Le Cargo a repris la mer
Transcription
Le Cargo a repris la mer
Solutions LUMIÈRE Grenoble Le Cargo, bâtiment célèbre d’André Wogenscky, signait la modernité culturelle de Grenoble en 1968. Il revit sous une nouvelle identité. La MC2, inaugurée à l’automne 2004, née du travail de l’architecte Antoine Stinco, reste fidèle à ses origines mais avec une ampleur et une présence lumineuse nouvelles. Le Cargo a repris la mer A lumière attire vers l’entrée de la MC2 mieux que ne le ferait n’importe quel type de signalétique. C’est sûrement la meilleure preuve que l’éclairage assure complètement sa fonction », dit cet ingénieur de la ville de Grenoble. L’ancien et célèbre “Cargo” luit en effet comme une lanterne dans la nuit, exactement comme l’a voulu l’architecte de sa réhabilitation, Antoine Stinco. La lumière émane de l’intérieur du hall du bâtiment historique principal, des fenêtres des studios et de l’atrium de sa toute nouvelle extension. Deux passerelles dessinent le soir un trait lumineux entre les deux PHOTO THIERRY CHENU «L PHOTO ANDRÉ WOGENSCKY Ancien bâtiment (à droite) Salle grand théâtre : 1 030 places Auditorium : 1 000 places, jauge basse 600 places Salle petit théâtre : 263 places Loges : 65 loges individuelles et collectives (1 à 5 personnes) et 4 loges collectives (50 personnes) corps de bâtiment. La lumière est partout présente et protéiforme, jamais aveuglante, jusque dans les cheminements balisés qui mènent de la ville à cette “cité des arts vivants”, comme elle s’appelle désormais. L’immense parvis et son escalier à marches douces reçoit lui aussi le flux de mâts techniques qui l’illuminent sans jamais gêner l’œil. Respiration, discrétion, confort, lumières homogènes sont les maîtres mots de cette ambiance sobre, à l’image de la réhabilitation opérée par Antoine Stinco sur ce bâtiment hautement emblématique : il fut l’une des premières maisons de la culture en France et nombre d’artistes y ont fait leurs premières armes ; il fut aussi construit en 1968, par André Wogenscky, émule de Le Corbusier, et répond à tous les critères de l’architecture avant-gardiste de cette période. Ce sont les matériaux bruts – béton et bardage – les volumes simples, les 36 M A R S / AV R I L 2 0 0 5 Nouveau bâtiment (à gauche) Salle de création : 500 places Studio 1 : 400 m2 Studio 2 : 265 m2 LUX N° 232 lumière SOLUTIONS Les parois acoustiques sont rétro-éclairées par des tubes fluorescents et mises en valeur par le flux perdu des spots qui éclairent le sol. Partenariat Gaz et Electricité de Grenoble ne pouvait manquer d’intervenir sur le Cargo. L’énergéticien, déjà auteur des opérations Opus 2000, qui ornent chaque année les berges de l’Isère de gobos dessinés par les artistes, rempile. La paroi blanche de la proue forme un écran formidable pour reproduire ce type d’intervention. Les mâts techniques qui éclairent le parvis portent donc trois projecteurs à gobos développés par Philips Eclairage pour GEG. Pour célébrer l’inauguration de la MC2 GEG a fait appel à l’artiste sud africain William Kentridge. pilotis ou encore les ouvertures de dimensions variables, selon l’orientation par rapport au soleil, ou encore la construction d’un théâtre tournant. Double foyer et spots orientables M M M Stinco a respecté tout cela, tout en le modifiant profondément. Et si le parti pris qu’il affiche en matière de lumière artificielle est dans l’air du temps, il correspond surtout à ses préoccupations particulières. Il conserve la façade circulaire, en forme de proue, du bâtiment historique, son contraste noir et blanc, ses lignes simples et valorise le béton. C’est la pureté qui guide son crayon lorsqu’il redessine intégralement les abords pour recréer et donner à lire le lien physique avec la ville et faire naître la convivialité. « Le Cargo émergeait d’un espace vert mouvementé, formé de buttes, écrit-il. Cette situation lui a valu d’être appelé “Le Cargo”. J’ai remis cet espace au niveau de la ville et dessiné un escalier monumental qui la relie à la proue du Cargo. Le sens urbain du bâtiment s’en est trouvé modifié profondément. » L’extension obéit aux mêmes règles de simplicité, mais là où le Cargo joue la courbe refermée sur elle-même, elle décline ses parallélépipèdes et ouvre ses baies rectangulaires oblongues vers l’extérieur. Elle abrite notamment deux studios de danse séparés d’une grande salle de création par un atrium. A l’intérieur du bâtiment ancien, Antoine Stinco fait table rase des aménagements, ne conservant que certains éléments de structure nue comme le poteau autour duquel pivotait le théâtre tournant, qu’il détourne pour en faire le pilier central du hall d’accueil. Il aère les volumes, crée des circulations pour faire communiquer les espaces et il reconstruit : un auditorium de 1 000 places, ovale, remplace la salle ronde du théâtre pivotant, une grande salle de théâtre de 1 030 places, pourvue désormais d’un balcon, possède un proscenium escamotable et une fosse d’orchestre. Le petit théâtre de 263 places est simplement un peu rafraîchi. A la diversité des salles correspondent des choix d’éclairage spécifiques, mais chaque solution privilégie le confort. « Elle permet avec une certaine économie de moyens, d’obtenir à la fois le niveau d’éclairement requis pour que le spectateur y voie suffisamment et une ambiance agréable », développe Claude Reinert, chef de projet chez Stinco. L’auditorium est un espace chaud : sols et scène parquetés, fauteuils en bois clair, parois en okoumé travaillé en facettes. Le bois est roi. PHOTO MONTHIERS Antoine Stinco Premiers travaux : expérimentation de structures gonflables et en toile tendue. 5 réalisations : • 1991 : Galerie nationale du jeu de Paume (Paris) • 1997 : kiosques du jardin des Tuileries (Paris) • 2000 : Les Abattoirs (Toulouse) – espace d’art moderne et contemporain • 2004 : MC2 - Maison de la culture à Grenoble (Le Cargo) et musée des Beaux-Arts (Angers) • Bibliographie : “La Ville à livre ouvert”, Documentation française, 1979. M A R S / AV R I L 2 0 0 5 LUX N° 232 37 Solutions Coupe Ces lignes de downlights sont complétées par une de l’ancien ligne de 24 appareils encastrés à double foyer, du bâtiment rénové même type que ceux qui éclairent le devant de la scène, mais d’ouverture inférieure (5 cm). « Ils sont installés au droit de l’encorbellement en fond de salle pour éviter l’effet de trou noir que pourrait créer cet élément architectural. » Avantage de la disposition en ligne des appareils : en évitant l’éparpillement, on optimise les opérations de maintenance, qui s’effectuent à partir d’une seule passerelle technique. Autour de la salle, des praticables masquent des galeries de circulation latérales. Là, des appareils asymétriques à sources fluorescentes de 9 W, encastrés dans les parois murales, éclairent le cheminement, sans gêner le spectateur. Ils sont parfaitement invisibles : « non seulement la source est cachée, mais le réflecteur en métal joue comme un miroir, qui prend la même couleur que le sol », explique Sylvie Guerrier. Ils restent allumés pendant les représentations, créant une lueur agréable. « Ils font respirer cette salle, comme le balisage de sécurité, obligatoire, qui crée au sol, le long des marches, une autre petite lueur. L’éclairage a été pensé pour que la dimension réelle de l’espace soit nettement percepSur les tible, que la salle soit éclairée entièrement ou dans passerelles, des la pénombre. Et ceci est vrai pour les autres salles filtres cachent », complète Claude Reinert. Pour recevoir l’éclairage les éclairages scénographique, un grill doté de perches motorisées techniques aux est installé sur la moitié de la salle, tandis que sur spectateurs l’autre moitié des lisses scénographiques permettent mais permettent d’accrocher les appareils scéniques. Elle est aux techniciens desservie par une passerelle mobile télescopique. d’y voir. « Nous n’avons pas traité les éclairages PHOTO MONTHIERS PHOTO MONTHIERS Trois systèmes de spots encastrés à sources halogènes en 230 volts ont été installés (1) au plafond. « A peu près partout, nous avons employé de sources halogène, précise Sylvie Guerrier, chef de projet chez Erco Lumières, principal fournisseur des appareils d’éclairage intérieur, parce qu’elles n’ont pas besoin de transformateur et n’émettent donc aucun bruit parasite gênant dans une salle de spectacle. » A l’aplomb de la scène, une ligne de 28 downlights encastrés à double foyer (150 W) (2) d’ouverture 10 cm à faisceau large (60°), créent un éclairage diffus. Ils envoient 700 lux au sol. « Ces appareils très discrets sont destinés à rendre ce devant de scène lisible pour le spectateur, et ne constituent pas un éclairage scénique. En revanche, à proximité, des rails ont été installés au plafond pour supporter les éclairages scéniques. » Deux rangées de 7 downlights orientables à lampes PAR 56, de 300 W sont ensuite disposées au centre de la salle, où la hauteur est la plus élevée (environ 12 m). « Ces lampes sont adaptées aux grandes hauteurs, poursuit-elle. Elles ont un faisceau elliptique (16 ° – 40 °) qui couvre le maximum de surface dans les deux sens. Nous avons cherché, avec Claude Reinert, à obtenir une couverture importante à partir de seulement deux lignes d’appareils. Placés très haut, ils ne créent pas d’impacts, la lumière est homogène et confortable. » L’auditorium. Trois systèmes d’éclairage Le niveau d’éclairement au sol sont mis en œuvre au niveau du plafond. est d’environ 250 lux. Les matériels ont été disposés en ligne « Nous n’avons pas éclairé les pour faciliter la maintenance. Ici, comme parois, ni le plafond, précise dans le grand théâtre, les techniciens Claude Reinert, mais le peuvent intervenir sans gêner les niveau lumineux permet de répétitions ou le spectacle, grâce à des profiter de l’ambiance chaleupasserelles techniques escamotables reuse de l’okoumé, et d’en ou situées en périphérie de la salle. faire ressortir les facettes. » M M M M M M DOC. STINCO LUMIÈRE 38 LUX N° 232 M A R S / AV R I L 2 0 0 5 Solutions M M M LUMIÈRE scéniques, pour lesquels nous avons simplement prévu les équipements nécessaires pour les installer, les piloter, et les maintenir. » Le grand théâtre possède une architecture plus complexe : un balcon, un proscenium escamotable, une fosse d’orchestre. Il possède 2 passerelles techniques fixes. Cette salle, de 14 m au point le plus haut, est sombre, comme c’est la règle dans les théâtres contemporains, moins profonde que l’auditorium. Elle possède un plafond et des parois latérales acoustiques. A l’aplomb du proscenium, des downlights de 250 W éclairent les rangs avant. Au centre, où la hauteur est la plus grande, une rangée de spots encastrés PAR 56 300 W est installée entre les deux passerelles (3). Ils sont orientables sur 360 ° de 0 à 40 : on peut ainsi diriger leur flux en évitant de “taper” sur tous les appareils qui sont installés là (éclairage scénique, bafles). En fond de salle des spots traitent la zone du balcon. Les hauteurs sont bien inférieures. Sous le plafond incliné qui surplombe le balcon, des downlights double foyer, inclinés à 25°, éclairent les spectateurs. Sous le balcon, des spots halogène TBT, 12 V de 100 W à double foyer éclairent les rangs du fond du parterre. « Les réglages furent assez délicats dans cette salle, commente Claude Reinert, parce qu’il fallait à la fois éviter la réflexion anarchique de la lumière sur les parois, gérer l’inclinaison des plafonds, masquer les appareils. » Les écrans acoustiques, en revanche, reçoivent un traitement décoratif spécifique, et sont rétro-éclairées par des réglettes fluorescentes blanches (3). « Pour la décoration, le budget était limité, confie Antoine Stinco. La majorité des 34 millions d’euros HT du budget ont été consacrés à la mise à niveau technique et au gros œuvre. Je me suis donc fréquemment servi de tous les éléments de l’architecture ou des aménagements intérieurs – matériaux acoustiques, okoumé, caissons dans le béton – comme d’éléments décoratifs. » Sur les passerelles, enfin, des filtres bleus masquent tous les éclairages techniques aux spectateurs tout en permettant aux techniciens d’y voir. Le petit théâtre en sous-sol enfin fut simplement remis à niveau. Dans cette petite salle rectangulaire très sombre, aux murs en béton à facettes, basse et sans faux-plafond, des suspensions cylindriques hautes et profondes, permettent d’amener la source lumineuse à la bonne hauteur sans risquer d’éblouir le spectateur. Dans les salles de danse de l’extension, le traitement a été plus simple et les matériels moins sophistiqués. Dans la salle de création, peinte dans un gris sombre, la neutralité de ton est de rigueur. « Cette salle est un outil destiné à la création contemporaine. Elle comporte une tribune mobile et le grill peut couvrir intégralement la surface de la salle. Les créateurs apportent leurs propres éclairages pour concevoir leurs scénographies. Le public peut être placé n’importe où. Des projecteurs de 400 W aux iodures métalliques apportent une lumière blanche qui sert d’éclairage de fond. » Dans les studios, habillés okoumé comme l’auditorium, les mêmes projecteurs sont suspendus par des chaînettes au-dessus du grill. L’éclairage est uniforme, l’ambiance chaleureuse grâce au bois. La MC2 en chiffres • Création : 1968, André Wogenscky, à l’occasion des Jeux olympiques d’hiver • Réhabilitation : Antoine Stinco • Concours pour la réhabilitation : mai 1997 • Études et réalisation : janvier 1998-mars 2000 • Chantier : février 2001 • Livraison : septembre 2004 • Statut : établissement public de coopération culturelle (EPCC) • Abrite le centre chorégraphique national de Grenoble (CCNG), le centre dramatique national des Alpes (CDNA) et les Musiciens du Louvre-Grenoble • Budget prévisionnel pour la réhabilitation : 34 M€ (travaux HT) • Enveloppe éclairage : lot électricité total (courants fors et courants faibles) : 2,8 M€ HT • Luminaires seuls (estimation) : 700 000 € • Surface : 22 000m2 SHON 40 LUX N° 232 M A R S / AV R I L 2 0 0 5 PHOTO ANDRÉ WOGENSCKY Merveilleux matériaux acoustiques Le hall d’entrée a été travaillé Ces lumières du dedans, Antoine pour révéler la structure rayonnante Stinco a fait en sorte qu’elles soient des poutraisons en béton. perceptibles du parvis, et donnent à lire la vie intérieure de la MC2 la nuit. L’extension comporte aussi un atrium immense, de 18 m sous verrière, dont les parois sont éclairées par des projecteurs de 500 W à volets de cadrage (4), pourvus de sources halogènes. Le flux, par réflexion sur ces parois, s’échappe du haut de l’atrium vitré et diffuse son halo à l’extérieur. Plus bas, les passerelles transparentes qui relient les deux corps du bâtiment sont éclairées par des réglettes fluorescentes. Tandis que le hall d’entrée du Cargo laisse échapper sa lumière par ses parois vitrées en retrait de façade. Il a été créé dans l’espace qui se trouvait sous le théâtre tournant. L’éclairage du hall a été travaillé pour révéler la structure en béton des poutraisons. Il reçoit le flux indirect d’appliques de 300 W à sources halogènes (3 000 K, IRC 100) installées dans les caissons du plafond dont elles éclairent le fond. Cet éclairage souligne nettement le dessin rayonnant de la voûte autour du pilier. Du dehors, l’entrée est signalée par l’éclairage de la zone périphérique située en retrait sous la proue du Cargo. Il attire l’œil sans créer de reflets qui viendraient contrecarrer l’effet de lanterne produit par la perception des lumières intérieures. Des spots halogènes de 50 W éclairent donc en douche, assez intensément le sol (éclairement de 300 lux) où ils forment des impacts circulaires. (5) Le bâtiment est baigné dans l’ambiance lumineuse du parvis. « Le promontoire constitué par le parvis ressort grâce aux projecteurs portés par deux mâts techniques orientés sur les marches. Les cheminements sont éclairés au sol en lumière rasante sur 180° par des plots de balisage de 40 cm. Eclairage rasant également pour la rampe d’accès grâce à des luminaires muraux encastrés. » Le vieux Cargo a inauguré sa nouvelle identité de MC2 le 17 septembre 2004, cinq ans après sa fermeture pour travaux. Désormais cité des arts vivants, il verra se croiser dans ses murs trois grands noms : Jean-Claude Gallotta, directeur du Centre chorégraphique national de Grenoble (CCNG), Laurent Pelly, directeur du centre dramatique national des Alpes (CDNA) et Marc Minkowski, qui dirige les Musiciens du Louvre-Grenoble. Dedans, dehors ANNE LOMBARD (1) (2) (3) (4) (5) Erco Le 1er foyer constitué par le filament de la lampe et le 2e par le réflecteur Mazda (Cormoran) Thorn (Vulcain) iGuzzini (Laser) Les intervenants IMaîtrise d’ouvrage : ville de Grenoble IMaîtrise d’œuvre : SA Antoine Stinco, architecte mandataire IChefs de projet : Claude Reinert (chantier), Philippe Maffre (études), Laurent Vié (concours) IFournisseurs : Artémide, Erco, iGuzzini, Mazda, Sarlam, Thorn