Actes des Sciences et Savoirs 2014 - Acfas
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Actes des Sciences et Savoirs 2014 - Acfas
Sous la direction de Jaouad Alem Abdelouahid Assaïdi Actes de la 21e Journée Sciences et Savoirs aux frontières de la connaissance Sous la direction de Jaouad Alem Abdelouahid Assaïdi ACFAS – Sudbury Association francophone pour le savoir Section régionale de Sudbury Comité d’édition: Jaouad Alem et Abdelouahid Assaïdi ACFAS-Sudbury Université Laurentienne Sudbury, Ontario P3E 2C6 ISSN 2369-0097 Tous droits réservés ©Acfas – Sudbury, 2015 Table des matières Remerciements ................................................................................................................................ 7 Présentation ..................................................................................................................................... 9 Les caractéristiques du stress et du fardeau sur les aidants naturels francophones œuvrant auprès des personnes atteintes de démence et diagnostiquées précoces: problématique, recension des écrits et hypothèses de recherche ................................................................................ 11 Jaouad Alem, Jacques G. Michaud et Lorraine Leblanc Les processus phonologiques impliquant les groupes consonantiques en position initiale et finale:une étude sur l’articulation et la phonologie chez des enfants francophones et bilingue du nord de l’Ontario ............................................................................................ 20 Karine Bishop et Michèle Minor-Corriveau Un projet pilote dans une école: le massage avec les enfants ayant des problèmes de comportement ........................................................................................................................................... 62 Paul-André Gauthier La pensée critique et son développement lors de la formation: défis observés en sciences infirmières ......................................................................................................................... 81 Paul-André Gauthier Perception de linguicisme chez des locuteurs non natifs de l’anglais au Canada ........................ 90 Ina Vuckovic Répertoire vocabulaire type: enfant franco-ontarien et franco-dominant ................................... 123 Williane Kanyamuneza, Michel Minor-Corriveau, Chantal Mayer-Crittenden, Manon Belanger et Roxanne Robillard 6 « “Tue, tue, tue!” “Murder the Huguenots”: L’impact du massacre parisien de 1572 sur la conscience et l'identité nationale anglaise » .................................................................... 149 Alain Jr Plamondon Analyse critique des études portant sur la thérapie à intonation mélodique pour les personnesatteintes d’aphasie ........................................................................................... 176 Roxanne Pelchat Trajectoire géographique et occupation de l’espace urbain du grand Sudbury par les immigrants francophones ................................................................................................................... 201 Annie Koffi et Moustapha Soumahoro Activité antimicrobienne de produits naturels originaires du Nord de l’Ontario ....................... 224 Janique Vandal, Léo G. Leduc, Garry Ferroni et Mamdouh Abou-Zaid Trend du Sex-ratio par la théorie de jeux évolutifs..................................................................... 241 Daniel Louis Benga et Youssou Gningue Remerciements Nous tenons à remercier le vice-rectorat aux affaires francophones de l’Université Laurentienne, ainsi que l’association acfas-générale pour leur soutien financier. Sans leur aide, ces actes ne pourraient voir le jour. Pour rappel, lors de l’assemblée générale du 4 avril 2014, le CA avait proposé que les communications des JSS de 2012, 2013 et 2014 soient publiées sous la forme d’un texte complet après avoir fait l’objet d’une révision linguistique externe. Le comité d’édition tient à féliciter les auteurs des 11 propositions de textes complets retenus et révisés. Enfin, le comité exprime sa vive reconnaissance aux réviseurs linguistiques ; certains d’entre-eux ont accepté de réviser pas moins de deux articles complets durant l’été 2014. Liste des réviseurs linguistiques Jaouad Alem Université Laurentienne jalem@laurentienne. ca Abdelouahid Assaïdi Université Laurentienne aassaidi@laurentienne. ca Dominique Chivot Université Laurentienne dr_chivot@laurentienne. ca Georges Kpazaï Université Laurentienne gkpazai@laurentienne. ca Ginette Roberge Université Laurentienne gx_roberge@laurentienne. ca Mélissa Vernier Université de Hearst Melissa_vernier@uhearst. ca OlivierSerresse Université Laurentienne oserresse@laurentienne. ca 9 Présentation Aux Frontières de la connaissance Jaouad Alem École des sciences de l’activité physique, Université Laurentienne Abdelouahid Assaidi Département de Commerce, Université Laurentienne L’édition 2014 de la Journée des Sciences et Savoirs (JSS) s’est tenue le vendredi 4 avril 2014 à l’école des sciences de l’activité physique de l’Université Laurentienne sous le thème: aux frontières de la connaissance. Cette édition, la 22ième, a réunie pas moins de 42 communications dont 33 communications étudiantes et étudiants francophones ou francophiles des chercheurs du Grand Sudbury et d’ailleurs. Cette année, le conférencier principal invité était Michel Laurier, Doyen de la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa depuis juillet 2012; nous lui avons demandé d’animer une conférence sur les défis de l'évaluation des compétences professionnelles Nous remercions tout d’abord l’équipe de l’organisation de cette édition pour son travail professionnel, rapide et efficace. Quatre étudiantes de l’Université Laurentienne ont contribué à l’organisation de cette édition: Émilie Guérin, Tara Paquette, Valérie Thériault et Cécilia Rodriguez. Elles ont assuré entre autre la gestion efficace du temps de parole réservé aux communicants et aux participants, ce qui a permis de favoriser des échanges efficaces et fructueux. Elles ont également préparé les salles et les attestations de participation et nous ont aidés à contacter les participants des JSS de 2011, 2012 er 2013 pour leur proposer de soumettre des textes complets. Il nous fait plaisir de constater que ces étudiantes ont contribué à la réussite d’une manifestation scientifique comme la JSS #22 car l’ACFASSudbury, du moins au départ, était une association destinée d’abord et surtout à la formation par et pour la recherche de la population étudiante. Un grand merci au comité d’évaluation des communications étudiantes. Cette année, afin de faciliter la tâche de ce comité, cinq présidents affectés aux salles évaluaient les communications orales à l’aide d’une grille d’évaluation qui avait été validée empiriquement auparavant. La veille de la JSS, les évaluateurs s’étaient réunis pour s’assurer d’avoir la même compréhension des items de la grille d’évaluation. Celle-ci avait été placée dans notre site web trois semaines auparavant de sorte que les candidats et candidates évalués pouvaient en prendre connaissance. Les communications ont été catégorisées en cinq disciplines similaires de premier ou de deuxième cycle afin 1- de faire évaluer les communications par le même jury et 2- d’éviter de comparer des communications qui émanent de disciplines franchement différentes comme par exemple comparer une communication en droit avec une communication en biologie. Il est quand même arrivé à l’occasion que les évaluateurs ne parvenaient pas à départager les communications; quand cela est arrivé, il avait alors été décidé de partager les prix entre les candidats. C’est ainsi qu’un ensemble de 14 prix d’une valeur totale de 6300 $ ont pu être décernés aux 33 étudiantes et étudiants qui ont participé à cette édition afin de récompenser la qualité de leurs communications et leur implication à l’avancement de la cherche scientifique en français. Nous tenons à remercier tout particulièrement les deux départements d’orthophonie et de psychologie de l’Université Laurentienne qui sont des fidèles participants aux Journées des sciences et savoirs. En effet, ces deux départements réunissaient à eux seuls plus de 75% des communications. 10 Enfin, un merci également à nos deux commanditaires: le bureau des affaires francophones de l’Université Laurentienne qui, cette année encore nous a offert sa subvention annuellle de 10 000$ et l’Acfas-Général qui, cette année nous a offert un soutien financier de 3000 $. C’est lors d’une assemblée générale organisée en novembre 2013 que la nouvelle équipe du CA a pris le relais de l’ancienne équipe. Deux défis ont très vite apparus: 1- la nécessité d’encourager la production d’article francophones en sciences et génie et 2- la nécessité de publier les actes non publiés depuis 2009. Pour relever le premier défi, nous avons encouragé la participation d’une étudiante en sciences et chime, Laura Laverdure, en lui décernant un prix de 700 $. Nous espérons qu’ainsi que d’autres étudiants et étudiantes chercheurs en sciences et génie s’impliqueront avec enthousiasme dans nos JSS annuelles. Pour faire face au second défi, nous avons contacté les participants des trois dernières Journées des sciences et savoirs (i. e les JSS de 2012, 2013 et 2014). Nous leur avons demandé de nous proposer des textes complets qui feront l’objet d’une révision linguistique avant d’être publiés dans les actes. Nous avons laissé le soin a l’ancien comité responsable de la publication des actes de publier les propositions de textes complets de 2010 et 2011; ce comité, semble-t-il connait des difficultés relatives au respect des délais d’évaluation par certains évaluateurs. C’est ainsi qu’un total de 11 propositions de textes complets nous sont parvenues. Il nous fait plaisir de constater que ces 11 propositions couvrent des disciplines différentes telles que la psychologie, l’orthophonie, la santé, l’histoire, les mathématiques, la biologie et la géographie. Nous constatons également avec le même plaisir la participation du collège Boréal. Ceci est bien la preuve, s’il en fallait encore, du dynamisme et de la croissance constante de notre association. En premier, Jaouad Alem, Jacques Michaud et Lorraine Leblanc présentent une recension des écrits récents qui portent sur les caractéristiques du stress et du fardeau sur les aidants naturels francophones œuvrant auprès des personnes atteintes de démence et diagnostiquées précoces, une recension qui permet entre autre de dégager des hypothèses de recherches en gestion de ce type de maladie mentales. Le second article correspond à deux chercheuses du département d’orthophonie, Karine Bishop et Michèle Minor-Corriveau, qui nous présentent les processus phonologiques qui impliquent les groupes consonantiques en position initiale et finale des enfants francophones et bilingue du nord de l’Ontario. Puis, le professeur retraité Paul-André Gauthier en sciences infirmière du Collège Boréal présente les résultats d’un projet pilote consistant à une expérience de massage dans une école des enfants ayant des problèmes de comportement. Le même auteur présente par la suite les défis de la pensée critique et de son développement lors de la formation en sciences infirmières. Ina Vuckovic nous entretient par la suite d’une expérience relative à la perception de linguicisme chez des locuteurs non natifs de l’anglais au Canada. Williane Kanyamuneza, Michel Minor-Corriveau, Chantal Mayer-Crittenden, Manon Belanger et Roxanne Robillard proposent un répertoire vocabulaire type de l’enfant franco-ontarien et francodominant. En histoire, Alain Jr Plamondon explique l’impact du massacre parisien de 1572 sur la conscience et l'identité nationale anglais. En orthophonie, Roxanne Pelchat effectue une analyse critique des études portant sur la thérapie à intonation mélodique pour les personnes atteintes d’aphasie. En géographie, Annie Koffi et Moustapha Soumahoro décrivent la trajectoire géographique et l’occupation de l’espace urbain du grand Sudbury par les immigrants francophones. En biologie, Janique Vandal, Léo G. Leduc, Garry Ferroni et Mamdouh Abou-Zaid dressent un portrait de l’activité antimicrobienne de produits naturels originaires du Nord de l’Ontario. Enfin, Daniel Louis Benga et Youssou Gningue du département de mathématique expliquent le concept de Trend du Sex-ratio avec la théorie des jeux évolutifs. Les caractéristiques du stress et du fardeau sur les aidants naturels francophones œuvrant auprès des personnes atteintes de démence et diagnostiquées précoces: problématique, recension des écrits et hypothèses de recherche Jaouad Alem Université Laurentienne Jacques G. Michaud, Institut Franco Ontarien Université Laurentienne et Institut Canadien de Recherche sur les minorités linguistiques Lorraine Leblanc Société Alzheimer Sudbury-Manitoulin Problématique et recension des écrits Selon les prévisions de la Société Alzheimer de l’Ontario (2012), le fardeau économique basé sur les coûts directs, indirects et les coûts des aidants naturels en termes de perte de salaire serait tel que les coûts nationaux de la démence en 2038 s’élèveront à 153 milliards contre 115 milliards en 2008. Un récent rapport de l'Organisation Mondiale de la Santé (2012) reprend la définition de Brodaty, Green et Koschera (2003) concernant l'aidant naturel: il s'agit d'un membre de la famille ou d'un ami qui aide régulièrement en faisant des tâches nécessaires pour que la personne malade puisse conserver le plus d'autonomie possible. L’aidant professionnel est, par exemple, le professionnel de la santé. Les prévisions démographiques concernant la maladie d’Alzheimer et les syndromes apparentés incitent à différer autant que possible l’institutionnalisation des patients. Pour cela il convient de diminuer le fardeau sur les personnes s’occupant d’un proche à domicile. L’accès à un diagnostic précoce chez les francophones ontariens du nord en situation minoritaire pourrait être problématique. En effet, à Québec par exemple, près de 50% des personnes vivant avec un trouble cognitif, incluant la maladie d’Alzheimer, recevraient leur diagnostic qu’après avoir atteint un stade trop avancé de la maladie, selon la Fédération québécoise des Sociétés Alzheimer. La peur, mais aussi la stigmatisation sociale et l’angoisse empêcheraient les personnes inquiètes à consulter plus rapidement. Qu’en est-il pour la population francophone du nord de l’Ontario ? La Société Alzheimer-Manitoulin constate que souvent les soins spécialisés tel que l’accès à un gériatre ou un psychiatre francophone est faible ou inexistant, laissant l’évaluation aux spécialistes anglophones qui souvent sont incapables de bien interpréter l’urgence et l’importance d’un diagnostic pour la famille. Pakzad et al. (2013) ont récemment étudié la perception des ainés francophones et anglophones de leur accès au diagnostic précoce de démence (DPD) au Nouveau-Brunswick 12 selon leur langue et selon leur milieu de vie (rural versus urbain). Si leurs résultats n’ont pas révélés des différences selon la langue, ils suggèrent par contre que les aînés vivant en milieu rural au Nouveau-Brunswick représentent un groupe particulièrement vulnérable puisqu’ils ontune perception d’accès limité aux services de DPD dans leur région. Le nombre de personnes qui apportent de l’aide aux personnes âgées n’évolue pas de la même manière selon l’Association canadienne de soins et services à domicile (ICIS) qui, en 2010, définissait les services à domiciles ainsi:la gamme de services fournis à domicile ou dans la collectivité qui englobent la promotion de la santé, l’enseignement, l’intervention cursive, des soins de fin de vie, la réadaptation, le soutien et l’entretien ménager, l’adaptation et l’intégration sociales ainsi que du soutien pour l’aidant naturel. Selon l’ICIS (2010), les soins à domicile ont augmentés de 51% au Canada depuis 10 ans ; 93% des aînés (de 65 ans et +) du Canada vivent à domicile, 98% des clients ayant des services à domicile ont un aidant qui est la plupart du temps un membre de la famille. Les besoins des aidantssont essentiellement le besoin d’information, de répits de leurs fonctions comme aidant, la participation au processus décisionnel et l’aide à naviguer dans le système de santé. Enfin, le pourcentage d’aidants en détresse augmente régulièrementlorsque l’aidé passe de faibles besoinsà grands besoins etmonte en flèche lorsque le besoin devient très grand. Ainsi, de plus en plus d’aidants sont appelés à assumer des tâches professionnelles telles que les soins des blessures, les pansements, la cathéterisation, en plus de toutes les autres activités journalières. En 2011, la Coalition canadienne des aidantes et des aidants naturels (CCAN) suggérait de maintenir la santé et le bien-être des aidants naturels, de rendre plus disponible et souple les services de répit, de minimiser le fardeau financier, de renforcer l’accès à la formation et à l’éducation, de créer des milieux de travail flexibles et investir dans le recherche sur les soins. La présidentede la CCAN, Nadine Henningsen, déclarait en 2011 à ce sujet: « Offrir un appui financier aux personnes qui doivent s'absenter du travail est un élément essentiel d'une politique efficace d'aide aux aidantes et aidants familiaux. Nous sommes ravis de constater que le gouvernement fédéral reconnaît la nécessité de soutenir les aidantes et aidants familiaux et qu'il renforce ce soutien en allégeant leur fardeau financier avec ce programme» (2011), Il conviendrait donc de soutenir les aidants en leur fournissant des soins de relève, en veillant à leur droit à la pension, en leur fournissant de l’aide financière, en leur assurant de la formation sous la forme de groupes de soutien par les pairs et de services d’infirmiers à domicile et en reconnaissant qu’ils peuvent devenir socialement isolés, malades et défavorisés financièrement. Parmi les stratégies en matière de prestation de soins, la CCAN (2010) suggère l'investissement dans des recherches sur la prestation de soins par des aidantes et aidants familiaux qui serviront de point de départ à la prise de décisions reposant sur des données probantes. L’OMS (2012) recommande quant à elle de faciliter des études comparatives de systèmes de soins dans différents environnements et cultures. L’étude de Boutoleau-Bretonnière etVercelletto (2009) révèle que si la perte d’autonomie fonctionnelle n’est pas corrélée à la lourdeur de la charge, en revanche, les troubles psycho-comportementaux sont clairement associés à un fardeau plus lourd. Par ailleurs, l’intensité et la nature de ces troubles psychocomportementaux varient selon le sujet malade et sa pathologie, mais aussi selon des caractéristiques propres de l’aidant. Ces chercheuses en concluent que la prise en charge des patients et de leurs aidants doit donc s’attacher à apprécier la dyade patient-aidant afin de repérer 13 les binômes à risque. Le soutien à l’aidant doit porter principalement sur une meilleure gestion des troubles du comportement, notamment en l’aidant à adapter ses stratégies de coping. Par conséquent, il devient non pas seulement nécessaire d’identifier les besoins des personnes ayant un déficit cognitif mais aussi d’identifier les stratégies efficaces et acceptables pour les aidants. En France par exemple, 60% des aides dans le cadre du domicile sont assurées par une personne proche (Maltais, 2011). Selon ce gériatre français, le vécu de l’aidant peut prendre la forme de gratification, d’isolement ou d’épuisement ; il conviendrait donc dès lors d’inciter et éduquer l’aidant à demander du soutien, à former des professionnels et d’optimiser la qualité de la relation entre la triade aidant-aidés-institution. En effet, lors de l’entrée en institution de longue durée de la personne âgée en perte d’autonomie, l’aidant vit des sentiments d’ambivalence, d’angoisse, de culpabilité, de défense et parfois des conflits avec l’institution qui est perçue comme la dernière étape ou le dernier choix à faire pour prendre soin de la personne malade. Plus de recherches sont donc nécessaire pour évaluer le rôle de l’aidant qui se ditsouvent le dernier à être consulté pour interpréter des besoins des patients ayant un déficit cognitif. Une autre gériatre française, la docteure France Bonté rapportait en 2012 à l’occasion d’une journée des plateformes de répit que le retentissement de la maladie sur les aidants pouvait prendre les quatre formes suivantes: la détresse psychologique (anxiété, dépression, surconsommation médicamenteuse) ; l’altération de la santé (douleurs, épuisement, chutes, cancers, diminution des capacités immunitaires) ; l’isolement social. Ce type d’impact est largement documenté par les recherches telles que: Brodaty, Green et Koschera (2003), Schultzet Martire (2004), Burns, Nichols, MartindaleAdams, Graney et Lummus, (2003) ; ou encore le surcoût financier. Des entrevues menées en milieu hospitalier auprès de 12 aidants naturels de patients atteints de démence au Pakistan ont révélé un manque considérable de sensibilisation et de soutien et un conflit entre leurs engagements émotionnels et religieux pour nourrir leurs parents ; ceci entraîne des épisodes occasionnels de négligence et de violence à leur égard (Qadir, Gulzar, Haqqani et Khalid, 2013). Ces auteurs ont démontré que les femmes, en particulier celles qui ont été employées à l'extérieur de la maison, ont rapporté des niveaux plus élevés de stress ; par ailleurs, les fardeaux psychologiques, physiques et économiques sur les aidants pourraient être exacerbés si les aidants naturels ne reçoivent aucun soutien de la part des organisations gouvernementales et non gouvernementales. L’Agence de la santé publique du Canada (2005) quant à elle distingue 3 principales sources de stress pour les soignants et les aidants: lesréactions physiques et comportementales, les réactions émotionnelles et les réactions cognitives. La recension des stratégies pour supporter les aidants révèle que celles-ci ne sont pas d’efficacités égales. La méta-analyse de Sorensen et al. (2002) révèle qu’un groupe éducatif est supérieur à un groupe de soutien sur la détresse psychologique et notamment la dépression de l’aidant (Brodaty et al, 2003). La méta-analyse de Knight, Lutzky et Macofsky-Urban (1993) révèle que des actions planifiées dans le temps ont une efficacité supérieure. Des interventions multimodales et structurées permettent de diminuer la dépression de l’aidant et de retarder la mise en institution du malade de plus d’un an selon les recherches de Mittelman et al. (1996, 14 2006). Sorensen, Pinquart et Duberstein (2002) démontrent que les interventions qui prennent aussi en compte le patient peuvent renforcer l’efficacité et la pertinence des actions de l’aidant. Wisniewski et al. (2003) ont mesuré l’efficacité de neuf interventions de soins donnés par un échantillon de 1222 aidants naturels. Le score moyen des aidants à l’échelle CES-D était de 15, 4 (écart-type = 11, 5), 41 % de l'échantillon avait un score de 16 ou plus, un seuil souvent utilisé pour indiquer le risque de dépression clinique. Le niveau de dépression et de fardeau sur ces aidants était similaire à celui rapporté dans la majorité des études d'intervention des aidants publiés par (Schulz et coll. 1995): les aidants naturels ont unedétresse et un fardeau modérés pour des patients qui ont un niveau de déficience modéré à élevé Plus récemment, Wang, Xiao, He, Ullaj et Bellis (2014) ont mesuré le fardeau sur un échantillon de 152 aidants naturels en chine et exploré les facteurs associés à différents types de fardeaux dans contexte sans le soutien officiel de soignant. Le fardeau objectif a été mesurée par les heures de soins et par la charge financière ; le fardeau subjectif a été mesurée et analysée avec deux questionnaires: le caregiver Burden Inventory qui mesure cinq types de fardeaux (le fardeau physique, le fardeau émotionnel, le fardeau temps-dépendance, le fardeau développemental et le fardeau social) et le Neuropsychiatric Inventory qui mesure la détresse de l’aidant. Les modèles de régression multivariée ont été utilisées pour prédire ces types de fardeaux ; il apparait que les aidants naturels démontrent dans ce contexte un niveau élevé de fardeau physique, temps-dépendance et développemental, mais un niveau de fardeau émotionnel et social faible. Les facteurs qui contribuent à chaque type de fardeau subjectifsont différents selon les fardeaux. Le niveau élevé des charges objectives et subjectives identifiés dans cette étude suggère davantage de soutien formel aux aidants financés par le gouvernement et que des recherches ultérieures doivent cibler différents types de fardeaux et les facteurs qui les déterminent. En Allemagne, en 2005, Berger et al. ont mené une étude longitudinale pour mesurer la dépression des aidants avec une échelle de dépistage gériatrique composée de 15 items et avec une entrevue. 45 patients allemands atteints de démence et leurs aidants ont été suivis sur une période de 2 ans. L’objectif était d’évaluer l’évolution et la sévérité des symptômes liés à la démence ; et leurs relations avec le fardeau subjectif et la dépression de leurs aidants. La cognition et les symptômes comportementaux/psychologiques des patients ont été évalués avec le « Mini Mental State Examination », le « Syndrome Kurz Test », l’échelle de dépistage de dépression gériatrique, les activités instrumentales de la vie quotidienne ; le « Physical Self Maintenance Scale (PSMS) » ; le « Behavioral Abnormalities in Alzheimer’s Disease Rating Scale » ; et l’échelle d’observations des infirmières pour les patients gériatriques. Une détérioration significative de la plupart des symptômes liés à la démence sur une période de 2 ans a été observée tandis que le fardeau subjectif sur les aidants naturels est resté stable et leur dépression grave a diminué Le fardeau et la dépression affectent les aidants, mais non de façon identique. Selon l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS, 2010) la détresse chez l’aidant naturelse manifeste lorsque l’aidant ne peut plus fournir l’aide, la détérioration de la santé de celui-ci rend l’activité d’aide difficile. L’aidant exprime des sentiments de détresse, de colère, de dépression et la culpabilité de ne pas être en mesure de faire les taches et son incapacité à avoir à ressentir la fierté à demeurer autonome. Selon cet institut, les aidants les plus susceptibles d’avoir de la détresse sont le conjoint du client, ceux qui fournissent plus de 21 heures de soutien par semaine, ceux qui aident des personnes âgées présentant des symptômes de dépression, ceux qui aident des personnes âgées souffrant de problèmes cognitifs modérés à graves (la plupart 15 étant atteints de la maladie d’Alzheimer ou d’autres formes de démence) et ceux qui aidaient des personnes âgées qui manifestent un comportement réactif. Néanmoins, le peu de renseignements disponibles sur les aidants eux-mêmes et leur état de santé, restreint quelque peu la portée de l’étude de l’ICIS (2010). De plus, la grande taille de l’échantillon facilitait trop souvent la découverte de différences minimes qui risquent d’être non pertinentes d’un point de vue clinique. De plus, ce rapport ne reflète pas toute la diversité des clients des services à domicile et de leurs aidants naturels dans l’ensemble du pays. En effet, à date, trop peu d’études empiriques ont été réalisées sur ce sujet, en particulier dans un milieu minoritaire francophone comme celui du nord de l’Ontario. Par ailleurs, personne n’a encore dans ce contexte précis tenté d’estimer les sources de stress et le profil des aidants naturels. Par ailleurs, Clyburn, Stones et Tuoko (2000) avaient utilisé un échantillon aléatoire d’aidants naturels de 613 patients atteints de démence en 1994. Un ensemble de quatre techniques de modélisation structurelles pour prédire la dépression et le fardeau sur les aidants a permis d’identifier trois facteurs qui prédisent un fardeau élevé et une plus grande symptomatologie dépressive des aidants naturels: quand ils adoptent un comportement déviant ; quand les soins sont offerts à l’extérieur d’une institution et quand le soutien informel est inférieur. Dans une étude récente sur les services de langue française dans les résidences d’aînés qui desservent les francophones vivant en situation linguistique minoritaire, Forgues, Gaucher, Guignard Noël, Kabano, et Michaud (2012 (2012) révèlent l’importance de créer un espace francophone pour les aînés pour le mieux-être de ces derniers. Bouchard, Makvandi, Sedigh, et Van Kemenade (2014) et Bouchard et Leis (2008) révèlent des disparités de santé entre la population ciblée par l'étude et le reste de la population ontarienne. Le fait qu’il existe des disparités entre les Franco-ontariens aînés et la population totale d’aînés en Ontario, lorsqu’on compare les déterminants sociaux de la santé, porte à croire qu’il est primordial d’étudier ces différences lors d’une planification pour les services de langue française en Ontario. En comparant les déterminants de la santé des ainés francophones (que ce soit les aidants ou encore les patients) avec ceux des ainés anglophones, il deviendra possiblede vérifier s’il existe effectivement des différences en termes de fardeau sur les aidants et, si oui, si les sources de stress ainsi que les profils des aidants naturels sont bien les explications de cette inégalité des services aux aidants naturels francophones. Objectifs et hypothèses de recherche découlant de la recension des écrits Un ensemble de trois objectifs de recherche découle de la recension des écrits: déterminer le profil des aidants francophones du nord de l’Ontario les plus susceptibles de souffrir de détresse psychologique identifier les sources de stress des aidants francophones du nord de l’Ontario estimer le fardeau sur les aidants francophones du nord de l’Ontario Il en découle l’hypothèse générale de recherche suivante: Il existe des différences entre les déterminants sociaux de la santé pour les aidants Francoontarien aînés lorsqu’on les compare à la population aînée de l’Ontario (ou anglophone) en général. En identifiant ces différences, il sera alors possible de proposer aux aidants et aux décideurs des plans d’action pour prendre en charge la santé des aidants naturels partenaires des personnes vivant avec un diagnostic de problèmes cognitifs légers, Alzheimer ou d’une maladie apparentée. 16 Les hypothèses de recherche relatives au profil des aidants naturels: Puisque selon le rapport de Bouchard et al. (2014), les aidants francophones soient moins éduqués, soient plus âgés, ont des salaires moins importants que leurs homologues anglophones, il en découleles deux hypothèses de recherche suivante: H1: le niveau d’étude, le salaire moyen et l’âge des aidants naturels francophones est inférieur à celui de leurs homologues anglophones. H2: L’âge des aidants naturels francophones est supérieur à celui de leurs homologues anglophones. L’hypothèse de recherche relative aux sources de stress des aidants du nord de l’Ontario: L’Agence de la santé publique du Canada en 2005 avait identifié les trois sources de stress suivantes: 1lesréactions physiques et comportementales, 2les réactions émotionnelles et 3les réactions cognitives. A partir de la description des événements qui ont particulièrement stressé les aidants naturels, il est possible de libeller l’hypothèse de recherche suivante: H3: il y a trois sources de stress des aidants naturels francophones du nord de l’Ontario L’hypothèse de recherche relative à la mesure du fardeau sur l’aidant naturel: Il existe peu d’outils validés en français visant à mesurer l’importance de la charge ressentie par l’aidant. L’inventaire du fardeau de Zarit, Reever et Bach-Peterson (1980), traduit et validé en français dans un premier temps par Hébert, Bravo et Girouard (1993) puis par Hébert, Bravo et Preville (2000) est l’un des outils les plus utilisés dans le monde pour mesurer cette charge appelée aussi fardeau. C’est une échelle reflétant la souffrance de l’aidant. Ils’agit d’une échelle unidimensionnelle qui permet l’évaluation de la charge matérielle et affective, reflétant ainsi la souffrance de l’aidant, mais sans identifier précisément ses besoins. Elle est constituée de 22 items explorant le retentissement de la maladie sur la qualité de vie de l’aidant: souffrance psychologique et morale, difficultés financières, honte, difficultés des relations sociales et familiales, culpabilité. Elle peut être utilisée sous la forme d’auto-questionnaire ou être complétée avec l’aide d’un(e) professionnel de la santé au cours d’un entretien. Le score varie de 0 à 88. Plus le score est élevé plus le fardeau est important (score inférieur à 20 = charge faible ; entre 21 et 40 = charge légère ; entre 41 et 60 = charge modérée ; supérieur à 61 = charge sévère). Dans l’étude d’Andrieux et al. (2003)qui portait sur 579 patients atteints de maladie d’Alzheimer, le score moyen du fardeau de l’aidant était de 22, 7 ± 16, 0 dans 50 % des cas, ce qui correspond à un fardeau absent à léger ; dans 36 % des cas le fardeau était léger à modéré, dans 10, 5 % des cas modéré à sévère et dans 2, 5 % des cas sévère. Toutefois, dans cette étude, un score supérieur à 21 a été considéré comme un fardeau élevé. Un niveau de fardeau identique (22, 4) a été observé dans l’étude canadienne de Hébert et al. (2000) qui portait sur 312 sujets. Les conclusions des récents rapports de Bouchard et al. (2014), Forgues et al. (2012) et Michaud, Forgues et Guignard, (2014) nous autorisent à formuler une autre hypothèse de recherche: H4: le fardeau sur les aidants francophones est plus lourd que celui sur les aidants anglophones. 17 Références Agence de santé publique du Canada (2005). Faire face aux événements stressants. Comment prendre soin soi comme intervenant. Page visitée le 7 mars 2014: http://www. aidant. ca/client_file/upload/pdf/guides/guide_agpc. pdf Andrieu, S. ; Balardy, L. ; Gillette-Guyonnet, S. ; Bocquet H. ; Cantet, C. ; Albarède, J. , et al. (2003). Burden experienced by informal caregivers assisting Alzheimer’s patients in the REAL. FR study. Rev Med Interne2003 ; 24 (Suppl. 3): 351S-359S. Berger, G. , Bernhardt, T. , Weimer, E, Juergen, P. , Kratzsh, T. et Frolich, L. (2005). Longitudinal Study on the Relationship Between Symptomatology of Dementia and Levels of Subjective Burden and Depression Among Family Caregivers in Memory Clinic Patients. 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Les processus phonologiques impliquant les groupes consonantiques en position initiale et finale: une étude sur l’articulation et la phonologie chez des enfants francophones et bilingues du nord de l’Ontario Karine Bishop et Michèle Minor-Corriveau Programme d’orthophonie Université Laurentienne Résumé Introduction Il y a couramment peu de faits connus par rapport aux jalons développementaux au niveau de l’articulation chez les Franco-Ontariens, et encore moins au niveau du développement des groupes consonantiques. La plupart des recherches à ce sujet ne rendent pas compte du développement des consonnes chez les enfants provenant de communautés linguistiques minoritaires, qui, pour leur part, sont souvent bilingues. En outre, à Sudbury, comme dans plusieurs autres régions, l’acquisition de la ou des langues chez un enfant se fait souvent dans un environnement bilingue. Objectif La présente recherche permettrad’identifier les types de substitutions qui touchent l’acquisition des groupes consonantiques en positions initiale et finale des mots chez les enfants de dix-huit à 36 mois. Ces enfants évoluent dans des milieux majoritairement francophones et francodominants de la ville du Grand Sudbury. Cette étude se propose aussi de décrire les systèmes qui existent. Méthodologie Les enfants majoritairement francophones et franco-dominants âgés de dix-huit à 36 mois de la région du Grand Sudbury ont été recrutés dans plusieurs garderies différentes. Treize enfants ont accepté de participer à cette étude: cinq enfants francophones et huit enfants franco-dominants âgés de vingt à 40 mois. Le « School age Test of ARTiculation » (START) (« School age Test of ARTiculation » (START) conceptualisé par Dave Sindrey et l’adaptation française « Test d’articulation pour enfant d’âge scolaire » (DÉPART) (Adaptation française « Test d’articulation pour enfant d’âge scolaire » (DÉPART) par Michèle Minor-Corriveau ont été utilisés pour rendre compte de l’articulation des participants. Résultats Nos observations ne suivent pas celles qu’ont précédemment été établies d'après les normes établies en anglais. Nous avons observé que les substitutions dans un groupe consonantique ne sont pas prévisibles par rapport aux erreurs lors de phonèmes simples complémentaires. Les substitutions ne sont pas davantage présentes dans les groupes consonantiques en fin de mot chez la population francophone et franco-dominante. Toutefois, les substitutions des groupes consonantiques sont plus fréquentes chez les francophones que chez les franco-dominants. De plus, les enfants francophones et franco-dominants de la ville du Grand Sudbury ne suivent pas les mêmes tendances que les enfants de situations majoritaires puisqu’ils sont exposés à plus d’une langue à partir d'un bas âge. Cette recherche a pu aussi déterminer que la hiérarchisation de l’acquisition des groupes consonantiques n’est pas pareille chez les enfants majoritairement francophones et chez les franco-dominants ; les groupes consonantiques sont acquis de manière plus précoce chez les franco-dominants. De plus, les réductions des groupes consonantiques en position initiale et finale sont les substitutions les plus fréquentes observées, plutôt que la simplification du groupe consonantique comme l'indiquent les normes. Les fréquences de ceuxci ne sont pas comparables chez les francophones et les franco-dominants. La fréquence de tous les processus phonologiques n’est pas comparable chez les francophones et les francodominants. Introduction À l'heure actuelle, peu de faits concrets sont connus au sujet de l’acquisition des consonnes chez les enfants francophones et encore moins chez les Franco-Ontariens (MacLeod, Sutton, Trudeau, Thordardottir, 2011). Plusieurs chercheurs se sont intéressés au développement des consonnes chez les enfants (Templin, 1957 ; Olmsted, 1971 ; Prather et coll. , 1975 ; Arlt et Goodban, 1976 ; Stoel-Gammon, 1987 ; Dyson, 1988 ; Smit et coll. , 1990 ; McLeod, van 2001 ; Smith 1993b ; Doorn et Reed, 1997, Watson et Scukanec, 1997 ; Levelt, Schiller et Levelt, 2000 ; Kirk et Demuth, 2005 ; Kirk, 2008 ; MacLeod et coll. , 2011). Par contre, les recherches portant sur les processus phonologiques en général sont beaucoup plus nombreuses (Arlt et Goodban, 1976 ; Bowen, 2007 ; Grunwell, 1987 ; Grunwell, 1981 ; Levelt, Schiller et Levelt, 2000 ; MacLeod, et al. , 2011 ; McLeod, van Doom et Reed, 200 ; Olmsted, 1971 ; Prather, Hedrick et Kern, 1975 ; Roberge et Plenk, 1993 ; Sanders, 1972 ; Shriberg et Kwiatkowski, 1980 ; StoelGammon, 1987 ; Tanner et Dyson, 1988 ; Templin, 1957 ; Watson et Schukanee, 1997). Selon la recherche au sujet du développement phonologique de Preisser, Hodson et Paden (1988), les processus phonologiques dominant chez les enfants de dix-huit à 36 mois sont la réduction de groupes consonantiques et les processus impliquant les liquides ; dont le /r/ et le /l/Toutefois, ces recherches ont été menées dans des communautés linguistiques majoritaires. Les anglophones aux États-Unis et les francophones au Québec vivent dans des situations linguistiques majoritaires et sont souvent unilingues. Ces recherches ne rendent pas compte du développement des consonnes chez les enfants provenant de communautés linguistiques minoritaires, qui, pour leur part, sont souvent bilingues. À Sudbury comme dans plusieurs autres villes nordontariennes, l’acquisition de la ou des langues chez un enfant se fait souvent dans un environnement bilingue. Il s'agit donc d'une communauté linguistique officielle en situation minoritaire (CLOSM). « Au Canada, on distingue deux types de CLOSM: celle du Québec et celles qui sont ailleurs au pays, notamment en Ontario. (…) En Ontario et dans les autres provinces, ce sont les anglophones provenant de communautés majoritairement anglophones qui apprennent le français » (Mayer-Crittenden, 2012, p. 144 ). Pour le dire autrement, les enfants qui ont l’anglais comme langue maternelle sont majoritaires, comparativement aux enfants qui ont le français comme langue maternelle qui sont minoritaires, ce qui est la réalité dans la ville du Grand Sudbury. L’objectif principal de cette recherche est d’étudier l'acquisition des groupes consonantiques ainsi que les positions de mots dans lesquelles se trouvent les groupes consonantiques lors du troisième stade Greenlee (1974), de façon particulière chez les enfants franco-ontariens. Greenlee est une des pionnières quant à l’acquisition des groupes consonantiques. Elle a établi différents stades par lesquels un enfant passe pour consolider les acquis. Le premier stade décrit par Greenlee comprend l’élision complète d’un groupe consonantique, par exemple [tru] (trou) [u] ou [kart] (carte) [ka:]. Au deuxième stade de Greenlee, la réduction du groupe consonantique est présente [tru](trou) [tu]) (Kirk, 2008). Le troisième stade de Greenlee est caractérisé par le fait que l’enfant préserve le nombre de phonèmes dans les mots, mais fait encore des substitutions (brun [bjœ̃]), donc la simplification d’une consonne (Kirk, 2008). « Deux principales raisons font en sorte que les jeunes enfants ne maîtrisent pas la composante phonologique de leur langue. D’abord, ils n’ont pas la même représentation phonologique que les adultes, puis un manque de maturation neurophysiologique les empêche d’exécuter correctement la gymnastique articulatoire nécessaire pour prononcer les mots » (Daviault, 2011, p. 66). Ceci dit, plus un enfant est jeune, plus il y aura d’erreurs et plus la présence de processus phonologiques sera forte. Peu de recherches se sont intéressées au troisième stade de Greenlee (Chin et Dinnsen, 1992 ; McLeod et coll., 1997, 2002 ; Smit, 1993b). Smit (1993) a conclu que presque toutes les substitutions que fait l’enfant lors de ce stade, sont prévisibles par rapport aux erreurs commises lors de la production des phonèmes simples (Smit, 1993, p. 943). Daviault (2011) déclare aussi que « l’enfant ne fait jamais (…) d’erreurs de façon aléatoire (…), il produit des altérations systématiques, ce qui fait que ces erreurs sont en grande partie prévisibles et explicables » (Daviault, 2011, p. 66). La recherche de Kirk (2008) va à l'encontre de celle de Smit (1993) en quelque sorte en avançant que seulement un tiers des substitutions produites dans des groupes consonantiques lors du troisième stade de Greenlee sont prévisibles comparées aux erreurs dans les phonèmes simples. La recherche de Kirk (2008) sera donc répétée, en tenant compte des modifications qui seront décrites dans la section méthodologie, auprès de la population francoontarienne, soit chez les enfants provenant de familles qui se déclarent comme étant majoritairement francophones et franco-dominantes, demeurant à Sudbury, en Ontario. Dans la présente recherche, les enfants francophones sont définis comme ayant deux parents francophones et qui sont exposés à l’anglais moins de 10 % du temps. Contrairement, les enfants franco-dominants sont ceux qui ont au moins un parent anglophone et/ou qui sont exposés à l’anglais plus de 10 % du temps. Il sera intéressant de voir si la hiérarchie des groupes consonantiques chez les franco-ontariens suit ce qui a été établi en anglais ou s'il y a des différences importantes en fonction de la langue pour ce qui est de la position dans le mot des différents groupes consonantiques. Kirk (2008) s’intéresse à l’intervention de la conscience morphologique chez les enfants atteints de difficultés en littératie, à l’abstraction orthographique et au développement typique de la phonologie et de la morphologie, entre autres. Sa recherche cible les mêmes groupes consonantiques que ceux qui sont ciblés par la présente étude, mais auprès d’une population en situation linguistique majoritairement anglaise. Aussi Kirk-a-t-il passé à l’analyse des mêmes substitutions que ceux ciblés par cette recherche. Par conséquent, la recherche de Kirk exerce une influence prépondérante dans la mise en oeuvre de cette étude (Kirk 2008). Terminologie Avant d’aborder les questions de recherche, il est important de préciser certains termes que voici. Le phonème est l’unité sonore minimale produite par les organes de la parole, dotée d’une valeur distinctive, déterminée par les rapports d’opposition unités discrètes qui entraînent un changement de valeur sémantique. Par exemple, les phonèmes /b/ et /p/ sont distincts en français (bon et pont) (Leclerc, 1989, p. 450). Un groupe consonantique est un ensemble formé d'au moins deux sons consonantiques, selon la langue. Les groupes consonantiques sont souvent formés avec/r/ (brun), /l/ (plat), /t/ (train), /s/ (scolaire) et /j/ (piano). En français, les groupes consonantiques sont de types occlusifocclusif, fricatif-fricatif, occlusif-fricatif, fricatif-occlusif, occlusif-liquide, liquide-occlusif, fricatif-liquide, liquide-fricatif et très rarement liquide-liquide. Les groupes consonantiques en langue française sont généralement constitués de deux consonnes ce qui n’est pas le cas dans toutes les langues. Les différents groupes consonantiques en français sont présentés dans le tableau qui suit: Tableau 1. 1: Distribution des groupes consonantiques selon le type de groupe consonantique et sa position dans la syllabe (Roy, 2002) #CC (début de syllabe) type groupes OO FF CC# (fin de syllabe) groupes kt, pt sf OF ps, ks FO sp, st, sk st, sk OL pl, pr, tr, kl, kr, bl, br, dr, gr, gl pl, pr, tr, kl, kr, bl, br, dr, gr, gl LO lp, rp, lt, rt, lk, rk, lb, rb, ld, rd, lg, rg FL fr, fl, vr fr, fl, vr LF lf, rf, ls, rs, rʃ, rv, lv, rʒ, lʒ, rz LL rl O: occlusive ; F: fricative ; L: liquide En anglais, on trouve les mêmes types de groupes consonantiques qu'en français, sauf qu'ils sont plus nombreux. La plupart des groupes consonantiques en langue anglaise sont constitués de deux consonnes, mais plusieurs mots peuvent contenir des groupes consonantiques composés de trois consonnes à l'intérieur d'une même syllabe. Les possibilités de groupes consonantiques sont présentées dans le tableau ci-dessous. Tableau 1. 2: Distribution des groupes consonantiques selon le type de groupe consonantique et sa position dans la syllabe #CC (début de mot) CC# (fin de mot) Type groupes groupes OO n/a kt, pt FF n/a n/a OF n/a n/a FO sp, st, sk, ft sp, st, sk, ft OL pl, pr, tr, kl, kr, bl, br, dr, gr, gl pl, pr, tr, kl, kr, bl, br, dr, gr, gl LO n/a lp, rp, lt, lk, rk, lb, rb, ld, rd, lg, rg FL fr, fl, vr, sl, θɹ n/a LF n/a lf, rf, ls, rs, rʃ, rv, lv, rʒ, lʒ, rz FN sm, sn n/a FS sw n/a NO n/a nt, nd, ŋk, mp LL n/a n/a OS kw, tw n/a NF n/a ns NA n/a nʧ, nʤ FOL str, skr, spl n/a O: occlusive ; F: fricative ; L: liquide ; S: semi-voyelle/semi-consonne ; N: nasale ; A: affriquées ; #_: début de mot ; _#: fin de mot Les études qui portent sur l’acquisition phonologique chez les enfants, doivent se soucier d’examiner les stades par lesquels passent les enfants afin d'acquérir les connaissances nécessaires pour maitriser l’articulation et la phonologie. Avant de maîtriser la prononciation des groupes consonantiques, un enfant effectuera des « changements sur un (ou plusieurs) phonème(s) qui entraînent un ajout, un effacement ou une altération » (Daviault, 2011, p. 66). Les processus phonologiques présents en français sont définis dans le tableau suivant. Tableau 2. 1 – Les processus phonologiques Processus phonologique Définition Exemples Antériorisation (des La consonne cible qui est gâteau [gɑto] devient [tɑto] vélaires) prononcée à l’arrière de la (Daviault, 2011, p. 75 ; bouche (/k/ et /g/) est remplacée Bowen, 2007, p. 16) par une autre qui s’articule davantage vers l’avant de la bouche (/t/ et /d/). /ʃ/ et /ʒ/ sont remplacés par /s/ et /z/ Antériorisation (des chat [ʃɑ] devient [sɑ] palatales) (Bowen, 2007, p. 17) Postériorisation (des La consonne cible qui est alvéolaires) prononcée à l’avant de la bouche (/t/ et /d/), est remplacée par une autre qui s’articule davantage vers l’arrière de la bouche (/k/ et Postériorisation (des palato- /g/). alvéolaires) /s/ et /z/ sont remplacés par /ʃ/ et /ʒ/ /R/ est remplacé par /w/ ou /j/ et roue [Ru] devient [wu] ou Gliding /l/ est remplacé par /j/ (Bowen, 2007, p. 17). [ju] Occlusion La consonne (généralement une soleil [sɔlɛj] devient [tɔlɛj] fricative (…) est remplacée par (Bowen, 2007, p. 16) une consonne occlusive (Daviault, 2011, p. 74). Nasalisation Un phonème sourd devient Sonnette [sɔnɛt] devient sonore. [zɔnɛt] Un phonème sonore devient lave [lav] devient [laf] sourd (Bowen, 2007, p. 15). (Bowen, 2007, p. 15) Réduction du groupe Une des consonnes du groupe train [tRɛ]̃ devient [tɛ]̃ consonantique consonantique n’est pas (Bowen, 2007, p. 17) Voisement Dévoisement prononcée (Bowen, 2007, p. 17). Simplification du groupe Une consonne du groupe brun [brœ̃] devient [blœ̃] ou consonantique consonantique est remplacée [bjœ̃] par une consonne plus facile à produire tandis que l’autre est conservée. Tableau 2. 1 – Les processus phonologiques (suite) Assimilation / Dilation La prononciation d’un son est influencée par un autre son du mot pour qu’elles deviennent plus semblables progressive (Bowen, 2007, p. 17). asthme [asm] devient [asm̥]( Martin 1996, p. 119) régressive assimilation double sons adjacents = sons à distance = chapeau [ʃapo] devient dilation [papo] (Martin 1996, p. 119) pendant [pɑ̃dɑ̃] devient [pɑ̃nɑ̃]( Martin 1996, p. 119) Métathèse/interversion Deux consonnes changent aéroport [aeʀopɔʀ] devient de place ; l’interversion [aʀeopɔʀ] (Martin, 1996, p. (pour des sons en contact) 120) et la métathèse (pour des sons à distance) » (Martin, 1996, p. 120). séchoir [seʃwɑʀ] devient [ʃeswɑʀ] (Martin, 1996, p. 120) Réduction du nombre de Des syllabes du mot sont auto [oto] devient [to] syllabes élidées (Bowen, 2007, p. (Bowen, 2007, p. 16). 16). Élision du groupe Le groupe consonantique consonantique dans un mot est élidé, soit en position initiale ou [brɔs] devient [ɔs] [park] devient [pa] finale. Élision de la consonne La consonne simple au lapin [lapɛ]̃ devient [apɛ]̃ simple initiale début du mot est élidée. (Bowen, 2007, p. 16) Élision de la consonne La consonne simple d’un mauve [mov] devient [mo] simple finale mot finissant avec une syllabe fermée est élidée. Il existe une vaste étendue de processus phonologiques. Le processus le plus commun au niveau des groupes consonantiques est la réduction consonantique, surtout durant le deuxième stade de Greenlee (1973). La réduction consonantique est définie comme l’effacement d’une ou de plusieurs consonnes par rapport au groupe consonantique cible, ce qui fait que seulement une consonne est produite pour représenter le groupe consonantique (Grunwell, 1987, p. 217). La réduction du groupe consonantique est le processus qui persiste le plus longtemps chez les enfants (Shriberg and Kwiatkowski, 1980, p. 138). Preisser et coll. (1988) soutiennent que la grande majorité des réductions et des simplifications consonantiques se produisent chez les enfants de un an six mois à un an neuf mois, à 93 %, et ce pourcentage diminue à 51 % chez les enfants de deux ans deux mois à deux ans cinq mois (Shriberg and Kwiatkowski, 1980, p. 138). En général, lors d’une réduction d’un groupe consonantique, soit le premier son soit le deuxième est préservé, mais il est possible que le groupe consonantique soit réduit à un phonème simple complètement différent de ceux présent dans le groupe consonantique par exemple, brun [brœ̃] [lœ̃]. En anglais, la substitution d’un phonème dans un groupe consonantique est le processus le plus fréquent lors du troisième stade de Greenlee (1973). Le tableau suivant sert à rappeler les trois stades de développement phonologique par lesquels passe un enfant lors de l’acquisition des groupes consonantiques. Tableau 3. 1 – Les stades de développement du groupe consonantique de Greenlee Stade Description Exemple 1er stade Le groupe consonantique est élidé au complet. carte [kart] [ka:] 2e stade Élision de l’une des deux consonnes. trou [tru] [tu] 3e stade L’une des deux consonnes est substituée par brun [brœ̃] [bjœ̃] une consonne plus simple. Les lieux et les modes articulatoires Le lieu articulatoire fait référence à l’endroit où un son est prononcé dans la bouche. Les organes pouvant être impliqués sont la langue, les dents, les lèvres, le palais dur et le palais mou. Le tableau suivant met en évidence le lieu articulatoire et les articulateurs qui jouent un rôle dans la production des sons présents au niveau des groupes consonantiques. Tableau 4. 1 – Le lieu articulatoire (Shriberg and Kwiatkowski 1980, p. 138) Les sons en Le lieu articulatoire symboles phonétiques [m] [b] [p] Les lèvres sont fermées. [f] [v] Les dents avant supérieures sont appuyées sur la lèvre inférieure. [t] [d] [n] [l] [s] [z] L’apex s’appuie sur les dents avant ou se frotte contre ces dernières. [ʃ] [ʒ] La langue repliée et ses côtés s’appuient légèrement sur les dents dans la région du palais. [k] [g] [ɲ] Le dos de la langue est en contact avec le palais. [r] [R] En français, il existe plusieurs façons de prononcer un « r ». Ce son peut être prononcé au niveau du palais mou grâce à la vibration de la luette ([R]). Il peut aussi être prononcé grâce au battement de l’apex contre l’arrrière des dents supérieures antérieures ([r]). [w] Les lèvres s’arrondissent pendant que le dos de la langue s’appuie sur le palais mou. [ɥ] Les lèvres s’arrondissent pendant que le dos de la langue s’appuie sur le palais dur. Le dos de la langue s’appuie sur le palais dur. [j] Le mode articulatoire réfère à la manière dont l’air s’échappe lors de la production d’un son (Bowen, 2007, p. 8). Un son est soit constrictif si l’air sort librement de la bouche sans qu'il n'y ait d'obstruction, soit occlusif s’il y a un barrage lors de la production du son, soit occlusif nasal si l’air sort du nez (en totalité comme tel est le cas pour le phonème /m/ ou en partie comme tel est le cas pour le phonème /n/) lors de la production du son. Le tableau suivant met en évidence les modes articulatoires qui jouent un rôle dans la production des sons présents au niveau des groupes consonantiques. Tableau 4. 2 — Le mode articulatoire des sons (Bowen, 2007, p. 8) Les sons en symboles phonétiques Le mode articulatoire [p] [b] [t] [d] [k] [g] Occlusif [f] [v] [s] [z] [ʃ] [ʒ] Constrictif [m] [n] [ɲ] Occlusif nasal [r] [R] [l] Constrictif liquide [j] [w] [ɥ] Glide* *Les termes semi-consonne ou semi-voyelle peut être employé de manière interchangeable pour désigner le terme glide. À titre indicatif, les substitutions par le changement du mode se produisent lorsqu’un son occlusif devient nasal ou constrictif, ou lorsqu'un son constrictif devient occlusif. La hiérarchie de l’acquisition des phonèmes Les tableaux de Rondal (1990) et de Minor-Corriveau, Rondeau et DeCaen (en préparation) nous indiquent l’acquisition des phonèmes simples par âge et les processus phonologiques qui sont présents chez les enfants franco-ontariens de 46 à 58 mois. Ces tableaux résument tous les phonèmes affectés lors de ces processus dans la langue française. Grunwell (1981) et Sanders (1972) ont établi les processus phonologiques présents chez les enfants anglophones à différents moments durant le développement phonologique et l’acquisition des phonèmes simples, respectivement. Ces normes indiquent bien quels processus sont typiques et à quels âges. L’acquisition des groupes consonantiques dans différentes langues Greenlee (1974) a observé des similarités quant aux substitutions faites lors du troisième stade dans plusieurs langues. En allemand comme en anglais, les groupes consonantiques finaux sont produits plus tôt que les groupes consonantiques initiaux, de manière générale (Demuth and McCullough 2009). L’étude de Demuth et Kehoe (2006) ainsi que celle de MacLeod et coll. (2011) ont montré que les groupes consonantiques initiaux sont maîtrisés en premier lieu dans la langue française. Un système semble s’être dressé dans les langues germaniques ; ce sont les groupes consonantiques finaux qui sont acquis en premier alors que, dans les langues latines, ce sont les groupes consonantiques initiaux qui sont acquis en premier. Cela dit, une étude auprès du néerlandais vient défaire ces croyances. Levelt, Schiller et Levelt (2000) ont trouvé qu’il existe beaucoup de variantes dans l'acquisition du groupe consonantique et sa position dans le mot (Demuth et McCullough, 2009). Quels facteurs exercent une influence sur la position dans laquelle les groupes consonantiques sont acquis ? Parmi ces facteurs on trouve la fréquence d’usage, la structure du mot (mot monosyllabique ou multisyllabique), le contenu morphologique, les problèmes de segmentation et d’articulation et les structures syllabiques (syllabes simple: V ou CV ; syllabes complexe: CCVC) (Demuth et McCullough, 2009). Bien que ces facteurs ne seront pas tous examinés dans de cette étude, ils pourront servir pour avancer des hypothèses quant à l'ordre d'acquisition des groupes consonantiques. L’acquisition des groupes consonantiques initiaux et finaux La recherche de Demuth et Kehoe (2006) montre que les groupes consonantiques initiaux en français sont produits correctement plus fréquemment que les groupes consonantiques finaux dans cette même langue ; il est donc à supposer que, en français, les groupes consonantiques initiaux sont acquis avant les groupes consonantiques finaux. Cette recension des écrits n'a soulevé aucune autre étude qui porte sur l’acquisition de groupes consonantiques en français. Toutefois, il est important à noter qu'elle a été menée en France qui est considéré une communauté linguistique majoritaire. La majorité des recherches qui portent sur l'acquisition et la production des groupes consonantiques en anglais se sont intéressées aux groupes consonantiques en position initiale des mots. Peu de recherches ont été menées au niveau des groupes consonantiques en position finale dans cette langue (Templin, 1957, Chin et Dinnsen, 1992, A. B. Smit, , , 1993, McLeod, van Doom et Reed, 2001). Tel qu'abordé précédemment, plusieurs recherches montrent que les groupes consonantiques finaux sont typiquement produits avant les groupes consonantiques initiaux en anglaiset dans les autres langues germaniques (Kirk et Demuth, 2005 ; Templin, 1957 ; Lleo et Prinz, 1996 ; Boersma et Levelt, 1999 ; Levelt, Schiller et Levelt, 2000). Puisque les groupes consonantiques finaux sont quatre fois plus fréquents en anglais que ne le sont les groupes consonantiques initiaux, l’acquisition précoce des groupes consonantiques en position finale de mot est concevable (Demuth et Kehoe, 2006). La situation linguistique à Sudbury Dans la ville du Grand Sudbury, 27, 53 % de la population a le français comme langue maternelle (42 940 individus sur 155 995) et 38, 90 % des Sudburois ont des connaissances dans les deux langues officielles, soit le français et l’anglais (Statistique Canada, 2007). Les francophones de la ville du Grand Sudbury sont donc immergés dans une communauté linguistique officielle en situation minoritaire (CLOSM). En grande majorité, les enfants sudburois francophones sont donc exposés à un certain degré d’anglais, à domicile et ailleurs, et ce, dès un très jeune âge. Objectifs de l’étude Bien que les normes établies en anglais peuvent servir de guide lors d’évaluations orthophoniques dans d’autres langues, elles ne rendent pas compte des différences linguistiques en français et peuvent donc mener à l’identification ainsi qu’à un traitement inapproprié (MacLeod et al. , 2011). La hiérarchisation de Minor-Corriveau, Rondeau et DeCaen (en préparation) menée en français et celle de Grunwell (1981) menée en anglais décrivent explicitement les phonèmes affectés lors des processus phonologiques, mais ces phonèmes sontils affectés dans des groupes consonantiques ? Et, s’ils le sont, dans quelles positions de mot l’influence se fait-elle sentir davantage chez les enfants franco-ontariens de dix-huit à 36 mois: au début ou à la fin ? La présente étude vise à identifier les types de substitutions qui touchent l’acquisition des groupes consonantiques en positions initiale et finale des mots chez les enfants de dix-huit à 36 mois. Ces enfants évoluent dans des milieux majoritairement francophones et franco-dominants de la ville du Grand Sudbury. Cette étude se propose aussi de décrire les systèmes qui existent. Pour ce faire, on tentera de répondre aux questions suivantes: 1. Peut-on prédire les substitutions que fera l’enfant dans un groupe consonantique par rapport aux erreurs qu'il commet sur les phonèmes simples ? 2. Dans quelle position les substitutions des groupes consonantiques seront-elles davantage présentes: en début ou en fin de mot ? 3. Lesquels des groupes consonantiques seront acquis en premier: les groupes consonantiques en position initiale ou ceux en position finale ? 4. La hiérarchisation de la position des groupes consonantiques, est-elle comparable chez les enfants majoritairement francophones et chez les franco-dominants ? 5. Quels types de substitutions (ou autres processus phonologiques) sont les plus fréquents entre l’âge de dix-huit et 36 mois ? 6. Ces substitutions sont-elles comparables chez les francophones et chez les francodominants ? Les recherches sur les substitutions spécifiques produites lors de l’acquisition des groupes consonantiques permettent de mieux comprendre les contraintes qui se présentent au niveau de l’évolution de la morphosyntaxe et donc cette étude permettra de mieux comprendre le développement linguistique des enfants (Kirk, 2008). Méthodologie Recrutement Des garderies (privées et subventionnées) de la ville du Grand Sudbury ont été sélectionnées et approchées pour participer au projet. Des formulaires de consentement et des questionnaires ont été envoyés aux parents qui avaient un enfant âgé de dix-huit à 36 mois qui fréquentait les garderies qui ont accepté de distribuer les formulaires. Seuls les enfants pour lesquels les parents ont accepté de participer au projet en signant le formulaire de consentement expressément désigné à cette fin ont été choisis. Les enfants qui présentent un trouble du langage ou de l’audition ont été exclus du projet puisque notre objectif primaire est d’étudier les substitutions chez les enfants qui suivent un développement articulatoire et phonologique typique. Participants Les enfants majoritairement francophones et franco-dominants âgés de dix-huit à 36 mois de la région du Grand Sudbury ont été recrutés dans plusieurs garderies différentes. Les parents ont dû remplir un questionnaire démographique sur leurs enfants. Pour déterminer si un enfant est majoritairement francophone ou franco-dominant, les parents ont rempli un questionnaire qui nous permet de mieux comprendre la situation linguistique de l’enfant. Lorsque l’enfant était exposé à l’anglais à une fréquence s'élevant à plus de 10 % du temps au cours d’une journée, ou encore s’il vit dans un foyer exogame (moins un parent anglophone et un parent francophone), il a été classé comme franco-dominant. Les enfants exposés à l’anglais à moins de 10 % du temps au cours d’une journée et qui ont des parents francophones ont été classés comme étant majoritairement francophones. Le terme majoritairement francophone est utilisé au lieu de francophone puisqu’à Sudbury, il est très commun qu’un enfant soit exposé à l’anglais pendant au moins une partie la journée. Les enfants sudburois subissent presque toujours, à tout le moins, une influence quelconque de l’anglais. Somme toute, treize enfants ont accepté de participer à cette étude: cinq enfants francophones et huit enfants franco-dominants âgés de vingt à 40 mois. Les garderies ont été approchées au cours du mois d’octobre 2012 et la cueillette de données a eu lieu en novembre 2012. Démarche Chaque enfant a été vu dans un contexte individuel, afin d'éviter les distractions avec les pairs. Il a participé à une activité pendant 20 à 40 minutes. Il a été retiré de son groupe et a accompagné la chercheure dans une salle calme afin qu’elle lui présente des objets et des images en lui demandant de les identifier. L’enfant a été invité à dire ce qu’il a vu. Dans l'éventualité où l’enfant ne reconnaissait pas l’image, la chercheure lui demandait d’imiter ce qu’elle avait dit. Par la suite, l’enfant a eu dix minutes de temps libre, pendant lesquelles il a pu jouer et parler librement. L'échantillon de langage a été enregistré en format vidéo par caméscope, aux fins de transcription seulement, afin de faire l'inventaire des mots produits en contexte libre. Le Test Départ Le « School age Test of ARTiculation » (START) (« School age Test of ARTiculation » (START) conceptualisé par Dave Sindrey (test inédit) et son adaptation française « Test d’articulation pour enfant d’âge scolaire » (DÉPART) (Adaptation française « Test d’articulation pour enfant d’âge scolaire » (DÉPART) par Michèle Minor-Corriveau ont été utilisés lors de ce projet. Ils ont été sélectionnés puisqu’ils incitent l’enfant à produire des phonèmes simples, en plus de groupes consonantiques, dans un contexte ludique. Puisque ce ne sont pas tous les groupes consonantiques ciblés qui sont présents dans ces tests, quelques mots ont été ajoutés puisque le test n'est pas destiné à évaluer les groupes consonantiques de manière exhaustive et certains groupes consonantiques ne figuraient pas dans toutes les positions (v. conf. Tableau 5. 1 qui suit). L’enfant s’est prêté au test dans sa langue dominante. Celle-ci a été déterminée à l'aide du questionnaire rempli par les parents. Des mots cibles ont été ajoutés. La production de ces mots supplémentaires a été induite par des jouets, des jeux, des images ou par imitation. Toute documentation relative à cette étude est annexée au document. Tous les mots suscités lors de l'échantillonnage figurent dans les tableaux 5. 1 et 5. 2 qui suivent. Tableau 5. 1: Liste de mots utilisés lors de l’expérience Type de groupes Position initiale Position finale combinaisons Mots combinaisons mots /p/ paille, pow, parc*, /p/ loupe /b/ crabe /t/ huit /d/ glissade table, tigre* /k/ lac dent /g/ bague consonantiques O parle* /b/ bouchon, beigne, banane, bague, /t/ boucle*, barbe* /d/ /k/ /g/ cadeau, carte*, corde*, coudre* gomme, golf* F /s/ cerf-volant /s/ brosse /z/ zoo /z/ valise /f/ fée, fenêtre* /f/ griffe /v/ vert, voler, valise /v/ mauve /ʃ/ champignon /ʃ/ flèche /ʒ/ jaune /ʒ/ orange, rouge, fromage L N /l/ lac, loupe, livre* /l/ école /r/ rouge, robot, règle* /r/ vert, noir /j/ yoyo /j/ paille /m/ mauve, masque, /m/ vroom, gomme /n/ jaune, clown, /ɲ/ banane magie, marche* /n/ noir /ɲ/ beigne S OO /ɥ/ huit /ɥ/ /w/ oiseau /w/ pow n/a n/a /kt/ insecte* /pt/ FF /sf/ n/a OF /ps/ /ps/ /ts/ /ks/ FO /sp/ spaghetti /st/ /st/ statue /sk/ /sk/ ski n/a masque Tableau 5. 1: Liste de mots utilisés lors de l’expérience (suite) OL /pl/ pluie, /pl/ /pr/ prix /pr/ /tr/ trophée /tr/ fenêtre* /kl/ clown /kl/ boucle* LO FL LF LL /kr/ crabe /kr/ /bl/ bleu /bl/ /br/ brosse /br/ /dr/ dragon /dr/ coudre* /gr/ griffe /gr/ tigre* /gl/ glissade /gl/ règle* n/a n/a /rt/ carte* /rk/ parc* /rb/ barbe* /rd/ corde* table /fr/ fromage /fr/ /fl/ flèche /fl/ /vr/ vroom /vr/ livre* /lf/ golf* /rʃ/ marche* /rl/ parle* n/a n/a O: occlusive ; F: fricative ; L: liquide ; N: nasale ; S: semi-voyelle/semi-consonne * mots ajoutés qui ne font pas partie du test Départ Hypothèses de recherche Au terme de la recension des écrits, les hypothèses suivantes sont avancées. Ce questionnement a guidé la présente recherche. 1. Les substitutions dans un groupe consonantique ne seront pas prévisibles par rapport aux erreurs commis au niveau de phonèmes simples chez les enfants majoritairement francophones et franco-dominants de dix-huit à 36 mois du Grand Sudbury. 2. Les substitutions seront davantage présentes dans les groupes consonantiques en fin de mot chez la population francophone que chez la population bilingue franco-dominante. 3. Puisque les recherches montrent que les enfants anglophones acquièrent les groupes consonantiques en position finale en premier et que les enfants francophones acquièrent ceux en position initiale d'abord (Templin 1957 ; Lleo & Prinz, 1996 ; Demuth & Kehoe, 2006). Comme les enfants francophones qui habitent les CLOSM sont exposés à plus d’une langue, ou encore, qu’ils suivent plutôt les tendances d’une langue, il est probable que les enfants franco-dominants de la ville du Grand Sudbury ne suivront pas les mêmes tendances que les enfants de situations majoritaires pour ce qui est de l'acquisition des groupes consonantiques en fonction de leur position. 4. La hiérarchisation de l’acquisition des groupes consonantiques ne sera pas la même chez les enfants majoritairement francophones et chez les franco-dominants puisque ces derniers sont exposés à plus d’une langue. 5. La simplification du groupe consonantique sera le processus phonologique le plus fréquent, mais la fréquence ne sera pas comparable chez les francophones et les francodominants ; ces derniers auront une plus haute fréquence du processus de simplification puisqu’ils sont exposés à l’anglais. 6. La fréquence des processus phonologiques ne sera pas semblable chez les francophones et les franco-dominants ; ces derniers auront une plus haute fréquence de processus phonologiques en général puisqu’ils sont exposés à plus d’une langue. Analyses et traitement des données Les questions de recherche présentées ci-dessus exigent un nombre important d'analyses de corrélations. Aux fins de cette recherche, un coefficient de corrélation de moins de 0, 40 sera considéré comme étant faible, alors qu’un coefficient entre 0, 40 et 0, 70 sera considéré comme étant modéré. Un coefficient entre 0, 70 et 0, 90 indiquera une forte corrélation, et un coefficient d’au-delà de 0, 90 signifiera une corrélation très élevée (Dunn, Thériault-Whalen, & Dunn. 1993). La statistique à privilégier dépend de la nature des valeurs et de la taille des échantillons. Lorsqu'on traite de corrélations, les valeurs possibles sont le rho de Spearman, le r de Pearson, Gamma, le V de Cramér ou Êta. Malgré le fait que les données soient cardinales, en tenant compte du fait que les pourcentages sont établis à partir de données dichotomiques et que, en plus, l'échantillon est petit, nous avons privilégié le r de Pearson. Les annexes 5, 6 et 7 indiquent toutes les corrélations de Pearson effectuées dans cette étude. La fréquence d’occurrence des processus phonologiques De prime abord, nous avons voulu établir l’occurrence des processus phonologiques pour voir si la hiérarchie ci-présentée suit celles qui ont été établies antérieurement. Le tableau 6. 1 montre la distribution des fréquences pour chaque processus phonologique par rapport à l’ensemble de l’échantillon. Tableau 6. 1: Distribution de fréquences — Processus phonologiques (exprimé en pourcentage) Moyenne Minimum Maximum Écart- N type réduction du groupes consonantiques 59, 44 5, 88 94, 11 25, 21 13 38, 70 0, 00 83, 33 25, 21 13 13, 35 0, 00 40, 00 11, 29 13 final réduction du groupes consonantiques initial antériorisation 6, 77 0, 00 30, 78 9, 71 13 élision d'un groupe consonantique final 6, 45 0, 00 50, 00 14, 24 13 élision d'une consonne simple finale 6, 33 0, 00 30, 00 10, 83 13 Gliding 6, 14 0, 00 19, 35 6, 38 13 Nasalisation 4, 41 0, 00 46, 51 12, 81 13 réduction syllabique 4, 35 0, 00 33, 33 10, 08 13 Postériorisation 4, 17 0, 00 14, 29 3, 98 13 Assimilation 4, 16 0, 00 33, 33 8, 88 13 Dévoisement 4, 11 0, 00 12, 20 4, 79 13 élision d'un groupe consonantique initial 4, 00 0, 00 33, 33 9, 56 13 Occlusion 3, 51 0, 00 20, 00 5, 93 13 simplification du groupe consonantique 2, 56 0, 00 33, 33 9, 24 13 élision d'une consonne simple initiale 1, 58 0, 00 6, 67 2, 34 13 élision d'une syllabe 1, 51 0, 00 16, 67 4, 63 13 Voisement 0, 85 0, 00 5, 56 1, 74 13 simplification du groupes consonantiques initial final métathèse/inversion 0, 76 0, 00 2, 08 0, 99 13 Dénasalisation 0, 00 0, 00 0, 00 0, 00 13 Les processus phonologiques les plus fréquents chez les enfants franco-ontariens de dix-huit à 43 mois sont la réduction d’un groupe consonantique final et initial à 59, 44 % et 38, 70 % respectivement au niveau de tous les enfants. L’antériorisation, présente à 13, 35 %, est plus fréquente que la simplification d’un groupe consonantique en position initiale (6, 77 %), la simplification d’un groupe consonantique final (2, 56 %) ainsi que l’élision d’un groupe consonantique en position initiale (4, 00 %) et en position finale (6, 45 %). Le tableau 6. 2 montre la distribution des fréquences d’erreurs pour chaque classe de sons par rapport à l’ensemble de l’échantillon. Tableau 6. 2: Distribution de fréquences — Erreurs des classes de sons (exprimé en pourcentage) Moyenne Minimum Maximum Écart- N type liquides /r/ 52, 72 3, 70 100, 00 28, 03 13 liquides /l/ 32, 79 5, 55 83, 33 21, 89 13 Fricatives 27, 86 0, 00 70, 00 18, 92 13 Vélaires 17, 70 0, 00 60, 00 18, 53 13 Glides 14, 65 0, 00 50, 00 18, 57 13 occlusives alvéolaires 14, 03 0, 00 26, 32 8, 88 13 occlusives labiales 9, 21 0, 00 50, 00 13, 96 13 Nasales 3, 30 0, 00 11, 11 4, 14 13 Les erreurs produites sur les liquides /r/ (52, 72 %) et /l/ (32, 79 %) sont les erreurs les plus fréquentes ; elles sont suivies par les fricatives (27, 86 %). Le tableau 6. 3 montre la distribution des fréquences pour chaque processus phonologique en comparant les moyennes obtenues chez les francophones et chez les francodominants. Ce tableau permet de répondre aux questions # 2, 5 et 6. Tableau 6. 3: Distribution de fréquences des processus phonologiques selon la langue (exprimé en pourcentage) Processus phonologiques Francophone ou N Moyenne francophone 5 10, 03 franco-dominant 8 15, 43 francophone 5 5, 68 franco-dominant 8 3, 22 francophone 5 6, 67 franco-dominant 8 2, 90 réduction d'un groupe francophone 5 33, 20 consonantique initial franco-dominant 8 42, 15 réduction d'un groupe francophone 5 66, 99 consonantique final franco-dominant 8 54, 73 simplification d'un groupe francophone 5 9, 23 consonantique initial franco-dominant 8 5, 24 simplification d'un groupe francophone 5 6, 67 consonantique final franco-dominant 8 0, 00 occlusion francophone 5 4, 00 franco-dominant 8 3, 21 francophone 5 1, 67 franco-dominant 8 0, 34 francophone 5 1, 46 franco-dominant 8 5, 77 francophone 5 6, 58 franco-dominant 8 5, 87 nasalisation d'une consonne non francophone 5 9, 30 nasale franco-dominant 8 1, 36 assimilation francophone 5 8, 97 franco-dominant 8 1, 15 franco-dominant antériorisation postériorisation réduction syllabique voisement dévoisement gliding francophone 5 0, 81 franco-dominant 8 0, 73 francophone 5 0, 00 franco-dominant 8 2, 46 élision d'un groupe consonantique francophone 5 9, 17 initial franco-dominant 8 0, 78 élision d'un groupe consonantique francophone 5 10, 71 final franco-dominant 8 3, 78 élision de consonne initiale simple francophone 5 1, 38 franco-dominant 8 1, 71 francophone 5 5, 00 franco-dominant 8 7, 15 métathèse ou interversion élision d'une syllabe élisionde consonne finale simple Les francophones ont des moyennes plus élevées que les franco-dominants sur treize des dixneuf processus phonologiques dont la postériorisation, la réduction syllabique, la réduction du groupe consonantique final, la simplification du groupe consonantique initial et final, l’occlusion, le voisement, le gliding, la nasalisation, l’assimilation, la métathèse/l’interversion, et l’élision d'un groupe consonantique initial et final. Le tableau 6. 4 montre la distribution des fréquences pour chaque processus phonologique impliquant les groupes consonantiques en comparant les moyennes obtenues chez les francophones et chez les franco-dominants. Tableau 6. 4: Distribution de fréquences des processus phonologiques au niveau des groupes consonantiques selon la langue (exprimé en pourcentage) Processus phonologiques Francophone ou N Moyenne franco-dominant réduction d'un groupe Francophones 5 33, 20 consonantiques initial franco-dominants 8 42, 15 réduction d'un groupe Francophones 5 66, 99 consonantique final franco-dominants 8 54, 73 simplification d'un groupe francophones 5 9, 23 consonantique initial franco-dominants 8 5, 24 simplification d'un groupe francophones 5 6, 67 consonantique final franco-dominants 8 0, 00 élision d'un groupe francophones 5 9, 17 consonantique initial franco-dominants 8 0, 78 élision d'un groupe francophones 5 10, 71 consonantique final franco-dominants 8 3, 78 Les francophones ont des moyennes plus élevées que les franco-dominants sur tous les processus phonologiques affectant les groupes consonantiques, sauf pour la réduction d’un groupe consonantique en position initiale. Le tableau 6.5 montre la distribution des fréquences pour chaque processus phonologique en comparant les moyennes obtenues chez les filles et chez les garçons. Tableau 6. 5: Distribution de fréquences des processus phonologiques au niveau des groupes consonantiques selon le sexe (exprimé en pourcentage) Processus phonologiques Sexe de l'enfant N Moyenne réduction d'un groupe consonantique garçons 6 44, 95 initial filles 7 33, 36 réduction d'un groupe consonantique garçons 6 68, 45 final filles 7 51, 73 simplification d'un groupe consonantique garçons 6 9, 55 filles 7 4, 40 simplification d'un groupe consonantique garçons 6 0, 00 final filles 7 4, 76 élision d'un groupe consonantique initial garçons 6 1, 04 filles 7 6, 55 garçons 6 3, 86 filles 7 8, 67 initial élision d'un groupe consonantique final Somme toute, les garçons ont des moyennes plus élevées que les filles sur la moitié des processus phonologiques dont la réduction d’un groupe consonantique initial et final et la simplification d’un groupe consonantique initial. Interprétation Cette étude a été amorcée car nous voulions savoir s'il existait une corrélation entre les substitutions des groupes consonantiques et la production des phonèmes simples complémentaires. Chez l'enfant qui substitue ou qui élide le phonème simple /r/, observe-t-on aussi des substitutions ou des élisions du /r/ dans les groupes consonantiques /pr/, /fr/, /br/ ? En examinant l’Annexe 2, nous constatons que les corrélations entre les phonèmes isolés et les processus phonologiques ne permettent pas de prévoir les substitutions au niveau des groupes consonantiques par rapport à celles qui sont faites séparément. Contrairement à la conclusion de Smit (1993), toutes les substitutions faites au niveau des groupes consonantiques ne sont pas prévisibles par rapport à la production des phonèmes isolés. Une forte corrélation était attendue entre l’antériorisation et la production des vélaires (/k/ et /g/) comme ce processus affecte directement ces sons. Toutefois, aucune corrélation significative n'a été notée entre ces deux catégories. Il en va de même pour le gliding et les classes de sons liquides /r/ et /l/: une forte corrélation était attendue et aucune n'a été dégagée. Il fut de même pour la simplification du groupe consonantique initial, le voisement, la nasalisation et la métathèse n’ont aucune corrélation significative. Le tableau suivant illustre les corrélations significatives entre les processus phonologiques et les phonèmes isolés. Tableau 6. 6: Corrélations significatives obtenues entre les processus phonologiques et les erreurs de classes de sons Degré de corrélation Processus phonologiques -Erreurs de classes de Faible Modérée Élevée sons 0, 00 – 0, 0, 40 – 0, 0, 70 – 1, 00 39 69 0, 789 antériorisation - fricatives postériorisation – fricatives 0, 654 postériorisation - vélaires 0, 872 postériorisation – liquide /l/ 0, 817 postériorisation – liquide /r/ 0, 733 postériorisation – occlusives alvéolaires 0, 669 postériorisation – occlusives labiales 0, 688 réduction syllabique - vélaires 0, 610 réduction syllabique – liquide /l/ 0, 693 réduction syllabique – glides 0, 642 réduction syllabique – occlusives labiales 0, 889 réduction du groupe consonantique initial - 0, 801 fricatives réduction du groupe consonantique initial - 0, 557 vélaires réduction du groupe consonantique initial – 0, 707 liquide /l/ réduction du groupe consonantique final - 0, 671 fricatives réduction du groupe consonantique final – 0, 622 occlusives alvéolaires simplification du groupe consonantique finale - 0, 686 vélaires simplification du groupe consonantique finale – 0, 693 liquide /l/ simplification du groupe consonantique finale – 0, 878 occlusives labiales occlusion – fricatives 0, 577 occlusion – vélaires 0, 854 occlusion – liquide /l/ 0, 843 occlusion – liquide /r/ 0, 743 occlusion – occlusives labiales 0, 818 dévoisement - fricatives 0, 554 dévoisement - nasales 0, 595 assimilation – vélaires 0, 648 assimilation – liquide /l/ 0, 679 assimilation – occlusives labiales 0, 867 Seuls les processus pour lesquels ont été dégagées des corrélations significatives avec leurs phonèmes complémentaires sont la postériorisation – occlusives alvéolaires (r=0, 67) et l’occlusion – fricatives (r=0, 58). Ces corrélations sont jugées modérées. Toutes les autres corrélations qui sont observées entre les phonèmes simples et les processus phonologiques n’ont aucun sens. Il est fort probable que leur présence soit attribuée au hasard ? Les substitutions dans les groupes consonantiques sont davantage présentes chez les francophones, peu importe l’emplacement de celui-ci. Les groupes consonantiques sont donc acquis plus tardivement chez les francophones et les franco-dominants quel que soit l’emplacement. De plus, les réductions des groupes consonantiques initiaux (38, 70 %) et finaux (59, 44 %) sont les deux processus phonologiques les plus fréquents chez notre population. La hiérarchisation de la position des groupes consonantiques n’est pas la même chez les enfants francophones et franco-dominants. Le tableau 6. 6 illustre les fréquences d’occurrences des processus phonologiques chez les francophones et les franco-dominants, en fonction du processus le plus fréquent au moins fréquent. Tableau 6. 7: Occurrence des processus phonologiques chez les enfants francophones et franco-dominants âgés de dix-huit à 36 mois. Francophones % Franco-dominants % réduction d'un groupe 66, 99 réduction d'un groupe 54, 73 consonantique final réduction d'un groupe consonantique final 33, 20 consonantique initial réduction d'un groupe 42, 14 consonantique initial 10, 71 antériorisation 15, 43 antériorisation 10, 03 élision de consonne finale simple 7, 15 nasalisation 9, 30 gliding 5, 87 simplification d'un groupe 9, 23 dévoisement 5, 77 9, 17 simplification d'un groupe 5, 24 élision d'un groupeconsonantique final consonantique initial élision d'un groupe consonantique initial assimilation consonantique initial 8, 97 élision d'un groupe consonantique 3, 78 final Tableau 6. 7: Occurrence des processus phonologiques chez les enfants francophones et franco-dominants âgés de dix-huit à 36 mois. (Suite) réduction syllabique 6, 67 postériorisation 3, 22 simplification d'un groupe 6, 67 ccclusion 3, 20 Gliding 6, 58 réduction syllabique 2, 90 postériorisation 5, 68 élision d'une syllable 2, 46 consonantique final 5, 00 élision de consonne initiale simple 1, 71 Occlusion 4, 00 nasalization 1, 36 voisement 1, 67 assimilation 1, 15 dévoisement 1, 46 élision d'un groupe consonantique 0, 78 élision de consonne finale simple initial 1, 38 métathèse ou interversion 0, 73 métathèse ou interversion 0, 81 voisement 0, 34 élision d'une syllabe 0, 00 simplification d'un groupe 0, 00 élision de consonne initiale simple consonantique final Lorsque l’on compare cette hiérarchisation à celle de Grunwell (1981), il est faciled’observer que presque tous les processus phonologiques sont présents entre dix-huit et 36 mois. Toutefois, le tableau de Grunwell n’indique pas les fréquences d’occurrence, seulement une hiérarchie décroissante. Qui plus est, il est difficile de comparer cette hiérarchisation à celle de Minor-Corriveau, Rondeau et DeCaen (en préparation) puisque l’écart d’âge des participants n’est pas le même et les enfants se situent dans différents stades de Greenlee (1973). Somme toute, la hiérarchie de la présente étude n’est pas comparable aux hiérarchies précédemment établies. Par conséquent, les substitutions ne sont pas comparables entre les francophones et les franco-dominants. La recherche de Demuth et Kehoe (2006) montre que les groupes consonantiques initiaux sont acquis avant les groupes consonantiques finaux en français. Inversement, quelques études ont montré que les groupes consonantiques finaux sont typiquement produits avant les groupes consonantiques initiaux en anglais (Kirk et Demuth, 2005 ; Templin, 1957). En observant les données du tableau 6. 4, ces conclusions ne semblent pas s’appliquer aux francophones et aux franco-dominants de Sudbury. On aurait cru que les francophones allaient produire moins de processus phonologiques que les franco-dominants, mais c’est l’inverse qui s’est produit ; les francophones ont des moyennes plus élevées sur treize des dix-neuf processus phonologiques et sur six des sept processus affectant des groupes consonantiques. L’emplacement du groupe consonantique ne semble pas avoir un effet sur l’acquisition des groupes consonantiques chez les francophones. Observations et conclusion D'après les constats dégagés de cette recherche, les substitutions dans un groupe consonantique ne sont pas prévisibles par rapport aux erreurs lors de phonèmes simples complémentaires. Les substitutions ne sont pas davantage présentes dans les groupes consonantiques en fin de mot chez la population francophone et franco-dominante. Toutefois, les substitutions des groupes consonantiques sont plus fréquentes chez les francophones que chez les franco-dominants. Il se peut que ce phénomène se soit produit puisque les franco-dominants subissent davantage d’influences de l'intrant de l’anglais, langue dans laquelle il y a une plus forte présence de groupes consonantiques en position finale de mot. De plus, les enfants francophones et franco-dominants de la ville du Grand Sudbury ne suivent pas les mêmes tendances que les enfants de situations majoritaires puisqu’ils sont exposés à plus d’une langue à partir d'un bas âge. La hiérarchisation de l’acquisition des groupes consonantiques n’est pas pareille chez les enfants majoritairement francophones et chez les franco-dominants ; les groupes consonantiques sont acquis de manière plus précoce chez les franco-dominants. De plus, les réductions des groupes consonantiques en position initiale et finale sont les substitutions les plus fréquentes observées, plutôt que la simplification du groupe consonantique comme l'indiquent les normes. Les fréquences de ceux-ci ne sont pas comparables chez les francophones et les francodominants. La fréquence de tous les processus phonologiques n’est pas comparable chez les francophones et les franco-dominants ; une plus forte présence sur treize de dix-neuf processus phonologiques a été dégagée chez les francophones. Bref, nos observations ne suivent pas celles qu’ont précédemment été établies d'après les normes établies en anglais. Est-ce en raison d’une taille d'échantillon limitée, d'un déséquilibre entre le nombre d’enfants franco-dominants et de francophones ou en raison d’une étendue d’âge trop restreinte ? Pourtant, l'étude hiérarchique sur les processus phonologiques menée par MinorCorriveau, Rondeau et DeCaen (en préparation) n'a pas réussi à établir une complémentarité entre leur hiérarchie et celles précédemment établies non plus, malgré le fait que la taille de leur échantillon était plus importante. Chose certaine, des études sont nécessaires pour mieux comprendre le développement phonologique non seulement chez les enfants francophones et franco-dominants de Sudbury, mais chez tous les enfants qui évoluent dans une communauté linguistique officielle en situation minoritaire. Aussi serait-il de grand intérêt de comparer les fréquences d'occurrences des processus phonologiques entre les garçons et les filles, les francophones, les franco-dominants et les anglophones. La présente recherche n’a pas permis de le faire compte tenu de l'homogénéité des participants et du fait que le nombre de participants était trop faible pour effectuer des analyses sur les différences entre les cas et entre les moyennes des groupes. ANNEXES Annexe 1: Corrélations entre les processus phonologiques affectant les phonèmes simples et les processus phonologiques portant sur les groupes consonantiques 1. antériorisation 2. postériorisation 3. réduction syllabique 4. réduction du groupe consonantique initial 5. réduction du groupe consonantique final 6. simplification du groupe consonantique initial 7. simplification du groupe consonantique final 8. occlusion 9. voisement 10. dévoisement 11. gliding 12. nasalisation 13. assimilation 14. métathèse/inversion élision syllabique élision groupes consonantiques initiaux -0, 247 0, 021 0, 241 13 -0, 336 13 0, 415 13 -0, 056 13 13 0, 758* 13 0, 764* 13 0, 038 13 13 0, 772* 13 0, 789*** 13 0, 104 13 r de Pearson N -0, 021 13 0, 046 13 0, 001 13 r de Pearson N -0, 098 13 0, 115 13 -0, 150 13 r de Pearson N -0, 098 13 0, 921*** 13 0, 919*** 13 r de Pearson N r de Pearson N r de Pearson N r de Pearson N r de Pearson N r de Pearson N r de Pearson N 0, 099 13 -0, 172 13 0, 545 13 0, 220 13 -0, 013 13 -0, 041 13 -0269 13 0, 758** 13 0, 211 13 -0, 278 13 -0, 021 13 0, 239 13 0, 900*** 13 -0, 344 13 0, 884*** 13 -0, 057 13 -0, 074 13 -0, 260 13 -0, 142 13 0, 885*** 13 -0, 329 13 r de Pearson N r de Pearson N r de Pearson N r de Pearson N élision groupes consonantique s final 51 Annexe 2: Corrélations entre les processus phonologiques affectant les phonèmes simples et les erreurs portant sur les classes de sons antériorisation r de Pearson postériorisation N r de Pearson réduction syllabique réduction du groupe consonantique initial réduction du groupe consonantique final simplifiction du groupe consonantique initial simplifiction du groupe consonantique final Occlusion N r de Pearson N r de Pearson fricative s vélaires liquides /l/ liquides /r/ nasales glides occlusives labiales -0, 255 occlusives alvéolaire s 0, 407 0, 789*** 13 0, 654* 0, 461 0, 417 0, 547 -0, 181 13 0, 872*** 13 0, 610* 13 0, 557* 13 0, 817*** 13 0, 693** 13 0, 504 13 0, 733** 13 -0, 194 13 0, 087 13 0, 669* 13 0, 688** 13 0, 512 13 0, 707** 13 0, 086 13 0, 304 13 0, 642* 13 0, 064 13 0, 254 13 0, 494 13 0, 889*** 13 0, 128 13 13 13 13 13 13 13 0, 038 N 13 0, 199 13 0, 801*** 13 r de Pearson N 0, 671* 13 0, 447 13 0, 473 13 0, 608* 13 -0, 215 13 0, 075 13 0, 622* 13 0, 073 13 r de Pearson N -0, 124 13 0, 052 13 -0, 025 13 0, 240 13 0, 235 13 -0, 034 13 0, 185 13 -0, 039 13 r de Pearson N 0, 193 13 0, 686** 13 0, 693** 13 0, 507 13 -0, 240 13 0, 302 13 0, 371 13 0, 878*** 13 r de Pearson 0, 577* 0, 854*** 0, 843*** 0, 743** -0, 034 0, 297 0, 233 0, 818*** 52 Voisement Dévoisement N r de Pearson N r de Pearson N 13 0, 164 13 0, 554* 13 13 0, 283 13 0, 165 13 13 0, 056 13 0, 246 13 13 0, 142 13 0, 424 13 13 0, 412 13 0, 595* 13 13 -0, 110 13 0, 414 13 13 0, 377 13 0, 157 13 13 0, 060 13 0, 059 13 Annexe 2: Corrélations entre les processus phonologiques et les erreurs des classes de sons (suite) Gliding r de 0, 063 Pearson N 13 r de 0, 012 nasalisation Pearson N 13 r de 0, 154 Assimilation Pearson N 13 r de -0, 158 métathèse/intervers Pearson ion N 13 p<0, 05, **p<0, 01, ***p<0, 001 0, 061 0, 088 0, 290 0, 524 0, 363 0, 344 0, 081 13 0, 261 13 0, 143 13 0, 212 13 0, 167 13 0, 020 13 0, 270 13 0, 017 13 0, 648* 13 0, 679* 13 0, 457 13 -0, 223 13 0, 308 13 0, 432 13 0, 867*** 13 -0, 449 13 -0, 345 13 -0, 375 13 -0, 248 13 -0, 271 13 0, 321 13 -0, 369 13 13 13 13 13 13 13 53 élision d'un groupes consonantiques final -0, 201 0, 035 0, 204 -0, 247 0, 021 0, 241 0, 642* 0, 712** 13 0, 765** 13 13 0, 0, 138 764** 13 -0, 019 13 -0, 106 13 0, 048 13 0, 732** 13 -0, 046 13 -0, 336 13 0, 758** 13 0, 772** 13 0, 352 13 0, 717** 13 -0, 240 13 0, 863** 13 0, 820** 13 -0, 227 13 0, 047 13 -0, 145 13 -0, 106 13 0, 877** 13 -0, 354 13 0, 415 13 0, 764** 13 0, 789** 13 -0, 315 13 0, 419 13 0, 663* 13 0, 228 13 -0, 064 13 13 0, 281 0, 317 13 0, 625* 13 0, 390 13 0, 198 13 -0, 102 13 -0, 117 13 -0, 056 13 0, 038 13 0, 104 13 0, 775** 13 0, 527 13 13 0, 415 13 -0, 113 13 0, 074 13 0, 557* 13 0, 490 13 0, 599* 13 0, 381 13 -0, 118 13 0, 034 13 -0, 021 13 0, 046 13 0, 001 13 0, 717** 13 0, 296 13 13 -0, 13 -0, 13 0, 13 13 13 ** 0, 061 0, 778 0, 709** 13 -0, 13 -0, 13 -0, 13 0, 115 13 -0, 13 0, 407 13 -0, 0, 536 -0, 202 0, 088 13 13 0, 527 13 0, 477 13 0, 381 13 -0, 135 13 13 -0, 078 13 -0, 118 13 0, 345 élision de consonne finale simple élision d'un groupes consonantiques initial -0, 149 0, 661* élision de consonne initiale simple méthathèse ou interversion 0, 385 -0, 056 élision d'une syllabe assimilation -0, 110 0, 575* voisement nasalisation simplification d'un groupe consonantique initial simplification d'un groupe consonantique final occlusion réduction d'un groupe consonantique final réduction d'un groupe consonantique initial réduction syllabique gliding corrélatio n de Pearson N postériorisati corrélatio on n de Pearson N réduction corrélatio syllabique n de Pearson N réduction corrélatio d'un groupe n de consonantiqu Pearson e initial N réduction corrélatio d'un groupe n de consonantiqu Pearson e final N simplification corrélatio dévoisement antériorisatio n postériorisation antériorisation Annexe 3: Corrélations entre tous les processus phonologiques 54 d'un groupe consonantiqu e initial n de Pearson N 210 248 679* 13 13 13 13 13 13 230 314 098 150 13 13 13 13 13 147 13 13 Annexe 3: Corrélations entre tous les processus phonologiques (suite) simplification d'un groupe consonantiqu e final occlusion voisement dévoisement gliding nalisation corrélati on de Pearson N corrélati on de Pearson N corrélati on de Pearson N corrélati on de Pearson N corrélati on de Pearson N corrélati on de Pearson N 0, 836** -0, 146 -0, 258 -0, 289 -0, 104 0, 987** -0, 228 -0, 098 0, 921** 0, 919** 13 13 -0, 201 13 0, 108 13 -0, 265 13 -0, 127 13 0, 785** 13 -0, 487 13 0, 099 13 0, 758** 13 0, 884** 13 0, 110 13 0, 819** 13 13 13 ** 0, 013 0, 708 0, 782** 13 -0, 136 13 -0, 140 13 -0, 172 13 0, 211 13 -0, 057 13 0, 556* 13 -0, 079 13 13 -0, 0, 518 203 13 0, 457 13 -0, 183 13 -0, 259 13 -0, 131 13 0, 545 13 -0, 278 13 -0, 074 13 13 0, 350 0, 242 13 13 0, 605* 13 -0, 281 13 -0, 119 13 0, 220 13 -0, 021 13 -0, 260 13 0, 350 13 -0, 267 13 13 -0, 099 13 -0, 283 13 -0, 013 13 0, 239 13 -0, 142 13 0, 464 13 -0, 094 13 13 13 13 13 13 13 55 assimilation méthathèse ou Interversion élision d'une syllabe corrélati on de Pearson N corrélati on de Pearson N corrélati on de Pearson N -0, 172 -0, 041 0, 900** 0, 885** -0, 0, 445 257 13 13 -0, 269 13 -0, 344 13 -0, 329 13 -0, 235 13 -0, 420 13 13 -0, 148 13 -0, 094 13 -0, 239 13 -0, 096 13 13 13 13 Annexe 3: Corrélations entre tous les processus phonologiques (suite) élision d'un corrélation groupe de consonantique Pearson initial N élision d'un corrélation groupe de consonantique Pearson final N élision de corrélation consonne de initiale simple Pearson N 0, 891** 0, 018 13 0, 502 13 13 0, 020 0, 719** 13 13 0, 555* 13 Mot cible a b c d e f g h i j 1 2 4 5 6 7 8 9 Mauve Orange Jaune Rouge Vert Bleu Fée Clown Dragon Robot Pluie Paille Statue Crabe Glissade Yoyo Voler Huit Mot en API mov ɔrɑ̃ʒ ʒon ruʒ vɛr blø fe klUn dragɔ̃ robo plɥi pɑj statsy krab glisad jojo vɔle ɥIt Production Occlusiveslabiales Occlusives alvéolaires Glides Nasales Liquides /r/ Élision Liquides /l/ Vélaires Fricatives Consonnesfinales Consonnesinitiales Processus phonologiques groupes consonantiques Syllabes Métathèse/interversi on Assimilation Dénaslisation Nasalisation Gliding Dévoisement Voisement Occlusion Simplification de G. C. Réduction du G. C. Réduction syllabique Postériorisation Antériorisation 56 Annexe 4: Tableau de transcription des mots cibles Classes de sons Autres 57 Annexe 4: Tableau de transcription des mots cibles (suite) 10 11 12 13 14 15 16 18 19 20 21 21 22 23 24 Noir Table Vroom Prix Ski Lac Escalier Bouchon École Masque Beigne Oiseau Magie Griffe Spaghetti nwɑr tabl vrUm pri ski lak ɛskalje buʃɔ̃ ekɔl mask bɛɲ wazo maʒi grIf spagɛtsi 25 26 27 28 29 30 32 33 cerf-volant Brosse fleche Dent Pow Zoo champignon Loupe sɛrvɔlɑ̃ brɔs flɛʃ dɑ̃ pauw zo ʃɑ̃piɲɔ̃ lUp 58 Annexe 4: Tableau de transcription des mots cibles (suite) 34 35 36 37 38 39 40 banane valise bague fromage cadeau gomme trophée Carte Corde marche boucle Tigre fenêtre Parc Barbe Parle Golf insecte Livre Règle coudre Rose total banan valiz bag frɔmaʒ kado gɔm trɔfe kart kɔrd marʃ bʊkl tzIgr fənɛitr park barb parl gɔlf ɛs̃ ɛkt livr rɛgl kʊdr roz /34 /44 /22 /33 /29 /40 /37 /42 /31 /43 /20 /55 /52 /24 /32 /44 /26 /32 /24 /17 /27 /19 /7 /19 /28 59 Références ARLT, P. 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Les temps d’attente peuvent aller de quelques semaines à six mois et même jusqu’à un an ou plus. En collaborant avec une massothérapeute autorisée, nous avons utilisé le massage afin d’améliorer non seulement ce type de comportement, mais également l’atmosphère de la salle de classe. Le succès de ce projet de massage fut constaté dès les deux premières semaines. Par exemple, plusieurs enfants étaient plus calmes à l’école. Certains étaient capables de reconnaître qu’ils ne se sentaient pas bien et demandaient un temps de pause avant même que les problèmes de comportement ne soient perceptibles. Par ce texte, nous désirons partager notre expérience au lendemain de ce projet de stage du massage des enfants faisant face à ces problèmes de comportement pouvant être considérés comme perturbateurs. Ainsi, cela pourrait mieux outiller le personnel des écoles afin d’intégrer le massage dans leurs activités avec les enfants ayant connu peu de succès avec d’autres approches ou parce que les ressources disponibles sont limitées. Introduction Le rôle de l’école s’est modifié légèrement au cours des années avec l’avènement plus étendu de la technologie et des changements de curriculums et de philosophies d’enseignement. Mais il n’en demeure pas moins que les jeunes ont continuellement besoin de faire l’acquisition des connaissances et des habiletés qui leur permettront de travailler et de contribuer à la société une fois rendus grands. Au cours des années, les enseignants et les directions d’école continuent d’être confrontés à des défis de plus en plus communs reliés à l’apprentissage. Après avoir discuté avec les intervenants de la région du nord de l’Ontario, nous notons qu’il y a un nombre limité d’infirmières en santé mentale, de psychologues et de travailleurs sociaux qui peuvent aider les enfants ayant des problèmes de comportement. De plus, lorsque ces services sont requis, trop d’enfants attendent d’être vus par des professionnels et le système ne peut répondre à leurs 63 besoins aussi rapidement que souhaité, les temps d’attente étant de quelques semaines à six mois et pouvant aller jusqu’à un an ou plus. Ces défis reliés aux comportements demeurent difficiles à gérer par les intervenants puisqu’il n’y a pas de recettes miracles qui pourraient permettre de faciliter l’apprentissage et l’acquisition des connaissances. En plus des troubles d’apprentissage, il y a également le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH) qui augmente le stress familial, perturbe le fonctionnement à l’école et augmente le risque de criminalité et d’abus de substances (Khilnani et collab. , 2003). Les interactions entre les enfants et les autres personnes de l’école peuvent faciliter ce processus d’apprentissage. Par le projet de stage et la revue détaillée de la littérature, nous avons observé que le contact par le massage peut avoir un effet positif. C’est ce qui nous a conduits à utiliser le massage dans la démarche proposée dans cet article. Dans le texte qui suit, nous abordons le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH). Après avoir défini certains aspects de ce trouble, nous discutons de certains traitements médicamenteux habituels utilisés. Par la suite, nous faisons le lien entre le TDAH et la massothérapie, les effets positifs et négatifs documentés dans la littérature scientifique, l’efficacité et la durée recommandée des massages. Nous poursuivons par la présentation du projet de stage de massage avec les enfants ayant des problèmes de comportement. Nous discutons ensuite des médicaments prescrits pour le traitement du TDAH, de leurs effets secondaires ainsi que des coûts associés au TDAH. Enfin, nous terminons par une série de recommandations. Le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH) Le TDAH réfère aux problèmes de l’attention, de contrôle des impulsions et de l’hyperactivité selon les médecins, les pédiatres, les pédopsychiatres et les psychologues (Khilnani et collab., 2003). Ce type de trouble de comportement est lié à la difficulté à rester immobile, à se concentrer ou à contrôler ses impulsions (Institut Douglas, [s. d.]). Les trois principales catégories de symptômes sont les suivantes: l’inattention, c’est-à-dire la difficulté à se concentrer ou à demeurer concentré sur une tâche ou une activité ; l’hyperactivitéimpulsivité, c’est-à-dire l’activité et l’impulsivité excessives ; le type combiné, c’est-à-dire la combinaison des problèmes de concentration et d'activité/impulsivité excessives (Institut Douglas, [s. d.]). TDA/H Belgique présente un descriptif qui permet de mieux comprendre le TDAH: Trouble de l’attention sélective: difficultés à choisir l’information à traiter. - Difficultés à se mettre au travail. - Difficultés d’organisation. - Difficultés à sélectionner les informations pertinentes, importantes. - Difficultés à prêter attention aux détails, ou au contraire tendance à traiter des détails inutiles au détriment de l’information importante. Trouble de l’attention divisée: difficultés à traiter plusieurs informations en même temps. - Difficultés à écouter et noter en même temps. - Difficultés à entendre une consigne si concentré dans un exercice ou une activité. - Mauvaise mémoire de travail. - Difficultés pour entendre la suite de la dictée alors que l’élève termine de noter la phrase précédente. Trouble de l’attention soutenue: difficultés à maintenir son attention sur une longue période. - Difficultés à traiter la même information longtemps, sans « zapper ». - Difficultés à terminer ce qui est commencé. 64 - Accumulation des erreurs au fur et à mesure que la tâche avance. - Évitement à se lancer dans des tâches demandant un effort soutenu. - Lenteur d’exécution à cause des distractions. (2010, p. 5-6) Au Canada, l’Institut Douglas [s. d.] de Montréal souligne que de 3 % à 5 % des enfants présentent un TDAH. De plus, les garçons ont trois fois plus de risques d'être atteints que les filles. Il est aussi à noter que le TDAH touche les personnes de tous les âges, y compris les adultes. Ces données varient néanmoins en fonction des cas qui sont diagnostiqués. Ce ne sont pas tous les enfants ou les adolescents qui le sont. Le TDAH, appelé en anglais, Attention Deficit / Hyperactivity Disorder (ADHD), fut défini par l’American Psychiatric Association [s. d.] comme étant l’un des désordres de santé les plus communs touchant 5 à 10 % des enfants aux États-Unis. Au Canada, selon le site Internet Maman pour la vie (2008), La prévalence signalée du TDAH est de 4 à 11 % chez les enfants et les adolescents d'âge scolaire et de 3 à 5 % chez les adultes (3-2001), (4-2007). Cela signifie qu'au moins 1, 2 million de Canadiens sont atteints de TDAH, soit environ un demi-million d'enfants et d'adolescents et plus de 700 000 adultes (5-2004). Le TDAH est considéré « comme un trouble héréditaire, avec un taux de transmission d'environ 70 %, soit l'un des plus élevés parmi les troubles psychiatriques » (2- 2007). Selon Shire Canada [s. d.], le TDAH est un trouble neurobiologique qui touche environ 5 à 12 % de la population. Bien qu’il soit habituellement considéré comme étant un problème relié à l’enfance, les enfants atteints de ce trouble en affichent encore les symptômes à l’âge adulte dans une proportion de près de 66 % (Shire Canada, [s. d.]). Un des changements fait par l’American Psychiatric Association (APA) dans le DSM-5 en ce qui a trait au TDAH, c’est que les symptômes doivent dorénavant être présents avant l’âge de 12 ans au lieu de 7 ans (2013, p. 2). Centers for Disease Control and Prevention (CDC-P) [s. d.] rapporte que 15 % des garçons, comparativement à 7 % des filles du groupe des enfants du primaire, étaient atteints du TDAH. Au secondaire, il s’agit de 19 % des garçons, comparativement à 10 % des filles, pour les jeunes de 14 à 17 ans qui en sont affectés (APA, 2013). Que ce soit au Canada ou aux États-Unis, ces données sur le TDAH confirment que les garçons sont plus affectés que les filles. Le CDC-P [s. d.] indique que le pourcentage des enfants de 4 à 17 ans diagnostiqués avec TDAH a augmenté de 7, 8 % en 2003, de 9, 5 % en 2007 pour atteindre 11 % en 2011, ce qui représente une augmentation de 42 %. Par ailleurs, il est intéressant de noter que 30 % à 40 % des personnes diagnostiquées d’un TDAH ont un membre de la famille qui en souffre également (Institut Douglas, [s. d.]). L’Institut Douglas [s. d.] ajoute, « on pense que les gènes sont au moins partiellement impliqués dans le processus. Bien que les parents, les enseignants et les conjoints ne soient pas la cause du TDAH, ils peuvent avoir une très forte incidence sur la capacité de la personne touchée à faire face à son trouble. » L’Alberta-Éducation (2008) va jusqu’à mentionner que ce taux pourrait atteindre 50 à 80 % des enfants. D’après cet auteur, il semble que les gènes en soient la cause et non pas les parents ou l’école comme le supporte également le TDA/H Belgique (2010). Mais il y a un côté positif qui est souvent peu soulevé comme l’indique l’Institut Douglas [s. d.] de Montréal, les enfants atteints d’un TDAH, souvent très créatifs, peuvent devenir des adultes fort accomplis. Ils ont tendance, grâce à leur facilité à passer d'une idée à l'autre, à aborder les problèmes de manière unique. Il est important de comprendre que le potentiel intellectuel de ces enfants n'est pas différent ou inférieur à celui des autres enfants. 65 Mais si rien n’est fait, selon l’Institut Douglas [s. d.], « Le TDAH peut miner l'estime de soi ainsi que la capacité de fonctionner en milieu familial, social, professionnel et scolaire. On peut cependant se réjouir du fait que grâce à de meilleurs traitements et à des efforts au niveau de l'éducation, de plus en plus de personnes parviennent à atténuer leurs symptômes de TDAH. » En ce qui a trait aux mécanismes neurobiologiques du TDAH, Gapin, Labban, et Etnier (2011) mentionnent que « The most consistent finding reported in this review for the prefrontal region was hypoactivity in the dorsal anterior cingulate cortex which facilitates complex and effortful cognitive processing and is thought to modulate reward based decision making » (p. S71). Ceci permet de comprendre le choix des médicaments stimulants qui sont prescrits aux enfants atteints de TDAH. Les traitements habituels du TDAH Ce qui est le plus connu et le plus commun comme traitements, ce sont les médicaments de la catégorie des stimulants. C’est souvent la première ligne d’interventions proposée aux enfants diagnostiqués avec TDAH (Khilnani et collab., 2003). Le but de ces traitements est de réduire les symptômes et non de guérir l’enfant ou l’adulte (Vitiello, 2001). Les médicaments qui sont utilisés, comme le Ritalin, permettent de stimuler les zones hypoactives du cerveau. Mais cette utilisation de médicaments demeure controversée et peut être perçue négativement. Certains enfants ne répondent pas bien aux médicaments. Mais, il y a d’autres options comme l’activité physique qui peut être utilisée pour ces enfants et pour ceux qui désirent avoir une « alternative » (Gapin et collab., 2011, p. S73). Khilnani et collab. (2003) soulignent qu’une combinaison de médicaments et d’interventions non médicamenteuses des traitements comportementaux a obtenu de meilleurs résultats que chacune individuellement, comme le souligne aussi l’Institut Douglas [s. d.]: Les traitements offerts sont adaptés aux besoins de chaque enfant après une évaluation biopsychosociale. Les traitements incluent des médicaments spécifiques, de la psychoéducation, de l'apprentissage des habiletés sociales, un encadrement scolaire spécialisé et de la psychothérapie individualisée. Selon Health Central [s. d.], bien que ces médicaments soient souvent utilisés, il est estimé qu’entre 10 % à 20 % des personnes atteintes de TDAH ne sont pas aidées par ce type de traitement, nous amenant ainsi à nous demander ce qu’il faut faire quand les médicaments ne fonctionnent pas. C’est pour cette raison que nous avons pensé regarder de plus près d’autres options comme celle du massage, comme l’ont d’ailleurs fait d’autres chercheurs en milieu scolaire. Le massage La massothérapie est une des thérapies les plus anciennes dans le champ de la médecine. Selon Field, Diego, et Hernandez-Reif (2007), « Hippocrates reputedly said that "medicine was the art of rubbing", a practice that came to be called massage therapy » (p. 75). C’est un genre de thérapie complémentaire, dite alternative, qui consiste à masser les tissus mous pour obtenir un effet thérapeutique désirable. Selon le College of Massage Therapy of Ontario (CMTO) [s. d. ], « Massage practice is a therapeutic, integral healing relationship in which the therapist assists the client in restoring, maintaining and enhancing the well-being of the client » (p. 5). Le CMTO considère les résultats de la recherche scientifique pour façonner et éclairer la formation et la 66 pratique clinique et pour améliorer les résultats escomptés chez les clients. Même en massothérapie, la recherche est un outil clé dans le développement de leur pratique. Dans la revue des publications, on y retrouve toute une liste de bienfaits du massage non seulement pour les adultes, mais tout particulièrement pour les enfants et les adolescents. Dans le but de mieux connaître et comprendre ce qui s’est fait dans d’autres milieux, nous avons fait une recension des écrits à partir des bases de données suivantes: CINAHL, Medline, OVID, ProQuest, ERIC, Scholars Portal, PsycINFO, Sage Publications, CBCA Education, Eureka, Érudit, Sociological abstracts, Social Sciences Citation Index, Alt-Health Watch, Academic OneFile et Academic Search Premier. Aucune restriction n’a été appliquée pour les années de publication. Afin de mieux saisir la problématique, les mots clés utilisés pour trouver les articles pertinents étaient:« massage therapy », « massage therapy and attention deficit hyperactivity disorder », « massage and children », « massage and adults », « attention deficit hyperactivity disorder and interventions », « attention deficit hyperactivity disorder and pharmacotherapy », « children and attention deficit hyperactivity disorder », « touch therapy and children », « massage therapy and school » et « massage therapy and mental health ». De cette recherche, plusieurs articles sur les effets du massage sur les enfants, sur les effets du massage sur certains troubles mentaux ou comportementaux, sur le yoga et le TDAH ainsi que sur les interventions psychosociales et le TDAH ont été repérés. Cependant, peu de recherches ont étudié en profondeur les effets du massage sur les enfants atteints du TDAH. Mais regardons de plus près la littérature qui présente des résultats intéressants. Les effets positifs des massages chez les enfants et les adolescents Dans les paragraphes qui suivent, nous présentons les avantages d’utiliser la massothérapie de façon générale et, plus spécifiquement, avec les enfants et les adolescents. Les recherches expliquent les effets positifs du massage pour favoriser le bien-être des gens ainsi que pour le soulagement de différentes conditions médicales. Le stress est un aspect inévitable de la vie. Ainsi, le massage est très souvent utilisé dans la réduction du stress en augmentant la relaxation, en améliorant l’humeur et le sentiment de bienêtre et en réduisant les niveaux de cortisol, soit l’hormone associée au stress (Berggren, 2004 ; Diego et Field, 2009 ; McIntyre, 2004 ; Moraska et collab. , 2010). Berggren (2004) ajoute que l’impact positif peut se faire sentir lorsqu’il y a de la violence dans le milieu scolaire, du bullying ou taxage, du stress, des classes surpeuplées. Il ajoute également que les enfants peuvent devenir plus empathiques les uns envers les autres. Le massage permet de favoriser la relaxation ce qui entraîne moins d’anxiété et un meilleur contrôle de la douleur (Fund, 2010). La massothérapie est aussi utilisée pour améliorer l’amplitude des mouvements ainsi que la force musculaire en appliquant une pression directe sur le tissu musculaire (Associated Bodyworks & Massage Professionals, 2014 ; Field, Diego, et Hernandez-Reif, 2007). Cette méthode est utilisée par plusieurs personnes pour le soulagement de la douleur. L’étude d’Hernandez-Reif et collab. (2001) a mis en évidence que les clients atteints de lombalgie avaient une réduction de la douleur et une amélioration de l’amplitude des mouvements à la suite d’une séance de massage. Certaines personnes croient qu’elles doivent avoir une condition médicale particulière pour recevoir des massages, mais ceci n’est pas le cas. Le massage peut être utilisé pour ses effets de relaxation sans plus (McIntyre, 2004). Quelques études mentionnent que le massage améliore le système immunitaire en augmentant le nombre de cellules NK « natural killer » et en augmentant la circulation de la lymphe (ABMP, 2014 ; Field, Diego, et Hernandez-Reif, 2007). 67 Peu importe la raison de l’emploi du massage, il peut être combiné avec les thérapies médicales afin de fournir un confort et un soulagement additionnel lorsque les autres méthodes ne semblent plus efficaces (Fund, 2010). Les massages chez les enfants Les massages ont des effets positifs non seulement pour les adultes, mais également pour les enfants. Tout d’abord, pour les nourrissons, le massage permet de promouvoir la relaxation, de faciliter le sommeil, de réduire l’inconfort relié à la dentition, aux coliques et aux gaz, de régulariser la fréquence respiratoire et cardiaque ainsi que d’aider au développement des systèmes digestif et immunitaire (Nifo, 2012). Selon Field, Diego, et Hernandez-Reif (2007) et McIntyre (2004), le massage peut aussi avoir un impact positif sur la croissance et le développement de l’enfant. Le massage peut aussi avoir des effets bénéfiques pour les enfants agressifs. Une étude menée par von Knorring et collab. (2008) auprès de 110 enfants âgés de quatre à cinq ans a démontré que ceux recevant un massage de cinq à dix minutes par jour avaient moins de comportements agressifs. « A short daily period of massage-like touching over a period of 6 months seems to have some beneficial effects on the behaviour of the most deviant preschool children » (von Knorring et collab. , 2008, p. 1267). De plus, les enfants du groupe massage ont connu une diminution des problèmes sociaux sur une période de six mois et, après douze mois, avaient moins de comportements agressifs (von Knorring et collab. , 2008). Cette étude a permis de démontrer certains effets bénéfiques à long terme. Les enfants autistiques peuvent aussi bénéficier du massage comme modalité de contrôle pour certains symptômes associés aux troubles neuro-développementaux. Une recherche menée en Thaïlande a démontré que le massage thaï traditionnel avait réduit l’anxiété et les troubles de conduites chez les enfants autistiques (Piravej et collab. , 2009). Dans une étude menée par Escalona et collab. (2001), on constate les bienfaits du massage pour les symptômes associés à l’autisme. Selon ces auteurs, « The children in the massage therapy group became more attentive at school, as reflected by the Teacher Conners Rating Scale and an increase in on-task behavior during the classroom behavior observations » (p. 515). Ainsi, le groupe massage avait une diminution des comportements d’agitation, de pleurs et des comportements auto-stimulants (Escalona et collab. , 2001). D’autres approches ont été identifiées dans la littérature comme étant efficaces. Par exemple, l’utilisation d’un programme comprenant le toucher positif, le yoga, les exercices de respiration et la relaxation a permis de découvrir que, pour les enfants ayant des difficultés émotionnelles et comportementales, ces interventions favorisaient une augmentation de leur estime de soi, leur confiance en soi, leur communication et leur confiance sociale (Powell, Gilchrist, et Stapley, 2008, p. 403). Ces approches peuvent être intéressantes lorsque les enfants ne répondent pas bien aux médicaments ou ne sont pas réceptifs aux massages. Mais avec les massages, une diminution des problèmes émotionnels et de l’hyperactivité des enfants fut néanmoins observée (Powell, Gilchrist, et Stapley, 2008). Dans une étude faite par Field, et collab. (2012), le groupe contrôle (yoga) avait également démontré des résultats positifs par rapport au score de dépression, d’anxiété et de colère. Dans l’étude de Black et collab. (2010), le groupe massage et relaxation avait eu des résultats positifs similaires, mais le groupe massage avait une diminution significative de l’anxiété. Voyons ce qu’il en est avec les adolescents. 68 Les massages chez les adolescents Dans une étude auprès des adolescents d’une unité psychiatrique, une diminution de l’anxiété et une amélioration de l’affect des participants furent observées (Field et collab. , 1992). Selon Field et collab. (1992), « The longer term effects were more pronounced for the depressed versus the adjustment disorder children and adolescents » (p. 130). Les effets positifs du massage se perpétuaient plus longtemps chez les clients atteints de dépression comparativement aux clients atteints d’un autre trouble mental. Par contre, aucun changement n’a été noté chez le groupe contrôle des adolescents ayant participé à des thérapies de groupe ou individuelles (Field et collab. , 1992). Le massage et la musique peuvent également être efficaces pour réduire la dépression chez les adolescents. Une recherche a démontré que ces deux méthodes ont produit une atténuation considérable de l’asymétrie frontale selon l’EEG ce qui permet de faire le lien avec une réduction de la dépression (Jones et Field, 1999). Le massage semble aussi avoir un effet chez les adolescents identifiés comme agressifs. La recherche de Diego et collab. (2002) ayant étudié ce phénomène a découvert que les adolescents agressifs qui recevaient des séances de massage avaient une diminution significative d’hostilité et d’agression lorsqu’évalués à partir des grilles de « Child Behavior Checklist » et le « SCL90R ». Selon Diego et collab. (2002), « Participants receiving massage therapy reported feeling significantly less anxious after a 20-minute session on both the first and last days of treatment » (p. 603). De plus, il n’y avait pas de changements importants chez le groupe contrôle ayant reçu des périodes de relaxation (Diego et collab. , 2002). Une étude menée auprès d’adolescents atteints du TDAH a démontré que les sujets ayant reçu un massage choisissaient des sourires plus joyeux sur l’échelle des sourires et avaient moins la bougeotte après leur premier et dernier traitement (Field et collab. , 1998a). Selon Field et collab. (1998a), « Longer term effects were reported by their teachers, including more time on task in the classroom and lower Conners hyperactivity scores » (p. 107). Ceci est particulièrement intéressant, car les auteurs notent que les traitements pharmacologiques et les modifications comportementales ont, pour leur part, seulement un effet à court terme (Field et collab. , 1998a). De plus, aucun changement par rapport à l’échelle des sourires et à la bougeotte n’a été remarqué auprès du groupe contrôle ayant participé à une activité de relaxation (Field et collab. , 1998a). La recherche de Khilnani et collab. (2003) rapporte également des résultats positifs du massage chez les enfants et adolescents atteints du TDAH. Les jeunes du groupe de massage ont déclaré se sentir mieux et plus heureux entre le premier et le dernier massage, leurs problèmes de comportement ayant aussi diminués. Selon Khilnani et collab. (2003), les enseignants ont également noté que les problèmes de comportement avaient diminué avec le temps: « Teacher ratings of ADHD students who participated in the massage therapy suggest that the therapy reduced the problems most associated with ADHD, namely hyperactivity and daydreaming/inattention » (p. 634). Plusieurs auteurs rapportent une série d’effets positifs bénéfiques pour les enfants et les adolescents, qui peuvent se résumer comme suit: • Une réduction de l’anxiété (Abrams, 1999 ; Black et collab. , 2010 ; Field et collab. , 1992 ; Field et collab. , 1996a ; Field et collab. , 1998b ; Fund, 2010 ; Garner et collab. , 2008 ; Hart et collab. , 1998 ; La Plante, 2007 ; Piravej et collab. , 2009). 69 • La relaxation et les effets calmants (Abrams, 1999 ; Edelson et collab. , 1999 ; Elston, 2010 ; Field et collab. , 1996b ; Fund, 2010 ; Hart et collab. , 1998 ; Marsh, 2011 ; McIntyre, 2004 ; Nifo, 2012 ; Powell, Gilchrist, et Stapley, 2008). • La réduction du stress et de la dépression (Berggren, 2004 ; Field et collab. , 1992 ; Field et collab. , 1996a ; Field et collab. , 1996b ; Fund, 2010 ; Garner et collab. , 2008 ; Jones et Field, 1999 ; Moraska et collab. , 2010). • La réduction de l’agitation, de l’hyperactivité et de l’inattention (Abrams, 1999 ; Escalona et collab. , 2001 ; Field et collab. , 1998a ; Khilnani et collab. , 2003 ; Powell, Gilchrist, et Stapley, 2008). • La réduction de l’insomnie (Nifo, 2012). • La réduction de l’agression, de l’hostilité et des problèmes sociaux (Diego et collab. , 2002 ; Field et collab. , 1998a ; La Plante 2007 ; Marsh, 2011 ; Piravej et collab. , 2009 ; Powell, Gilchrist, et Stapley, 2008 ; von Knorring et collab. , 2008). • La réduction de la douleur (Fund, 2010 ; Hernandez-Reif et collab. , 2001). • L’amélioration de l’état et du sentiment de bien-être (Abrams, 1999 ; Cambron et collab. , 2007 ; Field et collab. , 1998b ; Marsh, 2011 ; Khilnani et collab. , 2003 ; Weinberg, Jackson, et Kolodny, 1988). Parmi les observations documentées quant aux effets du massage chez les enfants, notons en particulier l’amélioration des résultats académiques(Abrams, 1999 ; Elston, 2010 ; Field et collab. , 1996a ; Hart et collab. , 1998 ; Morgan, 2006). Hart et collab. (1998) soulignent d’ailleurs que le massage était particulièrement bénéfique pour les enfants évalués comme hautement rangés et anxieux. Ces derniers auteurs expliquent que les différences de groupe peuvent être dues au fait que les jeunes devenaient de plus en plus alertes après les massages (Hart et collab. , 1998). Pour sa part, Morgan (2006) mentionne que les enseignants rapportaient utiliser les séances de massage pour calmer les enfants avant de faire du travail académique sollicitant leur concentration. Cette affirmation supporte nos observations notées lors du stage en milieu scolaire dont nous ferons la description plus loin. Mais examinons d’abord ce qu’il en est des effets négatifs. Les effets négatifs Nous avons cherché la littérature pour les effets négatifs du massage, mais aucun ne fut rapporté comme tel. Alors que Cambron et collab. (2007) rapportent qu’aucun effet secondaire majeur n’a été observé durant leur étude, ils notent que certaines personnes peuvent éprouver quelques inconforts mineurs, mais que les effets positifs inattendus ont compensé ceux-ci (p. 793). Nous sommes toutefois conscients qu’il peut y avoir des enfants qui ne veulent pas être touchés et cela doit être respecté. D’autres recherches similaires à notre projet de stage furent repérées comme l’étude faite par Marsh (2011) qui a évalué le massage en milieu scolaire. Celle-ci s’est déroulée sur une période de six mois dans une école primaire avec 80 élèves. Ce programme de massage visait à améliorer le comportement des enfants. Marsh (2011) a noté les avantages suivants: un effet calmant qui permettait de préparer les enfants au travail, une augmentation de leur concentration et de leur capacité d’attention, une amélioration de leurs relations sociales et un meilleur sentiment d’acception et d’appartenance. Khilnani et collab. (2003) dans leur étude ont rapporté que les enfants avaient une amélioration de leur état d’alerte et de leurs résultats en mathématique, notamment avec la moitié des erreurs et du temps de réponse. 70 L’efficacité et la durée des massages Différentes études ont été revues pour déterminer la durée et la fréquence idéales pour guider notre travail avec les enfants. Les massages avaient une durée entre 5 à 60 minutes par séance, mais la grande majorité des massages étaient de 15 à 30 minutes. Les premières études ont démontré qu’une durée de 30 minutes semblait avoir plus de résultats positifs (Field et collab. , 1992 ; Field et collab. , 1996b ; Field et collab. , 1998b). Des recherches plus récentes ayant utilisé une durée de massage de 20 minutes ont cependant aussi démontré des résultats positifs (Black et collab. , 2010 ; Field et collab. , 2012 ; Garner et collab. , 2008). Field et collab. (1996) ayant utilisé des massages de 15 minutes ont néanmoins conclu que « larger doses [of massage] may also be more effective and result in more clinically meaningful changes in mood state and cortisol than [what] occurred in this study » (p. 205). Diego et Field (2009) stipulent toutefois le contraire: « it is possible that multiple massage therapy sessions of short duration, may be more effective than sparse massage therapy sessions of longer duration » (p. 637). Ces derniers ont aussi utilisé une durée de massage de 15 minutes dans leur recherche, ce qui a été suffisant pour diminuer l’activité du système nerveux sympathique et obtenir l’effet désiré. Pour la section suivante, nous avons tenu compte de ce qui est connu dans la littérature, dans la pratique clinique des massages et de ce qui fut fait par notre équipe de stage. Voyons brièvement comment nous avons procédé et les résultats que nous avons obtenus avant de faire les recommandations. Projet de stage L’objectif de cette démarche était d’utiliser le massage avec des enfants pour aider à gérer les problèmes de comportement. Ces interventions furent faites par des étudiantes de 3 e année en massothérapie sous la supervision de leur professeure qui est elle-même massothérapeute autorisée. La classe d’élèves du primaire fut choisie par l’école du Conseil scolaire public du Grand Nord de l’Ontario. Avant de débuter, les parents ont autorisé par écrit la participation de leur enfant à ce projet de massage qui fut d’une durée de six semaines. La rétroaction reçue par le personnel de l’école après les séances de massage était notamment une diminution de l’anxiété des enfants, une amélioration de leur habileté à se concentrer en classe, une amélioration notable de leur comportement, une meilleure estime de soi; tout cela dès les deux premières semaines d’intervention. Une enseignante a rapporté que les crises de quelques enfants, normalement d’une à deux crises par semaine, sont passées à une à deux par mois. Leur comportement a changé subséquemment pour le mieux. Une enseignante indique: « ils sont devenus des petits anges ». Une autre a mentionné que les enfants se comportaient correctement afin de ne pas être suspendus de l’école durant la semaine, ceux-ci voulant être présents pour l’activité. Certains enfants sont devenus plus conscients d’eux-mêmes et de leurs sentiments. Certains commentaires, comme « je suis stupide » ou « dumb », ont disparu du vocabulaire des enfants eux-mêmes. Dans certains cas, ils ont même demandé à l’enseignante d’écouter de la musique en classe, comme celle utilisée lors de la séance de massage. D’autres ont demandé de pratiquer le massage entre eux durant une classe parce qu’ils en sentaient le besoin. Certains ont même pratiqué le massage à la maison avec un membre de la famille. Ce que nous avons observé fut également confirmé par les articles recensés. Maddigan et collab. (2003) ont observé qu’après six semaines, des effets positifs comme une meilleure 71 gestion de la colère, une amélioration de l’humeur, un sommeil plus reposant, une amélioration du fonctionnement social chez les deux tiers des participants et une amélioration de la concentration. Tous ont trouvé cela relaxant et se sont sentis à l’aise avec la procédure (Maddigan et collab. , 2003, p. 41). Malgré ces études, les massages ne semblent toujours pas une solution sérieusement considérée par les professionnels pour traiter les enfants souffrant du TDAH. Pourtant, en examinant de plus près le TDAH, les médicaments et les coûts associés à ce trouble, le massage devient, à notre avis, un choix plus acceptable. Voyons comment ces aspects pourraient nous inciter à choisir les massages comme traitement alternatif. Le TDAH, les médicaments et leurs effets secondaires Le TDAH a plusieurs impacts négatifs non seulement pour l’individu affecté, mais aussi pour les proches que ce soit les parents ou les frères et sœurs (Archer et Kostrzewa, 2012 ; Beaulieu, 2012 ; Guérin, 2002 ; Robb et collab. , 2011 ; Swensen et collab. , 2003). Les symptômes qui sont le plus souvent observés sont notamment l’incapacité de demeurer assis, le bavardage et le bruit excessifs ainsi que le cri des réponses aux questions demandées (Hakkaartvan Roijen et collab. , 2007). Les jeunes atteints du TDAH démontrent souvent une déficience dans plusieurs domaines de fonctionnement comme l’éducation, les relations avec les pairs, les conflits familiaux et la délinquance (Marks et collab. , 2009 ; Robb et collab. , 2011). De plus, la plus grande déficience de ces enfants se retrouve au niveau académique se traduisant par des résultats scolaires plus faibles (Beaulieu, 2012 ; Marks et collab. , 2009 ; Robb et collab. , 2011). Selon Archer et Kostrzewa (2012), « It is generally found that ADHD children displayed lower school performance and orderliness. Inattentiveness was more common among ADHD schoolgirls and inattentive children showed significantly lower school performance » (p. 195). Le TDAH non traité peut avoir des conséquences sévères, soit émotionnelles et économiques (Beaulieu, 2012). Les adolescents non traités peuvent démontrer des comportements dangereux comme faire des sports extrêmes ou utiliser des drogues et peuvent aussi souffrir de dépression et même songer au suicide (Beaulieu, 2012 ; Guérin, 2002). Le TDAH a aussi été associé avec des risques de criminalité et d’abus de substances (Beaulieu, 2012 ; Khilnani et collab. , 2003 ; Pelham, Foster, et Robb, 2007). Pour plusieurs enfants, les symptômes du TDAH peuvent persister à l’adolescence et même à l’âge adulte (Gapin, Labban, et Etnier, 2011 ; Marks et collab. , 2009). Les médicaments stimulants sont une des premières interventions proposées lorsque le TDAH est diagnostiqué chez l’enfant (Khilnani et collab. , 2003). Ces médicaments n’ont pas comme objectif de guérir le problème du TDAH, mais plutôt de réduire les symptômes. Ceux-ci réapparaissent lors de l’arrêt de l’administration des médicaments (Vitiello, 2001). Pour cette raison, ces médicaments sont souvent administrés pendant plusieurs années. Ceci est particulièrement inquiétant de nos jours car « ADHD medications that were generally short acting and used for a part of the day and week are now often prescribed 7 days per week and to last 12 hours or more » (Lerner et Wigal, 2008, p. 39). De plus, les effets secondaires associés à ces médicaments peuvent causer une variété de problèmes. On retrouve comme effets secondaires communs l’insomnie, une diminution de l’appétit, des douleurs abdominales, une perte de poids, des tics, de la nervosité et des maux de tête (Beaulieu, 2012 ; Guérin, 2002 ; Hernandez-Reif, Field, et Thimas, 2001 ; Lerner et Wigal, 2008 ; Vitiello, 2001). De plus, les personnes prenant ces médicaments peuvent avoir des effets secondaires psychologiques comme 72 l’anxiété, l’irritabilité et la tristesse (Lerner et Wigal, 2008). Pour certains enfants, ces effets secondaires peuvent être très pénibles, voire paralysants. Il est néanmoins à noter que les amphétamines (ex. Dexedrine) sont généralement associées à plus d’effets secondaires que le méthylphénidate (ex. Ritalin). Selon Lerner et Wigal (2008), « amphetamines carry a black-box warning that states, “Administration of amphetamines for prolonged periods of time may lead to drug dependence and must be avoided ” » (p. 39). Khilnani et collab. (2003) rapportent dans leur étude auprès de 223 enfants atteints du TDAH, âgés de trois ans et moins, que presque la moitién’ont pas reçu de suivis optimaux. Connaissant les effets secondaires de ces médicaments, il est très inquiétant qu’ils soient prescrits sept jours par semaine pour les enfants (Lerner et Wigal, 2008, p. 39), et ce, toute l’année durant dans certains cas. Avec une utilisation continue des stimulants, une diminution dans la croissance physique des enfants a été notée en terme de taille et de poids (Lerner et Wigal, 2008 ; Vitiello, 2001). Selon Lerner et Wigal (2008), « In a study of 568 children taking an extended-release mixed amphetamine salts for 6 to 30 months, growth was slightly less than expected, on the basis of normative values » (p. 44). Khilnani et collab. (2003) ajoutent qu’un autre désavantage associé à l’utilisation des stimulants est le risque de surdose et d’erreurs de médicaments. Les différents coûts associés au TDAH Ces coûts peuvent se refléter sous différentes formes. Nous en relevons ici quelques-unes. Les coûts financiers La nature chronique du TDAH signifie que les personnes affligées doivent recevoir des traitements continus, souvent pendant plusieurs années. Ceci peut produire un impact non seulement sur les familles, mais aussi sur la société et l’économie (Marks et collab. , 2009). Premièrement, ces enfants doivent utiliser plusieurs services additionnels à l’école afin de répondre à leurs besoins particuliers. Les enfants atteints du TDAH font une plus grande utilisation des services spéciaux d’éducation (Marks et collab. , 2009 ; Robb et collab. , 2011 ; Swensen et collab. , 2003). Selon Marks et collab. (2009), « ~77 % of children with ADHD are reported to utilize school services, including tutoring, specialized class placements, school counseling, and classroom monitoring » (p. 682). Par ailleurs, le taux de redoublement scolaire est plus élevé chez les enfants atteints du TDAH comparativement aux autres élèves (Robb et collab. , 2011). Les enfants atteints du TDAH ont aussi considérablement plus d’infractions disciplinaires qui résultent en plus de suspensions et d’expulsions de l’école (Robb et collab. , 2011). Ils font également une utilisation plus élevée des services médicaux que les autres enfants (Swensen et collab. , 2003). Les coûts estimés par Marks et collab. (2009) sont à plus de 16 000 $ (US) par enfant d’âge préscolaire. Ceux-ci ne tiennent pas compte des coûts reliés aux médicaments ou aux consultations chez le psychologue. D’autres auteurs, comme Pelham, Foster, et Robb (2007), rapportent un coût de 14 578 $ (US) en 2005 pour la santé et la santé mentale, l’éducation, le crime et la délinquance. 73 Les coûts des médicaments Pelham, Foster, et Robb (2007) mentionnent que le coût des médicaments peut aller de 96 $ à plus de 1 283 $ par année (p. 718) et même plus dans certains cas. Les coûts de l’éducation Marks et collab. (2009) soulignent qu’environ 77 % des enfants atteints du TDAH utilisent davantage les services scolaires. Il y a un coût moyen ajouté pour un enfant atteint du TDAH de 5 007 $ comparé à 318 $ pour les élèves non atteints (Robb et collab. , 2011, p. 169). Que dire aussi des coûts occasionnés par l’absentéisme des enseignants – soit en congé de maladies, de stress ou d’épuisement professionnel – provoqué par le travail avec les enfants ayant des problèmes de comportement? Les coûts de ces congés varient d’une école à l’autre, de même que d’un conseil scolaire à l’autre. Nous n’avons pas pu obtenir de données à cet effet tant au niveau local que provincial. La littérature révèle toutefois que les enseignants peuvent être en congé de maladie à cause du stress et de l’épuisement professionnel. Selon Houlfort et Sauvé (2010), La gestion de classe, ou le maintien de la discipline, occupe une place prépondérante parmi les difficulté [sic] des enseignants (Martineau et Corriveau, 2000 ; Punch et Tuettemann, 1990). Au niveau des comportements considérés comme les plus stressants, on retrouve la violence (Chartrand, 2006) et l’agressivité (Leroux, Théorêt, et Garon, 2008), mais aussi la nonchalance, le manque de respect et le bruit continuel (Geving, 2007). (p. 9) Entre autres, les problèmes de discipline, le manque de respect de leur autorité, le manque de motivation de certains élèves ainsi que la gestion de comportements enfantins sont pointés du doigt par les enseignants. (p. 17) Le facteur qui a le plus d’impact sur le besoin d’autonomie est le manque de soutien perçu de la part de la direction. La littérature abonde d’études qui démontrent l’importance du soutien offert par le supérieur immédiat afin de combler le besoin d’autonomie des employés. Le domaine de l’enseignement n’y fait pas exception. (p. 63) Fernet (2007) souligne que, Parmi les facteurs contextuels identifiés, le comportement des élèves s'avère être un signe annonciateur du sentiment d'épuisement professionnel. En effet, plus un enseignant perçoit un accroissement de comportements inappropriés chez ses élèves en cours d'année scolaire, plus il se sent épuisé. (p. 112) En France, dans une étude longitudinale de 2008 à 2012, Racle et Bergugnat (2012) rapportent que, Un enjeu économique dans la mesure où l’épuisement professionnel des enseignants a un impact économique. . . Néanmoins, on peut retenir, concernant cet aspect: le coût des arrêts de maladie des enseignants ; le coût des consultations ; le coût de la prise de médicaments avec ou sans ordonnance ; d’autres coûts engendrés comme par exemple des accidents de circulation dus à l’inattention, le défaut d’attention à ses proches et les risques que cela peut engendrer (apparition de maladies ou d’accidents par défaut de prévention, etc. ) ; redoublements et aides diverses (scolaire, psychologique, etc. ) ; le coût engendré par les conflits avec les élèves, les parents d’élèves, les collègues, les conjoints (divorces), etc. en matière de procès (les demandes de soutien à l’Autonome de Solidarité pour insultes, menaces, dégradation des biens qui représentent déjà 60, 8 % des plaintes sont en légère augmentation depuis 2008). (p. 5) 74 Ceci signifie que les problèmes de gestion de la classe, le manque d’appui et l’épuisement professionnel peuvent amener les enseignants à connaître un certain niveau d’absentéisme ou à prendre des congés de maladie. Tout ceci conduit à l’augmentation des coûts pour les conseils scolaires. Les coûts sociaux Parallèlement, l’absentéisme des parents au travail représente des coûts non négligeables. Swensen et collab. (2003) disent que « ADHD imposes a significant financial burden regarding the cost of medical care and work loss for patients and family members » (p. 1415). D’autres auteurs rapportent une réduction de la productivité reliée à l’absentéisme, une réduction de l’efficacité et de la performance au travail (Hakkaart-van Roijen et collab. , 2007 ; Swensen et collab. , 2003). Les coûts humains Les résultats de l’étude de Robb et collab. (2011) démontrent que les élèves atteints de TDAH ont des résultats scolaires inférieurs à la norme et ont davantage de problèmes de rétention scolaire et de discipline (p. 174). Ces enfants n’arrivent pas à performer académiquement au même niveau que les autres élèves de l’école ou du conseil scolaire. Les coûts des services de santé (médicaux et de santé mentale) Les enfants atteints de TDAH utilisent davantage les services de l’orthophoniste (SLT), de l’ergothérapeute (OT), et du physiothérapeute (PT) et des services psychologiques (Marks et collab. , 2009 ; Swensen et collab. , 2003). Hakkaart-van Roijen et collab. (2007) mentionnent qu’en Hollande ces coûts de soins médicaux directs sont sept à onze fois plus élevés pour les enfants ayant des problèmes de comportement que pour les enfants n’en ayant pas. Recommandations Tenant compte de ce qui est rapporté précédemment, nous formulons les recommandations suivantes que nous considérons comme les conditions gagnantes d’une intervention efficace. Premièrement, le conseil scolaire intéressé au projet doit donner son approbation, suivie par celle de la direction de l’école visée. Une école intéressée devrait soumettre une demande pour faire partie de l’activité suivant une consultation avec son personnel. Il est important de considérer les intérêts et les affinités de ceux travaillant dans chaque école et des élèves afin d’en assurer le succès. L’échec d’une telle considération pourrait nuire à l’objectif poursuivi et aux élèves soumis à l’activité. Il faut noter que les enfants n’ont pas besoin d’être diagnostiqués avec un trouble ou un problème de comportement comme le TDAH pour participer à l’activité et bénéficier des avantages. Tous les enfants de la classe, même ceux ayant des problèmes de comportement, devraient participer à l’activité et cela sans exception. Les massages se font par-dessus les vêtements et les enfants ont, selon leur désir, le choix de se faire toucher notamment au dos, aux mains ou aux bras (Berggren, 2004). À chaque séance, l’enfant doit donner une permission verbale quant à son consentement de se faire toucher. Ceci peut se faire lors d’un massage avec une intervenante, une enseignante ou un autre élève. Il est 75 primordial d’assurer que les parents donnent leur permission au préalable en signant le formulaire de consentement pour que cette intervention soit faite avec leur enfant en milieu scolaire. Nous suggérons également d’inviter les parents à observer les séances de massage. En classe, il faut assurer un climat positif et calme, utiliser une musique relaxante, faire un massage de 5, 10 ou 15 minutes maximum par enfant, discuter avec les enseignants ou le personnel impliqué, faire une évaluation auprès des enfants et, finalement, identifier les ajustements à faire lorsque nécessaire. Conclusion Le projet d’intervention utilisant le massage auprès des enfants ayant des problèmes de comportement semble avoir eu un impact important, non seulement sur les enfants, mais également sur les enseignants et leur capacité à gérer leurs classes. Il est à noter que dans les études recensées, les chercheurs n’ont pas nécessairement présenté les coûts financiers ni humains des enfants non diagnostiqués. Ceci étant dit, les données disponibles sous-évaluent d’une manière importante l’impact réel des problèmes de comportement. Mais pour les enfants, il est très avantageux de ne pas prendre des médicaments à trop long terme et d’être capables d’acquérir les compétences académiques comme le font leurs pairs. Pour les écoles, cette intervention permettrait de réduire la discipline ainsi que de réduire l’utilisation supplémentaire de services pour aider les enfants ayant des problèmes de comportement, surtout lorsque les ressources sont limitées. De même, avec l’utilisation du massage comme traitement pour les enfants avec des problèmes de comportement, nous pourrions nous attendre à une réduction potentielle de l’utilisation des médicaments à long terme (Khilnani et collab. , 2003). Mais pour ce faire, d’autres recherches sont requises afin de s’assurer de la pertinence et de la faisabilité d’un programme de massage. 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Remerciements: L’auteur tient à remercier tout particulièrement: Julie Levac-Rancourt, Massothérapeute autorisée (MTA), professeure et coordonnatrice du programme de massothérapie au Collège Boréal, Sudbury, Ontario. Elle a fait la composante du stage clinique en collaboration avec les étudiantes de 3e année. Le Conseil scolaire public du Grand Nord de l’Ontario et l’école primaire de Sudbury. Le soutien financier reçu de l’hôpital universitaire du Grand Sudbury, Horizon Santé-Nord (HSN) Ontario. La pensée critique et son développement lors de la formation: défis observés en sciences infirmières Paul-André Gauthier1 Consultant en Soins Infirmiers Sudbury, Ontario Introduction Dans le domaine de la santé, les professionnels sont appelés tous les jours à utiliser leurs habiletés afin de bien comprendre les problématiques et les particularités des rencontres avec les clients2. Le développement de la pensée critique fait partie de la formation académique (Borglin et Fagerström, 2012 ; Murphy, 2012 ; Sullivan, 2012) et elle représente un défi majeur pour les étudiants3 qui n’ont pas été habitués à réfléchir de cette manière et à examiner chaque situation afin d’en saisir mieux les tenants et les aboutissants. Cette question de défi est soulevée dans les références de littérature effectuée par Dahlke, et collaborateurs (2012) sur le rôle du professeur clinique. Dans une étude de Borglin et Fagerström (2012), un participant souligne l’importance des travaux académiques affirmant: « I guess the formality of academic writing is needed for it to be regarded as scientific » (p. 358). Le présent texte se veut être une présentation des travaux écrits et des travaux cliniques, entre autres en sciences infirmières pour initier les étudiants à la réflexion critique. Dans le présent texte, nous définirons la pensée critique. Par la suite, nous nous attarderons aux défis reliés à la lecture de textes et à leur compréhension en lien avec la pensée critique. Nous discuterons de diverses activités comme le journal de bord et du travail clinique en utilisant des exercices de réflexion et des échanges pour favoriser l’apprentissage et la pensée critique des étudiants. Définition la pensée critique Qu’est-ce que la pensée critique? Commençons par la définition de Borglin et Fagerström (2012), elle est définie comme « a synthesis of attitudes, knowledge and skills … [and] is closely interlinked with the student’s ability to read and evaluate scientific material i. e. appraise » (p. 356-357). Murphy (2012) et Wood et Toronto (2012) mentionnent que les institutions de formation en soins infirmiers doivent faire la promotion de la pensée critique et l’enseigner, une tâche complexe présentant des défis. Ces auteurs se réfèrent à Facione et Facione pour souligner que les dispositions de la pensée critique sont des « traits or habits of mind the ideal critical thinker would use to define, analyze, and resolve high stakes problems using reflective judgment » (Wood et Toronto, 2012, p. 350). La pensée critique est liée à la manière dont 1 Dr. Gauthier, Inf. , ICS ; B. Sc. Inf. , CEC, DÉM, M. Sc. Inf. , PhD (nursing), Infirmier clinicien spécialiste en soins infirmiers et en soins palliatifs. - Retraité après 31 ans d’enseignement théorique et clinique à Timmins et à Sudbury (Ontario). 2 Le terme « client » est utilisé lors de la formation en sciences infirmières. Il se réfère aux personnes malades et en santé, peu importe l’endroit où ils se retrouvent (hôpital, résidences de soins de longue durée, en santé publique, à domicile, etc. ). 3 Le terme « étudiant » se réfère aux femmes et aux hommes inscrits dans nos programmes en santé. 82 l’information est utilisée pour raisonner. Cela peut se faire par inférences, déductions, représentations, toute une série d'approches pour analyser la réalité vécue par le client. La pensée critique met au défi la personne d’examiner des suppositions concernant l’information recueillie, de l’interpréter et d’évaluer les arguments avec une intention de passer à une nouvelle étape (Kozier, Erb, Berman, et Snyder, 2012). Ces activités nécessitent un engagement de l’étudiant dans ce processus (Hicks, 2012 ; Sullivan, 2012), sinon ce travail ne donnera pas les résultats attendus. Les raisons pour lesquelles il s’avère primordial de développer la pensée critique des étudiants en sciences de la santé peuvent aussi varier mais il importe de tenir compte des besoins de formation en fonction des perspectives cliniques de chaque profession concernée par les soins de la santé. Bodin (2012) appuie l’idée que les infirmières qui ont une bonne pensée critique peuvent répondre d’une manière plus approfondie aux situations complexes. Cet auteur ajoute: « The ability to recognize patterns of clinical data, analyze, and act appropriately is necessary for safe patient care » (Bodin, 2012, p. 43). Lorsqu’une infirmière prend soin d’un client, les expériences antérieures lui permettent de porter un jugement critique et lui offrent ainsi l’opportunité de considérer la meilleure décision de soins à présenter aux autres clients dont elle a la responsabilité. La pensée critique permet ainsi de tenir compte des problématiques de santé des malades dont nous avons la responsabilité afin de les aider à intervenir d’une manière plus pertinente et spécifique aux besoins particuliers de chaque individu. Pour ce faire, il nous faut être capable d’auto-analyse et d’auto-critique afin de pouvoir examiner notre pratique professionnelle et d’améliorer notre efficacité d’intervention. Nous visons par cette approche une pratique plus performante dans la formation des professionnels de la santé. Mais il est difficile de mesurer les gains qui sont faits par les étudiants à ce niveau lors de la formation comme le souligne Hicks (2001). Dans leur étude sur la pensée critique, Huang, et collaborateurs (2012) rapportent que la confiance en soi s’améliore de même que l’ouverture d’esprit à travers ces activités de réflexion. C’est à titre de professeur que nous avons été en mesure d’observer quelques défis liés au développement de la pensée critique tant sur le plan théorique que clinique. On pense à celui de lire un texte ; d'en comprendre le sens ; d'être en mesure de le résumer ; d'en dégager les éléments clés tout en évitant d’en déformer le sens ; d'être en mesure de distinguer le texte scientifique du texte trouvé sur internet. Ce sont des habiletés à acquérir et qui facilitent processus menant à la transformation de la pensée critique. Il va sans dire que la lecture de textes soutenue par une approche méthodologique développée ajoute aux défis du travail intellectuel de l’étudiant. Mais aussi, la lecture d’un texte n’est pas le seul défi que relèveront les étudiants. La création d’un journal de bord et le contexte du quart de travail en situation clinique représentent d’autres défis importants au développement de la pensée critique. Défis reliés à la lecture de textes Ces multiples difficultés que l’on observe chez beaucoup d'étudiants les empêchent de réfléchir et d'analyser les différentes facettes d’un texte peuvent ainsi représenter un obstacle au développement de la pensée critique qu'on veut leur donner durant leur formation. Ceux-ci ne semblent pas tout à fait saisir les particularités du travail intellectuel et académique, en somme de la profondeur du travail scientifique dont ils ont la responsabilité. Cette constatation découle de leur formation scolaire insuffisante au niveau secondaire. La rédaction de textes, issue d’une pensée critique, semble également être une activité qui déplait aux étudiants comme le 83 mentionne Borglin et Fagerström (2012) et Wood et Toronto (2012), et peut même représenter une barrière au développement de cette pensée critique selon Sullivan (2012). L’effort consenti ne semble pas être à la mesure des buts poursuivis par le milieu universitaire alors que les étudiants confondent encore l’accès facile à de simples articles de vulgarisation à l’internet à ceux véhiculant un contenu scientifique reconnu. Or, la réflexion demande un effort et une ouverture d’esprit qui ne paraissent pas être sollicités par les exigences académiques. Les étudiants éprouvent différents niveaux de difficultés dans les exercices d’abstraction qui découlent de la pensée critique. Leur vision s’exprime très souvent dans la duplication des idées reçues ou dans la reprise étroite de ce qui est déjà mentionné, en mieux par les auteurs. Les idées rapportées s’avèrent très souvent superficielles. Ils échouent souvent au simple exercice de réflexion sur l'analyse d'une situation hypothétique, leur permettant de se transposer dans l’espace et le temps. Ce type d’exercices leur apparaît difficile du fait de ne pas être capable de concevoir une situation si elle n’a pas été vécue préalablement. Dans le choix des exercices à faire, nous devons donc le plus souvent tenir compte de ces nombreuses limites. Sur le plan pédagogique, nous procédons au choix d’articles et d’exercices allant du plus simple au plus complexe. Potter et Perry (2010) soulignent que ce processus est « évolutif » et qu’avec la volonté d’apprendre, le développement de la pensée critique et du jugement clinique seront possibles. Comme le souligne Sullivan (2012), les étudiants doivent avoir un rôle actif dans cette démarche d’apprentissage. Ce type d’apprentissage dans le domaine de la santé s’acquière avec le temps et nécessite la répétition. D’autres auteurs (Huang, et collaborateurs, 2012 ; Ruberfeld et Scheffer, 1999 ; Wood et Toronto, 2012) font référence également au développement des habiletés intellectuelles d’analyse, d’application des normes, de discrimination, de recherche d’information, de raisonnement logique, de prédiction et de transformation de la connaissance. Pour Ruberfeld et Scheffer (1999), la pensée critique en soins infirmiers est une composante essentielle de l’imputabilité professionnelle et de la qualité des soins offerts aux clients. Les auteurs ajoutent que les individus formés à la pensée critique en sciences infirmières acquièrent plusieurs habilités qui demeurent essentielles dans l'exercice de la profession telles que la confiance, la perspective contextuelle, la créativité, la flexibilité, l’inquisition, l’intégrité intellectuelle, l’intuition, l’ouverture d’esprit, la persévérance et la réflexion (Huang, et collaborateurs, 2012 ; Ruberfeld et Scheffer, 1999 ; Wood et Toronto, 2012). Compréhension de textes et pensée critique Fortin (2010) distingue la lecture critique de l’analyse critique. La lecture critique est enseignée au niveau du baccalauréat et elle est associée à la compréhension de textes et à certains éléments d’analyse. « Pour comprendre un texte, il faut être capable de saisir l’intention de l’auteur et bien connaitre le sujet à l’étude » (Fortin, 2010, p. 86). Fortin (2010) identifie quatre types d’opération identifiés par Burns et Grove qui peuvent être accomplies successivement: la compréhension, la comparaison, l’analyse et l’évaluation. Dans cette démarche de formation des étudiants en santé, nous tentons de développer graduellement leur capacité de base pour la lecture critique de texte. Nous procédons progressivement en débutant avec la lecture de textes simples d’une (1) page. Le premier texte en français, la langue première des étudiants, présente une problématique clinique avec une série de problèmes et de solutions possibles. Le deuxième texte en anglais, la langue de travail en Ontario, présente une problématique reliée au système de santé. En classe, les étudiants répondent à des questions de base sur leur compréhension du texte. Comme par exemple: qu’estce qui a amené l’auteur à écrire ce texte ? Quelles sont les problèmes soulevés dans le texte et 84 pourquoi ? Quelles sont les pistes de solutions qui sont proposées ? Qu’est-ce qui ressort de la problématique qui est présentée dans le texte ? Quels aspects ont particulièrement attiré votre attention comme lecteur ? Lors des discussions en groupe, il peut être étonnant d’observer que plusieurs aspects présents dans le texte ne sont pas reconnus par certains étudiants. Les échanges permettent de les mettre en lumière. Ce que Potter et Perry (2002) appellent « savoir-reconnaître ». Avec le temps, ils deviennent meilleurs à détecter les éléments clés d’un texte. Dans une étude réalisée en Suède, Borglin et Fagerström (2012) confirment que les étudiants, suite à leur formation en nursing, perçoivent qu’ils questionnent constamment ce qu’ils entendent et lisent. C’est ainsi que les textes en anglais peuvent représenter un défi supplémentaire pour ceux qui ne maîtrisent pas suffisamment la langue. Afin de favoriser une lecture attentive, les suggestions et les directives données par le professeur permettent de mieux encadrer ce processus d’examen des textes. Lors de ces exercices de lecture, il faut rester le plus fidèle au texte et ceci, sans extrapolation et éviter les opinions personnelles sur le sujet. Au début de la formation, l’objectif est de s’assurer que le texte est bien compris et que les étudiants sont capables d’en rapporter les éléments essentiels sans les déformer. Il est trop facile d’avoir une opinion non-informée sans nécessairement comprendre ce que l’auteur présente dans son article mais avec le temps et l’expérience, les étudiants en viennent à mieux connaître les sujets liés à leur profession en santé et peuvent ainsi avoir une opinion professionnelle dite éclairée. Graduellement, d’autres exercices impliquant des textes en recherche parviennent en quelques heures à être compris par les étudiants. Ils en arrivent à perfectionner leur esprit d’observation et d’analyse pour finalement réussir la rédaction d’une dissertation de dix à vingt pages sur un thème lié à la santé. Les étudiants qui persévèreront dans une telle démarche pourront possiblement être plus motivés à lire sur des sujets plus complexes. Il est à espérer qu’une fois rendu à la maîtrise, ces comptes rendus critiques de lecture soient plus précis et analytiques. Pour ce faire, un examen des relations de cause à effet entre les divers aspects apportés dans le texte ne peut être possible que par un examen approfondi et détaillé. Borglin et Fagerström (2012) rapportent que ces activités éducatives d’analyse et de critique d’articles scientifiques sont bénéfiques et importantes pour développer la pensée des étudiants. Ce type d’analyse peut se perfectionner au niveau de la maîtrise et du doctorat (Fortin, 2010) grâce au raffinement continu de ce processus. Comment pouvons-nous alors utiliser des activités qui vont permettre le développement des habiletés critiques chez les étudiants ? Nous présenterons au préalable le travail que nous avons entrepris avec nos étudiants dans l'élaboration d’un journal de bord. Journal de bord Depuis quelques années, nous avons entrepris de travailler le journal de bord avec les étudiants. Celui-ci permet de développer leur esprit d’analyse tant ils parviennent à mieux comprendre les situations vécues en la comparant à celles rencontrées en formation clinique. Nous invitons chaque étudiant de choisir une situation problématique ou troublante. Pour éviter de laisser au hasard son analyse, nous lui demandons de rédiger un texte d’environ deux pages et demi en insistant sur les composantes suivantes: 1) une brève présentation d’une (1) situation en décrivant ce qui est arrivé ; les personnes impliquées et l’environnement ; 2) l’analyse de la situation: 85 a) en indiquant comment il s’est senti vis-à-vis cette situation ; comment il a réagi quand la situation décrite est survenue ; ce qui l’a surpris et ce qu’il comprend des raisons pour lesquelles cette situation s’est produite dans un tel contexte ; b) en identifiant ce qu’il a fait lorsque la situation s’est produite ; l’impact que cela a eu sur l’évènement et ce qu’il a appris de cette situation ; 3) améliorer son approche dans des situations similaires: a) en identifiant les lectures à faire et les personnes susceptibles de l’aider à mieux comprendre cette situation ; b) en déterminant spécifiquement ce qu’il ferait différemment si la situation se présentait à nouveau afin d’optimiser les soins administrés en étant mieux préparé à faire face à cette situation. Quelques exemples de sujets peuvent être envisagés lors de la rédaction du journal de bord. Au niveau personnel, cela peut être lié à: un accident ou un incident avec un membre de la famille ou un ami ; une perte ou un deuil ; une accusation ; un travail incomplet ; un accident au travail ; une maladie ; une situation dont le résultat est considéré comme insatisfaisant. Pendant la formation clinique, l’étudiant peut être appelé à réfléchir sur une situation émouvante avec un client ; un incident avec un membre du personnel ; une situation bouleversante lors d’un stage ; une situation de remise en question de ses capacités cliniques. Dans un tel contexte, la rétroaction fournie aux étudiants est indispensable afin d’aller audelà de leur propre point de vue initial et de les ouvrir à d’autres perspectives. Cette démarche, entreprise avec eux, représente l’une des clés de leur cheminement progressif à la pensée critique. Il faut en même temps éviter que cette démarche les amène à développer une approche qui viserait à accuser les autres puisqu’il faut plutôt leur permettre de prendre une distance tout en faisant une réflexion sur soi et ce qui est survenu. La rétroaction avec le professeur améliore leur « champ de vision », espace où ils peuvent puiser le sens critique. Cette distance critique s’anime le plus souvent en les aidants à poser diverses questions visant un approfondissement de leur réflexion et de leur pensée. En plus de développer progressivement la pensée critique des étudiants en salle de classe, nous les amenons à améliorer leur capacité d’analyse en milieu clinique. Situation clinique et pensée critique Cette pensée critique doit également s’exercer en stage clinique lorsque les étudiants font face à des réalités qui représentent de nouveaux défis. Dans un tel cadre, par exemple, nous invitons les étudiants à planifier eux-mêmes leur journée de stage et à indiquer des objectifs spécifiques à atteindre durant leur journée de travail et cela en lien avec leur formation académique et avec des habiletés qu’ils doivent développer. Ce n’est qu’après leur quart de travail, qu’ils sont alors amenés à développer une critique, soit une auto-évaluation, de leur démarche clinique en indiquant s’ils ont atteints les objectifs cliniques identifiés et en justifiant l'analyse de leur parcours. À cette étape, nous leur demandons de répondre, entre autre, à la question suivante: Qu’est-ce que je vais faire afin d’améliorer ma planification et ma démarche pour atteindre les objectifs cliniques préalablement fixés ? Ils doivent alors proposer des suggestions concrètes et réalistes. En plus de cette réflexion écrite, une heure de conférence clinique est réservée à la fin du quart de travail clinique avec le groupe de stagiaires. Les soins infirmiers sont beaucoup plus qu’une série de techniques mais des interactions professionnelles entre les étudiants, les malades et les professionnels de la santé. C’est ce que rapportent Dahlke, Baumbusch, Affleck, et Kwon 86 (2012) dans une revue de publication détaillée. Les conférences cliniques présentent une opportunité aux étudiants de faire des liens, et « pull it all together » (p. 694). C’est ce qui découle de la recherche de Twibell, Ryan, et Hermiz (2005) où diverses sous-catégories furent identifiées comme: la recherche d’information, la réflexion, l’assignation de signification, la résolution de problème, la prédiction, la planification et l’application à de nouveaux contextes. Ces auteurs ont identifié diverses stratégies qui permettent de promouvoir la pensée critique comme: le questionnement, les conférences cliniques, les journaux de réflexion et les autres travaux écrits (Twibell, Ryan, et Hermiz, 2005). Les conférences cliniques jouent un rôle fondamental dans ce processus d’apprentissage. D’auteurs se réfèrent à ce type de conférence pour faire du « debriefing » (Murphy, 2012; Wood et Toronto, 2012) pour assurer une meilleure compréhension de la démarche clinique. Patterson (2011) parle de la nécessité d’utiliser ce type de questionnement pour améliorer la sécurité des malades en milieu hospitalier, elle ajoute « a lot of harm has been avoided. There have also been process changes because of this » (p. 26). En utilisant le «debriefing», Vogt, Chavez, and Schaffner (2011) invoquent que cela va accroître « the student’s awareness of the impact of the interactions » (p. 170). Lors de conférences cliniques, les étudiants sont appelés à identifier et à présenter les défis qu’ils ont rencontrés durant la journée. Cette période permet d’échanger sur les évènements survenus avec les clients tout au long du quart de travail. Il s’agit de déterminer les aspects nécessitant un apprentissage et une intervention plus ciblée et spécifique à titre de professionnel. En les guidant dans leur réflexion à l’aide de diverses questions (Sullivan, 2012), les étudiants en viennent à comprendre mieux les liens à faire dans certaines situations supportant ainsi l’apprentissage expérientiel. Ce type d’échange et de questionnement est non seulement nécessaire mais il est essentiel au développement de la pensée critique et à l’apprentissage au niveau du savoir, du savoir-être et du savoir-faire. Ces analyses de situations cliniques représentent des opportunités riches et uniques qui ne demandent qu’à être explorées plus à fond. Borglin et Fagerström (2012) citent un étudiant: « I think that the educator is really important when it comes to developing one’s critical thinking and appraisal skills, as it is the educator who creates a culture which is either open to critical thinking and critical discussions or not » (p. 358). Il ne faut pas négliger le rôle du son professeur et l’importance qu’il représente auprès des étudiants dans ce processus critique de formation (Sullivan, 2012). Un autre étudiant mentionne: « These skills are very useful in clinical practice as you are constantly showered by new information to which you need to remain critical and analytical » (Borglin et Fagerström, 2012, p. 358). De plus, Dahlke, et collaborateurs (2012) remarquent que la complexité du rôle du professeur clinique amène ce dernier à ajuster son style d’enseignement aux situations qui se présentent afin d’améliorer le développement des relations avec les clients. C’est également ce que l’équipe de Hossein, Fatemeh, Fatemeh, Katri, et Tahereh (2010) ont trouvé dans leur étude, que la multiplicité des styles d’enseignement jouait un rôle clé dans la formation clinique. Scanlan (2001) a observé dans sa recherche sur les professeurs novices et les experts en milieu clinique, que ces derniers avaient une meilleure vue d’ensemble considérant non seulement les clients et le travail avec eux mais en plus la composante d’apprentissage de l’étudiant comme tel. En utilisant les activités de formation décrites précédemment, nous avons remarqué que les étudiants parviennent à être plus responsables à mesure que s’accumulent les réussites. Ils en viennent à réaliser que cette réussite dépend moins du professeur que d’eux-mêmes. C’est ainsi, 87 que nous parvenons à développer davantage leur capacité de raisonnement et leur sens d’initiative (Potter et Perry, 2010) autant que leur capacité critique. Borglin et Fagerström (2012) ont remarqué qu’il y a un manque de compréhension entre les activités d’écriture et la pensée critique et qu’il aurait lieu d’être beaucoup plus explicite avec les étudiants. De plus, les sessions interactives où le professeur participe activement étaient jugées, dans leur étude, comme étant plus bénéfiques et nécessaires par les étudiants. Ceux-ci ont besoin de reconnaître « l’écriture académique » comme faisant partie du processus global d’apprentissage incluant la lecture, la réflexion et le dialogue (Borglin et Fagerström, 2012, p. 359). Conclusion Les exercices que les étudiants vont faire en salle de classe, et par la suite en milieu clinique, vont leur permettre de développer cette pensée critique qui est essentielle à leur travail avec les clients. L’encadrement que fournit le professeur est essentiel pour faciliter ce processus intellectuel et pour le perfectionner lors des stages en milieu hospitalier. L’activité pourrait sembler compliquée au prime abord mais elle peut être rendue significative par le choix des travaux et des exemples de l’enseignant. Dans ce texte, nous avons tenté de discuter de certains problèmes liés au développement de la pensée critique dans les travaux exécutés par les étudiants universitaires en formation en sciences infirmières. Nous avons expliqué comment des exercices concrets de lectures, d’analyses de textes, de journaux de bord et d’échanges pendant les stages cliniques aident à développer la pensée critique des étudiants. Il faut comprendre enfin que la pensée critique est une habileté intellectuelle qui ne demande qu’à être développée et encouragée même si elle pourrait ne pas plaire au début. Nous devons continuer de rechercher d’autres approches qui faciliteront cet apprentissage. Il serait intéressant de faire des recherches qui permettront de déterminer les approches qui sont les plus efficaces pour la formation des professionnels de la santé. Références BORGLIN, G. , et C. 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Perception de linguicisme chez des locuteurs non natifs de l’anglais au Canada Ina Vuckovic Département d’études françaises / Programme de sciences de la santé en orthophonie Université Laurentienne Résumé La présente étude cherche à identifier les facteurs qui peuvent nuire à la communication entre des locuteurs natifs de l’anglais au Canada et des locuteurs non natifs qui sont de nouveaux arrivants au pays. La recension des écrits a mis de l’avant le fait qu’un locuteur non natif d’une langue donnée peut percevoir des jugements négatifs à son égard de la part de locuteurs natifs, d’où la question de linguicisme. Ces jugements peuvent se traduire par la perception de stigmatisation ou de discrimination linguistique à l’égard de la personne, et peuvent entraîner des difficultés de communication. Cette étude se penche sur le linguicisme perçu à l’égard des locuteurs non natifs, et ce, basé sur le fait de parler avec un accent4 qui se distingue de la norme phonologique au sein d’une communauté donnée. Autrement dit, l’étude se penche sur la discrimination qui survient quant à la façon particulière qu’a un locuteur ou un groupe de locuteurs de s’exprimer en fonction de critères prosodiques. Les résultats obtenus dans cette étude sont limités mais suggèrent quand même qu’il y a un besoin d’approfondir notre connaissance sur le linguicisme au Canada. Mots clés: linguicisme, langue seconde, immigration Introduction et problématique Qu’est-ce que le linguicisme et de quelle façon ce phénomène influence-t-il les individus qui sont perçus comme étant « différents sur le plan linguistique » ? Le linguicisme est une forme de discrimination basée sur des aspects linguistiques. Il peut être défini comme étant le traitement différentiel, injuste et préjudiciable à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes basé sur la langue qu’ils parlent ou sur les façons dont ils parlent une langue donnée. Les langues sont des systèmes complexes de communication composés de plusieurs éléments, tels que le lexique, la morphologie, la sémantique, la syntaxe, la phonétique et la phonologie. L’usage langagier comprend la façon dont ces éléments sont mis ensemble par une personne pour communiquer verbalement. Certains de ces éléments varient parmi les locuteurs, tels que le vocabulaire qu’ils utilisent, la structure des phrases employée dans le but d’exprimer leurs idées et leur prononciation. Bien que les gens aient tendance à juger les individus sur la façon dont ils parlent une langue donnée, la prononciation, comprise communément comme l’accent, est une 4 Le terme « accent » est utilisé ici dans son acceptation populaire et non technique. 90 des caractéristiques les plus saillantes d’un locuteur lors d’une interaction. Par conséquent, l’accent est habituellement l’élément de l’usage langagier qui est victime du linguicisme. Cette recherche portera spécifiquement sur la perception de linguicisme dans le domaine des accents étrangers, c’est-à-dire un accent qui distingue un individu de normes linguistiques au sein d’une société donnée. Plus précisément, nous allons examiner la perception du linguicisme auprès de locuteurs non natifs de la langue anglaise au Canada qui sont soit de nouveaux arrivants au pays, soit des étudiants internationaux qui viennent au Canada pour étudier. Comme la majorité des études ont examiné la réalisation du linguicisme dans la perspective des locuteurs natifs de la langue anglaise, il serait utile de se pencher sur la perception du linguicisme chez les locuteurs non natifs. Puisque le Canada est une société multiculturelle qui est formée d’immigrants et de leurs descendants, la pertinence d’une telle étude est évidente. Selon les données du recensement de 2011, la population canadienne née à l’étranger est d’environ 6 775 800 personnes, ce qui représente 20, 6 % de la population totale (Statistics Canada, 2013). Ce pourcentage est aussi le plus élevé des pays du G8. De plus, une grande majorité de la population canadienne née à l’étranger (94, 8 %) vivaient, en 2011, en Ontario, en Colombie-Britannique, au Québec et en Alberta. Il est à noter que les trois plus grandes régions cosmopolites du Canada – Toronto, Montréal et Vancouver – sont aussi le domicile de70 % de la population canadienne qui s’identifie comme étant membre d’une minorité visible. Puisque le Canada a un taux élevé d’immigrants, il n’est pas surprenant qu’on y retrouve une grande diversité linguistique et qu’il devient de plus en plus multilingue au fil des ans avec l’arrivée de nouveaux immigrants. En plus de l’anglais et du français – les deux langues officielles du Canada –, il y a environ 200 autres langues maternelles rapportées dans l’enquête nationale auprès des ménages faite par Statistique Canada en 2011 (Statistics Canada, 2013). Dans tous les cas, il est incontestable que les immigrants, qui parlent souvent les langues officielles du Canada comme langue seconde, constituent une proportion significative de la population canadienne. Enfin, les données de notre étude pourraient servir à mieux comprendre le problème du linguicisme et ainsi permettre de le réduire et d’améliorer la communication entre les nouveaux arrivants et le reste de la population canadienne. Avant de nous attarder sur le linguicisme, il est important de mettre en évidence la différence entre les termes « préjugé » et « discrimination », pour démontrer comment ces deux concepts sont interdépendants et comment ils peuvent mener au linguicisme. Le terme « préjugé » implique des attitudes injustifiées ou irrationnelles, habituellement négatives, détenues par des membres d’un groupe à propos des membres d’un autre groupe. Le préjugé est socialement appris et provient souvent d’une idée fausse, d’une mauvaise compréhension et de généralisations inflexibles, surtout pour des raisons de race, d’âge, de sexe, de classe sociale, d’ethnicité ou d’origine (Dictionary.com, 2013). La stigmatisation, qui implique l’attribution d’une « étiquette » préconçue et défavorable à une personne ou à un groupe de personnes, entraîne de nombreuses conséquences, potentiellement néfastes, sur le statut de cette personne ou de ce groupe de personnes au sein de la communauté (Healthtalkonline. org, 2013). Alors que le préjugé relève d’attitudes et d’opinions, c’est-à-dire d’aspects affectifs et cognitifs, la discrimination est davantage comportementale et fait référence aux actes dirigés contre un autre groupe (CliffsNotes, 2013). Autrement dit, la discrimination se manifeste lorsque les membres d’un groupe donné agissent sur des préjugés qu’ils ont des individus ou des groupes de personnes perçus comme ayant des caractéristiques sociales différentes de leur groupe (leur endogroupe). Bien que les opinions et les attitudes préjugées n’impliquent pas toujours 91 l’occurrence simultanée de discrimination, ces opinions et attitudes préconçues envers les autres sont à l’origine des comportements discriminatoires. Dans les cas de linguicisme, la langue est source de préjugés et de discrimination. Le locuteur non natif est souvent jugé sur la façon dont il parle la langue du pays hôte, ce qui implique aussi l’accent avec lequel il parle. (Gluszek et Dovidio, 2010b, p. 214). Cependant, il faut se demander si l’accent est toujours une vraie représentation de la compétence linguistique comme telle d’un locuteur. Selon Chomsky (1965), la compétence linguistique est une dimension psychologique qui implique la connaissance de la grammaire d’une langue. La grammaire comprend l’ensemble des règles propres à telle ou telle langue qui président le bon usage de la langue parlée et de la langue écrite, permettant la communication. Même si un grand nombre de nouveaux arrivants ou d’étudiants étrangers parviennent à acquérir des compétences leur permettant de communiquer dans la langue du pays hôte, la grande majorité d’entre euxn’atteint pas une prononciation de locuteur natif, ce qui les rend sujet aux étiquettes et aux associations négatives (Gluzek et Davidio, 2010b, p. 215). En général, les gens ont des difficultés à faire la distinction entre l’accent et les compétences linguistiques, car ils ont tendance à percevoir l’accent comme étant le reflet de la compétence, ce qui mène à la perception que les locuteurs non natifs ont des compétences linguistiques et communicatives pauvres (Deprez-Sims et Morris, 2010, p. 419-420). La stigmatisation associée aux accents non natifs peut d’ailleurs mener à une perception négative à l’égard d’autres qualités, caractéristiques et compétences du locuteur non natif (Gallois et Callan, 1981, p. 348-349). Cadre conceptuel Qu’est-ce qu’un accent ? Avant de discuter de la discrimination liée au fait d’avoir un accent non natif, il est important de bien définir le terme « accent ». Qu’est-ce qu’un accent ? Selon Deprez-Sims et Morris (2010, p. 418), l’accent se réfère à la façon distincte de parler, associée à une personne particulière ou à un groupe de personnes. Il est généralement basé sur les différences au chapitrede la phonologie ou de l’intonation que l’on retrouve dans des régions géographiques ou des groupes sociaux. The common usage of the term “accent” refers to a distinctive way of speaking associated with a particular group of people, typically based on differences in phonology or intonation across geographic regions or social groups (DeprezSims et Morris, 2010, p. 418). « Dans la langue courante, le terme accent renvoie souvent aux caractéristiques d’une façon de parler étrangère qui concerne la réalisation des phonèmes et ledébit » (Dubois et collab. , 2001, p. 3). En somme, l’accent est la manifestation du système phonologique et varie selon les régions géographiques, les groupes sociaux ou même les individus. L’accent englobe la prononciation des phonèmes et des séquences phonémiques d’une langue ainsi que les éléments prosodiques utilisés. La prosodie se définit comme le système accentuel ou rythmique et le système mélodique ou intonatif d’une langue. Les éléments prosodiques, aussi connus comme les éléments suprasegmentaux d’une langue, comprennent l’intonation, l’accentuation et le ton. Il est important de noter que les éléments d’un système phonologique varient d’une langue à l’autre. Par exemple, on ne retrouve pas les mêmes phonèmes, les mêmes séquences phonémiques ou les mêmes éléments prosodiques dans toutes les langues. Il n’est donc pas surprenant que les gens qui apprennent une langue seconde ou additionnelle intègrent souvent 92 dans leur nouvelle langue les éléments phonologiques de leur(s) langue(s) maternelle(s)5. Ce type de transfert fait en sorte que les apprenants d’une nouvelle langue ont une prononciation et une façon de parler qui se différencie des locuteurs natifs de la langue cible. Cette idée nous amène aux concepts de « locuteur natif » et de « locuteur non natif » d’une langue donnée. Le locuteur natif est quelqu’un qui utilise une manière de parler et de prononcer qui correspond aux normes phonologiques au sein d’une communauté linguistique donnée. Souvent, un locuteur natif d’une langue donnée parle cette langue comme langue première ou l’une de ses langues premières. Au contraire, un locuteur non natif utilise une manière de parler et de prononcer qui se distingue sensiblement de la norme phonologique de la communauté en question. Souvent, le locuteur non natif d’une langue donnée parle cette langue comme langue étrangère ou langue seconde. L’apprentissage phonologique d’une langue seconde ou étrangère Bien que plusieurs adultes parviennent à atteindre une compétence relativement élevée ou même une maitrise complète de leur langue seconde sur le plan grammatical, ces adultes ne semblent pas être en mesure d’atteindre une prononciation native dans cette langue (Abu-Rabia et Kehat, 2004, p. 77). Il y a plusieurs théories qui visent à expliquer pourquoi les adultes ont de la difficulté à maitriser le système phonologique d’une nouvelle langue. Une des hypothèses qui a suscité beaucoup d’attention est celle de la période sensible, qui affirme que la maturation du cerveau implique des changements neurobiologiques qui font en sorte que la perception et la production des nouveaux sons deviennent de plus en plus difficiles avec l’âge (Abu-Rabia et Kehat, 2004, p. 78). Plusieurs chercheurs ont identifié une variété des facteurs spécifiques qui semblent avoir une influence sur l’apprentissage phonologique de la langue seconde chez des immigrants, soit l’âge au moment de l’immigration (le facteur le plus puissant), suivi par la durée de résidence dans le pays hôte, le sexe de l’individu, la capacité naturelle à percevoir et à reproduire de nouveaux sons, le niveau de compétence orale globale ainsi que la motivation à apprendre (Abu-Rabia et Kehat, 2004, p. 77-78 ; Baker et collab. , 2008, p. 319 ; Stevens, 1999, p. 561-564). Une autre hypothèse, connue comme l’assimilation perceptuelle, postule que, pendant le développement du système phonologique de la première langue (L1), on établit des catégories ou des représentations de sons qui existent dans cette langue (Baker et coll., 2008, p. 320). Selon différentes recherches, ces catégories sonores deviennent de plus en plus robustes et rigides avec l’âge, ce qui fait en sorte qu’elles résistent aux modifications phonémiques (Baker et collab., 2008, p. 320-321 ; Ioup, 2008, p. 49). Les nouveaux sons de la nouvelle langue sont plutôt assimilés aux catégories sonores déjà établies pour la langue première (Ioup, 2008, p. 49). Ceci dit, il y a raison de croire que le système phonologique de la première langue a une forte influence sur l’apprentissage phonologique de la nouvelle langue, ce qui devient de plus en plus évident avec l’âge (Kennedy, 1988, p. 480). Selon Baker et collab. (2008, p. 319), de nombreuses études ont montré qu’il est souvent possible de retracer l’accent d’un locuteur non natif à sa langue maternelle. Cela explique pourquoi les locuteurs non natifs provenant de la même origine linguistique ont tendance à parler avec un accent non natif très semblable lorsqu’ils communiquent dans une langue apprise suite à l’acquisition de leur langue maternelle. Bien que la langue première ait une influence puissante sur la capacité d’un adulte à apprendre les phonèmes de la langue seconde, le système phonologique des enfants est toujours 5 Dans ce texte, les termes « langue première » et « langue maternelle » sont employés d’une façon interchangeable. 93 en développement, ce qui le rend plus flexible. Cela dit, les enfants sont plus susceptibles de surmonter les influences de la L1 et de créer de nouvelles catégories pour de nouveaux sons, leur permettant de saisir une prononciation plus proche de celle d’un locuteur natif (Baker et collab. , 2008, p. 321). Alors, même les nouveaux arrivants adultes qui atteignent une compétence élevée dans leur langue seconde, continuent toujours à parler avec un accent non natif. Dans une étude de Derwing et Rossiter (2002, p. 160), lorsqu’ils ont demandé à 100 nouveaux arrivants adultes aux États-Unis si leurs difficultés de communication en anglais découlaient de leur compétence en anglais, de leur prononciation de l’anglais ou des deux, 42 % d’entre eux ont strictement associé leurs difficultés à la prononciation. Alors, il y a des raisons de croire que parler une langue avec un accent non natif est un phénomène relativement distinct de la compétence linguistique comme telle même si les deux pourraient gêner la communication. L’accent comme marqueur social Parler avec un accent non natif est une des caractéristiques les plus saillantes des personnes provenant d’autres pays qui viennent s’installer dans un pays hôte pour y vivre, y travailler ou y étudier. Puisque la prononciation dans une nouvelle langue est fortement influencée par le système phonologique de la langue maternelle, l’accent agit comme un marqueur social qui révèle des informations importantes quant à la provenance culturelle et linguistique d’un individu. Autrement dit, l’accent agit comme un indice très fort du groupe d’appartenance de l’individu. Dès qu’une personne commence à parler avec un accent qui diffère de la norme phonologique au sein d’une communauté, le locuteur natif a tendance à classer le locuteur non natif comme faisant partie d’un groupe social autre que le sien, ce qu’on appelle l’exogroupe (out-group). Par conséquent, les informations sociales qui sont transmises par un accent peuvent êtrestigmatisantes pour les individus ayant un accent non natif parce qu’elles signifient la non-appartenance au groupe de locuteurs natifs (Gluszek et Dovidio, 2010b, p. 215). C’est-à-dire que, à première vue, les gens sont plus souvent évalués selon les caractéristiques qui reflètent les perceptions du groupe auquel ils semblent appartenir. Donc, les individus, ayant leurs propres caractéristiques, sont souvent catégorisés dans des groupes stéréotypés (Edwards, 1999, p. 103). Cette association est faite d’une façon immédiate et peut mener au développement de stéréotypes et de préjugés qui peuvent influer sur le locuteur non natif de diverses façons (Lev-Ari et Keysar, 2010, p. 1093). Selon Cargile et Giles (1997, p. 199), différentes études ont montré que les personnes qui possèdent un fort sentiment d’appartenance à l’égard de leurendogroupe ont davantage tendance à détester et à déprécier les membres ne faisant pas partie de leur endogroupe que ne le font les personnes ayant un faible sentiment d’appartenance à l’égard de leur endogroupe. Cela est particulièrement vrai lorsque les individus de l’exogroupe constituent une menace pour les individus de l’endogroupe, ce qui survient lorsqu’ils communiquent un message agressif à l’égard du groupe d’appartenance de leur interlocuteur ou lorsque l’exogroupe constitue une menaceà l’endogroupe dans une société donnée. Par exemple, de façon générale, la culture américaine dépeint la culture arabe comme une menace à sa société, ce qui peut augmenter le niveau de linguicisme perçu chez des individus provenant de cette culture aux États-Unis (Cargile et Giles, 1997, p. 199). L’accent et ses effets sur la communication Selon Ingram (2009, p. 2), plusieurs recherches montrentque les personnes ayant un accent non natif sont sujettes à des évaluations négatives et à la discrimination. Ces perceptions 94 négatives peuvent mener à des actes de discrimination dans des contextes différents, mais elles peuvent aussi nuire à la communication entre un locuteur natif et un locuteur non natif d’une langue donnée. Selon la théorie d’accommodation de la communication, développée par Howard Giles, les interlocuteurs s’influencent les uns les autres et forment des opinions qui, par la suite, ont un effet sur la communication et les stratégies d’interaction (StudyMode, 2012). Par exemple, si on perçoit qu’un interlocuteur nous évalue négativement, on peut donner des réponses plus courtes ou moins agréables afin de minimiser l’interaction. Bien que les difficultés de communication puissent provenir de compétences pauvres ou d’un accent qui est difficile à comprendre chez les locuteurs non natifs, il est important de noter que des approches communicatives de locuteurs natifs pourraient également contribuer au succès ou à l’échec de l’échange. Les locuteurs qui ont des préjugés pourraient avoir des comportements qui minent la communication et ils pourraient investir moins d’effort afin de comprendre leur interlocuteur non natif, ce qui résulte en une compréhension réduite d’un accent non natif (Gluszek et Dovidio, 2010a, p. 225). Selon Gluszek et Dovidio (2010b, p. 221-222), les locuteurs natifs abordent souvent la communication interculturelle avec impatience et préjugé, ce qui implique que des problèmes de communication puissent également provenir du biais. Nous nous penchons maintenant sur les façons dont les différentes sphères de la vie (emploi, vie quotidienne) et le sentiment d’appartenance-intégration peuvent être affectés par le linguicisme fondé sur l’accent non natif. De plus, nous examinons les facteurs qui influencent le linguicisme, soit la similarité perçue entre des groupes sociaux et l’attrait personnel entre le locuteur et l’interlocuteur, le degré dans lequel l’accent dévie de la norme phonologique et les représentations géopolitiques6. Le linguicisme enmilieu de travail Les études indiquent que l’accent sert à former une impression du locuteur. Comme résultat, l’accent joue un rôle dans des décisions reliées à l’emploi, rendant les locuteurs non natifs plus sujets à la discrimination en milieu de travail (Deprez-Sims et Morris, 2010, p. 419). De nombreuses études (Gluszek et Dovidio, 2010b, p. 217 ; Hosoda et Stone-Romero, 2010, p. 113-116 ; Nguyen, 2010, p. 5) ont montré qu’il est plus probable que les locuteurs non natifs soient considérés comme étant moins qualifiés pour un poste et qu’ils soient affectés à des postes inférieurs comparé aux locuteurs natifs. Par exemple, les recherches indiquent systématiquement que les demandeurs d’emploi qui parlent avec un accent natif au sein d’une communauté donnée sont généralement jugés plus appropriés pour des emplois valorisants, tandis que ceux qui parlent avec un accent étranger, ou non natif, sont jugés plus appropriés pour des emplois de statut inférieur (Hosoda et Stone-Romero, 2010, p. 113-116 ; Nguyen, 2010, p. 5-6 ; Stone-Romero et Stone, 2007, p. 120). En outre, dans l’ensemble, les individus qui sont jugés moins appropriés pour un poste sont aussi jugés moins susceptibles d’être promus à des postes de cadre (Nguyen, 2010, p. 19). Le linguicisme dans la vie sociale Leur théorie de l’identité sociale, Tajfel et Turner (1986) affirment que la catégorisation de soi implique l’appartenance à un groupe qui est ensuite renforcée de manière à favoriser l’endogroupe (in-group) au détriment de l’exogroupe (out-group) (University of Twente, 2013). 6 Les représentations géopolitiques sont des représentations des nations et des États et elles servent de guides pour la politique étrangère et les relations internationales. 95 Ce renforcement est fait en exagérant les différences entre les membres des groupes distincts et en exagérant les similarités entre les membres d’un même groupe (McLeod, 2008). Puisque les locuteurs non natifs se distinguent de la norme au sein d’une communauté, ils sont souvent catégorisés comme faisant partie de l’exogroupe auquel les gens ont tendance à attribuer des traits plus négatifs. Ceci dit, les locuteurs non natifs sont généralement perçus comme étant moins intelligents, moins fidèles, moins compétents et moins agréables à écouter (Gluszek et Dovidio, 2010b, p. 218). Au contraire, la similarité perçue entre des individus augmente l’attrait interpersonnel, ce qui résulte en des évaluations plus positives comparativement aux évaluations de personnes vues comme étant différentes. Par conséquent, la perception d’accents non natifs peut réduire l’attrait interpersonnel, ce qui peut mener à des évaluations moins favorables et à la discrimination des locuteurs non natifs (Deprez-Sims et Morris, 2010, p. 419). Le degré de déviation d’un accent Le préjugé et la discrimination sont particulièrement perceptibles lorsque les accents non natifs sont perçus comme étant difficiles à comprendre (Gluszek et Dovidio, 2010b, p. 217-218). La facilité de traitement des stimuli est fortement liée à la familiarité des stimuli. C’est la raison pour laquelle un accent natif, considéré comme étant « la norme » dans une communauté linguistique, est plus facile à traiter et à comprendre qu’un accent non natif qui est moins familier aux locuteurs natifs. Plus un accent non natif est prononcé, plus il dévie de la norme phonologique d’une région donnée et donc moins il a tendance à être compris par les locuteurs natifs. Selon Lev-Ari et Keysar (2010, p. 1093), les stimuli de la parole qui sont plus faciles à comprendre sont généralement perçus, entre autres, comme plus plaisants, plus clairs et plus véridiques. Puisque des accents plus prononcés sont plus difficiles à traiter comparé aux accents moins prononcés, il est fort probable que les locuteurs non natifs avec un accent très prononcé seront perçus plus négativement et seront moins compris dans un contexte de communication. Cependant, il y a des recherches qui disent que plus un locuteur natif se familiarise avec les caractéristiques d’un accent non natif particulier, d’autant mieux il le comprendra, ce qui appuie l’effet important de la familiarité (Bent et Bradlow, 2008, p. 10 ; Derwing, Rossiter et Munro, 2010, p. 247). Une étude en particulier a démontré que suite à l’instruction d’un accent non natif spécifique, les locuteurs natifs ont indiqué un niveau de confiance significativement plus élevé lors des interactions interculturelles, une compréhension orale plus élevé ainsi que la volonté de communiquer avec des individus qui possèdent un accent non natif (Derwing, Rossiter et Munro, 2010, p. 254-255). Le linguicisme en fonction de représentations géopolitiques L’évaluation que font les locuteurs natifs des membres de leur exogroupe peut également subir la forte influence des représentations nationales et géopolitiques associées à des groupes spécifiques (Lindemann, 2005, p. 188). Ces représentations puissantes influencent souvent les opinions au niveau individuel et peuvent mener à des comportements discriminatoires. Par conséquent, les locuteurs non natifs associés à des groupes stigmatisés sont généralement évalués plus négativement que ceux associés à des groupes non stigmatisés. Lindemann (2005, p. 193) démontre clairement ce fait dans son étude, menée aux États-Unis, lorsqu’elle a demandé à des locuteurs natifs de l’anglais d’évaluer l’anglais d’étudiants universitaires provenant d’autres pays. Les résultats indiquent que les locuteurs non natifs qui sont associés avec des pays qui ont eu de pauvres relations avec les États-Unis et avec des pays associés avec le fondamentalisme 96 (Afghanistan, Iran, Arabie Saoudite) étaient perçus comme étant les moins « corrects », les moins « amicaux » et les moins « aimables ». Ces conclusions impliquent que l’étiquette attribuée selon le pays d’origine ainsi que la langue parlée sont des facteurs importants quant à l’impression que le locuteur natif développerait envers les locuteurs non natifs. Le linguicisme et le sentiment d’appartenance-intégration à la société hôte Il est vrai qu’un accent non natif rend le locuteur plus susceptible à la discrimination, mais cet accent peut aussi le mener à s’interroger sur son appartenance au sein d’une communauté (Gluszek et Dovidio, 2010a, p. 225). L’habileté à communiquer efficacement avec d’autres individusdans une société donnée fait qu’unepersonne se sent plus intégrée. Or, les problèmes de communication actuels ou perçus qui découlent d’un accent non natif peuvent conduire le locuteur non natif à se sentir déconnecté de son environnement. De plus, la perception de jugements négatifs et de discrimination peut contribuer, chez le locuteur non natif, à des sentiments d’appartenance plus faibles en créant la perception qu’il est rejeté par la société, c’est-à-dire que la conscience d’être étiqueté comme un étranger peut susciter chez luide l’anxiété psychologique et sociale (Tochon, 2009, p. 665). Puisque l’estime de soi est fortement influencée par l’identité et le sentiment d’appartenance à un groupe spécifique, les sentiments de faible appartenance créent des barrières psychologiques et une pauvre estime de soi chez les locuteurs non natifs. Le développement et le maintien de l’estime de soi et du bien-être émotionnel et psychologique sont à risque dans des environnements où la culture native, les traditions, la langue et les visions du monde de quelqu’un sont dévaluées. Un tel déficit a un coût social élevé et peut être un facteur contribuant à une série de problèmes, tels que le chômage, le retrait social, la dépression et autres maladies (Tochon, 2009, p. 665-666). Récapitulation En somme, l’accent est la manifestation du système phonologique d’une langue et réfère à laprononciation, ce qui peut être catégorisé en deux groupes principaux, soit l’accent natif, soit l’accent non natif. Puisqu’un accent non natif constitue une façon de parler et de prononcer qui se distingue de la « norme linguistique » au sein d’une région donnée, il est représentatif de la non-appartenance à l’endogroupe des locuteurs natifs de la langue dominante de cette région. C’est donc dire que l’accent, en termes généraux, est un fort marqueur d’appartenance au groupe (socioculturel et sociolinguistique) des locuteurs. Puisque différents groupes sont souvent affiliés à des représentations prédéterminées, ce qui est fortement influencés par des représentations géopolitiques entre autres, ces divisions peuvent mener au développement de stéréotypes et de préjugés. Ces jugements préalables peuvent ensuite avoir des impacts négatifs sur les locuteurs non natifs dans plusieurs contextes, notamment en contexte d’interaction entre locuteur natif et locuteur non natif et en contexte d’emploi. Il est important de se rappeler que la perception du linguicisme à l’égard du locuteur non natif peut influer sur sa communication ainsi que sur son sentiment d’appartenance-intégration à la société hôte. Cela nous amène aux questions de recherche et aux hypothèses posées dans cette étude. Hypothèses Comme nous venons de le montrer, la recension des écrits a mis de l’avant le fait qu’un locuteur non natif d’une langue donnée peut percevoir des jugements négatifs fondés sur son 97 accent de la part de locuteurs natifs. Ces jugements peuvent mener à desactes discriminatoires, ce qui est connu comme le linguicisme. À la lumière de ceci, nous posons les hypothèses suivantes. 1) Les locuteurs non natifs qui perçoivent être l’objet de jugements négatifs de la part de locuteurs natifs éprouveront plus de difficultés à communiquer en anglais avec des locuteurs natifs. 2) Les locuteurs non natifs qui estiment que leur accent en anglais est plus prononcé percevront plus de jugements négatifs de la part de locuteurs natifs de l’anglais. 3) Plus les locuteurs natifs de l’anglais entretiennent des jugements négatifs à l’égard de l’accent des locuteurs non natifs de l’anglais, plus ils éprouveront des difficultés à communiquer avec des locuteurs non natifs. 4) Les caractéristiques de l’accent non natif varieront selon la ou les langues premières du locuteur non natif de l’anglais et selon la provenance géopolitique. 5) La nature des difficultés à communiquer, tant pour les locuteurs natifs de l’anglais et les locuteurs non natifs, sera attribuable à la compétence dans la langue, aux différences culturelles et aux stratégies de communication. 6) Les locuteurs non natifs établiront une association entre la durée de leur résidence au Canada et a) les difficultés de communication, b) les perceptions de jugements négatifs et c) le sentiment d’appartenance-intégration. Méthodologie Région d’enquête, participants et démarche Les populations ciblées dans la recherche (échantillons non stratifiés) sont constituées de locuteurs canadiens natifs de l’anglais, d’une part, et de locuteurs non natifs de l’anglais, d’autre part, ces derniers se composant d’étudiants internationaux et de nouveaux arrivants au Canada. Les participants proviennent de la région de Toronto et de Sudbury et sont d’âge adulte, c’est-àdire âgés de dix-huit ans et plus. Pour identifier des participants (natifs et non natifs) et les rejoindre, nous avons procédé par la méthode boule de neige. Nous avons d’abord communiqué, par courriel et de vive voix, avec des gens de notre entourage leur demandant de nous transmettre le nom et les coordonnées (numéro de téléphone ou courriel) de participants potentiels, c’est-à-dire des locuteurs natifs de l’anglais et des locuteurs non natifs de l’anglais. Nous avons ensuite communiqué avec ces personnes et dès qu’elles ont accepté de participer, nous leur avons transmis le questionnaire approprié avec le formulaire de consentement. Nous nous sommes aussi présentées dans une école d’anglais langue seconde (ASL) où nous avons expliqué notre étude à l’enseignant qui nous a donné la permission d’en parler à ses étudiants et leur demander s’ils voulaient participer à notre recherche. La recherche s’est faite par l’administration d’un questionnaire aux locuteurs natifs de l’anglais et aux locuteurs non natifs. Des entrevues individuelles ou de groupe – composées des individus qui auraient signifié leur intérêt à y participer à la fin du questionnaire – étaient prévues pour approfondir les données obtenues, mais le temps ne nous a pas permis de tenir ces entrevues. Il est à noter que ces entrevues auraient été importantes pour la vérification des hypothèses posées. Nous en reparlerons dans l’analyse. 98 Instruments de mesure Questionnaires Les instruments de mesure employés dans cette recherche sont ceux utilisés par Agata Gluszek et John F. Dovidio dans leur recherche, « Speaking With a Nonnative Accent: Perceptions of Bias, Communication Difficulties and Belonging in the United States » (2010a). Les instruments ont été légèrement adaptés pour être plus spécifiques aux populations ciblées et à une population vivant au Canada. À ces questionnaires, nous avons ajouté un volet permettant la cueillette de données sociodémolinguistiques, telles que l’âge, l’ethnie, le pays d’origine, la ou les langues maternelles, les langues parlées, le niveau d’éducation et l’occupation courante. Nous avons aussi obtenu des informations sur l’âge d’immigration et la durée de résidence au Canada, ainsi que l’exposition à l’anglais pour les participants non natifs. Ces instruments (Tableau 1) se composent 1) d’un questionnaire avec informations sociodémolinguistiques et énoncés mesurés sur une échelle de Likert pour locuteurs canadiens natifs de l’anglais ; 2) d’un questionnaire avec informations sociodémolinguistiques et énoncés mesurés sur une échelle de Likert pour locuteurs non natifs de l’anglais. Tableau 1 Composantes (échelles) des questionnaires Questionnaire for Native Speakers of English (Questionnaire à l’intention des locuteurs natifs de l’anglais) Socio-demolinguistic information (Informations sociodémolinguistiques) Accent discrimination scale (Échelle de discrimination à l’égard de locuteurs non natifs basé sur leur accent) Énoncés: 1-10 Conversational problems scale (Échelle des difficultés à converser en anglais) Questionnaire for Non Native Speakers of English (Questionnaire à l’intention des locuteurs non natifs de l’anglais) Socio-demolinguistic information (Informations sociodémolinguistiques) Accent discrimination scale (Échelle de la discrimination à leur égard basé sur leur accent) Énoncés: 1-10 Conversational problems scale (Échelle des difficultés à converser en anglais) Énoncés: 11-31 Énoncés: 11-26 Stigma consciousness questionnaire (Échelle de la conscience de stigmatisation basée sur l’accent) Stigma consciousness questionnaire (Échelle de la conscience de stigmatisation basée sur l’accent) Énoncés: 27-30 Énoncés: 32-35 99 Difficulties in communication scale (Échelle des difficultés à communiquer chez les locuteurs non natifs de l’anglais) Difficulties in communication scale (Échelle des difficultés à communiquer chez les locuteurs non natifs de l’anglais) Énoncés: 31-36 Énoncés: 36-41 Sense of belonging in Canadascale (Échelle du sentiment d’appartenance-intégration au Canada) Énoncés: 42-54 Perceived stigmatisation scale (Perception de stigmatisation basée sur l’accent) Énoncés: 55-59 Tous les instruments, sauf pour la composante sociodémolinguistique, proviennent d’Agata Gluszek et John F. Dovidio. Ces instruments nous ont permis de faire une comparaison des perceptions du linguicisme au Canada et les difficultés de communication entre les deux populations à l’étude. Une étude-pilote auprès de 6 participants (3 locuteurs natifs et 3 locuteurs non natifs de la langue anglaise au Canada) a permis de déceler les ambigüités dans les questionnaires afin de les rendre plus clairs. Journal de bord Tout au long de cette étude, nous avons tenu un journal de bord dans lequel nous avons noté des détails importants quant à la participation de chaque sujet. Les informations notées dans le journal incluent la manière dont nous avons contacté le participant (en personne, par courriel, par téléphone), la date et l’heure de sa participation, le temps nécessaire pour remplir le questionnaire, le lieu de participation et toutes les questions et les commentaires des participants concernant le questionnaire et l’étude. Le journal de bord nous a permis de noter les limites du questionnaire selon les commentaires récurrents, ce qui devait ensuite nous aider à préparer les questions plus précises pour les entrevues prévues. Pour donner un exemple, les participants ont souvent mentionné que certains énoncés étaient très généraux et difficiles à évaluer. Cela est particulièrement évident pour des énoncés qui demandent aux participants de juger le degré de leurs difficultés à communiquer avec des locuteurs non natifs. Une réponse commune était que cela dépendait du type d’accent non natif et du degré de déviation de la norme phonologique. À partir de ces commentaires, par exemple, nous aurions pu, en entrevue, demander aux participants de préciser les accents non natifs qui leur sont les plus difficiles à comprendre afin de mieux déceler la nature des difficultés de communication de la part des locuteurs natifs. 100 Analyse Profil des participants L’analyse du profil des participants a permis de faire la distinction entre les participants non natifs selon d’autres facteurs individuels importants tels que la durée de leur résidence au Canada, leur exposition à la langue anglaise ainsi que leur âge à leur arrivée au pays. Les données sont résumées ci-dessous. Au total, 61 individus ont participé à cette étude en remplissant un questionnaire, (41 femmes et 20 hommes), dont 25 résidents de la région du Grand Toronto (en Ontario) et 36 de la ville du Grand Sudbury (en Ontario). Les participants étaient âgés de 19 à 62 ans, l’âge moyen étant de 34, 5 ans. Les participants ont été divisés en deux groupes, soit les locuteurs non natifs et les locuteurs natifs de l’anglais. Chaque groupe a rempli un questionnaire qui était légèrement différent. 4. 1. Locuteurs non natifs de l’anglais a. Âge, langue première et origine des participants Le groupe des locuteurs non natifs de l’anglais consiste en 31 individus (19 femmes et 12 hommes) âgés entre 20 et 61 ans et dont l’âge moyen est de 41, 2 ans. Quatorze (14) locuteurs (45, 2 %) s’identifient comme caucasiens d’origine européenne et parlaient une langue slave (serbo-croate, russe ou polonais) comme langue première. Le reste du groupe comprend 8 participants d’origine asiatique, 3 participants d’origine africaine, 2 participants d’origine arabe, 2 participants d’origine latino-américaine et un participant d’origine indienne de l’est. Un participant n’a pas identifié son origine. Le pays d’origine des participants correspondait à leur lieu de résidence principal à l’exception d’une personne qui a identifié le Canada comme son pays d’origine mais qui a déménagé peu de temps après sa naissance7. b. Exposition à l’anglais, âge à la venue au Canada et durée du séjour Vingt-quatre (24) participants (77, 4 %) ont été exposés à la langue anglaise avant leur arrivée au Canada et 13 (42 %) d’entre eux l’ont été pendant une période de plus de cinq ans. Seize (16) participants (51, 6 %) sont arrivés au Canada à l’âge de 30 ans ou plus, 11 participants (35, 5 %) entre l’âge de 21 et 30 ans et 4 (12, 9 %) à l’âge de vingt ans ou moins. Au moment du questionnaire, 16 participants (51, 6 %) sont installés au Canada depuis dix ans ou plus, tandis que 7 participants (22, 6 %) y sont depuis plus de deux ans mais moins de dix ans, et 8 (25, 9 %) depuis deux ans ou moins. c. Études et occupation Un peu plus des trois-quarts des participants, soit 77, 8 %, ont complété des études postsecondaires dans une université ou un collège et tous les participants ont complété leurs études secondaires. En ce qui concerne leur occupation courante, trois-quarts d’entre eux (22 participants, 75, 8 %) se sont identifiés comme étudiants ou comme employés à temps plein. 7 Le candidat a rempli le questionnaire en ma présence. C’est à ce moment qu’il m’a informé qu’il est né au Canada mais qu’il s’est déplacé dans un autre pays avec sa famille très vite après sa naissance où il a résidé environ quinze ans avant de revenir au Canada. Selon le participant, il n’a pas appris l’anglais avant son retour au Canada. 101 Locuteurs natifs de l’anglais a. Âge, langue(s) et origine des participants Le groupe des locuteurs natifs consiste en 30 individus (22 femmes et 8 hommes) dont l’âge varie de 19 à 62 ans (avec un âge moyen de 27, 8 ans). Tous les locuteurs natifs de l’enquête ont déclaré le Canada comme leur pays d’origine et la province de l’Ontario comme leur lieu de résidence principal. Vingt-quatre (24) participants (80 %) parlent l’anglais comme seule langue maternelle, 5 participants (16, 7 %) ont identifié l’anglais et le français comme langues premières et un participant (3, 3 %) a identifié l’anglais et une autre langue non officielle du Canada comme ses langues premières. Vingt-et-un (21) participants (70 %) sont monolingues de l’anglais, tandis que 9 participants (30 %) parlent une autre langue. Chez 7 de ces 9 individus, l’autre langue identifiée était le français, ce qui n’est pas surprenant puisque c’est une langue officielle du Canada. b. Études et occupation Pour 17 sujets (56, 7 %), le niveau d’éducation complété le plus élevé était des études secondaires, ce qui est dû au fait que les participants de ce groupe sont plus jeunes que les participants du groupe de locuteurs non natifs (15, ou 50 %, des locuteurs natifs avaient vingt ans ou moins, alors qu’un seul locuteur non natif, ou 3, 3 %, était dans ce groupe d’âge). En ce qui concerne leur occupation courante, 20 participants (66, 7 %) se sont identifiés comme étudiants, 9 participants (30 %) ont indiqué qu’ils travaillaient à temps plein et un participant (3, 2 %) travaillait à temps partiel. Présentation des données et analyse des hypothèses L’analyse s’est faite à partir des réponses aux énoncés des différentes échelles. Pour obtenir des mesures spécifiques, soit le degré de difficultés de communication, le taux des jugements négatifs perçu et le sentiment d’appartenance-intégration chez les locuteurs non natifs, nous avons analysé les réponses de chaque participant sur les échelles qui correspondaient à ces mesures. Nous ne reproduisons, dans l’analyse, que les résultats analysés. Nous avons posé six hypothèses que nous comptions vérifier d’abord dans une enquête par questionnaire, puis avec des entrevues (individuelles ou de groupe). Le temps ne nous a toutefois pas permis de faire les entrevues. Par conséquent, nous aborderons d’abord les hypothèses qui ont été vérifiées par cette étude, soit l’hypothèse n 1 et l’hypothèse n 3. Par la suite, nous aborderons l’hypothèse n 4 et n 6 pour lesquelles il n’y aura qu’une analyse partielle. Enfin, nous aborderons l’hypothèse n 2 et n 5 que les données recueillies par questionnaire ne nous permettent pas d’analyser et que nous avions prévu vérifier en entrevue. Hypothèses vérifiées Hypothèse 1 Les locuteurs non natifs qui perçoivent être l’objet de jugements négatifs de la part de locuteurs natifs éprouveront plus de difficulté à communiquer en anglais avec des locuteurs natifs. 102 Cette hypothèse aborde la relation entre la perception des jugements négatifs attribués au fait de parler avec un accent non natif et les difficultés à communiquer en anglais. Afin d’obtenir une mesure des jugements négatifs que perçoivent les locuteurs non natifs quant à leur accent, nous avons combiné leurs réponses aux énoncés de trois échelles différentes, toutes reflétant la conscience des jugements négatifs et la perception de ces jugements. Ces trois échelles sont celle de la discrimination à l’égard de locuteurs non natifs basée sur leur accent (Accent Discrimination Scale), celle de la conscience de stigmatisation basée sur l’accent (Stigma Consciousness Scale) et celle de la perception de stigmatisation basée sur l’accent (Perceived Stigmatization Scale). Nous avons identifié les locuteurs non natifs qui indiquent percevoirun taux élevé de jugements négatifs sur leur accent non natif pour chacune de ces échelles (Tableau 2) et nous avons analysé le degré de leurs difficultés à communiquer en anglais par les énoncés de l’échelle qui traite des difficultés à converser en anglais (Conversational Problems Scale) (Tableau 3). Notre analyse des données indique que 7 locuteurs non natifs perçoivent un taux assez élevé de jugements négatifs de la part de locuteurs natifs, c’est-à-dire qu’ils indiquent une telle perception sur au moins sept des quatorze énoncés de cette échelle (donc sur au moins 50 % ou plus des énoncés). Le Tableau 2 présente les énoncés des trois échelles utilisées dans le but d’obtenir la mesure des jugements négatifs que perçoivent les locuteurs non natifs quant à leur accent. Tableau 2 Énoncés selon lesquels les locuteurs non natifs estiment percevoir des jugements négatifs 1) Échelle de discrimination à l’égard de locuteurs non natifs basé sur leur accent (Accent Discrimination Scale) Énoncé 2 English speakers in Canada think that a person who has a foreign accent cannot speak English properly. Énoncé 4 Énoncé 5 En désaccord: 8 participants (25, 8 %) Neutre: 9 participants (29 %) En accord: 14 participants (45, 2 %) English speakers in Canada do not take a person who has a foreign accent seriously. En désaccord: 19 participants (61, 3 %) Neutre: 3 participants (9, 7 %) En accord: 9 participants (29 %) The stronger a person’s foreign accent is, the more discrimination that person experiences in Canada. En désaccord: 15 participants (48, 4 %) Neutre: 4 participants (12, 9 %) En accord: 12 participants (38, 7 %) 103 Énoncé 6 Énoncé 8 Énoncé 9 Énoncé 10 It is more difficult for a person with a foreign accent to get a job. En désaccord: 10 participants (32, 3 %) Neutre: 6 participants (19, 4 %) En accord: 15 participants (48, 4 %) People who have foreign accents are discriminated (negatively) in Canada. En désaccord: 16 participants (51, 6 %) Neutre: 6 participants (19, 4 %) En accord: 9 participants (29 %) English speakers in Canada think that a person who has a foreign accent is not intelligent. En désaccord: 18 participants (58, 1 %) Neutre: 3 participants (9, 7 %) En accord: 10 participants (32, 3 %) People who have a foreign accent feel pressure to eliminate their accent. En désaccord: 9 participants (29 %) Neutre: 8 participants (25, 8 %) En accord: 14 participants (45, 2 %) 2) Échelle de la conscience de stigmatisation basée sur l’accent (Stigma Consciousness Scale) Énoncé 32 Most Canadian native English-speakers do not judge people with foreign accents on the basis of their accent. Énoncé 33 Énoncé 34 En désaccord: 9 participants (30 %) Neutre: 4 participants (13, 3 %) En accord: 17 participants (56, 7 %) Manquant: 1 participant (3, 2 %) Most Canadian native English-speakers have a lot more negative thoughts about foreign accent than they actually express. En désaccord: 14 participants (48, 3 %) Neutre: 6 participants (20, 7 %) En accord: 9 participants (31 %) Manquant: 2 participants (6, 5 %) I think that Canadian native English-speakers have good opinions about people with foreign accents. En désaccord: 9 participants (30 %) Neutre: 9 participants (30 %) En accord: 12 participants (40 %) Manquant: 1 participant (3, 2 %) 104 Énoncé 35 Most Canadian native English-speakers have difficulties viewing people with foreign accents as equals. En désaccord: 9 participants (30 %) Neutre: 5 participants (16, 7 %) En accord: 16 participants (53, 3 %) Manquant: 1 participant (3, 2 %) 3) Échelle de la perception de stigmatisation basée sur l’accent (Perceived Stigmatization Scale) Énoncé 55 I think that in some situations I am being discriminated (negatively) because I have an accent. Énoncé 57 En désaccord: 16 participants (51, 6 %) Neutre: 6 participants (19, 4 %) En accord: 9 participants (29 %) It would be easier for me to live in Canada if I reduced my accent. Énoncé 58 En désaccord: 11 participants (35, 5 %) Neutre: 6 participants (19, 4 %) En accord: 14 participants (45, 2 %) I feel like an outsider because of my accent. En désaccord: 21 participants (67, 7 %) Neutre: 9 participants (29 %) En accord: 1 participant (3, 2 %) Le nombre total d’énoncés pour cette mesure est de 14. Par la suite, nous avons analysé le degré de difficultés à communiquer en anglais chez les 7 locuteurs qui ont dit percevoir un taux élevé de linguicisme pour voir s’il existe une relation entre ces deux mesures. Si les participants éprouvent des difficultés à communiquer dans plus de 50 % des énoncés de cette échelle, nous les considérons comme éprouvant un taux élevé de difficultés. Le tableau 3 résume les énoncés qui représentent les difficultés de conversation chez les locuteurs non natifs. Tableau 3 Énoncés selon lesquels les locuteurs non natifs estiment éprouver des difficultés à converser en anglais 1) Échelle des difficultés à converser en anglais (Conversational Problems Scale) Énoncé 12 I avoid conversations with others. En désaccord: 22 participants (71 %) Neutre: 2 participants (6, 5 %) En accord: 7 participants (22, 6 %) 105 Énoncé 13 I enjoy talking to people. Énoncé 15 En désaccord: 9 participants (29 %) Neutre: 3 participants (9, 7 %) En accord: 19 participants (61, 3 %) I am afraid that people will not understand me when I talk to them. Énoncé 16 En désaccord: 14 participants (45, 2 %) Neutre: 5 participants (16, 1 %) En accord: 12 participants (38, 7 %) People don’t usually understand me. Énoncé 17 Énoncé 18 En désaccord: 20 participants (64, 5 %) Neutre: 4 participants (12, 9 %) En accord: 7 participants (22, 6 %) I usually worry that people will evaluate me in a negative way when I talk to them. En désaccord: 17 participants (54, 8 %) Neutre: 4 participants (12, 9 %) En accord: 10 participants (32, 3 %) I think that people have positive impressions of me when I am talking to them. Énoncé 19 En désaccord: 3 participants (9, 7 %) Neutre: 8 participants (25, 8 %) En accord: 20 participants (64, 5 %) I think it is easy to communicate with others. Énoncé 20 En désaccord: 4 participants (13, 3 %) Neutre: 9 participants (30 %) En accord: 17 participants (56, 7 %) Manquant: 1 participant (3, 2 %) I only start conversations with people if I really need to. Énoncé 21 En désaccord: 15 participants (48, 4 %) Neutre: 6 participants (19, 4 %) En accord: 10 participants (32, 3 %) I think that people get impatient with me when I talk to them. Énoncé 22 En désaccord: 22 participants (71 %) Neutre: 4 participants (12, 9 %) En accord: 5 participants (16, 1 %) I often worry what others think of me when I talk to them. En désaccord: 20 participants (66, 7 %) 106 Énoncé 24 Énoncé 25 Énoncé 27 Énoncé 28 Neutre: 3 participants (10 %) En accord: 7 participants (23, 3 %) Manquant: 1 participant (3, 2 %) I get nervous when I talk to people. En désaccord: 21 participants (67, 7 %) Neutre: 2 participants (6, 5 %) En accord: 8 participants (25, 8 %) I think that talking in English takes very little energy. En désaccord: 17 participants (54, 8%) Neutre: 7 participants (22, 6 %) En accord: 7 participants (22, 6 %) I find it difficult to communicate with people in English because I have a different accent. En désaccord: 22 participants (71 %) Neutre: 4 participants (12, 9 %) En accord: 5 participants (16, 1 %) I find it difficult to communicate with people in English because of my knowledge of the English language. En désaccord: 19 participants (61, 3 %) Neutre: 7 participants (22, 6 %) En accord: 5 participants (16, 1 %) Le nombre total d’énoncés pour cette mesure est de 14. Suite à une analyse de l’Échelle des difficultés à converser en anglais, nous remarquons que 4 des 7 locuteurs non natifs qui disent percevoir beaucoup de jugements négatifs indiquent aussi éprouver beaucoup de difficultés à converser en anglais tel qu’indiqué par l’échelle qui aborde les difficultés en conversation (Tableau 3). Cependant, comme 3 locuteurs non natifs n’indiquent pas éprouver de telles difficultés, nous ne pouvons pas établir de correspondance entre le fait de percevoir des jugements discriminatoires et la difficulté à communiquer en anglais. Comme le nombre de participants qui appuient la première hypothèse ne diffère pas sensiblement du nombre de participants qui n’appuient pas l’hypothèse, il ne nous est pas possible de confirmer, dans le cadre de cette étude, de rapport entre les deux échelles, soit les jugements négatifs perçus et les difficultés à converser en anglais. Il y a raison de croire que la taille limitée de l’échantillon des locuteurs non natifs limite notre capacité à tirer des conclusions concrètes concernant cette hypothèse. L’étude de Gluszek et Dovidio (2010a) comprenait 77 participants non natifs de l’anglais et montrait un lien étroit entre ces échelles. Il est bien probable qu’un échantillon plus large aurait pu nous permettre de mesurer cette hypothèse plus en profondeur. Hypothèse 3 Plus les locuteurs natifs de l’anglais entretiennent des jugements négatifs à l’égard de l’accent des locuteurs non natifs de l’anglais, plus ils éprouveront des difficultés à communiquer avec des locuteurs non natifs. 107 Cette hypothèse visait à voir s’il y avait une relation entre les jugements négatifs que les locuteurs natifs entretenaient à l’égard de l’accent de locuteurs non natifs et le nombre de difficultés qu’ils éprouvaient dans une situation d’interaction avec les locuteurs non natifs. Afin d’obtenir une mesure des jugements négatifs de la part des locuteurs natifs, nous avons combiné leurs réponses à deux échelles différentes qui reflètent le mieux leurs opinions à l’égard des accents non natifs. Les deux échelles utilisées sont celle de ladiscrimination à l’égard de locuteurs non natifs basée sur leur accent (Accent Discrimination Scale) et celle de la conscience de stigmatisation basée sur l’accent (Stigma Consciousness Scale). Les mêmes énoncés provenant de ces deux échelles ont été utilisés pour cette mesure dans cette hypothèse que pour la première hypothèse (voir Tableau 1). La seule différence est que l’échelle qui traite de la perception de la stigmatisation basée sur l’accent (Perceived Stigmatisation Scale) n’est pas abordée dans cette mesure pour les locuteurs natifs de l’étude et elle est donc exclue de cette hypothèse. Une des limites principales de cette échelle découle du fait que les énoncés ne sont pas directement dirigés vers le participant natif. Autrement dit, les énoncés ne sont pas formulés de façon à refléter les opinions et les jugements du locuteur lui-même, mais ils sont plutôt formulés pour représenter les opinions et les jugements des autres locuteurs natifs. Cela étant dit, les participants jugent les énoncés en se fondant sur ce qu’ils estiment être représentatifs des opinions et jugements de la majorité des locuteurs natifs. De cette manière, l’instrument permet aux participants natifs de se prononcer sur un sujet délicat sans les exposer à des sentiments de malaise. Après avoir identifié les locuteurs natifs qui estimaient que la majorité des locuteurs natifs entretiennent beaucoup de jugements négatifs basés sur l’accent, nous avons analysé leurs réponses aux énoncés qui mesurent les difficultés à communiquer chez les locuteurs non natifs de l’anglais. La limite principale avec cette échelle découle du fait que les énoncés ne signifient pas directement que le participant natif éprouve des difficultés lors d’une interaction avec des locuteurs non natifs. Ces énoncés reflètent d’abord les opinions du participant lui-même envers les difficultés de communication qu’éprouvent les locuteurs non natifs. Toutefois, il est bien possible que les difficultés de communication perçues chez les locuteurs non natifs auront également une influence sur les difficultés communicatives qu’éprouvent les locuteurs natifs lorsqu’ils interagissent avec des locuteurs non natifs de l’anglais. Nous avons, ici aussi, prévu aborder ce sujet en profondeur dans le cadre d’entrevues. Cependant, en raison du temps limité pour effectuer cette partie de la recherche, nous n’avons pas eu l’occasion de procéder avec les entrevues. Bien que la vérification de cette hypothèse soit limitée, nous l’abordons en considérant que plus un locuteur natif estime qu’un locuteur non natif ressent des difficultés de communication, plus ce locuteur natif pourrait aussi avoir des difficultés à communiquer avec les locuteurs non natifs. Nous trouvons que 7 locuteurs natifs estiment que la majorité des locuteurs natifs entretiennent beaucoup de jugements négatifs à l’égard de l’accent des locuteurs non natifs. Nous avons identifié ces individus à partir des onze énoncés les plus représentatifs des préjugés négatifs de la part des locuteurs natifs et nous avons noté tous les participants qui donnaient une réponse représentative sur au moins cinq énoncés dans cette mesure, ce qui constitue 45, 5 % des énoncés. Les énoncés choisis pour obtenir la mesure qui aborde l’entretien des jugements négatifs à l’égard des personnes qui parlent avec un accent non natif sont soulignés dans l’échelle de 108 discrimination à l’égard de locuteurs non natifs basé sur leur accent (Accent Discrimination Scale) et dans l’échelle de la conscience de stigmatisation basée sur l’accent (Stigma Consciousness Scale) dans le Tableau 1. Ensuite, pour examiner les opinions des locuteurs natifs envers les difficultés de communication éprouvées par des locuteurs non natifs, nous avons analysé la façon dont ils ont jugé les énoncés dans l’échelle qui aborde les difficultés à communiquer chez les locuteurs non natifs de l’anglais. Les énoncés analysés sont énumérés dans le Tableau 4. Tableau 4 Énoncés reflétant les difficultés communicatives que les locuteurs non natifs éprouvent selon les locuteurs natifs 1) Échelle des difficultés à communiquerchez les locuteurs non natifs de l’anglais (Difficulties in Communication Scale) To what extent do speakers with foreign accents have the following experiences? Énoncé 36 Difficulty in continuing conversation. Énoncé 37 En désaccord: 7 participants (23, 3 %) Neutre: 8 participants (26, 7 %) En accord: 15 participants (50 %) Difficulty in communicating with people. Énoncé 38 En désaccord: 5 participants (16, 7 %) Neutre: 11 participants (36, 7 %) En accord: 14 participants (46, 7 %) Difficulty in understanding people. Énoncé 39 En désaccord: 11 participants (36, 7 %) Neutre: 7 participants (23, 3 %) En accord: 12 participants (40 %) Difficulty in expressing themselves. Énoncé 40 En désaccord: 7 participants (23, 3 %) Neutre: 7 participants (23, 3 %) En accord: 16 participants (53, 3 %) Difficulty in starting a conversation. Énoncé 41 En désaccord: 11 participants (36, 7 %) Neutre: 5 participants (16, 7 %) En accord: 14 participants (46, 7 %) Difficulty in being understood. En désaccord: 6 participants (20 %) Neutre: 7 participants (23, 3 %) En accord: 17 participants (56, 7 %) Le nombre total d’énoncés pour cette mesure est de 6. 109 Nous remarquons que 5 des 7 participants identifiés dans la première échelle qui traite de l’entretien de jugements négatifs par les locuteurs natifs envers les locuteurs non natifs, estiment aussi que les locuteurs non natifs éprouvent un grand nombre de difficultés de communication. Cela signifie que 71, 4 % de ces locuteurs natifs affirment aussi, dans au moins 50 % des énoncés de cette échelle, que les locuteurs non natifs éprouvent des difficultés de communication. Ce pourcentage nous donne à penser que la troisième hypothèse est appuyée dans cette étude et qu’il y a présence d’une corrélation entre ces deux échelles. Néanmoins, il est important de prendre en considération les limites de cette conclusion, puisque la formulation des énoncés est telle que les locuteurs natifs n’expriment pas leur opinion personnelle mais une opinion plus générale. De plus, l’instrument ne cerne pas leurs difficultés à converser avec des locuteurs non natifs; nous leur demandons plutôt de se prononcer sur les difficultés qu’éprouvent les non natifs. Seul un plus grand nombre de participants (et des entrevues) nous aurait permis d’établir une correspondance. Il est aussi intéressant de remarquer que 11 des participants natifs qui estiment que la plupart des locuteurs non natifs éprouvent beaucoup de difficultés à communiquer en anglais n’ont pas estimé que la majorité des locuteurs natifs entretiennent des jugements négatifs à leur égard. Cela n’exclut pas la possibilité que les locuteurs natifs puissent éprouver des difficultés à converser avec les locuteurs non natifs même s’ils sont en désaccord que les locuteurs natifs entretiennent des jugements négatifs basés sur leur accent. En outre, cela pourrait aussi indiquer que, indépendamment des opinions ou des préjugés, plusieurs locuteurs natifs croient, tout simplement, que les locuteurs non natifs éprouvent beaucoup de difficulté à communiquer dans leur langue apprise, c’est-à-dire dans une langue autre que leur langue maternelle. Hypothèses partiellement vérifiées Hypothèse 4 Les caractéristiques de l’accent non natif varieront selon la ou les langues premières du locuteur non natif de l’anglais et selon la provenance géopolitique. Gluszek et Dovidio (2010a) avaient montré, dans leur étude, que les locuteurs non natifs ayant des accents asiatiques et latino-américains percevaient plus de discrimination, comparés aux locuteurs non natifs ayant des accents européens comme indiqués à l’échelle de la perception de stigmatisation basée sur l’accent dans leur instrument (Perceived Stigmatisation Scale). Au contraire, dans cette recherche, 5 des 7 participants identifiés comme ayant perçu un taux élevé de discrimination viennent de l’Europe, tandis que seulement un sur 7 vient de l’Asie. En tout, cette étude comprend seulement 7 participants non natifs d’origine asiatique et 2 d’origine latinoaméricaine. En raison du nombre très limité de participants de provenance asiatique et latinoaméricaine et du fait que la majorité des locuteurs non natifs viennent de l’Europe, nous ne sommes pas en mesure de faire les mêmes observations que celles dans l’étude de Gluszek et Dovidio (2010a). Hypothèse 6 Les locuteurs non natifs établiront une association entre la durée de leur résidence au Canada et: a) les difficultés à converser, b) les perceptions de jugements négatifs, et c) le sentiment d’appartenance-intégration. 110 Cette hypothèse examine si la durée de résidence au Canada influence le degré de difficultés de conversation, les perceptions de jugements négatifs ainsi que le sentiment d’appartenance-intégration chez les locuteurs non natifs. a) Même si les participants non natifs qui indiquent éprouver certaines difficultés quant à la communication sont installés au Canada depuis des périodes de tempsdifférentes, 6 d’entre eux disent éprouver un grand nombre de difficultés à converser en anglais. Comme pour les autres hypothèses, cela veut dire qu’ils ressentent des difficultés communicatives dans au moins 50 % des énoncés qui reflètent le mieux cette mesure. Les énoncés analysés pour obtenir cette mesure sont les mêmes que ceux utilisés pour obtenir la deuxième mesure dans la première hypothèse (Tableau 3). Quatre (4) de ces 6 participants sont de nouveaux arrivants au Canada et y sont installés depuis moins de cinq ans. Autrement dit, les deux tiers (4 participants, 66, 7 %) des participants qui éprouvent de nombreuses difficultés de communication sont de nouveaux arrivants au pays. Toutefois, en raison du nombre limité de nouveaux arrivants (8 participants sont au pays depuis deux ans ou moins), il est très difficile de noter la proéminence de la relation entre la durée de résidence dans le pays hôte et le degré de difficulté à communiquer en anglais. Il est important de souligner que ces participants se situent sur toute la gamme des réponses (de « très en accord » à « très en désaccord ») pour l’énoncé selon lequel les participants estiment leur difficulté à communiquer avec des personnes en anglais en raison de leur accent non natif (27 - I find it difficult to communicate with people in English because I have a different accent). De plus, ces 8 nouveaux arrivants diffèrent sur plusieurs facteurs individuels qui pourraient influencer les difficultés de communication, tels que la compétence linguistique dans la nouvelle langue, l’âge d’arrivée au pays hôte et l’exposition à la langue avant l’arrivée, ce qui crée une autre limite quant à la vérification de cette hypothèse. Afin de mieux comprendre la relation entre la durée de résidence et les difficultés à communiquer, il est préférable de faire une étude avec un plus grand échantillon. En outre, nous devrions contrôler les facteurs individuels qui pourraient également influencer les difficultés de communication, tels que l’âge à l’immigration, l’exposition à la langue anglaise avant l’arrivée au pays hôte et la langue maternelle (L1) du participant. Toutefois, il est à noter que plusieurs locuteurs non natifs installés au Canada depuis longtemps qui ont rempli le questionnaire en ma présence ont remarqué à haute voix qu’ils éprouvaient beaucoup plus de difficultés à converser en anglais à leur arrivée au pays et qu’ils auraient alors jugé les énoncés différemment. Même si notre recherche ne nous permet pas d’établir une relation concrète entre la durée de résidence et les difficultés à converser, plusieurs recherches précédentes ont montré un lien entre ces deux variables (Carhill, Suárez-Orozco et Páez, 2008 ; Páez, 2009 ; Stevens, 1999). b) Les données ne permettent pas l’identification d’une relation évidente entre la durée de résidence au pays hôte et la perception des jugements négatifs à l’égard des locuteurs non natifs. Comme pour la première partie de cette hypothèse, les limites dans cette analyse se situent au niveau du nombre de nouveaux arrivants qui ont participé à l’étude et au fait qu’il pourrait y avoir plusieurs facteurs influençant la perception de la discrimination, tels que la langue maternelle du sujet, les caractéristiques de l’accent, le degré de déviation de l’accent non natif, la compétence linguistique en langue anglaise ainsi que le lieu de résidence dans le pays hôte. Puisqu’il y a des villes ou des régions au Canada qui sont beaucoup plus diversifiées sur les plans culturel et linguistique, il y a raison de croire que la tolérance à l’égard des locuteurs non natifs pourrait bien varier d’une région à l’autre. Dix-huit (18) ou 58, 1 % des participants non natifs ayant participé à cette étude résidaient dans la région du Grand Toronto, qui est une région 111 cosmopolite, tandis que treize participants non natifs (41, 9 %) résidaient à Sudbury, une ville beaucoup moins diversifiée. En raison de la petite taille de l’échantillon, nous ne sommes pas en mesure d’explorer l’impact de la diversité culturelle et linguistique d’une région comme étant un facteur qui influence le nombre de jugements négatifs perçus par les locuteurs non natifs. c) Finalement, afin d’analyser la relation entre la durée de résidence et le sentiment d’appartenance-intégration au Canada, nous avons identifié les participants non natifs qui possèdent un sentiment d’appartenance-intégration faible tel qu’indiqué à l’échelle du sentiment d’appartenance-intégration dans l’instrument (Sense of Belonging in Canada Scale). Les énoncés analysés de cette échelle sont présentés dans le Tableau 5. Tableau 5 Énoncés reflétant le sentiment d’appartenance-intégration au Canada chez les locuteurs non natifs 1) Échelle du sentiment d’appartenance-intégration au Canada (Sense of Belonging in Canada Scale) Énoncé 42 I am not sure if I fit in with Canadian friends. Énoncé 43 En désaccord: 18 participants (58, 1 %) Neutre: 4 participants (12, 9 %) En accord: 9 participants (29 %) I fell like an outsider in Canada. Énoncé 44 En désaccord: 20 participants (64, 5 %) Neutre: 8 participants (25, 8 %) En accord: 3 participants (9, 7 %) I feel that I am not valued or important in this country. Énoncé 46 En désaccord: 22 participants (71 %) Neutre: 3 participants (9, 7 %) En accord: 6 participants (19, 4 %) I feel that I do not belong in Canada. Énoncé 47 En désaccord: 25 participants (80, 6 %) Neutre: 4 participants (12, 9 %) En accord: 2 participants (6, 5 %) I feel that Canadians accept me. Énoncé 51 En désaccord: 2 participants (6, 5 %) Neutre: 4 participants (12, 9 %) En accord: 25 participants (80, 6 %) I do not see or talk to Canadian friends often. En désaccord: 19 participants (61, 3 %) Neutre: 6 participants (19, 4 %) En accord: 6 participants (19, 4 %) 112 Énoncé 52 I feel left out of the Canadian culture. Énoncé 53 En désaccord: 23 participants (76, 7 %) Neutre: 3 participants (10 %) En accord: 4 participants (13, 3 %) Manquant: 1 participant (3, 2 %) I have no place in Canada. En désaccord: 30 participants (96, 8 %) Neutre: 0 participants (0 %) En accord: 1 participant (3, 2 %) Les 3 locuteurs non natifs qui indiquent le plus faible sentiment d’appartenanceintégration parmi tous les autres participants non natifs sont ceux qui sont installés au Canada depuis moins de deux ans. En fait, 2 d’entre eux sont au Canada depuis moins d’un an. Pourtant, nous remarquons qu’il y a 3 immigrants, installés au Canada depuis dix ans ou plus, quipossèdent aussi un sentiment d’appartenance-intégration faible. Ceci dit, l’analyse de cette relation demeure limitée. De façon générale, 14 des 31 participants non natifs (45, 2 %) indiquent un sentiment d’appartenance-intégration faible sur au moins un énoncé dans cette mesure et 50 % d’entre eux sont de nouveaux arrivants au Canada depuis trois ans ou moins (à l’exception d’un cas qui est arrivé depuis quatre ans et six mois). Cela n’est pas surprenant si nous considérons qu’il est très probable que plusieurs d’entre eux n’aient pas eu l’occasion de s’adapter à la société hôte ou de s’y intégrer pleinement. Trois (3) de ces 14 participants (21, 4 %) déclarent que la guerre dans leur pays d’origine est la raison principale de leur immigration. Cela nous indique que peut-être leur décision de quitter leur pays d’origine a été imprévue ou forcée. Il est donc possible que ces individus n’étaient pas bien préparés pour commencer une nouvelle vie dans un nouveau pays, ce qui pourrait avoir causé un processus d’adaptation beaucoup plus long et difficile. Comme pour les autres composantes de cette hypothèse, le nombre limité de participants rend l’évidence d’une relation entre la durée de résidence au Canada et le sentiment d’appartenance-intégration limitée et difficile à confirmer. Hypothèses non vérifiées Hypothèse 2 Les locuteurs non natifs qui estiment que leur accent en anglais est plus prononcé percevront plus de jugements négatifs de la part de locuteurs natifs de l’anglais. Cette hypothèse vérifiait l’existence d’une relation entre le degré de déviation perçu à l’égard d’un accent non natif par le locuteur non natif lui-même et le taux de jugements négatifs qu’il percevait à son égard au Canada. Comme l’instrument utilisé dans cette étude n’inclut pas des énoncés permettant aux participants d’estimer le degré de déviation de leur accent, nous ne sommes pas capables de vérifier cette hypothèse. Toutefois, nous avions prévu la vérifier dans le cadre d’entrevues, mais en raison du temps limité pour effectuer les recherches, nous n’avons pas eu l’occasion d’aller de l’avant et nous ne sommes pas capable d’y donner suite. Néanmoins, il est intéressant de souligner que 14 (46, 7 %)des locuteurs natifs et 12 (38, 7 %) des locuteurs non natifs se disent « très en accord » et « en accord » avec l’énoncé selon lequel la discrimination vécue au Canada est plus présente pour ceux qui possèdent un accent 113 non natif plus prononcé qu’un accent moins prononcé (5 – The stronger a person’s foreign accent is, the more discrimination that person experiences in Canada). Cela sous-entend qu’il pourrait être important d’aborder ce sujet dans le cadre d’entrevues, ce qui permettraitde poser des questions plus directes et spécifiques afin de vérifier si le nombre des jugements négatifs perçus à l’égard d’un locuteur non natif est en lien avec le degré de déviation de son accent. Hypothèse 5 La nature des difficultés à communiquer, tant pour les locuteurs natifs de l’anglais et les locuteurs non natifs, sera attribuable à la compétence dans la langue, aux différences culturelles et aux stratégies de communication. Vu que les énoncés dans l’instrument ne visent pas directement à identifier la nature des difficultés à converser en anglais, nous avons prévu aborder ce sujet dans les entrevues, ce que nous n’avons pas eu l’occasion de faire. Ainsi, l’analyse de cette hypothèse demeure très limitée. Toutefois, dans l’échelle mesurant les difficultés à converser en anglais (Conversational Problems Scale), deux énoncés demandent aux participants non natifs d’indiquer le degré auquel ils associent leurs difficultés de conversation soit à leur accent ou à leur compétence linguistique de la langue anglaise. Les énoncés sont les suivants: Énoncé 27: I find it difficult to communicate with people in English because I have a different accent. Énoncé 28: I find it difficult to communicate with people in English because of my knowledge of the English language. Cinq (5) participants non natifs (16, 1 %) attribuent leurs difficultés à leur accent. Il est intéressant de souligner que le même pourcentage (16, 1 %) attribue leurs difficultés à leur compétence linguistique. Nous remarquons que 4 de ces 5 participants sont les mêmes pour les deux énoncés et que 75 % de ceux qui associent leurs difficultés à leur accent en plus de leur compétence linguistique sont de nouveaux arrivants vivant au Canada depuis moins de cinq ans. Par ailleurs, plus de la moitié (54, 8 %) des participants non natifs indiquent que leur parcours et leurs expériences de vie diffèrent sensiblement de ceux de la majorité des personnes nées au Canada. Tous les participants qui disent éprouver de grandes difficultés à converser en anglais font partie de ce pourcentage. Le sentiment d’être différent sur le plan culturel ou linguistique ou même sur d’autres dimensions non spécifiées pourrait également être un des facteurs qui agit sur les difficultés à converser. En outre, 7 des participants non natifs (22, 6 %) indiquent qu’ils évitent des conversations comme une stratégie de communication. Cela pourrait indiquer un certain niveau d’inconfort ressenti lors d’interactions en anglais. Tous les participants qui indiquent éviter des interactions en anglais éprouvent aussi un grand nombre de difficultés à converser en anglais. Comme nous l’avons déjà mentionné, des entrevues permettraient d’enquêter sur la nature exacte des difficultés en conversation. Récapitulation Même si l’analyse des hypothèses est limitée, les données nous permettent de conclure que 30 participants non natifs (96, 8 %) indiquent qu’ils perçoivent du linguicsme ou qu’ils 114 reconnaissent son existence sur au moins un énoncé dans le questionnaire. Seulement 7 d’entre eux (23, 3 %) indiquent un taux élevé de cette discrimination basée sur leur accent non natif. En outre, nous pouvons constater que 27 locuteurs canadiens (90 %), qui ont l’anglais comme langue première, estiment, sur au moins un énoncé, que la majorité des locuteurs natifs entretiennent des jugements négatifs à l’égard des locuteurs non natifs sur la base de leur accent et 7 d’entre eux (25, 9 %) estiment que ces jugements sont à un niveau élevé. Lorsque nous comparons les deux groupes, soit les locuteurs non natifs et les locuteurs natifs, nous remarquons que, de manière générale, les locuteurs non natifs affirment qu’ils éprouvent un degré significativement élevé de difficulté à converser en anglais. Il est aussi intéressant de noter qu’au moins 12 participants natifs (40 %) estiment que les locuteurs non natifs éprouvent des difficultés à communiquer comme indiqué dans tous les énoncés qui appartiennent à cette échelle qui sont énumérés dans le Tableau 4. Il est possible que plus un locuteur natif estime qu’un locuteur non natif ressent des difficultés de communication, plus ce locuteur natif pourrait aussi éprouver des difficultés à communiquer lors d’interactions avec des locuteurs non natifs. Cependant, comme nous l’avons déjà mentionné dans l’analyse de l’hypothèse 3, seules des entrevues peuvent confirmer cette relation. Finalement, les limites de cette étude ne nous permettent pas de déterminer la nature des difficultés à communiquer tant pour les locuteurs non natifs que pour les locuteurs natifs. Conclusion En somme, cette étude se penchait sur la perception du linguicisme chez des locuteurs non natifs au Canada et sur les effets d’une telle perception. L’objectif de la recherche était de déterminer l’incidence de ce type de discrimination et de mieux comprendre la façon dont elle se manifeste. Puisque une grande proportion des études faites aux États-Unis qui abordent le linguicisme montre que ce phénomène existe réellement, il est important d’aborder ce sujet en plus de profondeur dans un contexte canadien. Étant donné que le Canada est un pays multiculturel et multilingue, il y a un nombre important d’individus qui parlent l’anglais avec un accent non natif, ce qui souligne l’importance de mener une telle étude. Comme nous l’avons déjà mentionné, l’étude comprend plusieurs limites, particulièrement au niveau de la taille de l’échantillon et de l’incapacité à faire des entrevues compte tenu du temps restreint pour compléter la recherche. Bien que la vérification des hypothèses soit limitée, les données suggèrent qu’il serait important de faire une étude semblable avec un plus grand échantillon pour bien vérifier ces hypothèses. De plus, nous constatons que les entrevues demeurent une composante importante dans cette étude; donc il serait nécessaire de les faire pour approfondir les résultats obtenus et pour aborder les hypothèses posées. L’étude a quand même permis une certaine comparaison entre les locuteurs natifs et non natifs en ce qui concerne leurs perspectives sur le linguicisme. Suite à une comparaison de la façon dont les deux populations ont jugé quelques énoncés significatifs concernant la présence du linguicisme au Canada, nous remarquons qu’il y a parfois une grande distinction entre leurs réponses. Notamment, pour certains énoncés, la majorité des locuteurs non natifs indiquent percevoir du linguicisme, contrairement à la majorité des locuteurs natifs. De plus, cette étude nous permet de conclure que, de façon générale, les locuteurs non natifs de l’anglais éprouvent beaucoup plus de difficulté à communiquer en anglais comparés aux locuteurs natifs. Pour aborder le linguicisme au Canada en plus de profondeur, il faudrait minimiser la variabilité entre les locuteurs non natifs en contrôlant certains facteurs individuels pour identifier les façons dont des facteurs particuliers agissent sur le linguicisme. Il est aussi important de noter que les deux 115 populations ciblées dans la présente étude, soit les locuteurs natifs et les locuteurs non natifs de l’anglais, diffèrent sensiblement l’une de l’autre en termes d’âge. Puisque les différents groupes d’âge peuvent être associés à différents modes de pensée, il serait également recommandé d’utiliser deux populations d’un groupe d’âge plus rapproché. Une autre méthode de recherche qui pourrait être très utile quant à l’étude du linguicisme au Canada est celle de Wallace Lambert, connu comme la technique du locuteur masqué (matched guise). Cette méthode consiste à enregistrer un texte en deux ou plusieurs langues ou variétés et, ensuite, à demander aux participants d’évaluer le locuteur, typiquement sur une échelle de Likert, en lui présentant des adjectifs bipolaires pour voir si les caractéristiques attribuées au locuteur changent selon la langue ou la variante utilisée. Dans le cadre d’une étude qui se penche sur le linguicisme basé sur l’accent à l’égard des locuteurs non natifs au Canada, nous pourrions utiliser des enregistrements de différents accents natifs et non natifs afin d’observer le jugement du locuteur natif quant aux différents accents, ce qui permettrait de déterminer si le linguicisme basé sur l’accent constitue un réel problème en contexte canadien. En somme, les résultats obtenus suggèrent qu’il y a un fort besoin d’étudier davantage le linguicisme basé sur l’accent au Canada. 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Wardaugh, Ronald (2006), An Introduction to Sociolinguistics, 5th edition, Malden (MA), Blackwell Publishing. 121 Répertoire vocabulaire type : enfant franco-ontarien et franco-dominant Williane Kanyamuneza, Michèle Minor-Corriveau, Chantal Mayer-Crittenden, Roxanne Bélanger, Manon Robillard Programme d’orthophonie Faculté de la santé Université Laurentienne Résumé Objet : Description du développement de la production langagière chez les jeunes enfants francophones du Canada à l’extérieur du Québec. Exploration du corpus langagier de 13 enfants franco-ontariens et franco-dominants, âgés de 50 à 61 mois et vivant en situation linguistique minoritaire (région du Grand-Sudbury). Méthode : Démarche psycholinguistique utilisant des échantillons de langage spontanés recueillis chez des enfants franco-ontariens grâce à une période de conversation semi-structurée. Analyse avec le logiciel SALT (2012) de la longueur moyenne des énoncés (en mots) produits par ces enfants dans chacun des échantillons de langage ayant servi à cette étude et provenant de données d’une recherche antérieure (Mayer-Crittenden, 2013). Résultats : Le répertoire lexical de l’enfant franco-ontarien d’âge scolaire, 50 à 61 mois, est composé d’une proportion plus élevée de verbes (21.83%). Les autres catégories (les déterminants, pronoms, noms, adverbes) sont soit égales soit plus faibles en proportion par rapport à la référence ayant servie à l’étude (Parisse et Le Normand, 2001 et 2006). Conclusion : Les enfants franco-ontariens, franco-européens et franco-québecois semblent produire en moyenne le même nombre de mots que les enfants francophones vivant en milieu majoritaire mais en produisent moins que les enfants anglophones canadiens. Mots clés : vocabulaire, francophones, lexique, développement lexical, milieu linguistique minoritaire, Nord de l’Ontario. 122 Introduction Il existe peu d’études sur la production langagière chez les jeunes enfants francophones du Canada et cela est encore plus rare pour les études portant sur les enfants francophones hors Québec. Parmi celles qui sont disponibles, on estime que 7 % des élèves de la maternelle et du jardin en Amérique du Nord sont atteints de troubles de la communication orale et que ces troubles persistent durant toute la scolarité (Beitchman, Nair, Clegg et Patel, 1986 ; Beitchman et coll., 1996 ; Tomblin, Records, Buckwalter, Zhang et Smith, 1997 ; Johnson et coll., 1999). Il apparait donc d’une grande importance pour les professionnels et chercheurs d’avoir accès à des normes portant sur le vocabulaire de l’enfant typique afin de repérer les problèmes qui risqueraient d’entraver la progression langagière chez les enfants durant la scolarité. C’est la raison qui motive cette étude qui vise à permettre de mieux connaître le répertoire lexical employé par les enfants franco-ontariens. En effet, en apprendre davantage au sujet du vocabulaire d’un enfant franco-ontarien à développement typique permettrait de mieux comparer les productions expressives et réceptives des enfants franco-ontariens à celles de leurs pairs. Aujourd’hui, la plupart des outils d’évaluation et d’intervention portant sur la parole et le langage ont été normalisés sur une population franco-européenne (Trudeau, 2007 ; Gaul, Bouchard, Fitzpatrick & Olds, 2009). Il y a toutefois quelques exceptions, telles : le CELF CDNF (Wiig, Secord, Semel, Boulianne et Labelle, 2009), l’ÉVIP (Dunn, Dunn et Theriault-Whalen, 1993) et de l’Épreuve de compréhension du langage Carrow-Woolfolk (Groupe coopératif en orthophonie, 1999) qui, eux, ont été normalisés sur une population francophone non européenne, mais autre que franco-ontarienne, à savoir les Franco-Québécois. Cette étude exploratoire visant le répertoire lexical des Franco-Ontariens a pour objectif de répertorier les mots et expressions typiques qui font partie du vocabulaire des enfants franco-ontariens et franco-dominants, c’est-àdire des enfants ayant été exposés aux deux langues (anglais et français) et chez qui le français est la langue dominante. Les participants de cette étude fréquentent des écoles de langue française de la ville du Grand Sudbury. Les résultats de l’étude permettront de mieux aiguiller les orthophonistes quant aux mots employés par les enfants de 50 à 61 mois, ce qui favorisera ainsi une meilleure connaissance des mots faisant partie du vocabulaire actif des enfants de cet âge. Ce répertoire pourrait ensuite permettre la mise au point de normes pour le développement d’un outil d’évaluation du vocabulaire de la population franco-ontarienne. Ainsi, la présente étude se propose de répondre à quelques questions sur le répertoire lexical des enfants franco-ontariens et franco-dominants vivant en situation linguistique minoritaire. Combien de mots en moyenne les enfants franco-ontariens vivant en situation linguistique minoritaire produisent-ils dans leur vocabulaire comparativement à ceux vivant en milieu linguistique majoritaire ? Quelles sont les catégories d’unités lexicales les plus utilisées dans le vocabulaire des enfants franco-ontariens ? Cette représentativité des catégories lexicales diffère-t-elle de celle des enfants francophones qui vivent en situation linguistique majoritaire ? Cadre théorique Développement lexical chez le jeune enfant Tout au long du développement du langage, la taille et la composition du vocabulaire vont différer d’un enfant à l’autre. En effet, chez chaque enfant, la compétence, la complexité des structures de phrases employées ainsi que le style avec lequel il communique sont tous 123 uniques. Toutefois, il faut comprendre que le développement du langage, au sens large du terme, s’effectue à travers des étapes successives et complémentaires. Celles-ci s’amorcent avec le stade phonologique qui comprend le développement des sons et des systèmes de sons de la langue. Ensuite, l’enfant augmente son vocabulaire en améliorant sa connaissance du lexique (mots et expressions) d’une langue donnée ; par la suite vient l’amélioration de ses connaissances sémantiques (les significations pouvant être véhiculées par les mots ainsi que les rapports de sens qui peuvent s’établir entre les mots) et, enfin, il y a l’étape de l’acquisition de la syntaxe de la langue, c’est-à-dire de la combinaison des mots en phrases (Brown, 1973 ; Hulit & Howard, 2002 ; Hoff, 2005 ; Daviault, 2011). Le développement lexical débute très tôt et s’accroît à une faible vitesse durant l’acquisition des 50 premiers mots, mais, par la suite, il s’étend rapidement. On appelle ce phénomène : l’explosion lexicale. Les recherches ne s’accordent pas quant au moment de l’apparition de l’explosion lexicale. Selon plusieurs chercheurs, elle surviendrait lorsque l’enfant possède environ 50 mots différents dans son répertoire, à savoir au cours d’une période s’étendant de l’âge de seize à dix-neuf mois (Bloom, 1973 ; Nelson, 1973 ; Benedict, 1979 ; Goldfield et Reznick, 1990 ; Poulain-Dubois et Graham, 1994). D’autres études, au contraire, la situent plus tard, juste quelques semaines avant l’émergence de la syntaxe, c’est-à-dire entre dixhuit et 24 mois (Dromi, 1987 ; Mervis et Bertrand, 1995). Toutefois, certains chercheurs semblent contester l’universalité de cette explosion lexicale. Granger et Brent (2004) rapportent dans leur étude que seul un enfant sur cinq aurait démontré une explosion du vocabulaire dans son développement. De plus, deux études transversales sur la production du langage chez les enfants francophones québécois âgés de seize à 30 mois n’ont rapporté aucune explosion lexicale (Boudreault, 2007 ; Trudeau et Sutton, 2011). Selon ces études, il n’y aurait aucune variabilité significative dans l’évolution du vocabulaire par rapport à l’âge chez cette population. La taille du vocabulaire augmenterait plutôt de manière constante. Ainsi, ces données pourraient suggérer que l’explosion du vocabulaire ne serait pas universelle. Toutefois, ces deux recherches avancent le fait que leurs résultats étaient basés sur des études de types transversales et non longitudinales. Cela dit, nombre de chercheurs attestent l’existence d’une explosion lexicale. On rapporte que durant cette période, le nombre de mots appris augmenterait de dix à vingt nouveaux mots par semaine (Granger et Brent, 2004). Par exemple, à l’âge de vingt ou 21 mois, les enfants utilisent environ 200 mots et à 30 mois leur vocabulaire double pour atteindre les 600 mots (Boudreault, Cabirol, Trudeau, Poulin-Dubois et Sutton, 2007). Toutefois, il semblerait y avoir quelques différences dans la taille du vocabulaire des enfants francophones et anglophones canadiens ayant entre vingt et 45 mois. En effet, une étude québécoise sur la production langagière d’enfants anglophones et francophones a rapporté que les enfants francophones avaient une taille de vocabulaire expressif plus petite que celle de leurs pairs anglophones du même âge, avec en moyenne 464 mots pour les enfants francophones et 602 mots pour les enfants anglophones (Thordardottir, 2005). Cependant il est important de rapporter que la disparité entre les deux groupes diminuait avec l’âge, allant d’une différence de quinze mots à 30 mois pour arriver à cinq mots de différence seulement à 45 mois (Thordardottir, 2005). Des résultats similaires ont été rapportés dans une étude sur des enfants qui parlaient islandais. Ces derniers semblaient avoir un vocabulaire expressif plus petit, quand on les compare à leurs pairs parlant anglais. Toutefois, le rythme d’acquisition des nouveaux mots semble être semblable chez les deux populations (Thordardottir et Weismer, 1996 ; Fenson et coll., 1991). Il est difficile de connaître l’évolution exacte du vocabulaire par année, bien qu’il y ait une progression graduelle et constante au fil du 124 temps (Pearson et coll., 1997). Cependant, on a démontré que le rythme d’acquisition de nouveaux mots commence à diminuer lentement après une croissance aussi rapide (Biemiller, 2005). En effet, entre deux ans et demi et cinq ans, le développement des connaissances phonologiques, morphologiques et syntaxiques semble prendre le dessus, ce qui peut laisser moins d’espace mental pour faire l’acquisition de nouveaux mots (Biemiller, 2005). Les étapes de la croissance du vocabulaire sont beaucoup étudiées. En outre, le contenu du vocabulaire ainsi que le cheminement qui mène à son acquisition sont également des aspects importants de la recherche sur le développement langagier de l’enfant. Selon plusieurs études, l’acquisition des noms serait l’étape première dans l’augmentation du vocabulaire. Goldfield et Reznick (1990) ont constaté dans leurs recherches que chez les enfants dont le répertoire lexical connaît une explosion, le nombre de noms augmente de manière significative. Nelson (1973) démontre dans son étude que le vocabulaire de l’enfant augmente, et que vers dix-huit mois, la plupart des mots acquis sont des noms. De même, Halliday (1975) a observé une augmentation soudaine dans le vocabulaire à dix-sept mois et a remarqué que 75% des nouveaux mots acquis étaient des noms. De plus, utilisant des grilles de vérification parentales de MacArthur sur des enfants anglophones des Etats-Unis (Bates, Marvinney, Kelley & Dodge, 1994 ; Bates, Dale & Thal, 1995 ; Bates et Goodman, 1999) rapportent également une augmentation rapide des noms qui forment plus de 55% du vocabulaire au cours de l’acquisition des 100 à 200 premiers mots (vers l’âge de dix-huit à vingt mois). À contrario, la proportion des prédicats (verbes et adjectifs) est beaucoup plus faible durant l’acquisition des 100 à 200 premiers mots, mais s’accroît par la suite (Bates et coll. 1994 et 1995 ; Bates et Goodman, 1999). MacArthur, Trudeau et Sutton (2011) ont rapporté dans une étude auprès d’enfants franco-québécois (âgé de seize à 30 mois) que la production des noms augmentait de manière significative jusqu’à 300 mots, puis diminuait au fur et à mesure que la taille du vocabulaire augmentait, alors que les verbes augmentaient de manière graduelle et constante avec l’augmentation de la taille du vocabulaire. Gentner (1982), dans une comparaison de langues indo-européennes, semble arriver aux mêmes résultats. Selon lui, entre les âges de douze mois et 30 mois, 66 % du vocabulaire de l’enfant est composé de noms contre seulement 22% de verbes et d’adjectifs. Quant aux mots appartenant aux classes fermées (mots grammaticaux), ils sont pratiquement inexistants tant que le vocabulaire n’a pas atteint les 400 mots (Bassano et coll., 1998). Quoique la proportion des prédicats (verbes et adjectifs) dans le vocabulaire actif (ou expressif) de l’enfant reste faible jusqu’à ce que son répertoire atteigne environ 400 mots, l’acquisition de la reconnaissance et de la compréhension des morphèmes verbaux, elle, commence assez tôt. Marquis et Shi (2008) ont démontré que les bébés francophones québécois d’environ neuf mois sont capables de faire la discrimination entre les autres mots et les verbes, lorsqu’ils ne sont pas conjugués. Mais, pour ce qui est de la production des verbes, elle dépend de deux facteurs: la régularité de la conjugaison et la fréquence du verbe dans le quotidien de l’enfant (Phaedra, 2007). Il n’est donc pas surprenant de constater que les données rapportées par plusieurs études (Nelson, 1973 ; Halliday, 1975 ; Grentner, 1982 ; Goldfield et Reznick, 1990 ; Fenson et coll., 1993 ; Bates et coll., 1994 et 1995 ; Bassano et coll., 1998 ; Bates et Goodman, 1999) identifient trois étapes, lorsqu’il s’agit de l’évolution de la composition du vocabulaire de l’enfant (surtout entre l’âge de seize et 30 mois). Selon elles, l’accent est d’abord mis sur les unités qui ont une valeur référentielle : les noms concrets ou non abstraits. Ensuite, il est mis sur les éléments qui ont une valeur prédicative : les verbes au début, ensuite les adjectifs et les mots grammaticaux. Cette évolution du vocabulaire a été retrouvée et démontrée pour bon nombre d’autres langues, 125 l’italien par exemple qui a été comparé à l’anglais dans une étude (Caselli, Casadio et Bates, 1999). Toutefois, la majorité des recherches qui mentionnent cette prédominance de l’acquisition des noms sur les verbes ont été basées sur des études auprès d’enfants parlant anglais. Ainsi, l’établissement de ces trois étapes a amené à postuler une prépondérance nominale universelle, c’est-à-dire le fait que les noms constitueraient la première classe de mots acquise dans les premières acquisitions lexicales de l’enfant (Kern, 2001). D’autres chercheurs ont tenté de remettre cette évolution lexicale en question. Bloom (1973) décrit le cas d’un sujet qui ne se conforme pas à cette tendance. L’enfant étudié était déjà en mesure de produire des concepts relationnels (p. ex., non-existence, récurrence), alors même qu’il n’était qu’au stade de productions à un mot, c’est-à-dire l’utilisation de référents et non pas que des noms (ex : « that, this » au lieu de « cookie »). Gopnik (1982), Gopnik et Melzhoff (1985 et 1993), Tomasello (1992), Choi et Gopnik (1995) ont rapporté la présence précoce de verbes et de termes relationnels dans le répertoire du jeune enfant. Par ailleurs, dans une étude longitudinale de neuf enfants coréens suivis de l’âge de quatorze à 22 mois, Choi et Gopnik (1995) proposent le fait que dès le début du développement du langage, les enfants coréens acquièrent les verbes en même temps que les noms. Selon eux, les enfants coréens connaissent deux stades explosifs durant leur développement langagier (une explosion verbale ainsi qu’une explosion nominale et, souvent, l’explosion verbale précédait l’explosion nominale). Dans leurs données, un tiers des premiers mots représentait des verbes et cette proportion restait la même tout au long de la période couverte par l’étude. La progression de la production des unités lexicales au niveau préscolaire semble avoir été maintes fois étudiée, mais qu’en est-il de la progression dans l’acquisition des unités lexicales à l’âge scolaire ? En effet, pendant les premières années de la vie, les enfants maîtrisent plutôt les mots concrets (renvoyant à des choses qu’ils peuvent voir) tels que : « soulier », « chien », « verre », « banane » et qu’ils ont appris dans un contexte familier (ex : la maison). Toutefois, vers l’âge de trois ans, les enfants commencent à pouvoir apprendre les mots concrets sans avoir besoin de référence visuelle (Tabors, Beals et Weizman, 2001). Développement lexical chez les enfants d’âge scolaire Lorsqu’arrive le temps d’intégrer le système scolaire vers l’âge de trois ans et demi ou quatre ans, l'enfant utilise les connaissances qu’il a acquises préalablement pour élargir son vocabulaire. Les nouveaux mots appris sont acquis à l’aide de mots qu’il connaît déjà. L’acquisition des nouveaux mots peut se faire de façon explicite à l’aide d’explications, en utilisant des termes familiers par exemple, ou implicitement lorsque le nouveau mot est utilisé dans un contexte où des termes familiers sont utilisés (Baker, Simmons et Kameenui, 1995). Étant donné que le milieu scolaire est plus axé sur l’apprentissage en groupe, l’acquisition de nouveaux mots se fait souvent implicitement dans ce milieu (Newton, Padak et Rasinski, 2008). Ainsi, les enfants acquièrent de nouveaux mots de vocabulaire souvent par la conversation entre pairs et la lecture (Tabors, Beals et Weizman, 2001). Donc, si on sait qu’au stade préscolaire, les enfants produisent plutôt des mots de vocabulaire dits « concrets », à l’école, ils sont exposés à différents termes abstraits, décontextualisés et, tout doucement, ils commencent à les intégrer dans leur vocabulaire (par exemple : «l’amour», «la liberté», «la réussite»), (Nippold, 2004). Ainsi une augmentation du vocabulaire à l’âge scolaire est évidente (McKeown et Curtis, 1987), de sorte qu’à cinq ans, les enfants anglophones ont tendance à avoir un vocabulaire expressif de 2 100 à 2 200 mots. À six ans, ils ont environ 2 600 mots de vocabulaire expressif (ou actif) et de 20 000 à 24 000 mots de vocabulaire réceptif (ou passif) (Owens, 1996). Chez les enfants 126 francophones, la production (vocabulaire actif) entre l’âge de cinq ans et six ans atteint les 14 000 mots (Daviault, 2011). Développement lexical chez le jeune enfant : structuration du vocabulaire Connaître la progression du vocabulaire des enfants amène une autre question, celle de sa structuration en fonction des classes de mots. En effet, afin d’analyser le vocabulaire d’un enfant, il est important de pouvoir identifier les différentes unités lexicales qui le constitue. Les études de Bassano (1998a) ainsi que de Bassano, Maillochon & Eme (1998) ont fait l’analyse des productions spontanées d’enfants français et elles ont identifié treize classes d’unités lexicales. Celles-ci ont été regroupées en quatre macro-catégories. Les noms, qui servent à designer des entités, comme « bébé », « crayon », « histoire », sont sous-catégorisés en noms propres ou noms communs, animés ou inanimés, concrets ou abstraits. Suite à cela, les prédicats, qui servent à designer des actions, des états ou des qualités attribuées aux entités, sont essentiellement formés des verbes, comme « manger », « partir » ou « vouloir », mais aussi des adjectifs, comme « petit » et « jaune ». Suivent ensuite, les mots grammaticaux, qui désignent les éléments fonctionnels de liaison, sous-catégorisés en adverbes, déterminants du nom, pronoms, prépositions, conjonctions et auxiliaires. Pour finir, les éléments dits paralexicaux, des éléments du langage faisant partie de la pragmatique, sous-catégorisés en interjections, particules « oui » et « non », expressions syncrétiques comme « ça y est », et en remplisseurs. Les remplisseurs (ang. fillers) sont des éléments monosyllabiques que l’on trouve souvent devant les noms ou les verbes, comme « /euh/ ». La figure, tirée de l’étude de Bassano et coll. (1998) illustre bien l’évolution entre quatre catégories d’âge et l’utilisation des quatre macro-catégories d’unités lexicales. Évolution de la composition du vocabulaire (Bassano et coll., 1998 : p. 27) Sur ces quatre catégories, deux catégories sont ressorties : les noms et les éléments paralexicaux– qui sont produits le plus souvent durant les premières étapes du développement du langage et qui tendent à diminuer avec l’âge. À l’inverse, les deux autres catégories qui avaient de faibles fréquences (les prédicats et les mots grammaticaux) augmentent considérablement au cours du temps. Ainsi, vers deux ans, le classement dans la production change : les prédicats occupent la première place puis les mots grammaticaux, la seconde, dans le vocabulaire des enfants lors de leurs productions (Bassano et coll., 1998). La catégorisation du lexique en classes de mots permet de mieux comprendre l’évolution de chaque sous-catégorie dans le développement morphosyntaxique. 127 Développement morphosyntaxique : Longueur moyenne d’énoncés (LME) La morphosyntaxe concerne l’ensemble des structures qui construisent grammaticalement un énoncé. Elle inclut, entre autres, les formes des mots, qu’elles aient des flexions régulières ou irrégulières, les variantes irrégulières de certains noms et verbes, l’agencement des marques syntaxiques autour du nom (déterminants), du verbe (pronoms), de l’adjectif, de l’adverbe et, enfin, l’organisation des mots et groupes de mots dans un énoncé ou une phrase (Parisse, 2009). Pour mieux comprendre l’évolution du langage, de l’acquisition du vocabulaire au développement morphosyntaxique, on peut utiliser le système de catégorisation de Brown (1973) dans lequel on peut suivre le développement morphosyntaxique de l’enfant typique. Il s’agit d’un modèle d'étapes déterminées qui a été développé : cinq grands stades fournissent des repères importants à considérer dans le développement du langage de l’enfant de l’âge de un à cinq ans. Le tableau suivant résume les cinq stades du développement morphosyntaxique : Tableau 1a. (Brown, 1973) Cinq stades du développement morphosyntaxique I Stade/description Âge (mois) Longueur moyenne d’énoncés (LME) (en morphèmes) I II Énoncé de 1 à 2 mots Énoncé de 2/+ mots 12-26 27-30 1.0-2.0 2.0-2.5 III Phrases simples 31-34 2.5-3.0 IV Combinaison d’une phrase simple avec une autre Coordination de phrases simples (p.ex. à l’aide de prépositions) 35-40 3.0-3.75 41-46 3.75-4.5 Construction de récits 47+ 4.5+ V V+ Il existe un certain nombre d’indices qui permettent d’évaluer le développement morphosyntaxique d’un enfant. Le plus couramment utilisé est la longueur moyenne des énoncés (LME). Celle-ci est calculée en effectuant le rapport du nombre total de mots ou de morphèmes sur le nombre total d’énoncés analysés et permet de situer le locuteur sur une échelle de complexité par rapport à son âge. Pour les besoins d’une étude exploratoire, la LME en mots serait plus utile, car il semble que la longueur moyenne d’énoncés en mots met moins d’écart entre des échantillons de langage anglophones et francophones que lorsqu’on utilise la LME en morphèmes (Thordardottir, 2005). De plus, selon plusieurs auteurs (Brown, 1973 ; Miller et Chapman, 1981 ; Rondal, Bachelet & Pérée, 1985 ; Wells, 1985), la LME est une bonne prédicatrice de la complexité du langage des jeunes enfants : une augmentation de la LME est synonyme d’une augmentation de la complexité des énoncés jusqu’à une LME de 4.0 ; la complexité des énoncés étant par la suite plus liée au contexte qu’à une véritable complexification syntaxique. Il s’agit également d’une mesure qui est utilisée afin de situer l’enfant au niveau du développement du langage (Parisse et Le Normand, 2006). Par exemple, à trois ans la LME en mots des enfants franco-européens qui est d’environ 3,83 et passe à 4,52 à 4 ans (Le Normand, Parisse et Cohen, 2008). De plus, les résultats obtenus auprès des enfants 128 francophones du Québec âgés de vingt à 47 mois indiquent que les enfants francophones atteindraient en moyenne une LME de 3.79 vers 44-45 mois (Thordardottir, 2005). Ci-dessous, des données provenant d’une étude de Parisse et Le Normand (2001) rapportent les étapes dans l’évolution de la LME en mots par tranche d’âge. Longueur moyenne d’énoncé (Parisse et Le Normand, 2001) 2 ans : LME = 1,5 mot 2 ans 6 mois : LME = 2,4 mots 2 ans 9 mois : LME = 3,2 mots 3 ans : LME = 3,4 mots 3 ans 3 mois : LME = 3,7 mots 3 ans 6 mois : LME = 4,4 mots 3 ans 9 mois : LME = 4 mots 4 ans : LME = 5 mots 5 ans : LME = 8 mots Développement morphosyntaxique : pronoms et surgénéralisation En suivant les stades de Brown (1973), on peut alors situer les enfants selon la période du développement à laquelle ils appartiennent. Dès lors, la connaissance de la LME permet à ceux qui font l’étude du développement morphosyntaxique de situer son évolution dans le temps ainsi que de connaître ce qui la compose. On peut s’interroger sur le stade durant lequel s’acquiert la connaissance du pronom, des temps de verbes ou de l’interrogation dans le développement morphosyntaxique chez l’enfant. Plusieurs études ont évoqué le fait qu’il y a une chronologie dans l’acquisition des pronoms ; tout d’abord le « moi » au cours des premiers mots et à partir de dix-huit mois. Ensuite, vers 30 mois, viennent le « je », « tu », « il » et « elle » (Pierce, 1992 ; Kaiser, 1994 ; Meisel, 1995 ; Ferdinand, 1996 ; Jakubowicz et Faussart, 1998 ; Granfeldt et Schlyter, 2001 et 2003). L’acquisition des pronoms objets comme « le » et « la » sembles’effectuer vers l’âge de trois ans à trois ans et demi (Hamann et coll., 1996 ; Jakubowicz et Faussart, 1998 ; Granfeldt et Schlyter, 2003). Enfin, si l’usage des pronoms personnels est acquis vers trois ans et demi, les pronoms possessifs ne sont acquis que vers l’âge de six ans (Colletta, 2004). C’est autour de cet âge que l’enfant commence à utiliser une production langagière qui est plus semblable à celle des adultes (du point de vue morphosyntaxique). Arrive alors la production de prépositions moins courantes, ensuite il y a généralisation de l’usage des pronoms relatifs ou des temps verbaux irréguliers, provoquant ainsi l’apparition de plusieurs erreurs provenant de l’apprentissage (Thordardottir, 2005). Par exemple, l'enfant va surgénéraliser une règle et dire « j’ai ouvrit » plutôt que « j’ai ouvert » ou « je veux descender » au lieu de « je veux descendre ». Ces erreurs reflètent un mécanisme d’appropriation des règles grammaticales de la langue maternelle (Parisse et Maillart, 2004 ; Royle et Thordardottir, 2008). Vers trois ans et demi, la négation, l’interrogation (p. ex. l’usage de qui, quand, pourquoi) et l’impératif apparaissent rapidement et évoluent durant les trois années suivantes, soit de trois à six ans (Colletta, 2004). Toutefois, à ces âges, les interrogations sont plutôt formulées avec « est-ce que », l’inversion du sujet et du verbe (par exemple : « puis-je ») survient plus tard. Pour ce qui est de la négation, l’enfant va plutôt se servir des mots pivots tels que « pas, a pu » que « ne...pas ou ne...plus » (Colletta, 2004). Les 129 déterminants suivent le même parcours et, si à deux ans un faible pourcentage (environ 20 à 30%) des noms produits par l’enfant étaient précédés d’un déterminant, ils le sont presque tous vers trois ans (Parisse, 2009) et les premières prépositions (à, de, dans) sont utilisées systématiquement à la même période (Parisse, 2009). Jusqu’à maintenant, les étapes menant au développement de l’enfant monolingue (à priori) ont été rapportées, mais qu’en est-il du développement du langage chez l’enfant qui apprend deux langues à la fois ? Le bilinguisme : développement du langage chez l’enfant Il n'existe pas de définition spécifique et unanime du bilinguisme. Bloomfield (1933) définit le bilinguisme de manière globale, comme étant la maitrise de deux langues, proche de celle des locuteurs natifs de ces langues. Chez d’autres chercheurs (Hakuta, 1986 ; Macnamara, 1967) les personnes bilingues seraient plutôt placées sur un continuum de développement. On pourrait donc parler d’une personne à une extrémité du continum, partiellement bilingue, c’est-àdire qui possède certaines compétences dans la deuxième langue et qui peut converser dans cette langue en utilisant ces compétences ; et d’une personne à l’autre extrémité, qui serait totalement bilingue, c’est-à-dire qui parle et maîtrise couramment deux langues. D’autres auteurs (Deshays, 1998 ; Perregaux, 1994 ; Romaine, 1999) préfèrent définir le bilinguisme par l’âge de l’acquisition des langues parlées par le locuteur. Ces auteurs considèrent le bilinguisme comme étant le fait d’acquérir deux langues de façon simultanée. Dans ce cas, les enfants acquièrent les deux langues dès la naissance, alors que les enfants bilingues consécutifs grandissent dans une famille monolingue et découvrent une deuxième langue autour de l’âge de trois ans par la scolarisation, l’environnement communautaire ou autre. Suivant ces principes, l’âge d’acquisition devrait être lié au degré d’équilibre du bilinguisme : plus un enfant apprend tôt les deux langues, plus ses compétences dans chacune des langues devraient être élevées. Les enfants qui sont exposés à deux langages dès la naissance suivent les mêmes étapes de développement global et atteignent les différentes étapes du développement aux mêmes âges que les enfants qui sont exposés à une seule langue (Genesee, Paradies & Crago, 2004). La taille des vocabulaires simultanés d’enfants bilingues est la même que celle d’enfants monolingues durant les mêmes périodes du développement langagier, surtout lorsque les vocabulaires dans les deux langues sont réunis et lorsque les mots de base inclus dans les deux langues sont comptabilisés (Pearson, 1998 ; Pearson, Fernandez et Oller, 1993). Les enfants bilingues connaissent les mêmes défis dans le développement du langage que les enfants monolingues et font les mêmes types de fautes de grammaire et de phonologie. Toutefois, même si en situation de bilinguisme simultané, l’enfant est exposé à deux langues dès la naissance, il est très peu probable que l'exposition sera distribuée également (Dinnsen et Chin, 1993), cela signifie qu'une langue sera dominante et l'autre non dominante. La langue dominante sera bien sûr accélérée dans le développement par rapport à la langue non dominante, mais au fil du temps, si l'exposition aux deux langues reste la même et qu’elle est constante, les écarts dans le développement de ces deux langues devraient diminuer (Genesee et coll., 2004). S’il y a exposition à deux langues de manière simultanée, le vocabulaire des locuteurs de ces deux langues sera affecté. Par exemple, lorsque l’acquisition du français (comme langue en situation minoritaire) est jumelée à celle de l’anglais (en situation linguistique majoritaire), il arrive souvent qu’un processus d’intégration de la langue majoritaire se fasse dans la production quotidienne des locuteurs. Ce processus peut se manifester par ce qu’on appelle les emprunts et les anglicismes (Voirol, 2006 ; Loubier, 2011). 130 Problématique Peu d’études décrivent le développement sur la production langagière chez les jeunes enfants francophones du Canada à l’extérieur du Québec. Alors, les orthophonistes qui travaillent en français au Canada n’ont que peu de moyens à leur disposition pour évaluer les enfants à risque de développer des troubles du langage ou de la parole (Trudeau, Frank et Poulin-Dubois, 1997 ; Trudeau, 2007 ; Gaul, Bouchard, Fitzpatrick & Olds, 2009). Les outils pour leur clientèle sont rares. Toutefois, il y a quelques outils qui sont disponibles pour les francophones comme l’ÉVIP (Échelle du vocabulaire en images Peabody)(Dunn, Dunn et Theriault-Whalen, 1993) ; l’adaptation du TACL (TACL : Test for Auditory Comprehension of Language) (CarrowWoolfolk, 1999). Le CELF-4 CND-F (Wiig, Secord et al., 2009) est un autre test populaire qui est utilisé pour évaluer et qui a été normalisé au Québec. De plus, il existe une normalisation québécoise du Reynell Developmental Language Scales (Reynell et Gruber, 1990). En Europe, on trouve, entre autres, les nouvelles épreuves d’évaluation du langage (N-EEL) (ChevrieMuller, Plaza et al., 2001) ainsi qu’un rapport parental – Développement du langage de production en français (Bassano, 2005). Toutefois, les outils normalisés en Europe sont utilisés au Canada, malgré un manque d’information quant à leur validité et à leur fiabilité, parce que normalisés sur une population démonlinguistique différente de la population franco-ontarienne. Méthodologie Situation démolinguistique Le Canada est un pays avec une réalité linguistique complexe et dans la présente recherche portant sur le répertoire lexical des enfants franco-ontariens, la population à l’étude fait partie d’une communauté de langue officielle en situation minoritaire (CLOSM). Les gens qui font partie de cette communauté ont comme langue maternelle une langue autre que la langue parlée par la majorité des habitants de la région (Instituts de recherche en santé du Canada, 2007). Les populations issues de communautés où leur langue est minoritaire sont souvent plus à risque de manquer d’informations qui pourraient tenir compte des particularités de leur réalité linguistique ; ce qui représente d’importants défis pour ceux intéressés à ce domaine de recherche (Instituts de recherche en santé du Canada, 2007). Dans ce cas-ci, c’est le Grand Sudbury qui est à l’étude. Cette ville, de taille moyenne, a une population de près de 160 000 habitants, dont environ 16 000 enfants de moins de neuf ans. Le Grand Sudbury est une zone communautaire où les deux langues officielles canadiennes (français et anglais) sont en contact. Les francophones y représentent près de 30% de la population totale, mais seule la moitié de cette population utilise le français comme langue de communication à la maison (Statistiques Canada, 2010). L’autre moitié de la population utilise l’anglais dans son quotidien. Méthode de recherche et matériel La présente recherche s’inspire principalement d’une méthode d’évaluation et d’analyse des composantes de la production du langage spontané chez l’enfant préscolaire (Parisse et Le Normand, 2006). Cette méthode utilise une démarche psycholinguistique qui a comme technique l’utilisation d’échantillons de langage spontanés recueillis grâce à une période de conversation semi-structurée. Cette tâche se concentre sur le vocabulaire expressif et s’applique au niveau des 131 développements linguistiques qui se produisent entre deux et quatre ans (Parisse et Le Normand, 2006). Notre étude a voulu poser un regard sur la longueur moyenne des énoncés en mots produits par enfants franco-ontariens dans chacun des échantillons de langage de cette recherche. Pour les besoins de la recherche sur le répertoire du vocabulaire type de l’enfant franco-ontarien et franco-dominants, les mesures de comparaison pour la longueur moyenne des énoncés ont été tirées des recherches de Parisse et Le Normand (2001). Les LME en mots équivalents qui seront utilisés comme références pour les échantillons de langage des enfants franco-ontariens et franco-dominants de notre étude porteront sur les tranches d’âge supérieures, soit quatre ans et cinq ans. Plusieurs études (Lee, 1974 ; Miller, 1981 ; Templin, 1957 ; Parisse et Le Normand, 2006) estiment que l’analyse d’un corpus d’au moins 50 énoncés est suffisante et préférable afin d’arriver à une LME représentative du corpus d’un enfant. Néanmoins, d'autres chercheurs soutiennent que deux échantillons de 100 énoncés sont nécessaires (Cole, Mills et Dale, 1989). Gavin et Giles (1996) privilégient un corpus allant jusqu'à 175 énoncés. Une étude récente indique que la longueur des énoncés dépend de la facette du langage évaluée (morphologie, syntaxe, narration) et qu’il est possible d’obtenir des données fidèles en utilisant des échantillons beaucoup plus courts, recueillis à l’intérieur de trois minutes (Heilmann, Nockerts et Miller, 2010). Pour les fins de cette étude, nous avons suivi les recommandations de ces différentes études (Lee, 1974 ; Miller, 1981 ; Templin, 1957 ; Parisse et Le Normand, 2006) en analysant des corpus de 50 énoncés ou plus. Afin de faire l’étude de la taille du vocabulaire de chaque enfant, la présente étude s’est également inspirée des recherches de Thordardottir (2005), Parisse (2009), Pearson (1998) ainsi que Pearson, Fernandez et Oller (1993). Le contenu des répertoires individuels de chaque enfant a pu être analysé en s’inspirant de l’étude sur les différentes classes d’unités lexicales de Bassano (1998a) et de Parisse et Le Normand (2006) pour faire l’observation de la hiérarchie et de la fréquence des mots utilisés. Deux remarques portant sur la méthodologie du calcul des mots s’imposent. D’abord, les caractéristiques générales des tableaux d’analyses ont été établies en s’inspirant des études de Parisse et Le Normand (2006). Les adaptations apportées sont notamment en liens avec la façon de dénombrer le total des mots et la fréquence des classes de mots au lieu du nombre d’occurrence. De plus, les anglicismes n’ayant pas été mentionnés dans les études portant sur les populations en situation linguistique majoritaire, ils seront considérés au même titre que les classes de mots qui leur sont équivalentes en français (à travers leur traduction). Logiciel SALT Les données de cette étude proviennent des transcriptions phonétiques de treize échantillons collectés auprès d’enfants, transcriptions qui ont ensuite été analysées à l’aide du logiciel Systematic Analysis of Language Transcripts (SALT, 2012). Ce logiciel est un outil développé afin de documenter le développement du langage chez les enfants au développement typique, ceux qui ont des troubles de la communication ou ceux qui ont l’anglais comme langue seconde. Le logiciel SALT a été conçu afin d’aider le chercheur à analyser et à interpréter des échantillons de langage d’une personne ou les interactions de plusieurs personnes. Ce logiciel permet également aux cliniciens et aux chercheurs de transcrire des échantillons de langage et de les commuter en une série d’analyses générales de types lexicaux, syntaxiques, sémantiques et pragmatiques. Le logiciel SALT permet notamment d’établir la fréquence d’occurrence des mots 132 ainsi que les catégories d’erreurs présentes dans des énoncés. Les analyses sont inventoriées à l’aide de tableaux représentant le répertoire lexical de chaque participant et elles sont divisées dans les différentes catégories telles: les noms, les déterminants, les pronoms, les verbes, les adverbes et les adjectifs. Ces analyses sont qualitatives et quantitatives. Des codes d’analyses ont également été choisis afin de catégoriser l’analyse des données à l’aide des fonctions suivantes : le Number of Total Words, mesurant le nombre de mots dit par enfants, la longueur moyenne des énoncés en mots par enfants (Mean lenght of utterance, words) et le ratio type/occurrence (RTO) (Type Token ratio) pour chaque enfant. Le RTO fournit une image de la richesse du vocabulaire de l’enfant. Le RTO est parfois utilisé pour identifier les enfants ayant des troubles de langage. Il s’agit d’une mesure de variabilité. Lorsque cette valeur est très basse (faible variabilité), c’est un indice d’une pauvreté de vocabulaire et parfois même de retard de langage. Comme la valeur du RTO diminue en fonction du nombre de mots pour lequel elle est calculée, il faut la calculer pour un nombre de mots constant. Participants L’échantillon de treize participants, inclut enfants franco-ontariens et franco-dominants, venant de données d’une recherche antérieure (Mayer-Crittenden, 2013). L'anglais a été introduit chez les enfants franco-dominants avant l'âge de trois ans. De plus, ces enfants ont été exposés aux deux langues simultanément. Afin de faire partie de la catégorie francophone « francodominants », ils devaient être également exposés, en moyenne, à 24,4 heures d'anglais par semaine (Mayer-Crittenden, 2013). Les critères d’inclusion étaient indiqués dans un formulaire de consentement et étaient destinés aux enfants francophones de la maternelle – jardin des conseils francophones de la région de Sudbury (Mayer-Crittenden, 2013). Les enfants âgés entre 44 et 72 mois ont été divisés en trois groupes, les enfants francophones franco-dominants, anglodominants et les enfants bilingues dans l’étude antérieure (Mayer-Crittenden, 2013). Quinze enfants franco-dominants ont été choisis de manière aléatoire sur près d’une centaine. Toutefois, deux des échantillons de langage ont été exclus de cette étude en raison de corpus trop anglicisés. Étant donné que la présente étude vise l'analyse des échantillons de langage chez les enfants francophones et franco-dominants, la présence du français devait l'emporter sur l’anglais. Les analyses ont donc porté sur treize échantillons. Résultats La LME en mots, le nombre de mots total et le rapport type par occurrence on été privilégiés pour les analyses réalisées. Dans leur étude, Parisse et Le Normand (2006) ont identifié une série de caractéristiques générales selon l’âge des enfants dans le corpus langagier à savoir : la LME en mots, le RTO (voir Tableau 1). Chez Thordardottir (2005), le nombre total de mots par enfant a été rapporté ainsi que la LME en mots. Les enfants de l’étude de Parisse et Le Normand (2006) étaient francophones et franco-européens et ceux de Thordardottir (2005) étaient franco-québécois. Les enfants de ces deux études étaient néanmoins plus jeunes (45 mois et 48 mois) que ceux de la présente étude : 50 à 61 mois (c.f. Tableau 2). En faisant un rapprochement entre les résultats du nombre total de mots, de la longueur moyenne d’énoncé en mots et du rapport type d’occurrence (RTO/200 mots) pour les enfants-participants âgés de 45 et 48 mois dans l’étude de Parisse et Le Normand (2006) et ceux de cette étude, pour les mêmes caractéristiques, la moyenne du nombre total de mots, de la LME en mots et de la RTO a été calculée pour les enfants franco-ontariens âgés de 50 mois à 61 mois (c.f. Tableau 3). Dans une 133 deuxième analyse, les classes de mots par ordre de fréquences et le total des mots ont été calculés selon leur classe et leur nombre d’occurrence pour chaque enfant (c.f. Tableau 4). Comme l’indique le Tableau 4, les classes de mots sont répertoriées en fonction de leur importance par ordre décroissant. Le tableau 5 montre la fréquence d’occurrence des classes de mots en pourcentage et par participant. L’analyse de l’ensemble de toutes les classes de mots produites pour les échantillons de langage des enfants franco-ontariens (c.f. Tableau 6) indique que les verbes arrivent en première place avec 21.83%. Les autres classes de mots se présentent dans l’ordre suivant : les déterminants (16.87%), les pronoms (16.16%), les noms (15.78%), les adverbes (15.54%), « autres » unités lexicales (prépositions, conjonctions, locutions : 9.27%) et les adjectifs qui représentent 4.55% des mots. Exception faite des verbes, des « autres » catégories lexicales et des adjectifs, les fréquences sont presque identiques pour les déterminants, les pronoms, les noms et les adverbes. Chez les groupes de l’étude de Parisse et Le Normand (2006) on remarque des similitudes entre les proportions en pourcentage pour les classes de mots, quoique pour les enfants franco-européens, l’ordre d’apparition change. Dans ces groupes, les classes de mots sont répertoriés par ordre décroissant comme suit : pour le groupe des enfants de 45 mois : verbes (25.9 %), pronoms (18.5%), noms (16.4%), adverbes (14.7%), déterminants (12.6%), « autres » unités lexicales (prépositions, conjonctions, locutions : 7.5%), et finalement les adjectifs (1.8%). Pour le groupe des 48 mois : verbes (26.4 %), pronoms (18.9%), noms (16.4%), adverbes (11.6%), déterminants (12.6%), « autres » unités lexicales (prépositions, conjonctions, locutions) (7.9%), et finalement les adjectifs (2.4%). Nous y reviendrons dans l’interprétation qui suit. Discussion des résultats Les résultats de cette étude qui porte sur le répertoire du vocabulaire des enfants francoontariens et franco-dominants issus d’un milieu linguistique minoritaire sont comparables à ceux qui ont été observés chez les enfants francophones provenant d’un milieu linguistique majoritaire (Parisse et Le Normand, 2006 ; Bassano, 1998a ; Thordardottir, 2005). Dans cette étude, le groupe d’enfants franco-ontariens participants avait entre 50 et 61 mois et une moyenne d’âge de 56,4 mois. Bien qu’il y ait une différence d’âge non négligeable entre les participants à notre étude et ceux des études réalisées par Parisse et Le Normand (2006) et Thordardottir (2005), des similitudes au niveau des résultats ont été notées. Ces dernières portent sur la moyenne de la LME en mots entre les trois groupes et le nombre de mots produits par enfant. Dans la présente étude, les enfants franco-ontariens produisaient en moyenne 449.92 mots et ceux de l’étude de Parisse et le Normand (2006) produisaient en moyenne 475 et 454 (à 45 et 48 mois respectivement). Cependant, la taille du vocabulaire varie entre les enfants francophones et les enfants anglophones, lorsqu’on compare les données des anglophones de l’étude de Thordardottir (2005) avec les enfants franco-ontariens, franco-européens et francoquébecois. Toutefois, Thordardottir (2005) semble justifier la taille élevée du vocabulaire des enfants anglophones (contenant en moyenne 602 mots) par rapport au vocabulaire des enfants francophones de son étude (en moyenne 464 mots) par le fait qu’il y aurait des différences marquées entre les deux langues. En effet, selon la chercheuse, moins de mots différents seraient nécessaires pour exprimer une idée dans les langues fortement fléchies au sein desquelles, au lieu d’utiliser des mots différents pour exprimer des idées différentes, le sens de la phrase est souvent porté par la morphologie grammaticale. De plus, dans la recherche de Thordardottir (2005) les conventions de codage des échantillons de langage étaient différentes dans les deux langues. Par exemple, en anglais les temps de verbes irréguliers étaient comptés séparément alors qu’en 134 français le même verbe conjugué à des temps différents était compté comme un seul mot, contribuant ainsi à une plus grande diversité lexicale en anglais. On remarque que les enfants franco-ontariens de cette étude, ainsi que les enfants de l’étude de Parisse et Le Normand (2006) ont eux aussi une taille de vocabulaire qui est plus petite que celle des enfants anglophones. Cela pourrait s’expliquer par l’hypothèse de Thordardottir (2005). Toutefois, il est important de rapporter que les données de Thordadottir ont été obtenues par l’entremise de rapports parentaux, alors que les échantillons de langage de nos enfants et ceux de Parisse et Le Normand (2006) ont été obtenus par des enregistrements durant une période de jeu libre, d’une durée allant de quinze à vingt, avec un examinateur. Les tableaux 4 et 5 rapportent que les verbes sont les unités lexicales les plus utilisées chez les enfants franco-ontariens. Le pourcentage élevé de cette catégorie (21.83%) le confirme. Ensuite, viennent les déterminants, les pronoms, les noms, les adverbes, la catégorie « autres » et les adjectifs. Cela indique que le répertoire lexical de l’enfant franco-ontarien d’âge scolaire, 50 à 61 mois, est composé d’une proportion plus élevée de verbes, tout comme les enfants de l’étude de Parisse et Le Normand (2006) (45 mois : 25,9% et 48 mois : 26,4%). Les autres catégories sont égales en proportion (les déterminants, pronoms, noms, adverbes). On peut toutefois remarquer à quel point les adjectifs et les unités lexicales de la catégorie « autres » telles : les prépositions, locutions et conjonctions, se font plus rares. En effet, les adjectifs ne représentent que 4.55% de l’ensemble des mots dans le répertoire des enfants franco-ontariens et les « autres » unités lexicales 9.27%. Ces faibles taux ne peuvent être expliqués qu’en se référant à des études similaires. Si l’on observe les résultats de l’étude de Parisse et Le Normand (2006), (c.f. tableaux 7 et 8), les enfants de 45 et 48 mois ont eux aussi un faible taux d’adjectifs (1.8% et 2.4% respectivement) ainsi que de conjonctions et de prépositions dans leurs corpus langagier (7,5% et 7,9%). Cela semble suivre les étapes de la hiérarchie des classes de mots de l’étude de Bassano (1998). En effet après l’âge de 29-30 mois, les prédicats et les mots grammaticaux (déterminants, pronoms, etc.) augmentent en fréquence dans le répertoire du vocabulaire de l’enfant franco-européen. Les mots appartenant aux classes fermées (mots grammaticaux) sont pratiquement inexistants tant que le vocabulaire n’a pas atteint les 400 mots, mais ils croissent ensuite après ce seuil (Bassano et coll., 1998). Cependant, le nombre important de verbes est étonnant, du fait qu’après l’âge de 30 mois, la production de verbes chez les enfants cesse d’augmenter et se stabilise (Bassano, 1998). La différence de proportion est décelable quand on compare les trois groupes : les franco-ontariens (un peu plus âgés) ont un taux plus faible que les enfants franco-européens de l’étude de Parisse et Le Normand (2006). Cela pourrait être révélateur de la stabilisation de la croissance de la classe de mots des verbes. Par ailleurs, cette proportion élevée de verbes pourrait être due à la méthode de collecte des échantillons de langage. Les échantillons de langage de cette étude comme pour celle de Parisse et Le Normand (2006) ont été obtenus dans des contextes contrôlés et non pas dans des contextes propices à la conversation naturelle. En effet, étant donné la présence d’un examinateur et le contexte de jeu dans les deux études, cela pouvait rendre le contenu du corpus des enfants plus restreint. Une hypothèse sur la proportion élevée des verbes dans le répertoire lexical des enfants francoontariens et franco-européens serait qu’en réponse aux questions ou aux commentaires des examinateurs, les enfants répliquaient, sans élaborer, avec de courtes phrases, voire uniquement des verbes, en guise d’énoncés ancrés dans la situation d’énonciation. Un exemple d’interaction serait : Examinateur : « Que va faire le bonhomme maintenant ? » Enfant : « y va jouer » ou, tout simplement, « jouer ». 135 Par ailleurs, cette manière de répondre ou de parler à l’examinateur pourrait également expliquer la faible LME en mots chez les enfants de la présente étude, étant donné les réponses brèves qui ont été fournies par les enfants dans ces genres d’interactions. De plus, dans une plus ancienne étude, Parisse et Le Normand (2001) rapportent qu’à l’âge de quatre ans et cinq ans les enfants devraient avoir une longueur moyenne de cinq et huit mots respectivement, or les résultats de notre étude rapportent que les enfants franco-ontariens entre quatre et cinq ans produisaient en moyenne une longueur moyenne d’énoncé de 4.18 mots. Notons toutefois que dans cette étude quelques mots produits par les enfants participants étaient des anglicismes. Ces derniers n’ont pas été pris en considération, car il n’y en avait pas suffisamment pour faire le compte et ils ne représentaient qu’un pourcentage faible. Cependant, il importe de mentionner que dans ces échantillons, les anglicismes présents pouvaient quelquefois remplacer des mots que les enfants pouvaient très bien connaître, par exemple : bone pour /os/ ou encore out pour /dehors/. Deux termes, l’un en français et l’autre en anglais, pouvaient être utilisés dans le répertoire des échantillons de participants. Les enfants francoontariens ont parfois tendance à utiliser des mots anglais pour s’exprimer, même s’ils connaissent leurs équivalents français. Cette interchangeabilité entre des mots provenant de langues différentes pourrait s’expliquer par la situation démolinguistique de la ville du Grand Sudbury. Conclusion Cette étude visait à répondre aux questions de recherches suivantes : combien de mots en moyenne les enfants francophones vivant en situation linguistique minoritaire produisent-ils comparativement à ceux vivant en milieu linguistique majoritaire ? Quelles sont les catégories d’unités lexicales les plus utilisées dans le vocabulaire de ces enfants? Ces unités diffèrent-elles de celles utilisées par les enfants francophones qui vivent en situation linguistique majoritaire ? Les corpus des enfants francophones franco-ontariens et franco-dominants semblent être fidèles à ceux des enfants francophones vivants en situation linguistique majoritaire. Les enfants francophones franco-ontariens et franco-dominants semblent également avoir des vocabulaires actifs qui sont proches (en nombre de mots et selon la représentation des différentes catégories lexicales) de ceux des enfants francophones vivant en situation linguistique majoritaire. Les données indiquent qu’il y a quelques différences dans les catégories d’unités lexicales utilisées. La fréquence à laquelle certaines classes de mots sont utilisées est également différente chez les enfants franco-ontariens et francophones issus d’un milieu linguistique majoritaire. Cela est peutêtre dû à une composante culturelle ou à la situation démolinguistique du milieu d’origine des enfants. Toutefois, de plus amples détails méthodologiques dans l’étude de Parisse et Le Normand (2006) auraient permis une meilleure comparaison avec notre recherche concernant d’autres aspects. En effet, il aurait été intéressant, à titre d’exemple, de connaître le milieu environnemental, familial, socio-économique ainsi que les langues parlées par les enfants ou les langues parlées au foyer des enfants dans leur étude. Il serait intéressant de reprendre les mêmes données sur les Franco-Ontariens (en plus grand nombre) afin de faire des recherches plus approfondies pour vérifier les composantes environnementales telles : le domicile, si les enfants fréquentent une garderie du soir et les composantes socio-économiques qui pourraient affecter le vocabulaire actif de cette population d’enfants. Aussi, il serait intéressant de mener une étude sur le répertoire lexical portant sur les écarts entre les âges et sur une plus grande tranche d’âge afin de mieux cerner l’évolution du vocabulaire de cette population d’enfants. 136 Note : Cette étude a été menée sous la direction d’Amélie Hien, PhD, et de Michèle MinorCorriveau, co-directrices grâce à l’appui financier du Consortium National de Formation en Santé (CNFS) et de Santé Canada. L’équipe tient à remercier les familles et les enfants, ainsi que le personnel enseignant et administratif du Conseil scolaire public du Grand Nord de l’Ontario pour leur contribution et leur participation à cette étude. Références BAKER, S. K., D. C. SIMMONS ET E. J. KAMEENUI (1995). « Vocabulary Acquisition : Synthesis of the Research », University of Oregon, National Center to Improve the Tools of Educators. BASSANO, D. (1998 a). « L'élaboration du lexique précoce chez l'enfant français : Structure et variabilité », Enfance, vol. 4, p. 123-153. 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Données sur les enfants franco-européens tiré de Parisse et Le Normand (2006) p. 27) - Le nombre d’occurrences et d’énoncés sont encadrés (âge comparés. 45 et 48 mois). - La longueur moyenne d’énoncé est encadrée (âges comparés, 45 et 48 mois). - Le rapport type/occurrences (par 200 mots) est visible au bas du tableau. Tableau 2. Données sur les enfants franco-ontariens : Part. Âge (mois) Sexe Nombre total de mots Nombre total de mots différents 001 002 003 004 005 006 007 008 009 012 013 50 (4,02) 54 (4,06) 60 (5,00) 52 (4,04) 57 (4,09) 58 (4,10) 63 (5,03) 57 (4,09) 57 (4,09) 56 (4,08) 53 (4,05) F M F M F F M M F F F 548 464 381 399 322 385 676 476 253 411 498 159 150 149 140 138 150 153 147 114 123 141 Longueur moyenne d’énoncése n mots (LME) 4.04 4.12 3.09 3.38 4.15 4.42 4.79 2.72 4.71 4.64 5.58 Rapport types/ occurrences (RTO) 0.28 0.31 034 0.33 0.42 0.32 0.22 0.30 0.26 0.30 0.28 142 014 015 59 (4,11) 61 (5,01) F M 609 427 181 123 4.84 3.33 0.27 0.29 *Entre parenthèse sont les âges chronologiques des enfants lors de la prise de l’échantillon. Tableau 3* *Tableau pour la comparaison des groupes d’enfants francophones et anglophones. Nombre d’enfants Nombre total de mots En moyenne Longueur moyenne d’énoncés en mots (LME) Rapport types/ occurrences (RTO) 449.92 4.18 0.30 475 4.0 0.46 (RTO- 200 mots) 454 4.0 0.49 (RTO- 200 mots) 18 464 3.79 ______ 19 602 3.43 ______ Franco-Ontariens (50 à 61 mois) 13 Groupe (45 mois) (Parisse Le Normand 2006) Groupe (48 mois) (Parisse Le Normand 2006) Groupe Francoquébécois (45 mois) (Thordardottir, 2005) Groupe anglophones (45mois) (Thordardottir, 2005) 34 31 143 Tableau 4. Classe de mots par ordre de fréquence chez les enfants franco-ontariens Part. 001 002 003 004 005 006 007 008 009 012 013 014 015 Totaux #Pron. 94 83 53 63 47 69 114 78 68 70 57 58 91 945 #Adj. 34 #Verb. 98 #Adv. 96 #Det. 9 #Noms 96 #Autres 36 #mots 548 17 17 15 14 28 18 13 13 33 12 33 19 266 101 84 78 60 111 175 87 66 83 99 137 98 1277 77 64 63 41 53 83 133 31 57 40 75 96 909 78 70 69 59 61 121 56 22 70 109 128 50 987 69 65 77 65 35 99 58 30 63 101 109 56 923 39 28 34 36 28 66 51 23 35 80 69 17 542 464 381 399 322 385 676 476 253 411 498 609 427 5849 Ce tableau montre clairement que les classes de mots qui reviennent le plus sont dans l’ordre suivant : verbes, déterminants, pronom, noms, adverbes, autre éléments paralexicaux (prépositions, conjonctions, locutions, adjectifs 144 Tableau 5. Proportion en pourcentage des différentes catégories de mots pour les enfants franco-ontariens : Âge (mois) 50 (4,02) 54(4,06) 60 (5,00) 52(4,04) 57(4,09) 58(4,10) 63(5,03) 57(4,09) 57(4,09) 56(4,08) 53(4,05) 59(4,11) 61(5,.01) Part. %Pron. 001 002 003 004 005 006 007 008 009 012 013 014 015 17.15 17.89 13.91 15.79 14.60 17.92 16.86 16.39 26.88 17.03 11.45 9.52 21.31 %Adj. %Verb. %Adv. %Dét. %Noms %Autres 6.21 3.66 4.46 3.76 4.35 7.27 2.66 2.73 5.14 8.03 2.41 5.42 4.45 17.88 21.77 22.05 19.55 18.63 28.83 25.89 18.28 26.09 20.19 19.88 22.50 22.95 17.52 16.59 16.80 15.79 12.73 13.77 12.28 27.94 12.25 13.87 8.03 12.32 22.48 17.15 16.81 18.37 17.29 18.32 18.94 17.90 11.76 8.69 17.03 21.89 21.02 11.71 17.52 14.87 17.06 19.30 20.19 9.09 14.64 12.18 11.86 15.33 20.28 17.90 13.11 6.57 8.41 7.35 8.52 11.18 7.27 9.76 10.71 9.09 8.52 16.06 11.33 3.99 Tableau 6. Proportion des classes de mots par enfants franco-ontariens : Classe de mots Verbes Déterminants Pronoms Noms Adverbes Autres Adjectifs Proportion en % 21.83 16.87 16.16 15.78 15.54 9.27 4.55 145 Tableau 7. Pourcentage des classes de mots produites chez les enfants franco-européens (Tiré de Parisse et Le Normand, 2006 p. 32) 146 Tableau 8. : Pourcentage des classes de mots produites par chaque groupe d’enfants francophones Tableau 8. Franco-Ontariens (50 à 61 mois) 13 p. Groupe (45 mois) 34 p. (Parisse Le Normand 2006) Groupe (48 mois) 31 p. (Parisse Le Normand 2006) % Verb. % Noms % Dét. % Pron. % Adv. % Adj. % Aut. 21.83 15.78 16.87 16.16 15.54 4.55 9.27 25.9 16.4 12.6 18.5 14.7 1.8 7.5 26.4 16.4 12.6 18.9 11.6 2.4 7.9 147 “Tue, tue, tue! ” “Murder the Huguenots”: L’impact du massacre parisien de 1572 sur la conscience et l'identité nationale anglaise Alain Jr Plamondon (M. A. Histoire) Département d’Histoire Université Laurentienne Résumé L’ampleur du massacre de la Saint-Barthélemy ne laissa personne indifférent en Europe. Chez les catholiques, il est célébré comme une victoire miraculeuse contre l’hérésie. En Angleterre, où la popularité du théâtre ne cesse de croître, le massacre influença profondément la culture. Le théâtre peut être à la fois décrit comme l’expression de la vision du monde de la société élisabéthaine ainsi qu’un proto média de masse qui diffusait une perception particulière de la réalité. C’est en ce sens que cette recherche s’efforce de mettre en lumière les répercussions que le massacre eut en Angleterre, et ce, par l’entremise de la littérature dramaturgique de l’époque. Les œuvres de Marlowe, Shakespeare et Chapman sont mises à contribution pour démontrer que la Saint-Barthélemy eut trois répercussions principales dans le pays soit: une perception négative de Nicolas Machiavel et de son œuvre, une certaine hostilité des dramaturges à l’idée qu’Élisabeth épouse un prince étranger et la pénétration des idées monarchomaques dans la dramaturgie. Mots clefs: Angleterre, Saint-Barthélemy, Dramaturgie Introduction La présente recherche s’efforcera de mettre en lumière l’impact du massacre de la SaintBarthélemy en Angleterre par l’entremise d’une analyse des pièces de théâtre élisabéthaines. Quelle fut la réaction de la population anglaise face à la tragédie parisienne et, plus particulièrement, en quoi le massacre modifia-t-il la façon dont les Anglais considéraient le catholicisme, la France et la société du XVIe siècle en général D’abord, rappelons que la Saint-Barthélemy apparaît comme l’un des tournants importants des guerres religieuses qui déchirèrent la France à partir des années 1560. Le mariage censé sceller la paix entre le parti catholique et le parti huguenot, le mariage, célébré à Paris le 18 août 1572 entre Henri de Navarre, chef du parti protestant, et Marguerite de Valois, sœur catholique du roi de France, se clôtura par le massacre de milliers de protestants. L’ampleur du massacre ne laissa personne indifférent en Europe. Si les catholiques exultèrent, de l’autre côté de la Manche le massacre fut « a catalytic event in shaping Elizabethan perception of France. » (Hillman. 2002, p. 2) Nous postulons ainsi que des événements tels que le massacre ont pu jouer un rôle important dans le développement de l’identité anglaise protestante en détournant définitivement la majeure partie du peuple anglais du catholicisme et en accentuant certains traits culturels. Afin de vérifier la validité de cette hypothèse, une attention particulière fut accordée à l’étude des pièces de théâtre écrites et mises en scène 148 au lendemain du massacre tel que Massacre in Paris (1592) de Marlowe. Les pièces de plusieurs autres dramaturges, tels que Shakespeare, Jonson et Dekker, furent aussi exploitées afin d’examiner la réaction élisabéthaine et jacobéenne à l’endroit de la Saint-Barthélemy 1 (écrire ces références en italique) (Le repérage des pièces de théâtre pertinentes fut largement le fruit du dépouillement des ouvrages de référence suivants: Cox, 2005 ; Harbage, 1989). Nous sommes d’avis que le massacre de la Saint-Barthélemy, tel que véhiculé par les dramaturges, modifia la perception du monde qu’avaient les Anglais sur plusieurs points, et ce, à des degrés d’intensité divers. Le massacre fut d'abord fréquemment dépeint par la dramaturgie comme un acte résultant de la cruauté du catholicisme. Notre analyse démontreraaussi que le massacre engendra une hostilité croissante envers l’idée d’un mariage royal avec le représentant d’une puissance étrangère catholique. Les événements entraînèrent ensuite une diabolisation de Machiavel et de ses théories politiques 2. Par ailleurs, le massacre incitacertains dramaturges à se pencher sur la question de la monarchie, du pouvoir et de la tyrannie. En dépit du fait que les événements qui se sont produits en France le 24 août 1572, firent couler beaucoup d’encre, l’angle que nous proposons d’adopter demeure relativement inexploré. Il existe essentiellement deux types de travaux qui font référence au massacre en lien avec l'histoire de l’Angleterre et son théâtre. Le premier type englobe les ouvrages d’historiens et de critiques littéraires qui ont abordé la question dans le cadre d’une recherche beaucoup plus large examinant les relations entre l’Angleterre et la France (Hillman, 2002 ; Hoenselaar, 1992). Le second type de travaux traitant du massacre examine l’événement en se concentrant sur la représentation que les auteurs en ont fait au sein de seulement une ou deux pièces de théâtre (Ardolino, 1990 ; McIntosh, 2011). C’est donc cette faiblesse de l’historiographie quant à l’influence du massacre de la Saint-Barthélemyen Angleterre, pendant le règne d’Élisabeth et de son successeur, que la présente recherche tentera de combler. Méthodologie Pour mener à bien ce projet, nous mettrons à contribution des sources dramaturgiques élisabéthaines et jacobéennes. Quoique quantitative par le fait que nous cherchons à mettre à profit le plus de pièces possible du corpus dramaturgique de l’époque, la méthodologie se résume en une analyse textuelle et qualitative des textes. Il s’agit de ce fait d’un examen cherchant à relever, ainsi qu’à comprendre, les références directes et plus subtiles aux événements, aux personnages et aux répercussions du massacre. Le théâtre se présente comme une source pertinente pour une multitude de raisons. D’abord, l’époque étudiée coïncide avec la naissance du théâtre commercial à Londres et à l’érection d’amphithéâtres capables d’accueillir plus de 3 000 individus (Gurr, 1996, p. 13-14 ; Baugh et collab., 1967, p. 447 ; Hattaway, 1982, p. 11-13 ; Bruster, 2005, p. 226 ; Harbage, 1941, p. 22-23)3. Cette grande capacité, juxtaposée à un faible coût d’admission, en faisait un divertissement accessible à l’ensemble de la population, donna au théâtre un taux de participationqui demeura inégalée jusqu’à l’arrivée du cinéma durant l’entre-deux-guerres (Gascoigne, 1968, p. 115 ; Harbage, 1941, p. 64 ; Goldstein, 2004, 160 ; Gurr, 1996, p. 64-66, 138)4. La combinaison de tous ces facteurs faisait du théâtre un moyen de communication efficace au sein de la société élisabéthaine. Le théâtre commercial ressortait comme le seul véritable média de masse capable d'aborder des questions politiques devant et de rassembler de grandes foules à l’extérieur des cérémonies cultuelles et de l’exécution. (Goldstein, 2004, p. 149 153 ; Gurr, 1992, p. 118) Du point de vue spatial, cette recherche se limitera principalement à la ville de Londres et aux dramaturges londoniens. Ce choix stratégique s’explique par le fait que Londres était la ville la plus peuplée d’Angleterre, dépassant Norwich, sa plus proche rivale, de plus de 180 000 habitants (Goldstein, 2004, p. 153). Devenu centre culturel, social, économique et politique de l’île à cette époque, Londres agira en tant que fenêtre sur le reste du pays. La nature des sources impose des limites non négligeables à la recherche puisqu’il ne s’agit pas de témoignages directs de la vision des dramaturges, comme il en aurait été le cas si nous avions opéré à partir de mémoires ou de correspondances personnelles, mais d’interprétation de leurs oeuvres. Une grande partie de l’analyse des textes dramaturgiques, dont le but avoué était de divertir le public, se résume à une décortication des textes. Ce travail doit surmonter un autre défi puisque à partir de 1559, une proclamation royale vint interdire la présentation sur scène d’œuvres comportant un contenu politique et religieux (White, 1991, p. 39). Malgré cette interdiction, les dramaturges ne cessèrent pas pour autant d’aborder des thèmes de cette nature dans leurs œuvres (White, 1997, p. 5-13 ; Bevington, 1968, p. 141-155, 186-211 ; Pineas, 1972, p. 60). Ils contournèrent la volonté royale en empruntant la voie de l'allégorie masquant ainsi leurs intentions réelles. La vision politique et sociale des dramaturges élisabéthains était donc, en dépit de la proclamation royale, bien présente dans leurs pièces de théâtre. Il suffit de l’extraire des vers stylisés. Contexte historique La Réforme en Angleterre Si, dès 1529, l’hérésie luthérienne devient un « fait accompli » sur le continent, le luthérianisme ne réussit guère à s’enraciner en sol anglais. (Hughes, 1963, p. 116, Loades, 2010, p. 85). Il faut comprendre que la Réforme anglaise était, à sa base, un conflit politique entre le roi d’Angleterre et le Saint-Siège (Spurr, 1997, p. 118). L’élément déclencheur du schisme henricien fut le désir du roi d’obtenir un divorce. Une demande que la papauté déclina (Dickens, 1982, p. 457 ; Parker, 1966, p. 36-37). Devant le refus du Pape d’invalider le mariage infructueux du roi et de Catherine d’Aragon, Henri VIII adopta une politique adroite de séparation graduelle d’avec Rome qui culmina en 1534, en la signature de l’Acte de succession et de l’Acte de suprématie, qui assurait la succession royale, faisait du roi le chef suprême de l’Église en Angleterre et concrétisait la rupture avec Rome (Spurr, 1997, p. 117, 119). Au cours des deux règnes suivants, celui d’Édouard VI (1547-1553) et de Marie Tudor (1553-1558), l’Angleterre oscillera entre les camps catholique et protestant (Spurr, 1997, p. 117, 120 ; Hughes, 1963, p. 83, 330 ; Parker, 1966, p. 120-127 ; Delumeau, 1973, p. 140). Avec le couronnement d’Élisabeth Ière (à corriger) en 1558, l’Église anglaise adopta la voie de la modération, tout en se rangeant doctrinalement dans le camp protestant et vers la fin du règne d’Élisabeth, la transition du catholicisme au protestantisme était pratiquement achevée (bien que le catholicisme ne disparaitera jamais du royaume insulaire) (Spurr, 1997, p. 211 ; Loades, 2010, p. 147 ; Marsh, 1998, p. 197 ; Parker, 1966, 144-145). Un mot sur le statut des catholiques, à ajouter? Ce serait très intéressant mais impossible à faire dans quelque ligne. Donc peut-etre seulement la parenthèse pour souligner sa survie. 150 Le massacre de la Saint-Barthélemy Le XVIe siècle, siècle de la Réforme, d’une série de guerres de religion qui déchira la France. Opposant catholiques et protestants la guerre civile accabla le royaume à partir de 1562 (Salmon, 1975, p. 146). En 1570, l’Édit de Saint-Germain marquait la fin de la troisième guerre de religion laissant entrevoir la possibilité d’une paix entre catholiques et protestants. Malgré la fin des hostilités, il régnait toujours en France un climat social malsain, attribuable à une série sans précédent d’atrocités commises par les deux camps (Diefendorf, 1985, p. 1069, 1071 ; Garrisson, 1989, p. 51 ; Salmon, 1975, 176). Afin de préserver l’ordre civil, une série de négociations entre les partis protestant et catholique fut entamée et résulta en l’union matrimoniale, célébrée le 18 août 1572, entre la sœur du roi de France, Marguerite de Valois, et le chef protestant, Henri, roi de Navarre. (Crouzet, 1994, p. 100). Pour des motifs obscures, au cours la nuit du 23 au 24 août, des milliers de protestants venus dans la capitale pour assister au mariage princier furent tirés de chez eux et massacrés impitoyablement (Diefendorf, p. 1069, 1071 ; Garrisson, 1989, p. 52-53 ; Sutherland et Robinson, 1991, p. 530 ; Crouzet, 1999, p. 378, 407-415, Crouzet, 1994, p. 100). Les témoignages contemporains avancent des chiffres absolument faramineux. Les chroniques et pamphlets contemporains relatent des chiffres variant de 2 000 à 100 00 victimes. Les nombre réel de victime se situe vraisemblablement entre 5 000 à 30 000 (Salmon, 1975, p. 187). Parmi les personnages qui sont le plus fréquemment tenus responsables du massacre, on note la présence de Catherine de Médicis, de Charles IX et du duc de Guise. C’est la réputation de Catherine de Médicis qui aurait été la plus entachée par le sang versé durant ces jours funestes. (Garrisson, 1989, p. 52) La théorie voulant que Catherine ait orchestré le massacre par machiavélisme était répandue dans les témoignages contemporains (Crouzet, 1990, p. 28. )5 Dans les scénarios contemporains les plus hostiles au monarque, on accuse Charles XId'avoir conspiré avec sa mère et ses conseillers pour l’organisation du massacre. Pour plusieurs, le roi seraitsimplement coupable d’avoir laissé le massacre suivre son cours (Kelly, 1972, p. 1339). Néanmoins, le roi demeure, dans l’imaginaire de ses contemporains, beaucoup moins responsable que les Guise, dont la mauvaise réputation était de beaucoup antérieure au massacre de la Saint-Barthélemy. Le massacre aura comme conséquence l’accroissement de l’aura diabolique entourant cette famille ultra-catholique (Salmon, 1975, p. 187). Finalement, parmi les autres personnages tenus responsables, on évoque la théorie d’un complot catholique international. Plusieurs pamphlets anglais affirmaient que la papauté et la monarchie espagnole auraient joué un rôle actif dans le massacre (Buchanan, 2011, p. 102 ; Kingdon, 1974, p. 36). Plusieurs autres membres de la cour française, dont le duc d’Anjou (futur Henri III) et Albert de Gondi reçurent des verdicts de culpabilité dans les pamphlets protestants pour leur implication dans la Saint-Barthélemy. La réputation d’aucun, cependant, ne fut aussi noircie par le massacre que celles d’Henri de Guise et de Catherine de Médicis. Discussion des résultats Le massacre et le théâtre anglais (8?) Le caractère politico-religieux, et surtout l’envergure, du massacre en faisait un sujet tabou. Une quinzaine d’années après la tragédie, le massacre de la Saint-Barthélemy s’était détaché de la censure qui en faisait un sujet inabordable et il commença à être évoqué dans les pièces de théâtre. Lorsqu’il est question du massacre de la Saint-Barthélemy, les pièces projettent 151 une image négative de la France dont ressort la cruauté, le fanatisme religieux catholique et le désordre civil. Christopher Marlowe L’auteur le plus important dans le cadre d’un examen de la présence du massacre dans le théâtre est sans aucun doute le dramaturge anglais Christopher Marlowe9. La pièce la plus pertinente de cet auteur est indéniablement Massacre at Paris (1592) qui raconte, une vingtaine d’années après les faits, la Saint-Barthélemy et la guerre qui s’ensuivit jusqu’à la mort d’Henri III. Certains critiques littéraires insistent que la pièce qui offre unilatéralement l’interprétation huguenote des événements (Briggs, 1983, p. 257). Pour l’auteur, la Saint-Barthélemy était un acte prémédité par le duc de Guise et Catherine de Médicis avec la complicité du duc d’Alençon et du roi Charles IX. La complicité des quatre personnages est évidente dans la scène 4 alors qu’ils complotent le massacre (Marlowe, 1992, scène 4, 18-28). La pièce insiste particulièrement sur le fait que le massacre est le fruit de l’ambition du duc de Guise et de la reine-mère (Marlowe, 1992, scène 2, 34-44) (La pièce de Marlowe est exceptionnelle dans le sens qu’elle ne possède pas d’acte mais plus d’une vingtaine de scènes.) La scène 2 de la pièce décrit bien l’ambition de la reine-mère et sa complicité la macabre tragédie (Marlowe, 1992b, scène 11, 39). La théorie du complot international contre les protestants est, elle aussi, présente dans la pièce de Marlowe. L’auteur de Massacre at Paris fait en effet de Guise un homme à la solde de la papauté et de l’Espagne (Marlowe, 1992b, scène 2, 60-65). Une théorie qui, selon Roberts, aurait été « readily accepted » par l’auditoire (Robert, 1995, p. 434). Le massacre lui-même est décrit par Marlowe comme étant un événement cruel résultant de la frénésie religieuse. La cruauté des catholiques transparaît dans plusieurs scènes alors que l’auteur met en scène l’absence de sympathie ou de compassion de la part des meurtriers. À la scène6 par exemple, le duc de Guise incite les catholiques à tuer les protestants. Ses paroles en témoignent: (sont les suivantes:) « Tue, tue, tue!/ Let none escape. Murder the Huguenots. » (Marlowe, 1992b, scène 6). La cruauté explicite des catholiques est aussi mise en évidence dans les tourments qu’ils infligent aux corps des victimes protestantes. Le duc d’Anjou ordonne notamment à ces compagnons de couper la tête et les mains de l’Amiral pour les envoyer au pape (Marlowe, 1992 scène 5, 42-48). Vu la considérable popularité de la pièce, il est possible de croire qu’à elle seule, la pièce Massacre at Paris ait pu contribuer à faire du massacre de la Saint-Barthélemy un référent en Angleterre et qu’elle contribua à la vision qu’avait la population de Londres des événements Une seconde pièce de Marlowe contenant une référence au massacre de la SaintBarthélemy s'intitule The Jew of Malta qui fut écrite vers 1590. Dans le prologue de la pièce, Machevil (Machiavel), personnage accusé d’avoir contribué au massacre par le biais des enseignements du Prince, s’associe au duc de Guise (Marlowe, 1589-1590, Prologue 1-4). Cette association entre les deux personnages de la pièce, présumément responsables du massacre, n'a qu'un but: ramener la Saint-Barthélemy en mémoire. La pièce de théâtre Edward II (1592) de Christopher Marlowe raconte l’histoire du roi Édouard II d’Angleterre et les événements menant à son abdication en 1327. À première vue, la pièce ne présente aucun lien avec le massacre de la Saint-Barthélemy. Certains chercheurs avancent néanmoins que la pièce serait en réalité une allégorie référant au roi de France Henri III. En ce sens, le lien entre la Saint Barthélémy et la pièce réside dans la représentation métaphorique des personnages qui furent des acteurs importants du massacre. 152 Il existe une grande ressemblance entre le récit d’Edward II et la vie d’Henri III, notamment en ce qui concerne ses (des) relations prétendument intimes avec des courtisans. Selon Briggs et Hillman, cette ressemblance avait déjà, en 1588, été soulignée dans le pamphlet pro-ligueur de Jean Boucher intitulé, « Histoire tragique et mémorable de Pierre de Gaverston […] adressé au mignon d’Henri III (Hillman, 2002, p. 72 ; Briggs, 1983, p. 164). La préface du texte de Boucher rendait le lien clair entre Gaveston et D’Éperon alors qu’il affirmait qu’ils étaient tous deux des mignons d’un roi et qu’ils s’enrichissaient aux dépends de l’Église et du peuple. De plus, il semblerait que l’exemple de Édouard II était occasionnellement cité au roi Henri III comme un précédent historique de régicide (Briggs, 1983, p. 164). Cette ressemblance entre la vie des deux rois a amené Bakless à écrire que « Gaveston, as he lived in for Marlowe, is the pet and Darling of another Henri Trois » et a mené Hillman à énoncer que « even if he [Marlowe] derived this theme from English historical sources, it came to him multiply overlaid and countersigned by the contemporary discourse of French political satire. » (Hillman, 2002, p. 98 ; Briggs, 1983, 164) En retenant l’idée que la pièce de Marlowe soit une allégorie traitant du roi de France Henri III, il est possible de tirer certaines références au massacre de la Saint-Barthélemy et aux guerres de religion. Les accusations de la reine Isabelle contreÉdouard prennent un sens différent quand on sait qu'en fait elles sont adressées au monarque français: In civil broils make kin and countrymen Slaughter themselves in others, and their sides With their own weapon gored. But what’s the help? Misgoverned kings are the cause of all this wrack, And, Edward, thou art one among them all Whose looseness hath betrayed thy land to spoil And made the channels overflow with blood. (Marlowe, 1592a, scène 17, 4-12) Les « civil broils » référèrent aux guerres religieuses. Le vers « Misgoverned […] wrack, » deviennent une accusation dirigée contre la royauté française, qui est considérée comme responsable des guerres de religion. Édouard est accusé d’avoir joué un rôle dans le déclenchement des guerres civiles: « And, Edward, […] with blood. » Lorsque dirigé contre le roi français, « among them all » réfère à « Misgoverned Kings » qui sont les « cause ofall this wrack ». En ce sens, Henri est tenu responsable de ne pas avoir su mettre un terme aux guerres de religion lorsqu’il hérita du trône et d’avoir fait les « channel overflow with blood » ce qui ramène à l’idée la Saint-Barthélemy au cours duquel des milliers de victimes furent jetées dans la Seine. Lu ainsi, Marlowe accuserait Henri III, par l’entremise Edward II, d’avoir participé au massacre parisien ainsi que dans la perpétuation des guerres civiles françaises. Finalement, l’impact du massacre est perceptible dans les deux parties de Tamburlaine the Great, tout comme The Jew of Malta. Dans chacune de ses pièces, Marlowe met en scène un massacre, soit de façon explicite ou implicite (Marlowe, 1589-1590, acte V, scène 5, 104-107 ; Riggs, 2004, p. 33). La régularité des massacres chez Marlowe amena Riggs à conclure que la Saint-Barthélemy fit une impression profonde sur le dramaturge anglais (Riggs, 2004, p. 33). 153 George Chapman George Chapman, par l’entremise de ses pièces Bussy d’Ambois et The Revenge of Bussy d’Ambois, dont le récit se déroule en France, évoque lui aussi la tragédie de 1572. La première allusion de l’auteur au massacre apparaît dans la pièce Bussy d’Ambois, au cours d’un affrontement verbal où Bussy y fait une référence implicite en confrontant le duc de Guise pour son implication dans la mort de milliers de réformés. Après que le duc de Guise ait menacé Bussy de l’égorger, Bussy lui réplique: […] – y’ave cut to many throats already, Guise ; and robbed the realm of many thousand souls, more precious than thine own. (Chapman, 1607, p. 145) Cette allusion à la mort de milliers de personnes rappelle le rôle central qu’a joué le duc dans le massacre de la Saint-Barthélemy et dans les guerres de religion françaises. La mémoire du massacre est aussi évoquée par la relation envenimée entre le duc de Guise et Bussy et le danger que Guise représente pour la couronne. (Voir:Chapman, 1607, p. 145, 156, 173. ). La suite de cette première pièce, The Revenge of Bussy d’Ambois, présente une vision plutôt ambiguë des événements. Alors que Baligny, le compagnon de Clermont, reconnaît la cruauté de la Saint-Barthélemy, le protagoniste défend naïvement Guise et le massacre. (Chapman, 1610, p. 189) Bien que Clermont semble convaincu du bien-fondé de son argumentation, lorsque remis dans le contexte de la pièce, la défense des événements prend un ton ironique et sarcastique. De même, Kistler souligne que la défense de Chapman n’est pas représentative de l’opinion qu’avait l’auteur des événements, mais plutôt une contestation et de l’idéologie néostoïque de Clermont. D’après la chercheuse: if we begin with the play itself instead of a preconception about Chapman, we discover that The Revenge is a bleak portrayal of the step-by-step destruction of its hero. This revenger's deed represents not the triumph but the defeat of his ideals, just as his suicide betrays a mortally damaged spirit. (Kistler, 1980, p. 129). Ainsi issue d’une idéologie erronée, la défense du massacre de la Saint-Barthélemy par Clermont se voyait invalidé par la destruction de l’idéal stoïque. William Shakespeare Appartenant à la même génération que Marlowe, Shakespeare était âgé de huit ans lors de la Saint-Barthélemy. Il est donc concevable que le massacre ait, chez lui aussi, joué un rôle important, et ce, bien qu’il ne composa aucune pièce de théâtre traitant de l’histoire contemporaine française. La référence la plus directe de Shakespeare aux événements de Paris 1572 se trouve dans sa pièce All’s Well that Ends Well où Helen, personnage allégorique de Catherine de Médicis, y prononce les vers suivants: 154 Helen:[…]Amongst the rest There is a remedy, approved, set down, To cure the desperate languishing whereof The King is rendered lost. Countess: This was your motive For Paris, was it? (Shakespeare, 1606-1607, acte II, scène 3, 218-229) Nous avons ici une allusion assez explicite au massacre. D'abord, « the desparate […] is rendered lost » représente les guerres religieuses ou le problème protestant en France. Par la suite, « a remedy, approved, set down » fait référence à la Saint-Barthélemy et la fin du vers, « This was your motive / For Paris, was it », situe le tout dans la capitale et ramène à l’esprit l’idée d’une préméditation de la tragédie. Les pièces de Macbeth, Richard III et Henry V contiennent elles aussi des références obliques aux événements. Les massacres et les meurtres d’enfants innocents par des tyrans que l’on retrouve dans les deux premières pièces sont le résultat de l’influence du massacre de la SaintBarthélemy (White, 2003, p. 194). Dans le cas de Henry V, le passage qui suit peut être interprété de deux façons. For maids, well summered and warm kept, are like flies at Bartholomew-tide: blind, though they have they their eyes. And then they will endure handling, which before would not abide to looking on. (Shakespeare, Henry V, acte V, scène 2, 302-306) La lecture traditionnelle de ce passage est que « St Bartholomew’s day was 24 August, the height of summer, when flies are most sluggish. » (Gurr, 2005, p. 215)Le passage peut aussi faire allusion aux corps des victimes qui furent jetés dans la Seine pendant la Saint-Barthélemy. Ces corps flottants auraient attiré un nombre incomparable de mouches charognardes. Cette interprétation de l’extrait est appuyée par la fin de la citation: « blind, though they have they their eyes. / And then they will endure handling, which before / would not abide to looking on. » Ceci laisse entrevoir que la « Bartholomew-tide » les confronte à des atrocités qui engourdissent leurs sens et qui leur permettent de tolérer des choses qui leur seraient auparavant apparues comme dégoûtantes. Baldo défend une lecture similaire alors qu’il affirme que: « In 1599 a character’s innocent reference to Bartholomewtide becomes a prophecy of violence and of war, calling on an Elizabethan audience to summon its powers of forgetting, challenging it to forget the unforgettable » (Baldo, 1996, p. 143). Ben Jonson Au fil de divers passages, la pièce Bartholomew’s Fair (1614) de Jonson peut être perçue comme étant une critique du puritanisme et un rappel des atrocités qui furent commises au nom de la foi catholique (Jonson, 1614, acte 1, scène 6, 43-70 ; acte 3, scène 2, 35-42). Ce rappel des torts du catholicisme se fait par l’entremise d’une évocation du massacre de la Saint-Barthélemy 155 tout au long de la pièce. À lui seul, le titre de la pièce réussit à rappeler les événementsde 1572 par l’entremise du mot « Bartholomew ». Aussi, Jonson débute sa pièce en mettant l'accent sur le fait qu'il y a un mariage le jour de la Saint-Barthélemy et le jeune homme qui cherche à contracter une union se nomme Bartholomew, ce qui rappelle encore le massacre. Dès l’ouverture de la pièce, l’auditoire assiste à une superposition des rappels du massacre (Jonson, 1614, acte 1, scène 1, 3-7). Cette remarque est aussi faite par Pinciss qui affirme que le fait que Jonson situe sa pièce le 24 août constitue une nette référence au massacre ; depuis « 1572, it was the day for commemorationg the St. Bartholomew Massacre in France […] Among the English Protestant it was considered the bloodiest day since Herod slaughtered the Innocents. » (Pinciss, 1995, p. 352) Jonson se permet même une référence directe au massacre de Paris. Ainsi, au milieu d’une bagarre, Justice, s’écrie: Hold thy hand, child of wrath, and heir of anger, make it not Childermass day in thy fury, or the feast of the French Bartholomew, parent of the Massacre. (Jonson, 1614, acte 2, scène 6, 133-135). Dans cet extrait, Jonsonassocie la Saint Barthélémy au Massacre des Innocents, ce qui révèle que pour l’auteur anglais, la Saint-Barthélemy, était assimilable au crime abominable d’Hérode. En bref, le massacre de la Saint-Barthélemy semble avoir marqué les dramaturges élisabéthains qui ont choisi de l’évoquer dans leurs pièces. Les références à la Saint-Barthélemy que l’on trouve dans les pièces de théâtre évoquent, dans l’ensemble, l’horreur que suscite cette tuerie ainsi que l’immoralité et la cruauté des exécuteurs, c’est-à-dire des Français catholiques. Les pièces évoquant le massacre de la Saint-Barthélemy et présentant la France catholique comme une ennemie de la foi protestante contribuèrent donc à faire de cet événement « an almost universal temporal landmark for Englishmen thinking about France » (Hillman, 2002, p. 28) « À partir de ce jour, pour le meilleur et pour le pire » Au lendemain du massacre, le peuple anglais semble s’être montré réticent à voir leur souveraine épouser le duc d’Alençon, frère du roi de France. Si la Saint-Barthélemy amena Élisabeth à rompre les négociations de mariage qu’elles entretenaient avec la famille royale française, quelques années plus tard, les pourparlers reprirent et la possibilité d’une union matrimoniale entre les deux couronnes redevint envisageable. La réaction générale à la possibilité d’une union entre Élisabeth et le duc d’Alençon en était une de méfiance et de crainte (Gregerson, 2005, p. 250 ; Dickens, 1974, p. 69-70). Dans un écrit polémique, The Discovery of a Gaping Gulf John Stubbs perçoit l’union d’Élisabeth et d’Anjou comme étant une alliance avec l’ennemi. Il était convaincu que cette union était irréconciliable avec les enseignements moraux et religieux anglais. Stubbs lie aussi Anjou et sa mère au massacre en avançant que le mariage de Marguerite et d’Henri était un piège tendu aux huguenots, une vision typiquement protestante du massacre. Cette critique de la politique matrimoniale élisabéthaine entraîna un châtiment corporel contre l’auteur qui y laissa une main (Al-mutawa, 2008, p. 41). Les critiques à l’endroit des négociations matrimoniales d’Élisabeth ne cessèrent pas avec Stubb. Philip Sidney adressa ainsi une lettre à la reine, la prévenant des 156 dangers d’une telle union, un geste pour lequel il fut envoyé en exil chez sa sœur à Wilton (Roe, 2002, p. 5). Les dramaturges et la menace d’un mariage catholique Conformes à l’opinion qu’avaient Stubbs et Sidney d’un mariage français, les pièces jouées dans les théâtres publics dénonçaient l’affaire et témoignaient d’un certain malaise devant la perspective d’une telle union. Dans la dramaturgie, le sujet devint « another Elizabethan commonplace, energized by the religious question. » (Hillman, 2002, p. 103)Il ne faut donc pas s’étonner si, par l’entremise d’allégorie et de référence aux précédents historiques, des pièces telles que Massacre at Paris, The Whore of Babylon, Edward II et Henry VI abordent toutes le sujet. Dans Massacre at Paris, le mariage est présenté comme étant l’un des éléments centraux du massacre. La pièce prévient du danger implicite d’un mariage avec la royauté catholique de France. Catherine y est décrite comme étant la responsable du massacre et le mariage apparaît comme un piège tendu aux protestants (Marlowe, 1592b, scène 1, 17-24). Non seulement le mariage est-il perçu comme le piège qui entraîna la mort de milliers de protestants, mais aussi comme le fruit de la préméditation de la famille royale. Une seconde union entre catholiques et protestants, un mariage entre Élisabeth et Anjou risquait donc de devenir l’amorce d’une seconde Saint-Barthélemy. Le rôle du mariage dans la représentation que se faisait Marlowe du massacre meuble aussi le discours qu’il fait prononcer à ses victimes. Dans la scène 3 de Massacre at Paris, l’amiral de Coligny s’écrit « O, fatal was this marriage to us all. » (Marlowe, 1592b, scène 3, 37) Les paroles de Coligny confirment le rôle du mariage dans le massacre dont il fut la première victime. Il s’agit là d’un rejet de la part de Coligny du mariage comme instrumentde négociation politique visant à mettre un terme au conflit opposant catholiques et protestants. Cette particulière conséquence est perceptible dans plusieurs autres pièces, dont celles de Thomas Dekker, The Whore of Babylon. Pièce allégorique racontant le règne d’Élisabeth, The Whore of Babylon (1607) témoigne clairement de l’hostilité du dramaturge vis-à-visde l’union de la reine avec le souverain d’une puissance catholique. En ouverture, trois rois (le roi de France, le roi d’Espagne et l'Empereur du Saint Empire germaniquesont envoyés par l’« Empress of Babylon » (Rome) pour demander la reine en mariage. Incertaine de la marche à suivre, la reine demande l’opinion de son conseiller qui lui répond: Vultures are not more rauenous than these men, Confusion, tyranie, vproares will shake all, Tygres, and wolues, and beares, will fil your seat, In nothing (but miserie) youle be great: Those black and poisonous waters that bore down In their rough torent, Fairie townes and towers, And drownd our fields in Marianaes daies, Will (in a merciless inundation) 157 Couer all againe: Red Seas will flow again: The Deuill will roare againe: if these yoiu loue, Be (as the Serpent) wise then, tho a Doue. (Dekker, 1607, acte 1, scène 2, 196-205) L’union matrimoniale faisait ainsi partie d’un plan élaboré par l’ « Empress » dans le seul but de mettre fin au règne glorieux d’Élisabeth (Dekker, 1607, acte I, scène 1, 101-112). Pour Dekker le mariage d’Élisabeth à un roi catholique aurait plongé l’Angleterre dans la misère. La décision d’Élisabeth de repousser les avances est, par voie de conséquence, célébrée par Dekker dans une réponse fort inspirée de la reine (Dekker, 1607, acte I, scène2, 230-251). Les dramaturges puisèrent aussi dans l’histoire de leur pays afin de démontrer les effets catastrophiques d’un éventuel mariage avec le représentant d’une puissance étrangère. De fait, dans la pièce Edward II de Marlowe, on retrouve la figure d’Isabelle, la princesse française ayant épousé le roi Édouard II, un aspect hérité du massacre de la Saint-Barthélemy, soit une altérité menaçante. On peut y voir la crainte que le mariage entre la souveraine anglaise et le représentant d’une puissance catholique mène à la subordination de l’Angleterre à des intérêts étrangers. Dans le cas d’Edward II, l’influence étrangère en Angleterre résulta, en partie, en une guerre civile et à la mise à mort du roi. Le personnage complexe d’Isabelle englobe plusieurs facettes qui peuvent être perçues comme menaçantes. D’abord, Isabelle de Valois est la sœur du roi de France. Si l’on fait abstraction de la période qui sépare la pièce du présent élisabéthain, il est possible d’imaginer que le public ait fait le lien entre les Valois dont on parle dans la pièce et la royauté qui occupait le trône de France à ce moment. En ce sens, la reine représentait une menacefrançaise en tant qu'appartenant à la dynastie des Valois, catholiques et responsable aux yeux des Anglais des guerres de religion. Derrière l’apparence presque anodine d’Isabelle, on retrouve le double de Catherine de Médicis, qui représente une menace imminente pour l’Angleterre. D’abord, à titre deReine de France, elle est tenue responsable du meurtre de plusieurs milliers de huguenots à Paris. Deuxièmement, l’origine transalpine de Catherine est associée à deux dangers éminents. Le premier est que l’Italie est le siège de l’Église catholique et que Catherine est perçue comme son agente. Le deuxième danger réside dans l’origine florentine de la reine-mère. Florentine et fille de Laurent de Médicis, à qui Le Prince avait été dédiée, Catherine de Médicis se voit irrémédiablement associée à Machiavel et à ses enseignements. Ce qui est amplifié par le rôle attribué au Prince dans l’organisation du massacre de la Saint-Barthélemy (Hillman, 2002, p. 103). Isabelle, et le mariage français, représentait conséquemment une menace incontestable pour l’Angleterre. Dans le même ordre d’idée, la trilogie de Shakespeare, Henry VI Pt I, II et III (15901592), témoigne de la réticence du dramaturge anglais à voir Élisabeth s’unir au souverain d’une puissance étrangère. Dans ces pièces, l’union avec une princesse française est perçue comme catastrophique par et pour la population anglaise. L’influence étrangère, ou plutôt la soumission de l’Angleterre à une puissance étrangère, qui résulte du mariage entre le roi Henry VI et Marguerite d’Anjou, une princesse française, est évidente (Shakespeare, 1590-1591, acte I, scène 3, 47-52). La mise en relief des répercussions néfastes du mariage est aussi bien présente dans l’acte II lorsque la reine s'efforce de mettre fin de la régence du duc de Gloucester afin d’acquérir 158 plus d’influence sur le roi (Shakespeare, 1590-1591, acte II, scène 3, 20-44). Tout au long de la pièce, le mariage est utilisé afin d’expliquer la défaite de l’Angleterre dans la guerre de Cent Ans (Shakespeare, 1590-1591, acte I, scène 1, 140-143, 214-219). La présence de cette abominable reine française, première responsable des problèmes de l’Angleterre apparaît aussi dans les deux autres parties d’Henry VI, qui furent écrites ultérieurement (Shakespeare, 1592, acte V, scène 7, 102 ; acte V, scène 7, 107-108). . Dans Henry VI Pt 3, la reine devient un personnage réellement cruel et ambitieux, occupant une place centrale dans la guerre civile anglaise. Le caractère maléfique de Margaret transparaît dans la quatrième scène de l’acte 1 lorsque York la qualifie de « She-wolf of France, but worse then wolves of France, / Whose tongue more poisons than the adder’s tooth –» (Shakespeare, 1591, acte I, scène 4, 112-113). De surcroît, la reine continue la guerre alors qu’une paix avait été conclue perpétuant ainsi la guerre civile. Finalement, elle invite une puissance étrangère à envahir le pays (Shakespeare, 1591, acte III, scène, 3). De façon générale, les trois parties d’Henry VI sont très révélatrices de la méfiance que Shakespeare entretenait à l’endroit des intentions matrimoniales de leur reine. Les deux menaces liées au mariage avec un prince français, les guerres civiles et la subordination du pays à une puissance étrangère y sont évidentes. Comme le dit Richard of Gloucester: « hasty marriage seldom proveth well. » (Shakespeare, 1591, acte IV, scène 1, 18). 16 La mise en scène d’un mariage désastreux, tel que celui évoqué dans Massacre at Paris, ainsi que la présentation de précédents historiques rappelant les dangers inhérents à un mariage français témoigne d’une méfiance des dramaturges anglais devant la perspective d’un mariage unissant la couronne anglaise à une puissance étrangère catholique. La perspective imminente d’un mariage royal s’avérait doublement menaçante, représentant à la fois la menace d’une nouvelle SaintBarthélemy et la soumission du peuple anglais à un représentant d’une monarchie catholique. La légende noire de Machiavel Si l’histoire a retenu le nom de Machiavel, c’est principalement à cause du Prince. Le texte visait à instruire « les princes » sur la marche à suivre afin d’assurer leur autorité dans leur territoire. Écrit au début des années 1510, le Prince fut publié pour la première fois en 1532, soit cinq ans après la mort de son auteur. En Angleterre, très tôt au XVIe siècle, le personnage historique de Machiavel 17 s’est vu rattaché à une légende noire qui faisait de lui le maîtred’œuvre d’uneinfinité de crimes. Nous croyons que le massacre de la Saint-Barthélemy est un élément clef permettant de cerner l’aura diabolique de ce personnage dans la littérature qui vit le jour à cette époque puisque la dramaturgie élisabéthaine associait fréquemment Machiavel aux événements parisiens de 1572. La première traduction anglaise du Prince fut tardive, soit en 1640, mais ceci ne signifie pas que les sujets d’Élisabeth ne connaissaient pas l’ouvrage (Roe, 2002, p. 3 ; Watson, 1976, p. 635 ; Meyer, 1969, p. xi). Les traductions françaises et latines de cet ouvrage étaient relativement connues dans la sphère savante anglaise (Watson, 1975, p. 637. )18. En 1572, le massacre de la Saint-Barthélemy vint noircir la réputation déjà sombre de Machiavel. Comme l’explique Kelly, « Another conspicious by-product of St-Bartholomew’s was the mythology or demonology, associated with Machiavelli » (Kelly, 1972, p. 1341; Meyer, 1969, p. 1). En fait, les chroniqueurs de l’époque accusent Catherine de Médicis d’avoir mis en application les enseignements du chapitre 8 19 du Prince, dans lequel Machiavel promeut le 159 recours au massacre et l’élimination de ses ennemis afin de consolider son pouvoir (Kelly, 1970, p. 552). Cette association entre Machiavel et la Saint-Barthélemy apparaît dans plusieurs des pamphlets polémiques de l’époque. Le plus important d’entre eux, Contre-Machiavel du français Innocent Gentillet, fut publié en 1576 puis traduit en anglais l’année suivante par Simon Patrick. Ce texte, à la base une réfutation du mode de gouvernance proposé dans le Prince, considère l’ouvrage de Machiavel est comme responsable de la tragédie de 1572. Gentillet se fait défenseur de l’idéal chrétien et des préceptes moraux que devrait adopter un monarque. C’est la traduction anglaise de Contre-Machiavel par Patrick en 1577, qui serait « the source of all Elizabethan misunderstanding. » (Meyer, 1969, p. x) Alors qu’avant la nuit du massacre, la connaissance de Machiavel se limitait principalement aux élites instruites du pays, le massacre eut comme effet de répandre et de noircir la réputation déjà peu enviable de l’auteur du Prince. Au lendemain du massacre, Machiavel devint « not only a legend but a seed-bed of legends. » (Kelly, 1970, p. 554) La relation familiale entre Catherine de Médicis et le premier récipiendaire du Prince, qui reçut l’étiquette de « Queen-Mothers bible », était régulièrement mise en évidence et la régente fut souvent accusée d’avoir introduit le machiavélisme en France (Meyer, 1969 p. 7-8). Machiavel et la dramaturgie L’influence du massacre sur la diabolisation de Machiavel en Angleterre est reconnaissable dans la dramaturgie de l’époque élisabéthaine et jacobéenne20. Le premier dramaturge à mettre en scène Machiavel, et possiblement le premier à mettre en scène un personnage machiavélique, fut Christopher Marlowe dans sa pièce The Jew of Malta (15891590). Le prologue de la pièce lie effectivement Machiavel au massacre et nous apprend que la pièce qui suit raconte l’histoire de l’un de ses disciples. En déformant le nom de Machiavel à « Machevil » Marlowe met l’accent sur le mythe de l’immoralité et de la cruauté du personnage en lui prêtant les vers suivants: Albeit the world think Machevil is dead, Yet was his soul but flown beyond the Alps, And, now the Guise is dead, is come from France To view this land and frolic with his friends. (Marlowe, 1589-1590, Prologue, 1-4) Ce premier monologue prévient l’auditoire que l’âme de Machiavel, par l’entremise de ses enseignements, survit toujours malgré sa mort physique. Selon le fantôme, après la mort du Florentin, le duc de Guise aurait mis en application ses enseignements en France. Ce clin d’œil de Marlowe sur la situation politique en France ramène à la mémoire de l’auditoire et des lecteurs, les tragiques événements de Paris en 1572, dans lesquels le duc de Guise fut considéré comme l’un des acteurs clefs. En écrivant: « Yet his […] from France », Marlowe rappelle la nature machiavélique du duc de Guise et précise que les actions de Guise auraient été régies par l’âme de Machiavel qui se trouvait, à ce moment, sur le sol français. Dans la pièce, Marlowe établit sans ambiguïté la nature machiavélique de Barabas, et ce à la fois à la cour et dans les théâtres publics (Marlowe, 1589-1590, The prologue spoken at court, 160 5-10, Prologue, 32). Barabas était l’un des disciples de Machiavel ; il vécut selon sa doctrine et réussit à s’enrichir en suivant ses conseils. Un examen approfondi de la pièce de théâtre démontre à quel point le terme de machiavélisme est pour Marlowe, le synonyme de perverti, de cruel, de sournois et de fallacieux. Dans l’acte II, le machiavélique Barabas avoue l’étendue de ses crimes à son esclave: As for myself, I walk abroad a-night And kill sick people groaning under walls; Sometimes I go about and poison wells; Marlowe, 1589-1590, acte II, scène 3, 177-180)21 Dans la personne du juif Barabas, « machiavélique » est synonyme d’immoral et de mauvaises intentions. Comme si le fait que Barabas était un meurtrier, un escroc et un menteur ne suffisait pas, il est aussi un personnage sadique, qui trouve de la joie dans les atrocités qu’il commet (Marlowe, 1589-1590, acte IV, scène 1). Marlowe, en tant que premier dramaturge à mettre Machiavel sur les planches de Londres, détient la clef de la compréhension du machiavélisme dans la dramaturgie puisque c'est lui qui mit en place les normes définissant le machiavélisme. Barabas, en tant que premier personnage ouvertement machiavélique, serait devenu une source d’inspiration pour les dramaturges contemporains (Meyer, 1969, p. 37). La popularité dont The Jew of Malta jouissait à l’époque contribua grandement la diffusion de l’archétype machiavélique marlovien. La pièce aurait été performée 36 fois entre 1592 et 1596 (Romany et al, 2003, p. 612). Du fait de cette présence continue de Barabas sur les scènes londoniennes, la population se familiarisa rapidement avec le modèle machiavélique de Marlowe, fortement caractérisé par une association explicitement soulignée avec le duc de Guise. En 1592, Marlowe poursuivit sa définition du machiavélisme avec sa pièce Massacre at Paris. Briggs décrit la représentation du duc de Guise dans cette pièce comme « a typical Machiavel, ambitious, ruthless, consciously dissimulating, yet possessed the demonic virtues of courage and restless energy. » (Briggs, 1983, p. 272) La nature machiavélique d’Henri de Guise est évidente tout au long de la pièce. Notons, par exemple, à la fin de la deuxième scène, l'intention du duc Guisequi dévoile à l’auditoire son désir de tuer Henri de Navarre et de s’emparer des rênes de la France grâce à des tromperies et à des complots. Dans Massacre at Paris, Guise animé d'un esprit machiavélique est le premier responsable du massacre. Son personnage contribua indubitablement à la diabolisation de Machiavel et de ses propos. Catherine de Médicis est animée elle aussi d'un véritable esprit machiavélique (dans la pièce. Manipulatrice et ambitieuse, elle procéda à l’élimination de sonennemi, Jeanne d’Albert, à la scène 3, et orchestra, à la scène 4, le massacre de la Saint-Barthélemy, d’une façon qui rappelle les propos du Chapitre 8 du Prince. La reine-mère est coupable du meurtre de son enfant, à l’exemple de Barabas, alors qu’elle élimina Charles IX à la scène 11. Le machiavélisme marlovien de Catherine de Médicis correspond à l’opinion anglaise qui la percevait comme étant « Machiavellism incarnate, having been born and bred in Florence and coming from a family indissolubly linked with that philosopher. » (Briggs, 1983, p. 272) Machiavel et le machiavélisme occupent aussi une place importante dans les pièces de William Shakespeare. En dépit du fait que Roe affirme que Shakespeare était vraisemblablement 161 en contact avec les écrits du Florentin, les personnages machiavéliques de Shakespeare présentent essentiellement les mêmes caractéristiques que celui qui fut élaboré par Marlowe (Roe, 2002, p. 6). Ce sont des êtres cruels, manipulateurs et ambitieux ce qui incite Campbell à nuancer les affirmations à l’effet que Shakespeare connaissait bien le contenu des ouvrages de Machiavel, puisqu’il est envisageable qu’il se soit plutôt inspiré de Marlowe (Campbell, 1947, p. 322). La référence la plus importante du dramaturge à Machiavel en effet être retrouvée dans Henry VI Pt III, alors que Richard de Gloucester, futur Richard III, déclare: I’ll make my haven to dream upon the crown, […] And wet my cheeks with artificial tears, And frame my face to all occasions. I’ll drown more sailors than the mermaid shall; I’ll slay more gazers than the basilisk; I’ll play the orator as well as Nestor, Deceive more slyly than Ulysses could, […], And set murderous Machiavel to school. (Shakespeare, 1591, acte III, scène, 3, 165-193) Le dernier vers de cet extrait, « And set murderous Machiavel to school. » est intéressant puisque Richard est mort en 1485, soit trente-huit ans avant que le traité de Machiavel ne voie (voit) le jour. Le vers montre bien que Machiavel était devenu synonyme de diabolique et qu’il était désormais une référence importante en Angleterre, puisque Shakespeare décida d’ignorer les contraintes temporelles. ?? Aussi, tous les éléments évoqués par Richard lors de son monologue sont conformes à l’image que Marlowe avait dressée de Machiavel. C’est un personnage ambitieux, rusé et cruel qui cache ses vraies couleur derrière un masque de fausse honnêteté et de bon orateur. Ce monologue prépare le lecteur au reste de la pièce, Richard III, dans laquelle le roi est profondément machiavélique22. L’association entre le massacre et Machiavel est aussi souvent évoquée dans les pièces de Shakespeare. La pièce All’s Well that End’s Well nous en fournit un bel exemple23. Dans celle-ci, le lien est fait par Helen, personnage allégorique de Catherine de Médicis, lors d’un dialogue avec la comtesse: I will tell truth, by grace itself I swear. You know my father left me some prescriptions Of rare and proved effects, such as his reading And manifest experience had collected For general sovereignty, […] 162 Amongst the rest There is remedy, approved, set down, To cure the desperate languishing whereof The King is rendered lost. Countess:This was your motive For Paris, was it? (Shakespeare, 1606-1607, acte I, scène 4, 118-229) Le « desperate languishing whereof / The King is rendered lost » fait allusion aux troubles (de religion) alors que les lignes qui précèdent « You know my father left […] sovereignty », est une référence claire à Machiavel, qui avait dédié le Prince à Laurent de Médicis, père de Catherine de Médicis. Le Prince, qui était essentiellement un guide indiquant aux souverains et hommes politiques la marche à suivre pour assurer le maintien de leur autorité, militait en faveur de l’élimination des ennemis susceptibles des'opposer aux dirigeants. Le discours d’Helen, combiné à la réponse de la comtesse, « This was your motive / For Paris, was it? » fait en sorte que le passage peut-être lu comme une allégorie au massacre de la SaintBarthélemy dans laquelle l’application des conseils de Machiavel occupait, selon les contemporains, une place centrale. Une autre allusion de Shakespeare à Machiavel se retrouve dans Henry VI Pt I où le duc de York fulmine: « Alençon, that notorious Machiavel? » (Shakespeare, 1592, acte V, scène 6, 74) L’allusion à Alençon fait sans doute référence au frère du roi qui aurait pris une part active au massacre de la Saint-Barthélemy (Roe, 2002, p. 5). Un peu plus loin, Alençon dévoile la nature machiavélique de son frère Charles: To say the truth, it is your policy To save your subjects from such a massacre And ruthless slaughters as are daily seen By our proceeding in hostility; And therefore take this compact of truce, Although you break it when your pleasure serves. (Shakespeare, 1592, (acte 5, scène 6, 159-164) Ici, c’est Charles IX qui est évoqué, rappelant sa rupture d'une promesse d’une paix scellée par le mariage d’Henri de Navarre et de Marguerite de Valois. Un parjure qui entraîna au massacre de plus de 3 000 protestants lors de la Saint-Barthélemy. L’association de Machiavel avec ces deux membres de la famille royale française, dont la réputation était entachée du sang de milliers de protestants, réaffirme lien étroit entre la réputation du Florentin et le massacre. La sensibilisation de la population élisabéthaine par rapport aux théories politiques de Nicholas Machiavel, à l’effet qu’elles entraînèrent la Saint-Barthélemy, nourrit une perception contemporaine déjà négative de cet auteur. Les dramaturges élisabéthains profitèrent de la popularité du sujet pour jouer sur l’antipathie que la population éprouvait envers Machiavel et 163 firent de lui un être complètement diabolique. À partir de la création de l’archétype marlovien du personnage machiavélique, la réputation maléfique du personnage ne cessa de croître. Alors que Marlowe fournit un modèle aux dramaturges, Shakespeare nous offre un Richard III etun Macbeth qui surpassenttous les deux leur maître Machiavel en matière de cruauté, de malice, de soif de pouvoir et de sadisme. Délégitimation de la tyrannie: une influence monarchomaque Selon Dickens, la Saint-Barthélemy entraîna « a disillusion with the authoritarian monarchy in general, a disillusion which started to rub off the shining surface of Tudor monarchy. » (Dickens, 1974, p. 59, 67-68) Ceci est perceptible dans le théâtre où, au lendemain du massacre, les auteurs se mirent à questionner les thèmes de l’autorité et de la tyrannie. Le règne des Tudors vit l’élaboration d’une nouvelle théorie sur la monarchie, de son rôle et de sa légitimité. Il vit la consolidation de la conception providentielle de la couronne. Cette théorie du pouvoir accordait au monarque un caractère quasi omnipuissant et infaillible. C’est en 1562 qu’elle sera légitimée grâce à l’élaboration de la thèse des deux corps du roi: le corps mortel et le corps politique26. La complémentarité et l’indissociabilité de ces deux corps firent en sorte que le roi était infaillible et par conséquent que le devoir du sujet était l’obéissance aveugle. Ainsi donc (En ce sens), le recours à la force contre la couronne n’était permis sous aucun prétexte (Carroll, 2005, p. 126, 132). Bien que cette vision de la couronne ait été généralement acceptée sous d’Élisabeth Ière, le massacre de la Saint-Barthélemy remit quelque peu en cause la légitimité du pouvoir absolue. Le besoin des huguenots de légitimer leur rébellion entraîna l’élaboration d’une deuxième conception de la monarchie s’opposant au discours traditionnel. Divers auteurs protestants développèrent et défendirent une conception contractuelle de la monarchie. Dans une série de textes, dits monarchomaques qui incluent Francogallia (1573) de Hotman et Du droit des magistrats (1574) de Théodore de Bèse, les auteurs définissent les devoirs et les responsabilités du roi. L’ineptie ou le refus du roi de remplir ces exigences peut entraîner sa déposition (Buchanan, 2011, p. 114 ; Carroll, 2005, p. 133-137 ; Kingdon, 1974, p. 27-39). Tandis qu’à la veille du massacre, les dramaturges semblaient défendre la vision traditionnelle de l’autorité, après le massacre, les dramaturges présentaient une réalité tout autre, s’inspirant des textes monarchomaques. Afin d’examiner cette question de la légitimité de la résistance et de la déposition d’un roi, nous étudierons des pièces mettant en scène trois types de monarque: le roi fort, le roi faible et le tyran. Le roi fort Rares sont les rois forts et héroïques dans les œuvres de Shakespeare. La seule pièce de théâtre mettant en scène un roi répondant à ces deux critères est Henry V. Dans celle-ci, le roi fait toujours passer les intérêts de l’Angleterre en premier et connaît une carrière militaire remarquable, ce qui fit en sorte qu’il fut célébré pour ses victoires et pour son courage (Shakespeare, 1598-1599, acte II, scène 4, 48-64). Shakespeare souligne aussi le courage sans limites du roi à la veille de la bataille d’Azincourt, alors qu’il est confronté à des conditions nettement défavorables. Devant, la menace d’une mort imminente, l’Henri V de Shakespeare révèle sa vraie nature: il est un brave guerrier, un bon roi et un homme qui se préoccupe de ses soldats (Shakespeare, 1598-1599, acte IV, scène 1, 221-227). 28 164 On retrouve un autre roi fort de l’œuvre de Shakespeare dans le personnage d’Henri IV. Bien qu’ilne fût pas un roi légitime, puisqu’il s’était emparé de la couronne par la violence et la rébellion, ilfut un monarque fort et intelligent, juste envers ses sujets et pacifique (Shakespeare, 1596-1597, acte I, scène 1, 5-9). En dépit du fait qu’Henri IV se voulait un roi pacifique, cela ne faisait pas de lui un roi faible. Il était prêt à tout, même à la guerre, pour maintenir la paix et rétablir la stabilité dans le pays. Il convient de retenir que ces deux rois, Henri IV et Henri V, sont des monarques forts et courageux ; des monarques exemplaires contre lesquels les accusations d’abus de pouvoir et de tyrannie auraient été difficilement soutenables. C’est pour cette raison que leurs règnes furent exempts de révolte ou que les rébellions menées contre eux avortèrent. La défense, de la part du dramaturge, d’une révolte contre ces monarques aurait été à la fois incompatible avec la théorie providentielle et la théorie contractuelle de la monarchie. Le roi faible Là où l’influence des textes monarchomaques semble absente dans les pièces Henry V et Henry IV, elle se fait un peu sentir dans la littérature dramaturgique mettant en scène une monarchie faible et inapte à gouverner, nombreux exemples que l’on trouve dans Edward II de Marlowe, et Henry VI et Richard II de Shakespeare. Dans Edward II, Marlowe présente un roi influencé par ses favoris, par ses mignons ou par ses caprices (Marlowe, 1592a, Comme M@P EdII n’a pas d’acte scène 4, 8-31, scène 4, 305309). Édouard était complètement inapte à régner. Le roi dépeint par Marlowe ne se préoccupe pas des affaires de son pays, ignorant les conseils de ses barons et préférant « to frolic with my dearest Gaveston » (Marlowe, 1592a, scène 4, 73). La trilogie de Shakespeare sur la vie d’Henri VI, présente aussi un roi médiocre de la trempe de l’Édouard II de Marlowe. Dans la première partie, le monarque est présenté comme faible et négligeant les intérêts du pays en épousant une Française, qui tout au long de la pièce servira d’explication pour les troubles qui accable le pays (Shakespeare, 1592, acte V, scène 7, 23-29). Par ailleurs, en plus de négliger les intérêts du pays, Henri VI se révèle incapable de défendre et de conserver les territoires acquis par son prédécesseur, le glorieux Henri V, alors qu’il perd l’Anjou, le Maine, Paris et la Normandie (Shakespeare, 1590-1591, acte I, scène 1, 214-216). De surcroît, le roi est affligé d’une faiblesse physique qui se révèle lorsque le roi s’évanouit à l’annonce de la mort de son oncle Gloucester (Shakespeare, 1590-1591, acte III, scène 2, 29-55). Cette faiblesse physique du roi et la délicatesse de son caractère sont soulignées tout au long de la trilogie. Le roi est qualifié tour à tour de « Base, fearful, despairing Henry » et de « faint-hearted and degenerate king, / In whose cold blood no spark of honour bides. » (Shakespeare, 1590-1591, acte V, scène, 1, 91 ; Shakespeare, 1591 acte I, scène 1, 170-190). Finalement, Henry VI était un roi faible et incapable de régner. À l’image de ces deux rois, Richard II, tel que présenté par Shakespeare, est lui aussi un roi faible et médiocre et dominé par ses émotions 29. Roi capricieux, Richard II caractérisé comme « the most unsympathetic of the weak kings […] because he is most sensitive and intelligent » (Manheim, 1973, p. 57). Dans son monologue, John of Gaunt décrit bien la faiblesse et l’incapacité de régner de Richard II. Gaunt annonce au roi que son règne est sur le point de prendre fin: 165 Now He that made me knows I see thee ill: Ill in myself to see, and in thee seeing ill. Thy death-bed is no lesser than thy land, Wherein thou liest in reputation sick ; And thou, too careless patient as thou art, Committ'st thy anointed body to the cure Of those physicians that first wounded thee. A thousand flatterers sit within thy crown, Whose compass is no bigger than thy head, And yet, incagèd in so small a verge, The waste is no whit lesser than thy land. (Shakespeare, acte II, scène 1, 94-103) Le discours insiste sur la mauvaise réputation de Richard II, ainsi que sur la faiblesse dont il fait preuve dans la direction des affaires du royaume. De plus, à l’image des deux autres rois faibles, Richard II est aussi décrit comme étant un personnage dominé par ses émotions8. Dans chacune de ces pièces présentant un roi faible, les dramaturges examinent la question du pouvoir en le confrontant à des révoltes. La position des dramaturges à ce propos est plutôt ambiguë. À l’origine, la sympathie de l’auditoire est toujours dirigée vers les nobles lésés et vers la population victime d’un mauvais gouvernement. Puis, au fur et à mesure que la pièce progresse, la cause des rebelles semble manquer de légitimité et leur ligne de conduite viole les règles de la moralité. En dépit de cela, les rébellions ont tout de même du succès et les pièces se terminent souvent sur une note positive, ce qui légitime quelque peu les intentions des rebelles. Bien la dramaturgie offre une réponse ambiguë au problème de la déposition d’un roi faible, nous stipulons que les auteurs offrent une réponse pondérée. Le fait qu’au début de chaque pièce, les rebelles soient toujours sympathiques et qu’ultimement les rois soient détrônés montre l’indice d’un consensus. Le véritable point de conflit chez les dramaturges réside plutôt dans la marche à suivre pour déposer un monarque. Il semble que la réticence à supporter la déposition d’un roi médiocre et inapte tient au fait que les dramaturges n’approuvent pas la façon de procéder des rebelles. Ce support modéré des dramaturges peut être perçu comme découlant de l’influence des textes monarchomaques. En racontant l’histoire de révoltes plus ou moins légitimes contre la monarchie, les auteurs rejettent la vision traditionnelle de la monarchie telle que promue par les Tudors qui affirmait le caractère irréprochable et incontestable, pour ne pas dire absolu, du roi. Le simple fait que les auteurs s’interrogent sur le droit de déposer des rois faibles, laisse entrevoir une influence monarchomaque puisque conformément à la vision providentielle de la couronne, à aucun moment les dramaturges n’auraient dépeint la cause des rebelles comme étant juste et légitime. Le tyran À l’inverse des pièces mettant en oeuvre des rois faibles, où l’empreinte des traités monarchomaques était à peine détectable, l’influence des textes prônant la résistance est évidente dans les vers de pièces mettant en scène des tyrans. Deux pièces de Shakespeare, Richard III et Macbeth, ainsi que Massacre at Paris de Marlowe, présentent des tyrans notoires. 8 Voir : « The King is come. Deal mildly with his youth, / For young hot colts, being reined, do rage the more. » Shakespeare, Richard II, (acte 2, scène 1, 94-103) 166 Richard III est possiblement le personnage le plus machiavélique et tyrannique créé par Shakespeare. Dans la deuxième scène de l’acte I de Richard III, Lady Anne résume bien le caractère tyranniquedu roi, en brossant un tableau de sa personnalité: Foul devil, for God's sake, hence, and trouble us not, For thou hast made the happy earth thy hell, Fill'd it with cursing cries and deep exclaims. If thou delight to view thy heinous deeds, Behold this pattern of thy butcheries. […] Thy deed, inhuman and unnatural, Provokes this deluge supernatural. (Shakespeare, 1592-1593, acte I, scène 2, 50-61) Monarque cruel et tyrannique, Richard III est la personnification du mal et du type de roi contre lesquels les monarchomaques appellent à l’insurrection. La pièce Macbeth nous offre un personnage tout aussi tyrannique dans ses actions que l’était Richard III. Macbeth qui s’est emparé du trône par la violence et par la cruauté et dont l'ambition est sans bornes (Shakespeare, 1606, acte IV, scène 1, 166-169). Les vers prononcés par Macduff s’avèrent révélateurs de la nature tyrannique de Macbeth: Not in the legions Of horrid hell can come a devil more damned In evils to top Macbeth. (Shakespeare, 1606, acte IV, scène 1, 55-58) À la lumière de cette citation, le caractère diabolique du monarque écossais est incontestable. Charles IX, dans Massacre at Paris, est le dernier tyran dont nous traiterons. L’étendue de son crime, fait en sorte qu’il doit être considéré au côté de Richard III et Macbeth. Aussi, ce n’est pas seulement contre le roi que les protestants se révoltent, mais contre le gouvernement royal en général. Les tyrans qui abusent de leur autorité, tels que le duc de Guise, la reine mère, le duc d’Anjou (Henri III), sont nombreux dans cette pièce. D’un autre point de vue, la véritableforce tyrannique dans la pièce est le catholicisme, au nom de laquelle duquel toutes les tueries sont commises. C’est l’examen de ces pièces qui révèle toute l’étendue de l’influence des monarchomaques sur les dramaturges. Selon la vision providentielle de la royauté, il n’y a aucune justification à la révolte (Carroll, 2005, p. 132). En ce sens, sans l’influence des traités de résistance, l’attitude des dramaturges aurait dû dépeindre des révoltes illégitimes et les présenter sous un éclairage négatif. Or, les trois pièces de théâtre mettent en scène des révoltes qui sont à la fois légitimes et couronnées de succès (Shakespeare, 1592-1593, acte 5, scène 5, 75-107, acte 5, scène 5, 61-67 et Shakespeare, 1606, acte 4, scène 3). 167 À titre d’exemple, la révolte des protestants contre la couronne française dans Massacre at Paris est dépeinte comme étant légitime. Au cours de la pièce, la cause de Navarre est toujours présentée comme juste (Marlowe, 1592b, scène 18, scène 20, scène 24, 89-105). Comme dans le cas de Macbeth et Richard III, la légitimation n’est pas nécessaire puisque la représentation marlovienne des atrocités de la Saint-Barthélemy justifie à elle seule le recours aux armes. En somme, l’examen des pièces nous laisse entrevoir que la théorie de la résistance à la tyrannie fraya son chemin en Angleterre. Lorsque la question est à une dramaturgie mettant en scène différents types de rois, nous constatons que la question n’est pas de savoir si la déposition d’un roi est justifiable, mais plutôt comment et dans quelles circonstances celle-ci est légitime. Bien évidemment, la révolte n’est jamais légitime contre une monarchie forte et juste – ce qui est en accord avec les deux visions de la monarchie. En ce qui concerne la déposition d’un roi faible, la position bien qu’un peu ambiguë semble être affirmative. Dans le cas des tyrans, la révolte est toujours légitime. Cette légitimité reconnue aux insurgés s’inscrit dans la sphère d’influence des théories de résistance huguenotes importées du continent, originalement engendrée par les atrocités commises lors de la Saint-Barthélemy. Conclusion Le massacre de la Saint-Barthélemy fit l'objet de beaucoup d'écrits dans le royaume insulaire. L’examen des pièces de Marlowe, Shakespeare, Chapman et Jonsona permis de mettre en lumière certaines des conséquences du massacre en Angleterre. D'abord, l’analyse des pièces évoquant le massacre de la Saint-Barthélemy révèleunevolonté à le décrire comme une tragédie résultant de la cruauté des Français catholiques. Hormis le fait que le massacre entraîna le renforcement du mépris que lessujets d’Élisabeth éprouvaient pour leur voisin du sud, le SaintSiège et la Saint-Barthélemy. Ilentraîna aussidansson sillage ladiabolisation de Machiavel et de son œuvre. Sous la plume des dramaturges, Machiavel en vint qu’à incarner la cruauté, la violence gratuite, l’ingéniosité criminelle et la tyrannie. Une autre constance attribuable au massacre est la peur, chez les dramaturges, d’un mariage catholique et le rejet du mariage en tant qu’instrument de négociation. Nombreuses sont les pièces quidécrivent les conséquences néfastes d’un mariage avec un membre de la famille royale française. Finalement, la Saint-Barthélemy entraînaaussiuneremise en question du pouvoir royal et la montée de la vision contractuelle de la monarchie en Angleterre. Les pièces de théâtre laissent entrevoir l’influence des textes monarchomaques du continent. La vision traditionnelle de la royauté fut partiellement remplacée par la vision contractuelle de la monarchie. Soulignons aussi que l’importance du massacre de la Saint-Barthélemy en Angleterre ne fut pas éphémère. À la différence de plusieurs éléments liés au théâtre, la présence du thème du massacre de la Saint-Barthélemy dans la dramaturgie a su survivre au régime puritain de Cromwell. Lors de la restauration, le massacre demeura un sujet abordé par les dramaturges. Plus de cent ans après les faits, Nathaniel Lee publia sa pièce Massacre at Paris (1689) qui racontait la tragédie du 24 août 1572. Quelques années plus tôt, en 1682, il collabora avec John Dryden à l’écriture d’une pièce controversée The Duke of Guise et lors du centenaire du massacre, en 1672, Thomas Shipman composa sa pièce Henry III of France, Stabbed by a Friar with the Fall of the Guise. En Angleterre, le souvenir du massacre ne s’effaça pas après quelques décennies. Il 168 demeura bien présent chez les dramaturges, et ce, plusieurs générations après que ce triste événement ait eu lieu. Références Sources: CHAPMAN, George. The Works of George Chapman. édité par SWINBURNE, A. C. et collab. (1961). New York, Russell & Russell. -----------. (1607). . Bussy d’Ambois. -----------. (1610). The Revenge of Bussy d’Ambois. DEKKER, Thomas, The Dramatic Works of Thomas Dekker: Vol II. édité par BOWER, Fredson, (1964). Cambridge, Cambridge University Press, 1964. ------------. (1607). The Whore of Babylon. JONSON, Ben. 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Early Modern Civil Discourses, Londres, Palgrave Macmillan, (2003), p. 183-199 Analyse critique des études portant sur la thérapie à intonation mélodique pour les personnes atteintes d’aphasie Roxanne Pelchat Département d’Orthophonie Université Laurentienne Introduction Bien que la thérapie musicale soit connue et utilisée depuis longtemps, c’est seulement en 1973 que le terme de Melodic Intonation Therapy (MIT) voit le jour, dans l’étude menée par Sparks et coll. Dans l’article apparu dans le Aphasia Research Unit, les auteurs présentent le MIT comme étant une nouvelle forme de thérapie de l’aphasie, qui peut être largement définie comme étant un trouble acquis expressif ou réceptif du langage oral ou écrit. Cette méthode ferait recours aux capacités latentes langagières de l’hémisphère non dominant du langage, soit l’hémisphère droit. Bien qu’elle célèbre tout juste son 40e anniversaire, la thérapie à intonation mélodique est tout de même considérée comme une méthode moderne à cause du nombre de recherches plutôt restreint effectué sur celle-ci. À la suite de sa définition, les études menées dans la même décennie tentaient de répondre à la question suivante: « De quelle manière la stimulation de l’hémisphère droit aide-t-elle à la réadaptation des fonctions langagières? » Les premières explications étaient très basiques, faisant référence aux champs entourant les traits extralinguistiques de la langue, soit l’aspect musical régi par l’hémisphère droit comme la mélodie et le rythme pour n’en nommer que quelques-uns. Plus les recherches ont avancé, plus les questions posées se sont spécifiées, faisant en sorte que les chercheurs ont pu cibler des domaines spécifiques du langage, tout en étudiant les changements observés comme suite à la thérapie. Le langage non propositionnel et sa conservation en sont des exemples. La population idéale pour la MIT et ses effets à long terme par opposition à ses effets à court terme semblent changer avec chaque nouvelle recherche et ne peuvent être démontrés clairement. Les effets au niveau cérébral, la question du bilinguisme, les variations de la thérapie et la familiarité avec l’interlocuteur sont quelques sujets également explorés au 21e siècle. Puis, certains chercheurs, comme Benjamin Stahl (2013), soulèvent une nouvelle série de questionnements: l’aspect mélodique est-il vraiment le facteur déterminant pour la réadaptation du langage? Se pourrait-il que le rythme joue un plus grand rôle que les autres sphères musicales utilisées dans le MIT? Dans ce projet de recherche, nous tenterons de répondre à différentes questions à propos de la thérapie à intonation mélodique tout en cherchant à explorer ses effets réels sur la réadaptation du langage. Cette analyse critique a pour but de recenser les résultats observés dans les études antérieures ayant été effectuées chez des sujets atteints de divers types d’aphasie. Les différentes interrogations des chercheurs mentionnées précédemment sont quelques exemples de points qui seront étudiés davantage dans la présente recherche. Puisqu’un certain nombre de 174 recherches ont suscité un intérêt pour d’autres dimensions à considérer comme responsables de la réadaptation du langage, celles-ci seront aussi analysées. L’introduction de la thérapie à intonation mélodique Après son édification en 1973, la décennie qui suit suffit pour expliquer de nombreux concepts à la base du MIT. Par exemple, Helm-Estabrooks (1983), ayant participé à l’édification de la thérapie, se concerna de l’exploitation de l’hémisphère droit dans la réadaptation des fonctions langagières. Elle y expose des cas remontant jusqu’au 19e siècle où des patients ayant subi un dommage à l’hémisphère gauche ne voyaient pas leur capacité de chant affaiblie et, dans un même ordre d’idées, des patients avec une lésion à l’hémisphère droit étant atteints d’amusie9, mais gardant leurs habiletés langagières. Ces recensions attestèrent d’abord une scission entre le chant et la parole. À l’aide de longues heures de séances chez les patients et des observations du cerveau par la scanographie, la chercheuse prouva que l’hémisphère droit joue un rôle important dans la production et dans le traitement des contours mélodiques et de l’intonation. Cette recherche a démontré, en quelque sorte, que l’hémisphère droit possède un rôle bien précis au niveau de la parole. Approche clinique La méthode d’intervention utilisée dans la thérapie à intonation mélodiqueest souvent mal interprétée: on pense qu’il s’agit de chanter avec le patient. Un exemple concret pouvant expliquer cette croyance est le cas de Gabrielle Giffords, membre du congrès aux États-Unis, qui subit une blessure par balle à la tête, qui traversa la ligne centrale de son cerveau. Cette blessure feindra bien évidemment la parole et le langage de la femme, qui fut un sujet idéal pour le MIT. Toutefois, la couverture médiatique de son rétablissement représenta faussement la méthode de thérapie. On présenta Giffords étant incapable de prononcer certains mots, suivi de celle-ci qui chantait une comptine populaire: l’explication de la conservation du chant fut expliquée, mais on donna au public général la notion que seul le chant était à considérer pour le succès de la thérapie à intonation mélodique, ce qui est faux. De ce point de vue, il peut être compréhensible que cette thérapie ne soit pas prise au sérieux par certains. La réelle marche à suivre du MIT est toutefois beaucoup plus complexe et structurée que l’acte de chanter. En effet, c’est une approche standardisée. Il semble possible de dire que cette approche est behavioriste, combinant de nombreux éléments d’intervention. D’abord, le conditionnement vicariant est observable dès la première étape du premier niveau: le patient apprend en observant l’orthophoniste, il regarde et écoute la manière dont le mot est prononcé. Le conditionnement classique est aussi présent, spécifiquement avec la fonction du tapping, que l’on explorera davantage plus tard. Puis il y a un conditionnement opérant: l’orthophoniste est là pour faire du renforcement, il ou elle encourage le patient, lui montre comment procéder à chaque étape. L’approche auprès des patients est, dans l’ensemble, la même dans la plupart des recherches recensées. Avant tout, les patients sont sélectionnés. Nous verrons plus tard les critères importants de cette sélection et la population cible pour la thérapie mélodique. Une série de tests est passée pour s’assurer que le patient est bien apte à se soumettre à cette thérapie. Débutent ensuite les séances de thérapie, qui sont divisées en trois niveaux. 9 Trouble acquis où différentes sphères musicales sont atteintes chez le patient : capacité de lire la musique, reconnaissance du rythme et de la mélodie, etc. 175 Au niveau élémentaire, nous pouvons voir la méthode qui se rapproche le plus du chant dans la thérapie. Voici les étapes telles que présentées dans la recherche d’Andrea Norton et coll. (2009), qui sont exposées en détail et correspondent le mieux au modèle de base du MIT tel qu’il est utilisé à ce jour: 1. Fredonnement: L’orthophoniste présente la phrase avec un indice visuel et en la fredonnant une fois, puis en l’entonnant à deux reprises. 2. Entonnement à l’unisson: L’orthophoniste et le patient entonnent la phrase ensemble. 3. Entonnement à l’unisson avec atténuation (fading): L’orthophoniste et le patient entonnent la phrase ensemble, mais l’orthophoniste arrête à mi-chemin, en atténuant sa parole progressivement. 4. Répétition immédiate: L’orthophoniste entonne et tapote la phrase individuellement et le patient fait de même lorsqu’il ou elle a terminé, avec comme seul appui son propre tapotement (tapping). 5. Réponse à une question (parole entonnée et tapée): Dès que le patient a bien effectué l’étape quatre, l’orthophoniste pose une question qui doit être répondue immédiatement par le patient, toujours avec la même phrase (la traduction libre de l’exemple donné par Norton est « Qu’avez-vous dit? »). Il est important de définir certains des termes mentionnés précédemment avant de passer à l’explication de cette première étape: Le fredonnement: L’action de fredonner se définie par chanter avec une voix basse, sans toutefois articuler les paroles puisque la bouche reste fermée. On suit donc le contour mélodique de la musique ou, dans ce cas-ci, des mots dits. La phrase cible: La phrase cible est celle qui sera utilisée pour toutes les étapes d’un niveau. Comme expliqué par Norton, au niveau élémentaire, on retrouve deux à trois syllabes ; au niveau intermédiaire, quatre à six ; au niveau avancé six à neuf. Plus la phrase est longue, plus la difficulté s’accroît, puisque le patient à un contour mélodique plus complexe à respecter. L’indice visuel: Dans la plupart des cas, le support visuel offert au client est la phrase cible écrite sur un papier. Il est important de mentionner qu’un tel élément est un exemple de conditionnement classique dans l’approche béhavioriste. L’entonnement: L’action d’entonner est la plus semblable au chant de toutes les étapes. On chantera donc la phrase donnée. L’atténuation (fading): L’action d’atténuer est de diminuer l’amplitude (dB) de la parole au fur et à mesure que la phrase est dite. En d’autres mots, l’orthophoniste diminue graduellement l’intensité de sa parole. À ce premier niveau, nous pouvons voir que l’orthophoniste appui grandement le patient, en participant activement à chaque étape. Un élément important qui est présent à chaque étape est le tapotement avec la main gauche, soit un tapotement physique par syllabe de la part du patient, comme support complémentaire lors des tâches. Le tapotement est fait sur une surface ; généralement une table devant le patient. L’utilité de ce mécanisme sera développée prochainement. Cette étape est généralement répétée pendant quelques séances, tout dépendant du nombre de séances prédéterminé, es, la phrase cible changeant lorsque maîtrisée. 176 Ensuite, au niveau intermédiaire, nous retrouvons quatre étapes: 1. Introduction de la phrase: L’orthophoniste présente la phrase avec un indice visuel en l’entonnant deux fois. 2. Entonnement à l’unisson avec atténuation: L’orthophoniste et le patient entonnent la phrase ensemble, mais l’orthophoniste arrête à mi-chemin, en atténuant sa parole progressivement. 3. Répétition différée: L’orthophoniste entonne et tapote la phrase individuellement et le patient fait de même six secondes après que l’orthophoniste ait terminé, avec comme seul appui son propre tapotement. 4. Réponse à une question (parole entonnée): Lorsque le patient a bien effectué l’étape quatre, l’orthophoniste pose une question qui doit être répondue par le patient, après un décalage de six secondes, toujours avec la même phrase. Dès ce deuxième niveau, il est possible de voir que la participation de l’orthophoniste est beaucoup plus passive plutôt qu’active, comparativement au premier niveau. L’élimination de l’étape de fredonnement puis l’ajout de délai dans les deux dernières étapes sont des éléments remarquables. Le tapping est toujours présent pour aider le patient à donner un coup d’envoi pour l’entonnement de chaque syllabe. Enfin, l’orthophoniste et le patient passent au niveau avancé: 1. Répétition différée: L’orthophoniste entonne et tapote la phrase individuellement et le patient fait de même six secondes après que l’orthophoniste ait terminé, avec comme seul appui son propre tapotement. 2. Sprechgesang: L’orthophoniste représente la phrase dans un mode Sprechgesang, terme allemand qui signifie le chant parlé, soit avec une exagération du rythme et de l’accent sur les syllabes là où l’accent tonique10 se situe. C’est un mode plus éloigné du chant que l’entonnement ne l’est. 3. Sprechgesang avec atténuation: L’orthophoniste et le patient amorcent la phrase ensemble, mais l’orthophoniste arrête au milieu de la phrase, en atténuant sa parole progressivement. Le tapotement est toujours autorisé à cette étape. 4. Répétition parlée différée: L’orthophoniste présente la phrase dans une voix parlée normale, sans tapoter, individuellement et le patient fait de même six secondes après que l’orthophoniste ait terminé. 5. Réponse à une question (parole normale): Après une pause de six secondes, l’orthophoniste pose une question qui doit être répondue par le patient avec la phrase donnée, dans une voix parlée normale, tout en utilisant les techniques apprises de manière dissimulée. Avec la description de la méthode, il devient apparent que l’utilisation de cette méthode fonctionne par degrés de complexité qui sont augmentés avec l’entrainement. Commementionné plus tôt, bien que cette intervention soit souvent perçue comme des séances de chant, le MIT va bien au-delà de ça: on travaille l’intonation et le contour mélodique de la syllabe, en progressant 10 «L’accent tonique du français est essentiellement démarcatif, c’est-à-dire qu’il découpe l’énoncé en unités de sens. Lorsqu’un mot est employé seul, l’accent tombe sur la dernière syllabe. Dans un énoncé, cependant, les mots sont répartis en groupes formant une unité syntaxique et sémantique (ou de sens), c’est-à-dire en syntagmes. L’accent principal est alors sur la dernière syllabe de chaque syntagme, éventuellement en alternance avec des accents secondaires, moins marqués, tombant sur la dernière syllabe de certains mots. » (OQLF, «L’accent», http ://bdl. oqlf. gouv. qc. ca/bdl/gabarit_bdl. asp?id=4511). 177 ensuite au Sprechgesang, qui peut être défini simplement comme une exagération de la prosodie, pour enfin arriver à une parole qui semble plus naturelle. Il semble que l’enchainement des étapes est ainsi une séquence nécessaire à suivre, puisque l’approche fonctionne par niveaux de difficulté. Il est primordial de préciser que la globalité de la méthode hiérarchique présentée par Sparks et coll. en 1973 est toujours à la base de la méthode d’intervention utilisée aujourd’hui: le mécanisme de tapotement, l’atténuation et le Sprechgesang sont des composantes introduites dès le départ. La différence majeure est une évolution de la complexité plus lente: l’intervention de Sparks et coll. ne comprenait que deux étapes, très semblables à l’étape un et trois présentées cidessus. La thérapie, telle qu’illustrée par Norton et coll. , comportant désormais trois étapes, il est possible d’affirmer que la transition se fait plus subtilement, permettant ainsi au patient d’évoluer graduellement. Plusieurs chercheurs se sont aventurés dans la modification de la thérapie à intonation mélodique. Monica Strauss Hough (2010), dans le cadre d’une étude empirique, a exploré le sujet dans une optique différente: le patient évalué n’avait pas obtenu des résultats concluants après le MIT moderne à trois étapes, à cause de difficultés telles que le tapotement, l’utilisation de phrases futiles et le manque de motivation. Avec la participation du patient et de sa conjointe, l’orthophoniste créa des phrases automatiques et des phrases propositionnelles. Les phrases automatiques furent d’abord pratiquées, suivies par les phrases propositionnelles. La méthode utilisée était, en gros, la même que présentée ci-dessus. Les résultats témoignèrent une importante amélioration, démontrant l’éventualité que le MIT doive être personnalisé selon les forces et faiblesses du patient. Population cible La méthode initiale de Sparks et coll. cibla des sujets ayant subi un accident vasculaire cérébral à l’hémisphère gauche et étant atteints d’une aphasie antérieure sévère (aussi appelée aphasie de Broca). À ce jour, il semble que la population chez laquelle les résultats seraient les plus fructueux serait la même, soit des patients ayant subi un AVC à l’hémisphère gauche, avec la condition que le patient reçoive l’intervention plus d’un an après l’occurrence de l’AVC. Le type d’aphasie le plus exploré reste l’aphasie de Broca, indépendamment de son degré de sévérité, quoiqu’il semble que les effets soient les plus positifs chez ceux ayant une atteinte sévère. L’hémisphère gauche étant lésé, on fait donc face à un patient dont la parole est moins fluente et dont la prosodie est perturbée, deux fonctions localisées dans l’hémisphère gauche. L’intérêt grandissant envers la thérapie à intonation mélodique peut toutefois poser problème. En effet, les nombreuses recherches explorant la thérapie et ses modifications soulèvent de nouvelles hypothèses et même de nouveaux critères d’exclusion. Conklyn et coll. (2012) soutiennent qu’un patient qui aurait une aphasie réceptive à sévérité grave, une trachéotomie, une laryngectomie ou ayant des troubles cognitifs ne serait pas recommandé pour le MIT. Étant une méthode de rétablissement complexe, il va sans dire que la compréhension du client est cruciale. Il semble notable de mentionner que les sujets atteints de lésions sous-corticales ne sont pas admissibles, puisque le dommage est trop important pour la réadaptation. Puis, si les fibres du corps calleux, se situant entre l’aire de Broca droit et gauche, sont perturbées, l’information ne peut être transmise d’une aire à l’autre, il est possible de supposer que cela consisterait en un critère d’exclusion. De plus, des recherches démontrent que des lésions aux ganglions de la base, 178 selon leur gravité et leur emplacement, peuvent être des facteurs d’exclusion pour les patients. Speedie et coll. (1993) ont démontré que la production automatique lors d’une chanson semble dépendre du bon fonctionnement du ganglion de la base droit. Seule une partie minoritaire des recherches mentionne les types de tests auxquels les patients sont soumis pour s’assurer du type d’aphasie qui les affecte. Le Western Aphasia Battery (WAB) de Kertesz (2006) ainsi que le Boston Diagnostic Aphasia Examination (BDAE) de Goodglass, Kaplan et Barresi (2000) sont les deux sortes priorisées. Ils seront parfois utilisés non seulement avant la thérapie, mais également post-thérapie, ce qui est un moyen optimal de mesurer l’amélioration des patients dans différentes sphères de la parole et du langage. La passation de ces tests peut aussi assurer que la lésion du patient n’est pas sous-corticale. Quoi que la recherche présente ne vise uniquement qu’à recenser les effets de la thérapie à intonation mélodique chez les adultes atteints d’une aphasie de Broca, il est important de soulever que la méthode a été prouvée comme étant efficace chez d’autres populations. HelfrichMiller (1994) a soumis trois enfants atteints de l’apraxie de la parole au MIT. Tel qu’expliqué par Martikainen et Korpilahti (2011), les caractéristiques typiques présentes chez l’individu affecté par l’apraxie sont des erreurs phonémiques, des difficultés de planifications motrices et l’augmentation du nombre d’erreurs avec selon la longueur et la complexité de l’énoncé sont des obstacles majeurs dans le langage, et très peu de méthodes d’intervention se sont montrées particulièrement efficaces. Cependant, une modification du MIT, soit avec une complexité réduite pour les enfants, s’est montré un moyen intéressant de réadaptation, témoignant des améliorations dans l’articulation et le séquençage de la parole. Enfin, il serait plus que pertinent d’évaluer si un patient avec une éducation musicale aura de meilleures chances de réussite que tout autre patient sans habiletés particulières pour celle-ci. Méthodologie Dans le cadre de cette analyse critique, une recherche systématique pour des articles scientifiques portant sur les effets du MIT a été effectuée entre juin 2013 et février 2014. Les bases de données suivantes ont été consultées: Web of Science, CINAHL (Cumulative Index to Nursing and Allied Health Literature), ERIC et PsycINFO, en plus de nombreux périodiques comme Aphasiology, Brain and Language, Journal of Music Therapy et Journal of Speech Language and Hearing Research. Les combinaisons de termes recherchés consistaient notamment de « Aphasia », « Aprosodia », « Automatic speech and aphasia », « Broca’s aphasia », « Dysprosody », « Expressive aphasia », « Formulaic language and aphasia », « Melody and speech », « MIT », « Modified melodic intonation therapy », « Melodic intonation therapy », « Melodic intonation therapy and aphasia », « Melodic intonation therapy and neurology », « Music therapy and aphasia », « Neurologic music therapy », « Non fluent aphasia », « Nonpropositional speech », « Prosody », « Prosody and aphasia », « Singing and aphasia », « Stress accent », « Rhythm and aphasia » et « Rhythm and speech ». Les critères d’inclusion pour les articles scientifiques retenus étaient les suivants: 1. Les études devaient faire mention d’aphasie de Broca (ou d’un terme synonymique, par exemple, aphasie antérieure ou expressive) en lien avec le langage ou la parole. 2. Seules les études effectuées auprès d’adultes atteints d’aphasie de Broca et un an après l’accident causal sont considérées dans le portrait global de la thérapie à intonation mélodique. Plus d’informations sur les autres critères recherchés auprès des patients se 179 retrouvent à la section « Population cible ». De plus, lors de certaines exceptions, il est mentionné lorsque certains des facteurs ont été exclus ou n’ont pas été respectés. Améliorations post-thérapie Voici un tableau regroupant un nombre important de recherches menées sur le MIT. Regroupant des informations telles le but et les résultats de chaque recherche, ce tableau pourra donner davantage de détails sur les observations post-thérapie, exprimant l’efficacité de la thérapie, ainsi que d’autres informations à venir dans ce texte: Tableau 1 Résultats observés recensés chez les patients atteints ayant suivi le MIT Auteurs Titre # de sujets Amélie Racette, Céline Bard, Isabelle Peretz Making non-fluent aphasics speak: sing along!, Brain, 2006, 129, 25712584. Andrea Norton, Lauryn Zipse, Sarah Marchina, Gottfried Schlaug Melodic Intonation S. O. Therapy: Shared Insights on How It Is Done and Why It Might Help, The Neurosciences and Music III: Disorders and Plasticity, 2009, 1169, 431-436. Aphasie de Broca, modérée à sévère B. Bonakdarpour, A. Eftejgarzadeh, H. Ashayeri Preliminary report 3 on the effects of melodic intonation therapy in the rehabilitation of persian aphasic patients, Iranian Journal of Medical Sciences, 2000, 156-160. Aphasie de Broca 8 Trouble étudié Aphasie de Broca, acquise d'un AVC Objectif Résultats Étudier la production d'énonciations chantées et parler pour observer si les patients peuvent chanter des mots qu'ils ne peuvent pas prononcer autrement. Décrire comment la thérapie à intonation musicale doit être administrée et expliquer comment elle peut exercer un effet thérapeutique. Les effets de la TIM adaptée pour l'aphasie persane après 15 séances de traitement. Chanter en groupe, dans une chorale, est plus efficace que de parler en groupe en français pour améliorer l'intelligibilité des mots, car cela entraîne plus d'une interface auditivevocale. Chemin prometteur vers une parole fluente ; processus neuronaux restent flous. Amélioration des variables expositoires et de la compréhension auditive ; période de traitement courte, donc pas d'attribution de l'amélioration à la thérapie. 180 Benjamin Stahl Treatment of Non- 32 (17 cross Fluent Aphasia sectionnels, 15 through Melody, longitudinale) Rhythm and Formulaic Language, Leipzig: Max Planck Institute for Human Cognitive and Brain Sciences, 2013, 161 pages. Aphasie de Broca, acquise d’un AVC Benjamin Stahl, Sonja A. Kotz, Ilona Henseler, Robert Turner, Stefan Geyer Rhythm in disguise: why singing may not hold the key to recovery from aphasia, Brain, 2011, 134, 30833093. 17 Aphasie de Broca Benjamin Stahl, Sonja A. Kotz, Ilona Henseler, Robert Turner, Stefan Geyer How to engage in the right brain hemisphere without even singing: evidence for two paths of speech recovery, Frontiers in Human Neuroscience, 2013 (en ligne). 15 Aphasie de Broca chronique Cross sectionnel: Évaluer si c'est le chant qui permet aux patients atteints d'aphasie de produire la parole ; Longitudinale: Évaluer si le chant pourrait aider à la réadaptation de la parole. Cross sectionnel: le chant pourrait ne pas être plus avantageux que le rythme chez les patients atteints d'aphasie non de Broca ; Le rythme pourrait être primordial chez les patients ayant des lésions aux noyaux gris centraux ; Longitudinale: les impacts à long terme de la mélodie et du rythme sur la réadaptation du langage restent incertains ; Le chant et le rythme seraient similairement efficaces dans le traitement de l'aphasie non fluente. Évaluer Les avantages l'importance de attribués à l'intonation la mélodie et du musicale pourraient rythme dans la en fait être dus au production de la rythme ; La parole. production lyrique chez les patients atteints d'aphasie non fluente pourrait être médiée par la MLT et l'automatisme moteur. Évaluer les L'efficacité de la patients qui ont parole chantée et suivi une rythmique serait thérapie par le semblable dans le chant, par le traitement de rythme ou par l'aphasie ; La thérapie la parole et standard de la parole leurs serait moins efficace. différences. 181 Bradley W. Vines, Andrea C. Norton, Gottfried Schlaug Non-invasive brain 6 stimulation enhances the effects of melodic intonation therapy, Frontiers in Psychology, 2011 (en ligne). Aphasie de Broca, modérée à sévère Évaluer l'efficacité d'une stimulation non invasive du cerveau pour augmenter les bénéfices de la TIM par la modulation de l'activité neuronale pendant le traitement. Carmel C. Lum, Andrew W. Ellis Is 28 ''Nonpropositional'' Speech Preserved in Aphasia?, Brain and Language 46, 1994, 368-391. Aphasie de Broca Dwyer Conklyn, Eric Novak, Adrienne Boissy, Francois Bethoux, Kamal Chemali The Effects of 30 Modified Melodic Intonation Therapy on Nonfluent Aphasia: A Pilot Study, JSLHR, Vol. 66, 14631471, 2012. Aphasie de Broca Distinguer le langage propositionnel et non propositionnel pour comprendre les aspects du langage chez les patients atteints d'aphasie Déterminer les effets immédiats de la thérapie à intonation musicale modifiée comme intervention première chez les patients ayant subi un AVC. L'ajout de la stimulation transcraniale à la TIM a mené à d'importantes améliorations de la fluidité du langage ; La combinaison des deux pourrait avancer le rythme de la réadaptation en augmentant l'activité du secteur neurosensoriel de l'hémisphère droit pour l'articulation. Le langage non propositionnel n'est pas préservé chez les patients aphasiques en tant que groupe, mais certains peuvent avoir un avantage à l'avoir. Supporte les bénéfices possibles de l'utilisation de la thérapie à intonation musicale modifiée tôt dans la réadaptation chez les patients atteints d'aphasie non fluente. 182 Gottfried Schlaug, Sarah Marchina, Andrea Norton Evidence for Plasticity in White Matter Tracts of Chronic Aphasic Patients Undergoing Intense Intonation based Speech Therapy, Ann NY Acad Sci. , juillet 2009, 1169, 385394. 6 Aphasie de Broca, modérée à sévère Gottfried Schlaug, Andrea Norton, Sarah Marchina, Lauryn Zipse, Catherine Y Wan From singing to speaking: facilitating recovery from nonfluent aphasia, Future Neurology, 2010, 5, 657-665. S. O. Aphasie de Broca Joost Hurkmans, Madeleen de Bruijn, Anne M. Boonstra, Roel Jonkers, Roelien Bastiaanse, Hans Arendzen & Heleen A. ReindersMesselink Music in the treatment of neurological language and speech disorders: A systematic review, Aphasiology, 2012, 26:1, 1-19. 15 Aphasie (type non spécifié) et apraxie Tester si une thérapie basée sur l'intonation, qui est habituellement administrée avec 75-80 séances intenses, apporterait des changements dans la matière blanche, spécifiquement dans le faisceau arqué (FA). Examiner la différence de la qualité d'un mot prononcé par un patient atteint d'aphasie selon s'il est chanté ou parlé. Augmentation dans le nombre de fibres du FA et du volume du FA comparativement au prétraitement. L'efficacité de la TIM n'est pas justifiée et l'aspect neural n'a pas été suffisamment exploré ; la TIM convient aux patients avec de sévères lésions à l'hémisphère gauche et dont la seule réadaptation possible est par l'usage de l'hémisphère droit. Synthétiser les Améliorations du études sur traitement des l'utilisation des troubles du langage et paramètres de la de la parole ; Qualité musique dans le méthodologique traitement des faible. --> Aucune troubles du conclusion sur les langage et de la effets de l'utilisation parole ; de la musique dans le mécanismes qui traitement des peuvent troubles expliquer le neurologiques acquis. rétablissement. 183 Kil-Byung Lim, YongKyun Kim, Hong-Jae Lee, Jeehyun Yoo, Ji Youn Hwang, Jeong-Ah Kim, SyngKyun Kim The Therapeutic Effect of Neurologic Music Therapy and Speech Language Therapy in PostStroke Aphasic Patients, Annals of Rehabilitation Medicine, 2013, 37:4, 556-562. 21 Aphasie de Broca K. Leigh MorrowOdom, Ashley B. Swann Effectiveness of melodic intonation therapy in a case of aphasia following right hemisphere stroke, Aphasiology, 2013, 17 pages. 1 Aphasie globale Maria Munoz Adapting MIT to improve functional communication in a Spanish speaker with aphasia, Clinical Aphasiology Conference, 2009, 2 pages. 1 Aphasie de Broca et apraxie Martin L. Albert, Robert W. Sparks, Nancy A. Helm Melodic Intonation 3 Therapy for Aphasia, Aphasia Research Unit, 29:130-131, 1973. Mutisme, Aphasie mixte, Aphasie sévère (type non spécifié) Étuier les effets thérapeutiques de la thérapie neurologique musicale (NMT) et la thérapie de la parole et du langage (SLT) sur l'amélioration du quotient aphasique (AQ) chez les patients ayant subi un AVC. Explorer l'efficacité de la TIM pour l'amélioration du langage expressif d'une personne atteinte d'aphasie à la suite d'un AVC. Évaluer les effets de la TIM sur un patient espagnol atteint d'aphasie, en anglais et en espagnol et analyser les résultats selon la langue. Les effets de la thérapie à intonation musicale. Améliorations significatives dans les capacités langagières dans le groupe NMT comparé au groupe SLT. La performance du patient au Aphasia Diagnostic Profiles a démontré une aphasie de plus basse sévérité à la suite de la thérapie et une meilleure compréhension auditive, répétition, longueur de phrase moyenne et gestuelle. Les bénéfices sont les mêmes que ce soit en anglais ou en espagnol. Amélioration des habiletés expressives ; pas d'effets sur le langage réceptif ; le MIT est un dispositif facilitant la parole. 184 Monica Strauss Hough Melodic Intonation 1 Therapy and aphasia: another variation on a theme, Aphasiology, 2010, 24 (6-8), 775-786. Aphasie de Broca Nancy HelmEstabrooks Exploiting the 24 Right Hemisphere for Language Rehabilitation: Melodic Intonation Therapy, Cognitive Processing in the Right Hemisphere, 1983, 229-239 The Effect of 12 Musical Cues on the Nonpurposive Speech of Persons with Aphasia, Journal of Music Therapy, 1995, 4657. Aphasie (type non spécifié) Thérapie Mélodique et Rhythmée, Aphasie und verwandte Gebiete, 1/2010, 81-87. Aphasie, Aphasie sévère et chronique (type non spécifié) Nicki S. Cohen, Jean Ford Philippe Van Eeckhout 120 Aphasie (type non spécifié) L'efficacité de la thérapie à intonation musicale sur l'augmentation de la sortieverbale d'un patient atteint de l'aphasie de Broca chronique. L'exploitation de l'hémisphère droit dans la réadaptation des fonctions langagières. Amélioration pour la compréhension auditive, les capacités écrites et orales, la parole spontanée ; habileté à prononcer de courtes phrases grâce à la thérapie à intonation musicale. Examiner la différence de parole sans intention de communication des gens atteints d'aphasie lors de tâches verbales, rythmiques et mélodiques. Les effets de la thérapie mélodique et rythmique. Pas de différences significatives entre les conditions verbales, rythmiques et mélodiques et le contenu de la parole et le type d'erreurs du sujet. L'hémisphère droit jouerait un rôle important dans la production et le traitement des contours mélodiques et de l'intonation. Résurgence du stock lexical, de la répétition de phrases longues sans trouble d'articulation, d'un langage spontané plus fluent et plus informatif ; Privilégie l'écoute du patient ; Facilite la dynamique articulatoire. 185 Richard A. Dressler, Eugene H. Buder, Michael P. Cannito Rhythmic patterns during conversational repairs in speakers with aphasia, Aphasiology, 2009, 23:6, 731748. Sylvie Hébert, Amélie Racette, Lise Gagnon, Isabelle Peretz Revisiting the 1 dissociation between singing and speaking in expressive aphasia, Brain, 2003, 126, 1838-1850. Dissociation 1 between singing and speaking in expressive aphasia: The role of song familiarity, Neuropsychologia 46, 2007, 15051512. Thomas Straube, Alexander Schulz, Katja Geipel, HansJoachim Mentzel, Wolfgang H. R. Miltner 3 Aphasie fluente (2) et antérieure (1) (type non spécifié) Examiner les changements dans le patron prosodique des patients atteints d'aphasie durant les périodes de réparation de la communication dans des conversations informelles avec des interlocuteurs sans trouble. Changements dans le tempo prosodique selon la familiarité avec le partenaire: tempo plus vite si le partenaire est inconnu ; tempo plus lent n'aide pas nécessairement dans la réparation du bris de communication. Aphasie de Broca Examiner la production de sons chantés et parlés chez un client ayant une aphasie de Broca. Étudier le rôle du chant dans la répétition de phrases chez le patient. Le chant ne facilite pas l'articulation dans le cas d'une personne atteinte d'aphasie de Broca. Aphasie de Broca sévère Le chant pourrait aider la production de mots dans certains cas d'aphasie expressive sévère ; L'association de la mélodie et du texte dans la MLT semble être responsable de ceci. Les effets langagiers directement observables sont semblables d’une recherche à l’autre: la compréhension auditive et l’aisance de production sont les deux améliorations primaires. Mais beaucoup d’autres sphères du langage et de la parole seraient susceptibles à des changements également. La répétition, l’augmentation de la longueur moyenne d’énoncés et du lexique, les habiletés d’écriture et de lecture, la gestuelle, la dynamique articulatoire et la vitesse du tempo sont quelques-unes des composantes qui peuvent voir des changements positifs au cours du MIT. Il serait intéressant d’explorer davantage ces résultats pour savoir quels mécanismes sont responsables de certaines améliorations auxquelles on ne s’attendrait pas nécessairement, telles celles au niveau des habiletés de lecture et d’écriture. Un des effets reste toutefois imprécis, soit la compréhension auditive, qui n’est pas définie clairement. Certaines recherches décrivent une meilleure compréhension auditive comme étant la conscience du patient par rapport à ses propres paroles. On note donc une amélioration au niveau des habiletés d’autocorrection lors d’erreurs paradigmatiques, par exemple, ou encore 186 quant à la capacité de répétition. Toutefois, la majorité des recherches qui illustrent la compréhension auditive comme étant une des caractéristiques des plus sujettes à amélioration la décrivent plutôt comme un synonyme de la compréhension réceptive. Dans cet angle, pourrait-on considérer que l’exigence suggérant un langage réceptif adéquat du client n’ait pas été respectée? Quoiqu’une telle amélioration soit tout à fait acceptable, les recommandations cliniques, établies très tôt dans l’instauration du MIT, ne sont pas à négliger pour assurer un processus de recouvrement optimal pour le patient soumis à la thérapie. Enfin, cet effet est un bon exemple du mystère qu’est encore le MIT. Comment peut-on expliquer cette amélioration de la compréhension, qui se trouve plutôt au niveau langagier, alors que la thérapie vise une tout autre dimension au niveau parolier? Peut-on penser que l’aspect de répétition favorise une meilleure attention du client? Est-il plus conscient de sa parole lorsqu’elle est altérée, par exemple, selon le mode de Sprechgesang? D’un point de vue plutôt simple, nous pourrions prendre pour acquis que, puisqu’il doit écouter et prêter attention à ce que dit l’orthophoniste, le patient peut ainsi améliorer ses facteurs, qui lui sont essentiels dans l’aspect d’imitation de la thérapie. Dans un même ordre d’idée, l’amélioration des habiletés de lecture et d’écriture semble aussi, sinon plus difficile à expliquer. Strauss Hough (2010), dans l’application d’un MIT légèrement modifié chez un homme atteint d’aphasie de Broca, a soulevé ces résultats. Toutefois, sa méthode ne comprenait pas d’étapes dans lesquellesl’écriture était mise en pratique. Le seul élément que l’on pourrait juger responsable est la lecture des indices visuels, qui étaient des phrases écrites que le patient devait répéter. Alors que très peu de recherches s’attardent aux indices visuels, et, parfois, les négligent même, la présente nous laisse croire qu’ils ont une utilité supplémentaire, qui ne se rattache pas directement à la parole. Un paramètre important est cependant toujours à étudier: l’effet à long terme de la thérapie à intonation mélodique est très peu pris en compte par la grande majorité des études menées, observent plutôt les progrès du patient durant la thérapie. Ceci étant dit, il est possible de dire que les effets à court terme sont bénéfiques pour le patient atteint d’aphasie. Longitudinalement, il est difficile de prendre position. Stahl (2013) a mené la seule recherche qui s’est intéressée à ce facteur de manière directe, menant d’abord une étude à court terme (analyse transversale), la comparant ensuite à une étude à long terme. Comme exprimé dans la majorité des études, par les résultats observés, les résultats immédiats sont positifs. Cependant, dans l’étude longitudinale, les impacts de la mélodie sur la réadaptation du langage restent encore incertains. Ceci est un questionnement crucial qui devrait être davantage exploré quant à l’efficacité du MIT: les effets, qui sont positifs à l’immédiat, le sont-ils également à long terme? Sinon, est-il tout de même pertinent pour le patient de continuer avec cette méthode de traitement, ou devrait-elle être combinée à une autre? Les résultats positifs instantanés pourraient être attribuables à un effet placebo, emmené par la bonne volonté du patient à se rétablir. Cette hypothèse est d’autant plus possible considérant que les patients admissibles ne sont pas atteints d’anosognosie. Une attention particulière devrait être portée à cet aspect si on considère la possibilité d’une restitution spontanée: peut-on réellement attribuer le succès du patient entièrement au MIT? Quel est le rôle du temps dans le rétablissement de celui-ci? Il est en effet possible que l’environnement de l’individu favorise un processus de maturation, qui peut être, du moins en partie, responsable des améliorations observées chez celui-ci. Dans ce cas, il serait important de 187 comparer les résultats obtenus chez les patients, à long terme ainsi qu’à court terme, selon le temps passé depuis leur accident vasculaire cérébral. Les recherches semblent toutefois unanimes: la thérapie à intonation mélodique est une méthode qui, effectuée correctement, engendre des résultats positifs chez les patients cibles mentionnés ci-dessus. Les altérations de la prosodie chez les patients atteints d’aphasie Le but primaire de la thérapie à intonation mélodique est clair: la réadaptation de la prosodie de la parole de l’individu. Par prosodie, on entend la musicalité de la parole qui donne le ton, l’émotion à ce qui est exprimé par une personne. Ceci inclut la mélodie, le rythme, le ton, les accents toniques, etc. Une des principales altérations de la parole chez les patients, suite à un accident causant l’aphasie, se situera à ce niveau. Plusieurs études ont adressé le changement de la prosodie chez les patients atteints d’aphasie. Van Lancker Sidtis et coll. (2010) ont notamment étudié le sens du rythme. L’exercice, ciblant la dérivation lexicale, chercha à illustrer si la longueur de la voyelle initiale d’un mot était la même chez les individus atteints d’aphasie que chez ceux sans trouble de la parole ou du langage. La norme veut que, plus la forme dérivée est longue, plus la production de la voyelle initiale est courte. L’exemple donné était les trois mots zip, zipper et zippering. Il fut prouvé qu’avec une aphasie de Broca, l’effet était inverse: plus la forme dérivée était longue, plus la production de la voyelle initiale du mot par le patient était longue. Pour l’aphasie de Wernicke, on nota une production plus longue des voyelles de façon générale. L’allongement des syllabes chez les patients atteints d’aphasie est un questionnement qui a été largement étudié et les recherches prouvent que c’est un phénomène répandu, indépendamment la langue du locuteur. Toujours en lien avec la notion de rythme, mais aussi avec celle de l’intonation, Niemi (1998) s’est intéressé aux caractéristiques spécifiques à l’aprosodie, soit le sens du rythme et l’intonation atypiques. L’étude, menée auprès de locuteurs finnois, apporte une nouvelle dimension qui dispute ces généralisations de l’altération de la prosodie: le finnois est une langue où l’intonation n’est pas utilisée pour apporter des distinctions grammaticales, par exemple, contrairement à un bon nombre de langues. La notion de longueur des voyelles et des consonnes fut étudiée, et on prouva qu’il y avait possibilité de préservation de la production normale de celles-ci. Le chercheur conclu que les troubles de temporalité et de patrons de tonalité pouvaient être évités en adoptant un mode parolier où l’individu allonge la pause entre les mots. Des recherches en lien avec les accents toniques ont également démontré des résultats intéressants. De Bree, Janse et van de Zande (2007) ont étudié l’emplacement des stress dans les mots et dans les non-mots. Les résultats ont démontré que les motifs d’erreurs notés, chez les personnes atteintes d’aphasie, sont majoritairement en lien avec les mots avec un accent tonique irrégulier. Les résultats globaux attestèrent que les patients atteints d’aphasie, autant dans les tâches de lecture que d’expression orale, utilisent leurs connaissances de la structure syllabique de leur langue ainsi que la longueur du mot comme indice de localisation de l’accent. Considérant cette intéressante découverte, pourrait-on considérer une éducation directement au niveau des accents toniques d’abord et avant tout? La conservation majoritaire de la tonalité est une trouvaille importante: celle-ci joue un rôle central dans la prosodie et, considérant que ce ne 188 serait pas un aspect nécessitant une intervention laborieuse, la thérapie pourrait être simplifiée et centrée sur la mélodie et le rythme. Le rôle de la mélodie dans la thérapie Puisque ce type de thérapie vise largement le rétablissement de la prosodie du patient, la déterminer de « mélodique » semble exact. Jourdain (1997) décrit la mélodie comme n’étant pas seulement une séquence de notes, mais plutôt des notes variant en fréquence, en durée et en intonation. Toujours selon Jourdain, la localisation de la mélodie est toutefois très complexe, comme la perception cérébrale de la musique en général. En effet, bien que l’on considère que la mélodie est une composante musicale se situant dans l’hémisphère droit, il semblerait que chez les musiciens ou même chez les gens qui sont en apprentissage musical, la mélodie, dans les mots de l’auteur, « migrerait » de l’hémisphère droit à l’hémisphère gauche au fur et à mesure de l’entraînement musical. Considérant ceci, dans le cas du MIT, l’aspect mélodique pourrait-il raviver, avec le temps et la thérapie, les composantes de la parole gérées par l’hémisphère gauche, même s’il est lésé? Bien que peu d’études s’intéressent à ceci, Berlin et coll. (1996) ont soumis leurs patients atteints d’une aphasie antérieure à la tomographie par émission de positrons (TEP), observant ainsi les changements dans la circulation sanguine du cerveau. Avec cette méthode, ils ont ainsi observé l’activation de la zone de Broca et du cortex préfrontal gauche, siège de certaines fonctions langagières importantes, lors de l’application de la MIT dans des tâches d’écoute et de répétition. Ces résultats démontrent que la thérapie ne consiste possiblement pas seulement de l’exploitation exclusive de l’hémisphère intact, mais bien du recouvrement de certaines fonctions situées dans l’hémisphère lésé. Il est important de mentionner que le concept de mélodie, chez le patient atteint d’aphasie, n’est pas perdu, mais bien altéré. Au niveau de la parole, il y aura incapacité de s’exprimer avec celle-ci. Mais, de façon réceptive ou encore lors du chant, il y a conservation de la qualité mélodique. Il serait possible de dire que c’est donc la « mélodie expressive » qui est touchée. Le rôle du rythme dans la thérapie Il est important de faire la distinction entre le rythme et la mélodie, deux composantes de la musique qui sont parfois confondues, mais qui sont toutefois très distinctes. Avec la mélodie, on réfère aux notes et à la qualité de la hauteur tonale (aiguë ou grave), alors qu’avec le rythme, il est plutôt question du tempo, de la fréquence. Neurologiquement, la différence est simple: la dominance de l’hémisphère droit est la mélodie, alors que la latéralisation gauche est le rythme. Considérant ceci, une lésion à l’hémisphère gauche ne causerait-elle pas des lacunes dans la reconnaissance et la production de rythmes? Et, pour l’activer à l’aide du tapotement, si on considère l’aspect controlatéral, le patient ne devrait-il pas tapoter avec ses doigts de la main droite? Toujours selon Jourdain, ce n’est pas nécessairement le cas. Comme exprimée dans la section précédente, la localisation des sphères musicales dans le cerveau est délicate. Le rythme, plus particulièrement, serait un 189 élément très répandu dans le cerveau, rendant encore plus complexe de déterminer à quel niveau il pourrait être affecté chez le patient. Plusieurs recherches soulèvent diverses raisons pour lesquelles les exercices rythmiques devraient être inclus, et même priorisés, dans la thérapie. Stahl (2013), se séparant de l’habituelle fixation envers les deux hémisphères, souligne une autre préoccupation peu soulevée: l’affection au niveau des ganglions de la base. En plus d’avoir une grande importance dans l’amorcement et l’exécution de processus cognitifs, les ganglions de la base ont un important rôle à jouer dans les notions de perception et de production du rythme. Ainsi, le chercheur affirme que le patient ayant une lésion plus importante à ce niveau devrait être soumis à des exercices centrés sur la rythmicité. Ceci dit, si l’on change la composante musicale exercée de la mélodie pour le rythme, peut-on tout de même faire référence à de la thérapie à intonation mélodique? Il n’y a pas de réponse définitive, mais peut-être pourrait-on considérer celle-ci comme une modification du MIT. Les trois étapes de base peuvent encore être respectées, mais les séances pourraient être concentrées sur le tempo au lieu de l’intonation. Peu importe la méthode adoptée, la mélodie et le rythme sont au cœur d’un même concept, soit celui de la prosodie et de la réadaptation de celleci. Puis, comme il sera mentionné dans la prochaine section, le rythme occupe déjà un rôle important dans le recouvrement de l’aphasie antérieure avec l’aide que procure le mécanisme de tapping. La langue et le bilinguisme Le MIT, ayant été fondé en anglais aux États-Unis, est une forme de thérapie à laquelle on a recours un peu partout dans le monde: il est possible de trouver des recherches américaines et canadiennes, mais également iraniennes, espagnoles et allemandes, par exemple. Bonakdarpour et coll. (2000) se sont intéressés à utiliser le MIT chez des patients iraniens atteints d’aphasie de Broca de niveau modéré à sévère, dont la lésion en cause est survenue au moins 33 mois plus tôt. À cette date, n’ayant toujours pas été adaptée au perse, ces chercheurs adaptèrent la thérapie à la langue, gardant les trois étapes habituelles. Les résultats auprès des sujets furent favorables, dénotant entre autres des améliorations de la compréhension auditive et une augmentation de la longueur moyenne des énoncés. Plus récemment, Maria Munoz (2009) s’est intéressée à l’idée de la thérapie chez un patient ayant une aphasie, et qui se trouve à être bilingue, parlant l’anglais et l’espagnol. Modifiant la thérapie de manière à ce qu’elle ressemble davantage à la méthode de Sparks, soit avec deux niveaux, l’orthophoniste, à l’aide de la famille du patient, créa une liste de mots équivalents dans les deux langues, le motif d’intonation respectant chaque langue. Les résultats primaires démontrèrent une réussite similaire autant en anglais qu’en espagnol. Toutefois, certains des critères d’admissibilité primordiaux du patient n’ont pas été suivis: l’AVC ne s’est produit que trois mois avant le début de la thérapie et on indique que le patient a une importante apraxie de la parole. De plus, on ne précise pas le type d’aphasie par lequel il est affecté. En se fiant à ces premières démarches pour évaluer l’efficacité du MIT, les résultats semblent démontrer que ce serait une méthode d’intervention envisageable, indépendamment de 190 la langue. Tel que soulevé par Bonakdarpour: « Entonner une phrase contient trois éléments: la ligne mélodique, le rythme et les points toniques, qui sont tous des concepts linguistiques différents du perse à l’anglais ». Dans cette optique, ces trois éléments sont présents dans tout dialecte, mais varient d’une langue à l’autre. Logiquement, il ne suffit que de baser les phrases cibles sur les caractéristiques propres à la langue dans laquelle se fait l’intervention. Toutefois, considérant que l’anglais, l’espagnol et même le perse appartiennent tous trois à la famille des langues indo-européennes, et sont ainsi toutes des langues flexionnelles, il reste toujours à déterminer si le MIT est bien applicable à toutes sortes de langues. Dans une langue flexionnelle, les mots changent selon les autres mots qui les entourent (par exemple, la conjugaison des verbes ou encore l’accord en genre et en nombre), c’est-à-dire qu’ils sont variables. La thérapie dans une langue isolante où les lemmes sont invariables, comme le vietnamien, ou encore dans une langue agglutinante où les mots prennent des significations différentes selon l’assemblage des morphèmes, telle que le finnois, serait-elle aussi efficace? Jourdain (1997) souligne un point intéressant: la mélodie, d’une culture à l’autre, peut prendre différentes notions. Mais ce qui est au cœur de la mélodie, dans toutes langues confondues, est le contour, décrit par l’auteur comme la forme créée par la mélodie alors qu’elle fluctue en hauteur. Ceci dit, le contour semble bien être l’élément essentiel au MIT et, si on le considère comme étant présent dans toutes langues, il semble que les possibilités de thérapies sont considérables. Bien que la mélodie et le rythme soient des concepts présents dans tout type de langue, il serait intéressant d’évaluer l’efficacité de la thérapie dans des langages plus variés. Une des seules recherches effectuées chez les locuteurs chinois atteints d’aphasie de Broca démontre des résultats prometteurs. Tseng (2011) a soumis quatre clients à un MIT adapté au mandarin. Tous avaient subi l’accident au minimum un an plus tôt. Après huit semaines de traitement, le résultat le plus apparent sut démontrer une amélioration au niveau de la longueur des énoncés. Étant une langue où les accents toniques sont d’une importance supérieure à cause de leur rôle au niveau sémantique, il est convenable qu’on se questionne sur l’efficacité de la thérapie en chinois. Toutefois, plusieurs autres recherches seraient nécessaires pour démontrer les autres avantages de la thérapie non seulement en mandarin, mais également dans toute autre langue isolante. Les éléments nécessaires pour bénéficier du MIT pourraient semblablement varier d’une langue à une autre. Dans le cas des langues isolantes, il est fort probable qu’on accorde une plus grande importance à l’éducation tonique. Enfin, en optant pour une méthode bilingue, il faut prendre en considération les besoins, les désirs et les capacités du patient. Par ceci, on entend notamment mettre l’accent sur la langue qu’il parle à la maison, et ainsi placer celle qu’il utilise, par exemple, au travail en arrière-plan. Il serait aussi important de considérer si celui-ci pourra garder son emploi et, dans l’optique où il ne retournera pas au travail, considérer s’il tirerait profit de la thérapie dans cette langue ou s’il vaut mieux adopter une intervention non exhaustive, soit dans sa langue première. Cette décision revient au client et à sa famille, mais il faut aussi considérer l’ampleur des symptômes et les capacités de l’individu. Comme le mentionne l’American Speech-Hearing Association, l’orthophoniste aura la responsabilité d’approuver de la langue à choisir lors de l’intervention, peu importe la méthode, ainsi que de promouvoir la « généralisation interlangues », soit les répercutions des améliorations sur la deuxième langue, celle qui n’est pas adoptée dans l’approche. 191 Discussion Malgré l’intérêt grandissant qui lui est alloué comme méthode d’intervention, la thérapie à intonation mélodique est encore très brute, en dépit de ses quarante années d’existence. Considérant l’évolution prompte de l’intervention pour les désordres de la communication, l’état stagnant du MIT est critiquable ; une méthode aux effets encore si incertains est-elle à prioriser ? Comme le soulèvent un nombre majoritaire des recherches effectuées sur le MIT, plusieurs éléments restent à être étudiés davantage avant que celle-ci puisse être considérée comme adéquate et efficiente pour les patients atteints d’aphasie. Voici donc quelques-uns des questionnements principaux sur lesquels il serait important de diriger davantage de recherches afin de confirmer la crédibilité de la thérapie à intonation mélodique. Les effets à long terme L’aspect le plus important et qui se trouve aussi à être un des moins explorés est celui des effets à long terme. La grande majorité des enquêtes menées sur terrain ont prouvé que les effets à court terme chez les individus étaient positifs, mais qu’en est-il des effets à long terme ? Le patient doit-il continuer la thérapie dès que l’on considère que sa prosodie est de retour à la normale ? S’il arrête, y aura-t-il une régression après un certain temps? Encore une fois, considérant que sa première datation remonte à près d’un demi-siècle, l’étude de ce facteur est absolument réaliste: le recensement des effets à long terme sur les patients ayant suivi cette thérapie pourrait être fait, et même comparé selon le temps depuis l’arrêt de celle-ci. Quels sont les effets après un an, cinq ans et même vingt ans? Y’a-t-il eu amélioration ou régression après la thérapie? Les possibilités d’effets qui pourraient être mesurés en lien avec le temps sont sans fin. Considérant les importantes variations d’un patient à un autre quant aux aspects de la parole et du langage, une telle étude devrait être exhaustive. Il serait important de s’assurer d’avoir un portrait juste des symptômes qui peuvent être diminués, et ce selon des dimensions telles que le type d’aphasie, la sévérité du symptôme, le temps nécessaire de thérapie pour que les résultats soient efficaces, etc. Il va sans dire que de régler cette question uniquement servirait à répondre à une interrogation principale: la thérapie musicale est-elle à adopter ? Si les effets, après un certain temps, s’atténuent, le patient préférera sans aucun doute suivre une thérapie plus traditionnelle et sûre. Bien que la population cible soit assez précise présentement, une analyse plus détaillée pourrait éclairer sur le patient idéal, dont la condition pourrait suggérer des résultats prometteurs. La dimension temporelle Une des conditions requises qui semble être primordiale est le temps d’un an après l’apparition des symptômes chez le patient. Toutefois, dans plusieurs recherches, ce facteur n’est pas du tout mentionné, ou encore, comme chez Belin et coll. (1996), on suggère que la thérapie peut commencer dès quatre mois après l’accident de l’individu. En considérant le cas de Gabrielle Giffords, on peut voir que cette négligence face au facteur temporelle est présente non seulement dans la recherche, mais également dans la 192 dimension clinique. Plusieurs sources journalistiques notent que Giffords a entamé cette méthode de réadaptation bien avant la marque annuelle recommandée. Quoique le MIT semble avoir été bénéfique pour la femme, n’aurait-il pas été préférable d’attendre une première rémission, non seulement langagière, mais aussi physique? En effet, considérant qu’elle a subi de nombreuses procédures chirurgicales, dont une particulière qui consistait à enlever une partie de son crâne temporairement, il est possible de croire que son cerveau n’était pas dans son état « normal », et assurément encore affecté, notamment par l’enflure. Le temps d’attente précédant l’entreprise d’une telle thérapie a pour but non seulement de permettre ce rétablissement physique, mais aussi pour autoriser des thérapies langagières, qui sont, en quelque sorte, à prioriser davantage avant de s’affairer à celles ciblant la parole. De plus, comme mentionné plus tôt, la possibilité de récupération spontanée chez le patient n’est pas à négliger. La validité externe Comme mentionné plus tôt, un bon nombre de recherches tentent de modifier la thérapie à intonation mélodique, de la rapprocher un peu plus de l’irréprochabilité. Toutefois, en faisant ceci, on ajoute des éléments externes aux éléments de la thérapie originale, qui sont déjà plutôt nombreux. On complexifie la méthode dans divers chemins qui, bien qu’intéressants, ne font qu’embrouiller une importante question: quels sont les éléments importants du MIT original? Dans les dernières années, on a confirmé les avantages de l’aspect rythmique de la thérapie, soit le tapping et l’application du Sprechgesang. La notion de rythme est nécessaire pour diverses raisons, notamment pour permettre un débit naturel, mais également comme élément d’aide lors de l’attribution des accents toniques aux syllabes données. Ces aspects sont essentiels pour apporter la parole du patient vers une communication pragmatique. Évidemment, la mélodie est un élément incontournable. Sa fusion avec le rythme est primordiale: elle le complète avec la notion d’intonation et de tons. Cette unification des composantes rythmiques et mélodiques permet l’effet recherché par le MIT, soit la prosodie. Quelques autres éléments pourraient aussi être considérés comme étant de rigueur, particulièrement lorsque l’on tient compte des recherches variées qui appuient leurs impacts positifs dans la thérapie. La progression ascendante du chant jusqu’à la parole, soit du fredonnement à la parole normale, permet un progrès gradué du patient: le cheminement du fredonnement à l’entonnement est subtil et réaliste pour celui-ci. L’aspect d’imitation d’un modèle a également été démontré comme essentiel, notamment grâce à la théorie des neurones miroirs. Toutefois, elle apporte un questionnement préoccupant: la présence de l’orthophoniste est-elle absolument requise? Si le client suit une thérapie, par exemple, enregistrée sur film, les effets seront-ils les mêmes? Il va sans dire que la consultation serait nécessaire, mais la thérapie elle-même pourrait-elle se faire hors des séances avec l’orthophoniste? Si ce n’est pas le cas, il semble que cela pourrait, du moins, être une méthode envisageable pour le patient qui peut avoir des empêchements occasionnels quant à sa présence aux rencontres avec un spécialiste. 193 Un autre constituant discutable est celui du support visuel. Aucune recherche ne semble s’attarder à cette facette de la thérapie et à sa nécessité. Il semble que ce pourrait être une simple préférence personnelle pour le patient. Une comparaison du taux de réussite des patients avec l’aide d’indices visuels versus sans indices serait une enquête plutôt simple et intéressante à mener. Enfin, il serait intéressant, dans les recherches, d’avoir une idée des aspects du MIT qui causaient plus de difficultés auprès des clients, que ce soit au niveau des étapes de la thérapie ou encore par rapport aux mécanismes qui pourraient être optionnels, comme le tapotement et l’utilisation du support visuel. Les qualifications de l’orthophoniste La formation de l’orthophoniste pour l’administration de la thérapie à intonation mélodique est un sujet qui ne paraît pas être contesté. Quelques sources précisent que tout orthophoniste peut être formé pour diriger des sessions de MIT. Toutefois, ne serait-il pas préférable d’avoir une formation en musique pour s’assurer des compétences de l’intervenant? Une trousse de formation, le Melodic Intonation Therapy Kit, créé par Helm-Estabrooks, une des pionnières du MIT, est facilement accessible à tous, sous la forme d’un ouvrage concernant les désordres neurologiques. L’orthophoniste peut donc apprendre la méthode en regardant un film et en lisant un manuel. Cette idée nous rapporte au questionnement concernant la pertinence de la présence de l’orthophoniste: pourrait-on mettre cette trousse entre les mains d’un proche du patient et s’attendre aux mêmes résultats qu’il aurait avec un professionnel? Ceci confirme à nouveau que cette méthode est possiblement basique si toute personne non certifiée en orthophonie peut avoir accès aux matériaux requis pour la thérapie. Enfin, les qualités et habiletés personnelles de l’orthophoniste, comme dans toute autre thérapie, ne sont pas à négliger. L’intérêt et la motivation sont un élément de prédiction de la réussite du patient. Sa familiarité avec la pathologie traitée ainsi qu’avec les concepts relatifs à la musique ne peut qu’être positive. Évidemment, une relation positive entre l’orthophoniste et le patient sera essentielle pour une réussite optimale de la thérapie. Conclusion Malgré les questionnements soulevés à la section précédente, on ne peut enlever à la thérapie à intonation mélodique ce qui lui revient, soit une variété d’effets positifs. Depuis sont instauration, un nombre important d’améliorations post-thérapie a été prouvé. Au niveau parolier, soit le niveau primordialement ciblé par l’intervention, se retrouve une majorité des avantages: les habiletés de répétition, d’articulation, de vitesse de tempo appropriée sont des exemples importants. Neurologiquement, les impacts de la thérapie sont impressionnants. Une fortification du faisceau arqué, reliant l’hémisphère droit du cerveau à l’hémisphère gauche, ainsi qu’une activation des zones endommagées qui jouent normalement un rôle majeur dans le langage et la parole lors de la thérapie sont des exemples découverts par plus d’un chercheur et qui accordent une crédibilité hors normes au MIT. 194 À la lecture des recherches menées sur la thérapie à intonation mélodique, on peut voir que la version plus moderne s’éloigne de la neurologie simple, qu’on n’adresse plus simplement la question « Pourquoi une personne atteinte d’aphasie peut chanter aisément alors qu’elle est affectée au niveau de sa parole? ». On adresse ainsi le sujet du MIT à un niveau plus complexe que la différence entre l’hémisphère droit versus l’hémisphère gauche: la neurologie de la musique étant un concept délicat et avec de nombreuses facettes, on s’intéresse à sa répartition dans le cerveau au complet. Ce qui semble être une problématique commune à plusieurs pistes de recherche est l’idée de modification de la méthode. Après une analyse détaillée, on peut voir que le MIT original emploie des éléments nécessaires à la réadaptation de l’intonation d’un patient atteint d’aphasie. Avant de chercher à moderniser davantage la technique, il est primordial de limiter la population cible, et ce avec des exigences précises et universelles. Puis, comme mentionné à plusieurs reprises, il faut accorder une importance supérieure aux effets à long terme de la thérapie à intonation mélodique pour confirmer la pertinence de celle-ci. Adopter des exigences différentes d’une recherche à l’autre ou encore des exigences qui sont proscrites par la méthode, que ce soit relatif au type d’aphasie, au temps postaccident ou à toute autre contre-indication, rend difficile la comparaison des résultats obtenus. Avec les avancements et les découvertes quant aux fonctions neurologiques, il est inévitable de considérer que le MIT doit subir des modifications qui reflètent la considération de ces facteurs, dont l’existence n’était pas connue lors du coup d’envoi de la thérapie en 1973. Le respect parfois trop rigide de certaines sphères de la thérapie à intonation mélodique freine l’évolution de celle-ci, qui pourrait pourtant avoir plus à offrir aux patients qui y sont soumis. Références ALBERT, M. L. , SPARKS, R. W. et N. A. HELM (1973). Melodic Intonation Therapy for Aphasia, Aphasia Research Unit, 29, 130-131. BONAKDARPOUR, A. , EFTEJGARZADEG, A. et H. ASHAYERI. (2000). « Preliminary report on the effects of melodic intonation therapy in the rehabilitation of persian aphasic patients », Iranian Journal of Medical Sciences, 156-160. BUDER, E. H. et J. L. EDRINGTON (2008). Conversational Prosodic Interactivity When One Partner has Aphasia, Speech Prosody 2008 Conference, 501-504. CARROLL, D. 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La trajectoire géographique et le processus d’occupation de l’espace définis par les immigrants constituent un outil primordial d’analyse de leur intégration et de leur impact spatial sur la configuration territoriale de la ville du Grand Sudbury. Dès lors, l’objectif de la présente étude est de comprendre si la trajectoire géographique et l’occupation de l’espace actuel aboutissent à la mise en place d’une hétérogénéité spatiale ou à une homogénéité spatiale ? En d’autres termes, la trajectoire et l’occupation spatiale des immigrants francophones permettent-elles d’envisager un processus d’agrégation spatiale ou de désagrégation spatiale? Suite à une enquête terrain, l’étude montre que l’occupation de l’espace par les immigrants francophones n’aboutit pas nécessairement à une ségrégation spatiale ou du moins à une ghettoïsation de l’espace urbain à Sudbury. Mots clés: Immigrants francophones, trajectoire géographique, occupation spatiale Introduction Selon Statistique Canada (2006), entre 2001 et 2006, l’immigration a été à l'origine des deux tiers de la croissance démographique du pays. Les immigrants sont repartis aussi bien dans les grandes villes que dans les villes moyennes dont le Grand Sudbury, ville minière en pleine expansion qui depuis des décennies continue d’attirer des immigrants parmi lesquels des francophones aussi bien du Canada que d’ailleurs. D’un point de vue historique, l’occupation de l’espace urbain de Sudbury par les premiers immigrants d’origine ukrainienne, italienne, finlandaise, francophone, etc. a été marquée par une intégration identitaire et s’est traduite par la création des quartiers ethniques. Toutefois, et ce au regard de la situation actuelle, la ségrégation selon l’appartenance ethnique a connu une évolution significative. Cette évolution s’appuie sur un dynamisme structurel qui fait apparaître de plus en plus une forme potentielle de ségrégation non liée à l’ethnie, mais du fait de l’économie et du social. Cette réalité a créé sur le terrain urbain des espaces homogènes ou hétérogènes, des espaces égalitaires ou inégalitaires en constante évolution soit en complémentarité soit en apposition. C’est dans ce schéma de ségrégation plus ou moins flou, relativement étudié, que l’immigration francophone récente s’intègre progressivement. 198 Ce schéma fournie un champ nouveau de réflexion et de questionnement des attitudes des nouveaux immigrants. La dynamique de ségrégation fait partie intégrante des mécanismes en marche dans l’espace urbain de la ville du Grand Sudbury. À travers ces mécanismes, on se trouve soit face à des espaces homogènes, soit à des espaces inégalitaires qui, par le biais des effets de quartier, produisent eux-mêmes de nouvelles inégalités socio-économiques. La lutte contre la ségrégation spatiale est un objectif de la plupart des politiques urbaines affirmées dans le cadre des développements des villes et du développement durable d’autant plus que les phénomènes de ghettoïsation observés dans les villes ne se sont pas faits de façon spontanée. C’est le résultat d’un processus lent et très subtil. Éviter une telle situation passe nécessairement par des études efficaces afin d’analyser le degré de ségrégation des espaces urbains pour déceler des indices, prévenir ou freiner de telle ghettoïsation. À Sudbury, la pertinence de cette étude réside dans le fait que la plupart des recherches effectuées dans le domaine de l’immigration récente des francophones ont surtout portées sur les aspects de l’intégration professionnelle et sur les politiques d’attraction et de maintien. Rares sont les études sur l’immigration des francophones à Sudbury qui ont porté sur l’occupation spatiale de l’espace urbain par les immigrants. Cet aspect reste relativement peu exploré, d’où l’intérêt de la présente étude pour se faire une idée de la réalité actuelle. À la longue, cette recherche se veut un outil d'aide ou une piste de réflexion potentielle à la prise de décision par les autorités de Sudbury pour une meilleure planification urbaine, sociale et économique de la ville. Ce travail de recherche axé sur la trajectoire géographique et l’occupation de l’espace urbain du Grand Sudbury s’intéresse au processus de déplacement des immigrants, aux raisons ou aux motivations qui sous-tendent leur localisation et leur mobilité, ainsi que l’impact éventuel que celapourrait avoir sur l’aménagement du territoire. Il s’articule autour de cinq parties. La première partie du travail portera sur les objectifs, les questions et l’hypothèse de recherche. La deuxième partie portera sur les concepts relatifs à la trajectoire géographique et à l’occupation spatiale. Dans la troisième section, l’approche méthodique sera exposée en décrivant les données utilisées et les indices relatifs au sujet. La quatrième partie sera consacrée à l’analyse des résultats. La cinquième et dernière partie va se concentrer sur la discussion des résultats. Objectif et hypothèse de recherche L’immigration francophone dans le Grand Sudbury est en constante augmentation. Cette immigration suit une logique d’intégration dont les aspects sociologiques, économiques et culturels ont été beaucoup étudiés tandis que la dimension spatiale caractérisant le processus migratoire reste embryonnaire. La trajectoire géographique et le processus d’occupation de l’espace définis par les immigrants constituent un outil primordial d’analyse de leur intégration et de leur impact spatial sur la configuration territoriale d’une ville. Dès lors, l’objectif de la présente étude est de comprendre si la trajectoire et l’occupation spatiale des immigrants francophones de Sudbury permettent d’envisager un processus d’agrégation spatiale ou de désagrégation spatiale. Cet objectif permet de prendre en compte une série de questions fondamentales. En effet, on veut savoir comment et pourquoi les immigrants francophones se localisent. Autrement dit, la localisation obéit-elle à des lois ou est-elle le fait du hasard ? Ou encore, est-ce que l’occupation de l’espace actuel par les immigrants francophones est ségrégative ou est-ce que cette occupation se fond dans l’espace, c’est-à-dire qu’elle est homogène ? Qu’est-ce qui influence l’occupation de l’espace et la mobilité des immigrants francophones à Sudbury ? À quel niveau de ségrégation se situe Sudbury ? Doit-on redouter un phénomène de ghettoïsation dans les années à venir ? En 199 d’autres termes, la trajectoire et l’occupation spatiale des immigrants francophones permet-elle d’envisager un processus d’agrégation ou de désagrégation? Autant de questions auxquelles cette analyse nous permettra de répondre en partant d’une hypothèse clairement définie à savoir que: l’occupation de l’espace par les immigrants francophones ne répond pas à une logique et n’aboutit donc pas nécessairement à une ségrégation spatiale ou du moins à une ghettoïsation de l’espace urbain à Sudbury. Cadre conceptuel de la recherche Le cadre conceptuel permet de mieux aborder les questions relatives à la trajectoire géographique et à l’occupation de l’espace urbain du Grand Sudbury par les immigrants francophones. Parmi ces concepts, il y a la notion de trajectoire qui est un concept polysémique, difficile à définir. Toutefois, nous pouvons aborder certains des aspects de cette notion qui sont nécessaires à la compréhension du sujet. La trajectoire d’un point est, dans un référentiel, l’ensemble des positions successives occupées par ce point au cours du temps. Dans le dictionnaire Larousse, la trajectoire est «une ligne décrite par un point matériel en mouvement définie par son origine, sa flèche et son point d’impact ». En géographie, la trajectoire géographique est d’abord une route, un itinéraire. Elle induit un point de départ et un point d’arrivée. Elle se rapporte à la notion de « … circulation [qui] est à la base de toute géographie et de toute politique » J. Gottmann (citée par Violaine Jolivet, 2007). L’immigrant, en quittant son point d’attache, se demande dans quelle direction aller. La trajectoire dans ce cas est d’abord une route, un itinéraire que l’immigrant cherche à suivre. En fait, cette trajectoire implique un point de départ et un point d’arrivée. En science sociale, on appelle trajectoire la suite des positions sociales occupées par un individu durant sa vie ou une partie de sa vie. Dans ce contexte, la trajectoire sociale est un tracé de vie, une vie que l’immigrant souhaite meilleure. Cette notion porte ainsi en elle une vision d’amélioration des conditions de vie, des rêves d’ascension sociale et sera déterminée par une trajectoire spatiale. Cette notion renvoie au modèle d’inspiration sociologique de Burgess de l’école de Chicago datant de 1925. Le but de la recherche de Burgess était d’expliquer le processus d’intégration des immigrants (venus d’Europe, des États-Unis ou d’Asie) dans le territoire urbain de Chicago. L’une des idées principales qui ressort de cette étude est qu’il se produit une ascension sociale des immigrants. Celle-cientraîne un déplacement d’un quartier à l’autre suivant un schéma par zones concentriques. Dès lors, une communauté se transforme sans cesse car les familles déménagent dès qu’elles le peuvent de quartiers moins aisés à des quartiers plus aisés et plus sécuritaires. La trajectoire sociale inclut également la trajectoire professionnelle ou trajectoire d’emploiqui renvoie au passage d’un statut à un autre. La notion de trajectoire ainsi définie sera une des notions centrales de notre réflexion d’autant plus qu’elle permettra d’appréhender le sujet de recherche dans son interaction avec l’espace, un concept à emploi multiple qui se trouve au centre de la réflexion géographique. Selon A. Bailly et H. Beguin (1995), le concept d’espace et sa fonction organisatrice regroupent trois tendances qui sont l’espace absolu, l’espace relatif et l’espace perçu ou vécu. L’espace absolu sert de cadre de référence aux observations géographiques. Il est donc synonyme de lieu que l’on définit par sa latitude et sa longitude. Ils notent à cet effet que « l’espace absolu est un cadre dans lequel s’inscrivent les objets et les évènements ». L’espace relatif est celui 200 qui sert à la fois de cadre de référence (lieu) et de support matériel aux phénomènes étudiés. E. Kant (2001) le démontre lorsqu’il avance que l’espace est le contenant et le contenu. L’espace perçu ou l’espace vécu est celui qui témoigne des liens que l’être entretient avec les lieux. Il se confond avec la territorialité. À différents niveaux, nous chargeons les lieux de nos pensées. Les lieux humanisés expriment la projection de nos pensées et de nos perceptions dans un espace géographique donné. Les spécialistes de la géographie culturelle rendent cette réalité par les pratiques sociales et spatiales. Selon Roger Brunet (1993), l’espace est une étendue terrestre utilisée et aménagée par les sociétés en vue de leur reproduction. C’est aussi un ensemble des lieux et de leurs relations. Au sens banal, c’est une portion définie de la surface de la terre (pas nécessairement une région, un territoire ou un système spatial) (Brunet et al, 2005). Dans la même logique, Jean Gottmann (1950) parle de l’organisation de l’espace en termes de qualité et de quantité. Pour lui, c’est l’espace accessible aux hommes, un espace de qualité, différencié, concret, mais complexe, limité, mais en expansion, accessible mais organisé. Abordant dans le même sens, Mackinder (1896) affirme que l’homme voyage et que l’homme s’installe. Dans son ouvrage L’arbre et la pirogue écrit en 1985, Joël Bonnemaison met l’accent sur le fait que l’interaction spatiale est une notion dynamique et que c’est le moteur de la différenciation géographique. Quant au concept d’espace urbain, selon l’INSEE en France, c’est un ensemble continu d’aires urbaines et de communes multipolarisées. C'est-à-dire au moins 40% de la population résidente active travaille dans l’une ou l’autre de ces aires urbaines. L'espace urbain est l'ensemble, d'un seul tenant, de plusieurs aires urbaines et des communes multipolarisées qui s'y rattachent. Dans l'espace urbain multipolaire, les aires urbaines sont soit contiguës, soit reliées entre elles par des communes multipolarisées. Cet espace forme un ensemble connexe. Un espace urbain composé d'une seule aire urbaine est dit monopolaire. La mise en place de cet espace urbain n’est pas le résultat d’un processus spontané, elle découle à la fois de la pensée humaine (processus de théorisation et d’élaboration) et de l’action entreprise par l’être humain afin de matérialiser dans la pratique ce que l’esprit à façonner en tenant compte du contexte environnemental, de la croissance démographique, du site et de la situation de la ville et du poids économique. Cet espace peut soit faire l’objet d’une ségrégation, de ghettoïsation ou de déségrégation, des notions polysémiques qui recouvrent des réalités distinctes. En ce qui concerne la ségrégation, elle se définie entre autre comme un processus (et son résultat) de division sociale et spatiale d’une société en unités distinctes (Brunet, Ferras, Théry 1992). Dans son acception, Grafmeyer (1994) pense que la ségrégation recouvre l’intentionnalité de mise à l’écart d’un groupe social. La figure emblématique de la ségrégation est celle du ghetto religieux ou ethnique. Cette définition est devenue moins fréquente au fil du temps, mais demeure sous-tendue dans les discours communs. En effet, dans les années 1970, le sens s'est étendu à l'inégale localisation des groupes sociaux dans l'espace urbain. Ce qui peut aussi recouvrir les spécialisations des espaces urbains. Grafmeyer (1994) appréhende et attribue au courant marxiste la ségrégation des ouvriers par l'inégalité d'accès des groupes sociaux aux biens matériels et symboliques de la ville. D'où une triple ségrégation « le lieu et la qualité du logement, par les équipements collectifs et par les distances imposées entre domicile et lieu de travail ». La ségrégation est aussi « toute forme de regroupement spatial associant étroitement des populations défavorisées à des territoires circonscrits ». L’image totémique renvoie à celle du ghetto et « en 201 France, [à] la banlieue sensible. C’est sans doute dans cette troisième voie que l’on se rapproche le plus de l’acception Originelle ». Quant à Véronique De Rudder (1995), elle fait remarquer que les termes ségrégation et discrimination, qui par nature sont liés, renvoient explicitement à un principe de disjonction: la séparation s’opère sur ce qui fut ou pourrait être joint, c’est-à-dire considéré ensemble, comme un tout. Elle insiste sur ce point en arguant que pour disjoindre et continuer à le faire, il faut le justifier car il existe un référent plus général qui légitimerait l’englobement, le traitement unitaire. D’où le fait que la discrimination et la ségrégation sont associées avec un jugement éthique négatif, et ce avec un traitement inégalitaire (De Rudder, 1995). Selon Guy Di Méo (2001), la ségrégation repose avant tout sur un « pouvoir d'exclure » et résulte souvent d'une « introduction des valeurs économiques dans les rapports sociaux […] [qui] produit des formes de pouvoir se révélant à la faveur de leur expression spatiale ». Les causes de la ségrégation seraient dues à des « motifs socio-économiques (classes sociales défavorisées mises à l'écart du reste de la ville, etc.), démographiques, ethniques ou raciales » (Fullaondo, 2007). Bien souvent, la ségrégation est perçue comme « ayant une connotation fortement péjorative » (Bourdon, 1996) et générerait des problèmes entre individus. C'est un processus de division sociale et « de répartition spatiale des groupes sociaux et des individus » (Levy et Lussault, 2003). Ce phénomène positionne habituellement les immigrés en tant que victimes. La ségrégation « implique à la fois un mouvement de rejet, d'exclusion, qui peut même prendre des formes légales ; et un mouvement d'agrégation qui réunit les semblables » (Brunet, 1993). Le phénomène de ségrégation peut également s'identifier par le regroupement de façon habituelle d'un groupe reconnaissable (genre, âge ou origine). Certains utilisent d'ailleurs le terme de ségrégation résidentielle pour parler de situations montrant une surreprésentation d'une communauté localisable dans une zone précise de la ville (Fullaondo, 2007). À ces termes d’exclusion, s’oppose le terme de la déségrégation très souvent lié au racisme en se définissant comme un processus visant à mettre fin à la ségrégation raciale et à ses effets. En ce qui concerne cette étude, elle assimile cela à un processus conduisant à l’homogénéité dans l’occupation de l’espace urbain par les immigrants. Ce qui est contraire à la concentration de ses derniers dans un espace donné. À cet effet, les immigrants, selon statistique Canada (2006), sont des personnes qui sont, ou qui ont déjà été des immigrants reçus au Canada. Un immigrant reçu est une personne à qui les autorités de l'immigration ont accordé le droit de résider au Canada en permanence. Certains immigrants résident au Canada depuis un certain nombre d'années, alors que d'autres sont arrivés récemment. La plupart des immigrants sont nés à l'extérieur du Canada, mais un petit nombre d'entre eux sont nés au Canada. Dans le cadre de cette étude, un sens plus large a été donné au concept d’immigrant. L’immigrant est défini comme toute personne ayant pour première langue officielle le français et ayant quitté un point A pour s’établir à un point B (en occurrence la ville du Grand Sudbury). Ainsi, la définition prend en compte des canadiens d’autres provinces ayant pour première langue officielle le français. Dans cette même logique, il s’est avéré intéressant de se référer à la définition de l’Ontario sur les francophones adoptés le 4 juin 2009. Les francophones, selon Ontario, sont ceux dont la langue maternelle n'est ni le français ni l'anglais mais qui ont une bonne connaissance du français comme langue officielle et qui utilisent le français à la maison. Cette définition inclusive de l’immigrant constitue le ciment de la méthodologie de recherche initiée dans le cadre de cette étude. 202 Méthodologie de la recherche La présente étude a été menée dans la ville du Grand Sudbury. Selon statistique Canada, en 2011, la population s'établissait à 160 770 personnes représentant une variation en pourcentage de 1, 6 % par rapport à 2006. Parmi cette population, le nombre d’immigrants s’élève à 3 185 en 2006 avec 2 925 immigrants anglophones et 260 immigrants francophones. La population francophone immigrante, qui constitue l’objet de notre étude, progresse de façon très lente. L’arrivée de ces immigrants francophones s’est faite comme suit: 155 immigrants francophones sont arrivés avant 1991. Entre 1991 et 1995, ils étaient seulement 10 immigrants. De 1996 à 2000, ils étaient 20 immigrants, tandis que leur nombre augmente à 75 de 2001 à 2006. Toutefois, il importe de préciser que l’enquête terrain a été faite dans les limites de la ville de Sudbury. La méthode utilisée dans le cadre de cette étude repose sur un ensemble d’étapes dont l’échantillonnage, l’enquête de terrain et l’analyse statistique/SPSS. L’échantillon de cette étude est de 43 personnes. Ce nombre de participants a été déterminé par rapport à la population totale des francophones en 2006 et 10% de cette population, soit 26 personnes ont été pris en considération. Étant donné la définition assez large du concept d’immigrant, ce nombre a été majoré à 43 personnes. Ceci, pour prendre en compte toutes les autres personnes incluses dans la définition inclusive et large de l’immigrant. Certains critères ont été utilisés pour faire le choix définitif des 43 personnes. D’abord le choix des enquêtés s’est fait par date d’arrivée à Sudbury. Ainsi, nous nous sommes basés sur le tableau de statistique Canada portant sur le ‘statut d’immigrant et période d’immigration (8A)’. Ce tableau présente une classification des immigrants par date d’arrivée. La première période se situe avant 1991 où 155 immigrants francophones ont été enregistrés. La deuxième période, de 1991 à 1995avec 10 immigrants francophones et la troisième période de 1996 à 2000 avec 20 immigrants francophones. Enfin, la dernière période se situe entre 2001 à 2006 où 75 immigrants francophones sont arrivés. Ce qui donne un total de 260 immigrants francophones. Il a été décidé de choisir proportionnellement 8 enquêtés entre les intervalles de périodes différents. L’enquête sur le terrain a principalement portée sur une analyse qualitative et quantitative menée auprès des immigrants francophones établis à Sudbury dans les tranches d’années suivantes: avant 1990 ; 1990-1995 ; 1995-2000 ; 2000-2005 ; 2005-2010 ; 2010-aujourd’hui. Cette enquête s’est faite par l’élaboration d’un formulaire de consentement et d’un formulaire de recrutement. Les personnes établies à Sudbury depuis 1990 étaient difficile d’accès. Toutefois, avec le soutien du Contact interculturel francophone de Sudbury (CIFS), il a été possible de toucher cette catégorie de personne, mais pour la plupart, la disponibilité a été un obstacle. Toutefois, la connaissance du milieu des immigrants et le réseautage ont permis d’avoir le maximum de personnes dans les tranches les plus récentes. Ainsi, une division en tranche d’année a permis de faire un premier découpage qui part d’une période inférieure à 1995 où nous avons enregistré 4 immigrants, une deuxième période allant de1995 à 2000 avec 2 immigrants, une troisième période entre 2000 et 2005 avec 11 immigrants. Ensuite, une quatrième période partant de 2005 à 2010 avec 18 immigrants et une dernière vague concernant la période supérieure à 2010. Ce qui donne un total de 43 immigrants francophones. Alors que le but général est de connaitre la trajectoire des immigrants francophones et les facteurs qui influencent leur mobilité et leur occupation de l’espace urbain, des données sociales sur les participants ont aussi été demandées afin de déterminer si ces aspects influencent aussi leur 203 trajectoire. Ensuite, une analyse statistique des données recueillis a été faite pour en ressortir les éléments pertinents. Le programme SPSS a permis de faire cette analyse des données compilées à partir du questionnaire en transformant les données qualitatives obtenues des 50 variables en données quantitatives. Cela nous a permis de déterminer les pourcentages des différentes variables, ainsi que les liens pouvant exister entre certaines de ces variables, et ce avec la fonction Crosstabs-Chi Carré du programme SPSS. Résultats de la recherche Dans cette section, il est fait état des analyses sur le corpus des données obtenues. D’abord, les données sociodémographiques relevées dans le questionnaire ont été étudiées à l’aide des analyses effectuées par SPSS. Ensuite, les différents résultats ont été examinés par une analyse de l’occupation de l’espace et la mobilité des immigrants francophones. Un portrait sociodémographique diversifié et complexe des immigrants francophones à Sudbury L’étude du portrait sociodémographique constitue un outil important d’analyse du comportement de l’immigrant francophone sur le territoire et son interaction avec celui-ci. Il prend en considération l’âge, le lieu d’origine, le statut professionnel, le sexe, l’éducation, etc. Dans l’échantillon de 43 participants, 72,1 % sont de sexe masculin et 27,9 % de sexe féminin. L’immigration francophone de Sudbury est à dominance masculine. Mais, d’où viennent tous ces immigrants? Sur le graphique ci-dessous, on constate que les immigrants arrivent de diverses villes, à savoir: Abidjan, Brampton, Gatineau, Hamilton, Montréal, Ottawa, Ouagadougou, Québec, Sturgeon Falls, Thunderbay, Toronto, Paris, Welland et Woodstock. Cependant un plus grand nombre arrivent de la ville de Montréal (34, 9 %), ensuite de Toronto (16, 3 %), puis d’Ottawa (9, 3%) et finalement de Québec (9, 3%) suivie de la ville de Hamilton (7 %). Les villes d’Abidjan, de Brampton, de Gatineau, de Ouagadougou, de Sturgeon Falls, de Thunderbay, de Paris, de Welland et de Woodstock totalisent 23,2 %des points de départ. Cette analyse montre que l’immigration francophone est dominée par deux axes majeurs qui sont Montréal (34, 9 %) et Toronto (16, 3 %). Graphique 1: Villes de départ des immigrants 204 Une analyse plus poussée montre que 46,5 % des immigrants arrivent de la province de Québec, 44, 2 %arrivent de la Province de l’Ontario. Cette dominance fait du Québec, la principale province de départ des immigrants francophones (Voir graphique 2) Graphique 2: Continents et provinces de départ des immigrants francophones Cette importance du Québec s’explique par le fait que la plupart des immigrants francophones (venant d’Afrique) qui arrivent au Canada choisissent la province de Québec à cause du français qui, pour eux, est un atout important dans l’intégration. L’immigrant francophone s’établit en premier dans la province de Québec. Une fois bien intégré avec une bonne connaissance sur les éventuelles possibilités et contraintes, l’immigrant choisit de quitter ou pas la province. Très peu sont les immigrants qui arrivent à Sudbury directement de l’Afrique. Seulement 7% de l’échantillon ont pour point de départ l’Afrique. Le fort potentiel urbain et économique de l’Ontario le place en deuxième position après le Québec d’autant plus que danscertaines villes du Nord de l’Ontario, il est possible de vivre dans les deux langues (français et anglais). L’immigrant francophone choisira une de ces villes afin d’éviter le dépaysement en vivant dans sa langue officielle tout en apprenant l’anglais. D’où le nombre élevé d’immigrants (44, 2 %) en provenance de l’Ontario. Quant à l’analyse de la composition de l’âge de ces immigrants, elle montre que 74, 4 % des participants ont entre 25 et 50 ans, et 14% ont moins de 25 ans. Les personnes plus matures sont plus aptes à immigrer. L’étude montre que l’immigration francophone se caractérise par la maturité. Immigrer, est une décision qui engage et vient bouleverser toute une vie, si bien que les personnes de cet âge (25 et 50 ans) sont plus disposées, plus prêtes à donner un nouveau tournant à leur vie ou à prendre des risques. Le statut professionnel de ces immigrants est un aspect important qui a été étudié. Il en ressort que 46, 5 % sont des étudiants, 18, 6 % sont des professeurs d’université et 11, 6 % sont des enseignants du secondaire, et toutes les autres occupations constituent 23,3 % (voir graphique 3). 205 Graphique 3: Occupation actuelle des immigrants L’immigration à Sudbury est dominée par le secteur de l’éducation. L’attrait qu’exerce le secteur de l’éducation s’explique par les possibilités d’emploi qu’elle offre aux immigrants, mais surtout la possibilité de formation à ceux et celles qui en ont besoin (voir graphique 4). Graphique 4: Niveau scolaire des immigrants francophones Le tableau montre un niveau de formation diversifié allant du 1 er au 3ème cycle. En effet, 34,9 %des immigrants sont titulaires d’un baccalauréat, 20,9 % d’une maîtrise, 23,3 % sont titulaires du doctorat et 7 % ont le niveau secondaire. Dans l’ensemble, 79,1 % des immigrants ontun niveau universitaire. L’immigration francophone à Sudbury est une immigration de très haute qualité académique qui se justifie par plusieurs signes (voir graphique 5). 206 Graphique 5: Raisons de l’immigration francophone à Sudbury Deux principales raisons motivent l’immigrant francophone. La première principale raison est l’acquisition d’un diplôme et la formation. En effet, 65,1 % des enquêtées ont immigré pour des raisons d’étude. La deuxième principale raison est le travail. Enfin, 20,9 % des enquêtés sont arrivés à Sudbury pour des raisons de travail. En somme, l’immigration francophone à Sudbury se justifie par des raisons éducatives et professionnelles. Cette situation est une conséquence d’une part, du caractère dominant du secteur de l’éducation et d’autre part de la haute qualification qui définit l’immigration francophone à Sudbury. Une autre conséquence de cette situation est le taux élevé de locataire puisque 46, 6 % des immigrants sont des étudiants, l’accès à la propriété n’est pas évident compte tenu de la situation financière. De ce fait, on enregistre 69, 8 % de locataire et 18, 6 % de colocataire. Seulement 2, 3 % des enquêtés sont des propriétaires. Il s’agit d’une immigration dominée par une absence d’accès à la propriété. Les raisons du premier choixdu lieu d’habitation: une dominance du réseau social familial et l’éducation D’une manière générale, la localisation des individus sur le territoire n’est pas démotivée. Les choix des lieux d’habitation sont toujours motivés par des choix rationnels ou irrationnels. Toujours est-il qu’il n’est pas le fait du hasard. Cette approche, on la retrouve chez les immigrants francophones à Sudbury dont les choix de localisation sont motivés par plusieurs raisons. Le tableau 1, ci-contre, en donne un aperçu des différentes raisons qui animent l’immigrant lorsqu’il décide de s’installer à Sudbury. 207 Tableau 1: les raisons du premier choix d’habitation JUSTIFICATION DU PREMIER CHOIX D'HABITATION AUCUNE RAISON PERTINENTE POURCENTAGES (%) 11, 6 RAISONS DE SÉCURITÉ 2, 3 CHOIX EFFECTUÉ PAR UNE TIERCE 9, 3 PROCHE DE L’ÉCOLE FRÉQUENTÉE 16, 3 PROCHE DU LIEU DE TRAVAIL DE MON EPOUX(E) OU PARENTS PROCHE DES TRANSPORTS EN COMMUN 2, 3 PROCHE DE VOTRE LIEU DE TRAVAIL 9, 3 LES LOYERS SONT ABORDABLES 14, 0 VOUS Y CONNAISSEZ (FAMILLES, AMIS ETC.) CHEZ MES PARENTS TOTAL DES GENS 9, 3 23, 3 2, 3 100 Une analyse du graphique montre que 23, 3 % des immigrants francophones justifient le choix de leur premier lieu d’habitation par le réseau social. L’immigrant qui veut s’installer à Sudbury ne connait pas le territoire. Il va être, avant tout, animé par un sentiment de « peur » ou d’appréhension de l’inconnu alimenté surtout par le doute. L’attitude logique qui ressort est de faire confiance à un parent, à un ami ou a une connaissance demeurant à Sudbury. Ce dernier va constituer un vecteur d’établissement à travers lequel l’immigrant va s’identifier. Ainsi, animé par une logique de tâtonnement, d’incertitude et d’identification, l’immigrant développe une logique relationnelle qui va justifier son premier choix du lieu d’habitation. L’immigrant fait confiance aux conseils de ceux et celles qui l’ont précédés à Sudbury. Ce cheminement, essentiellement basé sur le réseau social peut être qualifié de trajectoire identitaire en ce sens que ce choix ne dépend pas uniquement de lui, mais aussid’une tierce personne à qui il s’identifie. La deuxième raison qui justifie le premier choix d’habitation de l’immigrant est la proximité de l’école fréquentée. En effet, 16,3 % sont influencés par la proximité du lieu d’étude, puisque l’immigration francophone est majoritairement constituée de 46, 5 % d’étudiant. L’accessibilité à un loyer à prix abordable est la troisième raison qui motive 14 % des immigrants. Ce qui signifie que la raison économique occupe aussi une place importante dans le premier choix d’habitation de l’immigrant. La proximité du lieu d’étude (16, 30%) et l’accessibilité à un loyer abordable (14%) sont d’autres facteurs importants qui influencent également le premier choix d’habitation de l’immigrant francophone qui arrivent à Sudbury. En conclusion, il y a 3 facteurs importants qui déterminent le choix d’habitation de l’immigrant francophone à Sudbury. Le premier facteur est social et s’appuie sur les relations sociales de l’immigrant avec son entourage. Le deuxième facteur est scolaire et est basé sur l’instruction et la formation en général. Le troisième facteur, le dernier, est le facteur économiquelié au coût du loyer. 208 Analyse de la mobilité de l’immigrant: une très forte mobilité dans l’espace urbain du Grand Sudbury L’immigrant installé peut, pour diverse raisons, décider de déménager dans une autre maison ou un autre quartier. Cet aspect des choses est appréhendé dans l’étude comme étant le passage d’un statut statique (premier choix d’habitation) à un statut dynamique (déménagement). À l’échelle de Sudbury, on observe une importante mobilité spatiale sur le territoire. L’étude montre que 81,4 % des enquêtés ont déménagé au moins une fois. Par contre 18,6 % n’ont jamais déménagé. Afin de mieux comprendre cette mobilité sur le territoire, nous avons mis en place un indice de mobilité résidentiel appelé IMR: IMR = Nombre de déménagement / Nombre d’année de résidence Dans le souci de comprendre le déplacement des immigrants francophones sur le territoire de Sudbury, il a été crée un indice de mobilité résidentiel. La constructionde cet indice s’appuie sur deux variables essentielles, à savoir le nombre de déménagement de l’immigrantet le nombre d’année de résidence. Cet indice est un indicateur potentiel du degré de la mobilité. De ce fait, on associe sa mobilité avec son nombre de déménagement. Dans le tableau 2 relatif à l’indice de mobilité résidentielle, on constate que la mobilité moyenne de l’immigrant est de 39, 5 %. Dans l’ensemble, l’indice de mobilité résidentielle montre que les immigrants, certes, sont mobiles mais cette mobilité est relativement moyenne. D’ailleurs le nombre de déménagement moyen l’atteste (voir tableau 2). Tableau 2: Indice de mobilité résidentielle INDICE DE MOBILITÉ RÉSIDENTIELLE POURCENTAGES (%) MOBILITÉ NULLE FAIBLE MOBILITÉ 18, 6 20, 9 MOBILITÉ MOYENNE 39, 5 MOBILITÉ ÉLEVÉE 11, 6 MOBILITÉ MAXIMALE 9, 3 TOTAL 100 Le tableau ressort que 81,4 % des immigrants ont au moins effectué un déménagement contre 18,6 % qui n’ont jamais effectué de déplacement. En termes de volume, l’étude relève une importante mobilité spatiale des immigrants francophones sur le territoire de la ville de Sudbury. 209 Tableau 3: Nombre de déménagement de l’immigrant francophone NOMBRE DE DEMENAGEMENT AUCUN DÉMENAGEMENT UN DÉMENAGEMENT DEUX DÉMENAGEMENTS TROIS DÉMENAGEMENTS QUATRE DÉMENAGEMENTS CINQ DÉMENAGEMENTS TOTAL POURCENTAGES (%) 18, 6 37, 2 23, 3 14, 0 2, 3 4, 7 100 La trajectoire géographique des immigrants francophones à Sudbury répond à une logique aléatoire La mobilité de l’immigrant sur le territoire permet d’étudier sa trajectoire géographique. Les trajectoires de trois participants à partir de leurs différents codes postaux (voir carte 1) ont été analysées. Carte 1: La trajectoire géographique de trois immigrants francophones @Léo Larivière, département de géographie, Université Laurentienne 210 La première personne (trajet en rouge) a effectuée quatre (4) déménagements depuis son arrivée en 2003. Il s’est successivement installé au nouveau Sudbury, deux fois au centre-ville, à Gatchelle, au nouveau Sudbury et est revenu au nouveau Sudbury. Quant à la deuxième personne (trajet en violet), elle a également effectué (4) déménagements. Depuis son installation à Sudbury à Northern Heights en 2005, elle a successivement déménagé au centre-ville, aux quatre coins, à Lockerby et à Howey & Highway. Par contre, la troisième personne (trajet en vert), elle a effectué 3 déménagements. Du centre-ville où elle a demeuré à son arrivée à Sudbury, elle s’est rendue à Northern Heights, ensuite à Lakeview pour revenir au centre ville. À l’analyse de cette carte, on constate qu’il n’existe pas sur le territoire un point de chute final prédéterminé. Il n’existe pas de point d’impact vers lequel convergent tous les immigrants francophones. Donc, les trajectoires ont un caractère aléatoire qui ne répond à aucune logique. C’est une trajectoire assez diversifiée multi-sens (plusieurs directions) qui, du point de vue géographique est assez diversifié donnant l’illusion d’avoir un maillage territoriale. En conclusion, le déplacement des immigrants francophones sur le territoire n’est pas orienté vers un point d’impact ou vers un front pionnier. Il s’agit donc d’une trajectoire géographique hétéroclite. Ce constat signifie qu’il n’existe pas de quartier spécifique dans la ville de Sudbury qui constitue un point de chute ou une préférence pour les immigrants francophones. Une motivation dans la mobilité des immigrants francophones dominée par des raisons financières Lorsque l’immigrant s’installe, il va finir par se familiariser avec le territoire. Sa mobilité sur le territoire va être motivée par plusieurs raisons. Les trois graphiques ci-dessous (voir graphiques 6, 7 & 8) montrent les tendances lourdes de cette mobilité, quant aux choix justifiant une vague de déménagements effectuée par l’immigrant. Graphique 6: Première phase de déménagement (Trajectoire économique) 211 Graphique 7: Deuxième phase de déménagement (Trajectoire économique) Graphique 8: Troisième phase de déménagement (Trajectoire économique) L’analyse des trois graphiques révèle un taux plus élevé d’immigrants (26, 31 %) qui justifient leur premier déménagement par le coût abordable des loyers. Dans la deuxième phase de déménagement, 22, 85 % (taux plus élevé) sont encore attirés par la même raison, à savoir celle du loyer abordable. Dans la troisième phase de déménagement, la majorité des personnes (28, 57 %) évoque la même raison. La tendance lourde qui se dégage de cette analyse est que lorsque l’immigrant s’installe, sa mobilité sur le territoire est désormais motivée par ses propres intérêts qui sont avant tout d’ordre économique (loyer à faible coût). Le réseau social qui, au départ, a justifié son installation sur le territoire devient secondaire. À la trajectoire sociale se substitue une trajectoire économique. La logique d’incertitude, de tâtonnement, et de dépendance lors du premier choix de localisation fait place à une logique de certitude, de non tâtonnement et d’indépendance de l’immigrant qui a 212 maintenant une meilleure connaissance de son territoire. Il en résulte donc une substitution de l’identitaire à la rationalité qui se traduit par une trajectoire économique. Autrement dit, l’immigrant s’affranchi de la première raison qui a motivé sa localisation. Il s’agit de la raison d’appartenance s’appuyant sur les liens affectifs, sur les réseaux familiaux et amicaux. Le réseau identitaire n’est plus pertinent. Le sentiment d’appartenance n’est plus significatif lorsque l’immigrant a passé plus d’un an dans la ville. La deuxième raison qui va orienter son déplacement est basée sur la recherche d’un logement de meilleure qualité. En effet, respectivement, dans la première et troisième phases de déménagement, 15,78 % et 14,28 % en font un élément important dans leur décision de déménager. La troisième raison est liée à un logement plus grand ; 10,52 % dans la première phase, 17, 44 % dans la deuxième phase et 14,28 % dans la troisième phase de déménagement justifient leurs déplacements par rapport à l’acquisition d’un logement plus grand. Enfin, 17,44 % dans la deuxième phase de déménagement mettent l’accent sur l’aspect du quartier. Leur choix s’effectue en raison d’un meilleur quartier. Ainsi, deux facteurs principaux influencent le déplacement des immigrants francophones ; le facteur économique (loyer à faible coût) et le facteur socioenvironnemental. Dans ce deuxième facteur (logement de meilleure qualité, logement plus grand, logement dans un meilleur quartier), l’immigrant, animé par ses « propres intérêts » va se pencher non seulement sur la qualité de l’environnement dans lequel il vit, mais aussi sur les commodités qu’offre cet environnement. Car, il y a un certain nombre de problèmes (adaptation, connaissance de territoire, etc.) qu’il a réussi à résoudre. Lorsqu’on poursuit l’analyse par rapport aux phases de déménagements, on note un troisième facteur en relation avec l’école fréquentée. En effet, 14,28 %des immigrants (dans la troisième phase de déménagement) vont expliquer leur mobilité par rapport à la proximité de l’école fréquentée. Cette situation s’explique aisément puisque la présence à Sudbury de 65,1 % des immigrants est justifiée par les études. Le souci de se rapprocher de l’école fréquentée devient une nécessité. Ce qui fait du facteur éducationnel le troisième facteur qui va influencer la mobilité des immigrants. L’étude montre également que 10, 52 % des immigrants dans la phase 1 et 14,28 % autant dans les phases 2 et 3 des déménagements vont être influencés par la famille et les ami(e)s, etc. En outre, des changements au niveau familial comme le mariage, le divorce, les naissances, etc. vont influencer certains déplacements. Le facteur social devient ainsi le quatrième facteur motivant les déménagements des immigrants. Afin de pousser plus loin l’analyse des raisons de la mobilité des immigrants, certaines variables ont été corrélées avec la mobilité résidentielle à l’aide du Ki-carré. L’objectif est de savoir si un certain nombre de variables pouvaient expliquer la mobilité des immigrants. Simplement dit, est-ce que ces variables constituent des valeurs explicatives de cette mobilité. Ainsi, la variable sexe11 a été mis en relation avec la mobilité résidentielle. Il ressort qu’il n’y a pas de lien entre cette variable sexe et la mobilité résidentielle. Il en est de même pour l’âge12, la nationalité13 et le niveau scolaire14. Cependant, il existe un lien entre l’amélioration15des finances et la mobilité résidentielle. En effet, lors de la première phase de déménagement, à la question de savoir si leur finance s’était 11 P = 0, 301 ; P > 0, 05 P = 0, 099 ; P > 0, 05 13 P = 0, 506 ; P > 0, 05 14 P= 0, 623 ; P > 0, 05 15 P= 0, 001 ; P < 0, 05 12 213 améliorée, 39, 5 % ont répondu positivement alors que 41,9 % ont répondu négativement. Ce lien apparaît également avec la détérioration16 des finances. Toujours dans la première phase de déménagement, 76, 7 % ont répondu non à la question de savoir si leur finance s’était détériorée tandis que 4, 7 % ont donné une réponse contraire. Dans la deuxième phase de déménagement, 25, 6 % ont donné une réponse positive à savoir si leur finance s’était améliorée, tandis que 18, 6 % ont affirmé que non. Aussi, à la question de savoir si leur finance s’était détériorée, 2,3 % ont répondu par oui, pendant que 41, 9 %ont affirmé le contraire. À l’analyse de ces données, on constate que l’amélioration ou la détérioration des finances constitue un élément majeur dans le déplacement des immigrants. La mobilité de l’immigrant sur le territoire se fait dans deux sens ; selon que sa situation financière s’est détériorée ou améliorée. Même si le facteur économique demeure la tendance lourde, la mobilité des immigrants francophones traduit une certaine forme d’ascension sociale inspirée du Modèle de Burgess de l’école de Chicago. Dans ce modèle, les quartiers se succèdent sans s'interpénétrer. Le modèle met en évidence et conceptualise la ville en cinq cercles concentriques comprenant la zone centrale des affaires, la zone transitoire (logements, industries, …), la zone de la classe ouvrière résidentielle (appartements), la zone résidentielle, et les banlieues suburbaines. Ils ont également observé les villes en tant que quelque chose en évolution et en changement. Il se produit une ascension sociale, et celle-ci entraîne un déplacement d’un quartier à l’autre suivant un schéma par zones concentriques. La communauté se transforme sans cesse car les familles déménagent dès qu’elles le peuvent, selon les moyens financiers, du nouveau statut social et de la capacité à satisfaire les nouveaux besoins. Au regard de ce qui se passe à Sudbury, l’étude montre effectivement qu’il y a un processus semblable d’ascension social des immigrants francophones qui s’apparente aux résultats trouvés par Burgess. En conformité avec le modèle de Burgess, nous définissons la trajectoire au sens figuré comme « une carrière professionnelle », une suite de positions sociales occupées. Ce concept permet de mettre en exergue l’aspect à la fois spatial et social de la mobilité des immigrants. L’immigrant francophone veut passer d’un stade1 (besoin existentiel) à un stade 2 (besoin d’amélioration) en se déplaçant d’un quartier à un autre selon ses besoins ou du moins selon sa situation financière. Faible agrégation spatiale dans l’occupation de l’espace par les immigrants francophones Dans le but de mieux comprendre l’occupation de l’espace par les immigrants francophones, l’emplacement actuel des 43 immigrants francophones sur le territoire de Sudbury ont été identifiéà partir de leurs codes postaux (voir carte 2). 16 P= 0, 022 ; P < 0, 05 214 Carte 2: Occupation de l’espace urbain par les immigrants @Léo Larivière, département de géographie, Université Laurentienne Nous constatons que l’occupation spatiale des participants est éparse sur le territoire, et ne laisse pas présager une agrégation significative. Toutefois, une observation de l’ensemble du territoire révèle deux pôles mineurs d’agrégation au niveau du centre ville ainsi qu’au niveau de West End (voir carte 3). 215 Carte 3: Formation de 2 noyaux d’agrégation @Léo Larivière, département de géographie, Université Laurentienne Lorsque l’étude est poussée encore plus loin, il apparaît, en termes d’agrégation, quatre (4) noyaux potentiels: deux (2) au centre ville, un (1) à West End, et un (1) autre à Lakeview (voir carte 4). Ces noyaux ne sont pas assez significatifs pour parler de ségrégation spatiale des immigrants francophones à Sudbury. On pourrait donc dire que l’occupation de l’espace urbain de Sudbury par les immigrants francophones n’engendre pas un processus de ségrégation spatiale. 216 Carte 4: Formation de 4 noyaux d’agrégation @Léo Larivière, département de géographie, Université Laurentienne Discussion Au terme de cette étude, l’analyse des résultats confirme l’hypothèse intitulée « l’occupation de l’espace par les immigrants francophones n’aboutit pas nécessairement à une ségrégation spatiale ou du moins à une ghettoïsation de l’espace urbain ». Bien que l’analyse souligne effectivement quelques aspects d’agrégation, on ne saurait identifier des immigrants francophones à un territoire parce qu’il y a une absence de masse critique. Ce qui signifie qu’il y a un processus de fusion des immigrants francophones sur le territoire. On pourrait donc avancer qu’il n’existe pas une identité territoriale immigrante à Sudbury. Cette situation est un véritable avantage dans la mesure où elle permet aux immigrants de mieux « se faire une place » au sein de la communauté urbaine grâce à leur intégration économique, politique, sociale, culturelle et spatiale. 217 Le fait que les immigrants francophones ne s’identifient pas à un quartier est un atout majeur d’intégration. En effet, l’identification d’un quartier comme un quartier des immigrants constitue souvent une problématique politique, culturelle et idéologique à cause des préjugés. Un tel quartier nécessite des politiques d’intervention spéciale sur le territoire, comme une présence permanente des policiers pour contrecarrer la propagation des fléaux tels que la drogue, la violence, etc. Cette situation peut exiger le vote des budgets spéciaux qui économiquement constituent de lourdes charges pour la ville. Alors que ces budgets spéciaux auraient pu servir à développer d’autres secteurs d’activité dans la ville. Le problème de sécurité des habitants devient une préoccupation. Ils voient leur vie menacée ainsi que celle de leur progéniture, car leur liberté de circulation est dans ce cas réduite. Les habitants de la ville essaieront d’éviter cette partie de la ville dans leurs différents déplacements. Ce qui met en péril la cohésion sociale des habitants de la ville. Dans un autre sens, la ségrégation spatiale avec la proximité spatiale pourrait être vue comme une aide dans la création de réseaux sociaux, d'accès à l'emploi et au logement par le biais de ces réseaux qui améliorent les conditions de vie (Fullaondo, 2007). Burgess « montrait que la ségrégation est une composante normale de la vie urbaine et que dès lors qu'elle est socialement acceptée et qu'elle ne produit pas de l'enfermement, elle est une ressource pour les habitants, puisqu'elle leur permet de se mouvoir et de vivre au sein de mondes largement séparés » (Bacque, Levy, 2009). Par conséquent, la ségrégation peut se percevoir comme une forme d'intégration (Martinez Aranda, 2005). On peut donc trouver des aspects positifs à la ségrégation même si ce concept renvoie à un éventuel renfermement communautaire et à des interactions cloisonnées entre les différents groupes ethniques. L’absence de stigmatisation d’un quartier d’immigrants à Sudbury est donc un avantage inestimable pour la ville de Sudbury qui voit ses immigrants se fondre dans l’espace sans avoir recours à la mise en place d’une quelconque politique spéciale. Cela représente une garantie pour la cohésion sociale et un gage de partage de certaines valeurs communes et d’une communication plus efficace avec les membres de la société d’accueil, en plus de favoriser une participation citoyenne. Conclusion L’analyse de la trajectoire géographique et l’occupation de l'espace urbain du grand Sudbury par les immigrants francophones indiquent l’importance du facteur spatial dans le processus d’intégration. L’étude est partie d’une l’hypothèse selon laquelle l’occupation de l’espace par les immigrants francophones n’aboutit pas nécessairement à une ségrégation spatiale ou du moins à une ghettoïsation de l’espace urbain à Sudbury. D’abord, l’échantillon de 43 personnes enquêtées a révélé un profil sociodémographique assez diversifié. Ensuite, l’analyse des raisons du premier choix d’habitation montre qu’une majorité des enquêtés est motivée par une trajectoire sociale (23, 3 %) et ensuite par la proximité du lieu d’étude (16, 3 %). L’analyse de la mobilité de l’immigrant sur le territoire a été faite grâce à la mise en place d’un indice de mobilité. L’analyse de l’indice de mobilité a montré qu’il existe une importante mobilité spatiale des immigrants francophones sur le territoire de Sudbury. En effet, 81, 4 % des enquêtés ont, au moins, effectué un déménagement contre 18, 6 % qui ne l’ont jamais fait. La mobilité résidentielle moyenne se traduit par un déménagement, soit 37, 2 %. La trajectoire des immigrants a été examinée. Il résulte que la trajectoire des immigrants est hétéroclite et se fait de façon illogique. Un autre exposé des motivations intervenant dans la mobilité des immigrants 218 francophones montre que ces derniers suivent une trajectoire sociale dans la première et deuxième phase de déménagement et une trajectoire économique dans la troisième phase de déménagement. En poussant cette analyse plus loin, une corrélation entre l’indice de mobilité avec certaines variables a été faite. Il a été donné de constater que la mobilité des immigrants francophones suit une certaine forme d’ascension sociale. Références Bacque, M-H., Levy, J-P (2009), Ségrégation, STEBE, Jean-Marc, Marchal, Hervé. Traité sur la ville, Paris: Presses universitaires de France, pp. 303-354. Bailly, A. ; Béguin, H. (1995), Introduction à la géographie humaine [Introduction to human geography]. 5th ed. Paris: Masson. Bonnemaison, J. (1986), L’arbre et la pirogue, Paris: ORSTOM. 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Vingt-cinq extraits, dix fractions et dix-neuf composés purs ont été testés contre des microbes pathogènes, soient Escherichia coli, Staphylococcus aureus, Pseudomonas aeruginosa et Candida albicans. L’activité antimicrobienne des produits naturels a été observée en utilisant la technique de dosage sur microplaque qui emploie le résazurin, et la concentration minimale inhibitrice (CMI) des produits a été déterminée. Afin de démontrer que l’activité antimicrobienne des substances naturelles n’était pas limitée à une seule espèce, certains composés purs ont été testés contre des microbes secondaires, soient Streptococcus lactis, Mycobacterium phlei et Schizosaccharomyces octosporus. Quatre extraits de plantes (Chimaphila umbellata, Betula papyrifera, Rhus typhina et Fraxinus pennsylvanica) et six composés purs (acide gallique, éthyle gallate, acide cafféique, acide synapique, acide gentisique et acide chlorogénique) ont démontré une activité antibactérienne ou antifongique. Ces résultats démontrent que ces produits naturels ont le potentiel d’être développés en nouveaux agents antimicrobiens. Mots clés : activité antimicrobienne, produits naturels, résazurin. Introduction Au cours des décennies, la résistance microbienne a évolué jusqu’au point où elle est présentement un grand problème dans le domaine de la santé publique à l’échelon mondial. Il n’y a que quelques agents antimicrobiens pouvant être utilisés contre certains pathogènes et ce nombre continue à diminuer. Effectivement, ce sont les microorganismes multirésistants aux drogues qui sont difficiles à traiter. Par exemple, les pathogènes multirésistants communs, tels que Staphylococcus aureus et Pseudomonas aeruginosa démontrent une résistance contre la majorité des drogues (Mitscher et coll., 1999). La résistance est une réponse adaptative par laquelle les microorganismes commencent à tolérer la concentration d’une drogue qui serait normalement inhibitrice (Talaro-Park, 2008). Le développement de la résistance aux drogues est causé par différents facteurs, tels que les caractéristiques microbiennes, les pressions de sélection et les changements sociaux et technologiques (Cowen, 1992). Le mésusage des agents antimicrobiens est l’une des causes 221 principales dans l’émergence de la résistance microbienne (Barah, 2010). Selon Buckwold et coll. (1979), 50% des agents antimicrobiens, tels que les antibiotiques, sont employés de façon inappropriée. En conséquence, le traitement d’infections causé par des bactéries ou levures multirésistantes aux antibiotiques est maintenant un défit dû au développement et à l’expansion de la résistance microbienne. La résistance microbienne peut être intrinsèque ou acquise. Les microbes peuvent acquérir une nouvelle résistance lorsqu’il se produit une mutation spontanée dans leurs gènes ou lorsqu’il y a un transfert de nouveaux gènes provenant d’une autre espèce. L’information génétique portant la résistance qui est transférée d’une espèce à une autre se trouve sur les chromosomes ou les plasmides. Les plasmides sont des molécules d’ADN extrachromosomiques, contenant des gènes qui ne sont pas nécessaires dans la réplication ou la survie de la cellule hôte. Les plasmides peuvent contenir des facteurs de résistance (R) qui donnent une résistance à la cellule hôte contre des antibiotiques et des inhibiteurs de croissance (Madigan et coll., 1997). Ces gènes codent pour des enzymes spécifiques à la destruction et l’inactivation des agents antimicrobiens. Ceux-ci sont nommés les plasmides de résistance, ou les plasmides R. La résistance peut aussi être présente chez les microorganismes même avant qu’ils soient exposés aux drogues. Les microbes peuvent naturellement contenir l’information génétique menant à la résistance (Tenover, 2006). En fait, le microbe peut être naturellement imperméable à l’agent antimicrobien ; le microbe peut altérer l’agent ; le microbe peut modifier la cible de l’agent ; le microbe peut expulser l’agent ; et la cible de l’agent antimicrobien peut être absente chez le microbe (Madigan et coll., 1997). Lorsque les microbes résistants sont exposés aux agents antimicrobiens, ceux-ci sont les seuls à survivre et se reproduire dans la population. Leur progéniture hérite donc de cette résistance microbienne. L’élimination des microorganismes susceptibles aux drogues mène à la formation d’une population microbienne complètement résistante. Dans ce cas, la résistance est en fait sélectionnée par la présence des agents antimicrobiens dans l’environnement (Mitscher et coll., 1999, et Madigan et coll., 1997). L’utilisation inappropriée des antibiotiques par la population humaine est l’une des causes principales du développement rapide de la résistance microbienne (Jarvis, 1996 et Madigan et coll., 1997). Aussi, la diversité génétique, l’adaptabilité et la fécondation rapide des populations microbiennes sont aussi des facteurs jouant de grands rôles dans le développement de la résistance microbienne, ainsi que dans le processus de l’inactivation des drogues (Talaro-Park, 2008). Le fait que le nombre de microorganismes multirésistants augmente, il y a une grande inquiétude que plusieurs antibiotiques deviendront inefficaces. Alors, la découverte et le développement de nouveaux agents antimicrobiens sont grandement recherchés. De ce fait, plusieurs scientifiques à la recherche de nouveaux agents antimicrobiens commencent à porter une attention particulière aux végétaux (Hopley et Schalkwyk, 2006). Les plantes contiennent des produits chimiques naturels, nommés phytochimiques, lesquels sont reconnus pour démontrer des activités antimicrobiennes. Les phytochimiques ont des propriétés protectrices et préventives contre des maladies. Les végétaux ont longuement été une source importante de produits naturels utilisés pour la santé. Approximativement 80% des individus vivant dans des pays développés utilisent la médecine traditionnelle. Des scientifiques, tels que Jones et coll. 222 (2000) ont basé la sélection de plantes pour leur recherche à l’aide d’informations ethnobotaniques, ainsi que leur utilisation par le peuple indigène. Il s’ensuit que les produits naturels dérivés des végétaux devraient être étudiés davantage pour découvrir leur potentiel antimicrobien. La province de l’Ontario héberge approximativement 2% de la forêt mondiale (Ressources Naturelles Canada, 2011). La flore du Nord de l’Ontario se constitue des basses terres de la baie d’Hudson, de la forêt boréale et de la forêt des Grands Lacs. Sa géographie se retrouve au nord du lac Huron, de la rivière des Français, du lac Nipissing et de la rivière Mattawa. Cette région présente un paysage végétal varié où l’on retrouve surtout des conifères, des espèces d’arbres à feuilles caduques, des épinettes, les sapins baumiers, les pins gris, les peupliers, les bouleaux et les cèdres (Ressources Naturelles Canada, 2011). Les peuples des Premières Nations du Canada incorporent souvent les plantes dans leur médecine traditionnelle. Selon Arnason et coll. (1981), plus de 400 plantes sont utilisées dans la médecine amérindienne, dont 105 plantes étaient efficaces selon leurs composantes phytochimiques. À ce jour, plusieurs plantes originaires du Nord de l’Ontario n’ont jamais été testées pour leurs propriétés antimicrobiennes. Cette recherche a pour but d’évaluer l’activité antimicrobienne de substances naturelles provenant de plantes du Nord de l’Ontario. Vingt-cinq extraits, dix fractions et dix-neuf composés ont été testés contre quatre microbes pathogènes :Escherichia coli, Staphylococcus aureus, Pseudomonas aeruginosa et Candida albicans. L’activité antimicrobienne des produits naturels a été observée en utilisant la technique de dosage sur microplaque qui emploie le résazurin, un indicateur rédox. Cette technique permet aussi la détermination de la concentration minimale inhibitrice (CMI) des produits. Les composés démontrant une activité antimicrobienne ont été testés contre des microbes secondaires, soient Streptococcus lactis, Mycobacterium phlei et Schizosaccharomyces octosporus, afin de démontrer que leur activité n’était pas limitée à une seule espèce. Cette recherche démontre que certains produits naturels ayant des propriétés antimicrobiennes ont le potentiel d’être développés en nouveaux agents antimicrobiens. Méthodologie Plantes Vingt-cinq extraits et dix fractions chimiques provenant de seize différentes espèces de plantes issues à partir de différents sites dans le nord de l’Ontario ont été testés (Tableau 1). Ceux-ci ont été fournis sous forme de poudre déshydratée par Ressources Naturelles Canada, Centre de foresterie des Grands Lacs, Sault-Ste-Marie. Procédures d’extraction et fractionnement Toutes procédures concernant le recueillement, l’identification, l’extraction et le fractionnement des plantes ont été faites par Ressources Naturelles Canada. L’analyse et l’identification des composés actifs dans les extraits de plantes concernant une activité biologique étaient basées sur les méthodes d’Abou-Zaid et coll. (2000), Andersen et Markham (2005) et Dey et Harborne (1989). Chaque phytochimique a été extrait dans de l’éthanol 70%, sauf ceux-ci : les extraits #8c (bouleau blanc), #9b (bouleau jaune), #3b (pruche du Canada) et #10c (sumac vinaigrier) ont été extraits dans l’acétone 70% ; et l’extrait #10b (sumac vinaigrier) a été extrait dans du méthanol 70% (Tableau 1). 223 Les extraits bruts de deux espèces, soient la chimaphile à ombelles (#4) et le bouleau blanc (#8a), ont été sélectionnés pour le fractionnement selon leur activité antimicrobienne. Cinq fractions de chaque espèce ont été extraites à partir de concentrations croissantes d’éthanol (0, 20, 50, 70, 100%). Les composés ont donc été identifiés selon les méthodes de Dey et Harbone (1989) et Harbone (1994). La séparation, purification et quantification des composés individuels des extraits bruts ont été faites en utilisant la chromatographie en phase liquide à haute performance (CLHP). Composés Dix-neuf composés d’origine pharmaceutique ont été testés pour leur activité antimicrobienne potentielle (Tableau 2). Ces composés ont été achetés sur le marché et fournis par Ressources Naturelles Canada. Solutions des produits naturels Tous les extraits ont été dissouts dans des éprouvettes de verre avec du DMSO 10% (v/v) pour obtenir des concentrations finales de 1 000 µg/mL et 10 000 µg/mL. Tous les fractions et les composés ont été dissouts dans des éprouvettes de verre avec du diméthyl sulfoxide(DSMO) 10% (v/v) pour obtenir une concentration finale de 1 000 µg/mL. Dans le but d’éviter des biais, l’identité de chaque produit naturel fut masquée jusqu’à l’obtention des résultats. Solutions stocks et milieux de culture Une solution stérile saline 0. 9% a été préparée en dissolvant 2. 7 g de NaCl dans 300 mL d’eaudistillée stérile. La solution de DMSO 10% a été préparée en ajoutant 10 mL de DMSO 100% dans 90 mL d’eau distillée stérile. La solution du résazurin qui était employée comme indicateur redox a été préparée en dissolvant 270 mg de résazurin (Sigma-Aldrich, Canada) dans 40 mL d’eau distillée stérile. Les solutions ‘iso-sensitest broth’(ISB) et l’agar ‘iso-sensitest’ (ISA) ont été préparées selon les recommandations du manufacturier. Cultures fongiques La levure primaire utilisée dans cette étude était Candida albicans ATCC 10231. La levure secondaire qui a été employée était Schizosaccharomyces octosporus (Laurentian University Culture Collection). Cultures bactériennes Les bactéries primaires qui ont été utilisées étaient Staphylococcus aureus ATCC 29213, Escherichia coli ATCC 25922 et Pseudomonas aeruginosa ATCC 27853. Les bactéries secondaires étaient Mycobacterium phlei ATCC 11758 et Streptococcus lactis ATCC 19435. Préparation des cultures microbiennes S. aureus, E. coli, P. aeruginosa and C. albicans ont été cultivés sur des plaques d’ISA et incubés sous les conditions appropriées, soient à 37°C pendant 24 h pour les bactéries et à 30°C pendant 48 h pour la levure. S. lactis a été cultivé sur l’agar ‘brain-heart infusion’ (ATCC medium 44) à 37°C pendant 48 h. M. phlei a été cultivé sur un agar de glycérol (ATCC medium 27) à 37°C pendant 48 h. S. octosporus a été cultivé sur une plaque de Sabouraud 4% - Dextrose Agar (SDA) (EMD Millipore) à 30°C pendant 48 h. Une colonie isolée a été transférée dans 150 224 mL d’ISB 1X concentré. Le flacon a été ensuite incubé sous les conditions appropriées déjà mentionnées ci-dessus. Par la suite, la densité optique de l’ISB inoculé a été mesurée avec un spectrophotomètre à 500 nm. Des dilutions en série furent effectuées avec de l’eau stérile saline pour obtenir une lecture entre 0, 500 et 0, 599. Technique de dosage sur microplaque – résazurin Pour le dépistage de l’activité antimicrobienne des produits naturels, les microplaques de 96 puits ont été préparées selon les méthodes de Sarker et coll. (2007). Chaque produit naturel a été testé en triplicata (colonne 1, 2, 3). De plus, chaque microplaque contenait un témoin stérile (C1), un témoin négatif (C-) et un témoin positif (C+) (Voir le tableau ci-dessous). Exemple de la technique de dosage sur microplaque : CAgent antimicrobien ISB 3. 3X Résazurin Suspension microbienne C+ DMSO 10% ISB 3. 3X Résazurin Suspension microbienne 1 Produit naturel ISB 3. 3X Résazurin Suspension microbienne 2 Produit naturel ISB 3. 3X Résazurin Suspension microbienne 3 Produit naturel ISB 3. 3X Résazurin Suspension microbienne C1 Produit naturel ISB 3. 3X Résazurin Solution stérile saline Dans le premier puits de la colonne du témoin négatif, 100 µL de ciprofloxacine (agent antibactérien) ou d’amphotéricine B (agent antifongique) dissouts dans du DMSO 10% a été pipetté. Cent microlitres de DMSO 10% a été ajouté dans le premier puits de la colonne du témoin positif. Cent microlitres du produit naturel en question ont été pipettés dans les premiers puits des colonnes intitulées 1, 2 et 3, ainsi que dans le premier puits de la colonne du témoin stérile. Par la suite, 50 µL d’ISB 3. 3X concentré ont été ajoutés dans chacun des autres puits, sauf dans ceux de la première rangée. Une double dilution en série a ensuite été effectuée en utilisant une pipette à voies multiples. Suivant, 10 µL de résazurin a été pipetté dans chaque puits. Dix microlitres de la solution stérile saline 0. 9% a été ajouté seulement dans les puits de la colonne stérile. Dix microlitres de la suspension microbienne ont aussi été ajoutés dans chaque puits de la microplaque, sauf dans les puits de la colonne stérile. Finalement, 30 µL d’ISB 3. 3X concentré a été pipetté dans chaque puits pour assurer un volume final de 100 µL. Les microplaques étaient donc incubées aux températures appropriées mentionnées ci-dessus, mais la période d’incubation était raccourcie de 2 heures. Comme le résazurin est un indicateur redox de couleur bleue, les réactions démontrant des résultats positifs étaient représentées par des puits de couleur bleus. Les puits de couleur bleus indiquent qu’il y a une inhibition de la croissance microbienne. Cependant, le résazurin peut être réduit lorsque l’oxygène dans le milieu est limité et devient une couleur rose. Les puits de couleur rose indiquent qu’il y a une croissance microbienne. Le changement de couleur du bleu au rose, à l’aide de la dilution en série, a permis la détermination de la concentration minimale inhibitrice (CMI). De plus, le pH des puits bleus des produits naturels qui démontraient une activité antimicrobienne a été mesurée. 225 Résultats En commençant avec une concentration initiale de 1 000 µg/mL, seulement la chimaphile à ombelles (#4) et le bouleau blanc (#8a) ont démontré une activité antimicrobienne contre S. aureus, avec des CMI de 250 µg/mL et 1 000 µg/mL, respectivement. Du fait que ces plantes ont démontré un potentiel antimicrobien, elles ont été séparées davantage en fractions et testées contre les microbes primaires à une concentration de 1 000 µg/mL (Tableau 3). Les fractions 1-4 de l’extrait #4 ont démontré des effets antimicrobiens contre les microbes avec des CMI variées (Tableau 3 et 6). Les fractions 2 et 3 de l’extrait #4 ont aussi démontré des activités antimicrobiennes contre E. coli et C. albicans. Ces derniers résultats étaient inattendus vu que l’extrait lui-même avait seulement démontré une activité contre S. aureus. Les fractions 2 et 3 de l’extrait #8a ont également démontré des activités antimicrobiennes contre S. aureus avec des CMI de 500 µg/mL et 62. 6 µg/mL, respectivement (Tableau 3 et 6). En testant les extraits de plantes à une concentration initiale de 10 000 µg/mL, chacun d’entre eux a eu un effet antimicrobien contre S. aureus avec des CMI variées (Tableau 7). À cette concentration, l’extrait #4 a démontré une activité antimicrobienne contre chacun des microbes (Tableaux 4 et 7). De plus, les extraits #10b et 10c avaient des effets antimicrobiens contre les 3 bactéries primaires et les extraits #8b, #8c et #11 contre la levure C. albicans (Tableau 4 et 7). Les composés chimiques ont été testés en utilisant une concentration initiale de 1 000 µg/mL, où l’acide gallique, l’éthyl gallate et l’acide caféique ont démontré des effets antimicrobiens contre S. aureus, avec des CMI de 500, 1 000 et 1 000 µg/mL, respectivement (Tableaux E et H). L’acide gallique était aussi efficace contre M. phlei avec une CMI de 1 000 µg/mL. De plus, les acides sinapique, gentisique et chlorogénique ont démontré des activités antimicrobiennes contre C. albicans et S. octosporus, tous avec des CMI de 1 000 µg/mL. Le pH de tous les extraits, fractions et composés chimiques démontrant une activité antimicrobienne a été mesuré. Les valeurs de pH obtenues se retrouvaient dans la zone de neutralité, ce qui indique que l’inhibition de la croissance microbienne n’était pas influencée par des conditions acides ou basiques. Discussion et conclusion Le fait que chacun des extraits de plantes démontrait une activité antimicrobienne contre S. aureus à une concentration de 10 000 µg/mL suggère que cette souche de bactérie avec peu de défense contre les produits naturels. Cependant, ces résultats sont en accord avec le fait que les bactéries Gram-positives, telles que S. aureus, sont généralement plus sensibles aux antibiotiques en comparaison aux bactéries Gram-négatives (Cos et coll., 2006). Cette sensibilité est généralement liée à la structure de la paroi cellulaire. La paroi des bactéries Gram-positives est organisée de telle sorte qu’elle offre moins de protection contre les corps étrangers, ces bactéries sont donc plus vulnérables à la destruction. L’extrait de la chimaphile à ombelles (Chimaphila umbellata) était le seul extrait à démontrer une activité antimicrobienne contre chacun des microbes primaires, les trois bactéries et la levure (Tableau 4). Cette plante est communément utilisée par le peuple des Premières 226 Nations du Nord de l’Amérique. Elle est souvent employée dans la médecine traditionnelle puisqu’elle possède des propriétés antimicrobienne, anti-inflammatoire, astringente, altérative, diurétique et antiseptique pour le tractus urinaire (Caldecott, 2010). Les feuilles de cette plante sont aussi utilisées dans les applications topiques pour le traitement des infections cutanées (Hausen et coll., 1988). De plus, une étude par Galvan et coll. (2008) a démontré les propriétés antifongiques et antioxydantes de cette plante contre certaines levures. Les extraits faits à partir des baies du sumac vinaigrier (Rhus typhina) ont démontré des effets efficaces contre les trois bactéries primaires (Tableau 4). Ces résultats sont en accord avec ceux de Borchardt et coll. (2008), où les baies provenant de R. typhina ont démontré une zone d’inhibition claire contre S. aureus, E. coli et P. aeruginosa. Cependant, une zone d’inhibition partielle avait aussi été observée contre C. albicans. Dans l’étude de Borchardt et coll. (2008), les drupes de la plante ont été testées, avec et sans le péricarpe. Ce sont seulement les extraits avec le péricarpe qui ont démontré une activité antimicrobienne. Cela suggère que les phytochimiques responsables pour ces effets antimicrobiens sont retrouvées dans les fruits qui entourent les noyaux. En plus de démonter une activité antibactérienne contre S. aureus à 10 000 µg/mL, les extraits provenant des brindilles et branches, et phloème du bouleau blanc (Betula papyrifera), ainsi que l’extrait provenant du feuillage du frêne rouge de l’Amérique (Fraxinus pennsylvanica) ont démontré une activité antifongique contre C. albicans (Tableau 4 et 7). Une étude faite par Omar et coll. (2000) démontre que des extraits provenant de l’écorce et du bois du bouleau blanc possède des propriétés antibactériennes contre Staphylococcus aureus sensible à la méthicilline. D’ailleurs, les plantes du genre Fraxinus sont souvent utilisées dans la médecine traditionnelle puisqu’elles sont reconnues pour posséder des composés naturels ayant des propriétés antimicrobienne, anti-inflammatoire, antioxydative et diurétique (Kostova et Iossifova, 2007). L’étude d’Omar et coll. (2000) a démontré que les extraits de l’écorce et du bois de cette plante étaient inefficaces contre S. aureus et C. albicans. L’origine des extraits provenant des différentes parties de la plante pourrait être l’explication de ces différents résultats. Tel que mentionné dans la section des résultats, l’acide gallique, l’éthyl gallate et l’acide caféique ont démontré un effet antimicrobien contre S. aureus. Puisque S. aureus était la seule bactérie Gram-positive parmi les microbes primaires. Ces trois composés ont été présumés d’être efficaces contre les bactéries Gram-positives. Ces composés ont été testés contre deux autres bactéries Gram-positives, soient M. phlei et S. lactis. Ce n’est seulement que l’acide gallique qui a démontré une activité antimicrobienne contre une deuxième bactérie Gram-positive, M. phlei. L’acide gallique est un composé naturel reconnu pour ses effets antimicrobiens et antiviraux. Les études de Jayaraman et coll. (2010) et Ahn et coll. (1998) démontrent que l’acide gallique possède des activités antimicrobiennes contre divers microbes, tels que S. aureus, E. coli et P. aeruginosa. Également, Sato et coll. (1997) ont démontré que l’acide gallique isolé de Terminalia chebula RETS est efficace contre E. coli et P. aeruginosa avec des CMI de >1 000 µg/mL. Cette dernière étude a aussi démontré l’activité antibactérienne de ce composé contre 20 souches de Staphylococcus aureus résistantes à la méthicilline et sept souches Staphylococcus aureus sensibles à la méthicilline. Une augmentation de la concentration initiale (>1 000 µg/mL) de ce composé pourrait supporter les résultats de ces études. 227 Il est important de remarquer que l’acide gallique est un composé retrouvé dans la plante Rhus typhina (Borchardt et coll. , 2008). Les extraits de Rhus typhina n’étaient pas efficaces contre les microbes lorsqu’une concentration initiale de 1 000 µg/mL était utilisée. Par contre, lorsque la concentration a été augmentée à 10 000 µg/mL, tous les extraits de cette plante ont démontré une activité antimicrobienne (Tableaux D et G). En conséquence, il est possible que la concentration de l’acide gallique dans l’extrait de cette plante ait été augmentée à un niveau auquel il est efficace. Pareillement à l’acide gallique, Sato et coll. (1994) ont démontré que l’éthyl gallate était efficace contre vingt souches de Staphylococcus aureus résistantes à la méthicilline et sept souches Staphylococcus aureus sensibles à la méthicilline. Cependant, cette étude a aussi démontré son efficacité contre E. coli et P. aeruginosa. L’éthyl gallate agit aussi de façon synergistique lorsqu’il est combiné avec la tétracycline, mupirocine et l’acide fusidique contre des souches spécifiques de Staphylococcus aureus résistantes et sensibles à la méthicilline (Soe et coll., 2010). Plusieurs différents résultats ont été obtenus concernant l’étude des propriétés antimicrobiennes de l’acide caféique. Selon l’étude de Zhao et coll. (2011), l’acide caféique isolé de Salvia miltiorrhiza est efficace contre S. aureus avec un CMI de >200 µg/mL, et contre E. coli avec une CMI de 100 µg/mL. Alors que l’étude de Rauha et coll. (2000), a démontré que ce composé était inefficace contre S. aureus, E. coli et C. albicans et légèrement efficace contre P. aeruginosa. L’activité antimicrobienne de l’acide caféique est variable lorsque ce composé est isolé de différentes espèces, employé à différentes concentrations et contre différentes souches de microorganismes, ainsi qu’en employant des différentes méthodologies. Ce composé devrait être étudié davantage pour vérifier ses effets. Tel que déjà mentionné, les acides sinapique, gentisique et chlorogénique étaient les seuls composés efficaces contre la levure C. albicans. Puisque C. albicans était la seule levure dans les microorganismes primaires, ces trois composés ont été testés contre une deuxième levure, S. octosporus, pour la vérification de leur activité antifongique. Chacun des trois composés a démontré une efficacité antifongique contre la levure secondaire. L’étude par Ayaz et coll. (2008) a démontré qu’un extrait provenant de Brassica oleraceae L. var. acephala DC était efficace contre C. albicans. Le composé prédominant dans cet extrait était l’acide sinapique ayant une concentration de 2505 ng/g. Les résultats de cette étude sont en accord avec ceux de l’étude de Pinhero et coll. (2003), où l’acide gentisique était inefficace contre E. coli, S. aureus, et P. aeruginosa. L’acide gentisique est présentement utilisé en combinaison avec le fludioxinil dans le traitement d’infections fongiques puisqu’elle augmente l’activité de ce fongicide (Kim et coll., 2007). Pareillement, l’acide chlorogénique est reconnu pour ses effets antifongiques. De fait, de nouveaux agents antifongiques ayant de nouveaux modes d’action et une basse toxicité, basés sur l’acide chlorogénique, sont dans le processus de développement (Daneshtalab, 2008). Conclusion Le nombre de pathogènes résistants aux antibiotiques augmente sans cesse depuis quelques années. La découverte de nouveaux agents antimicrobiens se trouve à être la solution 228 pour combattre ce problème. Heureusement, les ressources naturelles présentent un grand potentiel et l’opportunité de découvrir de nouveaux antibiotiques. À l’aide de médecine traditionnelle et de l’ethnobotanique, le dépistage des phytochimiques dans les extraits de plantes va mener à leur découverte. Cette étude a affirmé que certains extraits de plantes provenant du Nord de l’Ontario, ainsi que certains composés chimiques, démontrent des effets antimicrobiens importants. Les extraits principaux qui ont démontré des activités antibactériennes et/ou antifongiques étaient la chimaphile à ombelles (Chimaphila umbellata), le bouleau blanc (Betula papyrifera), le sumac vinaigrier (Rhus typhina) et le frêne rouge de l’Amérique (Fraxinus pennsylvanica). L’acide gallique, l’éthyl gallate et l’acide caféique sont les composés chimiques qui ont démontré une activité antibactérienne. Les acides sinapique, gentisique et chlorogénique étaient les 3 composés démontrant une activité antifongique. Les résultats de cette étude illustrent le potentiel de ces produits naturels pouvant être développés en agents antimicrobiens ou pouvant être utilisés en combinaisons avec autres drogues. Tableau 1 Liste de plantes originaires du Nord de l'Ontario testées pour leur activité antimicrobienne Nom commun Famille Nom scientifique Partie de la plante #1. Sapin baumier #2. Pin gris #3a. Pruche du Canada #3b. Pruche du Canada #3c. Pruche du Canada #4. Chimaphile à ombelles #5. Chiogène hispide #6a. Berce très grande #6b. Berce très grande #7. Pain de perdrix #8a. Bouleau blanc #8b. Bouleau blanc #8c. Bouleau blanc #9a. Bouleau jaune #9b. Bouleau jaune #9c. Bouleau jaune #10a. Sumac vinaigrier #10b. Sumac vinaigrier #10c. Sumac vinaigrier #11. Frêne rouge d'Amérique #12. Frêne blanc #13. Frêne noir #14. Frêne bleu #15. Frêne pubescent #16. Frêne mandschurica Pinaceae Pinaceae Pinaceae Pinaceae Pinaceae Ericaceae Ericaceae Apiaceae Apiaceae Rubiaceae Betulaceae Betulaceae Betulaceae Betulaceae Betulaceae Betulaceae Anacardiaceae Anacardiaceae Anacardiaceae Abies balsamea Pinus banksiana Tsuga Canadensis Tsuga Canadensis Tsuga Canadensis Chimaphila umbellate Gaultheria hispidula Heracleum maximum Heracleum maximum Mitchella repens Betula papyrifera Betula papyrifera Betula papyrifera Betula alleghaniensis Betula alleghaniensis Betula alleghaniensis Rhus typhina Rhus typhina Rhus typhina Aiguilles Aiguilles Aiguilles Brindilles et branches Brindilles et branches Feuillage Feuillage Tige et feuilles Fleurs et graines Feuillage Feuillage Brindilles et branches Phloème Feuillage Brindilles et branches Brindilles et branches Feuillage Baies Baies Oleaceae Oleaceae Oleaceae Oleaceae Oleaceae Oleaceae Fraxinus pennsylvanica Fraxinus Americana Fraxinus nigra Fraxinus quadrangulata Fraxinus profunda Fraxinus mandschurica Feuillage Feuillage Feuillage Feuillage Feuillage Feuillage 229 Tableau 2 Liste de composés testés pour leur activité antimicrobienne Composé Source #1. Acide benzoïque #2. Acide 4-Hydroxy-3-methoxybenzoïque #3. Acide 2, 6-Dihydroxybenzoïque #4. Acide 4-Methoxycinnamique #5. Acide 3, 4-Dihydroxybenzoïque #6. 4-Hydroxy-3-methoxy-cinnalamaldehyde #7. Acide ellagique #8. Acide gallique #9. Méthyl gallate #10. Éthyl Gallate #11. Acide cafféique #12. Acide férulique #13. Acide o-Coumarique #14. Acide m-Coumarique #15. Acide p-Coumarique #16. Acide sinapique #17. Acide gentisique #18. Vanillal #19. Acide chlorogénique B-3250, Sigma H36001, Aldrich D10, 960-6, Aldrich M1, 380. 7, Aldrich P-5630, Sigma 382051-1G, Aldrich E-2250, Sigma G-7384, Sigma G-1140, Sigma 48640, Fluka C-0625, Sigma Sigma C-4400, Sigma C-5017, Sigma Sigma 78867, Fluka G-5254, Sigma V1104-2G, Aldrich C-3686, Sigma Tableau 3 Activité antimicrobienne des fractions contre les microorganismes Fractions des extraits (1 000 µg/mL) Fraction 1 de l'extrait 3 Fraction 2 de l'extrait 3 Fraction 3 de l'extrait 3 Fraction 4 de l'extrait 3 Fraction 2 de l'extrait 8 Fraction 3 de l'extrait 8 E. coli + - S. aureus + + + + + + P. aeruginosa - C. albicans + + - 230 Tableau 4 Activité antimicrobienne des extraits contre les microorganismes Extrait (10 000 µg/mL) #4. Chimaphile à ombelles #8b. Bouleau blanc #8c. Bouleau blanc #10b. Sumac vinaigrier #10c. Sumac vinaigrier #11. Frêne rouge de l'Amérique E. coli + S. aureus + P. aeruginosa + C. albicans + - + - + + + + + + + + + - - + - + Tableau 5 Activité antimicrobienne des composés contre les microorganismes Composés (1 000 µg/mL) #8. Acide gallique #10. Éthyl Gallate #11. Acide cafféique #16. Acide sinapique #17. Acide gentisique #19. Acide chlorogénique E. coli - S. aureus + + + - P. aeruginosa - C. albicans + + - - - + M. phlei + - S. lactis - S. octosporus + + + 231 Tableau 6 CMI (µg/mL) des fractions contre les microorganismes Fractions des extraits (1 000 ug/mL) Fraction 1 de l'extrait 3 Fraction 2 de l'extrait 3 Fraction 3 de l'extrait 3 Fraction 4 de l'extrait 3 Fraction 2 de l'extrait 8 Fraction 3 de l'extrait 8 E. coli 1 000 - S. aureus 1 000 250 250 1 000 500 62. 5 P. aeruginosa - C. albicans 1 000 1 000 - Tableau 7 CIM (µg/mL) des extraits contre les microorganismes Extrait (10 000 ug/mL) #1. Sapin baumier #2. Pin gris #3a. Pruche du Canada #3b. Pruche du Canada #3c. Pruche du Canada #4. Chimaphile à ombelles #5. Chiogène hispide #6a. Berce très grande #6b. Berce très grande #7. Pain de perdrix #8a. Bouleau blanc #8b. Bouleau blanc #8c. Bouleau blanc #9a. Bouleau jaune #9b. Bouleau jaune #9c. Bouleau jaune #10a. Sumac vinaigrier #10b. Sumac vinaigrier #10c. Sumac vinaigrier #11. Frêne rouge d'Amérique #12. Frêne blanc #13. Black Ash #14. Frêne bleu E. coli 2 500 5 000 5 000 S. aureus 2 500 2 500 10 000 5 000 5 000 310. 25 10 000 10 000 5 000 2 500 620. 5 10 000 10 000 10 000 10 000 2 500 1 250 1 250 1 250 P. aeruginosa 10 000 5 000 10 000 - 10 000 10 000 2 500 5 000 - C. albicans 2 500 10 000 10 000 10 000 - 232 #15. Frêne pubescent #16. "Manchurian Ash" - 5 000 2 500 - - Tableau 8 CIM (µg/mL) des composés contre les microorganismes Composés (1, 000 ug/mL) #8. Acide gallique #10. Éthyl Gallate #11. Acide cafféique #16. Acide sinapique #17. Acide gentisique #19. Acide chlorogénique E. coli - S. aureus 500 1 000 1 000 - P. aeruginosa - C. albicans 1 000 1 000 - - - 1 000 M. phlei 1 000 - S. lactis - S. octosporus 1 000 1 000 1 000 Références Abou-Zaid, M. M. , Helson, B. V. , Beringer, C. W. et de Groot, P. (2000). “Phenolics from Deciduous Leaves and Coniferous Needles as Sources of Novel Control Agents for Lepidopteran Forest Pests”. In Shahidi, F. , Ho, C-T. Phytochemicals and Phytopharmaceuticals, Champaign, IL, USA, AOCS Press, p. 398-417. Ahn, Y-J. , Lee, C-O. , Kweon, J-H. , Ahn, J-W. et Park, J-H. (1998). “Growth-inhibitory effects of Galla Rhois-derived tannins on intestinal bacteria”, Journal of Applied Microbiology. Vol. 84 no 3, p. 439-443. Andersen, O. M. et Markham, K. R. (2005). Flavonoids: Chemistry, Biochemistry and Applications. Boca Raton, CRC Press. Arnason, J. T. , Hebda, R. , Richard, J. et Johns, T. (1981). “Use of plants for food and medicine by native peoples of eastern Canada”, Canadian Journal of Botany. 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Introduction Le corps humain est constitué de plusieurs millions de cellules dont les fonctions sont régulées par les gènes situées dans des structures en forme de bâton appelées chromosomes. Les gènes responsables des différentes fonctions humaines comportent un ensemble d’instructions judicieusement programmées. Le corps humain comprend normalement, 46 chromosomes dans la plupart des cellules sous forme de 23 paires chacune formée de chromosomes hérités de chaque parent. Les 22 premières constituent des paires de copies similaires et la 23ième formée de chromosomes X et/ou Y. Ces deux chromosomes, responsables de la détermination du genre, sont appelés gonosomes. La différenciation sexuelle constitue une étape notable dans le développement d’un individu le prédestinant vers le genre masculin ou féminin. Elle s’effectue génétiquement par le biais de ce système de chromosomes XY. Ainsi, les mâles héritent de leurs parents un chromosome X et un chromosome Y tandis que les femelles possèdent deux chromosomes X. Cette différence génétique se manifeste morphologiquement lors du développement de l’individu. Ainsi, pour chaque croisement entre un mâle et une femelle, la femelle fournira un chromosome X tandis que le mâle transmettra avec une chance sur deux un chromosome X ou Y. Cependant, il est apparu que la détermination du sexe dépend essentiellement d’un gène SRY porté par le chromosome Y17. Nous restreignons l’étude de l’influence du génome sexuel de la femelle à l’humain. Nous utilisons une approche par la théorie des jeux (Newman et Morgenstern, 1944), plus précisément dans la situation répétée et évolutive (Maynard-Smith et Price, 1973). Cependant 17 Pour ce premier paragraphe, voir livre d’introduction à la génétique, exemple de référence (Griffiths et al. 2013) 238 cette étude pourrait être généralisée à une grande partie des eucaryotes. Nous considérons alors, une population humaine vérifiant les conditions définies ci-dessous. a. Accouplement aléatoire. La population se reproduit de façon sexuée et naturelle. Les nouvelles technologies d’inséminations artificielles et de naissances in vitro ne sont pas appliquées au niveau de cette population. Les accouplements et mariages s’effectuent de manière aléatoire en ce qui concerne le génome. b. Grande taille. Il s’agit d’avoir une bonne représentativité de chaque aspect de la génétique humaine dans la population concernée. c. Liens externes. L’influence des populations externes sont négligeables. Les conditions de la migration de composantes mâles ou femelles n’affectent pas la structure interne de cette population. En d’autres termes, la répartition des sexes en son sein n’est pas déséquilibrée par une quelconque influence externe. Sous ces hypothèses de panmixie, nous nous intéressons à l’influence génétique et sexuelle de la femelle sur le génome du mâle. Ensuite, nous modélisons ces stratégies d’allocation des genres au sein d’une population afin de déterminer celles évolutivement stables (ESS en anglais). Le modèle est par la suite introduit dans le but d’étudier les différentes stratégies disponibles. Mesures d’influences mâles et femelles Dans la portion mâle de cette population, nous nous intéressons à l'allocation moyenne de ressources génétiques qui sont implicitement induites par la fonction mâle. Elle est mesurée pour chaque individu masculin𝑖 par la proportion𝜃𝑖 qui constitue l’influence moyenne de la génétique mâle sur son développement. Notons que des allocations similaires mais différentes ont été définies et étudiées par Charnov (1982). De même, l’allocation femelle mesurée par la proportion(1 − 𝜃𝑖 ) constitue l’influence moyenne de la génétique femelle sur le développement du mâle 𝑖. Pour chaque individu masculin𝑖, l’allocation mâle induite par l’apport de chacun des deux parents est telle que: 0 < 𝜃𝑖𝑚 < 𝜃𝑖 ≤ 1 La valeur 𝜃𝑖𝑚 est une borne minimale indiquant l’allocation minimale pour que l’individu 𝑖 puisse être considéré dans la catégorie de mâle. En conséquence, cette valeur inconnue est strictement positive. Ainsi, il devient naturel au sein d’une population de pouvoir considérer la moyenne𝜃 de ces influences individuelles qui vérifie: 0 < 𝜃 𝑚 ≤ 𝜃 ≤ 1. Impossible exclusivité Avec ces définitions de mesures d’influence, il devient naturel de s’intéresser à la situation 𝜃𝑖 = 1 donc 1 − 𝜃𝑖 = 0 Elle concerne le cas où l’influence est exclusivement masculine. Ainsi l’apport génétique de la femelle sur le mâle serait nul. Notons cependant qu’avec les effets de la viviparité qui est la 239 stratégie de reproduction humaine consistant à la conservation de l’embryon dans les voies génitales de la femelle jusqu'à la naissance, cette situation serait illusoire voire impossible. De plus, il faudrait tenir compte au sein de tout individu d’une provenance égalitaire des chromosomes des deux genres. En conséquence, cette stratégie pure n’est pas ainsi réalisable. Pour cette raison, nous l’avons intitulée l’impossible exclusivité. Ainsi, pour chaque individu mâle 𝑖, il existe naturellement une valeur 𝜃𝑖𝑀 d’influence maximale de gènes purement masculins restreignantl’intervalle d’influence à 0 < 𝜃𝑖𝑚 < 𝜃𝑖 ≤ 𝜃𝑖𝑀 < 1. Cette analyse individualisée se traduit au niveau de la population avec l’hypothèse de panmixie par la relation 0 < 𝜃𝑚 < 𝜃 ≤ 𝜃𝑀 < 1 Sur le plan purement quantitatif et individuel, on serait tenté de penser que le niveau d’influence mâle serait plus important chez les individus avec le syndrome du mâle 47, XYY (Galani et al. 2008). C’est d’ailleurs ce préjugé non scientifique qui a amené durant les années soixante à une fausse croyance d’un surplus de virilité associé à ce syndrome du mâle jusqu'à son appellation de« chromosome du criminel ». En effet, il constitue un désordre chromosomique dans lequel le mâle hérite d’un extra chromosome Y. D’ailleurs, ces individus capables d’avoir un développement socialement normal peuvent être inconscients de ce désordre. Cependant, des difficultés liées à la communication et à l’interaction sociale peuvent être notées chez ces individus (Galani et al. 2008). Même pour cette catégorie l’influence femelle, avec le chromosome X, ne pourrait pas être considérée comme nulle. De plus, leur nombre de 1 pour 1, 000 dans une population (Galani et al. 2008) ne devrait pas affecter considérablement la moyenne 𝜃. Equilibre naturel Cette situation d’équilibre correspond individuellement à une égalité parfaite des allocations induites par l’apport de chacun des deux types génétiques i. e. 𝜃𝑖 = 0. 5. Elle est l’image au niveau individuel de l’apport équilibré de chacun des parents. Au moment de la reproduction les cellules spermatozoïdes mâles et ovules femelles se mettent sous une phase haploïde, 23 chromosomes chacune, pour générer l’embryon diploïde. Il contient ainsi les 23 paires de chromosomes indispensables à son développement. Cette position d’équilibre sépare principalement la population en deux groupes. Le premier groupe est tel que les allocations moyennes vérifient i. e. 𝜃𝑖 > 0. 5. Dans cette catégorie, l’influence mâle est plus accentuée que celle de la femelle. La masculinité est plus perceptible dans ce groupe. Le second groupe est tel que l’allocation mâle vérifie𝜃𝑖 < 0. 5. Dans cette catégorie, l’influence femelle est plus accentuée que celle du mâle. Même si la portion de la population considérée est majoritairement mâle, l’influence féminine y’est plus perceptible. Plus on s’éloigne de l’équilibre naturel dans cette zone plus importante devient l’influence féminine. Cette catégorie concerne les mâles qui sont plus ou moins efféminés, pseudo-hermaphrodites et hermaphrodites. 240 Notons que l’équilibre naturel observé au niveau individuel correspond au niveau de la totalité de la population à une valeur𝜃 = 0. 5, moyenne de la population. Influence minimale 𝑖 Pour chaque individu mâle 𝑖 de la population, la valeur 𝜃𝑚 est la proportion minimale audessous de laquelle l’individu ne peut plus être considéré du sexe masculin. Compte tenu au sein de l’individu d’une provenance égalitaire des chromosomes des deux genres, cette valeur minimale devrait être strictement inferieure à la valeur 0. 5 . En considérant la population dans son entité, ces influences individuelles entraineraient une moyenne 𝜃 ainsi qu’une valeur minimale 𝜃 𝑚 < 0. 5. . De plus, cette moyenne 𝜃𝑚 ne devrait pas trop s’écarter de cet ordre de grandeur. Ce niveau individuel devrait être minimal dans le cas du syndrome de la Chapelle ou du mâle XX qui constitue un désordre chromosomique très rare. Ceci résulte du fait que le père fournit accidentellement durant la méiose un chromosome X contenant le principalement gène mâle SRY. L’embryon XX induit hérite cependantdu phénotype mâle. Ce phénomène, intervenant rarement 4 à 5 au sein d’une population, ne pourrait pas influencer la moyenne 𝜃𝑚 de la population [6]. Le niveau individuel devrait également être minimal dans le cas du syndrome de Klinefelter ou XXY syndrome qui constitue un désordre chromosomique dans lequel le mâle hérite d’un extra chromosome X. Pour cette raison, ce syndrome est souvent désigné sous l’appellation de mâle 47, XXY. Ses principaux effets dont l’hypogonadisme et la baisse de fertilité peuvent être difficilement détectable. Ce phénomène assez rare, située entre 1 sur 500 à 1 sur 1000 (Galani et al. 2008), ne devrait pas considérablement affecter la moyenne 𝜃𝑚 de la population. Modélisation de l’interaction des influences Nous considérons une population qui répond aux hypothèses de panmixie présentées au niveau de l’introduction. Soient 𝑚 𝑒𝑡𝑓 les taux de fréquences respectives de mâles et de femelles dans la population donc: 𝑚 + 𝑓 = 1 avec 𝑚 > 0, 𝑓>0 Ces taux correspondent à la tranche d’âge d’individus capable de procréer. Si nous considérons la valeur 𝜃 comme étant les moyennes des allocations individuelles, alors l’allocation génétique et masculine de la populationvérifie: 1 > 𝜃𝑀 ≥ 𝜃 ≥ 𝜃𝑚 > 0 Nous pouvons également noter, à partir des définitions des mesures d’influences, la relation 0 < 𝜃𝑚 < 0. 5 𝑒𝑡 0. 5 < 𝜃𝑀 < 1 A partir de ce paramètre 𝜃 nous pouvons définir le taux de génération génétique et masculine de la manière suivante: 241 𝐺(𝜃) = Notons que si 𝜃 = 1 2 = 0. 5 alors la fonction 𝐺(𝜃) = Ainsi si𝜃 = 𝜃𝑚 𝜃𝑚 = 𝜃 𝑚 + (1 − 𝜃) 𝑓 𝜃(𝑚 − 𝑓) + 𝑓 1 2 𝜃𝑚 0. 5 𝑚 𝑚 = = =𝑚 𝜃 𝑚 + (1 − 𝜃) 𝑓 0. 5 𝑚 + 0. 5 𝑓 𝑚+ 𝑓 = 0. 5 la proportion𝑚 est maintenue constante d’une génération à une autre. Et comme𝑚 + 𝑓 = 1, alors le rapport sex-ratio𝑆𝑟 = une autre. 𝑚 1−𝑚 est constante d’une génération à Cas 1. Sex-ratio égalitaire Notons que si 𝑚 = 𝑓 alors cette proportion masculine est: 𝐺(𝜃) = 𝜃𝑚 = 𝜃 𝑓 Ainsi, si la proportion sex-ratio est égale à l’unité, alors l’allocation génétique et masculine de la population 𝐺(𝜃) est égale à l’allocation moyenne 𝜃. La courbe de fitness𝐹(𝜃) est définie 𝐹(𝜃) = 𝜃 (1 − 𝜃) = 𝜃 − 𝜃 2 Elle est concave et sa dérivée s’annule au niveau de l’optimum donc: 𝐹 ′ (𝜃) = 1 − 2 𝜃 = 0 donc 𝜃 ∗ = 1 2 Plus on s’éloigne de la valeur unitaire1, plus la fonction 𝐹(𝛼) augmente. Les stratégies mixtes 0. 5 ≤ 𝜃 < 1 vont perturber l’équilibre des stratégies pures et envahir la population vers l’optimum évolutivement stable 𝜃 ∗ = 0. 50. Dans ce cas, la stratégie 𝜃 ∗ = 0. 50 devient l’équilibre. Elle est évolutivement stable (ESS) en tant que maximum de la fonction de fitness. Ce résultat est ainsi en conformité avec le principe de Fisher qui stipule que la sex-ratio avoisine l’unité (Hamilton, 1967). Il est également en conformité avec le principe de CastleHardly-Weinberg qui stipule l’équilibre évolutive des fréquences alléliques et génotypiques d’une population (Galani et al. 2008). 242 Cas 2. Sex-ratio supérieure à l’unité Dans ce cas, la population est plus masculine que féminine, donc 𝑚 > 𝑓. Le taux de génération génétique et masculine s’écrit: 𝐺(𝛼) = 𝜃𝑚 𝜃 𝑆𝑟 = 𝜃(𝑚 − 𝑓) + 𝑓 𝜃(𝑆𝑟 − 1) + 1 Comme 𝑆𝑟 > 1, cette fonction est toujours définie. Elle est croissante car 𝐺 ′ (𝜃) = 𝑆𝑟 >0 ( 𝜃(𝑆𝑟 − 1) + 1)2 En considérant la fonction de fitness associe à la fonction (𝛼), , , nous avons: 𝐹[𝐺(𝜃)] = 𝐺(𝜃)[ 1 − 𝐺(𝜃)] = 𝜃 (1 − 𝜃)𝑆𝑟 (𝜃 (𝑆𝑟 − 1) + 1)2 Le niveau d’équilibre associé est: 𝜃∗ = 1 1 = 𝑓 < avec 𝐺(𝜃 ∗ ) = 0. 5 1 + 𝑆𝑟 2 Comme 𝐺(𝜃 ∗ ) = 0. 5, cette situation devrait progressivement favoriser génétiquement l’augmentation de la proportion 𝑓 < 𝑚 jusqu’à atteindre la fréquence équilibrée donc 𝑚 = 𝑓 = 0. 50. En conséquence cet équilibre 𝜃 ∗ = 𝑓, devrait converger graduellement vers l’équilibre naturel et évolutivement stable 𝜃 ∗ = 0. 5. Cas 3. Sex-ratio inférieure à l’unité Dans ce cas, la population est plus féminine que masculine, donc𝑓 > 𝑚. Le taux de génération génétique et masculine s’écrit: 𝐺(𝜃) = 𝜃𝑚 𝜃 𝑆𝑟 = 𝜃 (𝑚 − 𝑓) + 𝑓 𝜃 𝑆𝑟 + (1 − 𝛼) La fonction demeure définie et croissante avec le niveau d’équilibre de la fonction fitness 𝐹(𝐺(𝜃)) demeurant le même que dans le cas 2 soit: 𝜃∗ = 1 1 = 𝑓 > avec 𝐺(𝜃 ∗ ) = 0. 5 1 + 𝑆𝑟 2 Comme 𝐺(𝜃 ∗ ) = 0. 5, cette situation devrait progressivement favoriser génétiquement la diminution de la proportion 𝑓 > 𝑚 jusqu’à atteindre la fréquence équilibrée 𝑚 = 𝑓 = 0. 50. En conséquence cet équilibre 𝜃 ∗ = 𝑓, évolutivement instable, devrait converger graduellement vers l’équilibre naturel et évolutivement stable 𝜃 ∗ = 0. 5. 243 Nous venons ainsi de montrer que tant que les proportions masculines et féminines sont égales (donc 𝑚 = 𝑓), alors, l'allocation de ressources induites par la fonction mâle mesurée par la proportion 𝛼 reste au niveau de la stratégie évolutivement stable 𝜃 ∗ = 0. 5. Application aux régions de l’Afrique Nous appliquons les résultats présentés ci-dessous aux cinq régions de l’Afrique. Les données concernant le sexe ratio, présentées dans le tableau 1, sont compilées à partir des valeurs associées aux pays. La proportion de sexe ratio à la naissance est approximativement égale à1. 03pour toutes les régions sauf l’Afrique du Nord (1. 054). De même, pour la tranche d’âge capable de se reproduire, il avoisine 0. 98 pour toutes les régions avec une légère différence pour l’Afrique du Nord (1. 01). Avec ces données, l’allocation d’équilibre de l’Afrique subsaharienne devient: θ∗ = 0. 505 ≅ 1 avec 𝐺(𝜃 ∗ ) = 0. 5 2 Les deux équilibres sont approximativement équivalents avec la génération masculine se situant au niveau de la valeur paritaire. En conséquence, l’équilibre devrait progressivement se situer au niveau paritaire qui constitue une stratégie évolutivement stable. Sex-ratio des 5 régions de l’Afrique18 A la naissance (WDB) [15 – 64] Total Afrique de l’Ouest Afrique du Nord Afrique de l’Est Afrique centrale Afrique australe 1. 04 1. 054 1. 03 1. 03 1. 03 0. 98 1. 01 0. 98 0. 98 0. 98 0. 9885 1. 01 0. 98 0. 98 0. 98 Afrique Monde 1. 037 1. 07 0. 986 1. 02 0. 9877 1. 01 Région Pour d’Afrique du Nord, seule région satisfaisant 𝑚 > 𝑓 le niveau d’équilibre est également θ∗ = 0. 4975 ≅ 1 2 Dans ce cas, les deux équilibres sont approximativement équivalents avec la génération masculine se situant au niveau de la valeur paritaire. En conséquence, l’équilibre devrait progressivement se situer au niveau paritaire et évolutivement stable. Si nous considérons globalement l’Afrique, la conclusion est similaire. En effet le niveau d’équilibre devient: 18 Compilées de données produites par WorldDataBank, Février 2012 244 1 avec 𝐺(𝜃 ∗ ) = 0. 5 2 Ceci nous permet de conclure à l’égalité approximative des deux niveaux d’équilibre. En conséquence, dans le cadre de la génération génétique et masculine, le sexe ratio est paritaire et évolutivement stable. θ∗ = 0. 5003 ≅ Ces conclusions peuvent être également appliquées au monde tout entier car le niveau d’équilibre est: θ∗ = 0. 495 ≅ 1 avec 𝐺(𝜃 ∗ ) = 0. 5 2 L’équilibre non stable θ∗ = 0. 495 devrait évolutivement converger vers θ = 0. 5 qui constitue équilibre évolutivement stable. Conclusion Les résultats obtenus pourraient être généralisés dans le cadre de l'allocation de ressources induite par la fonction femelle mesurée par la proportion 𝛿 = 1 − 𝜃. Cette démarche est loin d’être symétrique par rapport à la présente approche. Ces résultats corroborent la thèse formulée dès 1930 par Ronald Fisher et stipulent que le sexe ratio avoisine l’unité. De plus, ils soulignent le fait que la sélection naturelle favorise la reproduction des populations tout en dépensant la même énergie pour les deux sexes. Elle insinue que la parité des sexes à la naissance s’observe dans la plupart des populations animales. Les données prélevées décrient cependant une variante avec une légère supériorité numérique et masculine au moment des naissances (Brian et Jaisson, Dordrecht, 2007). Ces observations peuvent être expliquées par une discrimination sexuelle en faveur du genre masculin et par son taux de pénétration dans la société (Brian et Jaisson, Paris, 2007). Un exemple est l’avancée de la technique de l’échographie qui permet de déterminer à temps le sexe du fœtus. Ainsi elle peut faciliter la discrimination sexuelle par avortement d’une partie des fœtus détectés avec le sexe féminin. Les raisons de ce surplus de proportion de naissances masculines ont été assez bien résumées dans l’article de François Héran (2008). Cette différentiation pratique au niveau des données est moins prononcée en Afrique. Ceci peut s’expliquer par le fait que les applications de ces technologies y soient dans un état moins avancé, voire plus embryonnaire. Notons finalement que les résultats établis dans cette recherche peuvent sembler surprenants carque nous avons souvent tendance à penser que la proportion sex-ratio est inférieure à l’unité. C’est plutôt la proportion sex-ratio lié au mariage qui est inférieure à l’unité. En d’autres termes, la proportion de femmes non mariées dont la tranche d’âge se situe dans la vingtaine est supérieure à celle d’hommes dans la même situation (Cuttentag et Secord, 1983, p. 175). 245 Références BRIAN, E. andM. 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