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MS#38-086-089-BEJART:Mise en page 1 19/12/12 22:12 Page86 86 monsport BÉJART BALLET LAUSANNE La grâce en plus… C’EST UNE CHANCE. UN GRAND MOMENT DE BONHEUR. A QUELQUES ENCABLURES DU LAC LÉMAN, ALLER À LA RENCONTRE DE CEUX QUI ONT « LA DANSE CHEVILLÉE AU CORPS ». ILS SONT VENUS DES QUATRE COINS DU MONDE POUR EXERCER ICI LEUR DON, LEUR SPORT, LEUR SACERDOCE. ET ENTRETENIR LA MÉMOIRE D’UN VISIONNAIRE : MAURICE BÉJART. TOUS SONT HABITÉS PAR LA GRÂCE, CE DÉLIÉ DU MOUVEMENT, CETTE INTELLIGENCE DU GESTE QUI LES PORTENT BIEN AU-DELÀ DES MONTAGNES. CES HOMMES ET CES FEMMES NOUS INTRIGUENT AUTANT QU’ILS NOUS FASCINENT. C’EST DANS LE SAINT DES SAINTS - CHEMIN DU PRESBYTÈRE (TOUT UN SYMBOLE !) - QUE NOUS A REÇUS GIL ROMAN, LE DIRECTEUR ARTISTIQUE DU BÉJART BALLET LAUSANNE. par Denis ASSELBERGHS MS#38-086-089-BEJART:Mise en page 1 19/12/12 22:12 Page87 MA SANTÉ 87 Voilà le genre de vérité que nul ne niera : dans les années ’60, Béjart a métamorphosé la danse. Il l’a rendue plus physique, plus dynamique, plus sensuelle. A Bruxelles, avec le Ballet du XX e Siècle, il a époustouflé la terre entière en créant le Boléro, Roméo et Juliette, le Sacre du Printemps, l’Oiseau de Feu… Assurément un immense chorégraphe qui quittera la capitale de l’Europe en 1987 pour s’installer en Suisse et poursuivre avec les siens l’œuvre entamée trois décennie auparavant. La suite, c’est encore du succès et des centaines de représentations sur tous les continents. En novembre 2007, la maladie emportera le Maître. Mais sa compagnie lui survivra. Depuis, elle perpétue son œuvre sous la conduite de Gil Roman, danseur français que Maurice Béjart avait mis à l’affiche pendant autre métier ? Sans doute, mais qu’il exerce en totale communion avec ceux et celles qu’il a choisi pour « faire la route » : ce parcours d’excellence qui fut le sien pendant si longtemps et dont il parle si bien. Gil Roman, ce n’est pas un secret : vous êtes né en 1960, vous aurez donc bientôt 52 ans*. Or, ce matin, vous faisiez la classe parmi vos danseurs. Les mêmes exercices qu’eux, au même rythme, comme si le temps n’avait aucune prise sur vos articulations. - Pourtant je vous promets que je ne suis pas éternel (rire), mais j’ai besoin de cette mise en action quotidienne. Sinon je me sens mal, sans doute parce qu’après tant d’années, c’est devenu une sorte de conditionnement. conscience de ce qu’il faut faire. Avant, on s’échauffait à peine. Maintenant, c’est un must. On a compris qu’il faut boire beaucoup, que l’organisme en a besoin pour récupérer… toute chose qu’on ignorait encore joyeusement à l’époque de mes débuts. C’est très impressionnant de vous observer pendant les répétitions. Cette précision chirurgicale, cette exigence envers vous-même. Mais franchement, à s’entraîner chaque jour et répéter mille fois le même enchaînement, on ne finit pas par éprouver une certaine lassitude ? - Non, c’est notre langage et notre besoin. J’ai sincèrement le sentiment qu’on est plus intelligent après une barre qu’avant. Même si ça requiert beaucoup de discipline, on n’en souffre jamais. Du moins mentalement, car physiquement, c’est une autre histoire. Gil Roman et quelques-uns de ses danseurs dans les installations du Béjart Ballet Lausanne. plus de 30 ans parmi d’autres étoiles dont Jorge Donn et Paolo Bortoluzzi. D’une longévité impressionnante, Roman fut couronné en 2005 et 2006 par les Danza et Nijinsky Awards, avant de se voir décerner en 2011 « Il Premio Internazionale Giuseppe Di Stefano » pour l’ensemble de sa carrière. Depuis la disparition de son mentor, ce Montpelliérain est passé de l’autre côté de la rampe pour diriger le Béjart Ballet Lausanne. Un Mais il y a l’usure, la fatigue musculaire, la perte d’explosivité. Dans l’univers du sport, les champions sont éphémères. Pas dans la danse ? - Si, bien sûr, mais tout a beaucoup évolué pour justement nous permettre de nous ménager. Ou, du moins, de ne pas nous brûler trop vite. Les sols se sont améliorés, les tenues aussi. Entre les pointes du siècle passé (sic) et celles que nous chaussons aujourd’hui, c’est le jour et la nuit. Puis il y a une plus grande Maurice Béjart a projeté la danse dans une nouvelle dimension. Après tant d’années, la plupart de ses chorégraphies gardent une formidable modernité. C’est notre langage et notre besoin. Même si ça requiert beaucoup de discipline, on n’en souffre jamais. MS#38-086-089-BEJART:Mise en page 1 19/12/12 22:12 Page88 88 monsport Dans le sport de haut niveau, on s’économise pour durer. Performer n’est pas une constante, on programme l’exploit. Mais dans la danse, il y a l’œil des spectateurs qui, chaque soir, attendent de vous le maximum. N’est-ce pas là toute la difficulté ? - On ne peut effectivement pas danser au rabais, ce serait une injure au public, je vous l’accorde ! Mais il n’empêche qu’il faut se préserver. Ne pas se cramer, puis se demander le lendemain comment faire pour se remettre d’aplomb et On ne peut pas danser au rabais, ce serait une injure au public. Mais il faut se préserver. Ne pas se cramer, puis se demander le lendemain comment faire pour se remettre d’aplomb. Ça ne fonctionne pas comme ça. être à nouveau 5 sur 5 à la prochaine représentation. Ça ne fonctionne pas comme ça. Quelle est la recette ? - En faire beaucoup sans en faire trop. Ce n’est pas qu’une jolie formule. Il faut s’entretenir, apprendre à écouter son corps et parvenir à s’entendre avec ses douleurs pour mieux les canaliser. En adaptant sa technique ? - On peut. Mais la technique est ce qu’elle est. Il faut la respecter pour soi et pour les autres. Car le MS#38-086-089-BEJART:Mise en page 1 19/12/12 22:12 Page89 MA SANTÉ 89 ballet est une entreprise collective où, entre les danseurs, tout doit être parfaitement en place. Donc, je dirais plutôt qu’il faut totalement maîtrisée la technique et y mettre beaucoup de rigueur. C’est la meilleure méthode - et peutêtre la plus honnête - pour garder un niveau constant. Pour se libérer aussi ? - Exactement. Un artiste, quel qu’il soit, ne peut pas être prisonnier de sa technique s’il veut transmettre ce qu’il a en lui. Pour ça, le technique doit être sans faille et n’être que le support de l’expression. Comment vous débrouillez-vous avec vos existences très organisées pendant les tournées ? A Lausanne, vous avez vos repères, tout est étudié pour vous permettre de vous concentrer sur la danse. Mais quand vous débarquez à Tokyo ou Bogota, le timing idéal d’une journée n’est sans doute jamais respecté, même si la classe, l’échauffement et les répétitions sont des incontournables ? - C’est précisément parce que ce timing doit être respecté que la logistique ne s’improvise pas. Ou qu’elle soit, la compagnie s’y retrouve très vite. Tout se fait naturellement. C’est presque devenu un point de détail. La technique est ce qu’elle est. Il faut la respecter pour soi et pour les autres. Car le ballet est une entreprise collective où, entre les danseurs, tout doit être parfaitement en place. Chaque année, la Belgique croise votre chemin via le « Béjart Festival ». Vous avez gardé des attaches à Bruxelles ? - J’ai dansé à La Monnaie de 1979 à 1987. Chaque fois que je reviens à Bruxelles, c’est tout un passé qui remonte. Le Ballet du XXe Siècle a frappé les esprits. Ceux qui ont connu cette période en gardent des souvenirs incroyables. Il y avait dans la troupe des personnalités d’une telle force. Ça devait parfois poser des problèmes… - Il n’est effectivement pas simple de mener des hommes et des femmes qui ont un ressenti très puissant et très passionnel, puisque définitivement la danse est bien plus qu’un métier. Mais Béjart s’est toujours servi de cette vie de troupe. Il puisait chez les uns des traits de caractère qui servaient aux autres. Et souvent ça prenait, sauf quand l’égo était trop envahissant. La guerre des égos, c’est le ver dans la pomme, le plus grand danger pour le directeur artistique que vous êtes ? Pas vraiment. Quand la chorégraphie est belle et quand les danseurs sont bons, vient un moment où toutes ces sottises s’arrêtent. Il y a quelque chose au-dessus de nous qui nous élève. Le reste n’est plus que bavardage. (*) Interview effectué en octobre 2012.
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