/281004_bonheur_n.htm. 26 AD 2008 19/50 Fondation pour l’innovation politique Avril 2007 5 Qu’en est-il en France ? 36 % des personnes interrogées estiment que l’obstacle le plus important à leur bonheur est le revenu, loin devant le temps disponible (22 %), les enfants (14 %), le fait de se rendre utile, l’amour ou un meilleur logement (13 %). Là encore, la hiérarchie varie fortement selon l’âge, le sexe et la catégorie socio-professionnelle : les catégories plus fragiles économiquement (employés, ouvriers et professions intermédiaires) soulignent plus particulièrement les besoins matériels (manque d’argent, logement insuffisant)29. Nié comme facteur de bonheur présent, l’argent est assumé comme facteur de bonheur futur... Le pouvoir d’achat constitue depuis plusieurs années une préoccupation essentielle pour 62 % des Français (devant la lutte contre le chômage : 58 %, l’avenir des retraites : 51 % et la sécurité sociale : 25 %)30. Aujourd’hui, le constat fait par les Français sur l’évolution de leur pouvoir d’achat est le plus dur depuis 20 ans : 65% estiment que depuis un an, leur pouvoir d’achat a diminué (+ 16 points par rapport à 2002), contre 8% seulement qui déclarent qu’il a augmenté (-4 points par rapport à 2002) et 27 % qui jugent qu’il est resté stable (-12 points depuis 2002)31. 2007 ne leur semble d’ailleurs pas être une meilleure année. Si près de la moitié des Français (48%) n’envisagent pas de changement de la situation de leur pouvoir d’achat, près d’un tiers (31%) pensent que la situation sera moins bonne et seulement 19 % qu’elle sera meilleure32. Liberté En janvier 2007, 52 % des Français estimaient que des trois valeurs énoncées dans la devise républicaine, la « liberté » était la plus importante (30 % pour l’égalité et 16 % pour la fraternité)33. Mais loin de considérer que la liberté est un acquis définitif, 59 % estiment qu’elle est menacée en France (23 % très menacée, 36 % assez menacée). Parmi les mesures jugées les plus liberticides on retrouve, par ordre décroissant, le croisement entre fichiers de données personnelles, le déremboursement des médicaments, les caméras de surveillance dans les lieux publics, l’interdiction de fumer dans les lieux publics, les contrôles radar sur la route ou encore l’augmentation des contrôles d’identité34. Les Français hiérarchisent par ailleurs les différentes formes de liberté. Par ordre décroissant d’importance viennent la liberté d’expression, la liberté de déplacement, la liberté d’entreprise, la liberté de culte ou encore la liberté sexuelle. Sûreté Pour cette catégorie « sûreté » trois dimensions sont particulièrement importantes : la sécurité physique, la sécurité légale et la sécurité professionnelle. 29 Ibid. 30 BVA et L’Express, « Les salariés et leurs priorités à la veille de l’élection présidentielle », 26-27 mars 2007. 31 Sofres / L’Hémicycle & Groupe Casino, « Le climat économique et social vu par les Français », enquête réalisée le 1 4 septembre 2005 ; http://www2.sofres.fr/etudes/pol/140905_climateco_n.htm. 32 Sofres / L’Hémicyle & Groupe Casino, « Les pronostics des Français pour l’année 2007 », enquête réalisée les 1 0-12 janvier 2007 ; http://www.tns-ofres.com/etudes/pol/240107_pronostics2007.htm. 33 Sofres / Télérama, « Liberté, Égalité, Fraternité : notre devise vue par les Français », enquête réalisée du 9 au 1 6 janvier 2007 ; http://www.tns-sofres.com/etudes/medias/300107_devise_r.htm. 34 Ibid. AD 2008 20/50 Fondation pour l’innovation politique Avril 2007 5 Sûreté physique Interrogés sur leur perception de l’insécurité et placés devant une dichotomie très tranchée, près de trois Français sur cinq (57%) considèrent qu’elle est un phénomène qui ne cesse de s’aggraver, quand 39% estiment que c’est plutôt le sentiment d’insécurité qui s’accroît. L’opinion selon laquelle l’insécurité est un phénomène qui ne cesse de s’aggraver est diversement partagée selon l’âge, le sexe, les références partisanes et les professions35. Notons qu’il existe une « cristallisation des craintes sur les violences contre les personnes, violences physiques et violences symboliques frappant le domicile des personnes, le ‘‘chez soi’’ étant considéré comme un prolongement de sa propre personne. Manifestement, le domicile des particuliers est un enjeu matériel et symbolique de sécurité considérable36 ». Autre dimension de la sûreté physique : la santé. Beaucoup de Français mettent en avant la qualité des soins ou la prise en charge de la fin de vie comme facteurs déterminants de leur bien-être. Sécurité professionnelle Toutes les études montrent que le chômage a un fort effet négatif sur le bonheur des individus. Même si la perte de revenu liée au chômage est intégralement compensée, le chômage est en soi un facteur très important de malheur (perte du lien social). Cela touche les chômeurs mais aussi les employés qui deviennent inquiets pour leur propre situation ou celles de leurs proches. Le chômage constitue la préoccupation principale des Français37. En 2006, près des deux tiers des salariés Français interrogés estimaient ainsi que « le risque qu’ils se retrouvent un jour au chômage est important » (64 %) ; 28% jugent même le risque « très important ». Le pessimisme est majoritaire au sein de toutes les catégories de salariés, y compris chez les plus diplômés (55% chez les personnes ayant un niveau d’études au moins égal à Bac+3) et les cadres supérieurs (58%)38. Sécurité légale Nous manquons d’études ou de sondages sur ce point mais il semble important d’intégrer le sentiment de confiance dans la justice. La justice est un des services publics dont les Français ont la moins bonne opinion (32 % d’opinions favorables contre 39 % pour l’Emploi, 46 % pour la Police, 49 % pour l’Éducation nationale, 60 % pour la sécurité sociale et 74 % pour la santé publique)39. Les Français se sentent-ils bien protégés au niveau pénal, civil ou professionnel ? Cela participe-t-il à leur sentiment de bonheur ? 35 Sofres / Assa Abloy, « Les Français et l’insécurité : vécu et craintes », enquête réalisée les 26-27 avril 2006 ; http://www.tns-sofres. com/etudes/pol/100706_securite_n.htm. 36 Ibid. 37 Lorsque l’on propose dix faits importants qui ont marqué la vie Française de ces 25 dernières années, les deux faits les plus négatifs sont le chômage (40 % des réponses) et les « délocalisations et fermetures d’usines » (33 % des réponses). Devant le SIDA, les attentats terroristes, l’insécurité, la violence dans les banlieues, la hausse du prix de l’essence, la pollution, les épidémies internationales et la crise du système éducatif français. Sofres et le magazine Ça m’intéresse, « Le regard des Français sur les 25 dernières années », enquête réalisée les 11 -12 et 25-26 janvier 2006 ; http://www.tns-sofres.com/etudes/pol/010306_25ans_r.htm. 38 Ipsos & Genworth, « Deux salariés Français sur trois, 41% des salariés allemands, se sentent menacés par le chômage », enquête réalisée les 5-6 mai 2006 et 1 2-13 mai en France et du 8 au 1 9 mai 2006 en Allemagne ; http://www.ipsos.fr/CanalIpsos/articles/1888. asp. Comparativement, les salariés allemands semblent plus sereins. La moitié d’entre eux juge que le risque n’est pas important, 7% qu’il est nul. Seulement 41% (23 points de moins qu’en France) perçoivent ce risque comme important. 39 Baromètre BVA & Institut Paul Delouvrier, « Les services publics vus par leurs usagers », 1 0 janvier 2007 ; http://www.delouvrier. org/themes/delouvrier/pdf/2007Janvier-RapportResumeBVA.pdf. AD 2008 21/50 Fondation pour l’innovation politique Avril 2007 5 Solidarité S’il apparaît clairement que la richesse, la liberté ou la sécurité sont des conditions nécessaires au bonheur elles ne sont pas suffisantes. La dimension relationnelle est fondamentale puisqu’elle permet d’inscrire l’individu dans une collectivité donnée ; elle lui donne une place, un rôle et un sens. D’où l’importance du capital social : « les individus les plus heureux sont ceux qui, au lieu d’être soumis à des forces incontrôlables, décident euxmêmes de leur sort [dimension de liberté, ndlr] et sont soutenus par un réseau de contacts sociaux40 ». L’importance du « lien social » est soulignée par les Français eux-mêmes : en 2007, 69 % estiment que la « fraternité » est menacée en France (23 % très menacée, 46 % assez menacée)41 ; 80 % pensent que l’« égalité » est menacée en France (31 % très menacée, 49 % assez menacée)42. Interrogés en 2004, plus de 80 des Français avaient le sentiment que les inégalités s’étaient un peu (32 %) ou nettement aggravées en France au cours des années précédentes43. L’inquiétude pour ses proches ou pour l’avenir de l’ensemble de la société peut affecter profondément le sentiment de bien-être. On peut ainsi utilement identifier des dimensions pertinentes : confiance dans la famille, dans les relations amicales, participation sociale (associations bénévoles), perception de l’égalité/équité sociale (inégalité des revenus, des sexes, d’éducation), de la tolérance (acceptation de l’homosexualité, de la prostitution, d’autres cultures)… La réflexion sur le bonheur va se poursuivre tant le désir de dépasser les stricts indicateurs économiques est fort. Le Canada a par exemple lancé un grand chantier en ce sens. Ses chercheurs élaborent actuellement un nouvel indice d’évaluation du développement national autour de sept domaines : le niveau de vie, la santé, l’organisation du temps, l’éducation, la vitalité communautaire, l’environnement et la gouvernance. Chacun de ces domaines comptera jusqu’à une vingtaine d’indicateurs, allant du revenu des ménages à la quantité de polluants émis dans l’atmosphère en passant par le niveau de bénévolat, le taux de décrochage scolaire, la récurrence de certaines maladies et le temps passé avec sa famille. Gageons que le sujet s’imposera en France d’ici peu. Il est grand temps de s’y préparer. Raphaël WINTREBERT Docteur en sociologie, enseignant à l’université Paris V-René Descartes. Chargé de recherche senior à la Fondation pour l’innovation politique. 40 Pr. Jan Bernheim & Pr. Francis Heylighen, « Bonheur et progrès : une exploration », http://pespmc1.vub.ac.be/Papers/ Bonheur&Progres.pdf. 41 Sofres / Télérama, « Liberté, Égalité, Fraternité : notre devise vue par les Français », op. cit. 42 Ibid. 43 Sofres & Fondation Jean Jaurès, « Les Français et les inégalités », enquête réalisée les 2-3 juin 2004 ; http://www2.sofres. fr/etudes/pol/240604_inegalites_r.htm. AD 2008 22/50 Fondation pour l’innovation politique Avril 2007 5 Quelques références pour aller plus loin… Bellebaum, A. & Barheier, K. (dir.), « Views on happiness in early sociology », Journal of Happiness Studies, Vol. 1, n° 4, 2000. Bouffard, L (dir.), « Le bonheur », Revue Québécoise de Psychologie, Vol. 18, n° 2, 1997. Cazeneuve, J., Bonheur et Civilisation, Éditions Michiel Brieut, Paris, 1962. Clark Andrew E. & Andrew J. Oswald, « A simple statistical method for measuring how life events affect happiness », International Journal of Epidemiology, Vol. 31, 2002, pp.11391144. Diener, E., Suh, E.M., Lucas, R.E. & Smith, H.L., «Subjectieve well-being: three decades of progress », Psychological Bulletin, Vol. 125, 1999, pp 276-301. Diener, E. & Suh, E.M. (dir.), Culture and subjective wellbeing, MIT Press, Cambridge Massachusetts, 2000. B.Frey & A.Stutzer, Happiness and Economics, Princeton, Princeton University Press, 2002. Helm David T., « The Measurement of Happiness », American Journal on Mental Retardation « Special section on happiness », Vol. 105, n° 5, 2000. Kahneman, D., Diener, E. & Schwarz, E. (dir.), Well-being, The foundations of hedonic psychology, Russel Sage Foundation, New York, 1999. Layard R. Sir., Happiness : Lessons from a New Sciences, Penguin Press, 2005 ; trad. Le prix du bonheur, Paris, Armand Colin, juin 2007. Myers, D.G., The pursuit of happiness. Who is happy and why?, Morrow, New York, 1992. Robert Putnam, « Mesure et conséquences du capital social » ; http://www.isuma. net/v02n01/putnam/putnam_f.shtml. Strack, F., Argyle, M. & Schwartz, N (eds), Subjective well-being: An interdisciplinary perspective, Pergamon Press, London UK, 1991. Veenhoven, R., « Measures of gross national happiness », Presentation at OECD conference on measurability and policy relevance of happiness, 2-3 avril 2007. http://www.oecd.org/dataoecd/22/23/38303257.pdf. Veenhoven, R., « Progrès dans la compréhension du bonheur », Revue Québécoise de psychologie, Vol. 18, 1997, pp.29-74. White, Adrian G., « A Global Projection of Subjective Well-being: A Challenge to Positive Psychology? », University of Leicester; http://www.le.ac.uk/pc/aw57/world/sample.html. AD 2008 23/50 Fondation pour l’innovation politique Avril 2007 6 Des mesures alternatives au PIB Comment construire une « bonne » mesure de la richesse ou du bien-être d’une société et de son progrès ? C’est une question délicate que certains pans de la recherche économique ne se posent plus, trop préoccupés par le fonctionnement harmonieux des modèles. Insatisfaits des indicateurs usuels, notamment du fait de la place qu’ils occupent dans les débats, dans les évaluations et dans les modélisations, conscients qu’existent des décalages (croissants) entre l’amélioration du bien-être et les chiffres de la croissance, des chercheurs tentent de construire des mesures qui visent à « mieux » évaluer la richesse ou le progrès sur la base d’indicateurs synthétiques « alternatifs » au PIB (produit intérieur brut). Ces initiatives se multiplient depuis le milieu des années quatre-vingt-dix. Elles ont pour objectif de construire des indicateurs reflétant plus efficacement l’amélioration (ou la dégradation) du bien-être des sociétés. Pour classer ces initiatives (certaines anciennes, d’autres émergentes), on peut poser, et discuter, trois questions simples : − Comment la comptabilité nationale traite-t-elle la question des services domestiques « externalisés » (suivant les conventions, un homme qui épouse sa femme de ménage réduit la croissance ; une mère qui fait garder ses enfants crée plus de richesses qu’en les gardant elle-même) ? − La comptabilité nationale mesure-t- elle le progrès social (ainsi, aux États-Unis, on assiste à une croissance soutenue du PIB avec un taux de pauvreté humaine en hausse) ? − Comment prend-on en compte la destruction des ressources naturelles non renouvelables (effets irréversibles de la pollution sur l’environnement naturel par exemple) ? On se concentre ici sur les initiatives portant sur la construction d’indicateurs dits « synthétiques » parce qu’ils ont pour ambition de mesurer les dimensions de la richesse en les résumant en une seule valeur à l’instar du PIB. Parmi elles, on en a retenu deux car leur notoriété s’accroît et parce qu’elles sont caractéristiques des débats en cours44. Une mesure alternative des activités Les initiatives anciennes partant des travaux de la comptabilité et visant à corriger le PIB aboutissent à une mesure alternative des activités contribuant à la richesse des pays. Historiquement, c’est dans le cadre de la construction de systèmes nationaux de comptabilité nationale que l’on trouve les premières réflexions sur la mesure du bien-être ou de la richesse, avec ce que ces réflexions et les indicateurs et mesures qui les accompagnent comportent de soubassements théoriques et de conventions de définitions et de mesure. Les indicateurs produits par les systèmes des comptes nationaux se sont construits, au cours de l’histoire très récente, une légitimité telle qu’ils sont encore aujourd’hui mis en avant dans la plupart des analyses économiques (le PIB est l’« une des grandes inventions du XXe siècle » selon le Bureau of Economic Analysis45, 2000), utilisés dans les modélisations économiques46 ou encore amplement diffusés par les médias économiques47. 44 Pour une recension plus exhaustive de ces initiatives, voir J. Gadrey et F. Jany-Catrice, 2003. « GDP: One of the Great Inventions of the 20th Century », Survey of Current Business, January 2000. 46 Étienne Chapron (1992) reconnaît que les analystes économistes et sociaux considèrent souvent que le revenu ou la consommation donnent une image correcte du niveau de vie, ou du bien-être. 47 Cf, par exemple, l’article d’Arnaud Leparmentier dans Le Monde du 15 janvier 2002 ainsi que la réponse de Jean Gadrey dans Le Monde du 23 janvier 2002. 45 AD 2008 24/50 La mesure en sciences sociales Revue Idées n° 133 – Octobre 2003 6 Malgré le scepticisme de la plupart des comptables nationaux, les travaux foisonnent qui partent de ce cadre pour construire une meilleure mesure de la richesse créée ou du bien-être. Le plus connu d’entre eux est le travail, controversé, de W. Nordhaus et J. Tobin qui, en utilisant un critère dit d’« utilité faible », ont tenté de déduire de la mesure du PIB les éléments ne contribuant pas à la richesse économique. Ils suppriment ainsi de la production totale celle de biens de capital (production finale dont l’objet est le remplacement ou l’accumulation du capital) car l’investissement ne contribue pas directement à la consommation. Ils déduisent également une partie de la consommation collective (dépenses publiques) du fait qu’elle n’est pas nécessairement utile, invoquant plusieurs arguments : − une partie des dépenses publiques doit être considérée comme un investissement (et reclassée comme telle) et non comme une consommation : c’est le cas des services d’éducation, de santé publique, mais aussi de certains services directement consommés par les individus (transport et logement) ; − une autre partie des dépenses publiques doit être soustraite. Il s’agit des « regrettables »48, notion qu’ils introduisent de façon assez restrictive et qui sera largement utilisée et élargie par la suite. Les « regrettables » représentent ici les dépenses finales réalisées pour des raisons de sécurité, de prestige ou de diplomatie, la plus conséquente d’entre elles étant les dépenses de Défense nationale, qui n’enrichissent finalement pas la nation, selon les auteurs. La consommation des ménages est elle-même corrigée à la baisse en excluant les « consommations intermédiaires et consommations défensives » qui ne contribuent pas au bien-être. Est soustraite de la consommation privée une partie des dépenses privées effectuées pour raisons professionnelles (par exemple le transport sur le lieu du travail, ce qu’on appelle le commuting). Dans cette perspective, sont également déduites les externalités négatives liées à l’urbanisation et à la congestion qui en résulte49. Il peut s’agir d’une réduction d’accès aux biens libres tels que l’air pur, une faible densité de population, une proximité du travail, etc. Ces ajustements posent bien des questions. Par exemple, en matière de regrettables, on peut se poser les questions suivantes : − L’urbanisation ne conduit-elle qu’à des désagréments? Comment sont évalués les agréments? − Quelles sont les frontières de la valorisation de l’activité. Autrement dit : où s’arrêter ? Si les conditions de vie dans les sociétés industrielles peuvent être responsables de dépenses supplémentaires de santé, de contrôle de la pollution, de sécurité etc., c’est-à-dire des dépenses largement « correctives », dans ce cas, la majorité des dépenses liées à la vie moderne ne peuvent-elles pas être considérées comme « correctives » ? Le commerce, les transports, les finances, l’État, l’information, même les loisirs, peuvent, selon le point de vue adopté, être perçus comme ayant une fonction corrective. − Quel devrait être la situation initiale à partir de laquelle construire cette évaluation ? 48 Les « regrettables » sont plus largement considérées aujourd’hui comme des dépenses dites « destructives ». Pour illustration, elles incluent les dépenses liées au crime, les dégrèvements de pollution, les accidents automobiles. Ce concept est proche de ce que P. Viveret (2002) appelle dans son rapport « Les indicateurs de destruction ». 49 Ce ne sont pas les premiers à le faire. Dès 1949, Kuznets s’intéressait aux « coûts gonflés de la civilisation urbaine » qui incluent des dépenses aussi diverses que les services bancaires entraînés par l’appartenance à une économie monétaire, les cotisations syndicales, les coûts liés à la vie dans les villes, etc. (cité par A. Vanoli, 2002). AD 2008 25/50 La mesure en sciences sociales Revue Idées n° 133 – Octobre 2003 6 En général, ces approches étudient également l’élargissement des frontières de la production, notamment en proposant une évaluation (très souvent monétaire) du travail domestique, du bénévolat, voire des loisirs qui sont des composantes de la richesse d’une nation et qui sont ignorés dans les comptes centraux de la comptabilité nationale50. Qu’en est-il de la prise en compte d’aspects environnementaux : l’épuisement des ressources et la pollution ? Dans les comptes nationaux « classiques », les aspects environnementaux ne sont pas traités. Comme le pose très clairement et sans ambiguïté André Vanoli, les problèmes environnementaux sont provoqués sans le consentement des unités qui seront affectées et « aucune valeur ne leur est imputée dans le Système ». Déduire du PIB les coûts d’épuisement des ressources, les coûts liés à la pollution (l’un et l’autre soulevant, d’ailleurs, de grandes difficultés d’évaluation quantitative) ou les dépenses de consommation défensive est donc en nette rupture avec les systèmes de comptabilité nationale51. Dans leurs travaux de 1972, W. Nordhaus et J. Tobin ne tiennent pas réellement compte de ces aspects environnementaux. Plus récemment, un institut californien (Redefining Progress), s’inspirant de leurs travaux, a produit un nouvel indicateur : le GPI (Genuine Progress Indicator, ou indicateur de progrès véritable), part de la mesure traditionnelle de la consommation des ménages. Diverses contributions à la « vraie » richesse et au bien-être (par exemple l’activité bénévole, le travail domestique) sont ajoutées. D’autres valeurs estimées des « richesses perdues » sont soustraites, notamment certaines richesses naturelles (destruction de la couche d’ozone, autres dommages à l’environnement, destruction de ressources non renouvelables) mais aussi sociales (coût social du chômage, des délits, des accidents de la route, progression des inégalités). Dans cette « comptabilité nationale (très) élargie », on évalue (tant bien que mal) en unités monétaires tous ces effets ajoutés ou retranchés, par exemple la valeur (ajoutée) du travail bénévole, la valeur (perdue) liée aux dommages à l’environnement, etc. Les résultats des évaluations proposées par le GPI pour les États-Unis sur la période 19501998 sont assez spectaculaires (voir le graphique ci-dessous). Alors que la richesse économique brute par personne a presque triplé en cinquante ans, la richesse économique, sociale et écologique nette par personne a fort peu progressé, et elle a même régressé depuis 1980. 50 Voir le rapport de J. Gadrey et F. Jany-Catrice, 2003. 51 . « Le SCN rejette l’idée qu’il conviendrait de les exclure de la consommation finale. Poussé à l’extrême, ce raisonnement aboutirait à la conclusion que la consommation n’améliore que rarement le bien-être » (André Vanoli, 2002, p. 356), ce qui pose évidemment problème. AD 2008 26/50 La mesure en sciences sociales Revue Idées n° 133 – Octobre 2003 6 Des propositions d’indicateur synthétique de la mesure du progrès sociétal : l’IDH et l’IBEE L’IDH : INDICE DE DÉVELOPPEMENT HUMAIN L’indicateur de développement humain est un concept issu des travaux d’A. Sen et construit sous le contrôle de l’institution du PNUD dont les objectifs politiques sont clairement affichés. Cet indicateur combine trois dimensions du développement humain : longévité, savoir et niveau de vie. De nombreuses critiques s’élèvent pour rappeler son caractère rudimentaire. Mais sa diffusion mondiale depuis le milieu des années quatre-vingt-dix a constitué un succès assez net auprès d’une grande diversité d’acteurs (institutionnels, politiques, civils). L’avantage évident de l’IDH (et des indices qui l’ont accompagné dans les rapports ultérieurs du PNUD) est d’avoir permis que s’engage ce débat de remise en question de la domination du PIB et de sa croissance dans la mesure de la « richesse des nations ». Quelles que soient les limites des évaluations proposées par l’IDH, celui-ci permet de dégager quelques tendances non dénuées d’intérêt. On constate ainsi, par exemple, que les pays nordiques ont un excellent classement en matière de réduction des inégalités (pauvreté, inégalités entre hommes et femmes), tout en restant bien classés en termes d’IDH. (Voir le tableau ci-dessous). Source : PNUD, Rapport sur le développement humain, 2002 AD 2008 27/50 La mesure en sciences sociales Revue Idées n° 133 – Octobre 2003 6 L’IBEE : INDICE DE BIEN-ETRE ÉCONOMIQUE Lars Osberg et Andrew Sharpe, deux chercheurs canadiens dont les travaux sont de plus en plus relayés au niveau international, proposent une alternative intéressante à la mesure du PIB : « Nous postulons que le bien-être économique d’une société dépend du niveau de ses flux moyens de consommation, de sa capacité d’accumulation globale de stocks productifs, de l’inégalité dans la distribution des revenus individuels et du sentiment d’insécurité quant aux revenus futurs. Néanmoins, les coefficients de pondération attribués à chacune de ces composantes varieront en fonction des valeurs des différents observateurs. Cette étude montre que le débat public serait amélioré si l’on prenait explicitement en compte les aspects du bienêtre économique masqués par les tendances moyennes du revenu et si les coefficients de pondération attachés à ces éléments devenaient transparents et faisaient l’objet d’une discussion. Quatre composantes caractérisent le bien-être économique : 1) les flux effectifs de consommation par habitant, qui incluent la consommation de biens et services marchands, les flux effectifs par habitant de biens et services non marchands et les changements dans la pratique des loisirs ; 2) l’accumulation nette dans la société des stocks de ressources productives, y compris l’accumulation nette de biens corporels et de parcs de logements, l’accumulation nette de capital humain et des investissements en recherche et développement (R&D), les coûts environnementaux et la variation nette du niveau de l’endettement extérieur ; 3) la répartition des revenus, selon l’indice de Gini sur l’inégalité, ainsi que l’ampleur et l’impact de la pauvreté ; enfin, 4) la sécurité économique contre le chômage, la maladie, la précarité des familles monoparentales et des personnes âgées » (2000, repris in Travail et emploi, janvier 2003, n° 93). Cet indicateur est donc construit autour de l’articulation de quatre dimensions constitutives du bien-être économique (voir le tableau ci-dessous). Source : L.Osberg et A. Sharpe, 2000 AD 2008 28/50 La mesure en sciences sociales Revue Idées n° 133 – Octobre 2003 6 Chacune des quatre dimensions du bien-être économique est affectée de la même pondération, mais comme cette construction est transparente, rien n’empêche, au terme d’un processus de décision établi, d’opter pour d’autres pondérations, notamment en fonction d’une aversion pour telle ou telle dimension du bien-être. On peut même imaginer des situations dans lesquelles les pays auraient une aversion nulle, par exemple, pour l’insécurité économique ; il suffit dans ce cas d’affecter le poids « 0 » à cette dimension. Les auteurs présentent des résultats comparés concernant l’évolution de cet indice de bien-être économique pour le Canada sur la période 1980- 199952 (voir le graphique ci-dessous). On y voit que ce qui « tire » l’indice synthétique vers le bas, alors que la consommation matérielle et les stocks de richesses progressent, ce sont principalement les indicateurs d’inégalités et surtout d’insécurité économique. Source : L.Osberg et A. Sharpe, 2000 Le graphique ci-dessous confronte les tendances du PIB et de l’IBE au Canada et montre très nettement que la croissance du PIB est en partie illusoire si l’on considère qu’elle est un reflet de la richesse d’un pays. Source : L.Osberg et A. Sharpe, 2000 52 Ils le font également pour d’autres pays en fonction des données disponibles. AD 2008 29/50 La mesure en sciences sociales Revue Idées n° 133 – Octobre 2003 6 Conclusion L’intérêt de ces travaux est de présenter des évaluations qui articulent des dimensions du bien-être individuel et du bien-être sociétal. Certes les auteurs prennent les risques de l’imperfection « scientifique » mais aussi de la confrontation avec les différents protagonistes (chercheurs, statisticiens, politiques, société civile). Ils prennent aussi le risque de la confrontation avec les indicateurs existants, notamment le PIB, ce qui n’aurait peut être pas été nécessaire si cet indicateur synthétique par excellence n’avait pas dépassé les bornes de son propre champ et si les acteurs économiques et sociaux, à force de réappropriation (de passage de main en main comme dirait A. Desrosières), ne lui avaient pas attribué davantage de poids dans la mise en place des politiques que celle qu’il devrait occuper. La production d’indicateurs alternatifs ne se développera qu’à la condition que ces différents risques soient non pas supprimés, mais assumés. Ces initiatives nécessitent également que soient posées de nouvelles conventions. Mais ceci ne pose pas de problème de principe en soi, puisque le PIB est lui aussi un outil de mesure historiquement situé et aux choix de calculs parfois très conventionnels. Elles nécessitent enfin que des choix éthiques soient posés. La « nouvelle priorité», comme le disait fort justement Dominique Méda, est « de s’accorder collectivement sur ce qu’est une société riche, désirable, dans laquelle des conditions de vie dignes conviennent à tous […] Il nous faut décider collectivement des objectifs que nous avons à poursuivre ». Florence JANY-CATRICE Maître de conférences à l’Université de Lille 1 RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES COBB Clifford, HALSTEAD Ted, ROWE Jonathan. If the GDP is Up, why is America Down ? The Atlantic Monthly, October 1995, 17 p. GADREY Jean. De la croissance au développement : quels indicateurs alternatifs ? Futuribles, décembre 2002. GADREY Jean, JANY-CATRICE Florence. Développement et progrès social: quels indicateurs choisir ? 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AD 2008 30/50 La mesure en sciences sociales Revue Idées n° 133 – Octobre 2003 7 Mesurer et favoriser le progrès des sociétés ? Isabelle Cassiers53 Comment mesurer et favoriser le progrès des sociétés ? Cette question a récemment fait l’objet d’un Forum mondial organisé par l’OCDE54, Forum rassemblant plus de mille personnes venues de plus de cent pays. La question est passionnante, complexe et pleinement d’actualité. Qu’elle soit aujourd’hui posée de manière ouverte par une grande institution internationale, et largement débattue, donne espoir à tous ceux qui, de par le monde, ne reconnaissent pas leurs valeurs dans ce qui fut, jusqu’à présent, communément dénommé « progrès ». Toutefois le chemin vers une réponse universelle est parsemé d’embûches. Une question pleinement d’actualité Qu’est-ce que le progrès d’une société ? Aujourd’hui, la question ne peut plus être éludée. Elle contient une urgence inédite. Des siècles d’industrialisation, des décennies de croissance économique rapide, une inventivité technique incessante, une accumulation sans précédent de richesses matérielles ont conduit le monde à une situation inquiétante à plusieurs titres : dégradation de l’environnement et réduction de la biodiversité, augmentation des inégalités et maintien d’une pauvreté extrême, instabilité géopolitique et réflexes sécuritaires. Le Sud a faim et soif, le Nord a perdu sa boussole. L’Orient tient un cap insoutenable, l’Occident a peur. Il est heureux que l’OCDE dresse ce constat. L’humanité arrêtera-t-elle sa course pour examiner la finalité de son activité ? Une question complexe et passionnante La question est complexe par la diversité des réponses possibles, par la globalité du problème et par les différents niveaux de réflexion qu’elle engage. Comment imaginer que six milliards d’humains s’accordent sur une définition du progrès ? Et d’ailleurs faut-il que tous partagent une même conception ? À l’évidence, la question ne se pose pas dans les mêmes termes au Congo ou en Belgique, en Chine ou aux États-Unis. Peut-on, en la matière, préserver la diversité des cultures ? Le titre pluriel du Forum (le progrès des sociétés) semble un gage du respect de l’altérité. Il n’empêche que les défis actuels sont par nature globaux, pour deux raisons au moins : de nombreux problèmes concernent la planète dans son ensemble et la globalisation impose une réaction qui transcende les communautés, régions et nations. D’où la nécessité de construire un consensus. On observera que le Forum élude la définition du progrès des sociétés : il approche le problème par la bande, en proposant de le mesurer et de le favoriser. Certains s’étonneront que l’on puisse mesurer ou favoriser ce qui n’a pas été défini. Mais face à la difficulté de la tâche, une approche pragmatique s’avère intéressante : commençons par déconstruire ce qui, de facto, a servi trop longtemps de définition. Le préambule du Forum annonce d’emblée que le produit intérieur brut (PIB), bien qu'étant une mesure importante de l'activité économique, n'a pas été développé pour être la seule mesure du progrès des nations55. En proposant en outre de favoriser le progrès des sociétés, la réflexion casse un autre postulat trop généralement répandu, selon lequel les mécanismes du marché conduisent spontanément au meilleur des 53 Professeur d’économie à l’UCL (IRES) et Chercheur qualifié du FNRS. Contact : [email protected]. 54 Mesurer et favoriser le progrès des sociétés. Deuxième Forum mondial de l’OCDE sur « Statistiques, connaissances et politiques », 27-30 juin 2007, Turquie-Istanbul. 55 Voir http://www.oecd.org/site/ AD 2008 31/50 Carte blanche dans Le Soir 1-2/09/2007 7 mondes. Elle réhabilite l’action collective. La recherche tâtonnante de nouveaux indicateurs, qui seraient simultanément porteurs de valeurs et utiles pour la mise en œuvre de politiques ciblées, semble donc une manière intelligente de procéder pour la redéfinition de la notion de progrès. On sait que cette recherche est en cours à divers niveaux : indicateurs de développement humain (IDH des Nations Unies), indicateurs environnementaux, objectifs du millénaire pour le développement (Banque mondiale), enquêtes de satisfaction de vie sont autant de tentatives de dépasser une utilisation abusive du PIB comme indicateur de bien-être ou de progrès. Toutefois, la multiplicité des indicateurs alternatifs, qui pourrait être vue comme un gage de nuance, affaiblit la portée de chacun d’eux et laisse au PIB une position encore hégémonique. Parviendra-t-on à concevoir un indicateur synthétique sans retomber dans les pièges réducteurs ? Un chemin parsemé d’embûches Mesurer le progrès, n’est-ce pas tenter d’allier le feu et l’eau ? Le fait de mesurer évoque une démarche scientifique, ou à tout le moins « positive », tandis que la notion de progrès fait intrinsèquement appel aux valeurs, relève du « normatif ». La réflexion menée au Forum mondial a le très grand mérite de montrer ou de reconnaître à quel point le positif et le normatif sont enchevêtrés l’un dans l’autre, comment les indicateurs ou leur usage sont inévitablement pétris de jugements de valeur, pourquoi on ne peut obtenir un bon indicateur sans s’accorder un minimum sur les objectifs poursuivis. Mesurer le progrès, c’est implicitement le définir, c’est inévitablement inclure dans la mesure nos jugements de valeur. Tant que ces points restent clairement présents à l’esprit de tous, la réflexion entreprise semble pleine de promesses. Mais la démarche n’est pas exempte de contradictions et de chausse-trapes. Les contradictions peuvent être de l’ordre du symbole ou de l’anecdote : s’inquiéter du réchauffement climatique dans une salle climatisée à outrance ; discourir de la misère du monde puis s’adonner aux plaisirs d’un somptueux dîner de gala56. Elles peuvent être plus profondes : ainsi la session dédiée à la stabilité et à la sécurité financière put-elle, sans états d’âme, assimiler croissance économique et progrès, ignorant tout des débats nuancés de la veille, en séance plénière. Les chausse-trapes, quant à eux, sont dans les relations de pouvoir, à deux niveaux. En premier lieu, on s’étonnera de l’absence totale d’analyse des rapports de force qui ont conduit le monde à son état actuel, des raisons pour lesquelles la croissance économique s’est progressivement imposée comme étalon implicite du progrès. Sans doute la question est-elle trop subversive. Le choix d’une vision plus unanimiste est certes plus tranquille. En deuxième lieu, la tension entre la volonté de respecter la diversité des définitions du progrès et la recherche d’un indicateur synthétique peut générer le meilleur comme le pire. Le meilleur, si le Forum se poursuit par une écoute attentive des aspirations de chacun et la volonté de construire un consensus équilibré. Le pire, si les organisations internationales se saisissent de leur pouvoir pour imposer à tous un indicateur homogène contenant de facto des valeurs insuffisamment soumises au débat public ou peu respectueux de la diversité des cultures et des aspirations. Pour cette raison, il semble essentiel que chacun de nous, individu ou communauté, se livre aux exercices suivants : faire la clarté sur notre propre conception du progrès, en débattre, la faire connaître, obtenir qu’elle soit défendue, réduire les contradictions entre celle-ci et nos comportements et surtout, surtout, ne pas baisser les bras, ne pas accepter que d’autres nous la confisquent. 56 dîner dont l’auteur de ces lignes, assumant ses propres contradictions, a savouré les délices, avec mille autres participants… Que les organisateurs d’une si belle fête en soient remerciés ! AD 2008 32/50 Carte blanche dans Le Soir 1-2/09/2007 8 L’analyse de Jean-Marc VITTORI Pourquoi le PIB survivra C lui, nous n’avons qu’une toute petite idée de la réalité. Le pilote doit aussi savoir la température du moteur ou la pression des pneus. Il en va de même en économie. ’est un bonheur de voir un homme amoureux, fût-il président de la République. Surtout que Nicolas Sarkozy s’est conforté à l’un des slogans les plus célèbres de Mai 68 : «On ne tombe pas amoureux d’un taux de croissance. » Il aime une muse. Et il déteste le taux de croissance. Il a parlé à cœur ouvert de l’une et de l’autre lors de sa conférence de vœux mardi. Laissant à d’autres gazettes le commentaire d’une idylle sur le tard, nous concentrerons le propos sur le taux: « Nous devons changer notre instrument de mesure de la croissance », dit Nicolas Sarkozy. Ce désamour pourrait bien sûr s’expliquer par la médiocrité de la performance française en la matière. Il se traîne à moins de 2% l’an avec une désespérante constance alors que le monde galope à 5 %. Mais ce n’est pas le cas. L’hôte de l’Élysée semble trouver ce taux surévalué : « Les Français n’en peuvent plus de l’écart entre des statistiques qui affichent un progrès continu et les difficultés croissantes qu’ils éprouvent dans leur vie quotidienne. » Il faut donc changer de thermomètre pour « favoriser un autre type de croissance ». En particulier, si le PIB indique la progression de la masse des revenus, il n’indique rien sur leur répartition. Or dans une société de plus en plus éclatée, la distribution des revenus est de plus en plus inégale. Si, par exemple, une petite partie de la population récupère l’essentiel des richesses supplémentaires créées, on peut tout à fait avoir tout à la fois une vraie croissance et une stagnation de la grande majorité des revenus. C’est sans doute un peu ce qui se passe en France. Difficile de l’affirmer avec certitude, car les statistiques sur la répartition du revenu sont indigentes. A l’inverse par exemple des États-Unis, où l’on sait que 1% de la population a capté l’essentiel de la croissance de ces dernières années. Ce qui amène à la deuxième critique du PIB : il ne montre que les revenus (y compris « les revenus du malheur », comme les réparations de bâtiments détruits par une tempête ou les efforts médicaux pour sauver des accidentés de la route).Or c’est bien connu, l’argent ne fait pas le bonheur, il n’y a pas que l’argent dans la vie, etc. Pour évaluer ce qui compte vraiment pour « les vraies gens », ce que les économistes appellent« le bien-être», il faut aller au-delà du « bien avoir».C’est un vaste champ de réflexion que l’OCDE, qui regroupe les pays développés, s’efforce d’explorer ces dernières années sous la houlette de son statisticien en chef, le jovial et dynamique Enrico Giovannini. Une exploration à laquelle participent beaucoup de pays, mais où la France avait été jusqu’à présent très peu active. Il y a au moins deux dimensions dans cette critique du fameux PIB ou « produit intérieur brut », dont les statisticiens s’efforcent de mesurer minutieusement la croissance année après année. La première, c’est qu’on demande à un seul chiffre de décrire la réalité de plus de 60 millions de Français. Le PIB est certes un indicateur essentiel. Il mesure la somme des « valeurs ajoutées » dans le pays au cours de l’année, et donc l’ensemble des richesses créées. C’est aussi la totalité des revenus. Sans lui, la conduite de la politique économique serait infiniment plus compliquée (tout comme les comparaisons internationales). Un peu comme un pilote d’automobile privé de compteur de vitesse. Mais avec AD 2008 Deux grandes pistes émergent pour cerner statistiquement ce bonheur. La première 33/50 Les Échos 10/01/2008 8 bien d’autres conséquences négatives de l’activité humaine : pollutions, blessures, réchauffement climatique, épuisement des mers en poissons, chute de la biodiversité… Techniquement, c’est très compliqué. Mais nous avons déjà beaucoup de chiffres et d’énormes ordinateurs pour les traiter − alors que les comptables nationaux ont longtemps travaillé avec une primitive règle à calcul. consiste à monter un tableau de bord avec une série d’indicateurs comme l’espérance de vie, la pollution, le niveau d’éducation, la consommation de médicaments, etc. Chacun à sa manière, l’Irlande, le Canada, la Nouvelle-Zélande ou les États-Unis se sont lancés dans cette démarche qui associe souvent les partenaires sociaux et des associations pour parvenir à un large consensus. Mais ces travaux aboutissent par nature à une floraison de chiffres − et donc à une présentation infiniment plus compliquée que le PIB, qui ramène tout en un seul chiffre. Et pourtant… Le bon vieux PIB a encore de beaux jours devant lui. Parce qu’il est très homogène en ramenant tout en euros. Parce qu’il est bâti avec une très grande cohérence interne, en mettant en relation les grandeurs de l’économie − la consommation, l’épargne, la production, l’exportation. Parce qu’il est rapide à calculer. Parce qu’il est comparable d’un pays à l’autre, alors qu’un indicateur intégrant par exemple la perception des inégalités n’aurait pas du tout la même valeur en France et aux États-Unis .Mais si le PIB restera longtemps incontournable, il est urgent de l’enrichir. « Pour que la mesure du progrès économique soit plus complète », comme le dit notre président. Et aussi pour que cette mesure soit mieux acceptée. Car si un homme ou une femme a besoin d’amour pour vivre, une statistique a d’abord besoin de consensus. Depuis près de deux décennies, le Programme des Nations unies pour le développement s’est lancé dans une initiative qui va plus loin, la fabrication d’un « indice du développement humain ». Un grand économiste a joué un rôle crucial dans sa conception : Amartya Sen, prix Nobel d’économie 1998, celui-là même dont Nicolas Sarkozy a annoncé avant-hier qu’il avait accepté de le conseiller. L’« IDH » est établi à partir de trois indicateurs : l’espérance de vie à la naissance, le niveau d’éducation (alphabétisation des adultes, scolarisation) et le PIB par habitant. Il donne un autre classement des pays − les pays scandinaves et la France sont devant les États-Unis, contrairement au palmarès du PIB par tête. Mais il est inadapté au pilotage annuel ou trimestriel. Jean-Marc VITTORI Éditorialiste aux Échos. La deuxième piste pour affiner la mesure du bonheur consiste à garder le PIB, mais en l’enrichissant. Car aussi incroyable que cela puisse paraître, la « comptabilité nationale » qui calcule le PIB est beaucoup moins sophistiquée que la comptabilité privée des entreprises. Elle ne regarde que les flux. Quand on prélève du pétrole des entrailles de la terre, ce pétrole apparaît uniquement comme une valeur ajoutée. La comptabilité privée, elle, a aussi un compte de stock (ou de « bilan »), à côté du compte de flux (ou « d’exploitation »). Dans cette logique, le pétrole devrait aussi apparaître comme une « valeur retranchée » des entrailles du globe. Le même raisonnement peut être appliqué à AD 2008 34/50 Les Échos 10/01/2008 9 Le PIB ne fait pas le bonheur La croissance du PIB n'est pas synonyme de progrès social, même si elle y contribue. Mesurer la vraie richesse des nations nécessite des indicateurs alternatifs. La richesse d'une nation ? Voyez son PIB. Pas un jour où l'on ne se réfère à la croissance du produit intérieur brut, où on ne l'invoque dans les discours politiques. Cet agrégat est devenu irremplaçable dans l'analyse économique : impossible de comprendre l'évolution de l'emploi, celle du déficit public ou du financement des retraites sans s'y référer. Il ne saurait pour autant, à lui seul, être un indicateur du progrès des sociétés contemporaines. Le PIB ne mesure en effet que le produit des activités génératrices de flux monétaires, sans considérer ni leur contribution au bien-être (construire une école ou des canons, c'est pareil), ou leur répartition plus ou moins équitable. Toutes sortes d'activités créatrices de richesses lui échappent, comme le travail domestique, mais aussi des activités destructrices, comme les dommages écologiques. Si cet indicateur s'est imposé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans un monde dominé par l'impératif de reconstruction et l'aspiration au progrès matériel, aujourd’hui, les préoccupations ont évolué. D’autres indicateurs s’efforcent désormais de traduire une conception plus large de la richesse. Cantonnés hier à des petits cercles de chercheurs et de militants, ils commencent à trouver une audience dans des enceintes internationales telles que l’OCDE ou l’Union européenne. Mais ils sont encore loin d’avoir acquis la légitimité qui leur permettrait d’avoir vraiment voix au chapitre. Ce que les comptes ignorent Le produit intérieur brut (PIB) comptabilise des éléments dont on ne peut pas dire qu’ils contribuent à l’accroissement de la richesse matérielle d’une société. Exemple : le PIB mesure le revenu produit dans un pays, qui peut être assez différent de celui perçu par la population : une partie considérable des revenus peut être dépensée ailleurs, par exemple avec les rapatriements de profits des entreprises étrangères. En Irlande, où de nombreuses multinationales américaines localisent leurs bénéfices du fait d’une fiscalité attractive, les profits rapatriés à l’étranger représentent 13 % du PIB. Une fois les déductions faites, on obtient le « produit national net ». Reste à savoir ce qu’il y a dedans. La production d’armes contribue au PIB, au même titre que celle d’écoles, de routes ou de logements. Inversement le PIB ignore de nombreux éléments qui contribuent au bien-être (voir graphique). Prendre en compte ces facteurs qui déterminent les conditions de vie de chacun permettrait, mieux que le seul PIB, d’apprécier la vraie richesse d’une société. Mais cela ne suffirait pas pour mesurer un bonheur qui ne se réduit pas à des aspects matériels et quantifiables et dont l’appréciation repose en outre sur une bonne part de subjectivité. AD 2008 35/50 www.alternatives-economiques.fr Hors-série n° 74 – Octobre 2007 9 Irlande : PIB brut et PNB net en 2006, en milliards d’euros Du PIB au Bonheur intérieur brut Armement : les pays les plus dépensiers, en % du PIB AD 2008 36/50 www.alternatives-economiques.fr Hors-série n° 74 – Octobre 2007 9 Des liens entre croissance et progrès social Le produit intérieur brut (PIB) ne fait pas le bonheur, mais il y contribue quand même un peu. Il y a, par exemple, un lien clair entre le PIB d’un pays et l’espérance de vie de sa population, ou entre la croissance et le reflux du chômage. Mais au-delà de ces constats d’ensemble, les variations peuvent être très importantes : on vit aussi vieux au Portugal qu’aux États-Unis, alors que l’écart de revenu moyen est du simple au double. Dans un autre registre, la croissance peut être plus ou moins riche en emplois : en France, la reprise de 1997-2000 a été nettement plus créatrice d’emplois que la précédente ou que l’actuelle. Les liens entre PIB et emploi, enfin, ne disent rien de la qualité des postes créés : l’augmentation du nombre des employés domestiques mal rémunérés est-il un signe de progrès social ? PIB par habitant (2006, en dollars et en parité de pouvoir d’achat) et espérance de vie (en nombre d’années, 2005) Croissance et chômage en France, en % AD 2008 37/50 www.alternatives-economiques.fr Hors-série n° 74 – Octobre 2007 9 Des indicateurs alternatifs Comment sortir de la tyrannie du PIB ? Pour mieux tenir compte des valeurs sociales et environnementales, des chercheurs ont construit des indicateurs alternatifs. La première famille est celle des indicateurs centrés sur les enjeux sociaux et construits en général par agrégation d’indicateurs multiples. Le plus célèbre est l’indicateur de développement humain (IDH) calculé par le Pnud. C’est malheureusement le seul qui soit calculé pour tous les pays du monde et régulièrement mis à jour. D’autres s’appuient sur des données plus riches, comme l’indice de santé sociale aux États-Unis ou le PIB 40, en France. Mais tous se heurtent au même problème méthodologique : celui d’agréger des dimensions aussi hétérogènes que des taux de pauvreté, des indicateurs de santé ou de chômage, selon une pondération forcément discutable. L’autre voie consiste à bâtir une comptabilité nationale élargie, en partant du PIB ou de la consommation, en y ajoutant certains éléments (comme le travail domestique) et d’en retrancher d’autres (en particulier la destruction du patrimoine naturel. C’est la voie suivie par des indicateurs environnementaux comme le PIB vert ou l’indice de progrès variable. La difficulté consiste alors à parvenir à une évaluation monétaire de ces éléments. Les 16 premiers pays selon le PIB par habitant (2006), l’IDH (2004) et l’IPH AD 2008 38/50 www.alternatives-economiques.fr Hors-série n° 74 – Octobre 2007 9 Evolution du BIP 40, en France Indicateur de progrès véritable et PIB (en $ de 2000, par habitant) aux États-Unis Lecture : l’indicateur de progrès véritable part de la mesure traditionnelle de la consommation des ménages. Il y ajoute diverses contributions, comme l’investissement net et le travail domestique, et en retranche des coûts sociaux (délits, accidents, chômage) et environnementaux (pollution, destruction de ressources non renouvelables). Rapporté au nombre d’habitants, l’IPV stagne depuis vingt-cinq ans. AD 2008 39/50 www.alternatives-economiques.fr Hors-série n° 74 – Octobre 2007 9 En savoir + Où trouver ces chiffres : World development Indicators, Banque mondiale (www.worldbank.org) Insee, comptes nationaux (www.insee.fr) Commission européenne, base de données Ameco Measures of well-being : there is more to it than the GDP, Deutsche Bank Research (www.dbresearch.com) Bip 40, sur www.rprogress.org Pour comprendre ces chiffres Indicateur de développement humain (IDH) : calculé par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), il fait la moyenne de trois indices permettant de noter les pays sur une échelle de 0 à 1, en matière de PIB par habitant, d’espérance de vie et de niveau d’instruction. Indice de pauvreté humaine (IPH) : créé par le Pnud en complément de l’IDH. Il repose sur trois variables : le risque de mourir avant 40 ans, le taux d’analphabétisme des adultes et les conditions de vie mesurées à la fois par l’accès aux services de santé, l’accès à l’eau potable et la sous-nutrition chez les enfants de moins de 5 ans. Une quatrième variable, adaptée au contexte spécifique des pays industrialisés, a été ajoutée : le chômage de longue durée. Indice de santé sociale (ISS) : imaginé par deux chercheurs américains, il regroupe des critères de santé, d’éducation, de chômage, de pauvreté, d’accidents et de risques divers. PIB 40 (baromètre des inégalités et de la pauvreté) : il mesure l’évolution de la pauvreté et des inégalités en pondérant une quarantaine d’indicateurs (revenus, logements, emploi, santé…). Antoine de RAVIGNAN et Sandra MOATTI AD 2008 40/50 www.alternatives-economiques.fr Hors-série n° 74 – Octobre 2007 10 Alternative Measures of Well-being The OECD, in common with many other organisations, has normally measured material living standards in member countries in terms of the level and growth of gross domestic product (GDP). But clearly, policy makers do not focus single-mindedly on GDP. They rather seek to enhance the overall well-being of citizens, today and in the future, taking into account other factors such as distributional concerns and environmental quality. This Statistics Brief57 reviews the various potential components of well-being, and assesses whether measures of economic growth can serve as adequate proxies for the development and level of well-being in OECD countries. “Well-being” is a complex concept. Dictionary definitions differ, but notions of prosperity, health and happiness generally figure. Well-being is not something that one can give a precise number to. Numerical indicators relevant to measuring the different components of well-being exist, and it is plausible to argue that the general well-being of society as a whole has risen or fallen if a set of indicators move in a given direction. However, when these different indicators move in opposite directions, it is not possible to say if well-being is being enhanced or reduced unless all indicators are expressed in a common metric. 57 The background analysis is reported in R. Boarini, A. Johansson and M. Mira d’Ercole, «Alternative measures of well-being», OECD Economics Department Working Papers No. 476 and Social, Employment and Migration Working Papers No. 33, Paris, 2006. AD 2008 41/50 Statistics Brief OCDE – n° 11 May 2006 10 This Statistics Brief reviews different approaches to the measurement of well-being. It first looks at monetary measures: these include both measures directly available in the national accounts for the economy as a whole or for households and those that try to capture the influence of other components of well-being (such as leisure time and income distribution) in money terms. It then looks at various non-monetary measures (such as indicators of social conditions and environmental quality) and at surveys of self-reported happiness and lifesatisfaction. Monetary measures of well-being GDP and other national accounts indicators Economists often assess well-being through measures of GDP per capita. Within the national account framework, however, better measures of material living standards than GDP per capita exist, even if data availability and reliability restrict the scope for cross-country and intertemporal comparisons. One such measure is national income. While GDP is a production concept, the way that it is constructed makes it equal to the total income earned in the production process. Some of this income is paid to non-residents, while residents receive some income from production in other countries. GDP can be adjusted for “net income from abroad” to arrive at the concept of gross national income, GNI, which is more relevant for the well-being of residents of a country. GDP also makes no allowance for the using up of capital goods during the production process and thereby overestimates the value of output that contributes to well-being. An allowance for depreciation of capital can be subtracted from GDP and GNI to arrive at the corresponding net concepts of NDP and NNI. While all countries provide estimates of capital depreciation, it is known that they are difficult to derive accurately. AD 2008 42/50 Statistics Brief OCDE – n° 11 May 2006 10 Data for GDP, NDP, GNI and NNI are collected in terms of the local currency used by the country. International comparisons can be made by converting the data to a common currency, usually the US dollar, using either exchange rates or purchasing power parities (PPPs), but the latter are much preferred for making comparisons of this nature58. For the majority of countries there is little difference between NNI and GDP per capita relativities, although there are exceptions, most notably Ireland and Luxembourg. Growth rates of the two measures are also similar for most countries. Even per capita NNI is a poor approximation of the economic resources actually enjoyed by individuals and households. A better measure is the per capita income from all sources available to households after they have paid taxes, and how much of it they consume, including goods and services that they receive free of charge from the government and nonprofit institutions. For all countries household disposable income per person is lower than per capita GDP, and per capita household consumption levels are generally lower still. But crosscountry comparisons show that there is a reasonably close correspondence between household incomes, their consumption, and GDP per capita. On the other hand, household incomes and consumption have in general risen less quickly than GDP in most countries in the past decade, mostly reflecting a shift towards higher company profits. As households are the ultimate owners of companies, a faster growth of business income should increase household wellbeing (through higher asset values) but this effect is not taken into account in national accounts measures of income flows. Accounting for other components of well-being within a monetary framework The determinants of individual and societal well-being go obviously beyond production and consumption of economic resources. As a result, several approaches have been explored to extend national account aggregates to a range of other dimensions that have value for individuals and communities. While monetary valuation of non-market factors requires some problematic assumptions, illustrative calculations highlight the potential importance of some of these factors59. Leisure time There is no doubt that for most people longer holidays and shorter working hours contribute to well-being as long as they are not accompanied by lower incomes (Beckerman, 1978). Leisure in this sense is a “good”, but it is not sold on markets and therefore (as many other non-market factors) does not enter into the national accounts. While there are no direct measures of the quantity of leisure time enjoyed by OECD citizens, there are big differences between countries in the hours of paid work performed each year, and these differences have themselves changed over time. Workers in the United States, one of the countries with the highest per capita GDP, work many hours each year, surpassed only by a few other OECD countries60. Hence ascribing monetary value to leisure, however arbitrarily, adds something to well-being above and beyond the value of money income in all countries. While the ranking of countries on this adjusted measure is not so very different from that based on per capita GDP, the growth rates of these two measures differ more significantly for several countries. In general, average annual growth rates are boosted, particularly so for Denmark, France, the Netherlands and Portugal (Boarini et al., 2006). 58 See the March 2002 edition of the Statistics Brief Purchasing Power Parities – Measurement and Uses. A comprehensive approach to the construction of non-market accounts in the fields of home production, human capital, the environment, health and education, government and the non-profit sector is described in Abraham and Mackie (2005), which summarises the conclusions of a panel of the National Research Council for the United States. 60 A more important explanation for cross-country variations in average annual hours worked per person of working age is differences in labour mobilisation, namely the proportion of the working-age population (conventionally aged between 16 and 65) actually working. Again, the United States is well above average, significantly surpassed by only a few countries. 59 AD 2008 43/50 Statistics Brief OCDE – n° 11 May 2006 10 Household size All estimates of per capita income are obtained by summing income across all units and dividing the total among the resident population. This ignores the pooling of resources that occurs within each household and that fact that these have different sizes, often containing individuals with no independent income (e.g. children and spouses). It is possible to adjust per capita income for household size using data from household surveys. Most analyses of wellbeing based on household-level data rest on the assumption that the economic needs of households rise less than their size: a household comprising one couple and two children does not need twice the income of a childless couple to maintain the same level of well-being. While the adjustment is bound to be somewhat arbitrary, assuming some “sharing” of resources within households is clearly preferable than the alternative. Correcting per capita income data for the decline in household size that occurred in all OECD countries over the past decades implies a lower growth in «equivalised» income (i.e. income adjusted for household size) than in income per capita. Since 1995 Mexico, the Czech Republic and Portugal are among those countries where the reduction is greatest (Boarini et. al 2006). Income distribution Incomes also vary between individuals, and OECD countries differ in the degree of inequality and in how these have changed over time. It is not possible to say a priori what impact income inequality has on well-being. If it is assumed that extra income brings smaller and smaller increments in well-being to individuals and that all individuals with the same income experience the same well-being, then general well-being will be highest if all individuals have the same income; a corollary would be that any increase in income inequality with no increase in average income reduces well-being. But it can also be argued that the possibility of becoming rich is needed to spur effort and innovation, which benefit society as a whole, and that individuals differ in their preferences for leisure as opposed to material goods. It is possible to adjust national account measures of household income per capita to incorporate distributional concerns. One such adjustment involves weighting average incomes in each decile of the distribution with a coefficient representing the degree of aversion to inequality of each society, where a higher value of this coefficient implies that lower weight is given to higher incomes (Kolm, 1969). Unsurprisingly, a high value for this coefficient can lead to a change in country rankings and affect country growth rates (Boarini et al., 2006). Non-monetary measures of well-being A complementary approach to assessing well-being is to look at indicators providing information on some of its specific components. One avenue is to look at whether OECD countries with higher GDP per capita (and faster growth of GDP per capita over time) experienced a better (or more rapid) improvement in social conditions. Another strand is to look at the relation between GDP and indicators of environmental conditions. Finally, we can consider how people answer questions about their happiness and how these are related to money income. AD 2008 44/50 Statistics Brief OCDE – n° 11 May 2006 10 Social indicators of well-being Social factors — such as self-sufficiency, equity, health, and social cohesion — enter into well-being. Building on the OECD experience in collecting various types of social indicators (OECD, 2005), Figure 3 shows crosscountry correlations between a selection of these social indicators and GDP per capita in both levels and changes over time: Self-sufficiency is measured in terms of the overall employment rate, the proportion of the population in households where nobody has a job, the average number of years of schooling, and the average performance of schoolchildren at age 15. All these factors affect the ability of individuals to earn a decent living. Not surprisingly, employment rates and average years of schooling are strongly correlated with GDP per capita, but this is not the case for measures of student performance and of jobless households. The correlation between changes in selfsufficiency measures and GDP per capita are more tenuous. Measures of equity include income inequality, relative poverty rates, child poverty and the gender wage gap. In general, high GDP per capita is associated with more equitable outcomes as measured by these indicators, though the correlation is weak in the case of the gender wage gap. An increase in GDP per capita goes hand in hand with reduced income inequality and AD 2008 45/50 Statistics Brief OCDE – n° 11 May 2006 10 gender wage gaps, but is very weakly, if at all, related to changes in child and relative poverty. Key indicators of health conditions comprise life expectancy at birth, “healthy” life expectancy at birth (i.e. lifespan without disabling medical conditions), infant mortality rates, and potential years of life lost as a result of accidents or preventable diseases. All of these measures are strongly correlated with GDP per capita across countries (i.e. higher incomes go hand in hand with better health, at least on average) but the association is weaker for changes in GDP per capita and changes in health indicators. A feeling of belonging to a group or a wider community contributes positively to well-being, whereas high levels of criminality, marginalisation and personal failure must reduce it. Indicators of social cohesion in the positive sense, for example participation in community activities, are associated with higher levels of per capita income. Negative indicators (such as victimization, incarceration and suicides) bear no relationship to GDP. Overall, with the exception of social cohesion measures, the association between social conditions and the level of GDP per capita is positive but it is not strong (below 0.60, on average) and declines further when limiting the analysis to OECD countries with higher per capita income. As a result, experimental measures that aggregate these sixteen social indicators into a synthetic index61 lead to some significant differences in the ranking of some OECD countries relative to a ranking based on GDP per capita alone that do not change very much when the weights are varied (Boarini et. al 2006). Further, the correlations between changes in GDP per capita and various social outcomes are generally insignificant (Boarini et al., 2006). Well-being and the environment The state of the environment affects people’s well-being. Low environmental quality (such as air and water pollution) can result in health problems, and some forms of pollution can reduce the amenity value of the natural habitat. And even if current environmental conditions may not have noticeable effects at present, they may have serious consequences for future generations, and hence on the well-being of those living today who are concerned about living standards of people yet to be born. The concern over climate change is an example of such inter-temporal concerns. The relationship between the state of the environment and per capita GDP is complex. Higher levels of output stress the environment more, but also raise the capacity of societies to mitigate and deal with these stresses. In the past 10-15 years, emissions of most pollutants have grown more slowly than GDP in most OECD countries. The tonnages of traditional pollutants loosed into the air and into water systems have actually fallen in most member countries. In addition, greenhouse gas emissions have fallen in absolute terms in about half of all OECD countries – although they are continuing to accumulate in the atmosphere. There has been less success in managing in a sustainable manner renewable natural resources – as it is the case for several important fish stocks. Although there are no standard accounts available that adjust GDP for changes in the state of the environment62, some of the improvements discussed above suggest that environmental degradation may have become less of a drag on how well-being is changing over time since the early 1990s in most member countries. However, this would not necessarily be the case if the cost of emissions and discharges has become higher with time as concentrations of 61 Practical guidance on the construction of composite indicators is provided by Hoffman et al. (2005). 62 Practical steps to better integrate physical measures of environmental stress within national accounts are described in the 2003 Handbook of Integrated Environmental and Economic Accounts (SEEA). However, such satellite accounts are not widely used in OECD countries. AD 2008 46/50 Statistics Brief OCDE – n° 11 May 2006 10 pollutants and emitted substances continue to increase, as might be the case for greenhouse gasses. Well-being and happiness Instead of attempting to evaluate well-being on the basis of objective indicators, it is possible to use subjective measures for the same purpose. One way of determining whether persons are happy and satisfied with their life (or not) is to ask them63. Surveys exist for some countries for many years and they are now widely available, for example the “World Values Surveys.” A representative sample of people in each country is asked to check the response that best describes them, from very happy/satisfied with their life to very unhappy/dissatisfied with their life. The results seem to be reliable, in that individuals self-reporting high levels of happiness and satisfaction are also seen in that light by their friends and relatives, are more resilient to stress, are more likely to recall positive events in their lives, smile more, live longer and are less likely to suffer from depression or lose their jobs (Layard, 2005). A striking feature of the survey results is that most people in OECD countries rate themselves as being fairly to very happy and satisfied with their lives almost irrespective of their income levels. In around two thirds of OECD countries, close to 90% of the people sampled claim to be very or fairly happy with their lives (Figure 4). There is a tendency for the richer OECD countries to report higher levels of life satisfaction, but the relation is weak and seems to flatten out at higher income levels. The five countries with the lowest happiness scores also have lower than average per capita incomes, but Mexicans report high levels of happiness, and several rich OECD countries report lower than average scores. Another relevant finding from these surveys is that as individuals become better off during their lifetimes, as most people do, their self-reported satisfaction does not rise proportionately (in fact they change very little for most of the samples), while those who become worse off report decreased happiness levels. It may be that people adapt to higher income and consumption, or that individual well-being depends strongly on how they compare to friends, relatives and colleagues. This could explain why the link between happiness scores and GDP per capita is rather tenuous. Apart from income, empirical studies find that happiness scores 63 There are of course circumstances where the increased happiness of some individuals necessitates the reduced happiness of others – the “rejoicing at others’ misfortune” syndrome. AD 2008 47/50 Statistics Brief OCDE – n° 11 May 2006 10 are higher for individuals having a job, with stronger family ties and with better health and education, as well as in countries where the quality of institutions is perceived to be higher and (among European countries) income inequality is lower. Summary and conclusions Well-being has several dimensions of which money income is only one. It is nevertheless an important one, since richer economies are better placed to create and maintain other wellbeing-enhancing conditions, such as a clean environment, the likelihood that the average person will have a right to 10 years or more of education, and lead a comparatively long and healthy life. An increase in GDP per capita may also contribute to maintain a pluralistic democratic society, with conflicting claims on total economy resources easier to solve in a growing than in a stagnating or shrinking economy (see e.g. Friedman, 2005). The question of which national accounts measure to use as an indicator of well-being is not difficult to settle. Those that have been proposed in this Brief are generally highly correlated with each other but, in general, the more they are focused on well-being (for example households’ consumption of goods and services, adjusted for the size of the household), the more difficult it is to get noncontentious data series that are widely available across countries and over time. There is no doubt that whatever monetary measure is chosen, its relationship to well-being will be neither monotonic nor precise. As a result, any comprehensive assessment of wellbeing cannot rely on GDP or other monetary measures alone. These need to be complemented with other indicators pertaining to social and environmental conditions as those described in this Statistics Brief. Measure of the quality of government will also be relevant to that assessment, as well-being will be increased by institutions that enable citizens to control their own lives and to give them the feeling that investment of their time and resources will be rewarded. While the measurement difficulties are daunting, the OECD and its member countries are well placed to advance this agenda and produce more relevant statistics64. Romina BOARINI, Åsa JOHANSSON and Marco MIRA D’ERCOLE 64 To this end, the OECD and the Centre for Research on Lifelong Learning (CRELL) are hosting a workshop on “Measuring Well-Being and Societal Progress” from 19-21 June 2006 at the University Cattolica in Milan – see OECD World Forum on Statistics, Knowledge and Policy website (www.oecd.org/oecdworldforum). AD 2008 48/50 Statistics Brief OCDE – n° 11 May 2006 11 La chronique d’Hélène REY L’argent et le bonheur N icolas Sarkozy n’a rien inventé lorsqu’il a demandé a deux prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz et Amartya Sen, de construire des indices de croissance reflétant plus fidèlement le bien-être des Français que ceux basés sur le produit intérieur brut (PIB). Il a été très largement devancé en cela par le roi du Bhoutan, Jingme Singye Wangchuk, qui décréta dès 1972 que le « bonheur national brut » devait être un concept plus important que le PIB. L’agence nationale de statistiques du Royaume-Uni travaille déjà à produire différents indices de bienêtre pour les Britanniques. Il y a actuellement une floraison de travaux de recherche sur la relation entre argent et bonheur. Richard Easterlin, professeur d’économie à l’université de Southern California, a étudié les résultats de nombreux sondages tentant de mesurer le bien-être subjectif de la population de différents pays. Ses conclusions ont suscité bien des débats. Selon lui, une fois un niveau minimum de richesse atteint, il n’y aurait pas de lien entre le développement économique d’une société et le bonheur moyen de ses membres. De même, il n’y aurait aucune corrélation entre l’accroissement du niveau de vie au cours du temps et le bonheur d’une société. Ainsi, la proportion des Américains qui se disent « très heureux » est restée à peu près stable durant les cinquante dernières années malgré une hausse spectaculaire du PIB américain par tête depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. En revanche, à l’intérieur d’une société, les gens les plus aisés paraissent les plus heureux. Ces résultats paradoxaux peuvent être réconciliés si l’on admet que le bonheur d’un individu ne dépend pas de son niveau de richesse absolue mais de sa richesse relative par rapport aux autres membres de la société. Si les revenus d’un AD 2008 49/50 individu s’accroissent à la même vitesse que les revenus de tous ses voisins, il ne sera pas plus heureux. En revanche, si ses revenus s’accroissent plus vite que la moyenne, il sera aux anges. Si ces résultats sont corrects, les implications pour les politiques économiques sont importantes. La croissance économique au sens classique du terme n’apparaît plus comme une priorité. Et notre attachement à la richesse relative nous rend la croissance des inégalités de revenus encore plus douloureuse, donnant une autre justification aux politiques redistributives. Très récemment, JustinWolfers et Betsey Stevenson65 de la Wharton School ont revisité ces questions avec de nouvelles bases de données comptant plus d’observations. Contrairement à Easterlin, ils trouvent une relation robuste et positive entre revenu par tête et bonheur. Dans leur étude, les pays les plus riches sont en moyenne les plus heureux, les ménages les plus aisés sont également les plus heureux à l’intérieur de chaque société et le bonheur croît au cours du temps avec le PIB. Il y a bien sûr des exceptions :les Belges semblent devenir plus malheureux malgré l’accroissement de leur richesse. Mais, somme toute, la croissance semble favoriser le bonheur. Sommes nous donc de retour à la case départ ? Pas tout à fait. D’une part, il est évident que la corrélation trouvée par Wolfers et Stevenson entre revenu et bonheur est partielle. D’autres variables, omises de leur étude, seraient aussi positivement reliées à leur indice de bonheur. Plus fondamentalement, il faut s’interroger sur la validité d’indices de bonheur construits à partir de sondages. Peut-on agréger les résultats de ces sondages à l’échelle d’un pays ? Cela paraît 65 « Economic growth and subjective well-being : reassessing the Easterlin Paradox », Brookings Economics Panel, avril 2008. Les Échos 10/04/2008 11 problématique. Être très heureux ou modérément heureux, cela peut vouloir dire des choses différentes selon les individus sondés, leur âge, leur pays. Faire des moyennes de données aussi qualitatives est inapproprié. Construire des indices de bonheur de façon si arbitraire à partir de sondages et les utiliser pour définir des politiques économiques semble risqué. Une voie plus prometteuse serait de construire des indices de bien-être tels que ceux développés par l’ONU.L’indice de développement humain, par exemple, incorpore à la fois le PIB par tête, la scolarisation et l’espérance de vie. Bien qu’imparfaits, de tels indices ont l’avantage d’être construits à partir de données objectives et aisément quantifiables. Ils sont ainsi moins faciles à manipuler par les politiques ! Hèlene REY est professeur à la London Business School. AD 2008 50/50 Les Échos 10/04/2008