Et Jose Mata meurt
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Article du 11 août 2011 : Et Jose Mata meurt En 1971 dans l’Espagne castagnettes du Porom pom pom, le chanteur Péret fait un malheur avec Borriquito Como Tu, les touristes de la Costa Brava s’arsouillent à la sangria, les Suédoises tombent amoureuses d’El Cordobés, qui donne sa première tournée d’adieux, et le sligan du ministre du tourisme de Franco, Fraga Iribarne, fait mouche : «Spain is different.» Certes, l’Espagne est différente, mais dans l’infirmerie des arènes flambant neuves de Villanueva de los Infantes, dans la Mancha, 10 000 habitants, on trouve seulement, et selon le picador El Moro, un peu de sérum, de l’alcool, de l’iode et du sparadrap. Le 25 juillet 71, on y trouve aussi les deux oreilles et la queue du toro Cascabel. Sa cuadrilla vient de les apporter à son torero, José Marta, salement encorné à l’estocade, à son deuxième essai. Cascabel est mort, Mata le sera dans deux jours, et les deux n’auraient jamais dû être là. Cascabel, 420 kilos, de l’élevage Frias, est prévu comme toro remplaçant. Un de ses congénères se blesse. Il rentre dans la corrida. Il sort en premier. De son côté, José Mata ce jour-là devait toréer pour un festival de bienfaisance à San Leonardo de Yagüe (province de Soria). Il est appelé à Villanueva pour remplacer Juan Calero, out, et inaugurer la plaza métallique de 2500 places installée à l’intérieur du sanctuaire de Nuestra Señora de la Antigua. Envol. José Mata, né en 1940 aux îles Canaries, est venu tard à la corrida. A 16 ans, il part au Venezuela, travaille à Caracas dans le restaurant de son frère, suit des cours d’art dramatique. Il joue des petits rôles dans quelques films : El Relicario, Chantaje a un Torero, Don Erre que Erre, El Marinero de los Puños de Oro ou encore et évidemment Sangre en el Ruedo. Il voit sa première corrida à Caracas, retourne en Espagne en 1958 pour toréer, prend des mains d’El Cordobés l’alternative à Benidorm en 1965. Il se produit en France, mais aussi dans des arènes comme Barcelone et Madrid. Il torée peu : 26 corridas de 1965 à 1971, mais 12 à Madrid. Il est considéré comme un torero artiste, très sincère et aussi batailleur, «exemplaire», selon le matador américain Robert Rayan. Le journal taurin El Ruedo écrit qu’il «mérite un autre sort que celui que lui dispensent les organisateurs». La saison 1971 se profile pour être celle de son envol. Après Villanueva, 14 contrats l’attendent. Il a déjà, avant ce 25 juillet, toréé 9 courses dont deux à Madrid avec succès, le 4 et le 18, devant les toros durs et mansos de l’été taurin madrilène. Le 4 juillet, il a coupé 1 oreille à un toro aux attaques décomposées de Martinez Gallardo. Son apoderado Gonzalo Sanjuan s’est payé une pub dans El Ruedo : «N’attendez pas pour le voir le 25 ! José Mata, el unico matador de toro canario !» Le 25 juillet, la corrida prévue à 18 h. 15 a dix minutes de retard. A 18 h. 45 Cascabel plonge sa corne dans sa cuisse droite. Rupture de la fémorale. Dans l’infirmerie, il n’y a rien pour soigner une telle blessure. On ne le déshabille même pas. Le docteur Migallon Ordonez lui place juste un garrot par-dessus sa culotte saumon et lui donne l’extrême-onction. Sait-on jamais. Mata sait que c’est très grave, il le dit à son picador El Moro. On veut l’envoyer à l’hôpital de Ciudad Real, à 96 km. L’hôpital r épond que c’est aujourd’hui le dimanche de la SaintJacques, qu’il sera compliqué de trouver des médecins, que le mieux est de le transporter à Madrid, au Sanatorium des Toreros. A 233 km. L’ambulance part. Derrière, une voiture avec Marie-France, son épouse française qui assiste à toutes ses courses, et l’apoderado avec sa chemise trempée du sang de son torero et qui la gardera deux jours sur lui. Plutôt que de passer par Manzanares, le chemin le plus court, on file à Valdepeñas où il y a un poste de secours. Qui ne peut rien faire. Il y a des bouchons sur la route. Il fait plus de 35°C. José Mata, toujours avec son garrot, arrive à Madrid quatre heures après la cornade. Le chirurgien Maximo de la Torre l’opère. Sans grand espoir. Il confiera plus tard que le voyage l’a tué et précisera que les garrots deviennent dangereux après une demi-heure. Le lundi, Mata est conscient mais fait deux collapsus. Ses parents et Marie-France sont là. Entre deux infarctus, il veut rassurer son père : «N’aie pas peur. Un veau m’a donné un petit coup de corne.» Il dit au docteur de la Torre : «Restez à côté de moi parce que de celle-là je risque de ne pas m’en sortir.» Et, avant de mourir, à Marie-France à qui il disait, en sortant de sa chambre d’hôtel pour se rendre aux arènes, «au revoir, mon amour !» : «Tu feras en sorte qu’on ne m’oublie pas comme torero.» Il aurait fallu l’amputer mais, pour le chirurgien, il n’aurait pas supporté l’opération. Ulcère. A Villanueva, des habitants prient pour lui et font brûler des cierges. Pendant l’agonie du torero, un journaliste de Ruedo téléphone, au sujet de l’infirmerie, au maire de Villanueva qui bote en touche : «Je dois parler avant à l’inspecteur de la Santé publique, je ne peux rien dire.» Pour lui, l’infirmerie possédait l’équipement prévu parle règlement taurin pour ce type de plaza. Le gouverneur civil de la province publie un communiqué dans ce sens. Le journaliste tente de joindre plusieurs fois le docteur Migallon Ordonez. Impossible. Il n’est jamais chez lui, il fait ses visites. Migallon Ordonez confiera seulement que, même si on l’avait opéré ici, il serait mort avant. Et que cette histoire avait réveillé son ulcère. Spain is different, et c’est juste un torero qui a pris un coup de corne dans une infirmerie réglementairement sous-équipée. José Mata décède le mardi à 20 h. 40, cinquante heures après la cornade. L’éleveur Frias tuera Andaluza, la mère de Cascabel. L’impresario Luis Alegre déclarera qu’on devrait s’occuper davantage de l’aménagement sanitaire des arènes que du confort des spectateurs. Mata sera inhumé au cimetière de la Almudena, à Madrid. Il avait débuté en public dans la partie sérieuse du spectacle comico-taurin : Fantasias en el Ruedo («Fantaisies dans l’arènes»). Jacques Durand Envoyé spécial à Valencia
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