les nouveaux pouvoirs de l`Internet de la relation

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les nouveaux pouvoirs de l`Internet de la relation
les nouveaux pouvoirs de l’Internet de
la relation
De l’information à la relation : mutations socio-technologiques
Par Laurent Jacquelin
directeur veille & prospective Mobile Internet - Sofrecom / France Télécom - Juin 2004.
L’une des principales caractéristiques des êtres vivants est de trouver leurs propres mécanismes de
régulation : cette auto-régulation les rend autonomes. Les mutations émergentes dans le domaine des
technologies de l’information (ou IT pour informatique et télécoms) semblent désormais emprunter
1
plus à la biologie qu’aux autres disciplines. En effet, selon l’expression d’Howard Rheingold , l’Internet
est un « boîte à outil de l’auto-organisation ». Mieux, l’Internet sur le mobile délivre ce pouvoir d’autoorganisation en dehors de la sphère virtuelle liée au micro-ordinateur, vers le monde physique, sans
fils. Un univers aujourd’hui quantifié à plus de 500 millions d’Internautes en mars 2004, selon la
société Nielsen Netratings, et 1,5 milliards d’utilisateurs de mobile selon la base de données EMC,
soit un quart de la population mondiale.
Les impacts à court et moyen terme sur les relations entre individus et groupes transforment ou
concurrencent déjà directement les structures de pouvoir (politique, économique, social) en place.
Cette étape nouvelle, que nous pouvons baptiser « de l’Internet de l’information à l’Internet de la
relation », ne se fait et ne se fera pas sans heurts, freinée par un faisceau de limitations et d’intérêts
divergents, même si elle paraît d’ores et déjà favorisée par un certain nombre de signaux que nous
allons identifier dans le texte qui suit. Elle est d’autant plus importante qu’elle matérialise une des
2
mutations qui pourraient conduire à « l’ère de l’information » , où la coopération notamment joue un
rôle clef.
1. Des cercles de la communication aux cercles de la relation
Le volet télécom associé aux technologies de l’information est aujourd’hui encore largement compris
par la majorité comme de la diffusion d’informations brutes, ou de la communication point à point, ou
de personne à personne (P2P), autour de quatre usages majeurs, bien distincts, et de leurs dérivés :
n
Téléphoner : depuis un téléphone fixe ou mobile ;
n
Echanger des messages (différés, encore appelés asynchrones) : textuels (e-mail, SMS et
Messagerie Instantanée), ou vocaux (messagerie vocale) ;
n
Consulter / recevoir de l’information : surfer sur des sites Web, consommer des programmes
(au sens large) diffusés par de grands médias sur le Web, comme les bouquets de chaînes TV
ou la musique en ligne, par exemple ;
n
Echanger des fichiers de données : e-mail avec pièces jointes.
Ce constat, très concret quoique réducteur, relève d’un phénomène que nous expérimentons tous à
différents stades depuis quelques années : l’extension prodigieuse de nos cercles de
communication, c’est-à-dire le nombre et le volume de contacts avec d’autres individus, aussi bien
dans la sphère privée que professionnelle. Cette extension des cercles est rendue possible par des
1
2
Howard Rheingold, « Smart Mobs: The Next Social Revolution” , 2002.
Telle qu’identifiée et proposée par Jacques Robin et Jean Zin dans un ouvrage à paraître.
Laurent Jacquelin – Transversales – juin 2004
1
outils comme l’e-mail, en premier lieu, qui favorise un échange avec un degré d’implication
personnelle (temps, charge émotionnelle, détail et volume d’information, etc.) beaucoup plus faible
que par le passé, avec d’autres moyens.
Cercles de relations théoriques
vers une infrastructure
Cercles de communication théoriques
taille et degré d’implication
-
rencontre
physique
Visiophonie
Internet
convergent
du
cer
cle
Voix/téléphonie
IM/chat
Ta
ille
de
gr
é
d’
im
pl
ica
tio
n
/t
em
ps
+
Communication P2P
E-mail/SMS
+
Accès Information /IP
Relation par nvx outils Internet
(voir parties suivantes)
Note : les cercles sont théoriques et reflètent une situation où les technologies de communication sont toutes arrivées à maturité, et où chacun
utilise peu ou prou l’ensemble de ces moyens. Aujourd’hui, les cercles de la Voix ne sont pas totalement inclus dans les cercles e-mail-SMS pour
chaque individu. Tout le monde ne pratique pas non plus le chat (conversation sous forme de texte) par messagerie instantanée (IM), par
exemple.
Laurent Jacquelin – GRIT / Transversales
Ainsi, de notre « réseau de relations » physique, reposant sur la rencontre avec autrui, sommes nous
passés à la relation téléphonique, avec ses limitations géographiques (le fixe), puis dans un contexte
plus large et permanent (le mobile). L’e-mail, ensuite, par nature moins impliquant et dont l’usage est
facilité par un coût marginal faible, multipliant par deux ou trois notre cercle de communication ; la
messagerie instantanée, dont le volume a dépassé ceux des e-mails aux Etats-Unis en 2003, et
encore en développement en Europe ; le SMS, qui pourrait dépasser les 500 milliards en trafic dans le
monde cette année. C’est une première phase.
De nouveaux outils multimédias, apparus au cours des deux dernières années et encore très récents
dans leur diffusion, sont susceptibles de modifier légèrement ces cercles, sinon dans leur taille, du
moins dans leur nature : la visiophonie (qui permet de voir son correspondant, et d’augmenter par làmême le degré d’implication, mais aussi d’intrusion, dans l’acte de communication, par le non-verbal),
le « video messaging » (message avec une séquence de vidéo personnelle intégrée), le « picture
messaging » ou MMS (message avec une photo et du son).
Ces cercles de pure communication se transforment peu à peu en cercles de relations
systémiques, parallèlement à l’extension et la diffusion des nouveaux outils technologiques mis à
notre disposition, particulièrement ceux de communication asynchrone (différé). Comment ?
2. De la diffusion de l’information au partage de la connaissance
Une transformation majeure intervient lorsque ces outils de communication deviennent des outils de
diffusion et de partage de l’information et de la connaissance. Une « phase deux » dans laquelle
nous sommes entrés de plain pied depuis quelque années grâce à l’extension du haut débit, et
3
l’apparition des phénomènes comme la création de sites et pages web collaboratifs (wiki et blogues )
– et leur utilisation toute récente comme outil de suivi et de collaboration pour des projets complexes,
4
dans le domaine des hautes technologies -, qui révolutionnent déjà à eux seuls le champ de la
collaboration telle qu’il existait jusqu’à aujourd’hui. Un des meilleurs exemples est l’encyclopédie
3
Voir la définition complète de « Wiki » sur l’espace Metis http://www.espacemetis.org/glossaire/294. Voir également la définition de blogue,
contraction de « Weblog » http://www.espacemetis.org/glossaire/72, et de Moblog (ou M-blogue), leur version mobile.
4
Le terme utilisé étant « plogue », par contraction de « project log », comme blogue est la contraction de « Weblog » ou « Moblog’ ».
http://radio.weblogs.com/0105910/2004/05/17.html
Laurent Jacquelin – Transversales – juin 2004
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ouverte en ligne wikipedia (www.wikipedia.com), continuellement vérifiée, complétée et enrichie, ou
5
encore PloS Biology , de la Public Library of Science, bibliothèque scientifique ouverte et zone de
publication des travaux de nombreux chercheurs.
Ces tendances portent à croire que c’est bien cette logique que l’on pourrait qualifier de « Many-to6
Many » qui a vocation à s’étendre largement et s’imposer, aussi bien dans le domaine de la
communication interpersonnelle que des contenus. Peut-être parce que le pouvoir de certaines idées
positives, cristallisatrices d’énergies, est plus fort que les résistances puissantes et bien réelles
qu’elles rencontrent. Ces résistances proviennent de modèles issus de l’ère du broadcast, où
l’information ne peut appartenir qu’à un petit nombre, qui les distillent à tous. Résistances inspirées de
l’économie traditionnelle et de sa nécessaire organisation de la rareté des ressources matérielles
et énergétiques, qui n’a plus lieu d’être dans une économie informationnelle, vers un monde divisé
entre quelques producteurs qui distribuent des contenus rares, formatés et contrôlés, à des millions
de consommateurs passifs. Ces modèles, fortement défendus par les cartels des grands médias et
encore beaucoup d’organes dirigeants, inspirent notamment la loi sur l’économie numérique (LEN) en
7
France .
Le risque associé est de priver l’utilisateur de son pouvoir créatif pour ne lui laisser que celui de
consommer, et conduire directement à une nécrose de l’Inter(net)créativité et du besoin de
partager des contenus informationnels. En bref, un bridage des usages en devenir, doublés d’une
8
9
perte massive de revenus encore très mal anticipée pour tout un pan de l’économie .
Au Japon, le modèle de « i-mode », service Internet sur le téléphone mobile de NTT DoCoMo,
l’opérateur historique, (et des ses concurrents, « Ezweb » ou « Vodafone live! ») lancé en février 99,
avec ses 41 millions d’utilisateurs en avril 2004, est particulièrement édifiant : I-mode associe à son
bouquet de sites multimédia mobiles payants « officiels » (information/navigation/jeux…), appelée « le
kiosque », une partie dite « non officielle ». Liberté est laissée à l’utilisateur de profiter de services
« officiels » payants, qualifiés et vérifiés par l’opérateur, ou de surfer et de créer d’autres sites qui
seront aussi accessibles à tous. Soit 4 100 sites officiels sur un total de… 79 000 !! DoCoMo a bien
compris qu’il ne pouvait se priver de la richesse de la création « hors kiosque » pour générer de
l’usage et permettre à son service de décoller, en maximisant par là-même ses revenus. I-mode
suscite toujours un phénomène d’engouement et d’interrogation chez tous les opérateurs dans le
monde, même si tous n’ont pas encore emprunté le même chemin.
3. Du partage de la connaissance à la relation
Une troisième phase survient lorsque les individus, repus de communication interpersonnelle et de
contenus informationnels sur lesquels ils n’ont que peu de vision critique, se tournent vers une
utilisation de type réseaux sociaux (ou « social networking »), reposant sur la réputation : c’est-àdire une mise en relation fiable sur la base de centres d’intérêts communs, de confiance, jusqu’à une
logique de coopération et même d’action (nous y reviendrons en fin d’analyse). Nous sommes à
l’aube de ces technologies de la relation. Ce phénomène « émerge lorsque les technologies de
l’information et de la communication amplifient les capacités (ou talents) humaines pour la
10
coopération », de quelque nature qu’elle soit. Ces augmentations de facultés proviennent pour
beaucoup de la possession permanente de terminaux ayant des capacités de calcul et de
5
Voir partie en bref de Transversales n°5 et n°2
En référence au « one-to-one » qui était le droit commun des communications jusqu’alors, ou le « one-to-many », valable pour les médias.
7
http://fr.news.yahoo.com/040513/85/3srrj.html,
http://www.afa-france.com/actions/explication_loi.htm,
http://len.ouvaton.coop/P1,
http://www.odebi.org/new/theme/, http://www.assemblee-nat.fr/12/dossiers/economie_numerique.asp
8
Voir Joël Mokyr, professeur à l’université de Northwestern : « Gifts of Athena: Historical Origins of the Knowledge Economy» (novembre 2002),
qui argumente que l’explosion de la croissance économique en Occident au cours des deux derniers siècles n’est pas uniquement due à
l’apparition de nouvelles idées technologiques, mais aussi – et surtout – à l’accès amélioré à ces idées par la société dans son acception la plus
large possible, via les réseaux sociaux de type universités, éditeurs, professionnels de la science, institutions…
9
Ces enjeux sont régulièrement signalés par Philippe Aigrain dans ses analyses sur les droits intellectuels positifs contre les logiques de copyright
et de DRM : http://www.debatpublic.net/Members/paigrain/texts/information.pdf.
10
Howard Rheingold, « Smart Mobs: The Next Social Revolution” , 2002.
6
Laurent Jacquelin – Transversales – juin 2004
3
11
communication : en un mot, les terminaux mobiles évolués en cours de diffusion sur tous les
marchés occidentaux, ou ceux des pays en plein développement économique.
Les signaux de ces émergences sont multiples :
n
en premier lieu, les sites de « social networking », qui permettent la recherche et la mise en
relation de compétences ou de nouveaux contacts selon des critères de réputation, et pour
lesquels les investisseurs réfléchissent à appliquer un modèle économique (voir le repère de
12
Joël de Rosnay ). Le social networking est d’ailleurs déjà mobile, même s’il est encore très
simple, et permet d’augmenter son cercle de relations par la localisation « d’amis d’amis »
13
dans quelques grandes villes aux Etats-Unis (repérage, envoi de SMS, voire de SMS
multimédias contextuels).
n
Mais également des innovations logicielles comme le format « RSS», qui permet une mise en
relation dynamique des weblogs, en fonction des contenus traités et par conséquent des
centres d’intérêts. Innovation technologique récente, le format RSS (Really Simple
14
Syndication) est basé sur le langage de programmation XML , et permet d'indexer
(distribuer/agréger) de façon automatisée les contenus d'un site et de les mettre
instantanément à disposition d'autres sites : c'est la syndication des contenus. Petite
révolution du net que l’apparition de ces contenus syndiqués (ou Feeds RSS) sur Internet fixe
et mobile. Prioritairement adoptés par les weblogs, des moteurs de recherche dédiés aux
Feeds RSS sont déjà apparus, comme feedster (http://www.feedster.com), par exemple, ou
encore blogpulse (http://www.blogpulse.com), un site qui propose des outils pour la
« communication blogosphérique ».
n
Et enfin quelques exemples d’outils de création de communautés en fonction des affinités
comme friendster (http://www.friendster.com), et sa déclinaison politique étonnante
développée
par
l’université
de
Stanford :
political
friendster
(http://politicalfriendster.stanford.edu/), qui propose six types de liens entre personnalités
politiques, entreprises, agences nationales… De quoi reconstituer dynamiquement les arcanes
du pouvoir (voir les liens de G. Bush), et transformer n’importe quel internaute en enquêteur
pour la suite de Fahrenheit 9/11 de Michael Moore !
4. Créer une infrastructure convergente
Pour rendre possible l’extension de cette nouvelle révolution du Net, il reste néanmoins à mettre en
lien, à rendre compatibles de façon souple et continue (seamless), ses différentes composantes
technologiques, économiques et sociales : créer une infrastructure. Au plan technologique, les
opérateurs qui possèdent aujourd’hui les réseaux télécoms et d’échange de données vont dans ce
sens, en mettant en oeuvre des stratégies renouvelées dites de « convergence ».
C’est le cas de Verizon, opérateur leader aux Etats-Unis, avec des innovations comme son service
15
« iobi », sorte de gestionnaire de toutes ses communications quel que soit le réseau . C’est
également celui de France Télécom, qui place le haut débit au cœur de l’ensemble de ses réseaux
fixe/mobile/Internet.
Les opérateurs japonais et coréens, quant à eux, sont promoteurs de « l’ubiquité », c’est-à-dire la
communication permanente de toutes les puces en silicone présentes dans la ville, vers le téléphone
mobile. Le téléphone devient alors un outil d’interaction et de commande contextuel, dans
l’environnement physique – consultation des informations sur les produits en rayons des grands
magasins, transport en commun, bornes d’achats de ticket…-.
11
On parle des « smartphones », téléphones munis d’un système d’exploitation (OS) comme un ordinateur pour exécuter des programmes
complexes, des « cameraphones », téléphones équipés d’un appareil photo ou d’une caméra numérique, ou des « terminaux Wi-Fi et 3G », qui
regroupent toutes ces caractéristiques plus celle de pouvoir communiquer en haut débit sur des réseaux mobiles.
12
« réseaux sociétaux : le nouvel Internet », Transversales n°5.
13
http://www.dodgeball.com/social/index.php.
14
http://www.indicateur.com/Doc/rss.shtml
15
http://investor.verizon.com/news/20040114/
Laurent Jacquelin – Transversales – juin 2004
4
La triade haut débit ubiquitaire + gigantesques capacités de calcul sur micropuces + échanges
coopératifs P2P (Communication et Peer-to-Peer) ouvrent des perspectives qui dépassent déjà notre
imagination. Et l’intégration du mobile et des protocoles Internet favorise d’autant plus ces nouvelles
pratiques sociales.
Mais cette infrastructure va au-delà, et les pièces du puzzle, comme le signale Howard Rheingold, ne
sont pas encore toutes jointes : les puces qui vont remplacer les codes-barres en font partie. Les
bornes Wi-Fi des hotspots, les antennes UMTS, nos terminaux mobiles en font partie… bref, tout ce
qui peut communiquer et calculer dans la ville, et se relier à un réseau et des ressources coopératives
16
comme Internet, les « smartifacts », en font partie. Il attribue à ces smartifacts des caractéristiques
d’« intelligence », parce qu’ils peuvent tous in fine détecter, recevoir, stocker et transmettre de
l’information. L’utilisation du terminal mobile comme télécommande sur le monde physique n’est qu’un
début. Par exemple, les « mesh networks » (ou réseaux maillés) s’auto-génèrent et se reconfigurent
en mode Peer-to-Peer selon la disponibilité et les ressources des terminaux mobiles et des points
d’accès Wi-Fi présents dans une zone. Oserait-on dire de véritables réseaux vivants ?
Par conséquent, cette nouvelle infrastructure pourrait créer une rupture de paradigme à même de
générer, entre autres, de nouveaux pouvoirs. Le nouveau Graâl (ou « killer application », terme
répandu dans l’industrie IT) qui se dessine n’est pas seulement un nouveau gadget ni même un
logiciel, ni la création d’une infrastructure technique convergente et ubiquitaire, mais bien de
nouvelles pratiques sociales de la relation.
5. De la relation à l’action coopérative : vers de nouveaux pouvoirs
De quels types de pouvoirs parle-t-on ? Il s’agit principalement de ce que l’on pourrait baptiser
17
« démocratie augmentée », incluant différentes formes de « démocratie inter(cré)a(c)tive ». Nous
ne sommes pas dans le seul domaine du vote par Internet ou SMS, mais bien dans celui de cyber
contre-pouvoirs capables de détecter mensonges, omissions, et de faire émerger plus facilement
depuis la base une compréhension meilleure car décodée de la réalité. Mais pas seulement, puisque
l’action organisée est désormais possible.
Au premier rang, le pouvoir de diffusion d’information ou de contre-information qualifiée, lié à la
réputation des organisateurs et des contributeurs, au-delà des simples forums de discussion. Il peut
s’agir de zones ouvertes sur le net pour le repérage, l’organisation et le suivi de débats de fond, afin
d’en offrir l’accès à tous, comme par exemple sur « debatpublic » (http://www.debatpublic.net).
Signalons encore certains sites comme « disinfopedia » (http://www.disinfopedia.org) créés pour
traquer les campagnes de désinformation des services de relations publiques des grands groupes
industriels.
Ensuite, des initiatives de contre-pouvoirs non contrôlables, par l’apparition de Moblogs (sites
web personnels pour la publication et les commentaires ouverts de photos prises par les mobiles)
issus de la montée du m-journalisme autonome et indépendant, grâce aux cameraphones (aujourd’hui
appareils photo numériques et pour certains déjà webcam mobiles, souvent utilisés sur CNN par
exemple) directement reliés à Internet et à des outils de publication. Chaque individu détient
18
désormais potentiellement le pouvoir de devenir un reporter de terrain (tout comme nous sommes
devenus des dactylographes avec les logiciels de traitement de texte et pour beaucoup des
gestionnaires avec les tableurs). Les ventes de cameraphones devraient même dépasser selon
19
certains prévisionnistes celles des appareils photo numériques en 2008 .
Les images de torture des prisonniers irakiens ont par ce biais créé un événement ces derniers mois,
échappant aux contrôles des gouvernements, éditeurs et autres censeurs. Nul ne sera surpris dès lors
par le fait que Donald Rumsfeld bannisse en urgence l’usage de ce type de terminal au sein de
16
Les « smartifacts », pour smart artefacts : artefacts intelligents.
Ou „ enhanced democracy“, par analogie avec la réalité augmentée (nos sens complétés en temps réel par de l’information).
18
http://www.textually.org/picturephoning/archives/003859.htm
19
http://www.insightbuilder.co.uk/nuke/modules.php?name=News&file=article&sid=213
17
Laurent Jacquelin – Transversales – juin 2004
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l’armée en Irak depuis le 24 mai 2004, (information déjà difficile à traquer sur les sites d’information
20
officiels !), à l’image du gouvernement saoudien qui en a purement et simplement interdit la vente.
Notons cependant que des restrictions d’usage sont déjà mises en place en Asie dans un cadre limité
et défini, par exemple dans certains lieux publics pour le respect de la vie privée, ou dans
l’entreprise pour la préservation du secret industriel.
Se pose dès lors la question de la qualification de l’information (objectivité, utilité, éthique) et autres
21
perturbations comme les rumeurs, faux et canulars , même si la révision constante des contenus
(sorte de relecture/validation assurée par tous) offerte par les systèmes blogues et wiki permettent
d’en éliminer une bonne partie.
D’autres initiatives comme la surveillance inversée… L’exemple de Steve Mann, qui depuis 1994
se déplace en permanence avec une webcam reliée à Internet, est symptomatique d’un autre pouvoir
émergent, qui présente avantages et risques majeurs. Steve Mann présente l’idée de vidéo « sous22
veillance » de chaque individu, en réponse à la « surveillance » exercée de la tête vers la base. Un
23
pied de nez à Big Brother en quelque sorte.
Démocratie intercréative… par Internet, dont le premier exemple provient des Etats-Unis. Face à ce
24
que Brad de Graf nomme la « machine électorale républicaine, organisée en un système pyramidal
et reposant sur des méthodes de type marketing direct : centralisé, hiérarchique, top-down,
commande et contrôle de type militaire (petits soldats du porte à porte) », et surtout financièrement
lourde, les démocrates bénéficient d’une réponse par l’apparition de candidats via des modèles
typiquement issus de l’ère informationnelle : décentralisé, émergent, auto-organisé, adaptatif,
diversifié, bottom-up... et peu coûteux. Des candidats « sortis de nulle part » en quelque sorte !
Récemment, Howard Dean a acquis un statut et une notoriété de candidat grâce au outils de mise en
relation du site Deanspace (http://www.deanspace.org/). Et si John Kerry l’emporte, ce sera moins par
une machine coordonnée en réponse frontale à l’organisation du parti républicain que par un soutien
de type coopératif d’associations politiques de défense de la démocratie sur Internet comme :
MoveOn
(http://www.moveon.org),
True
Majority(http://action.truemajority.org),
Votewatch
(http://www.votewatch.com), NOW, et bien d’autres encore. Le résultat des élections aux USA, plus
que jamais aux enjeux internationaux, pourrait bien constituer la pierre de Rosette de l’apparition de la
démocratie inter-créative hors frontières – avec un premier net-président, qui n’aurait rien de
virtuel ! -, et le basculement incontestable dans l’ère de l’information.
Action coopérative coordonnée… c’est l’étape suivante, qui commence tout juste à être franchie
25
grâce à l’e-mail et surtout à l’e-mail sur le mobile et au SMS (les « Flashmobs ») : l’utilisation de
ressources coopératives pour coordonner une action physique et massive, comme une
manifestation, par exemple. Ce type d’applications a débuté par le jeu en Finlande (Botfighters)… dès
2001 : un jeu géolocalisé entre plusieurs joueurs qui ne se connaissent pas dans la ville d’Helsinki, et
qui ont un certain nombre d’actions à effectuer selon leurs situations et positions géographiques
respectives. Ces « Flashmobs » ont un impact démultiplié lorsqu’ils s’appliquent à la défense de
26
valeurs plus profondes .
Plusieurs exemples très récents sont tout-à-fait notables, avec la caractéristique, comme toute
tendance de rupture, d’apparaître simultanément aux quatre coins de la planète sans concertation
préalable.
Ainsi à Madrid, trois jours après les attentats du 11 mars 2004, plus de 5000 personnes, mobilisées
par SMS et e-mail à 18h00 précises, manifestaient devant le QG du parti populaire pour réclamer
20
http://www.swissinfo.org/sfr/swissinfo.html?siteSect=143&sid=4953092
ou « hoax » dans le langage du Net. Voir www.espacemetis.org
22
http://www.chairetmetal.com/cm06/mann-complet.htm
23
Voir Edito « la fin de la vie privée » , newsletter Transversales n°0, Joël de Rosnay, mai 2003. http://grit.agencerevolutions.com/grit_mai2003.htm. Voir également le repère « Souriez, on vous netspionne ! », Joël de Rosnay, Transversales n°5.
24
Brad de Graf, Alternet : « SmartMobs vs Amway », 6 mai 2004. http://www.alternet.org/story.html?StoryID=18605
25
http://flashmob.com/, http://wiki.crao.net/index.php/FlashMobs
26
bien avant 2001, toutes les grandes manifestations altermondialistes utilisaient déjà le mobile, comme Seattle en 1999 comme exemple.
21
Laurent Jacquelin – Transversales – juin 2004
6
toute la transparence sur cette affaire, en passant outre une interdiction unilatérale de manifester 24h
27
avant les élections. Même mobilisation à Barcelone le même jour . Face à la condamnation de ce
rassemblement qualifié d’« anti-démocratique » - car parfaitement imprévisible - par le pouvoir en
place, des SMS enjoignirent en temps réel les participants à se comporter civilement… et à poursuivre
le mouvement ! Le trafic SMS a cru de 40% le jour des élections.
On peut signaler d’autres exemples, moins médiatiques : le contrôle des élections au Kenya et au
Ghana par des moniteurs reliés par téléphone mobile ; la combinaison radio et téléphone dès 2002 au
28
Sénégal ; l’utilisation du SMS par le parti Bharatiya Janata en Inde pour maintenir le contact avec la
presse et les électeurs ; l’inscription par SMS sur les listes électorales en Afrique du Sud ; des millions
de citoyens philippins utilisant le SMS pour organiser des manifestations de rues, qui ont permis de
29
destituer le régime de Estrada, etc .
Là encore, ce qui est bon pour la démocratie peut toujours être utilisé d’une manière plus perverse :
diffusion de propagande électoraliste (aux Philippines, premier pays au monde en terme d’usage
SMS) ou rassemblements de combattants armés contre la tenue de l’élection de Miss Univers au
Nigeria l’année dernière, mise au point d’actions terroristes, ou encore affrontement entre deux gangs
de Dallas en mai dernier, organisé après des échanges d’insultes sur un chatroom...
Toute médaille a son revers : se limiter à cet aspect équivaudrait à passer à côté d’un potentiel
beaucoup plus fort, celui des NTR (nouvelles technologies de la relation). La limitation de l’extension
de ces technologies, contraire à la promotion des échanges coopératifs, par des cadres
réglementaires trop stricts, dus à une combinaison de motifs sécuritaires et d’intérêts financiers du
plus petit nombre, peut conduire tout droit à leur marginalisation, ou leur cantonnement à des usages
publicitaires et de pur divertissement.
27
http://www.dmeurope.com/default.asp?ArticleID=1221
http://www.unitar.org/isd/dt/ddt2-forum.html
29
http://www.textually.org/fr/archives/cat_sms_et_politique.htm
28
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