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11 e RENCONTRES INTERNATIONALES
DU TEXTILE ET DE LA MODE
MÉDITERRANÉE :
CRÉATION, ARTISANAT ET MARQUE
dimanche 1er mai 2011 / 11h00
Dominique Jacomet
Directeur général, Institut Français de la Mode
Intervenants
Maurizio Galante, Créateur, Grand Couturier
Rabih Kayrouz, Créateur, Membre invité Haute Couture
Sylvie Richoux, Directeur développement, Casa Moda Academy, école supérieure de
création de mode de Casablanca, Maroc
Contributeurs
Alice Lemoîne, Créatrice maille, Tanger
Art/C, Créateur, Marrakech
Domin ique J aco met
Bonjour chers amis. Vous êtes formidables car nous sommes un dimanche, un 1er mai, et il fait beau…
beaucoup de raisons pour ne pas être ici, mais je vois que le thème de la Méditerranée et nos invités vous
ont convaincu de venir partager ce moment avec nous.
Avant d’ouvrir cette rencontre, je voudrais dire à Karim Tazi et à Sylvie Richoux, nos deux amis qui
viennent du Maroc, toute notre émotion après l’attentat qui a eu lieu à Marrakech et rappeler notre
solidarité face aux évènements qui se déroulent au Maroc et dans les autres pays de cette région.
Le sujet de cette table ronde n’est pas si éloigné de l’actualité. Car ce processus difficile et complexe de
quête de liberté et de démocratisation qui est en marche, a un lien avec la mode et la création. Elles sont
certainement l’une des formes d’expression culturelle et créative les plus à même d’être acceptées.
Les industries culturelles, les industries « créatives » sont à mon sens liées à ce phénomène de
démocratisation qui, je l’espère, va se poursuivre dans les meilleures conditions possibles dans les pays
de la Méditerranée.
Pour lancer la discussion, je soulignerais qu’ici et ailleurs, quand on parle de Méditerranée, on n’a pas
pour habitude de mettre l’accent sur la création, l’artisanat et les relations qu’ils entretiennent avec les
marques et l’industrie. On se souvient de l’influence de Marrakech et du Maroc sur Yves Saint Laurent
et bien d’autres, mais ce n’est pas l’élément le plus évoqué. On parle surtout, car c’est une composante
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de la réalité, de cette division du travail entre la rive Nord où sont implantés les donneurs d’ordres, les
marques, la création, les textiles, la fabrication des supports… et puis cette rive Sud, qui apparaît encore
à certains comme un réservoir de main d’œuvre, avec de nombreuses entreprises spécialisées dans la
confection. Ce qui est une réalité : au Maroc, l’habillement représente 200.000 emplois, soit 40 % de
l’Industrie et un quart des exportations de marchandises.
Et pourtant, pour reparler des aspects politiques, l’accent mis aujourd’hui sur la création et le savoirfaire artisanal ne vient pas par hasard. Parmi les muItiples raisons, on trouve tout d’abord, l’intérêt des
consommateurs pour la création, le savoir-faire et la qualité. Viennent ensuite les marques, qu’elles
soient de luxe ou qu’elles tentent d’y accéder, et qui doivent se différencier, donc innover pour se
développer. Ces pays de la rive Sud de la Méditerranée doivent être considérés davantage comme des
marchés. Le phénomène important est celui des métropoles : Casablanca, Beyrouth, Tunis, Le Caire…,
où l’on trouve une augmentation du revenu par habitant et donc plus de dépenses pour les vêtements, les
accessoires.
Il existe dans ces grandes villes une nouvelle génération de créateurs. Ici, beaucoup d’entre vous en sont
l’expression.
Au cours de cette table ronde, nous allons chercher à savoir quel rôle peut être assigné à la création et au
savoir-faire artisanal dans ce monde méditerranéen qui est au fond assez paradoxal. On parle de Mare
Nostrum, on peut penser au monde méditerranéen étudié par Fernand Braudel… C’est à la fois une
formidable histoire commune dans laquelle la création et ses métiers de la main viennent s’ancrer, c’est
un espace commun, mais avec beaucoup de différences, de paradoxes, ce qui fait la richesse et la
complexité du sujet. Nous verrons quels sont les enjeux et les opportunités qu’offre une approche par la
création et l’artisanat, quels sont les projets auxquels cela peut mener et les types de business models,
ceux de l’artisanat et de l’industrie de l’habillement ne sont-ils pas finalement complémentaires ? mais
aussi, quels sont les freins et les difficultés.
Pour donner des éléments de réponse, je vais passer la parole à Maurizio Galante et à Rabih Kayrouz. Ils
appartiennent tous deux au monde de la Haute Couture, Maurizio en tant que membre permanent et
Rabih en tant que membre invité.
Maurizio illustre la transversalité de la création : il est dans la mode mais également dans le design
intérieur, il participe au salon du meuble de Milan. Quant à Rabih, il est allé de la couture vers le prêtà-porter, de Beyrouth vers Paris tout en gardant un pied dans son pays d’origine même si la production
de son prêt-à-porter se fait en France… Bref, nous voyons que les schémas traditionnels de
spécialisation, avec des tâches dédiées à la rive Nord et d’autres à la rive Sud évoluent.
Je vais leur demander quelle est leur vision des liens entre la création et l’artisanat, et du statut de
l’artisan. Nous évoquions en préparant cette session, le lien excessif avec le folklore. Comment
développer des marques à travers cette démarche et comment, justement, cela permettra-t-il de valoriser
cette histoire commune de la Méditerranée ?
Maurizi o Galante
C’est toujours délicat d’utiliser le mot « artisanat », qui peut en effrayer certains ! Je me souviens avoir
participé à une commission ministérielle en Italie, créée par le Ministre de la Culture, où nous
abordions le thème du design. Dès que je parlais d’artisanat, tout le monde avait les cheveux dressés sur
la tête ! L’artisanat en Italie est souvent rattaché aux souvenirs, aux traditions liées à la Vierge, au Padre
Pio… Alors que l’artisanat est le grand-père du design et de la mode, c’est le point de départ de la
création.
En Italie, il est plus facile, à mon sens, de retrouver ce lien entre l’artisan qui crée un premier fauteuil,
et le modèle qui va être ensuite industrialisé. C’est l’artisanat qui est au début d’un parcours très
intéressant.
J’observe que l’on aborde cette table ronde par des chiffres : le Maroc compte 200 000 employés dans le
secteur de l’habillement, là où ce sera 500 000 ailleurs… Et nous, créateurs sommes toujours pris entre
les attentes du marché et ce que l’on a envie de faire : c'est un travail très intéressant d’équilibriste…
Mon discours peut paraître polémique, mais à mon sens, on ne peut pas juste faire le constat suivant :
200 000 employés, l’idée de production massive ; produire toujours plus alors qu’il suffirait d’éduquer.
Et je ne parle pas seulement d’éducation des employés mais aussi du client. Il serait peut-être plus
intéressant d’investir dans l’éducation que dans les emplois.
L’artisanat est fondamental dans mon travail, je pense qu’il symbolise la mémoire d’une culture, d’un
peuple. J’ai choisi de faire un parcours très personnel. Dès le début, je me suis dit que soit je racontais
exactement la même chose que les autres, soit je m’exprimais tel que j’étais. J’ai fait le deuxième choix et
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je prends aujourd’hui beaucoup de plaisir dans cette voie. Cela peut sembler un peu « baba cool », mais
je pense qu’il faut prendre du plaisir dans son travail. Voilà ce que je souhaitais partager avec vous.
Rabi h Kayrouz
Pour ma part, je ne suis ni industriel ni spécialiste en économie et je n’ai jamais pensé faire évoluer
l’artisanat de ce point de vue-là. Je suis Libanais et mon pays a toujours été connu pour être entre les
deux rives. Nous ne sommes ni industriels ni purs créateurs ; nous sommes plutôt connus pour exporter
nos cerveaux. Et ce n’est pas un hasard si, quand j’ai voulu travailler, j’ai souhaité que ce soit à
l’étranger : le prêt-à-porter n’était pas très développé au Liban et j’ai donc décidé de venir à Paris où il y
a un réel savoir-faire. J’ai donc suivi le chemin inverse.
L’artisanat au Liban est, comme le dit Maurizio pour l’Italie, perçu comme « folklorique ». Ce n’est pas
cette approche très limitée qui va le faire vivre, car cela ne peut aboutir qu’à des projets très précis, très
décoratifs. Certes, je peux faire broder une robe ou deux chez une très bonne artisane, mais cela ne
représentera jamais plus qu’un mois de travail pour cette personne, ce qui n’est pas suffisant pour
l’inciter à enseigner ce métier à sa fille, à faire évoluer son savoir-faire. Si l’on veut faire évoluer
l’artisanat, il faut le rendre utile, le mettre au service de la vie actuelle.
Pour faire un parallèle, je dirais qu’aujourd’hui j’ai décidé de faire du prêt-à-porter en France car, dans
un autre registre, je profite du savoir-faire de la Couture. Mais si ce savoir-faire reste dans son cocon de
Haute Couture, réservé à quelques clientes, il va également disparaître : il est certes de luxe, mais c’est
un artisanat tout de même. Si l’artisanat libanais, marocain ou d’autres pays n’évolue pas avec son
quotidien, il déclinera de la même façon.
J’adore ce métier. Je voulais le réintégrer dans la vie de tous les jours grâce à un prêt-à-porter qui se
vende, qui se porte, mais qui, simultanément, fasse évoluer un artisanat de luxe dans un contexte de
rêve. Alors pourquoi ne pas ramener ce rêve à la réalité et rajouter du rêve dans notre quotidien ? C’est
pour moi la seule façon de faire évoluer l’artisanat.
La Méditerranée recèle des savoir-faire extraordinaires. Il faut aller dans les ateliers, écouter l’instinct de
ces artisans qui n’ont jamais étudié le design mais qui ont évolué avec leur style de vie. Aujourd’hui,
porter une abaya est très démodé, mais si l’on ramène ce vêtement dans la mode, qu’on le rend plus
moderne et plus actuel, l’artisane qui les réalise va pouvoir en vivre. Telle broderie qui n’existe que sur
certains vêtements pourra évoluer si elle est reprise sur un T-shirt ou sur un jean. Mais la seule façon de
la faire vivre, c'est de penser à comment la rendre moderne et utile.
Maurizi o Galante
Certains métiers de l’artisanat n’existent plus car la demande a disparu. Dès que l’on essaye de mettre
l’artisanat en boîte, de protéger des métiers, comme avec la politique des métiers d’art, on crée des
choses étranges qui n’ont plus de sens. J’aimerais par exemple qu’on m’explique à quoi rime de
reproduire le tissu de Marie-Antoinette, comme à l’époque de Marie-Antoinette alors qu’elle n’est plus
là ?
Il arrive que l’on trouve de jolies cartes postales du début du XIXe ou du XXe siècle représentant des
métiers qui ont disparu par manque de demande. De même, on ne coud plus de la même façon que dans
les années 1950. Heureusement, la Fédération l’a compris ! Les vêtements ne sont plus confectionnés
comme au XVIIIe siècle et il est parfois même plus compliqué de produire certains vêtements de façon
industrielle qu’à la main ! Certains rapports ont complètement changé, il faut s’adapter.
Domin ique J aco met
Comment voyez vous l’un et l’autre les relations avec les marques ? Il y a la question de la modernité,
mais aussi celle de l’accès au marché d’un plus grand nombre de consommateurs. De même ces activités
doivent avoir des ressources et être « économiques ».
Maurizi o Galante
Cela dépend du produit. Je pense que vous parlez d’un produit mass market. Il ne suffit pas seulement si
on a un bon produit, de se dire « Je fais des choses magnifiques, je suis un génie ! Et je reste chez moi ».
Le succès dépend de toute une série de facteurs. Aujourd’hui, la réussite commerciale ne vient pas du
produit mais de son habillage, ce qui n’est le cas d’un projet plus limité. A la fin des années 1980, quand
j’ai commencé, le fashion designer dictait un peu les tendances : « Le matin il faut se lever comme ceci,
ensuite il faut faire comme cela… » Aujourd’hui c'est différent, le produit est développé avec le
consommateur.
Domin ique J aco met
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Comment passe-t-on de la couture au prêt-à-porter ?
Rabi h Kayrouz
On ne décide pas de passer de l’un à l’autre, mais d’écouter son moment et de le vivre. Notre mode de
vie actuel est bien différent de celui des années 1950 et le vêtement s’y est adapté. L’artisanat est pareil :
si l’on veut qu’il évolue, il doit suivre notre façon de vivre.
Je suis créateur et je fais fabriquer mon vêtement là où les ateliers correspondent à mes critères de
qualité. Si j’estime que ce doit être au Liban, avant de faire travailler les dames dans leur village, je vais
d’abord les former, les encourager à agrandir leur atelier pour qu’elles réalisent un produit de qualité
qui réponde aux attentes du prêt-à-porter.
Si je voulais vraiment soutenir l’artisanat au Liban, je commencerais par répertorier les ateliers, je ferais
passer les artisans qui sont proches de leur produit de la pièce unique à une activité plus grande et plus
formatrice. Ainsi, je pourrais montrer leur fabrication aux industriels et aux donneurs d’ordres pour
qu’ils délocalisent leur production chez nous. C’est l’un des atouts de la Méditerranée : industriels et
créateurs sont proches et nous avons tous des artisans soucieux du rendu. Il faudrait créer un label afin
de concurrencer la Chine et le mass market, car nous pouvons encore travailler sur la culture et la
qualité.
Domin ique J aco met
Karim Tazi est Vice-président de l’Amith (Association professionnelle du secteur textile et habillement)
qui compte donc environ 200 000 emplois au Maroc. Au sein de cette association, il a mis l’accent sur la
création et son importance pour ce pays qui dispose de ressources créatives. L’objectif étant de se
positionner en tant qu’acteur pour que le modèle unique ne soit pas celui d’une industrie de soustraitance. C’est un pionnier : en créant la chaîne de prêt-à-porter féminin Marwa, il est sorti du modèle
dominant de la sous-traitance pour créer une entreprise verticalement intégrée, qui compte aujourd’hui
30 boutiques. Il démontre qu’il peut y avoir une autre approche et j’aimerais qu’il parte de la situation
actuelle du Maroc : celle de la création, de l’artisanat et comment d’autres modèles peuvent se créer à
partir de ces constats ?
Kari m T azi
On a souvent tendance à opposer les modèles économiques, à se demander pourquoi on ne fait que de
l’industrie et pas de création, alors qu’il s’agit d’un ensemble à intégrer dans un contexte économique
cohérent. Au Maroc, comme en Tunisie, nous sommes devenus exportateurs, je dirais pratiquement par
défaut. Dans la filière textile européenne, on trouve des fabricants de tissus, des entreprises
d’habillement et des magasins pour les distribuer. A partir du moment où, en Europe, on s’est aperçu
que la partie la plus simple à délocaliser, celle qui comportait le moins de valeur ajoutée était
l’habillement, on est allé au Maroc ou en Tunisie pour le faire. Ces deux pays ont donc développé un
savoir-faire industriel assez simple : la production de vêtement. Puis beaucoup de choses ont changé :
l’avènement de la fast fashion, la concurrence asiatique, et le Maroc a commencé à penser en terme de
valeur ajoutée. Nous sommes donc allés vers une économie plus réactive et créative. Pour cela, il nous
fallait des tissus. Nous avons donc invité les industriels à venir fabriquer leurs tissus chez nous pour que
nous puissions réaliser des vêtements que l’on vendrait. Ils nous ont répondu : « On veut bien venir
vous voir, mais quel est votre marché local ? » Pour que tout ceci fonctionne, car cela procède d’un tout,
il faut donc une filière structurée en amont, ce qui n’existe pas beaucoup au Maroc, et en extrême aval
pour la distribution. Pour pallier cela, nous nous sommes fixé comme priorité de créer un
environnement favorable et un écosystème vertueux, en soutenant des projets porteurs d’innovation
dans toute la chaîne de valeur. C’est le projet porté avec les pouvoirs publics : innovation et valeur
ajoutée en amont, en confection mais aussi en distribution et en tant que marque.
J’écoutais avec beaucoup d’attention ce que disait Maurizio Galante. La seule différence entre l’industrie
et les marques qui en découlent est de taille : pour implanter une marque, il faut peut-être la créer dans
son pays, lui donner une certaine envergure avant de pouvoir l’exporter. Ce processus est assez long,
alors que dans l’univers du luxe et de la création, il y a d’autres business models. Certains créateurs ont
pris le Maroc comme source d’inspiration, ou utilisent notre savoir-faire local ⌧ je pense à la broderie ⌧
pour des produits spécifiques. Mais l’idée serait peut-être aussi d’avoir des créateurs de quelque
nationalité que ce soit, qui viendraient créer au Maroc. L’avantage est que cette création haut de gamme
peut, même à partir d’une base marocaine, d’une ville emblématique comme Marrakech, s’exporter dans
le monde entier.
Notre rôle a été d’agir sur cet environnement. Soutenir la création ne s’est pas résumé à inviter des
créateurs ; c’est bien une question d’environnement global. Nous avons donc voulu commencer par le
début en implantant une école de création. Parallèlement, pour valoriser le secteur et favoriser son
développement, il nous fallait un réseau de presse. Nous avons la chance au Maroc d’avoir une presse
féminine qui commence à être qualitative, mais dont il va falloir organiser la distribution pour que les
créateurs aient une visibilité et une réalité économique. Car aujourd’hui, certains créateurs marocains
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travaillent le caftan ou ont fait rééditer des tissus anciens, des brocarts… Mais cela demeure très
informel, voire confidentiel, et notre objectif est de le développer de manière plus conséquente.
Domin ique J aco met
Pendant très longtemps, la rive Sud a été vue comme un fournisseur, mais aujourd’hui avec la croissance
et l’urbanisation de ses métropoles, émerge une classe moyenne. Quel rôle joue le développement du
marché local dans ces nouveaux business models dont tu parlais ?
Kari m T azi
Le marché local a toujours été perçu comme un petit marché, essentiellement informel. Une étude
d’évaluation sérieuse, pour laquelle l’IFM nous a d’ailleurs beaucoup aidé, a montré que le marché local
était en réalité trois fois supérieur aux estimations officielles des pouvoirs publics avec un volume de 4
milliards d’euros et des prévisions de croissance assez importantes, puisque j’ai appris aujourd’hui avec
bonheur que le Smic marocain allait augmenter de manière conséquente. Les Marocaines, comme les
Méditerranéennes en général, sont attirées par le luxe, ce sont de bonnes clientes. Ce n’est certes pas un
marché essentiel, mais on voit aujourd’hui s’implanter toutes les marques du luxe. A Casablanca va
s’ouvrir cette année le plus grand mall du pays qui accueillera quasiment toutes les enseignes du luxe
européen. Je pense que cela procède de cette dynamique de soutien et d’environnement favorable à la
création.
Domin ique J aco met
Rabih, pourriez-vous nous éclairer sur le développement du marché local libanais par rapport à celui du
Maroc ?
Rabi h Kayrouz
Beyrouth est une ville de mode, une plateforme de consommation intéressante car nous sommes un peu
le souk du Moyen-Orient. Tout le monde vient faire son shopping chez nous, moins qu’avant mais
toutes les enseignes de luxe y sont présentes depuis très longtemps. Ce qui explique le nombre important
de créateurs de mode libanais installés sur place. Nous avons de très bons ateliers de couture comme le
montrent les vêtements des créateurs, mais pas de bonne industrie. Elle n’est pas du tout développée, en
tous cas pas à l’image de la mode libanaise. Nous avons bien quelques ateliers de confection, mais ils ne
sont ni aussi bons que les marocains ni aussi qualitatifs que les européens. Je ne sais pas si nous avons les
moyens de le faire : le Liban est un petit pays et la main d’œuvre est plutôt chère… Peut-être faut-il se
rendre à l’évidence que nous sommes et avons toujours été un pays de services et de marché, tabler sur
cette identité, travailler sur la création, sur le produit final et simplement faire évoluer l’artisanat, pas le
côté industriel.
Maurizi o Galante
Je travaille depuis plusieurs saisons en tant que conseil pour une marque égyptienne et je dois avouer que
leur problème majeur est celui de la vision à long terme. Il est très difficile de faire comprendre qu’un
projet de mode, à fortiori de prêt-à-porter, se conçoit un an ou deux à l’avance alors que cette marque
fonctionne encore au « day by day ». On a beau faire des plannings à deux ans, on se retrouve chaque
jour à résoudre des problèmes. C’est impossible à gérer ! Est-ce une question culturelle, de société ? En
tout cas, c’est très compliqué.
Deuxième chose, qui rejoint un peu mon propos précédent : j’ai toujours du mal à comprendre et
accepter qu’un pouvoir politique s’immisce dans la technique ou dans la façon de travailler. Quand la
politique entre dans le système, c’est un problème. En tant qu’Italien, j’ai vécu des situations assez
complexes. Le business est une chose et la politique en est une autre, mélanger les deux est conflictuel :
le politicien est un stratège car il a intérêt à être réélu. Cette situation n’apporte pas à l’artisanat, à la
mode et au design un reflet exact du marché.
Domin ique J aco met
N’est-ce pas à nous de limiter leurs interventions ?
Maurizi o Galante
J’aimerais beaucoup connaître le montant attribué par l’Etat français aux métiers d’art. Quels sont aussi
les investissements dédiés aux métiers créant de la nouveauté ? Il est certes plus facile d’investir dans du
concret, dans ce qui existe déjà, plutôt que dans l’inconnu.
Kari m T azi
Je suis entièrement d’accord avec Maurizio : la politique n’a rien à faire là-dedans. La seule chose qui est
demandée aux politiciens marocains est d’intervenir sur la macroéconomie, en effaçant les problèmes
qu’elle induit comme par exemple la contrefaçon, l’informel… Voilà ce que nous attendons d’eux. Le
Maroc regorge d’énergies qui ont besoin de s’exprimer, les mouvements récents en témoignent. Mais il
ne suffit pas de vouloir ou d’avoir une vision. Vous êtes dans des pays matures, qui suivent depuis des
années des traditions de valorisation du patrimoine et de l’artisanat, alors que cela est nouveau pour
nous. On ne peut changer seul son avenir si l’environnement est encore, parfois, un peu hostile.
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Domin ique J aco met
Il faut donc s’assurer que l’écosystème est favorable pour développer cela.
Rabi h Kayrouz
Au Maroc, vous avez développé l’industrie, mais a t’elle contribué à développer l’artisanat ?
Kari m T azi
Aujourd’hui il n’y a aucun lien, car nous avons malheureusement loupé la logique de cluster ou
d’intégration. Nous avons des entreprises mais l’artisanat et la création ne sont pas encore intégrés au
processus. La première étape sera d’aider les acteurs de l’intégration issus de cette première génération
de créateurs à faire le lien entre l’industrie et l’artisanat.
Domin ique J aco met
C’est le moment de passer la parole à Sylvie Richoux. Après avoir dirigé le Musée de la mode à Marseille,
elle est à présent responsable de la mise en place et du développement de Casa Moda Academy, la
première école de création de mode au Maroc. La première promotion a été recrutée et au-delà de la
naissance d’une école, nous assistons peut-être au développement d’un cluster qui pourrait valoriser les
métiers d’art et l’artisanat marocains, et créer cette connexion qui semble aujourd’hui manquante avec
l’industrie.
Sylvie Richo ux
Effectivement, ce projet d’une nouvelle école de création de mode pour un pays comme le Maroc est
assez exceptionnel. Nous avons travaillé à ouvrir une formation de niveau international, en
collaboration avec les meilleurs acteurs de la mode et les meilleures écoles parisiennes. Mais l’idée n’est
pas seulement de former des jeunes à devenir cadres pour l’industrie marocaine ou internationale : nous
voulons développer une plateforme qui apportera des solutions et des projets réunissant les
problématiques industrielles, artisanales et culturelles. J’insiste sur ce dernier aspect puisque la culture
est très importante dans un tel projet, ce qui n’est pas encore le cas au Maroc. Nous n’avons par exemple
pas vraiment rencontré de soucis pour implanter nos programmes techniques comme le modélisme, la
création et le style, de l’amont jusqu’au produit fini. Alors que nous avons adapté à au moins quatre
reprises notre programme culturel. Les différences sont immenses et il faut préserver l’identité
marocaine, la valoriser, tout en l’impliquant dans le système international de la mode.
Karim Tazi a raison de le souligner : aujourd’hui nous ne serions pas là sans les pouvoirs publics et nous
ne pouvons nous passer de leur soutien, mais ce sont les créateurs eux-mêmes et ceux qui s’assiéront
autour de la table avec eux pour créer de nouveaux projets, qui démontreront que la création est
synonyme de liberté. La réussite par l’exemple, j’en suis convaincue, est très importante dans ce type de
pays.
Domin ique J aco met
Pourriez-vous nous dire quelles sont les prochaines étapes dans ce projet ?
Sylvie Richo ux
Notre première promotion est constituée de 17 élèves marocains, qui ont commencé en octobre dernier
et finiront en juin. Cette première année de formation débouchera sur un diplôme de licence
professionnelle qu’ils obtiendront en 2013. Nous travaillons dès à présent à les mettre en relation avec
les industriels du secteur et avec l’artisanat qui fait partie intégrante de la formation.
Notre prochaine étape est l’inauguration du complexe Casa Moda. Casablanca a été choisie comme ville
de la mode : si Marrakech représente l’innovation dans le design et l’art de vivre, Casablanca compte la
plus forte concentration d’industriels du textile du pays et sera la plateforme de la mode. Le bâtiment,
opérationnel en fin d’année, accueillera également des salons, des rencontres, des expositions, des
défilés, des showrooms… en plus d’être une école. C’est un projet très ambitieux.
Domin ique J aco met
Pensez-vous qu’il faudrait avoir une initiative de ce type au Liban ou dans les autres pays
méditerranéens ?
Rabi h Kayrouz
Nous avons déjà ce type d’école. Esmod, implantée à Beyrouth depuis dix ans, forme de nombreux
créateurs. Comme je vous l’ai dit, les métiers de création sont très développés au Liban, certainement
grâce à Elie Saab qui a hissé, depuis une décennie, le Liban au niveau international, ce qui a encouragé
un grand nombre de jeunes. Pendant toute une période et jusqu’à récemment, exercer un métier autre
que classique n’était pas bien vu par la société libanaise. Grâce à la renommée internationale des
créateurs libanais et à une demande locale pour la création et ses métiers, cette école s’est bien
développée. D’autres écoles projettent d’ailleurs de s’installer à Beyrouth.
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Pour vous faire part de mon expérience personnelle, je dirais qu’au Liban nous avions un seul business
model, fondé sur un système de couturiers qui répondaient à un style très précis. Cependant, il
manquait un côté design, plus prêt-à-porter. Quand je me suis installé à Paris il y a deux ans,
inconsciemment, j’ai créé une fondation au Liban pour encourager les jeunes créateurs. Nous en
sommes à présent à la troisième génération de designers qui finissent leur école, qu’elle soit parisienne,
anglaise ou libanaise… et qui veulent faire du prêt-à-porter en racontant leur histoire, avec leur propre
style.
Grâce à un partenaire immobilier, j’ai obtenu gratuitement une boutique en centre-ville à laquelle les
créateurs ont accès pendant un an pour proposer et vendre leur travail. Nous les encourageons à monter
une vraie collection. Je suis personnellement la qualité et le processus de leur travail. Grâce à la
notoriété que j’ai acquise dans mon pays, je leur amène des contacts presse, des clientes, et les encourage
à se lancer. De ce fait, de nombreux jeunes Libanais préfèrent aujourd’hui rester sur place pour étudier,
en se disant qu’ils peuvent bénéficier d’une bonne plateforme de lancement. Mon projet futur est d’y
intégrer l’artisanat : essayer de travailler avec l’artisanat local et, encore une fois, le faire évoluer de façon
naturelle, sans rien brusquer. Car les artisanes ont hérité de ce savoir-faire qu’il faut respecter et nous
ne pouvons pas leur dire de façon « coloniale » que nous allons leur permettre d’évoluer, leur apprendre
de nouvelles choses. Ces artisanes ont déjà de nombreuses connaissances et nous pouvons apprendre
d’elles. Comme le rappelait Maurizio, l’artisanat est le père du design et un enfant doit respecter son
père.
Domin ique J aco met
Le Maroc bénéficie donc d’une industrie mais il n’existe pas de connexions entre l’artisanat, la création
et l’industrie. Quels sont les blocages ? Et quelles évolutions peut-on attendre de façon optimiste ?
Kari m T azi
Les blocages ont été suffisamment évoqués, mais l’un des problèmes majeurs est que l’artisanat est perçu
comme folklorique, accessoire, dédié au souk. Peu de créateurs marocains se le sont approprié ou l’ont
valorisé. Il a souvent été galvaudé : dans le registre de l’art de vivre, des tables ou des poteries ont été
conçues massivement pour la grande distribution, alors que les savoir-faire d’origine sont souvent bien
plus qualitatifs. Rabih disait quelque chose d’extraordinaire hier, en soulignant que le monde oriental
avait une propension à vouloir séduire l’Occident. Nous avons tendance à détourner notre savoir-faire
pour coller aux attentes de la rive Nord, quitte à y perdre notre identité en faisant n’importe quoi. De ce
fait, les Marocains eux-mêmes ont rejeté ce qu’ils avaient essayé de créer dans le seul but de plaire. Je
pense qu’il vaut mieux s’orienter vers une culture de l’excellence et mettre en place un processus global.
Pour rester sur une note positive, je vais paraphraser Hubert Védrine. Il disait au sujet du Maroc mais
on peut le rapporter à la Méditerranée : « Je crois en cette Méditerranée qui est plus facile à aimer qu’à
comprendre. » Les volontés de faire du business ensemble existent depuis fort longtemps. Malgré ces
modèles « romantiques », on en revient toujours au même : la valeur ajoutée se crée en Europe et la
sueur est toujours sur la rive Sud. Alors que d’autres modèles sont possibles, complémentaires ! Le
schéma actuel continuera de fonctionner parce qu’il y a des intérêts économiques et sociaux à la fois
pour l’Europe et le Maghreb. Mais il faut imaginer d’autres opportunités et ceux qui sont les plus à
même de le faire en ce moment, en attendant que l’on forme cet environnement et ces créateurs locaux,
sont ces jeunes créateurs européens qui vont venir s’installer au Maroc et qu’il faudra que l’on soutienne
d’une manière ou d’une autre.
Rabi h Kayrouz
Je ne suis pas d’accord, vous êtes plus responsable que cela ! Au lieu d’attendre que les autres viennent
toujours nous soutenir, il faut faire le contraire. Vous êtes vous-même industriel et le Maroc a créé une
industrie extraordinaire mais qui n’est pas au service de l’artisanat ni inversement. Avant même de faire
venir ces créateurs étrangers pour « aider » ces artisans, encore une fois de façon coloniale et pas très
naturelle, utilisez d’abord votre savoir-faire, votre artisanat, pour que l’un soit au service de l’autre et
que les deux évoluent mutuellement !
Sylvie Richo ux
Rabih, nous avons des exemples de créateurs marocains comme Fadila El Gadi ou Karim Tazi qui sont
connus sur la scène internationale et qui présentent des collections de prêt-à-porter de luxe mettant en
avant la « Moroccan Touch ». Ils travaillent avec des ateliers de manière industrielle ou semiindustrielle. Nous avons une école stylistique marocaine de qualité avec laquelle Nourredine Amir
notamment à Marrakech fait de très belles choses.
Je voulais souligner qu’une des particularités marocaines est qu’il n’existe pas de ministère de l’Artisanat,
mais un secrétariat d’Etat qui est rattaché au ministère du Tourisme. Cela résume assez bien le contexte :
l’artisanat a été développé pour promouvoir le tourisme. Je pense que tout le monde ici est allé à
Marrakech et en a ramené le porte-clefs à pompons, le plat à tajine…
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Aujourd’hui, il faut retrouver le savoir-faire et l’excellence de ce pays qui foisonne d’exemples
magnifiques. Les jeunes gens que je rencontre au Maroc n’ont pas du tout idée de leur culture, de leur
patrimoine. La mission de l’école, lors de nos interventions auprès des jeunes et des entreprises, est de
leur expliquer qu’il faut qu’ils regardent autour d’eux, dans leur histoire, leur médina, toutes les
traditions qu’il faut revisiter et remettre au goût du jour. Et enfin dépasser les plats à tajine et les
babouches tressées !
Domin ique J aco met
Cela dit, le problème se pose des deux côtés de la Méditerranée. La relation au Nord avec l’artisanat et
les métiers d’art est aussi à redécouvrir, je ne suis pas certain que ce soit le seul apanage du Maroc ou des
pays de la rive Sud.
Je voudrais à présent laisser la place à deux témoignages qui montrent que l’artisanat n’est pas seulement
« touristique ». En premier, celui d’Alice Lemoîne, créatrice, spécialiste de la maille, qui réalise des
tricots main. La marque qu’elle a créée est fabriquée en France mais aussi à Tanger où elle s’appuie sur
l’artisanat. Ensuite, nous écouterons Art/C, qui conçoit des pièces uniques de couture. S’il présente sa
collection à Paris, il vit et travaille à Marrakech avec des artisans et va nous expliquer pourquoi il s’est
installé dans cette ville et comment se déroule son travail.
Alice Le moî ne
Effectivement, aujourd’hui je fais fabriquer la moitié de ma production à Tanger où j’ai l’intention
d’ailleurs d’y transplanter la totalité. C’est plus par simplicité, la proximité de Paris fait que j’y rencontre
beaucoup de francophones, que par rapport à la technique artisanale du tricot qui n’est pas vraiment une
spécialité marocaine. Sinon, je serais plutôt allée dans les pays de l’ex-URSS.
En étant sur place, je ne fais pas d’amalgame entre folklore et artisanat, puisque je viens surtout y
chercher de la main d’œuvre, que je forme au travers d’une association qui a pour but la formation
professionnelle des femmes marocaines. J’y suis depuis un an et de plus en plus de jeunes filles se
présentent pour apprendre le tricot et le crochet car elles y voient des débouchés professionnels. Au lieu
d’apprendre la broderie traditionnelle des nappes marocaines, elles y voient un nouveau projet qui va se
vendre à l’international, ce qui les intéresse beaucoup. Aujourd’hui ma marque est uniquement
fabriquée à la main, une valeur ajoutée que j’ai envie de garder. Je pense que la société marocaine permet
encore d’avoir une grande capacité de production dans ce type de produit.
Je commence à diffuser au niveau mondial grâce à une véritable organisation et l’aide des Marocains. En
effet, un encadrement est nécessaire pour obtenir la qualité requise et je ne peux pas l’assumer depuis
Paris mais je pense pouvoir développer sur place une vraie capacité de production artisanale, c’est-à-dire
à la main, et la valoriser en étoffant mes collections avec plus de pièces fabriquées en usine. Comme vous
l’avez souligné, c’est un passage obligé pour se développer puisqu’il faut bien vivre de son travail à un
moment. Je vais donc avoir besoin un produit plus rentable. Je ne trouve au Maroc que de la main
d’œuvre, puisque la matière première vient de France, ce qui, avec le transport, me revient assez cher. Je
voudrais donc savoir si le Maroc peut aider à une meilleure organisation de son artisanat, puisqu’il n’a
jamais été pris en compte, et s’il envisage de soutenir cet artisanat avec des industries plus rentables pour
développer des collections entièrement produites sur place, avec une ligne de fabrication intégrée,
qu’elle soit artisanale ou industrielle.
Kari m T azi
Par rapport au soutien, je rappelle que si vous voulez trouver des partenaires industriels locaux, je suis
prêt à vous accueillir au sein de l’association, à réfléchir au montage d’un business plan pour trouver par
la suite un industriel, mais là nous parlons de rapports économiques.
Alice Le moî ne
En fait, le schéma auquel je pensais est plutôt inverse : que vous preniez en compte cet artisanat que vous
avez délaissé pendant longtemps. De mon côté, je n’ai pas envie de délaisser ce qui a fait la notoriété de
ma marque, même si elle est microscopique… Vous n’avez jamais encouragé cette production, moins
rentable, plus difficile à gérer, mais qui finalement va être plus valorisante pour le Maroc.
Aujourd’hui, je sais qu’il y a dans le luxe une grande méfiance face à la production chinoise, indienne et,
encore plus, marocaine, car elle n’est pas encore assez développée dans votre pays. Donc, est-ce que vous
avez envie, au sein de l’industrie, d’améliorer votre image dans le luxe et de considérer l’artisanat comme
étant la culture locale ?
Kari m T azi
En ce qui me concerne, je vous réponds tout de suite oui. Mais je ne suis ni ministre ni Premier
ministre. Je suis persuadé qu’il faut lancer une dynamique par l’exemple : un premier ou un deuxième
modèle qui fonctionne, et ensuite tout le monde suit ! C’est ce que disait Rabih Kayrouz à propos d’Elie
Saab, qui a certainement servi de locomotive au Liban. Je partage ce que me disait Didier Grumbach :
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que ce soit Alice Lemoîne à Casablanca ou Art/C à Marrakech, il n’y a aucune différence, c’est le
business modèle euroméditerranéen, plus que l’identité, la nationalité, qui est important.
Alice Le moî ne
Plus concrètement, votre capacité de production industrielle peut-elle répondre à une demande du
luxe ? Vos ouvriers peuvent-ils faire un produit qui va être en compétition avec les industries italiennes
par exemple ? Si nous apportons notre savoir, y a-t-il un vrai pouvoir de production pour le mettre en
oeuvre ?
J’ai choisi le Maroc par simplicité mais aujourd’hui j’arrive à une saturation de mon produit artisanal ;
j’ai besoin de passer à un produit plus industriel pour obtenir de meilleurs résultats économiques. Est-ce
que je reste au Maroc ou est-ce que, comme Rabih, je reviens en France pour bénéficier de ce savoir et
de cette qualité évidents ? Peut-on attendre un changement de position du Maroc ?
Domin ique J aco met
Pourquoi pas les deux ?
Alice Le moî ne
Oui, pourquoi pas. Mais, dans ce cas de figure, il est difficile de garder des prix compétitifs puisque
même les très grandes marques de luxe françaises font fabriquer en Chine.
Maurizi o Galante
Peu importe où l’on fabrique ! Certaines pièces de très belle qualité sont produites en Chine, mais elles
n’égaleront jamais un produit fabriqué en Italie ou en France, car nous avons un savoir-faire. Ce n’est
pas par hasard si certaines sociétés demeurent dans ces pays. Mais je ne vois pas en quoi aller en Chine
ou en Inde est un problème. Et heureusement, car cette compétition des marchés sensibilise ces pays à la
démocratie. Je ne comprends pas ta démarche, est-elle pédagogique ?
Alice Le moî ne
Je ne connais pas vraiment la qualité de la production marocaine mais aujourd’hui, dans l’imaginaire
collectif, elle est peut-être au niveau d’une qualité indienne ou chinoise. Elle peut être jugée comme très
bonne pour certains, mais pour la grande production, elle n’égale pas celle de l’Italie ou de la France.
Aujourd’hui, je cherche à développer un produit industriel, car ma production artisanale est difficile à
gérer, je voudrais donc m’engager avec des industries qui pourront valoriser ce que je fais. Je me
demande si le Maroc est un endroit adapté.
Kari m T azi
Le Maroc possède pourtant des ateliers dédiés aux jeunes créateurs et au luxe.
Maurizi o Galante
C’est comme choisir un psy : la démarche de le chercher fait partie de la thérapie !
Domin ique J aco met
Avant de passer aux questions, nous allons laisser Art/C témoigner à nouveau sur une expérience
marocaine, mais à Marrakech cette fois-ci.
Art/C
Je n’ai vraiment que de très, très, très bonnes choses à dire au sujet de ce pays et de Marrakech. Pour
moi, cette ville est comme une énorme caverne d’Ali Baba, vraiment très grande. La Maroc recèle un
grand nombre de trésors.
J’ai commencé à y produire ma première collection de Couture voici un an, et j’ai trouvé très intéressant
de travailler avec les Marocains qui ont un excellent savoir-faire. Ce pays a un tel potentiel que c’était
parfait pour moi de mener tout le processus sur place !
Ce qui est intéressant n’est pas de tout prendre de l’extérieur pour l’apporter au Maroc, mais au
contraire de puiser dans ce pays ce qu’il a de meilleur pour l’exporter dans le monde entier. Je suis
vraiment ravi de ce que les Marocains font pour moi : ils travaillent bien, ils me comprennent, sont
enthousiastes, ont de très bons tissus, la culture est extraordinaire et vous pouvez puiser de l’inspiration
où que vous alliez !
Je vis à Marrakech qui est un marché international. Je pense que certaines entreprises de luxe vont
émerger au Maroc et y produire leurs collections, ce qui finira par démontrer l’importance du marché.
Les écoles ont besoin de ce type de success stories pour que les élèves aient envie de rester, de travailler
au Maroc et éventuellement de devenir un jour l’un de ces exemples.
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J’ai la conviction que ce pays peut entrer en compétition avec l’Inde et la Chine. Cela dépend bien sûr
des créateurs et des investisseurs, mais si nous mettons en place une collaboration, et nous savons
comment le faire de manière adéquate, alors nous aurons moins de problèmes que de solutions. Pour
moi le Maroc est « magnifique ».
Domin ique J aco met
Vous avez la parole.
De la salle
En tant que Franco-marocaine, je connais bien les deux rives et je sais que le Maroc a un très grand
complexe vis-à-vis du Moyen-Orient. J’ai peur que ce mall qui va être construit à Casablanca, tue l’état
d’esprit marocain, le côté épicurien, cet artisanat magnifique, pour nous faire devenir un nouveau
Dubaï ou un Qatar plus qu’un Maroc méditerranéen et artisanal. En quoi ce mall pourrait-il encourager
l’artisanat local ?
Kari m T azi
Au contraire, je pense que l’implantation de grandes enseignes étrangères, de luxe ou de prêt-à-porter,
contribue à éduquer à la mode et à l’excellence. Quand le Maroc était fermé, avant qu’il n’y ait ces
enseignes, nous n’avons pas été plus enclins à encourager le développement de notre artisanat. Je pense
qu’il ne faut ni se fermer ni abandonner notre pays à la mode étrangère. Il y a un équilibre à chercher
entre les deux.
Sylvie Richo ux
Ce grand projet de mall à Casablanca m’a également fait un peu peur. Je me suis demandée si générer
autant de changements d’un coup serait possible. Je pense finalement que ce mall est plutôt bénéfique,
car sur place, la culture de mode et la consommation sont bien loin de nos usages occidentaux. Ce projet
va, à mon sens, éduquer le grand public à la consommation de mode. Je le vois dans les conférences que
je donne et dans le travail que je fais avec mes étudiants.
Je suis très fière de dire que les Galeries Lafayette vont réserver des corners aux créateurs marocains.
Saïd Maârouf qui en est l’un des emblèmes, mais aussi Amin Ben Driouich, très underground et street
wear, seront présents, ce qui est une très bonne nouvelle.
De la salle , F ady El- Khour y, Le C arnet P ari sie n
J’aimerais revenir sur les propos de Mme Lemoîne. Heureusement qu’il y a l’exemple d’Art/C que
j’applaudis, d’autant que je trouve sa collection superbe ! Un autre exemple à relever est celui de Bernard
Sens qui travaille pour Majorelle avec des talents purement marocains. Il ne suffit pas tant de former que
de s’adapter, chère Madame. D’autre part, ma question principale est que je n’ai pas entendu les
intervenants parler de commerce équitable, l’idée est-elle envisageable entre les deux rives ?
Alice Le moî ne
Pour ma part, j’y travaille au travers d’une association et, à mon arrivée, on m’a tout de suite demandé
avec quelle organisation de commerce équitable j’intervenais. Cependant, je pense que ce processus
pérennise le système de l’aide au Maroc et j’avoue que je préfèrerais aller dans un pays qui n’ait pas
besoin d’aide mais avec qui j’établirais un échange.
Si je viens former, ce n’est pas pour imposer quelque chose mais justement pour faire évoluer. Peut-être
que la société est trop cloisonnée par certains aspects et les jeunes filles que je vois en sont encore à faire
du point de croix pour réaliser les traditionnelles nappes marocaines. Elles n’ont jamais pris l’initiative
ou bien on ne le leur permet pas forcément, car la société les brime un peu, de le faire sur un chemisier.
Cette formation est centrée sur l’ouverture, sur ce qu’elles ont envie de faire. Je leur amène des
magazines européens qui, au lieu de montrer du crochet pour confectionner des paniers, leur
donneront envie de se faire des robes. J’apprends aussi beaucoup d’elles : une technique plus rapide par
exemple, puisqu’elles travaillent énormément à la main.
Maurizi o Galante
Je ne pense pas que le commerce équitable soit d’aider quelqu’un au niveau financier. Il ne suffit pas
d’aller là-bas pour imposer un système ou donner de l’argent à quelqu’un afin qu’il continue à produire
quelque chose qui existe. C’est plutôt une évolution, ce que je vois très positivement.
Sylvie Richo ux
Je voudrais revenir sur la création et le design. Si pour la mode tout reste à faire, Marrakech, depuis le
début des années 1990, a vraiment été le centre du renouveau de l’art de vivre et du design marocains.
De nombreux européens, Français, Belges, Anglais, etc., s’y sont installés et ont créé de nouvelles formes
de business qui ont bien marché. Aujourd’hui il existe à Marrakech une grande zone artisanale avec des
marques de design et d’objets visibles sur place et dans le monde entier. La céramique Akkal ou le linge
de maison Via Notti y font de très belles choses. Ces Européens ont ouvert des ateliers artisanaux et
certains, que j’ai pu visiter, comptent 200 ou 300 ouvrières. Pour moi, c’est ça le développement.
Kari m T azi
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Le commerce équitable est une vraie question. Aujourd’hui, notre démarche est d’aller vers d’autres
formes de compétitivité, pas seulement centrées sur le prix. Les deux rives de la Méditerranée sont
responsables du non-respect de certaines normes sociales. Les donneurs d’ordres exercent des pressions,
les fabricants essayent d’engranger des commandes… Tout ce travail autour de la valorisation et de la
création participe d’une nouvelle évolution et d’une nouvelle approche.
L’association que je représente est la première en Méditerranée à avoir promu un label qui s’appelle
Fibres citoyennes. Un label citoyen donc, mais encore une fois la responsabilité incombe à tous et elle
s’inscrit dans une dynamique globale. Il y aura toujours des acteurs moins « sociaux », moins
respectueux, des deux côtés.
De la salle, Di dier Gru mbach , Pré si de nt, Fédératio n Fr anç ai se de la Co uture, du Prêt à-porter de s Co uturiers et de s Cré ateurs de M ode
Je voudrais tout d’abord remercier Karim Tazi qui démontre qu’il n’existe pas qu’un seul modèle et qu’il
n’y a pas de nationalisme dans la mode. Il ne pourra plus y avoir de mode marocaine pas plus que de
créateurs de mode euroméditerranéens, de mode française ou chinoise. Les deux marques qui se sont
exprimées ont su utiliser l’artisanat marocain. De même, Manish Arora, basé à New Delhi, pour
l’artisanat indien. L’artisanat est la partie supérieure de l’industrie, il ne faut donc pas les séparer. Le
Liban a un avantage concurrentiel avec son artisanat et le Maroc doit utiliser le sien comme le fera
l’Afrique.
Mme Mussard, qui est parmi nous, pourrait témoigner du fait qu’Hermès peut tout à fait utiliser
l’artisanat africain ou indien, dans des conditions exceptionnelles, et pourtant personne n’a jamais
reproché à l’entreprise de travailler en Afrique ou en Inde.
De la salle , P ascale Mu ssar d, co-D irectrice Artistiq ue, Her mè s
Chez Hermès, nous allons chercher l’artisanat là où il atteint son niveau d’excellence. Certains savoirfaire se sont perdus en France, nous sommes donc allés au Niger, pour le travail de l’argent, en Afrique,
en Inde, au Vietnam… La volonté de notre maison est de faire perdurer ces gestes partout dans le
monde. En travaillant à l’étranger, nous souhaitons faire un made in India, made in Niger ou made in
Morocco de très haute qualité. Je pense que cet artisanat et ce modèle peuvent tout à fait perdurer, et ça
le doit !
De la salle
Je souhaitais mieux connaître le profil des élèves de la première promotion de Casa Moda. Est-ce que ce
sont plutôt des garçons ou des filles ? Qui seront ces stylistes de demain, et plus largement, est-ce que la
société marocaine est prête à leur faire une place ? Quand vous parliez d’éducation, je pense qu’elle doit
aussi s’adresser à la société pour qu’elle leur fasse une place.
Sylvie Richo ux
C’est une bonne question puisque nos jeunes étudiants sont issus de l’éducation marocaine. Casablanca
est une grande ville, très internationale, avec des systèmes scolaires français, américains, italiens... La
première année a été exclusivement ouverte aux Marocains, car il était important pour moi de prendre la
température de cette jeunesse.
Se sont présentés au concours d’entrée des jeunes gens très motivés, mais qui n’ont pas vraiment idée de
ce qu’est un créateur. Ils ont en tête Dior, Galliano, Chanel, Lagerfeld, mais ils ne savent rien de plus
que cela.
Quant à leurs familles et à leur entourage… ils ont très peur, car c’est un métier d’artiste ! Il existe deux
écoles nationales d’art au Maroc, l’une à Casablanca et l’autre à Tétouan. L’enseignement supérieur est
principalement privé, avec d’excellentes universités, et les jeunes sont encouragés à faire des
mathématiques et de la gestion, comme partout. C'est très classique… J’ai donc donné de nombreuses
réunions d’information pour les jeunes et leurs familles afin d’expliquer qu’il s’agissait de métiers
créatifs et artistiques (ce qui les effraye) et à chaque fois, on m’a demandé, tout comme à Karim, de
démontrer qu’il existait des perspectives d’avenir et des débouchés dans le pays.
Un deuxième volet de mon travail est d’approcher les chefs d’entreprise car il s’agit de nouveaux métiers
auxquels nous allons former et la structure des entreprises marocaines du textile et de l’habillement n’est
pas encore prête à accueillir ces nouveaux cadres. L’essentiel du tissu économique est constitué de PME
dont le patron fait beaucoup de choses : il est présent du matin au soir, rencontre ses clients, entretient
les rapports avec l’extérieur, gère la relation avec les salariés… Mais ces entreprises n’intègrent pas
encore de structure managériale adaptée. Le travail d’éducation touche donc aussi le secteur en luimême, le grand public, les jeunes, les parents, les enseignants et les chefs d’entreprise.
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Karim Tazi va peut-être compléter mes propos. J’en profite pour dire qu’il est très écouté par la
jeunesse, c’est LA success story de la mode marocaine !
Kari m T azi
Pour être concret, je dirais que nous essayons d’agir sur de multiples volets. Le premier est le
renouvellement des élites : nous tentons de mettre en place des formations de manager de la création, de
manager de marque, ce qui est fondamental. Les profils traditionnels des industriels marocains ne sont
pas fait pour recevoir ces jeunes.
Il est par ailleurs nécessaire de créer des liens avec les entreprises et les associations professionnelles
étrangères. Pour en revenir à ce que disait Didier Grumbach, pourquoi ne pas imaginer un créateur
marocain dans une maison de couture française ou ailleurs ? Ou un Israélien au Maroc ?
Dernier point, il faudrait créer une ou deux success stories pour motiver et ouvrir la voie aux autres. Ce
sont les principaux axes sur lesquels agir.
De la salle
Mon intervention est plus une réflexion qu’une question. Je suis bien d’accord sur le mot « équitable ».
L’équité commencera par l’éducation, comme le rappelait Maurizio Galante. Sans éducation il n’y a ni
culture ni développement, il n’y a rien. Mais sans jamais renier le passé, car on ne peut faire de futur ni
de présent sans s’appuyer sur le passé. L’artisanat du passé doit aussi être étudié. On n’est pas un bon
créateur sans culture. Des créateurs comme Karl Lagerfeld ou Christian Lacroix ont passé des milliers
d’heures dans les livres avant de faire des robes.
Quand l’équité sera instaurée par l’action de l’école et de l’éducation, nous pourrons alors avoir un vrai
discours sur le Nord et le Sud. Parce que je ne crois pas un instant en la générosité humaine. Certaines
maisons font de vraies belles choses et je peux en témoigner puisque j’ai travaillé à la fondation Hermès,
ce qui m’a passionnée. Hermès travaille vraiment sur cette idée du geste, la main que l’on ne doit jamais
perdre. C’est une très belle initiative et elle est réelle. Cette école au Maroc est aussi dans la réalité. Mais
j’ai encore du mal à croire qu’on y va par générosité : c’est surtout parce que cela coûte beaucoup moins
cher, et ça me met en colère ! Arrêtons d’être hypocrites. Aujourd’hui c’est en éduquant, en implantant
des écoles, en menant des actions réelles comme ce que fait Hermès que nous nous rapprocherons de
l’équité. Car pour l’instant, à mon sens, l’équité Nord-Sud n’existe pas, on en est loin. Heureusement,
Karim Tazi est là pour le Maroc. Votre pays a vécu sous la dictature de la colonisation pendant très
longtemps, pourquoi n’avons-nous pas ouvert des écoles quand nous étions dans ces pays ? Pourquoi
n’avons-nous pas développé ou aidé ? On est en train de reconstruire l’histoire, de réparer nos erreurs,
parce qu’on a fait du mal pendant notre colonisation.
De la salle
L’environnement méditerranéen est quand même très différent selon les pays. La problématique du
Liban, avec la richesse qui existe à Beyrouth, n’a absolument rien à voir avec celle de la Tunisie ou du
Maroc. Depuis longtemps on parle d’Euroméditerranée, de rives Sud et Nord, mais j’ai l’impression de
réentendre régulièrement la même chose. Pourquoi le projet ne bouge t’il pas plus vite ? Est-ce un
problème de volonté politique des pays, vient-il des donneurs d’ordres qui cherchent « le moins cher »
et rien d’autre, est-ce une question culturelle liée à la mentalité des chefs d’entreprise ?
Un autre exemple en Méditerranée, qui n’est pas représenté ici, est la Turquie. J’ai l’impression que les
changements y sont très rapides et qu’il s’agit apparemment d’un des grands succès de l’environnement
méditerranéen. Qu’en pensez-vous ?
Kari m T azi
Vous faites bien d’évoquer la Turquie qui est un modèle pour le Maroc. Ce pays a intégré tout ce que
nous souhaitons créer en termes de dynamisme, d’innovation. Les Turcs ne rencontrent pas la même
dichotomie entre créateurs et marques. Il y a des marques populaires, des chaînes de magasins, comme
LC Waïkiki, qui font un milliard d’euros de chiffre d’affaires, mais aussi des créateurs haut de gamme.
Je pense que le Maroc a beaucoup hérité de la France. Du bon, du moins bon et dans le moins bon, nous
avons hérité d’un rythme politique extrêmement lent. Il faut rester positif, et je ne suis pas là pour
contester des évidences, mais il y a une réelle dynamique, portée par les jeunes, laïcs souvent, épris de
liberté et de modernité, qui ont trouvé un outil d’union, de communication et un lien à travers
Facebook. Tout ce phénomène est lié.
J’espère que les hommes politiques, dont je ne suis pas, sauront entendre cette mouvance et qu’ils seront
le relais de cette nouvelle dynamique et de cette nouvelle liberté. Je l’espère comme vous.
Domin ique J aco met
La richesse des débats confirme que nous sommes dans une période d’intenses mutations. Le poids du
passé existe mais les choses vont changer et de façon profonde semble-t-il, même si aujourd’hui nous
n’en sommes qu’aux balbutiements de nouveaux modèles. Je vous remercie de votre participation si
active.
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