L`introduction du tracteur dans la production agricole et son

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L`introduction du tracteur dans la production agricole et son
L'introduction du tracteur dans la production
agricole et son influence dans l'avènement
de la société de consommation
Mathieu Gagné
Le 20e siècle a connu une importante transition agricole. D'une
société marquée par la misère et la privation, nous nous dirigeons vers
une société caractérisée par la satiété et l’abondance. L'introduction du
tracteur permit en effet d’accroître la production de la terre, mais
également d’élever les revenus de l'agriculteur. L’augmentation des
revenus, à laquelle a contribué l’utilisation du tracteur, permet de ne
plus consacrer entièrement le revenu à la satisfaction des besoins
primaires. On passe alors d’une agriculture de subsistance à une
agriculture commerciale, bref, à la production marchande de
l’agriculture. L’exploitant peut alors sortir de l’unité d’auto-production,
améliorer ses conditions de vie et s’intégrer à part entière à la société de
consommation, suite à l’apparition d'un revenu discrétionnaire. Le
tracteur a donc participé à l’instauration d’une nouvelle dynamique dans
le secteur agricole.
***
Dans son ouvrage portant sur la révolution biotechnologique, Jeremy
Rifkin annonce que le XXIe siècle sera celui de la génétique et des
biotechnologies (Rifkin, 1998). Cette nouvelle Ère serait marquée par
l’abondance et des progrès sans précédent. De fait, la production
industrielle de végétaux et d’animaux engendrera potentiellement des
transformations dans la sphère agricole, où la production s’effectuera à
un bien moindre coût, tout en augmentant sensiblement la productivité
des méthodes employées. L’agriculture prend dès lors une nouvelle
Aspects Sociologiques, volume 9, no1, août 2002
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Le tracteur et la société de consommation
Mathieu Gagné
direction, répartie entre les champs et l’usine. Dans le domaine de
l’élevage par exemple, l’apport du génie génétique «permettra aux
scientifiques de produire à la fois en série et sur mesure des animaux
conformes à des normes qualifiables de taille, de comportement et de
productivité» (Ibid., 1998 : 43). Il s’opère donc une certaine convergence
entre l’informatique et les domaines reliés à l’agriculture, notamment les
biotechnologies, ce qui soulève, il va s'en dire, de nombreux débats,
comme par exemple face aux conséquences environnementales, sociales
et éthiques des changements causés par le développement d’espèces
transgéniques.
Pendant le XXe siècle, la société autrefois marquée par la misère et
la privation a fait place à une société caractérisée par la satiété et
l’abondance. Cette transformation, en partie engendrée par la
mécanisation de l’agriculture, fut profondément ressentie dans le secteur
de la production agricole. Par exemple, l’introduction du tracteur facilita
les tâches du paysan et favorisa du même coup l’accroissement de la
production de sa terre, ce qui encouragea la consommation chez le
paysan et sa famille. En effet, avec l’évolution du mode de production
capitaliste, le marché est inondé de biens qui facilitent habituellement la
vie des consommateurs par leurs utilités. Apparaît alors une foule de
produits visant à répondre aux demandes des acheteurs, ceux-ci ayant
obtenu une augmentation assez considérable de leur pouvoir d’achat.
L’augmentation des revenus dont bénéficièrent alors la plupart des
paysans leur permit de ne plus consacrer entièrement leur revenu à la
satisfaction des besoins primaires. Une marge de capital leur permettait
maintenant de disposer d’une partie de plus en plus importante de leurs
avoirs dans d’autres postes budgétaires dits discrétionnaires.
Dans ce court essai, nous verrons d’abord la situation de
l’agriculture avant la motorisation des procédés de production, soit
l’agriculture de subsistance ainsi que ses caractéristiques. Les profonds
changements de l’agriculture qu’a entraîné l’apparition du tracteur seront
abordés par la suite. L’accroissement du revenu, l’élévation du niveau de
vie, l’apparition du revenu discrétionnaire et leurs impacts sur les
structures familiales et sociétales seront ensuite traités. Nous
présenterons finalement la tendance actuelle en agriculture, engendrée
par l'introduction du tracteur.
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ASPECTS SOCIOLOGIQUES
L’agriculture avant la motorisation
Chacune des importantes transformations relatives à l’agriculture a
entraîné de profonds changements dans les modes de vie des individus.
Une de ces transformations fut amenée par la modernisation et la
mécanisation de l’agriculture. Depuis que l’homme est sédentaire et qu’il
se consacre à l’agriculture, celle-ci fut essentiellement un moyen de
survie autarcique. Bien entendu, certains agriculteurs, ou paysans,
offraient leurs produits agricoles à certaines classes privilégiées de gens
ou encore aux citadins, mais généralement, l’agriculture était pratiquée
pour soi, pour assurer sa propre survie et répondre aux besoins primaires
de sa famille.
Agriculture de subsistance
L’agriculture de subsistance consiste à se suffire par soi-même, et ce
dans le plus grand nombre de domaines possibles. Cette forme
d’agriculture dépendante de la nature était une culture primitive
caractérisée par l’emploi de techniques relativement peu efficaces
comparativement aux techniques actuelles, comme la herse ou
l’assolement triennal, technique consistant à alterner différentes cultures
sur un même terrain afin de conserver la fertilité du sol. De même,
l'emploi d'une grande diversité de cultures conférait une relative stabilité
à cette forme d'agriculture, le but étant alors d'optimiser la sécurité des
récoltes tout en minimisant les risques de perdre celles-ci. Certes ces
techniques amélioraient la production, mais elles ne permettaient pas au
cultivateur d’exploiter sa terre de manière à en tirer des profits
substantiels. Par ailleurs, même si le niveau de vie qu’elle procurait
n’était pas très élevé, la terre a fait vivre la famille du paysan pendant des
générations en lui procurant les éléments essentiels à sa survie. Gérald
Fortin écrit : « Même si l’agriculture de subsistance ne permettait qu’un
niveau de vie très bas, les gens y trouvaient leur satisfaction qui venait
d’abord et surtout de l’ignorance de tout autre genre de vie » (Fortin,
1977: 153). Dans ce milieu fermé et isolé, l’accès à différents modes de
vie et à des moyens techniques de production visant à améliorer
l’efficacité du travail était plutôt difficile. Dans cette autarcie relative,
tout doit être réalisé par l’unité d’autoproduction-consommation qu’est la
famille, de façon à répondre à tous les besoins de celle-ci. « La ferme
était donc ainsi unité de production agricole, usine de vêtements, usine de
construction, atelier de réparation, centre récréatif et [...] centre
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Le tracteur et la société de consommation
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religieux » (Ibid., 1977: 220). La polyculture était donc de mise pour
satisfaire la diversité des besoins familiaux et demandait la participation
de l’ensemble des membres de la famille. Dans ces conditions et à
l’intérieur de ce mode de production, la famille se voyait alors octroyer
un rôle très important.
Structures familiales et sociales
L’unité de production familiale fournissait, par le biais des
nombreux enfants, une main-d’œuvre abondante, généralement
supervisée par le père de famille et secondée par la mère, bien que le rôle
de la mère soit, selon certains, plus important que l'on ne le croit
communément. Le père étant dans l’obligation d’établir ses garçons et de
doter ses filles, il va s’en dire que la pratique de l’épargne était
coutumière et se trouvait même implicitement valorisée par les leaders
idéologiques de l’époque. De même, les enfants, lorsqu’ils travaillaient à
l’extérieur, donnaient régulièrement leur salaire à leurs parents afin de les
aider à s’acquitter de leurs obligations.
Profond changement dans l’agriculture: l’arrivée du tracteur
Principales causes du changement
L’une des principales transformations qu’a connue l’agriculture au
Québec, comme dans le reste de l’Occident au cours du siècle dernier, fut
engendrée par diverses conditions sociales et économiques
modernisatrices. La guerre et ses effets, l’exode rural, ainsi qu'une
relative ouverture sur le monde ont particulièrement marqué cette
évolution.
N’ayant connu qu'une production essentiellement auto-suffisante,
l’agriculture québécoise a connu, avec le déclenchement de la Seconde
Guerre mondiale en 1939, une augmentation considérable de la
production et de la demande. De plus, avec l’ouverture des marchés
européens suite au blocus imposé aux Allemands, les agriculteurs
québécois se voyaient dans l’obligation d’améliorer leur productivité ;
une amélioration de la production qui passait de fait par la modernisation
des techniques employées ainsi que par l'acquisition d’équipements
agricoles plus performants.
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ASPECTS SOCIOLOGIQUES
Second phénomène d’importance ayant influencé la transformation
de l’agriculture au Québec, l’exode rural causé par la faiblesse des
revenus en campagne ainsi que par la saturation du marché et de l’espace
agricole. L’exode rural entraîne alors une concentration des exploitations,
une augmentation de la superficie des terres agricoles qui passe de 116
acres en 1941 à 148 acres en 1961 (Linteau et al., 1989: 283). Cette
augmentation de la superficie s’accompagne logiquement d’une baisse du
nombre de fermes et l’agriculteur tend de plus en plus à employer des
méthodes d’exploitation améliorées visant à répondre aux besoins du
marché. « Du moment que la terre ne nourrit plus simplement les
hommes et que les cultivateurs habiles peuvent en tirer un revenu, elle
prend une valeur économique » (Mendras, 1967: 41). Cette diminution
du nombre de fermes sous-entend une diminution substantielle du
nombre d’agriculteurs. En conséquence, les campagnes ont
« tranquillement cédé le pas au démantèlement progressif d'un milieu qui
attirait jadis 80 % de la population québécoise » (Laurin, 1999: 15).
L’agrandissement considérable de la surface agricole, la demande
grandissante et la diminution des producteurs incitent ces derniers à
moderniser leurs équipements et leurs méthodes de production.
L’évolution des marchés et l’industrialisation de l’agriculture passe par
l’élaboration d’un plan de développement étatique visant à faciliter la
modernisation du domaine, principalement par l’instauration du crédit
agricole. « Les cultivateurs cherchent à agrandir leur exploitation,
n’hésitent pas à s’endetter s’il le faut. L’instauration du crédit agricole
leur facilite la tâche » (Linteau et al., 1989 : 283). L’agriculture tend
donc de plus en plus à incorporer des comportements visant à rentabiliser
les investissements qui ont servi à se procurer de la machinerie ou à
agrandir les bâtiments. Les conjonctures économiques étant favorables,
les agriculteurs commencent alors à se motoriser, à se moderniser. La
plupart des fermes s’équipent de tracteur, symbole inconditionnel de la
prospérité et de la modernisation chez les agriculteurs. Le nombre de
tracteurs au Québec passe de 5758 en 1941 (4% des fermes en sont
équipées) à 60 481 en 1961. En 1961, 63% des fermes possèdent un
tracteur au Québec (Ibid., 1989 : 283). Dès lors, l'apport du tracteur, ainsi
que de nouveaux instruments à la fine pointe de la technologie, entraînent
une diminution des besoins de main-d'œuvre dans les fermes québécoises
(Laurin, 1999 : 15).
En cherchant à rentabiliser son exploitation, le cultivateur
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Le tracteur et la société de consommation
Mathieu Gagné
« recherche de plus grands gains monétaires basés sur le calcul
économique » dans les méthodes d’organisation et de gestion de son
complexe agricole. On passe alors d’une agriculture de subsistance à une
agriculture commerciale, bref à la production marchande de l’agriculture.
Le tracteur comme facteur de changement social
L'introduction du tracteur dans l'agriculture a entraîné certaines
modifications dans les méthodes de travail employées. De fait, l’achat du
tracteur de ferme s’effectue dans le but d’accroître la productivité de la
ferme et, du même coup, les revenus. Il permet en effet de rentabiliser et
d’alléger la tâche du cultivateur. Avec l’aide de ce précieux outil,
généralement acquis grâce au crédit agricole, le travail effectué par
l’agriculteur requiert alors moins de temps et d’effort . « La machine est
à la fois un moyen de bien faire le travail, avec moins de peines et en
temps voulu » (Mendras, 1967: 113). Le cultivateur améliore du même
coup ses conditions de travail tout en se procurant les moyens de faire
progresser sa puissance de production et celle de sa terre. Dans cette
perspective, le travail sur la ferme ne sous-entend plus une main-d’œuvre
nombreuse, ces forces de travail étant remplacées par celle du tracteur.
L’exploitant peut alors sortir de l’unité d’auto-production et procurer un
meilleur niveau de vie (résultat d’un meilleur salaire) à sa famille.
Conséquemment, les enfants peuvent alors garder leur salaire plutôt que
de le donner à la famille. « Au lieu de continuer à donner leur salaire aux
parents, les enfants vont conserver leur revenu, quitte à payer une
pension » (Fortin, 1971 : 143). Cette relative indépendance des enfants
face à leurs parents les stimule à partir pour la ville afin d’y trouver un
travail ou à poursuivre des études supérieures. Les enfants ne sont plus
vus comme de simples manœuvres. Dès lors, ils ne participent non plus
seulement à un système de production, mais à une unité de
consommation.
L’achat du tracteur entraîne également une élévation du standing
social. Bien que le fait de se procurer un tracteur se soit généralisé vers la
fin des années 1950, cette pratique signifiait que les affaires du
cultivateur allaient bien, qu’il avait réussi. L’achat du tracteur engendrait
donc une montée du cultivateur dans l’échelle sociale de la communauté
et attestait que celui-ci était innovateur, moderne et de son temps. Mais le
plus important, c’est que le tracteur marquait symboliquement le passage
d’une agriculture de subsistance à une agriculture de production
marchande qui visait à donner au cultivateur un revenu de qualité, venant
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ASPECTS SOCIOLOGIQUES
de l’utilisation rationnelle des éléments dont il disposait. Ce changement
transforme la ferme traditionnelle en complexe agricole, soit en un
« ensemble économique organisé, constitué d’un certain nombre d’unités
techniques spécialisées soumises à un centre de décision privilégié qui
coordonne l’activité des ateliers par des méthodes appropriées »
(Malassis, 1977 : 26). Du même coup, le fermier ou le paysan cède sa
place au producteur agricole.
Le tracteur devient, avec les années, de plus en plus performant. Les
limites de son utilisation se font de moins en moins nombreuses et sont
constamment repoussées. La combinaison au tracteur d’une foule de
savoirs, de connaissances et de compétences techniques a pour effet
d’améliorer sensiblement le fonctionnement et l’utilité de cette machine.
Le tracteur d’aujourd’hui est muni d’un ordinateur portatif relié par
satellite à un ordinateur central qui permet à l’agriculteur d’avoir un
meilleur contrôle de sa production et d’améliorer, avec l’aide de logiciels
complexes, le rendement de son exploitation. De fait, le mode de
production agricole actuel s’effectue avec l’aide de nouvelles
technologies telles que la localisation géographique par satellite et la
micro-informatique, qui « vise une gestion modulée des intrants
(semences, eau d’irrigation, engrais, fongicides, herbicides,
insecticides…) afin d’adapter aux caractéristiques hétérogènes d’une
parcelle l’ensemble des travaux agricoles » (http://www. agrimine.com).
Les composantes techniques du tracteur s’améliorant sans cesse,
elles se complexifient également, bien que son utilisation reste
relativement facile et ne demande pas de compétences particulières. Par
contre, le fonctionnement technique, lors d’une réparation par exemple,
demande une grande maîtrise et un savoir-faire peu commun. Avec le
développement des techniques relatives au tracteur, l’agriculteur est
contraint de faire appel à une foule de professions connexes. Le
cultivateur, ne maîtrisant plus l’ensemble des domaines qui touchent à
l’agriculture comme le paysan traditionnel, demande maintenant l’aide de
personnes pouvant, par exemple, réparer son tracteur. Dès lors, la
séparation des diverses occupations sur la ferme entraîne une
spécialisation des activités agricoles et du même coup une augmentation
proportionnelle des puissances productives (Smith, 2000 : 11). Le
laboureur, le herseur, le vétérinaire, l’agronome ou encore le
moissonneur n'ont plus besoin d'être une seule et même personne comme
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Le tracteur et la société de consommation
Mathieu Gagné
autrefois. Comme l'avançait Adam Smith dans son ouvrage Recherche
sur la Nature et les causes de la richesse des nations :
cette impossibilité de faire une séparation si complète et
entière de toutes les branches différentes du travail employé
dans l'agriculture est peut-être la raison pour laquelle les
progrès des puissances productives du travail dans cet art ne
suivent pas toujours le même rythme que les progrès dans
l'artisanat et l'industrie. (Ibid., 2000 : 11).
Le tracteur procure alors la possibilité d'instaurer une division entre les
nombreuses tâches de l'agriculteur. Ce dernier peut maintenant se
spécialiser et faire appelle à une foule de professions interdépendantes
lorsque les conditions le commandent.
L’accroissement du revenu et l’élévation du niveau de vie
La motorisation et la modernisation de l’agriculture entraînent
l’augmentation des revenus de l’agriculteur, suite au progrès réalisé par
la production de son exploitation. Le tracteur comme l’ensemble de la
machinerie possédée par l’agriculteur favorisent l’émergence d’une
nouvelle conception de l’agriculture. Celle-ci n’est plus considérée «
comme un mode de vie, mais comme une occupation pouvant permettre
un niveau de vie » (Fortin, 1971 : 153), par la gestion rationnelle de cette
industrie qu’est la ferme. Désormais, la vie sur la ferme n’est plus
uniquement vécue pour survivre, mais pour vivre et même très bien
vivre.
Les revenus des agriculteurs s’élèvent à partir du moment où
l’industrie agricole s’industrialise, se motorise, c’est-à-dire lorsque le
fermier s’équipe, entre autres, d’un tracteur. Les revenus monétaires
agricoles du Québec pour la production laitière étaient de 36 519 milliers
de dollars en 1921. Ceux-ci stagnent jusqu’en 1940 et augmentent
jusqu’à 120 028 milliers de dollars en 1948. Les recettes monétaires en
agriculture au Québec et dans l’ensemble des provinces continuent sans
cesse d’augmenter et atteignent même 311 356 milliers de dollars en
1973 pour notre « Belle Province » (Statistique Canada, 1975 : no.21515). Cette augmentation continue du revenu n’est pas exclusive aux
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ASPECTS SOCIOLOGIQUES
propriétaires ou aux employés dans le secteur de la production laitière,
mais généralisée à la majorité des spécialités d’exploitation agricole et
autres secteurs d’activités économiques. L’essor constant du revenu
débute vers 1948, presque simultanément avec la diffusion généralisée du
tracteur de ferme.
Il n’y a pas que les recettes monétaires agricoles qui augmentent. La
valeur par acre des terrains et bâtiments agricoles subit, elle aussi, une
hausse assez importante. De 50 dollars en 1921, cette valeur reste stable
jusqu’en 1950 mais connaît une expansion monétaire considérable par la
suite. Elle passe la barre des 100 dollars en 1968, des 200 en 1975. Entre
1975 et 1981, la valeur par acre des terrains et bâtiments agricoles triple
pour atteindre 666 dollars au Québec. Aujourd’hui, le prix est d’environ
1 350 dollars par acre (Statistique Canada, 1999 : no 21-603f).
L’élévation de la valeur de l’exploitation agricole découle, en partie, de
la modernisation et de la motorisation des méthodes de production de ce
secteur particulier grâce, entre autre, à l’arrivée du tracteur. Elle est le
résultat de l’investissement continuel dans la modernisation afin
d’augmenter sa productivité et de rester concurrentielle.
Apparition du revenu discrétionnaire
La rationalisation constante et souhaitée de l’exploitation agricole
entraîne une hausse des revenus tirés d’une meilleure production. Cette
progression des revenus dans le domaine agricole, comme dans
l’ensemble des autres secteurs d’emploi, donne la possibilité aux
agriculteurs d’améliorer substantiellement leur niveau de vie. La logique
traditionnelle, où l’unité familiale était caractérisée par la
production/consommation et une idéologie de survivance, se voit
irrémédiablement transformée. On ne cherche plus uniquement à survivre
dans un environnement hostile, mais on veut mieux vivre, améliorer ses
conditions de vie et s’intégrer à part entière à la société de
consommation.
La bonification des revenus influence considérablement les modes
de vie des agriculteurs. Selon la théorie du statisticien allemand Ernest
Engel, plus le revenu est élevé, plus la proportion des dépenses
consacrées à la nourriture diminue et ce, même si ces dépenses
augmentent en valeur absolue. Cette diminution de la part des dépenses
reliée à l’alimentation entraîne habituellement l’accroissement des
dépenses dans les autres postes du budget. Plus le revenu est élevé, plus
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Le tracteur et la société de consommation
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grande est la proportion des dépenses, le pouvoir d’achat étant du même
coup augmenté. Nous assistons à l’avènement d’une marge de capital
permettant la consommation de produits divers de même qu’à
l’acquisition progressive d’un nouveau mode de vie résultant de
l’apparition du revenu discrétionnaire. « Il leur fallait désormais
consommer pour vivre. Or la société de consommation leur a aussi donné
en prime l’abondance [...] elle leur a procuré le bien-être matériel »
(Langlois, 1999 : 97). Tout ceci entraîne l’apparition de nouvelles
valeurs, des aspirations nouvelles presque paradoxales avec les anciennes
qui étaient produites dans un cadre de nécessité et de misère.
Structure familiale et tendances nouvelles
L’avènement de la société de consommation, ou le passage d’une
société traditionnelle à une société façonnée par la consommation,
engendre de profondes mutations relatives à cette société. La société de
consommation, vu l’amélioration générale et constante de la qualité de
vie, procure un mieux-être à une bonne partie de la société.
La société de consommation affirme avec force la primauté de
l’individu sur la famille, en multipliant les droits individuels et en plaçant
l’individu au centre de tout. La famille, autrefois l’institution centrale qui
répondait aux besoins primaires de ses éléments, voit son rôle remplacé
par l’établissement de programmes étatiques répondant désormais à ces
besoins. Les enfants se détachent des liens familiaux hautement
hiérarchisés de la société traditionnelle, eux qui n’ont plus à jouer un rôle
de main-d’œuvre non rémunérée (remplacée par le tracteur) et s’intègrent
dans la société de consommation comme individus autonomes. L’enfant,
plutôt que d’être un élément de production, devient un élément de
consommation pris en charge par ses parents. Cette mutation du rôle de
l’enfant entraîne une diminution de la fécondité, les parents préférant
alors avoir moins d’enfants mais leurs offrir des conditions de vie
optimales, ceux-ci étant principalement aidés par un meilleur contrôle de
la fécondité.
Le rôle de la femme change beaucoup lui aussi. Traditionnellement
en charge des tâches ménagères, la femme détient de plus en plus la
possibilité de se soustraire à celles-ci. Avec l’avènement de la société de
consommation et l’augmentation des revenus provenant d’une meilleure
productivité, les tâches ménagères sont remplacées par l’apparition
progressive de biens visant à les exécuter. Le travail ménager de la
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ASPECTS SOCIOLOGIQUES
femme est alors facilité tandis que son rôle sur l’exploitation agricole
augmente. Celle-ci n’est plus confinée uniquement à ses tâches de
maîtresse de maison. Elle désire maintenant participer au monde du
travail salarié, acquérir de l’autonomie et augmenter le revenu familial.
Avec le développement de la société de consommation apparaissent
divers produits qui transforment le monde. L’augmentation du revenu
discrétionnaire permet l’avènement de l’automobile et, en conséquence,
une mobilité accrue. Avec l’automobile, les loisirs, les divertissements et
le travail débordent du milieu familial, alors qu’autrefois la famille vivait
en quasi-autarcie. De plus, ce revenu supplémentaire permet de voyager,
de goûter à une panoplie de nouveaux styles et modes de vie. Nous
devons également noter l'influence de la diffusion de la radio et de la
télévision, qui s’offrent comme de nouvelles fenêtres sur le monde. La
majorité des produits ne pouvant être achetés avec l’argent dont on
dispose, le crédit se généralise. Anciennement rattaché de manière
péjorative aux pauvres, symbolisant l’instabilité financière et l’incapacité
de faire face à ses dettes, le crédit est vu sous un nouvel angle, celui de la
consommation immédiate, selon la logique de « acheter maintenant et
payer plus tard ». L'agriculteur et sa famille sont alors intégrés à la
société de consommation.
Exploitations agricoles au tournant du XXIe siècle
La mécanisation de l’agriculture a ainsi instauré une nouvelle
dynamique dans le secteur agricole. Il permet, comme nous venons de le
démontrer, à l'agriculteur d’obtenir un meilleur revenu, découlant d'une
amélioration de la productivité. Pourtant, la transformation s'est
continuée, voire même accentuée. Aujourd'hui, l'agriculture est toujours
l'activité la plus importante du secteur primaire (http://www.agr.
gouv.qc.ca). En 1996, l’ensemble des exploitations agricoles du Québec a
généré des recettes monétaires de 4,6 milliards de dollars, tandis qu’en
1999, elle totalisait des revenus de 5,1 milliards de dollars et ce, bien que
le nombre de celles-ci tende à décroître de façon tendancielle. De fait, de
51 600 en 1976, le nombre d’exploitations agricoles au Québec est tombé
à 36 000 en 1996. Parallèlement, on dénote également une augmentation
sensible de la taille des exploitations agricoles et une certaine
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Le tracteur et la société de consommation
Mathieu Gagné
concentration de la production dans un nombre de plus en plus restreint
d’exploitations.
Depuis le début des années 1990, certains secteurs de production
agricole ont fortement accru leur rendement. Les secteurs porcin et
avicole ont augmenté leur productivité d’un peu moins de 50% et 30%
respectivement, entre 1993 et 1997. Ensuite, d’après les données de
Statistique Canada (http://www.agr. gouv.qc.ca), les exploitations
agricoles déclarant des revenus agricoles bruts de 250 000 $ passent de
15,2% à 18,9% des exploitations agricoles totales au Québec, entre 1995
et 1998. Pour la même période, la proportion des agriculteurs déclarant
des revenus entre 10 000$ et 24 999$ a diminué significativement. Par
ailleurs, l’agriculture demeure un secteur à forte capitalisation, qui
requiert un ratio de 4$ d’actif par dollar de revenu brut. L’intensité
nécessaire en capital place alors le secteur agricole au second rang des
industries canadiennes, juste derrière le secteur de l’électricité.
L’agriculture ne se différentie alors pas nettement des autres secteurs
d’activité industrielle. Lorsque le producteur doit renouveler ses
infrastructures ou ses équipements, il doit absorber des coûts
relativement élevés. Toutes ces conditions « font en sorte que ceux-ci ne
pourront rencontrer les exigences de leur tâche s’ils ne peuvent pas
atteindre un certain volume de production » (Aubry, 2001 : A6). D'autre
part, la valeur de la machinerie agricole a commencé à croître de façon
marquée en 1994. En 2000, la valeur de celle-ci a augmenté de 53%
(Statistique Canada, 2002 : no 11-001F). Ainsi, cette « forte augmentation
de nouveaux investissements au chapitre des fermes et de la machinerie
[…] a donné lieu à une certaine substitution de la main-d'œuvre par le
capital » (Statistique Canada, 2002 : no 11-001F). Toutes ces conditions
font en sorte que les agriculteurs ne peuvent rencontrer les exigences de
leur tâche s’ils n’atteignent pas un certain volume de production. Les
usines de production alimentaire remplacent alors les fermes familiales
traditionnelles et s’orientent vers une nouvelle dynamique, fortement
influencée par de nouvelles technologies.
L'informatisation de l'agriculture
L’utilisation de nouvelles technologies pour accroître la productivité
des installations et assurer la rentabilité de ces nouveaux complexes
agricoles démontre l’entrée de l’agriculture dans une nouvelle ère. De
nouvelles formes d’agriculture dites de précision s'exécutent maintenant
à l’aide « de nouvelles technologies qui s’inscrivent dans une nouvelle
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ASPECTS SOCIOLOGIQUES
gamme “ techniquement évoluée ”, […] notamment dans le domaine des
nouvelles technologies et de la gestion globale de l’exploitation »
(http://www.deere.com).
Pour l’agriculture moderne, l’accroissement de la productivité passe,
selon certains, par l’utilisation de ces nouvelles technologies. Dans le
cadre d’un projet portant sur l’amélioration de la capacité concurrentielle
élaboré par le Conseil pour le développement de l’agriculture du Québec,
nous pouvons lire que « l’accroissement du développement, de
l’efficacité, de la rentabilité et de la compétitivité de l’industrie ovine [est
faite] par l’acquisition et la diffusion de nouvelles technologies et de
systèmes de production » (http://www.cdac.qc.ca). L’apport des
biotechnologies contribue également à augmenter la productivité. En
effet, l’utilisation de semences génétiquement modifiées peut permettre
de produire jusqu'à 8 tonnes de grain sur un espace pour lequel les
semences traditionnelles n’en donnent qu’une seule tonne (Lachapelle,
2001 : A33).
De nouveaux marchés planétaires voient également le jour. Selon les
données de Statistique Canada, les revenus tirés des exportations
agroalimentaires pour l’année 2000 sont de 23,4 milliards de dollars et
sont en hausse de 7,24 % par rapport à l’année 1999. De même, certains
marchés agroalimentaires sont en très forte croissance. Les exportations
vers Hong Kong et le Mexique ont en effet augmenté respectivement de
56,4 % et 37,6 % pour la même période ! (http://www.agr.gouv.qc.ca).
Toutefois, l’agriculture, généralement réputée pour sa capacité
d’adaptation, n’a pas encore totalement intégré tous les éléments
disponibles qu'offrent les dites « nouvelles technologies ». Les freins que
constituent les coûts relativement élevés d’acquisition des équipements et
les facteurs contingents des projets gouvernementaux n’ont certes pas
favorisé la chose. Nous avancerons par contre que, loin d’être un refus
des nouvelles technologies susmentionnées, nous croyons que
l’agriculture actuelle débute une nouvelle transition, essentiellement axée
sur l’utilisation des nouvelles technologies. À l’heure actuelle, la
proportion d'agriculteurs utilisant un ordinateur pour la gestion de leur
exploitation agricole a doublé tous les cinq ans depuis 1991. En 2001,
cette proportion s'élevait à près de 40 %. Pour cette même année, plus de
65 % des agriculteurs ayant des revenus de 250 000 $ et plus utilisaient
un
ordinateur
pour
la
gestion
de
la
ferme
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Le tracteur et la société de consommation
Mathieu Gagné
(http://www.statcan.ca/francais/gcensus2001/index_f.htm). Le monde
agricole devrait alors potentiellement incorporer, à une plus grande
échelle, les innovations et les progrès technologiques, afin de se
développer sur une nouvelle dynamique marquée par les nouvelles
technologies de l’information et de la communication. L’agriculture subit
une mutation informationnelle liée à l’utilisation de nouvelles
technologies, soit l’informatique, la robotique, les télécommunications
numérisées et les biotechnologies.
Il va s'en dire que le secteur de l’agriculture, marqué par cette
transformation, soulève depuis quelque temps au Québec de nombreux
débats. Tournant principalement autour du film Bacon du réalisateur
québécois Hugo Latulipe et des revendications de l’Union paysanne,
c’est tout le modèle agricole moderne, c’est-à-dire industriel, qui est
remis en question. Suite à l'intensification et à la spécialisation de
l'agriculture, les pressions exercées sur l'utilisation des ressources en eau
et en sol se sont accrues. Conséquemment, cette forme d'agriculture, tout
en permettant de hauts rendements, provoque du même coup la
dégradation des sols, mais également la contamination des eaux
souterraines et de surface.
Pourtant, l'introduction de nouvelles méthodes visant à accroître la
productivité peut également faciliter la tâche des agriculteurs, ainsi que
nous l'avons remarqué avec l'introduction du tracteur sur la ferme.
Comme nous l'avons affirmé précédemment, l’apparition du tracteur a
marqué le passage d’une société caractérisée par la privation et la misère
à une société d’abondance et de satiété. Dans un contexte d’agriculture
de subsistance, le paysan se suffit à lui-même grâce à l’unité familiale et
communautaire. Dans l’agriculture dite moderne, l’exploitant agricole est
intégré au marché global, grâce à l’unité de production technicisée qu’est
devenue la ferme traditionnelle. Le tracteur permet alors le passage à un
mode de production capitaliste où le gain monétaire oriente les actions.
Le tracteur participe à l’accroissement considérable de la production tout
en facilitant le travail de l’agriculteur. Cette augmentation de la
production se traduit par un accroissement du revenu et fait entrer de
plein pied l’agriculteur dans la société de consommation en le libérant du
joug de la subsistance. Une fois la question de survie réglée, le
cultivateur et sa famille veulent améliorer leurs conditions d’existence, ce
que la société de consommation leur permet.
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ASPECTS SOCIOLOGIQUES
Le tracteur a donc contribué à l’avènement de la société
d’aujourd’hui. Ainsi, il fut un facteur de changement social. Son rôle a
été primordial dans le développement de l'agriculture moderne puisqu’il
a été impliqué dans l’établissement des bases d’une nouvelle dynamique.
Néanmoins, la mécanisation rapide de l'agriculture a du même coup
permis une augmentation des rendements et une spécialisation des
exploitations, en même temps que la croissance de la taille et la
diminution du nombre des fermes (Debailleul, 1997 : A7). De fait, l'une
des conséquences de ces transformations s'est traduite par des gains de
productivité, mais également par une baisse des prix des produits
agricoles qu'ils ont permis. Le cultivateur se voit dès lors dans
l'obligation, s'il veut maintenir son salaire et le niveau de vie qu'il lui
permet, d'accroître sa productivité par les moyens qui lui sont proposés.
Reste à savoir si la fin justifie encore les moyens.
Mathieu Gagné
1er cycle
Sociologie, Université Laval
***
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ASPECTS SOCIOLOGIQUES
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