L`ultime fuite d`Hitler

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L`ultime fuite d`Hitler
SCIENCES ET CONSCIENCE
SECRETS D’HISTOIRE Les rumeurs les plus folles ont couru sur la fin du
Führer et le sort de sa dépouille. Un faux-vrai crâne et une mâchoire,
deux « reliques » qui ont fait couler beaucoup d’encre. Par Mathias Lebœuf
L’ultime fuite
D’HITLER
O
n n’en finit jamais tout
à fait avec les monstres.
Même morts, leurs spectres continuent à hanter
les mémoires en alimentant les plus
folles supputations. En la matière,
Adolf Hitler tient son rang – funeste.
Soixante-cinq ans après sa mort,
le 30 avril 1945, les doutes sur sa
fin se ravivent à la lumière d’une
troublante découverte : le crâne retrouvé dans le jardin de la chancellerie du Reich par les Soviétiques et
les plus archaïques, La Fuite d’Hitler.
L’argument est simple et efficace :
puisqu’on ne peut prouver qu’Hitler a
été incinéré dans le jardin de la chancellerie du Reich après s’être suicidé
dans son bunker, rien ne démontre
qu’il n’a pas secrètement fui la capitale allemande. Vertigineuse perspective de pouvoir imaginer que le Mal
incarné ait survécu impunément,
à l’insu de tous, ricanant comme la
tête de mort grimaçante qui est l’emblème d’une division de la SS.
Beevor, s’accordent sur le déroulement des faits, accrédité par les
différents témoignages concordants
de l’entourage direct du Führer :
reclus dans les sous-sols fortifiés de
la chancellerie, Adolf Hitler assiste
impuissant au siège de Berlin par l’Armée rouge. Le 20 avril 1945, jour de
son cinquante-sixième anniversaire,
les chars soviétiques ont atteint les
faubourgs de la capitale allemande
dévastée par les tirs d’artillerie et
par les bombardements continus de
l’aviation alliée. L’étau se
resserre autour d’un Führer
qui a perdu de sa superbe :
épuisé, de plus en plus isolé
au fil des jours malgré le
carré de proches encore présents, il
est à bout de nerfs. La débâcle de ses
troupes et la défection de ses fidèles,
vécues comme autant de trahisons,
déclenchent chez lui de violents accès de paranoïa. Son comportement
est erratique, oscillant entre apathie
et hystérie.
Sur un point pourtant il ne variera
pas. Face à son entourage qui le presse
de quitter Berlin pour gagner son nid
d’aigle de Berchtesgaden, dans les
Alpes bavaroises, le Führer, ravagé,
Une obsession ronge le Führer : empêcher
l’ennemi de mettre la main sur lui, mort ou vif.
longtemps présenté comme celui du
Führer n’est pas le sien. Aucun doute
possible, le centre de recherche génétique de l’université du Connecticut, qui en mai 2009 a effectué des
analyses ADN sur la boîte crânienne,
donne des résultats formels : il s’agit
de celle d’une femme.
Cette fracassante révélation a immédiatement été exploitée par History Channel lors de la diffusion, le
16 septembre 2009, d’un documentaire dont le titre attise les fantasmes
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La thèse n’est pas neuve et elle
ressurgit régulièrement. Cette ténacité est grandement expliquée sinon
entretenue par le flou qui entoura les
circonstances précises de la mort du
Führer et plus encore par le brouillard
qui enveloppa le sort de sa dépouille.
Les derniers jours d’Hitler,
claquemuré dans son bunker berlinois, sont pourtant peu sujets à caution. Les historiens les plus sérieux,
dont Ian Kershaw ou encore Anthony
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n’en démord pas : il restera pour diriger jusqu’au bout la défense de la
ville, dût-il y laisser la vie. Drapé dans
une grandiloquence et un pathos,
seuls vestiges de sa grandeur et de
sa puissance passées, il déclare vouloir « finir le combat dans l’honneur
plutôt que continuer dans la honte
et le déshonneur quelques mois ou
quelques années de plus », rapporte
Ian Kershaw dans sa monumentale
biographie, Hitler (éd. Flammarion).
Du fond de sa tanière, Hitler apprend
la mort de Mussolini le 28 avril. Une
obsession le ronge désormais : surtout, ne pas être fait prisonnier, ne
pas être exhibé, donné en pâture aux
vainqueurs. On doit empêcher l’ennemi de mettre la main sur lui, mort
ou vif. Il faut impérativement disparaître. Pour cela, Hitler réunit gardes,
secrétaires, domestiques et leur donne
ses dernières instructions en guise
d’adieu. Il se suicidera, annonce-t-il.
N’ayant « aucune envie de faire de la
figuration dans les musées de cire de
Moscou » – cite Ian Kershaw –, il ordonne que son corps soit brûlé.
Les choses iront vite, s’enchaînant
inéluctablement, à l’image de cette
mécanique de pantin usé qui maintient le maître des lieux encore de-
bout. Juste après minuit, le 29 avril,
Hitler épouse sa maîtresse, Eva
Braun. Il ne leur reste pas deux jours
à vivre. Quelques heures auparavant,
il a dicté à sa plus jeune secrétaire,
restée auprès de lui, son testament
privé, puis politique. Dans un dernier
accès de mégalomanie, il va jusqu’à
nommer un gouvernement destiné à
lui succéder. C’est le 30 avril, après
avoir déjeuné, qu’Hitler se retire dans
ses appartements, accompagné de
son épouse. À peine quelques minutes
plus tard, un coup de feu résonne. Le
valet d’Hitler, Heinz Linge, trouve le
couple inanimé sur un canapé. Une
SV BILDERDIENST - ULLSTEIN BILD/THE GRANGER COLLECTION
Probablement la dernière photo d’Adolf Hitler, juste avant son suicide : accompagné de son aide de camp
Julius Schaub, il considère les ruines de la chancellerie.
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forte odeur d’amande amère, caractéristique de l’acide prussique, flotte
dans la pièce. Le corps d’Eva Braun
est intact. Du sang coule sur la tempe
droite d’Hitler, tandis que son Walther
7,65 mm se trouve à ses pieds.
Le temps presse. La stupeur
passée, les corps doivent disparaître.
La dépouille du Führer est précipitamment transportée par Linge
du bunker. Aucun témoin direct ne
s’assurera de l’achèvement de cette
crémation précipitée.
Les fragments des deux squelettes
consumés furent mêlés à ceux des
nombreux autres corps provenant de
l’hôpital tout proche, transformant le
voisinage de la chancellerie en charnier à ciel ouvert constamment bombardé. Les ossements carbonisés et
dispersés, aucune « relique » ne devait
du suicide d’Hitler, les Soviétiques
s’empressent d’envoyer un régiment
du Smersh, le contre-espionnage
soviétique, boucler le jardin de la
chancellerie afin de retrouver le
corps. De la plus haute importance
aux yeux de Staline, cette mission
du Smersh doit rester absolument
secrète. Rien ne doit filtrer. Toute indiscrétion vaudra trahison. Au point
que le maréchal Joukov, commandant en chef de la bataille
de Berlin, se voit interdire
l’accès au site sous prétexte
que les lieux peuvent
encore être dangereux.
L’unité des services secrets arrête et
interroge toute personne présente.
Un général du NKVD, la police secrète soviétique, supervise les interrogatoires et rend compte de chaque
entretien à Staline au moyen d’une
ligne codée reliée directement avec
le Kremlin. Les enquêtes sont minutieuses. Maladivement obnubilé par
son ennemi juré, Staline demande
que les témoignages soient recoupés
méticuleusement. Sur la base des informations obtenues par les témoins
des derniers instants du Führer,
le Smersh localise l’endroit où les
corps ont été brûlés. Là, ils trouvent
dans un cratère, parmi d’autres ossements non identifiables, un morceau de mâchoire et un crâne troué
d’un impact de balle. Celui-là même
qui aujourd’hui se révèle être le
faux-vrai crâne d’Hitler.
Fritz Echtmann, l’assistant du dentiste d’Hitler,
identifie l’os maxillaire grâce à un bridge.
hors du bunker, dans le jardin de la
chancellerie, où les obus pleuvent.
Les deux cadavres sont déposés à
quelques mètres de la porte du bunker. S’aventurer plus loin est impossible. Aspergés d’essence par l’aide
de camp Otto Günsche et par Linge,
les deux corps s’embrasent, tandis
que le cortège funèbre constitué de
moins de dix personnes (dont Goebbels) referme à la hâte les portes
pouvoir être retrouvée. Le destin tortueux des restes calcinés d’Adolf Hitler et d’Eva Braun allait pouvoir commencer, et nourrir de noires rumeurs
pendant des décennies.
Un homme va contribuer à semer le trouble en s’acharnant, dans
la plus grande opacité, à identifier
puis à conserver les restes : c’est
Staline. Le 2 mai 1945, Berlin capitule devant l’Armée rouge. Informés
En avril 2000, les Russes exposent un fragment de crâne humain qu’ils
croient être celui du Führer, mais qui s’est révélé appartenir à une femme.
VIKTOR KOROTAYEV/REUTERS
Conservés dans une sorte
de petite boîte à cigares tapissée de
satin, ces restes humains sont placés
sous la haute surveillance d’Elena
Rjevskaïa, interprète du Smersh qui,
en tant que femme, semblait moins
susceptible que les autres membres
de l’équipe de se saouler pour fêter
la libération de Berlin. Neuf jours
plus tard, Fritz Echtmann, l’assistant
du dentiste d’Hitler, identifie grâce
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SUDDEUTSCHE ZEITUNG/RUE DES ARCHIVES
Un soldat de l’Armée rouge montre à des militaires britanniques le cratère du jardin de la chancellerie dans
lequel les corps d’Adolf Hitler et d’Eva Braun sont supposés avoir été brûlés juste après leur suicide.
à un bridge l’os maxillaire comme
étant celui du Führer.
Staline touche au but, mais la découverte ne doit pas s’ébruiter. Maître
dans l’art de la désinformation, même
dans ses propres rangs, il somme
Joukov de lui expliquer pourquoi
le corps d’Hitler n’a toujours pas été
retrouvé. Quant à la Pravda, elle dénonce comme « provocation fasciste »
toute évocation de découverte. Mais
la mystification stalinienne ne s’arrête
pas à ce simple déni. Les Soviétiques
distillent la rumeur d’une fuite d’Hitler
en Bavière, zone sous contrôle américain, accusant implicitement ces derniers de couvrir l’évasion du monstre.
Cet écran de fumée permet à Staline
de brouiller les pistes et de conserver
les précieuses reliques pour lui seul.
Le prétendu « trésor » s’est longtemps perdu dans les méandres des
services du Smersh à Berlin. Il semblerait que, pour d’obscures raisons,
ces restes aient été plusieurs fois
enterrés, puis exhumés. En 1970,
lorsque le KGB restitue ses locaux à
l’Allemagne de l’Est, Iouri Andropov,
président du service de renseignements, autorise leur destruction afin
d’éviter tout culte néonazi. Pourtant
le morceau de crâne maléfique réapparaît à Moscou en 2000 pour être exposé par le département des archives.
Les os de mâchoire, s’ils existent toujours, sont probablement conservés
à la Loubianka, le siège de la police
secrète russe. Depuis la récente révélation de l’université du Connecticut,
ils demeurent les seuls vestiges d’un
homme qui est aujourd’hui encore
l’objet de fictions ténébreuses, enracinées dans une manipulation historique des services soviétiques et dans
une fascination morbide pour un
supposé « génie du mal » qui ne saurait périr aussi misérablement, d’une
balle dans la tête, sur un canapé, détruit par sa propre folie. L’ultime fuite
d’Hitler aura été devant ses responsabilités. Pas de quoi fantasmer. ■
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